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  • La régularité maçonnique ou la tyrannie du « cant »

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    galles.jpgLe F Charles Cousin, président du Conseil de l'Ordre du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴), s'était assigné la tâche de renouer avec la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA) et de lever le malentendu résultant de la décision conventuelle de 1877.

    Cousin admirait le Prince Edouard de Galles, GM de la maçonnerie anglaise. Il pensait trouver en lui un interlocuteur suffisamment intelligent pour comprendre que la décision du Convent du GODF n'avait jamais été une profession d'athéisme.

    Avant d'écrire à cet illustre F, Charles Cousin confia avoir examiné longuement le portrait du jeune aristocrate. De cet examen, il avait conçu quelque espoir d'une solution favorable. En effet, rien, dans ce beau visage d'élégant quadragénaire, si ouvert, si sympathique, ne lui rappelait « le cant », cette notion anglaise qui désigne l'attitude moralement hypocrite consistant à donner en société l'apparence d'une haute sévérité de moeurs. Il faut dire que le prince Edouard, noceur et queutard invétéré, était un habitué des nuits parisiennes.

    Le F∴ Cousin adressa donc un courrier au GM de la GLUA le 28 novembre 1884 dans lequel il rappela le sens du vote de 1877.  

    « La Franc-Maçonnerie française reste ce qu'elle a toujours été, une association fraternelle et tolérante. Respectant la foi religieuse et politique de ses adeptes, elle laisse à chacun, dans ces délicates questions, la  liberté de sa conscience. Travaillant en vue du perfectionnement moral et intellectuel des hommes et de leur bien-être, elle ne demande, à ceux qui veulent être admis dans son sein, que les sentiments d'honnêteté et d'amour du bien qui  leur permettent de coopérer utilement à son œuvre de progrès et de civilisation. »

    Le Prince de Galles répondit à Cousin le 12 janvier 1885 par l'intermédiaire du F∴ Shadwell H. Clerke, son grand secrétaire.

    « La Grande Loge d'Angleterre n'a jamais supposé que le Grand-Orient ait voulu faire profession formelle d'athéisme et de matérialisme ; mais la Grande Loge d'Angleterre soutient et a toujours soutenu que la croyance en Dieu est la première grande marque de toute vraie et authentique Maçonnerie, et qu'à défaut de cette croyance professée comme le principe essentiel de son existence, aucune association n'est en droit de réclamer l'héritage des traditions et des pratiques de l'ancienne et pure Maçonnerie. »

    3696247722.jpgCousin essuya donc un refus ferme mais avec les formes qui siéent aux gentlemen bien éduqués. Il fit l'expérience de la puissance tyrannique du cant, ce non possumus paradoxalement emprunté à l'infaillibilité papale par les ennemis les plus acharnés du pape. Il fut obligé de constater que même le jovial Edouard (le futur Edouard VII) n'osa s'en débarrasser, sans doute pour ne pas indisposer les vieux rombiers conservateurs attachés au respect idolâtrique des formes qui composaient alors son entourage maçonnique immédiat.

    Il convient d'ailleurs de rappeler que c'est à cause du « cant » - cette notion bizarre - que la porte de la Chambre des Communes avait été longtemps fermée à deux élus de la nation pourtant régulièrement élus, au seul motif qu'ils avaient refusé, l'un et l'autre, de prêter serment sur l'Evangile et de faire profession de foi chrétienne. Le premier était juif, Lionel-Nathan Rothschild. L'autre était athée, Charles Bradlaugh. 

    La perfide Albion, que l'on dit pourtant libérale, n'a en réalité jamais badiné avec les formes chaque fois que ça pouvait l'arranger. Plus encore, l'Angleterre victorienne du XIXe siècle, foyer de la révolution industrielle en Europe, s'est toujours montrée impitoyable à l'égard de tous ceux qui ne cadraient pas avec les valeurs étriquées de la bonne société britannique (les républicains, les libres penseurs, les non chrétiens, les révolutionnaires, les ouvriers, les pauvres, les homosexuels, les gens de couleur, etc.).

