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  • Les processions maçonniques publiques

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    Les guildes et autres corporations avaient l'habitude d'organiser des processions au Moyen Age. Généralement ces processions avaient lieu lors de la fête du saint patron du métier concerné. En ce qui concerne les maçons, les processions étaient organisées le jour de saint Pierre (29 juin), de saint Thomas (3 juillet) ou de saint Benoît (le 11 juillet). Les tailleurs de pierres, eux, fêtaient la saint Claude le 6 juin. Dans certains endroits d'Europe, il arrivait que toutes les guildes se réunissent pour défiler le 24 juin dans les rues avant l'office religieux le jour de saint Jean le Baptiste. On notera que cette période de l'année est proche du solstice d'été dans l'hémisphère nord. Les jours avoisinants le solstice d'été sont les plus longs de l'année. Ils sont la source de nombreuses célébrations dans différentes cultures au cours de l'histoire.

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    Dès ses origines, la franc-maçonnerie spéculative a intégré les processions publiques comme pour témoigner de sa filiation, sinon historique du moins spirituelle, avec la franc-maçonnerie opérative. De 1721 à 1728, la Grande Loge de Londres organisait deux processions par an dans les rues de la capitale britannique. La première avait lieu le 24 juin pour la saint Jean le Baptiste (solstice d'été), la seconde le 27 décembre pour la saint Jean l'évangéliste (solstice d'hiver). Les frères défilaient, dûment décorés, de Queen's Arms à Stationer's Hall dans le quartier de la cathédrale saint Paul. Ce qui représentait quand même un parcours d'environ six kilomètres, soit une heure et demie de trajet en marchant tranquillement. A partir de 1728, des coches et des chars furent introduits et les jours des processions changèrent quelque peu. Des processions eurent quelques fois lieu le 30 janvier, jour du souvenir de l'exécution du roi Charles 1er. En 1734 on agrégea une fanfare pour la première fois à une procession. En 1739, il y eut même trois fanfares dans le cortège.

    2194798522.jpgCeci dit, l'expression publique de la maçonnerie, au travers des processions, n'a pas toujours été sans violences, notamment en Angleterre. Ainsi, il est établi que cinq processions maçonniques au moins furent perturbées par des processions burlesques, voire des bagarres : en 1724, le 19 mars 1741, le 27 avril 1742, le 2 mai 1744 et le 18 avril 1745. Les journaux de l'époque en témoignent.

    En 1724, William Hogarth a ainsi caricaturé la procession burlesque de l'ordre des Gormagons (ou Gormogons). La gravure s'intitule : The Mystery of Masonry brought to light by ye Gormagons (le mystère de la maçonnerie mis en lumière par vous, Gormagons). Cette gravure a été publiée le 3 décembre 1724 dans le Daily Post. L'ordre des Gormagons avait été fondé par le duc de Wharton, ancien Grand Maître de la Grande Loge de Londres en 1723, pour tourner en ridicule la franc-maçonnerie. L'ancien dignitaire avait voulu se venger de la jeune Grande Loge qui ne l'avait pas réélu à la grande maîtrise et lui avait préféré le comte de Dalkeith. Les Gormagons avaient pour objectif de dénigrer des maçons. Ils ne dédaignaient pas non plus de faire le coup de poing.

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    William Hogarth s'est inspiré des personnages du roman de Miguel de Cervantès, l'ingénieux Don Quichotte de la Manche, tels qu'il avaient été peints, quelques années plus tôt, par le peintre français Charles Antoine Coypel. Il existe beaucoup d'interprétations de cette gravure. Je n'en ai trouvé aucune qui me satisfasse pleinement. Certains croient même reconnaître le duc de Wharton derrière Don Quichotte et le pasteur Anderson à côté de l'âne Rucio, le dos courbé et la tête entre les barreaux de l'échelle. Ce ne sont que des hypothèses. Rien n'indique que le pasteur Anderson ait fait partie des Gormagons. Il n'était pas un obligé du duc de Wharton. Il n'était pas non plus connu pour des sympathies jacobites. On sait qu'il eut droit à des obsèques maçonniques en 1739 dont la presse britannique de l'époque se fit l'écho. Quant au duc de Wharton, celui-ci se lassa très vite de l'ordre fantaisiste qu'il avait fondé et il reprit très vite des activités maçonniques en Espagne et en France. Il devint d'ailleurs le premier Grand Maître de la franc-maçonnerie française en 1728. Ce qui montre que les relations entre les maçons britanniques et français étaient mal engagées depuis le départ...

    La procession du 19 mars 1741 a fait l'objet de satires et de caricatures. Les "mock masons" (les faux maçons, "faux" au sens où ils n'étaient pas opératifs) ont été moqués dans la presse comme en témoigne cette gravure publiée dans un journal dirigé par Anne II Dodd, fille d'Anne Dodd (une magnat de la presse de cette époque), avec un texte de Paul Whitehead et d'Henry Carey, Esq.

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    Et celle de George Bickham l'aîné.

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    Le 27 avril 1742, une procession maçonnique a été perturbée dans Londres par des plaisantins et des canailles. Elle a été immortalisée par la gravure satirique d'Antoine Benoist intitulée A Geometrical View of the Grand Procession of the Scald Miserable Masons (une vue géométrique de la grande procession des misérables maçons échaudés).

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    Le London Daily Post du 28 avril 1742 note à ce sujet :

    "Hier a eu lieu la fête annuelle de l'ancienne et honorable société des francs-maçons ; ils ont fait à cette occasion une procession de Brook street à Haberdasher's hall et ont offert un divertissement élégant et la soirée s'est achevée dans cette harmonie et cette décence propres à cette société. Mais quelque temps avant que cette société n'ait commencé sa chevauchée, de nombreux cireurs de chaussures et ramoneurs, etc., à pieds ou en chariots, l'avaient devancée en se livrant à un ridicule spectacle pompeux. Ils se sont rendus en procession jusqu'à Temple Bar en plaisantant sur les francs-maçons et en jetant, d'après que nous avons appris, une centaine de livres sterlings, ce qui a provoqué d'importantes bousculades."

