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  • La rupture de 1862

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    valparaiso.jpg

    Le Grand Orient de France aime se répandre coutumièrement dans de soporifiques leçons sur la République, la démocratie et la laïcité comme s'il avait été de tout temps le gardien sourcilleux de ces concepts politiques. Il n'en est rien bien évidemment. L'attachement revendiqué de l'obédience à la République ne date que de la chute du second Empire. Avant cette date, le Grand Orient de France était impérial.

    Je vais consacrer cette note à un fait très peu connu des francs-maçons français : la rupture de 1862 qui a provoqué au Chili la naissance d'une franc-maçonnerie nationale. J'espère montrer humblement que la franc-maçonnerie française devrait se mêler de politique avec prudence et discernement. J'espère aussi montrer à mon obédience, et plus particulièrement à ceux qui parlent en son nom, que les postures actuelles ne doivent pas faire oublier le passé. Que si nous n'avons pas à rougir de notre histoire, il faut savoir aussi l'envisager dans sa globalité en tenant compte des épisodes les moins glorieux.

    Revenons à la rupture de 1862. Tout a commencé par la publication du décret impérial n°9862 du 11 janvier 1862 au Moniteur du 14 janvier 1862 (le journal Officiel de l'Empire)  :

    « Vu les art. 291 et 292 du Code pénal, la loi du 18 avril 1834 et le décret du 25 mars 1852 ; Considérant les vœux manifestés par l'ordre maçonnique de France de conserver une représentation centrale ;

    Sur la proposition de notre ministre de l'intérieur,

    Avons décrété et décrétons ce qui suit :

    Art. 1-. Le grand maître de l'ordre maçonnique de France, jusqu'ici élu pour trois ans et en vertu des statuts de l'ordre, est nommé directement par Nous pour cette même période.

    Art. 2-. Son Excellence le maréchal Magnan est nommé grand maître du Grand-Orient de France.

    Art. 3. Notre ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du-présent décret.

    Fait au palais des Tuileries, le 11 janvier 1862.

    Napoléon.»

    Napoléon III avait voulu mettre fin aux querelles intestines et imposer l'unité de la franc-maçonnerie française en nommant un profane à la tête du Grand Orient de France : le Maréchal Magnan, un de ses hommes de confiance. Celui avait reçu le 8 février 1862 les trois degrés symboliques et les trente hauts grades écossais par simple communication. Une mesure scandaleuse que les responsables de l'obédience et l'écrasante majorité des loges ont accepté sans broncher.

    Or, à 11500 km de la France, au Chili, cette décision a été douloureusement ressentie. Il faut savoir que le Grand Orient de France comptait dans ce pays quatre loges symboliques : L'Etoile du Pacifique, et Union fraternal,  toutes deux à l'orient de Valparaiso, Aurore du Chili à l'orient de Concepcion et enfin Orden y Libertad à l'orient de Copiapo. Bien que le Chili soit devenu indépendant en 1818, il n'existait pas d'obédience nationale. La franc-maçonnerie chilienne, qui s'est développée à partir de villes portuaires comme Valparaiso, a été renforcée par des immigrants, notamment venus de France.

    arlegui.jpgLa nomination du Maréchal Magnan a donné le signal du départ. Trois des loges du Grand Orient de France se réunirent en assemblée générale à Valparaiso le 29 avril 1862 pour donner naissance à la Grande Loge du Chili avec pour premier grand maître Juan de Dios Arlegui. Seule L'Etoile du Pacifique resta fidèle au Grand Orient de France (elle finira par le quitter en 1920). Pour la franc-maçonnerie chilienne le Grand Orient de France était devenu irrégulier en acceptant de se soumettre à une décision du pouvoir politique contraire à ses statuts.

