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  • L’Église chez elle, et l’État chez lui

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    hugo1848.jpgLe 10 avril dernier, le Grand Orient de France - mon obédience - a publié un communiqué de presse intitulé « L'État chez lui, l'Église chez elle » en réaction au discours du Président de la République devant la conférence des évêques de France le 9 avril. Chacun, bien entendu, est libre de penser ce qu'il veut de ce communiqué rédigé au nom de l'obédience par on ne sait qui. Passons. Ce n'est pas l'objet de mon propos.

    Je voudrais revenir ici sur le titre de ce communiqué. Le frère Frédéric C., fidèle lecteur du blog, a attiré mon attention sur ses origines. Cette expression a été employée, pour la première fois, par Victor Hugo, à la tribune de l'assemblée nationale, lors de la séance du 15 janvier 1850. Le gouvernement de la seconde République, paradoxalement hostile à la République, voulait confier le monopole de l'instruction publique au clergé catholique sous couvert de la liberté de l'enseignement. Cette loi était présentée par M. de Falloux, ministre de l'instruction publique. Le rapport de force était à l'époque très nettement en sa faveur (sur 705 députés, 450 appartenaient au parti de l'ordre et 255 étaient républicains).

    C'était donc avec l'énergie du désespoir que le poète et écrivain Hugo l'avait combattue. Sauf que son propos ne cadre ni avec la conception de la laïcité que certains ultras défendent aujourd'hui ni avec la signification que le communiqué du Grand Orient de France lui prête.

    « Je veux donc sincèrement, je dis plus, je veux ardemment l’enseignement religieux. Mais je veux l’enseignement religieux de l’Église, et non l’enseignement religieux d’un parti. Je le veux sincère et non hypocrite. Je le veux ayant le ciel pour but et non la terre.

    Je ne veux pas qu’une chaire envahisse l’autre ; je ne veux pas mêler le prêtre au professeur, ou si je tolère ce mélange, si j’y consens, moi législateur, je le surveille.

    J’ouvre sur les séminaires, sur les congrégations enseignantes l’oeil de l’État, et de l’État laïque, j’y insiste, de l’État laïque, jaloux uniquement de sa grandeur et de son unité. Jusqu’au jour, jour que j’appelle de tous mes voeux, où la liberté de l’enseignement, la liberté complète et entière pourra être proclamée... Et tenez, je m’interromps. Il y a lieu de placer ici une observation importante qui complète l’exposition de mes idées. Si j’obtenais, si j’obtenais du progrès naturel, du progrès du temps, des esprits, si j’obtenais ce que je vous disais dans mes premières paroles, l’instruction gratuite à tous les degrés, obligatoire au premier degré, je mettrais à côté de ce grand enseignement donné par l’État, de cette magnifique instruction gratuite, dont je vous ai fait le tableau, normale, française, chrétienne, libérale, offrant à tous pour rien les meilleurs maîtres et les meilleures méthodes, sollicitant les esprits de tout ordre, qui serait un modèle en science et de discipline, et qui élèverait, sans nul doute, le génie national à sa plus haute somme d’intensité, je mettrais à côté de ce magnifique enseignement la liberté de l’enseignement complète, entière, absolue, liberté pour les établissements privés, liberté pour les établissements religieux, soumise seulement aux lois générales, aux lois générales qui gouvernent toutes les libertés ; et je n’aurais pas le souci, et je n’aurais pas le besoin de donner à cette liberté le pouvoir inquiet de l’État pour surveillant, parce que je lui donnerais l’enseignement gratuit de l’État pour contrepoids.

    Eh bien, jusqu’au jour où cette liberté complète de l’enseignement pourra être établie à côté de l’enseignement gratuit de l’État, jusqu’à ce jour-là, je veux l’enseignement de l’Église, mais je veux l’enseignement de l’Église au dedans de l’Église et non au dehors.
    Surtout je considère comme une dérision de faire surveiller, au nom de l’Etat, par le clergé, l’enseignement du clergé. Je veux, je le répète et je le résume en un mot, ce que voulaient nos pères : l’Eglise chez elle, et l’État chez lui. »

    On voit que Victor Hugo, ardent laïque, mais aussi philosophiquement déiste, promouvait une laïcité fondée sur le respect mutuel, l'écoute, le dialogue et le compromis républicain. Ce projet de coexistence apaisée des enseignements, qu'il appelait de ses voeux devant une majorité parlementaire hostile, a pu aboutir en 1959, soit 109 ans plus tard.

    Je voudrais encore citer ce passage de son intervention qui ferait tousser beaucoup de frères de mon entourage s'il était prononcé aujourd'hui :

    « Vous parlez de l’enseignement religieux ? L’enseignement religieux véritable, l’enseignement religieux suprême, celui devant lequel il faut se prosterner, celui qu’il ne faut pas troubler, le voici...
    C’est la soeur de charité au chevet du mourant ; c’est le frère de laMerci rachetant l’esclave ; c’est Vincent de Paul ramassant l’enfant trouvé ; c’est l’évêque de Marseille au milieu des pestiférés ; c’est l’archevêque de Paris affrontant avec un sourire sublime le faubourg Saint-Antoine révolté, levant son crucifix au-dessus de la guerre civile et s’inquiétant peu de recevoir la mort, pourvu qu’il apporte la paix. Voilà le véritable enseignement religieux.
    Voilà l’enseignement religieux réel, profond, efficace, universel, populaire, celui qui, heureusement pour l’humanité et pour la religion, fait encore plus de chrétiens que vous n’en défaites. »

    Hugo souhaitait que l'Église se recentre sur les valeurs évangéliques qu'il considérait aux antipodes des projets politiques réactionnaires du parti catholique. Il considérait que l'Église était porteuse de valeurs utiles pour le lien social. Victor Hugo ne faisait pas de l'histoire cléricale. Il défendait, avec beaucoup d'avance sur la société elle-même, la liberté absolue de conscience sur laquelle la laïcité française contemporaine est fondée.

    Je ne suis absolument pas un « macronolâtre » mais je reconnais tout de même une certaine filiation intellectuelle entre les propos du laïque Victor Hugo à la chambre des députés et les propos du Président de la République laïque devant la conférence des évêques de France. 

