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  • Albert Balagué, le roc

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    La photo ci-dessus est celle du frère Albert Balagué et a été prise durant une chaude soirée d'été dans la région nîmoise en 1998 ou 1999. Je voudrais dire quelque mots sur Albert Balagué. Il est né le 19 septembre 1919 à Barcelone (Espagne) dans une famille libertaire et franc-maçonne. Martin Marti, son grand-père maternel, était membre de la loge Lealtad et communiste libertaire. C'est donc tout naturellement qu'Albert Balagué est devenu militant anarchiste dès l'âge de 15 ans. Il a participé avec ses oncles aux premiers combats de la guerre civile contre les troupes franquistes au sein de la colonne Libertad, puis il a intégré au mois de décembre 1936 les Brigades Internationales au sein de la treizième BI Dombrowsky. Albert s'est battu à Guadalajara, Brunete, Teruel. Il fut blessé deux fois. Pendant sa convalescence, il a fait la connaissance d'André Marty et d'André Malraux.

    Lorsque les troupes républicaines ont été vaincues, Albert Balagué a été contraint de fuir. Il est passé en France le 21 février 1939 où il a été interné au camp d’Argelès comme de nombreux autres réfugiés espagnols. Son grand-père Martin Marti, lui, est mort assassiné par les franquistes sur son lit d'hôpital le 23 mars 1939. Quand la France déclara la guerre à l'Allemagne nazie, Albert Balagué s'est immédiatement engagé dans le onzième régiment de la Légion étrangère. Il a participé aux combats de mai et juin 1940. Il a été fait prisonnier en juin 1940 et interné au stalag XVII B. Il a été ensuite transféré le 28 novembre 1941 au camp de concentration de Mauthausen sous le matricule 4504 dont il n'est sorti que le 5 mai 1945. Quatre ans et demi d'enfer. Il y a côtoyé le jésuite Michel Riquet qui, quelques années plus tard, oeuvra en faveur du rapprochement de l'église catholique romaine et de la franc-maçonnerie.

    A la Libération Albert Balagué s'est installé à Nîmes où se trouvaient énormément de réfugiés politiques espagnols. Il a milité à l’Union rationaliste et aux Citoyens du monde et c'est dans ce cadre qu'il a rencontré des francs-maçons. Il a été initié en 1953 au sein de la loge nîmoise n°920 L'Arc-en-Ciel de l'Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain, puis il a rejoint en 1962 la loge L'Echo du Grand Orient. A la fin des années 1960, Balagué a effectué plusieurs voyages en Catalogne où il avait gardé des contacts avec le mouvement libertaire. Là-bas, il a contribué activement à la réorganisation clandestine de loges maçonniques et, grâce à des complicités au sein de l'administration des douanes françaises, il est même parvenu à y acheminer des armes.

    C'est au sein de la loge L'Echo du Grand Orient, où j'ai été initié en mai 1992, que j'ai fait la connaissance d'Albert Balagué. Comme j'étais très jeune, il me prit sous son aile sans chichi et sans blabla car Albert Balagué parlait un sabir franco-espagnol qui le rendait difficilement compréhensible. Il s'exprimait donc peu. Jeune apprenti, j'ai eu l'honneur que l'on me confie très vite le soin de dire quelques mots lors de la célébration de ses quarante ans de maçonnerie, en mai ou juin 1993, en présence du très illustre frère Rafael Villaplana Fuentes, Grand Commandeur du Suprême Conseil d'Espagne, et de nombreuses délégations maçonniques espagnoles et françaises. Je ne sais plus ce que j'avais dit d'une voix tremblante à cette occasion. Des banalités probablement. Je me souviens en revanche qu'Albert Balagué avait les larmes aux yeux parce qu'il n'en revenait pas que l'on ait pu penser à lui de cette façon. Il était gêné d'être le centre de l'attention. J'ai appris beaucoup plus tard que l'organisation de ce jubilé n'avait pas été une mince affaire. Certains vieux grincheux de la loge n'y auraient pas été favorables pour des raisons réglementaires. Et d'estimer qu'Albert Balagué n'avait pas quarante ans de présence effective et continue au Grand Orient de France... 