    Les années suivantes donnèrent lieu à des confrontations. Les autorités incitèrent la Grande Loge d'Angleterre à abandonner cette coutume sans toutefois y parvenir. En 1744, des maçons et des anti-maçons furent même traduits en justice pour des troubles à l'ordre public. En 1745, quatre processions antimaçonniques ont été organisées pour contrecarrer la procession annuelle des maçons londoniens. Il y eut des bagarres. Finalement, ces échauffourées récurrents amenèrent la Grande Loge d'Angleterre à cesser les processions publiques annuelles dans les rues la capitale britannique à partir de 1747, sans toutefois les abandonner totalement mais en les limitant à des événements exceptionnels.

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    De nos jours, la tradition des processions maçonniques publiques demeure toujours bien vivante dans les pays anglo-saxons. Aux Etats-Unis en particulier où de grandes parades sont organisées régulièrement. Ces cortèges, généralement, ont lieu lors des fêtes d'ordre ou bien, parfois, lors d'une cérémonie de pose d'une première pierre (d'un temple maçonnique ou d'un bâtiment religieux). En Europe continentale, et plus particulièrement dans les pays de tradition catholique, cette pratique ne s'est jamais développée en raison de l'excommunication qui a frappé les francs-maçons dès 1738. Révéler son appartenance était risqué (notamment pour les prêtres membres de la fraternité). Les persécutions sous les régimes fasciste, nazi, franquiste, salazariste et vichyste n'ont évidemment rien arrangé. Les choses évoluent cependant à leur rythme. En France, il arrive ainsi de plus en plus fréquemment que les francs-maçons défilent publiquement en cordons et sautoirs à l'occasion de manifestations profanes à fort enjeu social (défense de la laïcité et du vivre ensemble, antiracisme, promotion des libertés publiques et individuelles, etc.) ou lors d'occasions particulières (par exemple, le premier mai, au cimetière du Père Lachaise, devant le mur des fédérés). Et encore ! Ces extériorisations sont essentiellement le fait des obédiences dites libérales et adogmatiques.

  • Le respect des règles

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    hastings.jpgJe rebondis sur la réponse du Grand Maître de la Grande Loge du Tennessee en date du 14 mars dernier pour vous livrer cette petite réflexion.

    Faisons tout d'abord abstraction de l'objet du débat : l'incompatibilité qu'il pourrait y avoir entre l'appartenance maçonnique et certaines orientations sexuelles. Et concentrons-nous plutôt sur un autre de ses aspects tout aussi important parce qu'il le détermine d'une certaine façon : le respect des règles.

    Si sur le fond la position de la Grande Loge du Tennessee est moralement contestable, sur la forme en revanche, elle semble parfaitement cohérente. Le Grand Maître Hastings rappelle - à tort ou à raison - que la décision de la Grande Loge du Tennessee a été prise en application d'une disposition réglementaire votée il y a trente ans.

    Par conséquent, seuls ceux habilités à voter aujourd'hui les lois internes de la Grande Loge du Tennessee peuvent défaire ce qui a été voté il y a trente ans. Autrement dit, les lois qui régissent la vie de la Grande Loge du Tennessee forment le pacte social des loges qui la constituent. Elles sont l'expression de sa souveraineté inaliénable. Les autres obédiences n'ont donc pas à s'immiscer dans cette vie interne même si celle-ci peut heurter, choquer ou inquiéter.

    Bien évidemment, j'écris cela avec les précautions d'usage car je n'ai évidemment pas tous les éléments pour pouvoir en juger. Cependant, dans n'importe quelle obédience sérieuse, il appartient à chaque loge de vérifier si l'admission d'un profane est susceptible de poser des problèmes réglementaires. Dans le cas qui nous préoccupe, on peut se demander si la loge concernée a interrogé la Grande Loge du Tennessee avant d'initier ce couple homosexuel, ne serait-ce déjà que pour mettre en évidence le caractère contestable de certaines dispositions réglementaires. En fonction de la réponse de l'obédience, cette loge aurait pu éventuellement en tirer toutes les conclusions pour elle même (ex : ajourner l'initiation et demander une modification réglementaire ; procéder à l'initiation et prendre son autonomie en devenant une loge sauvage ou en rejoignant une autre obédience plus libérale comme par exemple la George Washington Union ou le Grand Orient des Etats-Unis si toutefois ce dernier existe toujours). Je ne pense qu'elle l'ait fait sauf erreur de ma part.

    S'il apparaît que cette loge a enfreint les règles de son obédience (du latin, obedientia, obéissance), alors on ne peut pas tout à fait être étonné que l'obédience ait cherché à les faire respecter bien que celles-ci, une fois encore, puissent apparaître totalement surannées et en complet décalage avec la société. Après tout, c'est à ceux qui ont le pouvoir de changer les règles au sein de la Grande Loge du Tennesse, à prendre leurs responsabilités s'ils estiment devoir le faire

    Posons-nous enfin une question toute simple. Que fait et que dit la loge qui a initié ce couple homosexuel ? Je n'ai pas l'impression qu'on l'entende beaucoup. Je n'ai pas non plus l'impression - mais je peux me tromper - qu'elle soit spécialement entrée en résistance. Pourtant, elle a bien été à l'initiative de ce qui est devenu un sacré merdier. Les malheureux Mark Henderson et Dennis Clark ont été bannis. Un peu comme le fut d'ailleurs Maria Deraismes par la loge alpicoise Les Libres Penseurs qui l'initia en 1882 au mépris des règles de la Grande Loge Symbolique Ecossaise.

    Ce qu'il faut comprendre, c'est que le respect des règles n'est pas l'expression d'une rigidité mentale. Ce respect est au contraire la condition sine qua non de la cohésion du groupe. Les procédures, comme l'écrivait Benjamin Constant, sont les divinités tutélaires de la liberté. Sans les règles, il n'y a que de l'arbitraire. Sans les règles, c'est la loi du plus fort qui prévaut. L'arbitraire naît toujours des petits arrangements même si on les fait pour une cause juste.