    Le pays n'a pas besoin d'une religion de parti et encore moins d'une religion d'État mais il a besoin que la religion - quelle qu'elle soit - puisse librement exprimer ses plus hautes valeurs morales et sociales. Ce qui signifie aussi que le pays a évidemment besoin des libres penseurs, des agnostiques,  des athées, des maçons (croyants ou pas) et plus généralement de toutes les aspirations spirituelles les plus généreuses, les plus sincères et les plus désintéressées. L'État républicain, soucieux de son unité et de sa grandeur, doit leur garantir un égal respect au nom de l'intérêt général et sans qu'il y ait de prééminence de l'un d'entre eux. 

    Pour conclure, quand j'entends ou vois des frères (ou des soeurs) faire preuve d'intolérance au nom de la tolérance, se complaire imprudemment dans des procès d'intention ou s'exciter, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, à propos de la loi du 9 décembre 1905, que beaucoup d'ailleurs n'ont pas lue, je voudrais simplement leur rappeler cet extrait de la cérémonie d'initiation au rite français pratiquée au Grand Orient de France :

    « Le Grand Orient de France n'admet aucune limite à la liberté d'esprit, à la liberté de conscience. Précisons que chacun de nous a le droit de croire à une intelligence qui régit le monde, ou de n'y pas croire ; que chacun de nous peut croire à un dieu créateur (que certains francs-maçons appellent Grand Architecte de l'Univers), ou de n'y pas croire ; que chacun peut pratiquer une religion, ou n'en pratiquer aucune. Toutes les idées philosophiques, politiques, sociales ou autres sont égales à nos yeux tant que, bien sûr, la dignité de l'Homme y est respectée. Si des exclusives existent, elles ne viennent pas de nous mais du monde profane. »

    _______________________

    Intervention du député Victor Hugo le 15 janvier 1850.pdf

  • Voyage en franc-maçonnerie #3

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    Voici un troisième épisode de la web série artisanale « Voyage en franc-maçonnerie » consacré cette fois-ci à la question de la régularité maçonnique. Bon visionnage à tous.

     

  • Echange épistolaire entre Jean-Louis Bianco et Philippe Foussier

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    bianco et foussier.jpg

    Le 20 décembre dernier, M. Jean-Louis Bianco, président de l'Observatoire de la Laïcité, a adressé une lettre au frère Philippe Foussier, Grand Maître du Grand Orient de France. Ce courrier semble avoir suscité un certain émoi au Grand Orient pour des raisons qu'il convient d'analyser. 

    M. Bianco débute sa lettre ainsi :

    « J'ai pris connaissance d'un projet (en ligne sur votre site internet) de Charles Arambourou, conseiller de l'ordre du Grand Orient de France (GODF) et responsable de la commission laïcité de l'association « UFAL » , au titre de votre commission nationale permanente de la laïcité (CNPL) établissant  « 25 propositions du Grand Orient de France » en matière de laïcité. »

    Le président de l'Observatoire de la laïcité attribue clairement la paternité des 25 propositions dites du GODF à Charles Arambourou. Il n'en fallait pas davantage pour que l'on réduise le courrier de M. Bianco à cette seule phrase. C'est dommage parce que cette correspondance rappelle que certaines de ces 25 propositions, diffusées sur le site officiel du GODF, ont été soutenues par l'Observatoire de la laïcité. D'autres ne le seront probablement jamais car non conformes au principe de laïcité et à la Constitution.

    Personne en revanche ne semble s'interroger sur ce qui a pu amener M. Bianco à attribuer la paternité de ces 25 propositions à Charles Arambourou. En effet M. Bianco a probablement moins d'intérêt à postuler cette paternité que le frère Arambourou à éventuellement s'en prévaloir. Mais au fond on s'en fout car, finalement, le courrier de M. Bianco a la grande vertu de poser les conditions d'élaboration de ces propositions. Je me suis également interrogé sur ce blog en me montrant toutefois bien plus sévère dans mes appréciations que ne l'a été le président de l'Observatoire de la laïcité.

    Bref, le problème est moins de savoir si les 25 propositions ont été synthétisées par Arambourou, la CNPL ou par d'autres que de constater qu'elles ont été publiquement présentées comme émanant du GODF sans que les loges aient eu leur mot à dire.  Les instances du GODF, voire les commissions nationales permanentes, terrains de jeu favori de la maçonnerie parisienne, semblent écraser en effet les ateliers de leur poids de plus en plus important. Il peut alors être tentant pour certains membres de ces instances ou commissions obédientielles, de profiter de ce positionnement au sein de l'appareil du Grand Orient pour porter aussi d'autres engagements associatifs, certes respectables, mais qui ne concernent pas directement la franc-maçonnerie.

    Je n'affirme pas cela gratuitement. Lorsque j'étais vénérable, de 2008 à 2010, je me souviens ainsi avoir reçu, comme tous mes pairs, un courrier de feu Marc Blondel, président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée, m'invitant à m'abonner au magazine La Raison et me demandant d'en parler aux frères de ma loge. Ce courrier avait été donc envoyé à plus d'un millier d'exemplaires et probablement pas aux frais de la Libre Pensée (l'envoi provenait en effet du bureau de poste de la rue Bleue à Paris, à quelques mètres de la rue Cadet). Je n'ai jamais su ni cherché à savoir le fin mot de cette histoire, peut-être parce que j'avais intériorisé, moi aussi, ce genre de pratique et que j'avais préféré mettre ce courrier tout simplement à la poubelle plutôt que d'en faire l'article.

    On peut également s'interroger sur le fait de savoir comment le GODF est devenu un membre moteur du Collectif laïque. Ce groupement d'associations défend et promeut une approche de la laïcité qui ne va guère dans le sens du droit positif, de la jurisprudence et de la préservation d'un espace public ouvert à tous les courants de pensée. Comment se fait-il que le GODF signe systématiquement tous les communiqués de presse de ce collectif alors qu'il prône pourtant la liberté absolue de conscience de ses membres ? Comment se fait-il que le GODF est impliqué dans une guéguerre permanente contre l'Observatoire de la laïcité ?