    Albert Balagué ne parlait pas de lui-même. En tout cas pas en public. Il n'aimait pas évoquer les luttes du passé. Il n'avait pas non plus l'esprit ancien combattant, toujours à la ramener avec ses guerres et ses morts. De temps en temps, il évoquait pudiquement quelques noms et alors son regard s'illuminait. La captivité à Mauthausen l'avait profondément marqué mais il n'était pas du genre à s'y apesantir. Il me donnait plutôt l'impression d'aimer la vie et le présent. Cet homme au visage buriné par les épreuves et les engagements était vraiment une force de la nature. C'était pour moi un roc indestructible, le genre de gars sur lequel on pouvait s'appuyer sans crainte et en toutes circonstances. Albert n'était pas un doctrinaire. Loin de là. Ce n'était pas le libertaire de salon qui faisait semblant d'avoir lu Proudhon et Bakounine et qui évoquait des révolutions qu'il n'avait pas faites. Je n'ai jamais parlé en tout cas de politique avec lui. Je suppose qu'il s'était adouci avec le temps et que la franc-maçonnerie n'avait pas été pour rien dans cette évolution personnelle. Je me souviens qu'il aimait dire :

    « Moi la maçonnerie, yé connais pas. Ma les maçons, yé connais. Y a beaucoup des cons hein. Ma y en a quand même des buons. C'est les buons maçons qui soun importants, qué l'on sé souvient. Pas les cons. Ça non. »

    Ou encore :

    « La maçonnerie yé connais pas. Ma les maçons si. C'est pour ça que yé n'ai yamais été déçou par la maçonnerie. Ma par les maçons si. »

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    Il m'avait raconté un jour comment on travaillait en loge dans l'Espagne franquiste et notamment à Barcelone. Les frères se réunissaient dans les grandes artères de la cité catalane, en plein jour, puis marchaient en petits groupes éloignés les uns des autres comme si de rien n'était. Et là, au sein des petits groupes, ils s'enseignaient à voix basse les tuilages des trois grades qu'ils avaient appris par coeur et se donnaient des nouvelles. C'est ainsi qu'ils procédaient aux initiations et aux augmentations de salaire. Le fait de travailler de cette manière sur la voie publique présentait l'avantage de pouvoir vite se disperser en cas d'intervention de la police politique du régime. Ils ne laissaient pas de traces. Un local, même clandestin, était perçu comme une possible souricière. Conserver des décors maçonniques même chez soi était trop risqué. La peur de la dénonciation était constante. Sous Franco, appartenir à la franc-maçonnerie était passible de mort.

    J'ai ensuite continué à côtoyer Albert Balagué sur les colonnes de la loge nîmoise La Bienfaisance où je fus affilié en compagnie de Christian Bellanger, son gendre, dans un contexte mouvementé pour la franc-maçonnerie gardoise. A l'époque, j'avais le cul entre deux chaises. Je m'étais installé à Bruxelles en septembre 1994 pour faire une spécialisation mais ne pensais y rester que deux ans. C'est pour cela que j'avais donc conservé mon appartenance au Grand Orient de France. La Bienfaisance s'était installée provisoirement dans les locaux la loge Les Enfants du Verseau du Droit Humain à Saint-Géniès de Malgoirès à une vingtaine de kilomètres au nord de Nîmes. C'est dans le petit temple de Saint-Géniès que j'ai été élevé à la maîtrise le 21 décembre 1995. Suite à mon élévation, Albert Balagué m'a offert un tablier de maître déjà usé. Il est tout simple et ne paye pas de mine. Mon parrain, lui, m'a offert le ruban de maître sans aucune broderie, pas même une équerre et un compas. Je les porte toujours. Je n'en ai jamais changé (désolé pour les marchands de décors, je ne suis vraiment pas un bon client). Je me souviens qu'Albert était tout content et qu'il m'avait dit à peu près ceci :