    Charles Cousin en fit l'amère expérience au nom et pour le compte du GODF, obédience maçonnique pourtant parfaitement régulière fondée en 1773, donc structurellement plus ancienne que la GLUA née, elle, en 1813. La mésaventure du F Cousin souligne, une fois de plus, l'hypocrisie de la soi-disant régularité maçonnique, expression du « cant » anglais. La régularité cache en réalité de solides préjugés politiques.

    « Le cant » - cette hypocrisie de comportement - n'a jamais empêché les britanniques de faire preuve d'adaptation et de pragmatisme chaque fois que cela s'avérait nécessaire pour résoudre un problème ou pour se sortir d'une situation délicate et embarrassante. C'est ce pragmatisme qui a conduit les pouvoirs publics à modifier le serment des parlementaires pour ne pas porter atteinte à la liberté de conscience des députés (cf. l'encadré jaune ci-dessous). C'est également ce pragmatisme qui a conduit la pourtant très conservatrice GLUA à abandonner, en 1986, toute mention des châtiments physiques du texte du serment de l'apprenti maçon s'alignant ainsi sur une mesure prise dès 1858 par le GODF.

    A mon avis, on ne pourra jamais pleinement comprendre l'apparente rigidité de la G∴L∴U∴A∴ et notamment son attachement obsessionnel à la croyance obligatoire en Dieu, si on ne tient pas compte de ses préjugés idéologiques hérités du dix-neuvième siècle, qu'elle a pris soin de camoufler hypocritement sous des formes et des usages soi-disant traditionnels.

    Que peut-on en conclure ? Que le F∴ Charles Cousin avait tout simplement oublié qu'il n'était aux yeux des maçons britanniques qu'un petit républicain amoral car libre penseur, de surcroît citoyen d'un empire concurrent hostile aux têtes couronnées et le dignitaire d'une obédience suspectée de complaisance à l'égard des rougesQuoi qu'il en soit, la maçonnerie du GODF n'a nullement souffert de l'intransigeance de la maçonnerie d'outre-Manche. Et puis comme l'écrivait le F∴ Stendhal (cf. De l'amour, liv. II, ch. 46) : « Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais, le cant et le bashfulness (hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante)» 

    rtohlaugh.jpgL'exemple surprenant de Lionel-Nathan Rothchild. Candidat libéral pour l'élection à la Chambre des communes en 1847, il ne put y siéger en raison de l'opposition de la Chambre des Lords. Il se représenta en 1849 et se heurta, une nouvelle fois, à la même opposition. Faisant preuve d'une belle audace, elle s'y rendit pour y siéger mais refusa de prêter le serment réglementaire en raison de sa judéité. Le serment prévoyait en effet que le parlementaire s'engage sur « sa vraie foi de chrétien ». Le jeune parlementaire avait été donc prié de rentrer chez lui. En 1853 il s'obstina et se représenta devant le suffrage universel. Il fut élu avec le soutien du parti libéral qui exigea alors la modification du serment du parlementaire. En 1858, après onze ans de bataille juridique, le serment fut enfin modifié et le parlementaire put enfin siéger !

    Le cas de Charles Bradlaugh est similaire. Celui-ci n'était pas juif mais athée. Il fut élu en 1880 et se heurta à son tour au fameux serment du parlementaire qui, bien que modifié suite à l'affaire Rotschild, continuait à comporter la formule « So help me God » (avec l'aide de Dieu). Bradlaugh refusa de prêter serment au nom de son athéisme et de son attachement à la libre pensée. Il en résulta une bataille juridique de huit ans. En 1888, le serment fut finalement remplacé par un engagement solennel d'allégeance ainsi rédigé : « Je, (nom du député), jure que je serai fidèle et porterai vraie allégeance à Sa Majesté la reine/ le roi (nom du souverain). »

  • Hommage à David Bowie

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    Je vous propose un petit hommage sympathique à David Bowie récemment décédé. Celui de Paul Bowen, grand organiste de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Paul Bowen interprète Life on Mars ? dans le Grand Temple du Freemasons' Hall.