    Un Frère me disait il y a quelques jours : "L'important, c'est l'esprit de la règle, pas la règle." Ben voyons ! C'est précisément au nom de cet "esprit de la règle" qu'on en arrive souvent à faire n'importe quoi, comme par exemple demander à une loge de voter alors que le vote n'est pas à l'ordre du jour et n'a pas été annoncé dans la convocation aux travaux. 

    rg.jpg"L'esprit de la règle", c'est cette commodité qui permet à ceux qui s'en prévalent d'imposer en réalité leurs vues à tout un atelier. On appelle cela la politique du fait accompli. Ceci dit, j'en conviens, les règles ne sont pas toutes justes ou toutes indiscutables. Ce qui se passe au Tennessee en est une illustration parmi d'autres. C'est la raison pour laquelle il n'est pas interdit d'avoir l'intelligence de les changer en suivant la procédure prévue pour cela et à la condition, bien sûr, qu'il se trouve une majorité pour le faire. 

    Enfin, quand je lis la lettre du Grand Maître Hastings, qui rappelle que la décision contestée s'appuie sur une disposition réglementaire vieille d'une trentaine d'années, je ne peux m'empêcher d'éprouver un sentiment d'étonnement admiratif devant une telle stabilité réglementaire, surtout quand  je pense à la constitution et au règlement général de ma propre obédience qui changent aussi souvent que le code général des impôts sous l'effet de continuelles modifications pas toujours inspirées. C'est comme si la stabilité réglementaire était devenue suspecte. Que l'on y songe. L'instabilité réglementaire favorise l'arbitraire, le juridisme abscons, les phraseurs pervers et chicaneurs, et les tribuns d'assemblée prompts aux manipulations en tous genres.

    Pour en revenir à la situation de la Grande Loge du Tennessee, celle-ci va se réunir, semble-t-il, en fin de mois. Je suis loin d'être un spécialiste de la franc-maçonnerie américaine, mais je ne pense pas trop m'avancer quand même en disant que cette obédience maintiendra sa position. Comment pourrait-il en être autrement ? Elle aura beau jeu de rappeler qu'elle fonctionne ainsi depuis des années, qu'elle n'est pas la seule (on beaucoup parlé de la Grande Loge de la Géorgie, mais on oublie que la Grande Loge du Kentucky est dans la même situation) et, surtout, elle peut déjà constater que d'autres Grandes Loges défendent une position intermédiaire comme, par exemple, la Grande Loge du Wisconsin. Dans un courrier en date du 16 mars 2016, Franklin J. Struble, son Grand Maître, rappelle que la Grande Loge du Wisconsin ne se préoccupe pas des orientations sexuelles de ses membres mais qu'elle respecte l'indépendance et la souveraineté des autres Grandes Loges. En d'autres termes, il faut respecter les choix des Grandes Loges mises sur la sellette et ne pas s'immiscer dans leurs affaires internes. C'est donc dire à quel point le respect des règles est fondamental aux yeux des obédiences américaines. Parmi ces règles non négociables, il y a la souveraineté des Grandes Loges.

    Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Il reste à savoir si on va vers une profonde division de la maçonnerie américaine, opposant progressistes et conservateurs, ou bien vers une normalisation des relations entre Grandes Loges lorsque la pression médiatique sera retombée. Je pense, pour ma part, que nous assisterons à une normalisation car ce n'est évidemment pas la première fois que l'on assiste à de telles bisbilles entre Grandes Loges. Il y a donc peut-être, dans ce contexte particulier, une carte à jouer pour la maçonnerie libérale (prise dans son acception la plus large) si toutefois cette dernière parvient à intéresser et à fédérer les loges ou les francs-maçons américains les plus insatisfaits et les plus ouverts d'esprit.

  • La trahison de Léon Bourgeois

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    Paul Anxionnaz, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, déclarait en 1967 au sujet de Léon Bourgeois (1851-1925) : « Si nous, francs-maçons du Grand Orient de France, vouons un culte particulier à sa mémoire, c’est parce qu’il n’est sans doute pas d’homme d’action, d’écrivain, de penseur dont l’œuvre tout entière ait été à un plus haut degré imprégnée de pensée et de fraternité maçonniques. » Loin de moi l'idée de contester les propos tenus par Anxionnaz il y a bientôt cinquante ans. Mais force est de constater que le culte particulier qu'il évoquait hier a bien du plomb dans l'aile aujourd'hui. Combien de francs-maçons du Grand Orient connaissent réellement la vie et l'oeuvre de Bourgeois ? Dans cette note, je ne vais pas revenir sur sa biographie. Je vais plutôt m'attacher à montrer que ce grand homme a eu aussi sa part d'ombre et qu'il était avant tout un homme politique et un habile manoeuvrier. Nous sommes en juin 1914. La guerre menace. Lors des législatives de mai 1914, la France a largement voté pour la gauche républicaine. Elle se retrouve pourtant dirigée par un éphémère gouvernement de centre droit (vous voyez, le phénomène n'est pas nouveau).

    f1.highresQuoi ? Trahison. Avons-nous bien entendu ? M. Léon Bourgeois, accusé de trahison ? C'est incroyable !  Et pourtant, c'est bien ce mot infamant qui fuse des bancs radicaux de la Chambre des députés chaque fois que M. Léon Bourgeois, tout nouveau ministre des affaires étrangères, prend la parole pour justifier sa participation au gouvernement d'Alexandre Ribot.

    M. Léon Bourgeois, le pape du solidarisme, l'icône vivante du radicalisme et du camp républicain, a donc décidé de rejoindre M. Alexandre Ribot, le modéré, l'extrémiste du centre, l'adversaire déclaré des idées défendues par la gauche. Comment est-ce possible ? Comment Léon Bourgeois, qui a par exemple défendu la séparation de l'Eglise et de l'Etat et l'impôt sur le revenu, a-t-il pu accepter de participer à un gouvernement présidé par un homme qui n'a jamais voulu ni de l'une ni de l'autre  ?