    « Sois touyours fier dé lé porter. Ca cé lo symbol dé trabail dou maçon. Tou es libré. Sourtout sois un buon maçon pour les autres maçons, apprentis y coumpagnons. Et pas un con, hein. »

    J'ignore si je suis parvenu à mettre en application les conseils d'Albert. Je m'y suis efforcé en tout cas du mieux que j'ai pu... mais j'ai certainement encore beaucoup de chemin à faire et beaucoup de choses à apprendre.

    Albert Balagué est passé à l'orient éternel le 3 juillet 2000 à l'âge de 81 ans. Ça fait bientôt dix-sept ans. Je n'en reviens pas. Le temps passe si vite ! Albert repose au cimetière de Rodilhan près de Nîmes aux côtés de Mercedes, son épouse, mais aussi de Yolande, sa fille, et de Christian, son gendre, trop tôt disparus.

  • Photo de famille

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    Le frère Frédéric C. m'a transmis un souvenir de famille. Une nuée de canaris immortalisée dans le Grand Temple Groussier rue Cadet à Paris. Il devait s'agir de la première séance plénière du Conseil de l'Ordre en 1979. On voit que les costumes sont d'époque. On y reconnaît notamment à l'avant plan Roger Leray, Grand Maître, Jacques Mitterrand - qui n'avait aucun lien de parenté avec François Mitterrand - et l'historien Paul Gourdot.

    Roger Leray venait de succéder à Michel Baroin (le père de François Baroin ) à la grande maîtrise. L'élection du jeune Michel Baroin avait été mal vécue. Cet ancien commissaire à la D.S.T. puis sous-préfet, et enfin président de la GMF, avait succédé en 1977 à Serge Behar à la tête du Grand Orient. Il avait annoncé la couleur dès son entrée en fonction, déclarant qu'il n'était pas un homme politique et que le Grand Orient ne devait subir l'influence d'aucun parti, d'aucun groupement, d'aucun homme politique. Ambiance...

    Pourtant Baroin ne dissimulait pas ses amitiés : il était proche d'Edgar Faure, dont il fut le collaborateur. Il était également lié à Eugène Chambon, de la Grande Loge de France, qui s'appliquait, par la fraternelle du Carrefour de l'Amitié, à mettre en relation des maçons radicalisants et gaullistes... Baroin était également un ami personnel de Jacques Chirac. Il devait certainement savoir que ses fréquentations agaçaient certains dignitaires de la rue Cadet. Il n'est d'ailleurs pas incongru de penser que cela l'amusait de bousculer ainsi les habitudes des anciens. Michel Baroin, sémillant quadragénaire, avait bénéficié de la division persistante des socialistes au sein du Grand Orient. Ce qui lui avait permis de s'imposer à la surprise générale. Il s'était allié au docteur Edmond Corcos, socialiste proche de Michel Rocard, lui-même poussé par Fred Zeller l'ancien trotskiste. C'était, paraît-il, un curieux équipage.

    Bien que la photographie ne le montre pas, l'atmosphère était alors à la reprise en main du Grand Orient par l'aile gauche du Conseil de l'Ordre composée de socialistes de la tendance mitterrandiste. Il faut se rappeler du contexte. En 1979-1980, on s'acheminait péniblement vers la fin du septennat de M. Valéry Giscard d'Estaing sur fond de diamants centrafricains, d'avions renifleurs et de ministre suicidé de deux balles dans la tête. La monarchie giscardienne n'était pas encore contrariée. Le chef de l'Etat courtisait d'ailleurs ostensiblement la franc-maçonnerie. Tantôt Giscard jetait son dévolu sur la Grande Loge de France : il avait ainsi fait savoir qu'il était prêt à se faire initier mais à des conditions finalement jugées inacceptables. Tantôt Giscard donnait des signes au Grand Orient en acceptant par exemple de recevoir Roger Leray à l'Elysée.