    Cette vidéo ne manquera pas de relancer les spéculations sur l'appartenance maçonnique de David Bowie.

    Ah ! Les mystères... Hein ?

    Pour la petite anecdote, Rick Wackerman, le pianiste et claviériste qui a interprété le morceau sur l'album Hunky Dory, est bien un F∴ et membre de la R∴L∴ Chelsea n°3098 (source : GLUA, je ne divulgue rien).

  • La polémique franco-britannique sur les rites maçonniques "égyptiens" au XIXe siècle

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    harry j. seymour,john yarker,robert little,william de lemerick,sigismund rosenthal,albert mackay,memphis-misraïm,glua,godf,jean-etienne marconis de nègre,georg grotefend,jean-françois champollion,gilbert thévenot,grande bretagne,franceLes rites maçonniques dits "égyptiens", longtemps restés confidentiels, ont déployé l'essentiel de leurs activités en dehors des grandes obédiences. Ils sont apparus dans le sillage des Cagliostro, Marconis de Nègre ou encore des frères Bédarride, personnages controversés et sulfureux. Puis, un peu plus tard, ils ont regroupé des individus que les loges ne voulaient pas en raison, notamment, de leurs activités politiques. Les rites de Misraïm et de Memphis, cantonnés à quelques loges pour l'essentiel, sont ainsi devenus des foyers d'agitation politique étroitement surveillés par les autorités. 

    A l’époque où les rites maçonniques "égyptiens" se sont structurés, on ne connaissait strictement rien de l’Egypte antique. On ignorait tout de son histoire, des différentes dynasties royales, de l'usage des monuments (dont une majorité était encore ensevelie dans les sables du désert) et de la signification des hiéroglyphes. L'égyptologie n’existait pas encore en tant que science autonome. On connaissait donc l'Egypte à travers l'image peu glorieuse que la Bible en donnait et aussi à travers les oeuvres de certains auteurs latins et grecs. Bref, les rites maçonniques "égyptiens", sous la houlette de leurs promoteurs, ont investi un champ vierge de toute connaissance. Ça veut donc dire qu'on a "égyptianisé", si je puis dire, les rites maçonniques comme on aurait pu très bien les "assyrianiser" si les travaux de Georg Grotefend (1775-1853) publiés dès 1802 sur l'écriture cunéiforme avaient suscité la même fascination que ceux de Jean-François Champollion (1790-1832) pour l'écriture hiéroglyphique. 

    Pourquoi les rites maçonniques "égyptiens" ne sont-ils pas parvenus à s'extirper de la marginalité ? Parce que, comme je l'ai dit, ils ont été souvent portés à bout de bras par des personnages sulfureux. Mais ce n’est pas le seul élément déterminant qui explique leur marginalité dans le monde maçonnique. Les rites "égyptiens" se sont souvent heurtés à l'hostilité marquée des obédiences maçonniques. Sous le second Empire, de nombreux républicains et révolutionnaires ont été contraints à l'exil. Même chose après l'écrasement de la Commune de Paris. C'est ainsi que des loges "égyptiennes" se sont créées en Grande Bretagne, à Londres, dans le courant des années 1860 et 1870. Ces ateliers regroupaient des proscrits mais pas uniquement comme on le croit trop souvent.