    Il y a là quelque chose de surprenant que n'éclaire pas totalement l'amitié que Bourgeois porte à Ribot, bien qu'il fût, d'une part, son ministre de la justice à deux reprises (en 1892 et 1893) et qu'il lui succédât, d'autre part, à la présidence du Conseil en 1895. Mais au fond, à bien y réfléchir, est-ce aussi surprenant que ça ? Pas vraiment. Pour s'en convaincre, il faut aller au-delà des apparences et, surtout, ne pas accorder une importance démesurée aux étiquettes politiques. En effet, si M. Léon Bourgeois, au sommet de sa gloire, a choisi de participer au gouvernement de M. Alexandre Ribot, c'est bien qu'il en partage l'orientation générale qui consiste à gouverner la France au centre. Bourgeois et Ribot sont sénateurs. Ils ont voté en faveur de la loi des trois ans. Ils vivent aussi dans la hantise des troubles révolutionnaires et dans le souvenir des violentes grèves de Carmaux (Tarn) soutenues par les socialistes et les milieux anarchistes. Tous deux au pouvoir ont été confrontés directement à ce douloureux épisode de l'histoire ouvrière française. Bourgeois et Ribot ont probablement bien mesuré l'impact politique que pouvait avoir la colère des prolétaires sur l'ordre social. Et c'est sans doute avec beaucoup d'inquiétude que l'un et l'autre ont vu que cette colère avait fini par trouver son expression politique dans une structure partisane unifiée : la section française de l'internationale ouvrière (SFIO).

    Bourgeois a-t-il donc trahi comme le prétendent quelques députés radicaux turbulents ? Du point de vue des faits, il est normal que ces députés aient pu le penser et le lui reprocher. Léon Bourgeois n'a-t-il pas opposé une fin de non recevoir à René Vivani au cours d'une brève entrevue, alors que leur appartenance commune au Grand Orient de France aurait pu éventuellement les rapprocher ? Pourquoi donc Bourgeois a-t-il plutôt accepté de se commettre avec le catholique Ribot ? Il y a sans doute à la base du choix de Léon Bourgeois une évolution politique qui, comme cela a été dit, a abouti à certaines convergences de vue avec les modérés et à une peur commune des socialistes. Mais il n'y a pas que les convergences politiques et la peur des rouges. M. Léon Bourgeois a également une analyse complètement dépassée du fonctionnement des institutions de la troisième République en général et de la vie parlementaire en particulier. Et c'est au nom de cette analyse dépassée qu'il a commis cette étonnante maladresse de rejoindre un gouvernement dont le programme est en complet décalage avec le résultat des dernières législatives. Il l'a d'ailleurs exposée en ces termes devant des députés radicaux médusés :

    "Un gouvernement se présente avec un programme. Il le formule et dans sa majorité viennent s'inscrire ceux qui pensent comme lui. Vous savez très bien que ce n'est pas une ambition quelconque qui m'a amené au gouvernement. J'ai assez souvent refusé les honneurs et le pouvoir pour n'être pas suspect, à mon âge et dans mon état de santé, de les solliciter."

    La raisonnement de Léon Bourgeois, on le voit, est d'une simplicité confondante : un gouvernement se présente devant la représentation nationale avec une feuille de route. Ensuite, une majorité doit naturellement se constituer derrière lui. En somme, qui l'aime le suive... Or, précisément, les députés ne se pressent guère pour soutenir ce gouvernement bizarre qui apparait, dans un contexte de crise politique aiguë, comme le résultat évident de manoeuvres de couloirs. Celui-ci ne dispose même d'aucune majorité sauf à considérer les parlementaires comme des individus libres de toute attache partisane et susceptibles, dans un tel cadre, de faire des choix totalement indépendants des stratégies des différents groupes politiques. C'était chose possible du temps où le parti républicain était uni. Cependant, la vie parlementaire a énormément évolué depuis 1901 et l'apparition des premiers partis politiques dans l'hémicycle. La majorité républicaine s'est très rapidement divisée en plusieurs factions politiques. Elle est alors devenue de moins en moins souple et de plus en plus ingérable. La montée en puissance des socialistes, comme cela a été observé, n'est pas non plus étrangère à cette évolution des règles du jeu. Enfin, il convient de remarquer que M. Léon Bourgeois - qui a toujours eu une haute opinion de lui-même - a peut-être pu penser que la seule présence de son nom au gouvernement suffirait à constituer une majorité. Force est de constater qu'il s'est lourdement trompé.

    Oui, Bourgeois s'est lourdement trompé en ne mettant pas en application pour lui-même ce qu'il affirmait avec force en 1898 : on ne peut pas gouverner contre la majorité. Louis Puech, député radical socialiste de la Seine, ne dit pas autre chose  lorsqu'il expose ainsi la situation politique après les législatives de 1914 :

    "Les socialistes étaient 70 ; ils sont 102. Les radicaux étaient 140 ; ils sont 180. Il y a les socialistes indépendants. Bref, nous sommes un bloc de 304 républicains contre lesquels on ne peut gouverner. En présence d'une situation comme celle que j'indique, qu'est-ce qu'on nous a donné ? Un groupe d'hommes (...) qui a eu le tort irrémédiable, à l'heure où je parle, de n'avoir pas pu ou pas voulu se procurer le concours et l'appui des groupes de gauche qui sont la majorité de la majorité républicaine ! (...) Si nous prenons le Cabinet qui est sur ces bancs et que nous le comparons à la situation du pays et de la Chambre, c'est un véritable paradoxe et un paradoxe vivant."

    En ce mois de juin 1914, M. Léon Bourgeois participe pleinement de ce paradoxe dont il a toutes les difficultés à expliquer le sens. A peine constitué, le gouvernement Ribot, quatrième du nom, est condamné. Bourgeois avec.