    Cette période était aussi celle de l'union de la gauche, des grandes espérances, de l'attente des lendemains qui chantent et des mesures censées changer la vie. Au Grand Orient, certains avaient fait ce choix en faveur de la gauche tandis que d'autres au contraire, plus à droite ou plus modérés, gaullistes ou radicaux, pas forcément minoritaires en tout cas, redoutaient de voir l'arrivée des communistes au pouvoir.

    Au Grand Orient, Roger Leray, accompagné de Jacques Mitterrand, oeuvrait activement en faveur d'une accentuation de la politisation de l'obédience. Il voulait tirer un trait sur la parenthèse Baroin et souhaitait une relance de l'extériorisation amorcée par les Grands Maîtres Anxionnaz, Mitterrand et Zeller à la croisée des années 60 et 70. L'année 1980 fut donc celle des colloques organisés par le Conseil de l'Ordre à Cannes, Bourges ou Paris sur les problèmes de l'énergie, la laïcité, le travail et le chômage. 

    Parmi les canaris, il y avait Pierre C. que j'ai eu la joie de connaître dans les années 90 lorsque j'étais un tout jeune franc-maçon. J'aimais discuter avec lui parce qu'il n'hésitait pas à bousculer les brontosaures locaux. Il ne se la jouait pas vieux sage qui murmure de façon sibylline les yeux fermés : « médite... et tu comprendras ». Il avait ce côté gentiment provocateur et irrévérencieux qui le rendait immédiatement sympathique. Son passage au Conseil de l'Ordre l'avait en quelque sorte prémuni des attaques de quelques aigris du cru. Je me rappelle d'un frère qui m'avait glissé à l'oreille sur le ton de la plaisanterie : « fais gaffe, il est au RPR. » Pierre était aussi un ami de Michel Baroin disparu accidentellement en 1987. Je me souviens qu'il m'avait parlé un peu de son expérience au Conseil de l'Ordre mais sans trop entrer dans les détails, de peur peut-être de briser les illusions du jeune maçon que j'étais. Il est le seul sur la photo qui ne fixe pas du tout l'objectif. Son regard semble attiré par quelque chose d'autre. Son fils Frédéric a l'impression qu'il se marre. C'est fort possible.

    En 1979-1980, j'avais sept ans, l'âge de raison. Je venais d'entrer au CE1. Je regardais à la TV l'Ile aux Enfants et les Visiteurs du Mercredi. En ce temps, il suffisait de me donner un bâton pour qu'il devienne dans mes mains une épée, une canne, une baguette magique. J'étais loin, très loin, de ces messieurs graves que l'on voit sur la photo. La disparition brutale de mon grand-père maternel cette année-là m'avait juste fait prendre conscience que l'homme était mortel et qu'il n'y avait aucun échappatoire à ce scandale.

  • Visite du Président de la République au Grand Orient de France

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    A l'occasion de la célébration du tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative, le Grand Orient de France a eu l'honneur d'accueillir en son siège de la rue Cadet un Président de la République en fonction pour la première fois de son histoire. M. François Hollande est venu échanger quelques minutes avec le Grand Maître Christophe Habas, visiter le musée de la franc-maçonnerie et prononcer un discours.

    Par cette visite au Grand Orient de France, M. le Président de la République a rendu un hommage appuyé à la franc-maçonnerie. Il a souligné son implication dans la renaissance et la consolidation de la République dans notre pays. Il a signalé son engagement en faveur de la laïcité. La fierté ressentie par les représentants de l'obédience en cette solennelle occasion est tout à fait compréhensible. Il est réconfortant de voir le rôle central joué par le Grand Orient de France dans le paysage maçonnique français. La reconnaissance que M. le Président de la République lui a témoigné au nom de la Nation, est un message très fort alors que notre obédience est injustement ostracisée par la Grande Loge Unie d'Angleterre et la communauté maçonnique universelle depuis 1877.