    Pendant ce temps, en France, la querelle entre le Grand Orient et le Suprême Conseil de France battait son plein, y compris par voie de presse. Le maréchal Magnan, nommé Grand Maître de l'Ordre maçonnique de France, avait pris le décret suivant sous forme d'ultimatum :

    « Nous maréchal de France, grand-maître de l'Ordre maçonnique de France,

    Vu le décret de S. M. l'Empereur, en date du 11 janvier 1862, qui nous nomme grand-maître de l'Ordre maçonnique en France ;

    Attendu que, par ce décret, le gouvernement de l'Empereur ne reconnaît aucune autre puissance maçonnique que celle du Grand-Orient de France, et qu'il place sous notre direction les divers rites maçonniques répandus en France ;

    Attendu que, par notre avis en date du 1er février dernier, nous avons fait connaître aux chefs de des divers rites les décisions du gouvernement ;

    Attendu que, par notre circulaire en date du 30 avril dernier, nous avons porté de nouveau ces faits à la connaissance de tous les Maçons, de tous les ateliers, de tous les chefs des Obédiences dissidentes, et que nous les avons invités à se conformer à la loi en se rangeant sous la bannière du Grand-Orient de France ;

    Attendu que ces divers pouvoirs maçonniques n'étant ni nommés par le chef de l'Etat ni par les maçons de leur obédience, forment une autorité contraire à tous les principes fondamentaux de la franc-maçonnerie ;

    Attendu que, malgré nos appels fraternels et malgré le délai moral suffisant qui leur a été accordé, ces chefs des ordres dissidents, notamment ceux qui ont dirigé le Suprême Conseil, sont restés sourds à notre invitation ;

    Considérant que cette conduite est antimaçonnique et que les obligations de notre mandat nous imposent le devoir d'y mettre un terme ;

    Considérant qu'il importe au plus haut degré que la maçonnerie française soit le plus promptement possible organisée et centralisée selon les volontés du chef de l'Etat, l'unité seule pouvant permettre à l'Ordre la réalisation du ses grandes et sublimes aspirations ;

    Avons décrété et décrétons :

    Art. 1er. Les pouvoirs maçonniques connus sous les noms de Suprême Conseil, de Misraïm, et tous autres, sous quelque titre que ce soit, sont dissous.

    Art. 2. Seront et demeureront également dissous les ateliers de tous degrés qui relevaient de ces obédiences si, d'ici au 10 juin prochain, ils n'ont pas adhéré à notre circulaire du 30 avril et formellement déclaré ne reconnaître que le Grand-Orient de France comme seule et unique puissance maçonnique en France. 

     Art. 3. Tout atelier, toute réunion maçonnique  qui ne pourrait justifier de sa soumission, et par conséquent invoquer notre protection personnelle, sera passible des dispositions de la loi.

    Art. 4. Les loges du Suprême Conseil qui passeront sous notre obédience conserveront leur dogme, leur rite écossais, et seront traitées par nous avec la même bienveillance, la même fraternité que les loges du Grand-Orient qui travaillent au rite écossais: seulement elles seront sous un autre chef. 

    (...)

    Donné à l'Orient de Paris, le 22 mai 1862.

    Le maréchal de France, grand-maître de l'Ordre maçonnique »

    Ce qui avait provoqué la réponse cinglante de Jean Viennet, souverain grand commandeur du Suprême Conseil de France, trois jours plus tard, le 25 mai 1862 :

    « Monsieur le maréchal,

    Vous me sommez pour la troisième fois de reconnaître votre autorité maçonnique et cette dernière sommation est accompagnée d'un décret qui prétend dissoudre le Suprême Conseil du rite écossais ancien et accepté. Je vous déclare que je ne me rendrai pas à votre appel, et que je regarde votre arrêté comme non avenu.

    Le décret impérial qui vous a nommé grand-maître du Grand-Orient de France, c'est à-dire d'un rite maçonnique qui existe seulement depuis 1772, ne vous a point soumis l'ancienne maçonnerie, qui date de 1723. Vous n'êtes pas, en un mot, comme vous le prétendez, le grand-maître de l'Ordre maçonnique en France, et vous n'avez aucun pouvoir à exercer a l'égard du Suprême Conseil que j'ai l'honneur de présider ; l'indépendance des loges de mon obédience a été ouvertement tolérée, même depuis décret dont vous vous étayez sans en avoir le droit. L'Empereur seul a le pouvoir de disposer de nous et si Sa Majesté  croit devoir nous dissoudre, je ma soumettrai sans protestation mais, comme aucune loi ne nous oblige d'être Maçons malgré nous, je me permettrai de me soustraire, pour mon compte, à votre domination.

    Je n'en suis pas moins, de votre dignité, monsieur le maréchal, le très humble et très obéissant serviteur.