  • Socialisme et franc-maçonnerie (3)

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    GROUSS.JPGLa question de la double appartenance SFIO et franc-maçonnerie s'est aussi posée en France, mais elle a été rapidement tranchée lors du troisième congrès du Parti qui s'est tenu à Limoges en octobre 1906. La liberté d'appartenance y a été consacrée. Elle a même été confirmée, plus largement encore, lors du 9e congrès de la SFIO à Lyon en février 1912 grâce à l'action conjointe d'Arthur Groussier, de Marcel Sembat et du Docteur Adrien Meslier.

    Comme en Italie, certains socialistes français ont toujours fait valoir la nécessité d'assurer l'indépendance de la jeune SFIO par rapport à la franc-maçonnerie perçue essentiellement comme le fer de lance idéologique du radicalisme. Selon les détracteurs de la double appartenance (Jules Guesde, Raguillet, Alexandre Desrousseaux dit Bracke, Henri Ghesquière notamment), on ne peut pas, au sein du Parti, prôner la lutte des classes et, au sein des loges, fréquenter ceux qu'on est sensé combattre politiquement. A un moment donné, il faut choisir son camp. La dimension initiatique et philosophique de l'engagement maçonnique est donc totalement ignorée par ces opposants qui préfèrent insister sur l'influence néfaste des loges composées, selon eux, de petits bourgeois, d'ambitieux et de fonctionnaires en quête d'appuis.

    Qu'en pense Jean Jaurès ? Pour le savoir, il faut remonter à la fin de l'année 1906 car celui-ci ne s'est pas beaucoup épanché sur le sujet.

    A cette époque, Jean Jaurès avait été invité par des socialistes francs-maçons à participer à une conférence donnée au bénéfice du journal L'Humanité fondé deux ans plus tôt. Il s'agissait alors de collecter des fonds pour assurer la pérennité du quotidien socialiste. Il s'agissait aussi d'organiser des campagnes d'abonnement. Quoi de mieux qu'inviter Jaurès en personne pour attirer de nouveaux lecteurs ? Eh bien ce mélange des genres a déplu à l'aile dure de la SFIO. Ainsi, la fédération socialiste de l'Hérault a demandé à Jaurès de n'y point participer et de conserver, au contraire, une stricte neutralité. Elle écrit :

    "Demain, les candidats maçons radicaux, ayant en face d'eux des candidats socialistes non maçons, se serviront de cette circonstance pour entretenir l'équivoque dont le Parti fait tous les frais. Les maçons radicaux ne manqueront pas de dire que Jaurès est avec la maçonnerie contre les socialistes qui la combattent (...) Etant donné les deux courants nettement marqués qui se sont manifestés au congrès national de Limoges sur la question de la franc-maçonnerie, Jaurès doit tenir compte de sa situation dans le Parti et ne pas paraître être avec une majorité contre une minorité, même pour aider L'Humanité. Il y a assez d'hommes de talent parmi les socialistes francs-maçons pour que la conférence puisse avoir lieu sans Jaurès et atteindre néanmoins les résultats financiers escomptés."

    Jean Jaurès a répondu à cette interpellation dans les colonnes du quotidien socialiste le 23 novembre 1906 :

    "Le congrès de Limoges, en passant à l'ordre du jour sur la question de la franc-maçonnerie, a laissé pleine liberté à tous les militants. J'use de cette liberté comme il me convient et c'est avec joie que je réponds à l'appel de socialistes excellents qui ont cherché un moyen de soutenir un organe dont nous voulons faire l'organe de la classe ouvrière et du Parti. Je ne suis pas franc-maçon, mais j'estime que le développement de la pensée libre, et vraiment libre, sans aucun esprit d'intolérance et de secte, peut servir puissamment le socialisme."

    Pour Jaurès, il n'y a donc clairement aucune incompatibilité.

    1) La question de la double appartenance a été tranchée par le Parti réuni en congrès. Les fédérations n'ont donc pas compétence pour voter, après coup, des blâmes ou exprimer publiquement des regrets sur l'attitude des uns et des autres. Elles n'ont pas à se comporter en censeurs. Si chacun est libre de se déterminer, cette liberté doit également profiter à quiconque au sein du Parti, qu'il soit simple militant ou responsable local ou national. Elle n'est absolument pas incompatible avec la discipline partisane.

    2) Si Jaurès a répondu favorablement aux sollicitations de socialistes maçons, c'est précisément parce qu'ils étaient avant tout socialistes et désireux d'aider au développement du journal L'Humanité. Jaurès n'a jamais voulu céder à cette paranoïa identitaire qui consiste à prêter aux uns et aux autres des stratégies cachées sous prétexte qu'ils ont, à côté de leur engagements partisan, un engagement associatif d'une autre nature. L'efficacité politique implique du pragmatisme, du bon sens et de l'unité. Les exclusives, d'où qu'elles viennent, ne peuvent que nuire à l'action politique de la SFIO.

    3) Il y a des socialistes maçons et des socialistes non maçons comme il y a des radicaux maçons et des radicaux non maçons. On ne peut donc pas réduire la maçonnerie au radicalisme même si la première a souvent accompagné le second. Jaurès précise qu'il n'est pas franc-maçon afin de mettre un terme aux soupçons de connivence dont il fait l'objet, mais en même temps, il ne veut pas que cette précision soit perçue par les socialistes maçons comme une marque de défiance. C'est la raison pour laquelle il ne se gêne pas pour reconnaître publiquement l'apport philosophique de l'Ordre maçonnique qui exprime, selon lui, la pensée libre et qui, à ce titre, sert le mouvement socialiste.