    Néanmoins, ce serait une erreur d'oublier que le franc-maçon est d'abord un citoyen paisible et respectueux du magistrat civil (art. 2 des Constitutions d'Anderson de 1723) avant d'être respectueux de la forme républicaine des institutions de l'Etat. Il n'est pas inutile en effet de rappeler que le Grand Orient a toujours su s'accommoder des changements de régime politique en étant royaliste sous les rois et impérial sous les empereurs. Bref, il est fondamental de rappeler que la franc-maçonnerie, ordre initiatique, ésotérique et traditionnel, transcende les régimes politiques. Si l'essentiel aujourd'hui est que les pouvoirs publics garantissent les droits de l'homme et les libertés publiques, il n'en a pas toujours été ainsi dans le passé. Au cours de son histoire, la franc-maçonnerie a été contrainte de composer avec des régimes autoritaires pour pouvoir survivre.

    (Je profite de cette note pour vous souhaiter une bonne année 6017 !)

    JF.jpgLe cadeau du Grand Orient de France à M. le Président de la République. La « Marianne » conçue en 1881 par le sculpteur franc-maçon Paul Lecreux (1826-1894) dit « Jacques France » est devenue l’emblème de la République. Il s'agit originairement d'une commande pour la Loge La Bonne Foi à Saint-Germain-en-Laye. L’œuvre a connu un succès rapide au point d'avoir été adoptée officiellement par le Grand Orient de France le 9 janvier  1882. Jacques France a également proposé en 1885 sa célèbre Marianne en médaillon de 18 cm de diamètre, en bronze patiné. C'est ce médaillon qui a été offert à M. François Hollande, Président de la République.

     

  • La rupture de 1862

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    valparaiso.jpg

    Le Grand Orient de France aime se répandre coutumièrement dans de soporifiques leçons sur la République, la démocratie et la laïcité comme s'il avait été de tout temps le gardien sourcilleux de ces concepts politiques. Il n'en est rien bien évidemment. L'attachement revendiqué de l'obédience à la République ne date que de la chute du second Empire. Avant cette date, le Grand Orient de France était impérial.

    Je vais consacrer cette note à un fait très peu connu des francs-maçons français : la rupture de 1862 qui a provoqué au Chili la naissance d'une franc-maçonnerie nationale. J'espère montrer humblement que la franc-maçonnerie française devrait se mêler de politique avec prudence et discernement. J'espère aussi montrer à mon obédience, et plus particulièrement à ceux qui parlent en son nom, que les postures actuelles ne doivent pas faire oublier le passé. Que si nous n'avons pas à rougir de notre histoire, il faut savoir aussi l'envisager dans sa globalité en tenant compte des épisodes les moins glorieux.

    Revenons à la rupture de 1862. Tout a commencé par la publication du décret impérial n°9862 du 11 janvier 1862 au Moniteur du 14 janvier 1862 (le journal Officiel de l'Empire)  :

    « Vu les art. 291 et 292 du Code pénal, la loi du 18 avril 1834 et le décret du 25 mars 1852 ; Considérant les vœux manifestés par l'ordre maçonnique de France de conserver une représentation centrale ;

    Sur la proposition de notre ministre de l'intérieur,

    Avons décrété et décrétons ce qui suit :

    Art. 1-. Le grand maître de l'ordre maçonnique de France, jusqu'ici élu pour trois ans et en vertu des statuts de l'ordre, est nommé directement par Nous pour cette même période.

    Art. 2-. Son Excellence le maréchal Magnan est nommé grand maître du Grand-Orient de France.

    Art. 3. Notre ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du-présent décret.

    Fait au palais des Tuileries, le 11 janvier 1862.

    Napoléon.»