    Viennet. »

    Chili, France, Franc-Maçonnerie, GODF, GLC, Valparaiso, Paris, Santiago, Liberté, Egalité, Fraternité,Il est donc facile de comprendre le choix des loges chiliennes du Grand Orient de France. Comment auraient-elles pu se sentir concernées par les manoeuvres de Napoléon III et l'extraordinaire balourdise d'un grand maître qui ignorait tout de la franc-maçonnerie ? Ce merdier n'était pas le leur.

    En 1862, le Chili était une république parlementaire tandis que la France était une dictature. Le parti libéral (parti de gauche) avait pris le pouvoir et mis un terme à trente ans de gouvernement conservateur. La croissance économique était très forte, grâce notamment à l’exploitation par les Chiliens et les Britanniques du salpêtre dans la zone d’Antofagasta appartenant à la Bolivie. Les investisseurs étrangers étaient nombreux. Le pays attirait sans cesse de nouveaux immigrants. Ces immigrants ont participé au renforcement de la maçonnerie chilienne, laquelle a joué un rôle de plus en plus considérable, au fil des décennies, y compris sous les périodes de forte instabilité politique.

    Bref, les frères chiliens ont tout simplement appliqué à l'époque un vieux proverbe du pays qui dit:

    « Ne pèle pas le fruit s'il est pourri. »

  • Voici comment Vladimir Poutine instrumentalise la franc-maçonnerie russe

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    bogdaclown.jpgL'instrument dont se sert M. Vladimir Poutine pour contrôler la franc-maçonnerie russe, est connu des lecteurs fidèles de ce blog. Il s'appelle Andreï Vladimirovitch Bogdanov et j'en ai parlé à deux reprises lorsque j'ai rendu compte des activités de la Grande Loge de Russie dans les pays du Caucase et au Kazakhstan. Andreï Bogdanov en est le Grand Maître depuis 2007. Un Grand Maître dont l'élection a été immédiatement contestée par une minorité de frères qui, depuis, a préféré constituer des loges dissidentes, fonder d'autres obédiences ou se placer sous la juridiction d'obédiences libérales et adogmatiques (le Grand Orient de France possède ainsi deux loges en Russie, une à Moscou et une à Saint-Petersbourg, qui se développent chacune dans un contexte assez difficile).

    Depuis toujours en effet, Andreï Bogdanov pratique un curieux mélange des genres puisqu'il est à la fois le dignitaire de la franc-maçonnerie russe, reconnu comme tel par la Grande Loge Unie Angleterre et les Grandes Loges américaines, et un homme très engagé dans la vie politique de son pays.

    Bogdanov a en effet connu son heure de gloire en 2008 lorsqu'il s'est présenté à l'élection présidentielle de la Russie sous les couleurs du Parti démocratique qu'il présidait à l'époque. Il a obtenu un peu plus d'1% des voix face à Dmitri Medvedev, le candidat de Vladimir Poutine. Bogdanov a donc été un opposant pour le moins symbolique, voire utile, à propos duquel le journaliste Tony Halpin écrivait dans l'édition du 29 février 2008 du Times de Londres :

    « Beaucoup de gens soupçonnent que le Kremlin a autorisé Bogdanov à se présenter pour s'assurer qu'il y aurait au moins deux candidats en conformité avec la loi russe ».

    Sur son blog, Fabrice Nodé-Langlois l'avait même qualifié de candidat extraterrestre en faisant une allusion malicieuse aux frères Igor et Grichka Bogdanov (Andreï Bogdanov n'a évidemment aucun lien de parenté avec nos jumeaux hexagonaux) :

    « Jeune -38 ans-, franc-maçon, portant les cheveux longs et frisotés, dans le paysage politique russe, Andrei Bogdanov est assurément un alien. Face au favori Dmitri Medvedev, au nationaliste Vladimir Jirinovski et au communiste Guennadi Ziouganov, il est l'improbable quatrième candidat de la présidentielle du 2 mars.

    Improbable parce que d'emblée, on se demande comment ce parfait inconnu du public russe est parvenu à réunir les 2 millions de signatures nécessaires à tout candidat non représenté au parlement ».

