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fraternité - Page 3

  • Victor Hugo, le frère introuvable

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    VH2.jpgLa franc-maçonnerie et Victor Hugo, c'est un peu l'histoire du chat et de la souris. La première a toujours considéré le second comme l'un de ses siens mais le second a toujours pris soin de garder une distance polie avec la première. Pourtant la franc-maçonnerie n'était pas étrangère à Victor Hugo puisque le général Joseph Hugo, son père, en fut un membre actif. Cependant, l'écrivain ne manifesta jamais un quelconque désir de la rejoindre comme s'il avait confusément senti qu'une éventuelle initiation aurait inévitablement engendré une récupération de son oeuvre et de ses combats. Or Victor Hugo avait cette conviction orgueilleuse qu'il n'appartenait qu'à lui-même au-delà de toutes les opinions politiques, religieuses et philosophiques qu'il ait pu avoir tout au long de sa vie. La franc-maçonnerie chercha longtemps Hugo mais ne le trouva point.

    Pourquoi parler de récupération ? N'est-ce pas faire un procès d'intention à la franc-maçonnerie ? Je ne le pense pas car l'institution maçonnique a toujours cédé un peu trop facilement à la tentation de voir des maçons sans tablier chez tous ceux qu'elle considère comme des bienfaiteurs de l'humanité. En même temps, il était inévitable que la franc-maçonnerie éprouvât le désir de compter Hugo parmi les siens, lui qui avait fait cette profession de foi universaliste lors du Congrès de la Paix de 1849 :

    « Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de batailles que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain. »

    La mystique hugolienne ne pouvait pas non plus laisser les frères dans une indifférence de marbre. Dévasté par la disparition accidentelle de sa fille Léopoldine, on sait que Victor Hugo a cru pouvoir entrer en contact avec elle au moyen des doctrines spirites alors très en vogue au dix-neuvième siècle. Bien que la franc-maçonnerie n'ait jamais eu pour objet de faire tourner les tables ou de communiquer avec les esprits, on peut toutefois comprendre que cette vie spirituelle tourmentée, profondément marquée par l'idée de transcendance, ait pu toucher de nombreux frères. 

    Enfin, l'opposition courageuse de Victor Hugo au second Empire et son long exil ont également contribué à sa gloire et à renforcer son magistère moral sur une franc-maçonnerie désormais tout acquise à la République après la défaite de 1870. Certains maçons caressèrent alors le projet d'initier Victor Hugo. Je voudrais rappeler notamment ici l'initiative prise par Juliette Adam (1836-1936), la veuve du journaliste et homme politique républicain Edmond Adam (1816-1877). Le 19 août 1879, elle se présenta au domicile de Victor Hugo accompagné d'un vénérable (probablement celui de la loge de son défunt époux qui dépendait, semble-t-il, du Suprême Conseil de France). Victor Hugo raconte cet épisode de façon expéditive dans son carnet intime sans préciser le nom du vénérable et le titre distinctif de la loge concernée. Voici ce qu'il écrit :

    « Mme Ed. Adam me présente M. [espace laissé en blanc] vénérable de la loge [espace laissé en blanc] qui me presse pour être franc-maçon. J'écarte. »

    Tout semble donc indiquer que Victor Hugo ait été agacé par cette démarche. Il faut dire que l'écrivain faisait l'objet de constantes sollicitations de la part de plein de gens. C'était une véritable star que le tout-Paris voulait approcher. Quoi qu'il en soit, on a ici la preuve que Victor Hugo a « écarté » la possibilité qui lui avait été offerte d'être reçu en franc-maçonnerie.

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    Je me souviens avoir lu quelque part - mais je ne sais plus où - que Victor Hugo avait présidé un comité de promotion de La Marianne Maçonnique, ce célèbre buste de bronze sculpté en 1879 par Paul Lecreux dit Jacques France (1836-1894). Compte tenu de ce qui s'était produit la même année avec la veuve Adam, je dois dire que j'en avais été étonné au point de considérer cette information avec suspicion. En effet, pourquoi Victor Hugo aurait-il accepté de présider un comité de promotion d'une oeuvre aussi maçonniquement connotée alors qu'il avait écarté la proposition qui lui avait été faite de rejoindre la franc-maçonnerie ? C'était incohérent.