    Ce n'est donc pas tant la première phrase de la lettre de M. Bianco qui est importante, que celle-ci qui en annonce la conclusion :

    « Ainsi, vous constaterez aisément que la plupart des propositions préconisées par Charles Arambourou ne sont plus d’actualité. L’Observatoire de la laïcité se réjouit de constater que la « commission nationale permanente de la laïcité » du Grand Orient de France soutient dès lors les actions entreprises en ce sens par notre institution, à l’inverse de ce qui semble être avancé dans le rapport 2017 du « collectif laïque » dont semble pourtant être signataire le GODF. »

    Philippe Foussier a répondu à Jean-Louis Bianco le 3 janvier. Sa lettre, courtoise sur la forme, esquive cependant le fond du message du président de l'Observatoire de la laïcité. En effet, le Grand Maître n'a nullement commenté l'analyse détaillée des mesures mises en oeuvre par l'Observatoire de la laïcité, préférant peut-être la prudence à un débat juridique et politique avec l'ancien secrétaire général de l'Elysée.

    Le Grand Maître Foussier n'a pas non plus répondu au président Bianco quand celui-ci a reproché au Grand Orient, en termes choisis, son incapacité non seulement à reconnaître l'important travail mené par l'Observatoire de la laïcité mais aussi à admettre l'existence de nombreuses convergences de vue. 

    Le Grand Maître ne s'est pas davantage étendu sur les raisons qui ont amené le GODF à systématiquement s'aligner sur les critiques acerbes et sans nuances du Collectif laïque. Il a préféré concentrer son propos sur les confusions anecdotiques du président de l'Observatoire de la laïcité. Il en a également profité pour logiquement afficher son soutien à Charles Arambourou. Le Grand Maître s'est enfin contenté de préciser que l'appartenance du GODF au Collectif laïque ne le dispensait pas de formuler ses propres propositions ou préconisations de façon individuelle.

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    Courrier de Jean-Louis Bianco

    Courrier de Philippe Foussier

    Je vous souhaite une bonne et heureuse année 2018.

    Joie, santé et prospérité dans vos foyers.

  • La GLFF honore le sexisme

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    240px-Eliane_Viennot_à_la_Wikiconvention_Francophone%2C_août_2016.jpgJe viens de lire sur le blog de François Koch l'interview de Mme Éliane Viennot, professeur (ou professeure, à moins qu'il faille écrire professeuse ?) de littérature française et historienne à l'Université de Saint-Etienne. La Grande Loge Féminine de France l'a honorée d'un prix pour avoir été à l'initiative d'un manifeste réclamant l'abolition de la règle grammaticale selon laquelle le masculin doit l'emporter sur le féminin. Un combat considérable donc... Aussi décisif pour l'avenir de l'humanité que l'écriture inclusive portée par certains pédagogues qui essaient aujourd'hui de l'introduire dans l'enseignement primaire.

    Mme Viennot voit du sexisme là où il n'y en a jamais eu. La règle dont elle demande la suppression a notamment été instituée pour pallier l'absence de genre neutre dans la langue française (genre qui existe en allemand par exemple). Il s'agit donc d'une règle grammaticale qui codifie les accords d'adjectifs et ne vise absolument pas à stigmatiser les femmes ! Il existe en effet suffisamment de moyens d'oppression plus expéditifs et efficaces que la grammaire... 

    Ceci étant dit, je voudrais relever ici la réponse de Mme Viennot à la question du journaliste de l'Express : « Que représente pour vous la franc-maçonnerie qui vous honore aujourd'hui ? ». Attention ça défrise.

    « Pas grand chose. Je ne sais pas ce que les francs-maçons y font. Ni si elle est puissante ou pas. Vis-à-vis de la franc-maçonnerie, je n’ai ni attirance ni hostilité. J’ai juste trouvé invraisemblable que le GODF devienne mixte parce que l’un de ses frères est devenu une sœur. Ce ne sont pas des arguments rationnels qui les ont convaincus : ils ont changé leur fusil d’épaule à cause d’un coup de bistouri. C’est insoutenable. D’autres grandes obédiences masculines demeurent mono-genres, comme quoi la lumière n’est pas parvenue à leur étage. »

    Renversant. Mme Viennot a beau ne pas penser grand-chose de la franc-maçonnerie, elle a malgré tout un avis tranché (au bistouri) sur le vote du Convent du GODF de 2010 qu'elle réduit de façon quelque peu caricaturale à la seule transsexualité d'Olivia C. (bien que ce fait divers chirurgical ait pu jouer un rôle, la « vraie-fausse mixité » du GODF procède en réalité de préoccupations plus statistiques que philosophiques et résulte d'un contexte particulier). Elle se permet en outre de faire passer la plus importante obédience maçonnique française, ultra majoritairement composée d'hommes, pour un repère de débiles (« la lumière n'est pas parvenue à leur étage » ; soit dit en passant, il doit certainement bien y en avoir quelques uns). Charmant n'est-ce pas ? Et quelle charge paradoxalement sexiste ! Imaginez simplement si un homme avait fait peu ou prou la même réponse... Que n'aurions-nous pas entendu à son sujet ? Vivement donc que les féministes deviennent enfin des hommes comme tout le monde (au sens de homo, hominis et non pas de vir, viris) !

  • Le cinquième salon maçonnique de Toulouse

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    Le cinquième salon maçonnique de Toulouse aura lieu les 25 et 26 novembre 2017.

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    Ce salon, ouvert à tous et dont l'entrée est gratuite, est considéré comme le premier salon maçonnique en province en terme d'importance.

    Voici le programme du weekend.

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    Vous pouvez retrouver le salon maçonnique de Toulouse sur le blog de l'institut toulousain d'études maçonniques (ITEM) et sur les réseaux sociaux :

  • La mixité au Grand Orient de France

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    La blogueuse La Maçonne a consacré un article sur le désenchantement des soeurs du Grand Orient de France. Je voudrais aborder à mon tour ce sujet délicat et le traiter non pas à travers des exemples et des témoignages de tiers mais sur la base de mon expérience de franc-maçon actif du Grand Orient de France (GODF). J'ai été délégué de mon atelier lors du fameux convent de Vichy en 2010 aux termes duquel les loges ont obtenu la liberté d'initier des femmes et d'affilier des soeurs. J'ai suivi attentivement la plupart des débats et controverses qui l'ont précédé. J'ai donc la faiblesse de penser que mon approche du sujet peut présenter un intérêt. Cependant, je tiens à préciser que ce je vais dire n'est que le reflet de ma propre subjectivité. Je ne prétends nullement détenir la vérité mais exprimer plus simplement ma part de vérité. La présente note doit donc être considérée comme un simple témoignage.