    En 2008, Bogdanov passait pour un homme de centre droit ou de droite. Très libéral tant sur le plan politique qu'économique. Il était jeune et avait un profil atypique. Son sourire en coin, un brin narquois, lui donnait un air décalé et un peu fourbe. Il était en quelque sorte l'expression de l'une des composantes au sein de l'opposition russe aux côtés du communiste Gennady Ziouganov et du nationaliste Vladimir Jirinovski. Bogdanov incarnait l'occidentalisme démocratique en quelque sorte, auréolé, qui plus est, d'une appartenance maçonnique qu'il n'a jamais cherché à cacher bien au contraire.

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    Depuis 2008, la vie politique de Bogdanov est à l'image de sa vie maçonnique. Très intense. Il a tenté de se présenter à la mairie de Sotchi en 2009 (la ville des jeux olympiques d'hiver) avant de se raviser et d'appeler à voter en faveur Anatoly Pakhomov, le candidat soutenu par Russie Unie, le parti du président Poutine. Le Parti démocratique a ensuite explosé. Les partisans de Bogdanov ont alors rejoint le parti Juste Cause. Puis, en 2014, Andreï Bogdanov s'est retrouvé dans un obscur contentieux face à un autre opposant, Alexeï Navalny, récemment condamné pour corruption aux termes d'un procès douteux. Bogdanov, qui avait déposé le nom « Alliance Populaire », a assigné Navalny dont la formation politique utilisait le même nom. Bogdanov a obtenu gain de cause et torpillé ainsi toute la communication de Navalny.

    En 2014, l'ultralibéral Bogdanov a opéré une transformation politique spectaculaire. Il est devenu président - tenez-vous bien - du Parti Communiste de la Justice Sociale créé en 2012. En deux ans à peine, il a donc la pris la tête de cette organisation politique dans laquelle on retrouve par exemple Andreï Brejnev le petit fils de Leonid Brejnev ! Le Parti communiste de la Fédération de Russie, issu des ruines de l'ancien Parti communiste de l'Union Soviétique, s'est élevé contre ce concurrent perçu comme une manipulation du Kremlin. Et de relever que l'acronyme de Parti Communiste de la Justice Sociale, en langue russe, est le même que celui du Parti Communiste de l'Union Soviétique : КПСС. Il y a donc une volonté manifeste d'entretenir la confusion chez les électeurs russes. Le Parti Communiste de la Justice Sociale a par ailleurs présenté des listes dans la plupart des régions aux dernières élections régionales russes de 2015 et aux législatives de 2016.

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    Pour le politologue et journaliste Alexeï Makarkine, le revirement d'Andreï Bogdanov n'est pas surprenant. Il estime que Bogdanov a décidé de se concentrer sur le Parti communiste quand il a constaté que l'idéologie bolchévique et la nostalgie de l'Union soviétique étaient plus porteuses au sein de l'électorat que les principes démocratiques ou le libéralisme économique. Cependant, Makarkine ne va pas jusqu'à affirmer que la soudaine reconversion politique de Bogdanov obéit à un ordre de Poutine mais son silence le laisse pourtant penser. En tout cas, force est de constater qu'Andreï Bogdanov est parvenu, au cours des dix dernières années, à torpiller le mouvement démocratique russe en participant activement à l'émiettement des forces politiques d'opposition. Il a également affaibli les nationalistes (Navalny). Il s'attaque aujourd'hui aux communistes. Pendant ce temps, Timur Bogdanov, le frère d'Andreï Bogdanov, est devenu en 2014 le président du groupusculaire Parti Démocratique de Russie reconstitué en 2012.

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    Une tel activisme et un tel cynisme ne peuvent s'expliquer sans un soutien actif du Président Poutine. Ce dernier d'ailleurs n'a jamais dissimulé une certaine bienveillance à l'égard de Bogdanov. Ce qui est certain en tout cas, c'est que si le Grand Maître de la Grande Loge de Russie était réellement un opposant sérieux à Poutine, il aurait été déjà condamné pénalement pour une infraction de droit commun (comme Alexeï Navalny par exemple) ou assassiné froidement (comme Boris Nemtsov). Et, naturellement, la franc-maçonnerie aurait été interdite sur tout le territoire russe et, corrélativement, dans tous les Etats sous influence politique du Kremlin.