    Comme souvent, la réalité historique est légèrement différente. Le fait est que Jacques France a réalisé deux versions du buste de Marianne : une version maçonnique et autre version où les symboles maçonniques ont été remplacés par les grandes dates de la République : 1789, 1848 et 1870. En 1882, il fut décidé de créer un comité central des bustes de la République. Le vieux Victor Hugo accepta de le présider aux côtés d'ailleurs de nombreux francs-maçons parmi lesquels Emmanuel Arago (1812-1896), Louis Blanc (1811-1882), Jean Macé (1815-1894), Camille Pelletan (1846-1915), Frédéric Desmons (1832-1910) ou encore Gustave Mesureur (1847-1925). Ce Comité réunissait la Ligue de l’enseignement, le Congrès anticlérical et, bien sûr, le Grand Orient de France. Il ne s'agissait donc pas de la faire la promotion d'une oeuvre spécifique, maçonnique de surcroît, mais de participer à la diffusion des symboles et des attributs républicains dans les lieux publics. Ce qui n'était pas du tout la même chose.

    La mort de Victor Hugo, le 22 mai 1885, provoqua des « batteries de deuil » dans les loges du monde entier, en France et en Europe bien sûr, mais aussi en Amérique centrale et du sud où Hugo eut toujours une profonde influence. Les francs-maçons furent largement représentés au convoi funéraire, le 1er juin 1885, qui rassembla quelque deux millions de personnes ! Le frère Charles Floquet, membre du Suprême Conseil de France, parla sur la tombe de Victor Hugo, mais en sa qualité de président de la Chambre des Députés. Au contraire, le frère Raqueni s'exprima au nom de la franc-maçonnerie italienne. De son côté, la presse maçonnique ne fut pas en reste. Esprit-Eugène Hubert, directeur de la revue La Chaîne d'Union, avait écrit non sans grandiloquence :

    « On n'est pas Franc-Maçon parce que l'on en porte le nom ; on est Maçon quand on est possédé de ses aspirations, quand on en accomplit l'œuvre. Qui plus haut que Victor Hugo fut de notre pensée, fut de nos principes, fut de notre travail ? C'est ce qui le rend l'homme et le lien de tous les Peuples. La conscience humaine ne s'y est point trompée. Il n'y a pas eu de mot d'ordre donné ; et cependant de tous les points du monde, au même moment, s'est manifesté le même tressaillement de douleur et d'admiration reconnaissante. C'est que l'homme de l'Humanité était tombé, mais point sans tracer son rayon lumineux, mais point sans avoir ouvert les nouvelles voies du progrès et de l'amélioration sociale. »

    Sans doute le directeur de La Chaîne d'Union, s'était-il souvenu du message que Victor Hugo lui avait fait parvenir le 3 mai 1872 (cf. La Chaîne d'Union, juin 1872, p. 348 bis ; publiée à nouveau en juin 1885, p. 223).

    « Mon cher Concitoyen, bien qu'un peu tardivement, je tiens à vous remercier de votre intéressante communication. Nous avons le même amour l'Humanité, et le même but la Délivrance. Croyez, vous et vos Frères, à ma cordiale sympathie. Victor Hugo. »

    Le message est cordial certes mais on ne peut pas dire non plus qu'il témoigne d'un enthousiasme débordant. Le grand écrivain n'a pas forcé son génie pour écrire ces trois petites phrases au directeur de La Chaîne d'Union. Hugo reconnaît partager des valeurs humanistes avec les francs-maçons mais il prend toujours soin de maintenir les distances comme pour mieux signifier qu'il ne se perçoit pas comme un membre de la famille maçonnique (« Mon cher Concitoyen », « vous et vos Frères »). Ces trois phrases sont en tout cas sans commune mesure avec les nombreux hommages qui lui furent rendus par les loges du monde entier. Je citerai notamment cette adresse à la famille de Victor Hugo provenant de la loge orléanaise Les Adeptes d'Isis Montyon qui a été publiée dans Le Républicain orléanais. En voici juste un petit extrait (le reste de l'hommage est pompier et finalement sans grand intérêt) :