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    Jean Jaurès n'est jamais revenu sur sa position. Pourquoi ? La raison est simple. Son attachement viscéral à la démocratie et à la liberté de conscience lui interdisent de formuler des anathèmes péremptoires, à chercher des boucs-émissaires sensés expliquer les difficultés du temps présent. Il ne conçoit pas le socialisme, mouvement d'émancipation humaine, sans la liberté. Chacun doit donc pouvoir s'épanouir selon ses goûts et sa philosophie. Jaurès veut ancrer le socialisme dans les institutions démocratiques quand d'autres cherchent à l'en extirper ou à dénaturer son sens profond.

  • Socialisme et franc-maçonnerie (2)

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    "Pour bien comprendre l'attitude des socialistes italiens vis-à-vis de la franc-maçonnerie, il faut tenir compte que les francs-maçons ont été bien souvent, en Italie, les défenseurs acharnés du Trône, qu'ils ont défendu de toutes leurs forces l'expédition en Tripolitaine et qu'ils essayèrent d'étouffer la protestation que les socialistes avaient organisée contre la visite du tsar en Italie."

    Pour Fabra Ribas, ce vote obéit à des considérations de politique intérieure. Si son analyse n'est pas fondamentalement inexacte, elle reste laconique. Elle doit donc être fortement nuancée.

    1) Le nombre de francs-maçons italiens ayant leur carte du Parti socialiste est relativement modeste. Dans son numéro de juin-août 1913 (p.81) la revue maçonnique italienne Acacia estime qu'il n'excède pas 2000 militants. Il faut rappeler à cet égard que le PSI avoisine, en 1914, les 30 000 membres sans qu'on puisse toutefois donner un nombre précis. Les socialistes maçons représenteraient donc un peu moins de 7% des militants du PSI et 11% des membres du Grand Orient d'Italie (G∴O∴I∴), l'obédience maçonnique nationale. C'est donc une "minorité" au sein du PSI qui n'a pas les capacités d'influencer sa ligne politique pour des raisons structurelles : a) cette minorité n'a pas conscience d'elle-même ; b) elle ne s'incarne pas dans une organisation ou une association ; c) le G∴O∴I∴ ne s'est jamais risqué à lui donner de consignes expresses ; d) sa faiblesse s'est confirmée à Ancône. Le fantasme du complot fait croire aux adversaires de la maçonnerie à une sorte de conjuration souterraine, extrêmement bien organisée et efficace, alors que la réalité est infiniment plus triviale. Il y a des individus qui ont en partage le fait d'avoir un double engagement qu'ils jugent complémentaires : un engagement politique au sein du PSI et un engagement philosophique dans la maçonnerie. D'autres socialistes s'investissent dans d'autres causes : la cause féministe, la cause crématiste, la libre pensée, etc.

    Goi-Logo.png2) En franc-maçonnerie, chacun demeure libre de ses opinions politiques. Il n'y a pas de mots d'ordre même si les Obédiences peuvent exprimer un attachement à des valeurs et même si, pendant plusieurs années, elles ont voulu être à la pointe de la réflexion sur la société. Dès que les partis politiques se sont créés et structurés en Italie, dès que l'unité du pays n'a plus été remise en cause, le G∴O∴I∴ s'est davantage concentré sur des activités philosophiques et spécifiquement maçonniques. On observe d'ailleurs le même phénomène avec le Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴) et la Grande Loge de France (G∴L∴D∴F∴). Les loges sont donc des creusets où fraternisent des hommes d'horizons politiques, culturels, sociaux et philosophiques différents. En Italie, on trouve dans les loges en 1913, toujours selon la revue Acacia, environ 28% de monarchistes constitutionnels, 23 % de radicaux, 15% de républicains, 11% de socialistes (révolutionnaires et réformistes compris) et grosso modo 23% de francs-maçons qui ne se reconnaissent dans aucun parti politique. Les monarchistes (constitutionnels et radicaux) sont certes majoritaires (51%), mais ils sont loin d'être ultra-dominants.

    3) On ne peut donc pas déduire une action concertée, consciente et surtout permanente des francs-maçons sur la politique italienne. Il y a certes des francs-maçons italiens politiquement engagés mais toujours à titre personnel. L'exemple de la guerre en Libye le démontre. Si les socialistes italiens accusent les francs-maçons du G∴O∴I∴ d'avoir défendu la guerre en Tripolitaine (région historique de la Libye qui fut sous domination turque jusqu'en 1912), il ne faut pas oublier non plus que les nationalistes italiens accusent les francs-maçons du G∴O∴I∴ de comploter au contraire contre les intérêts de la nation. Les nationalistes leur reprochent d'avoir soutenu, dans le passé, le mouvement Jeunes Turcs. Par conséquent, on le voit, pour les socialistes italiens, les francs-maçons sont des agents de la bourgeoisie, des monarchistes, des ennemis du pacifisme, de l'internationalisme et des turcophobes en raison de l'expédition libyenne ; pour les nationalistes italiens, les francs-maçons appartiennent au contraire à une institution aux ramifications internationales qui est donc, par nature, antipatriotique, antimonarchiste, antireligieuse et turcophile. La franc-maçonnerie est prise en tenaille entre l'extrême gauche et l'extrême droite.

    - A suivre : socialisme et franc-maçonnerie (3) -

  • Socialisme et franc-maçonnerie (1)

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    Le 14e congrès du Parti socialiste italien (PSI), réuni à Ancône les 26, 27 et 28 avril 1914, a voté à une très forte majorité un ordre du jour déclarant qu'il y a incompatibilité pour ses membres à appartenir à la fois à la franc-maçonnerie et au PSI. Le congrès invite les sections à expulser leurs membres qui, à l'avenir, ne respecteront pas cette règle.

    Ce vote a mis un terme à neuf années de débats passionnés au sein du PSI. Déjà par deux fois, aux congrès de Bologne en 1904 et de Milan en octobre 1910, la question de la double appartenance PSI/franc-maçonnerie avait été posée aux militants socialistes sans pouvoir être tranchée faute de quorum.

    En janvier 1910, la mort d'Andrea Costa, considéré comme l'un des fondateurs du mouvement socialiste italien et franc-maçon notoire, avait donc relancé le débat sur le sujet et engendré une guerre des tendances au sein de l'appareil.