    Pour traiter la question de présence féminine au sein du GODF, il est nécessaire de la débarrasser du vernis pseudo philosophique dont elle a été enveloppée et de la remettre dans son contexte. D'abord, il est important de relever que cette présence féminine ne résulte pas de l'irrépressible besoin de l'obédience de s'adjoindre le concours de la « moitié de l'humanité » pour être en phase avec ses valeurs pas plus que de répondre aux doléances particulières de francs-maçonnes errant dans les ténèbres dans l'attente que le GODF les accueille. Sinon l'ouverture aux femmes aurait été évidemment réalisée beaucoup plus tôt dans l'histoire de l'obédience. En réalité, l'ouverture du GODF aux femmes résulte de considérations beaucoup plus terre à terre. Dans les années 2000, le GODF, plus exactement son Conseil de l'Ordre, y a vu un moyen de conserver son leadership numérique au sein du paysage maçonnique français. A cette époque, le GODF était préoccupée par la montée en puissance de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) qui avait doublé ses effectifs en moins de 20 ans. C'est donc dans l'espoir de contrecarrer la progression de la GLNF que le Conseil de l'Ordre du GODF a commencé à prêter une oreille plus attentive aux revendications de quelques loges politisées et turbulentes très minoritaires sur l'accueil des soeurs et l'initiation des femmes. Ces revendications ont été tout simplement perçues comme une opportunité d'élargir le recrutement.

    Mais comment susciter cette ouverture pleine de promesses sans effaroucher les loges du GODF ? Comment y parvenir sans risquer une scission ? Comment l'obtenir sans inquiéter en retour les autres obédiences mixtes et féminines ? Il suffit de mettre en oeuvre conjointement les cinq stratégies suivantes.

    1°) Cultiver l'art du double discours. Le Conseil de l'Ordre excelle généralement dans ce genre d'exercice : fermeté officielle, respect du règlement général d'un côté ; souplesse officieuse, accommodements avec les règles de l'autre. Et lorsque les risques d'affrontements sont trop élevés, il botte en touche en refilant la patate chaude à la Chambre Suprême de Justice Maçonnique qui s'est ainsi retrouvée avec le pouvoir exorbitant d'interpréter le règlement général et d'empiéter sur les prérogatives du Convent. Pour ma part, je n'ai jamais vraiment cru en l'indépendance des juges de la CSJM et en leur capacité de rendre des arrêts ou des avis qui intéressent le devenir de l'obédience sans interférences de l'exécutif. Le Conseil de l'Ordre et la CSJM se réunissent rue Cadet. Une telle promiscuité géographique rend les contacts et les pressions inévitables. Par conséquent la CSJM a soutenu tout et son contraire. Et réciproquement comme l'aurait dit Pierre Dac. Au lieu de se déclarer incompétente, la CSJM a rendu des avis qui ont outrepassé ses missions et jeté le trouble. Elle s'est comportée comme une sorte de conseil constitutionnel qu'elle n'est pas.

    2°) Faire croire que la revendication de la mixité est celle de la base. Je me souviens que l'un des deux conseillers de l'Ordre de ma région avait reçu quelques vénérables à son domicile, dans le courant de l'été 2010, pour leur apporter la bonne parole. J'ai fait partie de ces invités. Pour quelle raison ? Je l'ignore. J'imagine que ma jeunesse m'avait automatiquement rangé dans la catégorie des pro-mixité. Ce que j'ai entendu lors de cette réunion a été hallucinant. C'était du style : « On ne peut pas aller contre le sens de l'histoire (...) Le GODF ne peut pas prôner des valeurs de tolérance et de liberté et continuer à refuser l'affiliation et l'initiation des femmes (...) Le GODF va être traîné devant les tribunaux et il sera condamné pour discrimination (...) Il y a des femmes qui veulent travailler dans une obédience comme la nôtre et non au DH ou à la GLFF (...) Nous devons inventer la maçonnerie du XXIe siècle (...) Nous devons tourner le dos au sexisme, au sentiment que nous pratiquons une sorte d'Apartheid etc. ». Je ne me souviens pas avoir reçu de consignes expresses du canari local mais son discours était néanmoins limpide : il vaut mieux un bon vote qu'un mauvais procès. A charge pour nous ensuite de « bien voter » et de se faire autour de nous les messagers de la volonté de l'exécutif. Il s'agissait aussi d'obtenir implicitement des délégués qu'ils votent selon leur ressenti et non en fonction de la volonté majoritaire de leurs loges. Bien évidemment, je me suis conformé au mandat impératif que j'avais reçu de ma loge, à savoir de ne pas voter en faveur de l'affiliation des soeurs et de l'initiation des femmes.

    3°) Faire croire que le Conseil de l'Ordre n'a aucune prise sur les propositions de modification du règlement général. Il est difficile d'affirmer que le Conseil de l'Ordre a appuyé la mixité au sein du GODF en raison du double discours permanent. On peut en effet partir du principe que l'ouverture désirée résulte d'une revendication de certaines loges. Seulement voilà, l'exécutif aurait pu facilement temporiser. La commission voeux et règlement aurait pu également choisir de ne pas retenir des demandes de modification en faveur de la mixité, considérant qu'elles avaient été rejetées les années précédentes. Au lieu de ça, le problème a resurgi chaque année ou presque, tel un serpent de mer. Le Conseil de l'Ordre n'a donc jamais vraiment cherché à calmer le jeu. La mixité est devenue rapidement une obsession récurrente. Elle est revenue systématiquement sur le tapis (de loge) et les frères ont dû se la coltiner jusqu'à la nausée. Il faut ajouter que le Conseil de l'Ordre a une capacité d'influence sur les voeux et les modifications réglementaires. Il lui est aisé d'en susciter de nouveaux en faisant croire qu'ils sont spontanés. Il n'est pas le seul d'ailleurs à agir ainsi. Même les commissions conventuelles ou permanentes n'hésitent pas à susciter des voeux et des modifications réglementaires comme en témoigne ce mail que j'ai reçu dans le courant de cette année (cliquez pour agrandir).