    « (...) Patriote, il a donné l'exemple de la résistance permanente à l'oppression. Il a flagellé le despotisme triomphant, flétri le crime, marqué du fer rouge de l'infamie le front du parjure de Décembre. Semblable aux coureurs antiques dont parle Lucrèce, il a protégé dans sa main la flamme vacillante de la liberté et l'a remise entre les nôtres. Français, il a aimé la France d'un amour sans mesure, et sa grandeur seule a pu adoucir nos désastres. Républicain, il a fait revivre la grande épopée révolutionnaire dans son âme, ses exemples et ses livres. Grand, il a chéri les humbles et pleuré sur les petits. Son cœur était comme son génie, il était immense. Il n'appartenait pas à notre Ordre, mais il en a réalisé le but, justifié les tendances, possédé l'esprit. A ce titre, la franc-maçonnerie le regarde comme l'un des siens, et le deuil qui a atteint la Patrie, la République et l'Europe doit retentir dans nos cœurs. »

    Après tout ce que je viens de dire, le lecteur pourra se demander les raisons pour lesquelles Victor Hugo a maintenu la franc-maçonnerie à distance respectueuse. J'ai parlé plus haut d'une crainte de récupération tant il est vrai que la franc-maçonnerie remet volontiers des tabliers symboliques à ceux qui n'en ont jamais porté. Il me semble que cet hypothèse est recevable. J'y en ajouterai une autre, peut-être encore moins flatteuse pour notre ordre initiatique. Comme je l'ai dit, Victor Hugo a payé chèrement son opposition à Napoléon III puisqu'il fut contraint à l'exil pendant dix-neuf ans, très exactement du 12 décembre 1851 au 5 septembre 1870. Victor Hugo a donc eu le temps de méditer longuement sur le sens de son action et de se rendre compte que la franc-maçonnerie institutionnelle, celle des obédiences, s'était rangée sagement du côté du second Empire après avoir bruyamment célébré la République en 1848.

  • Ce jour où j'ai accueilli Michel Maffesoli et Daniel Keller en loge

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    daniel keller,michel maffesoli,ego sum,godf,cévennes,franc-maçonnerie,rencontre,discussion,philosophie,loge,fraternitéLe samedi 20 août 2016, mon atelier a eu le grand plaisir d'accueillir Michel Maffesoli, professeur émérite de sociologie à la Sorbonne, et Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France. Le blog maçonnique s'en est d'ailleurs fait l'écho.

    La visite de Michel Maffesoli a eu pour origine les propos malheureux d'un ancien conseiller de l'ordre de mon obédience. Michel Maffesoli lui avait d'ailleurs adressé une réponse sous la forme d'une lettre ouverte argumentée que j'avais relayée sur ce blog. Je crois savoir que le destinataire n'a pas daigné y répondre.

    Quoi qu'il en soit, je tiens vraiment à remercier ce détracteur sans lequel je n'aurais sans doute jamais eu l'idée de proposer à Michel Maffesoli d'intervenir en loge. Je tiens aussi à le rassurer. Aucune « malédiction » particulière ne s'est abattue sur la loge que je présidePersonne, à ma connaissance, n'est devenu subitement « maffesolien » au cours de cette tenue. En revanche, tous ceux qui y ont assisté, ont fait la connaissance d'un homme absolument remarquable, généreux et abordable qui leur a présenté une conférence très intéressante sur la franc-maçonnerie face aux défis du monde contemporain. Pour un atelier comme le mien, accueillir un intellectuel de l'envergure de Maffesoli a été une chance. Les retours que j'ai eus de cette tenue sont d'ailleurs excellents et très positifs.

    J'ai eu également le grand plaisir d'accueillir à cette occasion le frère Daniel Keller. J'en ai été d'autant plus touché que je ne l'ai pas ménagé sur ce blog. J'ai donc été très sensible - mes frères aussi d'ailleurs - au fait que le Grand Maître du Grand Orient de France réserve sa dernière visite officielle à une loge rurale des Cévennes. Daniel Keller est brillant et plein d'énergie. Il est doté d'un redoutable esprit de synthèse et d'une vaste culture. Lui non plus n'est pas devenu « maffesolien » et ne s'est d'ailleurs pas gêné pour exprimer des désaccords de fond avec le conférencier. 

    daniel keller,michel maffesoli,ego sum,godf,cévennes,franc-maçonnerie,rencontre,discussion,philosophie,logeJ'exprime donc à Michel Maffesoli et à Daniel Keller ma profonde gratitude d'être venus dans ma loge et d'avoir montré par l'exemple que l'on peut avoir des opinions divergentes sur plein de sujets tout en conservant les uns pour les autres le plus grand respect. La lumière naît toujours du dialogue. C'est aussi ça la franc-maçonnerie. Je remercie, une fois encore, les nombreux visiteurs venus, parfois de fort loin, pour assister à nos travaux.