    Napoléon III avait voulu mettre fin aux querelles intestines et imposer l'unité de la franc-maçonnerie française en nommant un profane à la tête du Grand Orient de France : le Maréchal Magnan, un de ses hommes de confiance. Celui avait reçu le 8 février 1862 les trois degrés symboliques et les trente hauts grades écossais par simple communication. Une mesure scandaleuse que les responsables de l'obédience et l'écrasante majorité des loges ont accepté sans broncher.

    Or, à 11500 km de la France, au Chili, cette décision a été douloureusement ressentie. Il faut savoir que le Grand Orient de France comptait dans ce pays quatre loges symboliques : L'Etoile du Pacifique, et Union fraternal,  toutes deux à l'orient de Valparaiso, Aurore du Chili à l'orient de Concepcion et enfin Orden y Libertad à l'orient de Copiapo. Bien que le Chili soit devenu indépendant en 1818, il n'existait pas d'obédience nationale. La franc-maçonnerie chilienne, qui s'est développée à partir de villes portuaires comme Valparaiso, a été renforcée par des immigrants, notamment venus de France.

    arlegui.jpgLa nomination du Maréchal Magnan a donné le signal du départ. Trois des loges du Grand Orient de France se réunirent en assemblée générale à Valparaiso le 29 avril 1862 pour donner naissance à la Grande Loge du Chili avec pour premier grand maître Juan de Dios Arlegui. Seule L'Etoile du Pacifique resta fidèle au Grand Orient de France (elle finira par le quitter en 1920). Pour la franc-maçonnerie chilienne le Grand Orient de France était devenu irrégulier en acceptant de se soumettre à une décision du pouvoir politique contraire à ses statuts.

    Pendant ce temps, en France, la querelle entre le Grand Orient et le Suprême Conseil de France battait son plein, y compris par voie de presse. Le maréchal Magnan, nommé Grand Maître de l'Ordre maçonnique de France, avait pris le décret suivant sous forme d'ultimatum :

    « Nous maréchal de France, grand-maître de l'Ordre maçonnique de France,

    Vu le décret de S. M. l'Empereur, en date du 11 janvier 1862, qui nous nomme grand-maître de l'Ordre maçonnique en France ;

    Attendu que, par ce décret, le gouvernement de l'Empereur ne reconnaît aucune autre puissance maçonnique que celle du Grand-Orient de France, et qu'il place sous notre direction les divers rites maçonniques répandus en France ;

    Attendu que, par notre avis en date du 1er février dernier, nous avons fait connaître aux chefs de des divers rites les décisions du gouvernement ;

    Attendu que, par notre circulaire en date du 30 avril dernier, nous avons porté de nouveau ces faits à la connaissance de tous les Maçons, de tous les ateliers, de tous les chefs des Obédiences dissidentes, et que nous les avons invités à se conformer à la loi en se rangeant sous la bannière du Grand-Orient de France ;

    Attendu que ces divers pouvoirs maçonniques n'étant ni nommés par le chef de l'Etat ni par les maçons de leur obédience, forment une autorité contraire à tous les principes fondamentaux de la franc-maçonnerie ;

    Attendu que, malgré nos appels fraternels et malgré le délai moral suffisant qui leur a été accordé, ces chefs des ordres dissidents, notamment ceux qui ont dirigé le Suprême Conseil, sont restés sourds à notre invitation ;

    Considérant que cette conduite est antimaçonnique et que les obligations de notre mandat nous imposent le devoir d'y mettre un terme ;

    Considérant qu'il importe au plus haut degré que la maçonnerie française soit le plus promptement possible organisée et centralisée selon les volontés du chef de l'Etat, l'unité seule pouvant permettre à l'Ordre la réalisation du ses grandes et sublimes aspirations ;

    Avons décrété et décrétons :

    Art. 1er. Les pouvoirs maçonniques connus sous les noms de Suprême Conseil, de Misraïm, et tous autres, sous quelque titre que ce soit, sont dissous.