    En avril 1914 donc, le quorum ayant été atteint, la question a pu être enfin tranchée. De manière plus profonde, cette décision consacre donc la victoire interne des socialistes révolutionnaires sur les socialistes réformistes.

    Lors du congrès, adversaires et partisans de la double appartenance se sont affrontés à la tribune et ont rivalisé de formules oratoires pour convaincre l'auditoire du bien-fondé de leurs arguments.

    La première tendance, celle des adversaires de la franc-maçonnerie, est représentée par Giovanni Zibordi et Benito Mussolini. Le second, en particulier, jouit d'un prestige de plus en plus grand auprès des militants socialistes. Non seulement Mussolini est jeune, mais il est aussi le responsable de la puissante section socialiste de Forli et, surtout, il dirige le quotidien socialiste L'Avanti ! qui donne un peu le ton au sein du PSI. Diriger un journal, c'est en effet un moyen indispensable pour faire de la politique et relayer ses idées (Jaurès, en France, l'a très bien compris).

    Zibordi et Mussolini ont tous deux défendu un purisme idéologique qui exclut toute compromission, directe ou indirecte, avec l'Ordre maçonnique.

    Lors du congrès d'Ancône, Giovanni Zibordi a déclaré (cf. L'Humanité, 6 mai 1914):

    "Nous combattons la franc-maçonnerie non pas pour son origine philosophique plus ou moins lointaine, mais pour son rôle actuel qui est pernicieux pour l'éducation socialiste."

    Que veut-il dire par "éducation socialiste" ? Une chose très simple. L'éducation socialiste désigne la lutte des classes qui doit aboutir à la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie et à l'instauration du socialisme, c'est-à-dire d'une société plus juste et égalitaire. Le problème, ce n'est donc pas la nature philosophique de la franc-maçonnerie, mais c'est la méthodologie maçonnique qui postule une sorte de fraternité universelle censée gommer les différences sociales et instaurer, au sein des loges, une promiscuité regrettable entre le prolétaire et le bourgeois. L'action pernicieuse de la franc-maçonnerie sur l'éducation socialiste consiste à éloigner le prolétaire des nécessaires luttes sociales et à entretenir la confusion dans l'esprit des masses.

    Mussolini ne dit pas autre chose mais de manière encore plus brutale, ironique et définitive (cf. L'Humanité, 6 mai 1914) :

    "On a voulu établir une affinité philosophique entre le socialisme et la franc-maçonnerie. Je nie que cette affinité existe à moins que l'on ne cherche aussi à établir des affinités entre le socialisme et Confucius, et le Christ, s'il a existé, et avec les Chinois d'il y a quatre mille ans. Tout le monde a eu une affinité quelconque avec l'idée socialiste. Il peut être vrai que la maçonnerie tend vers l'humanitarisme, mais il est déjà temps de réagir l'excès d'humanitarisme qui est en train de s'infiltrer dans le Parti. On a parlé aussi de l'oeuvre anticléricale de la franc-maçonnerie. De deux choses l'une : ou l'anticléricalisme maçonnique est le même que l'anticléricalisme socialiste, et alors il fait double emploi avec le nôtre, ou il n'est pas le même et alors il ne peut pas nous intéresser."

    Selon Mussolini, la Franc-Maçonnerie est un obstacle au renouvellement du socialisme autour d'une ligne révolutionnaire et anticapitaliste. A son avis, la Franc-maçonnerie exerce trop de pressions « bourgeoises » au sein du Parti Socialiste, notamment à travers la promotion des « Blocchi popolari » (coalition des partis de gauche en faveur d'une politique fortement anticléricale). L'autonomie du Parti socialiste exige donc une rupture et une purge de tous ses éléments potentiellement subversifs, c'est-à-dire de tous les francs-maçons qui, dans l'appareil socialiste, sont les agents rampants de la bourgeoisie.

    La seconde tendance qui, elle, est favorable à la double appartenance est principalement représentée par Orazio Raimondo et Giovanni Lerda. Le premier est avocat et député de Sanremo. Le deuxième est éditeur et militant socialiste de la première heure. Tous deux sont francs-maçons actifs au sein du Grand Orient d'Italie (GOI). Raimondo est membre de la loge Giuseppe Mazzini à Sanremo, Lerda de la Loge Dante Alighieri à Turin.

    Raimondo et Lerda, tout au long du congrès d'Ancône, ont parfaitement bien compris les intentions de Zibordi et Mussolini. A travers la question maçonnique, il s'agit pour Zibordi et Mussolini de provoquer la rupture avec les socialistes réformistes et de radicaliser la doctrine du PSI. Pour Raimondo et Lerda, la question de la franc-maçonnerie est donc un prétexte pour prendre le contrôle de la formation politique. Ils ne se privent pas de rappeler que si un socialiste peut appartenir à des organisations dont les buts ne sont pas contraires à ceux du PSI (associations pacifistes, de libre pensée, etc.), il doit pouvoir également appartenir à la franc-maçonnerie si tel est son choix.

    Lucidement, Orazio Raimondo s'exclame à la tribune du congrès (cf. L'Humanité, 6 mai 1914) :

    "Je demande à ceux qui nous reprochent d'être maçons, de dire clairement leur pensée. J'ai l'impression que ce débat est une sorte de message préliminaire à notre expulsion du Parti. En tout cas, nous déclarerons devant les sections desquelles nous relevons, notre qualité de maçons, en les laissant en liberté d'appliquer les décisions du congrès."