    Je voudrais enfin conclure cette note en publiant ici cet extrait de mon discours de bienvenue :

    « (...) la franc-maçonnerie ne se réduit pas aux grands centres urbains. Elle existe aussi dans les zones rurales grâce à l'implication de celles et ceux qui, parfois, font des heures de trajet pour ouvrir les travaux (...).

    Les Cévennes donnent l'image première d'un pays indompté et sauvage. L'image est séduisante. Cependant, elle est trompeuse. Les cultures, notamment celles du châtaigner et du mûrier, ont façonné le paysage des vallées cévenoles. Afin de cultiver le châtaigner, arbre fruitier qui fut une source de subsistance pendant des siècles, les Cévenols ont généralisé la construction de terrasses, appelées faïsses ou bancels, et produit un énorme travail de drainage des eaux. Des canaux, les béals ou biefs, acheminent l'eau sur plusieurs kilomètres. Cette œuvre phénoménale, toujours visible bien que dégradée en raison de la déprise agricole de la seconde moitié du XXe siècle, explique que l'on parle de « paysage construit ».

    Eh bien, voyez-vous, j'aime l'idée qu'une loge maçonnique participe aussi de la construction du paysage. Non pas de ceux qui s'offrent à nos sens immédiats, c'est-à-dire de nos montagnes et de nos vallées, mais de nos paysages intérieurs où les idées, les contacts, les solidarités ont besoin, comme l'eau des faïsses, de canaux pour circuler, drainer, irriguer, se diffuser et, au bout du processus, apporter une forme de vie spirituelle originale au sein du corps social. Notre loge a vocation à unir les individus par delà les clivages religieux, politiques, philosophiques et sociaux. Elle entend faire son travail en réunissant ce qui est épars. Ni plus ni moins. »

  • Joseph « Thayendanegea » Brant, le frère inattendu

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    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceAu dix-neuvième siècle, il y avait incontestablement une fascination pour les mystérieux liens de solidarité et d'amitié susceptibles de naître entre des francs-maçons en situation de péril imminent. La littérature maçonnique de ce temps fourmille d'anecdotes où des francs-maçons ont eu la vie sauve parce qu'ils ont su se reconnaître comme tels en utilisant, à temps et à bon escient, le fameux signe de détresse qui a, par la suite, fait couler tant d'encre chez les obsessionnels du complot.

    Grâce à ces histoires, souvent légendaires faute de sources documentaires fiables, les écrivains maçons ont entendu démontrer que la franc-maçonnerie transcendait les clivages partisans. Je voudrais revenir ici sur l'une d'entre elles que rapporte François-Timoléon Bègue-Clavel dans son livre Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes (1843). L'auteur écrit (cf. pp. 282 et suivantes) :

    « Ce n'est pas seulement parmi les peuples civilisés que la franc-maçonnerie inspire de pareils dévouements ; elle agit aussi, avec non moins de force, sur l'âme même des sauvages. Pendant la guerre des Anglais et des Américains, le capitaine Mac Kinsty, du régiment des Etats-Unis commandé par le colonel Paterson, fut blessé deux fois et fait prisonnier par les Iroquois à la bataille des Cèdres, à trente milles au-delà de Montréal, sur le Saint-Laurent. Son intrépidité comme officier de partisans avait excité les terreurs et le ressentiment des Indiens, auxiliaires des Anglais, qui étaient déterminés à lui donner la mort et à le dévorer ensuite. Déjà la victime était liée à un arbre et environnée de broussailles qui allaient devenir son bûcher. L'espérance l'avait abandonnée. Dans l'égarement du désespoir, et sans se rendre compte de ce qu'il faisait, le capitaine proféra ce mystique appel dernière ressource des maçons en danger. Alors, comme si le ciel fut intervenu entre lui et ses bourreaux, le guerrier Brandt, qui commandait les sauvages, le comprit et le sauva. Cet Indien, élevé en Europe, y avait été initié aux mystères de la franc-maçonnerie. Le lien moral qui l'unissait à un frère fut plus fort que la haine de la race blanche, pour laquelle pourtant il avait renoncé aux douceurs et aux charmes de la vie civilisée. Il le protégea contre la fureur des siens, le conduisit lui-même à Québec, et le remit entre les mains des maçons anglais, pour qu'ils le fissent parvenir sain et sauf aux avant-postes américains. Le capitaine Mac Kinsty devint plus tard général dans l'armée des Etats-Unis. Il est mort en 1822. »