    Après l'intensité des activités politiques du camarade Andreï Bogdanov, il convient de souligner l'intensité des activités maçonniques du frère Bogdanov Andreï. Celui-ci voyage beaucoup. La Grande Loge de Russie semble donc bénéficier de moyens financiers confortables, ou tout au moins suffisants, pour permettre à son Grand Maître de la représenter dans toutes les manifestations maçonniques internationales. Andreï Bogdanov, qui semble avoir avoir une bonne estime de lui-même, prend volontiers la pose. Le compte Instagram de la Grande Loge de Russie est ainsi rempli de photos du Grand Maître en Grande Bretagne, aux Etats-Unis, en Australie, au Kazakhstan, en Georgie, au Venezuela, etc.

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    De temps en temps, Bogdanov se livre à quelques facéties sympathiques. On le voit en costume de St Nicolas ou avec des oreilles de Mickey (cf. les photos ci-dessus). Certaines images rappellent même étrangement le réalisme soviétique des dignitaires communistes d'antan (cf. la photo ci-dessus). Bref, c'est un véritable culte de la personnalité à mille lieux de tout esprit maçonnique véritable. 

    La Grande Loge de Russie s'autorise même quelque audace. C'est ainsi qu'elle a salué très officiellement l'entrée en fonction de Donald J. Trump à la présidence des Etats-Unis d'Amérique en publiant cette image sur son compte Instagram le 20 janvier dernier avec cette légende on ne peut plus explicite : 

    « Поздравляем наших американских братьев с инаугурацией нового Президента США!(Félicitations à nos frères américains pour l'entrée en fonction du nouveau président des Etats-Unis d'Amérique !) »

    trump.jpg

    Ce qui est pour le moins comique quand on connaît les positions, les discours et les décisions de Trump. Les appréciations des francs-maçons américains à son sujet sont très contrastés. Il est donc très étonnant que la Grande Loge de Russie fasse ainsi irruption dans l'actualité politique américaine alors que sa régularité aurait dû l'inciter à conserver une parfaite neutralité. Elle laisse clairement penser que Trump a été le candidat des loges d'une façon ou d'une autre. Ce qui est une ineptie. Mais c'est bien entendu volontaire. En effet, il faut faire oublier les forts soupçons d'ingérence russe dans le processus électoral (piratage informatique). Comment ne pas remarquer non plus une convergence de vue entre l'obédience présidée par Bogdanov et les sentiments de Poutine à l'égard du nouveau locataire de la Maison blanche ?

    Il paraît clair que Vladimir Poutine utilise Andreï Bogdanov pour pénétrer les réseaux maçonniques et nouer des contacts qui peuvent être utiles à la Russie. Andreï Bogdanov semble bien trop intelligent et malin pour n'être qu'une marionnette ou une sorte d'idiot utile. Il n'est pas incongru de l'imaginer en agent du FSB. Bien entendu, il est impossible de le démontrer même si une observation attentive de l'actualité politique russe permet de déceler de nombreux indices troublants. Bogdanov est-il une taupe de Poutine ? La question est donc posée. En tout cas, ce qui a été possible à Cuba avec Castro peut évidemment l'être en Russie avec Poutine. Ce n'est absolument pas un problème en soi.

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    En attendant, que penser de ces dignitaires anglo-saxons qui déroulent le tapis rouge à la Grande Loge de Russie alors qu'ils s'obstinent toujours à ne pas reconnaître l'écrasante majorité des francs-maçons français et belges, notamment les Grands Orients de France et de Belgique ? Sont-ils aveugles et nigauds à ce point ? J'ai bien peur que la réponse soit positive.

  • Franc-Maçonnerie, soumission et liberté

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    qui frappe.jpgLa note que j'ai consacrée à mon parcours chaotique dans les ordres de sagesse du rite français a suscité quelques réactions chez les abonnés de mon infolettre. Le frère M.N., trente-deuxième du rite écossais ancien et accepté, m'a ainsi écrit un sympathique courrier électronique dans lequel il m'a fait part de sa démission, en décembre dernier, du Suprême Conseil souché sur le Grand Orient de France. Il m'a autorisé à publier sa lettre de démission. Je l'en remercie bien fraternellement car il doit être difficile de mettre un terme à un parcours de près de vingt-six ans dans les hauts grades écossais.