    Art. 2. Seront et demeureront également dissous les ateliers de tous degrés qui relevaient de ces obédiences si, d'ici au 10 juin prochain, ils n'ont pas adhéré à notre circulaire du 30 avril et formellement déclaré ne reconnaître que le Grand-Orient de France comme seule et unique puissance maçonnique en France. 

     Art. 3. Tout atelier, toute réunion maçonnique  qui ne pourrait justifier de sa soumission, et par conséquent invoquer notre protection personnelle, sera passible des dispositions de la loi.

    Art. 4. Les loges du Suprême Conseil qui passeront sous notre obédience conserveront leur dogme, leur rite écossais, et seront traitées par nous avec la même bienveillance, la même fraternité que les loges du Grand-Orient qui travaillent au rite écossais: seulement elles seront sous un autre chef. 

    (...)

    Donné à l'Orient de Paris, le 22 mai 1862.

    Le maréchal de France, grand-maître de l'Ordre maçonnique »

    Ce qui avait provoqué la réponse cinglante de Jean Viennet, souverain grand commandeur du Suprême Conseil de France, trois jours plus tard, le 25 mai 1862 :

    « Monsieur le maréchal,

    Vous me sommez pour la troisième fois de reconnaître votre autorité maçonnique et cette dernière sommation est accompagnée d'un décret qui prétend dissoudre le Suprême Conseil du rite écossais ancien et accepté. Je vous déclare que je ne me rendrai pas à votre appel, et que je regarde votre arrêté comme non avenu.

    Le décret impérial qui vous a nommé grand-maître du Grand-Orient de France, c'est à-dire d'un rite maçonnique qui existe seulement depuis 1772, ne vous a point soumis l'ancienne maçonnerie, qui date de 1723. Vous n'êtes pas, en un mot, comme vous le prétendez, le grand-maître de l'Ordre maçonnique en France, et vous n'avez aucun pouvoir à exercer a l'égard du Suprême Conseil que j'ai l'honneur de présider ; l'indépendance des loges de mon obédience a été ouvertement tolérée, même depuis décret dont vous vous étayez sans en avoir le droit. L'Empereur seul a le pouvoir de disposer de nous et si Sa Majesté  croit devoir nous dissoudre, je ma soumettrai sans protestation mais, comme aucune loi ne nous oblige d'être Maçons malgré nous, je me permettrai de me soustraire, pour mon compte, à votre domination.

    Je n'en suis pas moins, de votre dignité, monsieur le maréchal, le très humble et très obéissant serviteur.

    Viennet. »

    Chili, France, Franc-Maçonnerie, GODF, GLC, Valparaiso, Paris, Santiago, Liberté, Egalité, Fraternité,Il est donc facile de comprendre le choix des loges chiliennes du Grand Orient de France. Comment auraient-elles pu se sentir concernées par les manoeuvres de Napoléon III et l'extraordinaire balourdise d'un grand maître qui ignorait tout de la franc-maçonnerie ? Ce merdier n'était pas le leur.

    En 1862, le Chili était une république parlementaire tandis que la France était une dictature. Le parti libéral (parti de gauche) avait pris le pouvoir et mis un terme à trente ans de gouvernement conservateur. La croissance économique était très forte, grâce notamment à l’exploitation par les Chiliens et les Britanniques du salpêtre dans la zone d’Antofagasta appartenant à la Bolivie. Les investisseurs étrangers étaient nombreux. Le pays attirait sans cesse de nouveaux immigrants. Ces immigrants ont participé au renforcement de la maçonnerie chilienne, laquelle a joué un rôle de plus en plus considérable, au fil des décennies, y compris sous les périodes de forte instabilité politique.

    Bref, les frères chiliens ont tout simplement appliqué à l'époque un vieux proverbe du pays qui dit:

    « Ne pèle pas le fruit s'il est pourri. »