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    Pourtant il me semble que les seules propositions de modification qu'un atelier doit soutenir, sont celles qui ont été spontanément introduites dans le sac aux propositions par les frères de la loge, sans ingérence extérieure, puis votées après discussion.

    4°) Présenter le Conseil de l'Ordre comme le garant de l'unité du GODF. Aux mixistes et à leurs adversaires les outrances et les imprécations ; au Conseil de l'Ordre la voix de la raison, celle de l'entre-deux qui, seule, permet de sauver l'essentiel, c'est-à-dire l'unité de l'obédience. Dans les couloirs du Convent de Vichy, je peux vous dire que ça s'est agité. Je me rappelle d'un dialogue avec un jeune délégué très habile. Un véritable VRP aux arguments parfaitement rodés qui me rappelaient irrépressiblement le discours du canari local entendu quelques semaines plus tôt. Il tenait à peu près ce langage : « Il ne s'agit pas d'imposer la mixité mais de permettre aux loges qui le souhaitent de devenir mixtes (...) Chaque loge pourra conserver la maîtrise de son recrutement (...) Une loge strictement non mixte pourra le rester (...). » Ce qui revenait à soutenir que le GODF pouvait être non mixte tout en l'étant sans l'être... Comprenne qui pourra. 

    5°) Maîtriser l'ordre du jour du Convent. Je n'irai pas jusqu'à prétendre que l'ordre du jour a été modifié pour prendre les délégués par surprise. Honnêtement, je ne m'en souviens pas et je n'ai pas les éléments non plus pour juger. De toute façon, les minutes des débats du Convent ont perdu leur qualité d'antan. Plus ramassés aujourd'hui que par le passé, les actes du Convent peuvent être facilement expurgés de tout élément gênant d'autant plus qu'il n'y a pas de possibilité de contrôler le travail de retranscription. La seule chose que je peux attester en revanche, c'est bien la manière dont j'ai vécu les choses. Tout semble s'être décidé en fin d'après midi, voire en tout début de soirée. C'était un jeudi je crois. Nous avions passé l'après-midi entière à examiner des modifications réglementaires toutes plus inintéressantes les unes que les autres. Il y en avait plus d'une centaine. Les propositions étaient présentées par paquets de dix ou vingt (je ne sais plus) par le rapporteur de la commission voeux et règlements, lequel en préconisait soit l'adoption soit le rejet. Puis, il y avait les interventions au lutrin. Chaque fois une dizaine. Souvent pour ne rien dire. Puis on passait aux votes des délégués après les conclusions de l'orateur. Et ainsi de suite. Interminable. Une véritable torture car il faisait une chaleur à crever. Compte tenu du retard accumulé, il me semble que le président du Convent avait évoqué la possibilité de repousser la fin de l'examen des voeux et règlements au vendredi matin, à la fraîche, afin de permettre aux délégués d'examiner plus confortablement la modification réglementaire qui devait changer à tout jamais le GODF. C'est donc avec cette annonce en tête que nous avions fait la dernière pause de la journée. Il ne restait plus qu'un ou deux paquets de modifications réglementaires à examiner. Ça sentait la quille. Je me souviens que certains délégués, complètement fatigués, avaient d'ailleurs préféré retourner à leurs hôtels, considérant qu'ils avaient suffisamment donné durant la journée. Je me souviens donc avoir été complètement désarçonné lorsque j'ai constaté que la modification que tout le monde attendait pour le lendemain, a été finalement mise au vote en fin de journée. Les délégués l'ont votée comme des robots, sans se rendre compte que c'était LA modification qui avait fait tant parler. Il l'ont votée écrasés par la chaleur et la fatigue, pressés d'en finir, pressés d'aller prendre une douche et passer une bonne soirée entre frères dans les restaurants vichyssois. Puis, on a eu droit aux rapports des autres commissions dont celle chargée du développement durable qui n'intéresse quasiment personne. Le rapporteur choisi était - comme c'est étonnant ! - Olivia C., la soeur transsexuelle qui avait été l'une des causes de tout le bavardage subi pendant des années. Olivia est montée au lutrin. Elle a commencé son propos en confiant à l'assemblée son émotion de pouvoir s'exprimer en tant que soeur du GODF. Puis Olivia a fini d'endormir la salle sur le développement durable. Toute cette mise en scène avait été parfaitement orchestrée si bien que je suis reparti du Convent avec le sentiment d'un enfumage en règle.

    Il ne faut cependant pas croire que je conserve un mauvais souvenir de toute cette période même si, au fond de moi, je reste intimement persuadé que la mixité au GODF a plus été arrachée pour satisfaire des objectifs statistiques que réellement obtenue pour des raisons philosophiques. Elle a été arrachée aux termes d'une intense campagne interne et confortée par des pseudos arguments juridiques qui, de mon point de vue, ne tenaient absolument pas la route mais que la majorité n'a pas cherché à réfuter pour se ménager un peu de tranquillité. Bref, les jeux sont faits maintenant. Tout retour en arrière est impossible. Nous en sommes donc exactement à la situation rapportée par La Maçonne.

    1°) Sept ans après l'ouverture aux femmes, force est de constater qu'il n'y a pas eu l'afflux escompté de soeurs et de femmes profanes. Le GODF a gagné des membres certes mais à la marge car ces nouvelles adhésions compensent d'abord les départs (décès, démissions, affiliations vers d'autres obédiences) avant de constituer véritablement une augmentation significative d'effectifs. Les obédiences mixtes et féminines ont plutôt bien résisté malgré la décision du GODF. La GLNF, elle, a explosé en plein vol en 2011 anéantissant du même coup les craintes d'un dépassement.