    En effet, les rites "égyptiens" ont aussi attiré des maçons britanniques en quête de mystères, de secrets et de grades. C'est ainsi que le 28 décembre 1870, une réunion des Conservateurs généraux du rite de Misraïm (90ème degré) a eu lieu dans la célèbre Freemasons' Tavern de Londres, Great-Queen Street (cf. The Freemason, édition du 31 décembre 1870). Y ont assisté l'éditeur-rédacteur Robert Wentworth Little (1840-1878), le comte William de Limerick (1840-1896) et l'artiste peintre Sigismund Rosenthal (1813-1884). L'écrivain et occultiste John Yarker (1833-1913) est devenu quant à lui le Grand Maître général du rite de Memphis en Grande Bretagne le 8 octobre 1872. Il a été nommé à cette charge par Harry J. Seymour, Grand Maître du rite de Memphis aux Etats-Unis d'Amérique.

    Les rites "égyptiens", on le voit, n'avait pas bonne presse au XIXe siècle. En Grande Bretagne et en France, ils étaient perçus comme dangereux et subversifs. Mais ce qu'on sait moins, c'est que les dignitaires britanniques et, plus largement anglo-saxons, s'en sont particulièrement méfiés. La raison ? Le F américain Albert Mackey (1807-1881) la donne dans son Encyclopédie de la franc-maçonnerie :

    "En 1862, lorsque Marconis a remis le rite de Memphis dans les mains des autorités dominantes de la maçonnerie française [le Grand Orient de France], beaucoup de ces loges [du rite de Memphis] existaient dans diverses parties de la France même si elles étaient en sommeil, parce que, comme nous l'avons déjà vu, dix ans auparavant, elles avaient été fermées par l'autorité civile. Si elles avaient été actives, elles n'auraient pas été reconnues par les francs-maçons français ; elles auraient été considérées comme clandestine, et il n'y aurait eu aucune affiliation possible parce que le Grand Orient ne reconnaît que les corps maçonniques qui le reconnaissent en retour comme chef de la maçonnerie française."

    Et Mackay de poursuivre :

    "Mais quand Marconis a cédé ses pouvoirs de Grand Hiérophante du rite de Memphis au Grand Orient, ce dernier autorisé le réveil des loges de Memphis à la condition qu'elles reconnaissent leur subordination au Grand Orient et qu'elles travaillent seulement aux trois premiers degrés sans conférer de diplôme supérieur à celui de maître maçon. Les membres de ces loges aux plus hauts grades dans le Rite de Memphis devaient être considérées comme de simples maîtres maçons."

    Selon Albert Mackay, il y aurait donc eu une sorte de double jeu des maçons égyptiens. D'un côté, le rite de Memphis aurait fait officiellement allégeance au GODF pour ne pas être inquiété par les pouvoirs publics et les obédiences reconnues. D'un autre, il aurait continué officieusement ses activités, c'est-à-dire à élever les frères aux plus hauts degrés du rite et à se développer au sein du GODFCe que Mackay décrit, c'est donc tout simplement un processus d'infiltration de la franc-maçonnerie par une minorité agissante ou un groupe d'individus structuré autour d'un rite non reconnu. Le GODF∴ est présenté comme la tête de pont de ce processus.

    Il est malgré tout probable que cette infiltration ait été plus un fantasme qu'une réalité empiriquement observable. Elle a néanmoins alimenté pendant des années la peur des maçons anglo-saxons en général et des maçons britanniques en particulier. Dans les années 1870, les journaux maçonniques britanniques ont en effet régulièrement tiré à boulets rouges sur les rites de Misraïm et de Memphis qualifiés de "spurious" (faux) et de "swindle" (escroquerie). Les critiques sont même devenues si insistantes et si violentes que le GODF a été contraint de réagir par l'intermédiaire de son secrétaire général, le F Gilbert Thévenot (1818-1882). Le 22 août 1873, ce dernier a écrit au F Robert Hamilton (1820-1880), Grand secrétaire général du Suprême Conseil d'Angleterre, pour dissiper des rumeurs qui couraient à son sujet : 

    "Ma réponse sera aussi simple que catégorique. La voici. Je déclare que je ne fais et n'ai jamais fait partie, ni directement ni indirectement, du soi-disant "Ancien et primitif rite de la Maçonnerie", ni du pouvoir constituant de ce rite, nouvellement implanté en Angleterre, ce que je déplore amèrement. J'affirme que la mention de mon nom comme membre honoraire et comme possédant le 95e degré de ce prétendu rite maçonnique est une imposture que je signale aux maçons de tous les pays (...)"