    Je ne me prononcerai pas sur les divergences dont ce frère fait état dans sa lettre. Je n'ai pas les moyens d'en juger. C'est son histoire. C'est son ressenti. Je retiens ici simplement l'analyse qu'il fait d'un système qu'il qualifie de tyrannique parce que fondé sur la soumission volontaire. Ce frère donne incontestablement matière à penser sur les rapports complexes que nous pouvons avoir avec la hiérarchie maçonnique, notamment quand elle nous confronte à des propos ou à des comportements que nous réprouvons dans notre for intérieur ou lorsqu'elle nous fait croiser le chemin de cons flamboyants et enrubannésCe que ce frère décrit peut en réalité s'appliquer à toute hiérarchie humaine car la franc-maçonnerie, quel que soit le rite concerné, n'a évidemment pas l'apanage de ces dysfonctionnements. Ça ne l'exonère pas pour autant de toute responsabilité. N'ambitionne-t-elle pas en effet d'être le centre de l'union ? N'offre-t-elle pas un cadre et des outils pour s'améliorer soi-même ? Il est toujours douloureux de découvrir que les actes, parfois, ne coïncident pas avec les hautes pensées.
     
    Dans les ordres de sagesse du rite français, je dois cependant dire que je n'ai jamais ressenti de pressions hiérarchiques particulières, peut-être parce que je n'ai jamais été dans une disposition d'esprit qui consistait à conserver un silence prudent dans l'espoir d'obtenir une augmentation de salaire ou une responsabilité particulière. Peut-être aussi parce que le Grand Chapitre Général est structurellement moins pyramidal et plus bordélique dans son organisation que le Suprême Conseil et que bon an, mal an, chaque frère a vocation à obtenir le quatrième ordre s'il est un minimum assidu et constant. Car il faut bien des quatrièmes ordres pour que les chapitres fonctionnent et se pérennisent.
     
    En revanche, je me suis heurté frontalement, comme ce frère, à l'imbécillité sûre d'elle-même, celle qui consiste à ériger la médiocrité en norme du travail maçonnique, celle qui interdit toute remise en cause, toute discussion qui n'aurait pas fait l'objet d'un contrôle préalable ; celle qui, par exemple, a conduit un ancien Très Sage à m'asséner brutalement des leçons de fraternité et de liberté de conscience alors qu'il a été probablement le pire président d'atelier que j'ai croisé de ma vie maçonnique, incapable d'ouvrir et de fermer correctement les travaux, donnant chaque fois l'impression de découvrir le rituel, élevant le je m'en foutisme à des sommets vertigineux ; un frère qui, en matière de liberté de conscience, était sans doute bien mieux placé que moi puisqu'il avait fréquenté, paraît-il, l'ordre intérieur du très chrétien régime écossais rectifié... J'ai appris par la suite qu'il fallait avoir été Très Sage pour espérer obtenir un jour le cinquième ordre... Tout finit par s'expliquer quand on vous donne la première lettre et que vous êtes en mesure de dire la seconde...
     
    Bref, je ne peux m'empêcher de songer à ce propos de feu Jean Mourgues, ancien Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites, que j'ai déjà eu l'occasion de citer sur ce blog :
     
    « Les grades maçonniques ne sont que des fictions dont les plus vaniteux ne savent à quoi elles les engagent. »
     
    255114976.jpgCe que disait Mourgues était vrai mais insuffisant toutefois car le problème est que les plus vaniteux sont souvent les plus bruyants et les plus entreprenants. Comme les cons de Michel Audiard, ils osent tout et c'est à cela qu'on les reconnaît. Ils pourrissent le système de l'intérieur parce qu'ils savent exploiter habilement la lâcheté de ceux qui sont à la franc-maçonnerie ce que les fidèles sont à l'Église, notamment quand ces derniers, au moment de s'apprêter à recevoir l'eucharistie, pratiquent le rite de la paix annoncé ainsi par le curé (je souligne) :
     
    « Seigneur Jésus Christ, tu as dit à tes Apôtres : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » ; ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église ; pour que ta volonté s'accomplisse, donne-lui toujours cette paix, et conduis-la vers l'unité parfaite, toi qui règnes pour les siècles des siècles. »
     