    Bien entendu, il ne faut pas se formaliser outre mesure des propos racistes de Bègue-Clavel. Ils sont conformes aux préjugés de l'époque. En tout cas, l'auteur a cru déceler dans ce fait remarquable la preuve que la franc-maçonnerie était susceptible d'adoucir les moeurs, même à ses yeux les plus grossiers et les moins civilisés, et de rapprocher des ennemis mortels. Il y a néanmoins, comme on va le voir, beaucoup de fantaisie et d'inexactitudes dans ce que Bègue-Clavel rapporte (notamment des imprécisions sur l'orthographe des patronymes).

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    Le guerrier iroquois dont Bègue-Clavel parle dans son livre a bien existé. C'était un Mohawk loyaliste. Un personnage de l'histoire américano-canadienne. Il s'appelait Thayendanegea (1743-1807) mais reçut le nom chrétien de Joseph Brant après avoir été baptisé dans la religion anglicane. Dans sa jeunesse, il fut le protégé de Sir William Johnson (1715-1774), le surintendant britannique des Indiens d'Amérique du Nord, qui était extrêmement populaire auprès des tribus indiennes. Johnson était franc-maçon et ancien Grand Maître provincial de la colonie de New York. Après le décès de son épouse Catherine en 1759, William Johnson se maria avec Molly, la soeur de Joseph Brant.

    Brant fit des études dans un Collège du Connecticut. C'était un lettré parfaitement anglophone et assimilé. Il participa logiquement à la guerre aux côtés des Anglais contre les indépendantistes américains et les Français où il acquit une solide réputation de guerrier (pour ses ennemis, Brant était the monster Brant, un être cruel, brutal, sanguinaire, anthropophage). Habile stratège, Joseph Brant parvint à fédérer en 1775 les six nations iroquoises contre les indépendantistes américains. Brant fut cependant contraint de s'exiler en Ontario (Canada) après la fin de la guerre, en 1783, qui déboucha sur l'indépendance politique des treize colonies d'Amérique du nord. A la fin de sa vie, Joseph Brant se consacra à la propagation du christianisme au sein des nations iroquoises. Il traduisit notamment les Actes des Apôtres en langue mohawk. Il mourut en 1807.

    C'est au cours de son voyage en Angleterre que Joseph « Thayendanegea » Brant fut initié aux trois grades symboliques de la franc-maçonnerie, en avril 1776, au sein des loges londoniennes Falcon et Hirams Cliftonians. La tradition dit qu'il reçut son tablier des mains du roi George III. Il n'a donc jamais pu participer à la fameuse bataille des Cèdres à laquelle Bègue-Clavel a fait allusion dans son ouvrage. En effet, cette bataille eut lieu en mai 1776. Or, Brant ne retourna en Amérique que fin juillet 1776. Il lui était matériellement impossible de rencontrer le capitaine MacKinstry dans les circonstances décrites par Bègue-Clavel. Il s'agit donc très certainement d'une invention ou en tout cas d'une histoire largement enjolivée. Dans son livre The Iroquois in the American Revolution (ed. Syracuse University Press, New York, 1972), Barbara Graymonts écrit (p.94) :

    « There has been long erroneous belief that Joseph Brant participated in the action at the Cedars. William L. Stone, Brant's biographer, claimed that Brant was there and that he saved Captain John MacKinstry from being burned at the stake by the Indians. Brant was actually in England at the time and did not return to America until the end of July 1776. Stone's error was an honest one. He based his story on the testimony of one George MacKinstry, a descendant of Captain John MacKinstry. The latter might have been saved by an Indian, but it was not Brant. »