    On voit donc que l'essor des rites égyptiens (Misraïm et Memphis) a été particulièrement difficile au XIXe siècle en raison de leurs origines obscures et sulfureuses. Ils se sont heurtés à l'hostilité marquée des pouvoirs publics et des obédiences maçonniques qui les considéraient soit comme des escroqueries aux mains de charlatans, soit comme des foyers d'agitation révolutionnaire dirigés par des criminels.

    Dans ce climat de méfiance et de peur, la réaction britannique vis-à-vis de ces systèmes maçonniques devait être soulignée parce qu'elle demeure très peu connue des francs-maçons français et, plus généralement encore, de la recherche maçonnologique. Cependant, comment en expliquer le sens profond ? Comment expliquer cette focalisation des maçons d'outre-Manche sur des rites finalement ultra minoritaires ? Ma réponse est la suivante. Cette réaction a fondamentalement pour explication un positionnement politique de la franc-maçonnerie britannique à l'égard de la franc-maçonnerie française. Cette focalisation sur les rites "égyptiens" n'a été, à mon avis, qu'un prétexte pour dénoncer le GODF et, au-delà de ce dernier, tout ce que la France pouvait représenter non seulement en termes d'instabilité politique (le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire, la Guerre de 1870, les événements de la Commune, la République) mais aussi de risques d'exportation de la révolution en dehors de ses frontières. J'en veux pour preuve un article de la revue The Freemason du 29 avril 1871 (p.264) intitulé Freemasonry in France (Franc-maçonnerie en France). On peut y lire une condamnation sans appel de la Commune de Paris et de l'action de médiation entreprise par certains francs-maçons français ainsi qu'une condamnation du rite de Misraïm accusé d'avoir déployé ses activités sur le sol anglais grâce au soutien du GODF∴. Un extrait mérite d'être cité car il est on ne peut plus clair :

    "Freemasons of England disavow most heartily the manifestoes of those misguided French brethen, and repudiate any connection in their fraternization with the Communists or Red Republicans. It is nevertheless important to bear in mind that it is with their action as a body we find fault, and not with the opinions which any individual Mason may choose to enunciante and support."

    "Les Francs-Maçons d'Angleterre désavouent de tout leur coeur les manifestes de ceux qui, parmi les frères français, se sont égarés et ils répudient toute connexion dans leur fraternisation avec les communistes et les républicains rouges. Il est néanmoins important de garder à l'esprit c'est dans leur action en tant que corps [maçonnique] que nous décelons une faute, et pas dans les opinions que tout maçon, à titre individuel, peut choisir d'exprimer et de soutenir."

    Extraordinaire n'est-ce pas ? Je trouve ce paradoxe savoureux. Les francs-maçons français sont ainsi mis au ban de la franc-maçonnerie universelle parce qu'ils prétendent agir au nom de l'Ordre maçonnique dans les événements de la Commune de Paris (j'ai déjà montré effectivement dans une note que des maçons s'étaient arrogés le droit d'agir et de parler au nom de la maçonnerie française et que les frères étaient en réalité très partagé sur le mouvement). Mais ceux qui les désavouent "de tout leur coeur" dans les colonnes du Freemason font exactement la même chose ! Ils les désavouent au nom des Francs-Maçons d'Angleterre, c'est-à-dire en tant que corps maçonnique ! Il y a donc tout simplement ici l'expression d'une condamnation politique et d'un rejet clair et net de la Commune de Paris et des communistes même si on prend soin de rappeler que chaque maçon, à titre individuel, demeure libre de ses opinions.