    2°) Sept ans après, les soeurs peinent à faire leur place au GODF. Dans les loges qui les affilient, elles sont souvent des faire valoir, des gages pratiques de progressisme. On leur confie parfois des plateaux mais rares sont celles qui assument des responsabilités décisionnelles majeures. Ça viendra peut-être avec le temps. Pour ma part, je pense que les femmes au GODF resteront encore longtemps cantonnées à des rôles mineurs parce qu'on ne crée pas, en réalité, un état d'esprit de mixité dans une obédience qui ne l'a jamais connu et pratiqué depuis 1773. Il y faut plus qu'un vote. Il y faut une adhésion véritable qui n'existe pas. Le GODF n'est pas une obédience mixte comme le DH, la GLMU ou la GLMF.

    3°) Sept ans après, il n'y a pas eu de scission du GODF. Les loges masculines majoritaires semblent s'accommoder de la situation présente, persuadées d'avoir obtenu les garanties nécessaires au maintien de leurs spécificités. Jusqu'à quand ? Je vais prendre le risque d'un pronostic. Jusqu'au jour où certaines soeurs, aidées par certains frères, commenceront à agiter la parité pour réclamer des places dans les différentes instances en raison de leur seul sexe et à exiger l'accès aux travaux des loges strictement masculines. C'est là qu'on pourra mesurer vraiment ce qu'il reste de la liberté des loges masculines du GODF que le Conseil de l'Ordre prétend garantir. Je ne suis pas sûr qu'un tel compromis boiteux résiste longtemps. Après un séisme, il y a toujours des répliques. J'en veux pour preuve ce commentaire édifiant (pour ne pas dire plus) publié sous l'article de La Maçonne. On le doit à un certain Loaec (tiens tiens ça me rappelle le patronyme d'un ancien conseiller de l'Ordre...) :

    « (...) Les femmes au GODF ne « font pas la vaisselle » : nombre d'entre elles sont officiers de leur loge ou VM. Et les Juridictions de hauts grades sont désormais grandes ouvertes à leur venue…
    Certaines régions font de la résistance, notamment le sud-est: mais c'est aussi là que l'on trouve encore des frères pour déplorer la déchristianisation de la maçonnerie, le droit de vote des femmes, voire pour défendre les thèses du FN (...) » 

    Ainsi, résister à la mixité serait l'apanage de certaines régions maçonniques, notamment situées au sud de la Loire. Dans le sud, c'est connu, il y a beaucoup de maçons machistes et frontistes vivant dans la nostalgie d'une franc-maçonnerie chrétienne. Ce qui, bien entendu, n'existe pas au nord de la Loire où tous les francs-maçons sont absolument parfaits comme Loaec. On peut certes rire de cette étrange association de préjugés caricaturaux qui exprime une insupportable condescendance à l'égard des frères méridionaux du GODF. Pourtant, cette connerie sûre d'elle-même ne me fait pas rire du tout. J'y vois même en germes les procès d'intention que certains « frères » ne manqueront pas d'adresser demain à ceux qui s'opposeront à leur projet de faire de la mixité la norme obligatoire du travail maçonnique au sein du GODF.

  • Le GODF est-il la courroie de transmission du PS ?

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    godf,france,franc-maçonnerie,ps,politiqueSuite à ma note sur Emmanuel Macron et l'esprit maçonnique, j'ai reçu un courrier électronique dont je reproduis ici l'essentiel :

    « Ce qui se passe dans la société française et qui se traduit par ce coup de pied dans la fourmilière politique, devrait, en théorie, susciter une très sérieuse remise en cause de certaines méthodes et pratiques de la FM au GODF . Les « cadres » du GODF en seront-ils capables. Je crains que non. 

    Cette crise « politique » dans la société annonce, de mon point de vue, une crise dans la FM sociétale. 

    Voilà longtemps que les FF n'ont plus à apporter au dehors les vérités acquises dans le Temple. 

    Pourquoi ? Parce que, entre autres, à mon sens, beaucoup de FF, même de bonne foi, qui sont aussi des militants du Ps, se comportent d'abord, en loge, comme des militants de leur parti. Et non pas l'inverse . 

    Le GODF est devenue la courroie de transmission du PS ; PS qui depuis des décennies ne pense plus.  

    Je suis en train de relire les mémoires  d'Arthur Koetsler et je tombe sur ces lignes : 

    « Le « peuple » apparaît aux yeux de la bureaucratie socialiste comme une cible de propagande, non comme une réalité vivante dont il faut comprendre et partager les intérêts, les goûts et les faiblesses, si l'on veut changer la face du monde. Les dirigeants socialistes, étaient , pour la plupart, sortis du peuple, mais ils n'appartenaient pas au peuple ; ils essayaient de diriger et de manier l'homme sans s'identifier à lui. »

    Ces phrases écrites en 1949 résonnent en ce moment. 

    La sève existe encore dans les loges mais elle ne vivifie plus une structure « sclérosée et sclérosante ».

    Le propos est très sévère, notamment la référence à Koestler qui visait en réalité la bureaucratie soviétique et les atrocités du communisme. Ce propos postule une sorte de relation structurelle entre la rue Cadet et la rue de Solférino ou à tout le moins une sorte d'affinité politique et intellectuelle. Ce qui semble pour le moins excessif ou du moins se référer à une réalité dont je n'ai jamais été le témoin. J'ai évidemment croisé beaucoup de frères de sensibilité socialiste dans les loges du Grand Orient de France mais j'y ai croisé aussi quantité de frères d'autres sensibilités politiques. Il est bon quand même de le souligner. Je n'ai jamais fréquenté non plus de loges politiquement monochromes ou de loges dans lesquelles l'orientation politique des membres avait une influence telle, qu'elle empêchait l'expression d'autres formes de pensée. Je ne dis pas que ça n'existe pas. Je dis que je n'ai jamais été confronté directement à ce problème au sein du Grand Orient de France. De toute façon, chaque obédience a ses forces et ses faiblesses.