    On trouve d'ailleurs des variantes de cet épisode mais avec un autre officier. Ce qui confirme son caractère légendaire. C'est ainsi que l'on a pu affirmer que lors de l'attaque de Cherry Valley, en 1778, le lieutenant colonel William Stacy (1734-1802) avait été épargné par Joseph Brant parce qu'il s'était fait reconnaître franc-maçon auprès de lui. Là non plus, il n'y a aucune source fiable comme le signale Allan Eckert (cf. The Wilderness War: A Narrative. Winning of America Series. Volume 4. Ashland, Kentucky : Jesse Stuart Foundation. p. 461–462).

    fraternité, john mackinstry,joseph brant,thayendanegea,etats-unis d'amérique,sir william johnson,canada,angleterre,françois-timoléon bègue-clavel,légendes, symbole, reconnaissanceOn est donc dans un procédé narratif censé mettre en évidence la nature fabuleuse de l'appartenance maçonnique puisque celle-ci est supposée pouvoir éventuellement sauver la vie de celui qui s'en prévaut, à la condition toutefois que la bonne fortune veuille que l'agresseur fréquente lui aussi les loges (ce qui, reconnaissons-le quand même, amenuise considérablement les chances de survie).

    Je pense cependant que toutes ces histoires de soldats prêts à succomber sous les coups de l'adversaire, de voyageurs sans défense attaqués en pleine mer par de méchants corsaires, etc., et qui arrivent à s'en sortir in extremis en raison d'une appartenance maçonnique commune avec leurs agresseurs, poursuivaient aussi un but pédagogique inconscient. Inconscient dans le sens où les auteurs ne s'en sont pas rendus compte.

    Que s'agissait-il de montrer ? Tout simplement que le franc-maçon doit parfaitement bien connaître les signes, mots et attouchements des grades auxquels il a été initié s'il veut pouvoir être reconnu comme tel. Si le franc-maçon les maîtrise de manière satisfaisante, alors il ne pourra jamais être seul et ignoré d'un frère quand bien même il n'aurait pas d'autres moyens de prouver son appartenance. De façon plus générale, ces petites histoires ne font que souligner l'importance du symbole dans les rapports fraternels. Et pour ce qui concerne l'histoire de l'iroquois Brant, celle-ci montre qu'il ne faut pas trop vite juger sur les apparences car la fraternité peut parfois prendre les traits d'un visage inattendu.

  • La voix au chapitre (2)

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    4087482196.jpgVous vous souvenez peut-être que je vous avais raconté ce qui s'était passé récemment dans mon souverain chapitre et de l'initiative que j'avais prise d'adresser une lettre ouverte à tous ses membres. Cette lettre, je le précise, a été soigneusement rédigée en des termes tout à fait acceptables. En tout cas, elle ne contenait rien de désobligeant envers qui que ce soit. Elle exposait simplement quelques problèmes de fond et de forme qui, à mon sens, ne mangeaient pas de pain mais pouvaient, éventuellement, alimenter la conversation. J'ai eu quelques retours positifs comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire. Sans plus. Je ne m'en suis pas alarmé outre mesure puisque j'avais indiqué aux destinataires que je n'attendais pas de réponses immédiates. Après tout, il est normal de donner du temps au temps.

    Bref, nous avons eu conseil hier soir. Et, durant toute la séance, je puis vous assurer qu'il n'y eut aucune d'allusion à mon courrier. Le Très Sage me demanda même de remplir l'office de sévère inspecteur en l'absence du titulaire. Le conseil se déroula donc dans un climat de sérénité. Puis vint la clôture des travaux après l'instruction du premier ordre. Le grand orateur prit alors la parole. Il évoqua ma lettre sans me nommer et m'exécuta sans autre forme de procès, affirmant que l'auteur du courrier n'avait pas été fraternel et qu'il avait traité les FF∴ du chapitre d'ignares. Il n'y avait pas, d'après lui, matière à débat et la décision d'abandonner le R∴F∴ de 1783 pour revenir au rite réglementaire n'avait pas été arbitraire. Autrement dit, silence dans les rangs ! Je fus d'autant plus assommé par cette mise à l'index brutale que deux heures avant, cet homme, pourtant vieux maçon, m'avait hypocritement demandé des nouvelles de mon petit garçon alors même qu'il avait le projet de m'étriller dans le courant de la soirée. Comme on ne parle jamais après les conclusions du grand orateur (celui-ci s'étant exprimé en cette qualité), la clôture se poursuivit dans une ambiance plutôt fraîche comme vous pouvez l'imaginer.