    Pour le dire encore autrement, je crois que la rupture de la maçonnerie anglo-saxonne en 1877 avec la maçonnerie française (la querelle du Grand Architecte de l'Univers, n'en déplaise au F Alain Bernheim) a été d'autant plus brutale qu'il y a eu, tout au long des années 1860 et 1870, ces polémiques incessantes sur le rôle et la place des rites de Memphis et Misraïm perçus tous deux comme des chevaux de Troie de la révolution sociale et politique dans une Angleterre hyper industrialisée. La Commune de Paris a également été un traumatisme chez les dignitaires britanniques. La mise à l'écart du GODF et, à travers lui, de la maçonnerie française, était en quelque sorte déjà dans les tuyaux depuis quelques années. Il fallait attendre un prétexte supplémentaire pour rompre.

    Autrement dit, on a les ingrédients d'une rupture de nature politique si on ajoute à la peur des rouges infiltrés dans des réseaux (rites égyptiens, structures clandestines) la peur des libres penseurs et des athées présentés comme des individus dépourvus de morale. Evidemment, cette double peur fait sourire aujourd'hui compte tenu du recul historique dont on dispose mais je reste persuadé qu'elle subsiste encore de nos jours du côté des GGLL britanniques et américaines. En tout cas, dans le contexte de l'époque, elle s'explique très bien. On peut en comprendre l'étrange vigueur. En effet, à la fin du XIXe siècle, l'univers mental des francs-maçons reposait encore largement sur une approche mythifiée de leur propre histoire. Nombreux étaient ceux qui, en France, pensaient que la Révolution de 1789 avait été fomentée dans les loges. Nombreux étaient ceux qui, en Grande Bretagne, étaient disposés à le croire... 

  • Le casse-tête de la régularité maçonnique

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    J'ai appris récemment que la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA) pouvait considérer que des obédiences étaient régulières sans pour autant les reconnaître. Roger Dachez a cité l'exemple de la maçonnerie mixte et féminine britannique. La GLUA considère que cette maçonnerie est régulière tout en ne la reconnaissant pas.

    Plus étonnant, il semblerait que la reconnaissance d'une obédience par une autre obédience régulière n'implique absolument pas la reconnaissance automatique de la GLUA.

    La GLUA ne lierait donc pas les notions de "régularité" et de "reconnaissance". Ce qui est totalement faux puisque le "basic principle" n°1 de 1929, toujours en vigueur, énonce :

    "Régularité d'origine ; c'est-à-dire que chaque Grande Loge doit avoir été établie légalement par une Grande Loge dûment reconnue ou par trois Loges ou plus régulièrement constitués."

    Sinon pourquoi la GLDF ou la GLAMF se seraient-elles évertuées à obtenir la reconnaissance de la GLUA lorsque la GLNF était en disgrâce ? Si la reconnaissance de la GLUA ne légitime pas la régularité, pourquoi alors la rechercher ?

    Roger Dachez voit dans ce double langage de la GLUA le signe du pragmatisme de la maçonnerie britannique. Pour ma part, je vois surtout dans cette casuistique compliquée une forme d'arbitraire qui confirme ce que la soi-disant régularité a toujours été : la volonté de la maçonnerie britannique de réduire la maçonnerie universelle à son image afin de préserver son leadership.

    La prétendue régularité aboutit aujourd'hui à des situations réellement absurdes. Il existe ainsi de nombreux pays dans lesquels on trouve deux obédiences régulières en concurrence. L'une est reconnue par la maçonnerie britannique, l'autre par la maçonnerie américaine. C'est par exemple le cas de l'Italie, de la Bulgarie, de la Grèce ou de la Serbie. 

    Il est tout de même paradoxal de voir ces obédiences - souvent d'effectifs modestes - se livrer lamentablement à des jeux politiques d'influence ou à des guéguerres picrocholines pour la reconnaissance alors qu'elles se targuent volontiers de représenter une "maçonnerie de tradition", laquelle devrait d'abord se préoccuper de réunir ce qui est épars.