    En dehors des loges en revanche, c'est autre chose. Comme la franc-maçonnerie ne donne ni consignes ni mots d'ordre, ses membres agissent comme bon leur semble. Et comme il y a toutes sortes de francs-maçons, il y a forcément toutes sortes de comportements. Or, on ne garde souvent à l'esprit que les mauvaises expériences. On minimise ou on oublie les bonnes. On ressemble alors à ces voyageurs focalisés sur les trains en retard et incapables de songer à la majorité de ceux qui arrivent à l'heure. Je connais donc de ces frères qui souffrent en permanence de dissociation : ils oublient, en dehors du temple, ce dont ils se prévalent à l'intérieur. Mais je connais aussi de ces frères qui, à toute heure, se rappellent la grandeur des devoirs qu'ils se sont imposés et qui font aimer l'ordre maçonnique par l'exemple de leurs qualités parce que ce sont des parents aimants, des voisins sur lesquels on peut compter, d'honnêtes citoyens, des personnes engagées au service des autres, au service d'une cause particulière ou de l'intérêt général, etc.

    Là où je rejoins l'auteur du courrier électronique, c'est sur le sentiment qu'il exprime sur la sclérose de la structure obédientielle du Grand Orient de France. Sauf que je n'en impute pas essentiellement les causes au « militantisme socialiste » au sein du Grand Orient de France. Certes, je sais bien que ce militantisme existe puisque j'ai déjà eu l'occasion d'en évoquer les effets, sur un plan strictement historique, en rappelant les mésaventures d'Alexandre Chevalier et celles de Guy Mollet ou encore les tiraillements d'appareil suite à l'élection inattendue de Michel Baroin à la Grande Maîtrise en 1977. Ce faisant, les effets de ce militantisme socialiste doivent bien plus, à mon avis, au conformisme d'appareil qu'à l'influence de ceux qui s'y adonnent. Pour le dire autrement, la sclérose résulte moins des affinités socialisantes de certains apparatchiks (responsables ou anciens responsables de l'obédience) et de leurs courtisans, que de la passivité générale des frères qui les laissent faire, soit parce qu'ils n'en ont pas conscience, soit parce qu'ils s'en moquent.

    Cette passivité générale permet donc un accaparement du Grand Orient de France par des formes de pensée d'ailleurs non réductibles au seul militantisme socialiste. Il suffit par exemple de songer à ce qu'est devenue la laïcité au Grand Orient de France : une véritable religion d'appareil relayée par des frères qui passent leur temps à se référer à ce principe qu'ils ne connaissent qu'à travers leurs fantasmes. Certains sont parfois tellement vindicatifs et intolérants qu'ils deviennent de véritables repoussoirs pour quiconque essaie d'avoir un minimum d'ouverture d'esprit. Ils excellent souvent dans cet art du discours catastrophiste, décliniste et antireligieux. Le drame est qu'ils sont arrivés à préempter la laïcité et, pis encore, à amener le Grand Orient à se faire le relais paresseux et docile des communiqués vengeurs du Comité Laïcité-République et du Collectif laïque. Ils se pensent majoritaires au sein du Grand Orient de France car ils se sentent confortés par le silence du plus grand nombre. Or, ce silence n'est pas une adhésion mais en réalité du désintérêt à l'égard d'un discours d'appareil creux auquel les pouvoirs publics font mine de prêter poliment attention. Le plus grand nombre préfère avoir la paix, donc fuir les polémiques stériles, et se consacrer essentiellement à la vie de loge.

    Il ne faudrait pas croire que la rupture du silence est la solution pour mettre un terme à cette sclérose d'appareil. Celle-ci a pris trop d'ampleur au fil des décennies. Cette rupture du silence serait efficace si elle s'accompagnait d'une réforme profonde du cadre obédientiel napoléonien hyper-centralisé dans lequel les frères du Grand Orient vivent depuis plus d'un siècle. Tout le monde sait que le convent est devenu un mastodonte ingérable et coûteux où rien de substantiel ne se dit, où tout et son contraire se votent et où l'on entend les mêmes bons clients débiter au lutrin les mêmes propos insipides en une minute chrono pendant que les autres délégués dorment, bavardent ou trépignent sur leurs chaises. Il est anormal que la gestion administrative, en 2017, ne soit pas davantage décentralisée, c'est-à-dire effectuée au plus près des loges, donc au sein de régions plus vastes et moins nombreuses. C'est en réalité toute la représentativité des loges qu'il conviendrait de repenser dans un nouvel ensemble. Ça supposerait une réflexion en profondeur sur notre loi commune, à mille lieux des tripatouillages annuels et métastasiques qui la rendent aujourd'hui impermanente, incompréhensible et de plus en plus inadaptée à la réalité des loges, notamment des plus petites et des plus éloignées des orients parisiens. Il faudrait aussi s'interroger sur ces responsables, qui ne le sont plus, mais qui ont tant de mal à descendre parce qu'ils vivent souvent en région parisienne, donc à proximité du siège de l'obédience. Le « Grand Orient de Paris » est une obédience dans l'obédience qui profite de l'hyper centralisation et des déséquilibres territoriaux. Et gare à ceux qui lui disputent cette primauté ! On les accuse, sans rire, de vouloir porter atteinte à l'unité de l'obédience. Cependant, pour calmer les ardeurs des grincheux de province, il a quand même été décidé de promener le convent depuis quelques années. La Rochelle, Nice, Rennes, Marseille... 

    On le voit donc : le problème est bien plus complexe que ne le laisse paraître le titre de cette note. Alors peut-on en sortir ? Réglementairement, je ne le pense pas car les conditions posées par la loi commune pour envisager une réforme structurelle sont trop contraignantes. L'appareil pèse trop. Les résistances et les peurs sont là. Les loges sont également incapables de s'inscrire dans une telle réforme car elles doivent d'abord initier et former des francs-maçons (y compris celles qui se sont faits la spécialité de submerger le convent de voeux et règlements). Réformer le Grand Orient de France en temps de paix est donc une mesure aussi absurde que celle qui, dans le monde profane, prône l'instauration d'une sixième République. On l'a bien vu avec la tentative de réforme en 2005-2006. Elle s'est très vite transformée en un gigantesque foutoir. Un changement de mode de fonctionnement suppose donc toujours un élément d'extranéité majeur qui le rend possible (crise politique, économique et sociale aiguë, guerre civile, conflit avec un autre pays).