    Les fidèles se donnent ensuite la paix. Ils peuvent alors communier le coeur léger et l'esprit tranquille puisque seule la foi de l'assemblée compte. Eh bien on est dans le même registre quand certains frères disent en croyant bien faire : « Tu seras peut-être déçu par les francs-maçons mais jamais par la franc-maçonnerie. » Ils pensent préserver la paix de l'institution et exalter la foi maçonnique de cette façon sans voir le travail de sape des vaniteux, des pleurnicheurs et des emmerdeurs. Ainsi lorsque j'ai confié à un des membres de mon chapitre ma décision d'en démissionner, celui-ci m'a juste conseillé de me raviser et de jouer plutôt la stratégie du pourrissement et d'une paix hypocrite, considérant que les choses allaient finir par s'arranger tôt ou tard... Quand on dit ça, c'est qu'il est temps de partir.
     
    Je n'ai absolument pas d'amertume contrairement à ce que l'on pourrait croire. Je peux donc rassurer ceux qui se sont inquiétés de mon moral. Je vais très bien. Je continue simplement mon bonhomme de chemin au sein de la franc-maçonnerie symbolique où tout se joue et où l'essentiel se transmet. Je n'ai pas senti non plus la moindre acrimonie dans la lettre du frère M.N. Lui aussi a fait le choix de se cantonner désormais à la loge bleue. Je crois que nous nous rejoignons, lui et moi, dans l'idée que la franc-maçonnerie n'est belle que si on la considère avec sérieux, humour et gentillesse. Ces trois qualités là sont indispensables car elles ennoblissent les coeurs et rendent les hommes libres.
     
    ______________________
     
  • A propos de ma note sur Michel Deneken

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    Ma note consacrée à la polémique relative à l'élection du professeur Deneken à la présidence de l'Université de Strasbourg semble avoir été bien relayée sur les réseaux sociaux. Au moment où j'écris ces lignes, elle a été appréciée près d'une centaine de fois rien que sur le réseau facebook. C'est sans précédent ou presque pour ce blog dont l'audience - je suis lucide - reste malgré tout assez confidentielle.

    Ces partages sont-ils plus le fait de francs-maçons que de profanes ? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, j'y vois un signe évident de ras-le-bol à l'égard des communiqués de presse comminatoires du Grand Orient de France. Ces communiqués outrepassent généralement l'objet social de l'obédience défini par l'article premier de sa Constitution. 

    Il n'en demeure pas moins que je suis fier d'être un franc-maçon du Grand Orient de France. Et c'est bien parce que je suis attaché à mon obédience que je déplore ses dérapages incontrôlés et plus particulièrement le procès en sorcellerie que certains tentent aujourd'hui de mener en son nom contre ce théologien catholique alsacien que je ne connais pas et dont je n'avais d'ailleurs jamais entendu parler avant que son élection ne défraye la chronique.

    Je voudrais maintenant adresser quelques mots à ceux de mes frères qui ricanent volontiers à propos de la théologie. Qu'il me soit permis de leur rappeler qu'il est impossible d'être sensibilisé aux deux mille cinq cents ans de philosophie occidentale sans avoir une connaissance, même approximative, des grands débats théologiques.

    Il convient également de souligner que notre vocabulaire est pétri de théologie. Je citerai par exemple le mot « théorie » (du grec theos : Dieu et orein : observer) qui signifie étymologiquement « observer les oeuvres de Dieu ». Une théorie désignait aussi dans l'Antiquité une députation d'une cité grecque participant à une fête religieuse. Comme on peut le voir, la théologie n'est donc jamais bien loin de la philosophie et, plus largement encore, de la spéculation intellectuelle. Or la franc-maçonnerie, y compris au Grand Orient, est spéculative...

    Il faut également relever que la pratique maçonnique est influencée par la théologie sans que nous nous en rendions toujours compte. Il suffit par exemple de songer à ces spéculations, souvent admises dans les milieux maçonniques, selon lesquelles l'initiation maçonnique, assimilée à un sacrement, serait indélébile par nature. Il ne viendrait pas non plus à l'idée d'aucune obédience de remettre en cause la validité d'une initiation conférée par un vénérable maître exclu, bien plus tard, de l'Ordre maçonnique pour des raisons pénales. Or cette approche n'est autre que celle que l'Eglise catholique a consacrée, en 300 après Jésus-Christ, lors de la querelle avec les évêques donatistes. Ainsi, la validité d'un sacrement est indépendante de celui qui l'administre.