    Après la clôture des travaux, un frère s'exprima alors immédiatement pour s'étonner que la parole n'ait pas été donnée aux chantiers et pour dire notamment qu'il ne devait y avoir aucun sujet tabou au sein du chapitre. Le grand orateur lui répondit qu'il avait pris la parole précisément pour éviter qu'un débat ne s'engage. Curieuse méthode n'est-ce pas ? Exécuter un F∴ sans sommation pour éviter qu'un débat ne s'engage alors qu'il eût été si simple de conserver le silence ! Nous aurions tous pu aller manger après le conseil. Peut-être aurions-nous abordé le contenu de ma lettre, de manière détendue et rationnelle, entre le fromage et le dessert ? Un autre F∴, qui me connaît à peine, voire pas du tout puisqu'il habite à 200 km de chez moi, fit de la surenchère. Non, je n'ai pas été fraternel. J'ai même été insolent. Il répéta comme un perroquet ce que le grand orateur venait de dire.

    J'admets tout à fait qu'on puisse être en désaccord avec moi. C'est évident. Mais qu'on me prête de mauvaises intentions ou des sentiments que je n'éprouve vraiment pas, ça non ! Que l'on caricature mes propos en leur donnant une signification qu'ils n'ont jamais eus, non plus ! Mon sang n'a donc fait qu'un tour. J'ai quitté immédiatement les lieux très colère sans me retourner et avec la ferme résolution de démissionner. Comment peut-on en arriver là ? Comment peut-on gâcher une soirée en moins d'une minute ? 

    Dans le silence de la nuit, sur le trajet du retour, j'ai ruminé ce qui s'était passé, sans parvenir à m'en étonner outre mesure. Je commence à être un vieux maçon malgré mon âge. J'ai vu beaucoup de choses dans la vie et en maçonnerie. Des bonnes et des mauvaises. Comment peut-on réagir ainsi à une simple lettre dont la seule ambition clairement affichée était de susciter un débat constructif au sein de notre petit chapitre ? Pourquoi l'expression d'une divergence est-elle systématiquement perçue par certains comme une agression ? J'ai beau avoir pris toutes les précautions stylistiques possibles, je constate que ma lettre a été vécue purement et simplement comme une attaque contre le groupe. Pourtant, je ne pense vraiment pas avoir fait preuve de maladresse ou de légèreté. J'avais même pris soin, avant de l'envoyer, de la faire lire par un des plus anciens FF∴ du chapitre dont l'avis compte beaucoup pour moi. Il avait approuvé ma démarche parce qu'il en avait compris le sens et l'objectif. Tant pis si d'autres n'ont pas compris. Je ne vais quand même pas me sentir responsable des sentiments d'autrui. J'ai alors repensé à ce passage de l'article du F∴ Youri Chelkoski dans le dernier numéro d'Humanisme (cf.pp. 97 et 98) :

    « La sacralisation de la fraternité produit une affectivité infantilisante qui enjoint aux francs-maçons de couper les têtes qui dépassent (que nul ne cherche à se distinguer) par la psychologisation des rapports entre ses membres (...) Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la confrontation intellectuelle et l'impertinence raisonnée de l'objection ne sont pas des actes blessants ou des insultes, elles fournissent des outils penser grâce au désaccord qui permet la formation de l'esprit critique et libère la parole. La transgression n'est donc pas une prescription mais le résultat du rapport conflictuel de différentes forces de la raison. »

    La route était mauvaise hier soir. Mon chapitre se réunit dans une petite localité rurale à 1000 mètres d'altitude. En cette saison, il n'est pas rare qu'il neige. Aller en loge ou en chapitre est parfois éprouvant. Alors quand c'est pour vivre des soirées pareilles... Je m'en remettrai certes et me cantonnerai désormais à ma loge bleue puisqu'il n'existe pas, dans mon département, d'autres possibilités de poursuivre mon cheminement maçonnique au-delà de la maîtrise. Ce n'est pas grave. Il ne s'agit que d'une péripétie, d'un fait dérisoire, dont je rirai sans doute à l'avenir.

    Dans ces moments pénibles - surtout sous le mauvais temps - comment ne pas se dire toutefois : « mais bordel, mais qu'est-ce que je fous là ? ».