    Il est temps de conclure. Je ne pense pas, très franchement, que le Grand Orient soit la courroie de transmission du Parti socialiste ou que le Parti socialiste soit celle du Grand Orient. Ce fut peut-être le cas, à certains moments de l'histoire. Et encore... Ce n'est même pas sûr. Je pense surtout que les choses ont bien changé et que les profanes qui frappent à la porte des loges du Grand Orient de France sont souvent en attente d'une réflexion spirituelle et philosophique profonde. Ils expriment une volonté d'échapper à la tyrannie de l'actualité immédiate. Cela signifie-t-il que nous allons vers une crise de la « franc-maçonnerie sociétale » comme l'affirme mon correspondant ? Je n'en sais rien. C'est possible. En tout cas, j'ai l'impression que l'on s'enivre frénétiquement de tenues blanches, de colloques et d'Utopiales alors que le travail à entreprendre devrait être au contraire beaucoup plus subtil et souterrain. En un mot : initiatique. Je n'aurai évidemment pas la prétention et l'arrogance de le circonscrire même s'il m'est arrivé de l'aborder modestement sur ce blog en m'interrogeant sur ce qu'était, par exemple, la réflexion maçonnique ou le travail en loge.

    ______________

    Ajout du 26 mai 2017 - 13h00

    Contrairement à ce que j'ai indiqué au début de ma note, la citation d'Arthur Koestler ne concerne pas l'Union Soviétique. Elle est extraite de « La corde raide » le premier volume de ses mémoires. Koestler parle du Parti socialiste allemand (SPD) dans les années précédant l'arrivée de Hitler au pouvoir. Il est d'ailleurs encore plus sévère avec le Parti communiste allemand (KPD). Merci à mon correspondant de m'avoir apporté cette précision !

  • Liberté de conscience et démocratie

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    GODF, liberté, égalité, fraternité, engagement, réflexion, cité, extrémismeQuand un profane pose sa candidature auprès d'une loge du Grand Orient de France, et si le scrutin s'est avéré positif, il reçoit un document intitulé « Préalables pour l'initiation » dans lequel sa première instruction maçonnique est consignée. Il s'agit de lui rappeler tout simplement les principes capitaux de la franc-maçonnerie, tels qu'ils sont entendus et appliqués par l'obédience, à charge pour lui de les méditer et de déterminer, librement, s'il souhaite poursuivre sa démarche. On peut notamment y lire ce passage :

    « La Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir. Aucun de ses adhérents n'est engagé par une décision à l'égard du monde profane. Chacun conserve ainsi sa totale liberté d'appréciation et d'entreprise. Il ne lui est demandé que bonne volonté et travail dans la libre recherche de la Vérité. Cependant, chacun ayant tendance à découvrir sa propre Vérité, la quête spirituelle du Franc-Maçon est aussi le symbole de l'Amour et de la Perfection. »

    Je devine l'objection formulée par certains frères : le Grand Orient méconnaît donc cette disposition lorsqu'il appelle ses membres à faire barrage à l'extrême droite et, plus largement, lorsqu'il publie des communiqués de presse. Je comprends cette objection mais il faut la nuancer. Si une réserve à l'égard des communiqués de presse intempestifs de l'obédience se justifie très souvent (notamment dans le domaine de la laïcité), il ne faut pas oublier non plus que des circonstances exceptionnelles peuvent commander une prise de position claire et ferme. Quand le Grand Orient de France appelle à faire barrage à l'extrême droite, il ne fait que s'inscrire dans le prolongement des qualités que l'on attend de chaque franc-maçon. Dans les « Préalables pour l'initiation » figure en effet cet autre passage :

    « La qualité de Franc-Maçon, ainsi que les droits et prérogatives qui y sont attachés, se perd : 1) par une action déshonorante : 2) par l'exercice d'un état notoirement déconsidéré dans l'ordre social : 3) par la violation des engagements maçonniques contractés lors de l'initiation; 4) par l’appartenance, la collaboration de fait ou de droit à une association ou à un groupement appelant à la discrimination, à la haine, à la violence envers une personne ou un groupe de personnes en prétextant de leur origine, leur appartenance à une ethnie ou à une religion déterminée et qui propagerait des idées et des théories tendant à justifier ou à encourager cette discrimination, cette haine, cette violence. 5) Par l’appartenance, la collaboration de droit ou de fait à une association ou à un groupement conduisant directement ou indirectement à détruire, à déstabiliser ou à aliéner l’être humain. »

    Lorsque je suis entré en franc-maçonnerie en 1992, les points 4) et 5) n'existaient pas. Ils ont été ajoutés, plus tard, lorsque les frères se sont rendus compte que les points 1), 2) et 3) n'étaient pas suffisamment explicites. Les points 3) et 4) ont été ajoutés lorsque l'obédience a été confrontée à des membres qui ont choisi de repousser les limites de l'action déshonorante et du parjure, notamment dans le domaine politique en s'alliant, par exemple, au Front National ou en concevant la possibilité d'une collaboration avec cette formation politique d'extrême droite, voire une adhésion pure et simple. Se référant aux préalables susvisés, ces parjures avaient alors beau jeu de rappeler que « la Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir ». 

    Or, la liberté absolue de conscience n'est pas l'indifférentisme d'opinions ! La liberté de conscience n'est pas le produit de la confusion. Elle n'a de sens, bien sûr, que dans un cadre démocratique garantissant à chacun le respect des grandes libertés publiques : le respect de la vie privée, la liberté d'aller et de venir, le droit à la vie et à la sécurité, l'interdiction des traitements inhumains et dégradants, la liberté du commerce et de l'industrie, etc. En d'autres termes la liberté de conscience s'inscrit dans le cadre des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour s'en rendre compte, il suffit de voir ce qui se passe dans les Etats autoritaires ou dictatoriaux (y compris dans ceux qui se situent sous les tropiques comme Cuba ou le Venezuela par exemple) et de se demander ce qui peut bien rester de la liberté de conscience quand toutes les libertés fondamentales de l'être humain sont quotidiennement bafouées par la puissance publique. 

    Qu'est-ce que tout ceci signifie au fond ? Que les loges du Grand Orient de France admettent les individus de toutes opinions, cultures et croyances pourvu qu'ils aient le souci du respect de l'autre et de la préservation du cadre démocratique indispensable à toute pensée libre et à toute activité maçonnique indépendante.