    On voit qu'il s'agit d'opinions et de croyances (dogme, du grec dogma : opinion, croyance) érigées en vérités intangibles. Le dogme s'inscrit ensuite dans un ensemble de présupposés et de croyances admis par une communauté d'individus (du grec doxa : opinion), d'où les mots « orthodoxie » et « hétérodoxie ». Ces croyances et opinions peuvent être librement discutées au sein de la communauté maçonnique (encore que cela dépende du degré d'ouverture des loges). Par exemple, en ce qui concerne le caractère indélébile de l'initiation, je me rattache à « l'hérésie » (du grec hairesis : action de prendre, faire un choix) qui refuse d'assimiler initiation maçonnique et sacrement.

    En revanche, je pense en effet que la validité de l'initiation ne dépend absolument pas de la qualité de celui qui la confère dès l'instant où il a la légitimité nécessaire. La malhonnêteté, par exemple, ne se transmet pas comme un virus. Ce n'est pas parce que on a eu la malchance d'avoir été initié dans une loge présidée par un vénérable, qui s'est révélé être un vilain coco, que l'initiation n'est pas valable ou de moindre valeur.

    Bref, on le voit, ces débats sont beaucoup moins simples qu'il n'y paraît...

    Quant à celles et ceux qui s'offusquent volontiers du dogmatisme de la théologie, je voudrais leur dire que les dogmes catholiques de l'existence de Dieu, de la trinité, de la vocation de l'homme à la perfection ou encore de l'infaillibilité pontificale, ont pour écho d'autres dogmes, bien laïques ceux là, de la liberté de conscience, de l'amélioration matérielle et morale et du perfectionnement intellectuel et social de l'humanité ou encore de l'infaillibilité du suffrage universel (liste non exhaustive). 

    Par conséquent, il faut faire attention à ne pas commettre l'erreur commune qui consiste à croire que nous, maçons du Grand Orient, nous ne serions pas dogmatiques au motif que notre obédience prétend refuser toute affirmation dogmatique ! Il faut avoir présent à l'esprit que la proclamation de ce refus est elle-même hautement dogmatique, c'est-à-dire qu'elle est une des vérités intangibles qui fonde la cohésion des loges du Grand Orient. Si les frères du Grand Orient avaient vraiment voulu refuser toute affirmation dogmatique, alors jamais ils n'auraient eu besoin d'inscrire ce refus à l'article premier de leur Constitution !

    Enfin, et pour en revenir à l'élection parfaitement légale de M. Michel Deneken à la présidence de l'université de Strasbourg, il me paraît utile de rappeler aux laïques les plus intransigeants, voire les plus intolérants, l'article cinq de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui fait partie, comme tous les autres, du bloc de constitutionnalité de notre République démocratique, sociale et laïque.

    « La Loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n'est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. »

    A méditer en guise de conclusion.

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    Ajout du 21 décembre 11h00

    Un lecteur fidèle m'indique qu'il n'est pas d'accord avec l'étymologie du mot théorie. Il est vrai que theorein signifie observer, contempler. Thea désigne plus la vue que theos Dieu. Il s'agirait donc littéralement et de manière redondante d'observer avec le sens de la vue. C'est en d'autres termes la science de la contemplation comme le théatre, theatron, est lieu où l'on regarde. Mais pour la pensée prélogique, puis la pensée logique née avec la raison philosophique, et a fortiori pour la théologie, il s'agit d'observer le sensible ou le réel qui exprime la manifestation du divin (ou des dieux). Il me revient en tête cette « démonstration » de l'existence de Dieu par saint Anselme. Je vais l'énoncer avec mes mots sous la forme d'un syllogisme parce qu'elle illustre la contemplation spéculative telle qu'elle pouvait s'entendre chez les docteurs de l'Eglise : Dieu est perfection. Or le monde qui nous entoure est perfection. Donc Dieu existe. Quant à la pertinence de la démonstration, alors là c'est autre chose... C'est une affaire de foi. A noter que la virulence avec laquelle l'hérésie cathare (bogomile, publicaine, des bonshommes, etc.) a été combattue par l'église catholique tient beaucoup au fait que l'église cathare rejetait le monde matériel et sensible perçu comme l'oeuvre du mal et du démon.