    Or justement, le congrès n'a donné aucune marge de manoeuvre aux sections. C'est donc le départ exigé de tous les socialistes maçons qui veulent demeurer maçons. Ce qui est le cas d'Orazio Raimondo et de Giovanni Lerda qui, tous deux, sentent confusément qu'il vient de se produire quelque chose d'inquiétant à Ancône. Ce Benito Mussolini, grand vainqueur du congrès et figure montante du Parti, qui est-il vraiment ? Que veut-il ? Raimondo et Lerda le trouvent un peu trop exalté et sûr de lui. Ils ont bien vu que Mussolini a un sens grandiose de sa personne, ce qui le rend, de façon générale, peu réceptif au dialogue et à la nuance. Ils ont bien perçu la brutalité et la violence de son verbe qui a hypnotisé les congressistes. Raimondo et Lerda ont senti chez ce Mussolini une approche autoritaire de l'action politique, a priori peu compatible avec la démocratie et l'idéal socialiste. Mais il est désormais trop tard. Les jeux sont faits. En déchirant sa carte du PSI, Orazio Raimondo, conscient de son échec, a d'ailleurs dit avec amertume :

    "Je ne veux pas. Je suis ce que je suis (Io non scelgo, rimango quello che sono)."

    En effet, comment rester libre en niant sa propre identité ? Si on ne veut pas se soumettre, il faut alors se démettre. Il n'y a pas d'alternative.

    - A suivre. Socialisme et franc-maçonnerie (2) -

  • L'ironie du symbole

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    corse.jpg

    Utiliser les symboles peut s'avérer périlleux. C'est par exemple le cas ici lors de la manifestation xénophobe et raciste d'Ajaccio. Le drapeau corse a été brandi dans une volonté de rejeter l'étranger et le Français d'origine étrangère.

    La tête de saint Maur contre le Sarrasin... C'en est presque comique...

    Il faut rappeler que saint Maur ou saint Maurice était un saint originaire d’Égypte. L'iconographie et la statuaire chrétiennes le représentent souvent sous les traits d'un noir.

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    Bref un drapeau avec une tête de nord-africain pour défier l'arabe... Tout ceci me fait songer à cette citation de Jean-Marie Adiaffi, cinéaste et poète ivoirien (1941-1999) :

    "Un peuple qui ne sait plus interpréter ses propres signes, ses propres mythes, ses propres symboles, devient étranger à lui-même, perd foi en son destin."

  • Alexandre le malheureux

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    chevalier.jpgJe voudrais revenir sur le très beau portrait que Denis Lefebvre a dressé du F∴ Alexandre Chevalier, ancien G∴M∴ du G∴O∴D∴F∴ de septembre 1965 à septembre 1966. Je ne vais volontairement pas entrer dans les détails de cette étude remarquable que vous pourrez lire en intégralité en vous procurant le dernier numéro des Chroniques d’Histoire Maçonnique. Mais je souhaiterais en dire cependant quelques mots, dans la mesure où je crois qu’on peut y trouver les origines de ce que nous vivons au sein du G∴O∴D∴F∴.

    Et que vivons-nous ? Depuis une quarantaine d’années, nous vivons sur l’idée que notre obédience doit être nécessairement et résolument engagée dans le monde profane. Nous constatons que l'exécutif a pris l'habitude de s’exprimer régulièrement et publiquement au nom de ses membres. Parfois – mais c’est très rare - cette expression publique se fait à bon escient, soit parce que le sujet est grave, soit parce que l’urgence commande un positionnement. Mais le plus souvent, cette expression publique est intempestive et inutilement clivante. Et surtout elle ne reflète absolument pas la diversité des opinions au sein des LL∴ de l’Obédience.

    Je prendrai un seul exemple en guise d’illustration. Le 8 octobre dernier, le Conseil de l’Ordre du G∴O∴D∴F∴ a publié un communiqué hostile à la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires perçue comme une atteinte intolérable à l’indivisibilité de la République et à l’unité des Français. Mais dans le même temps, vous avez de nombreuses loges du G∴O∴D∴F∴ qui organisent plus ou moins régulièrement des tenues dans des dialectes régionaux. La mienne, par exemple, apprécie de travailler de temps en temps en occitan. Je connais par ailleurs d’excellents FF∴ qui ont à cœur de défendre et de promouvoir la culture et la langue occitanes. Certains d'entre eux ne sont peut-être pas hostiles à la charte européenne contrairement à ce que le communiqué du G∴O∴D∴F∴ pourrait laisser penser. Ce sont pourtant d'excellents républicains. J'ai pu constater, par exemple et à mon grand étonnement, que le conservateur du musée de la franc-maçonnerie parlait remarquablement le patois des Cévennes. Faut-il y voir une marque de défiance à l’égard de l’indivisibilité de la République ? Non bien sûr !

    Si on veut donc qu’une parole publique ait un tant soit peu de valeur, il n’y a pas trente-six solutions : il faut qu’elle demeure rare, exceptionnelle, réfléchie et mesurée. Sinon elle se banalise et cristallise inutilement les oppositions. Elle devient une simple réaction, un gazouillis, un bruit de fond. On finit par ne plus y prêter attention.

    C’est bien parce qu’il pressentait de telles dérives et qu'il redoutait des risques d’instrumentalisation politique de l’Obédience que le F∴ Alexandre Chevalier a été combattu dans les années soixante lorsqu'il a assumé la grande maîtrise et la présidence du Conseil de l'Ordre. Denis Lefebvre écrit (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p. 81) :

    "Dans son message aux Frères du Grand Orient, en septembre 1965, le nouveau Grand Maître ne cache rien de son constat et des ambitions qu'il fixe à l'obédience :

    "Vous voilà revenus dans vos Orients respectifs. Les travaux du Convent 1965 son terminés, des tâches nouvelles vous attendent.

    Vous avez librement débattu des problèmes intéressant l'Ordre et aussi les sociétés humaines. Votre volonté catégorique d'effacer  définitivement certaines taches sera respectée, croyez-moi. Mais je sais aussi que vous voulez que nous tournions définitivement la page sur les séquelles des méthodes que nous avons utilisées jusqu'à ce jour dans l'Ordre.

    La Maçonnerie se fonde sur l'avenir et non sur un passé politique usé. Elle n'est pas un tremplin pour un électoralisme poussiéreux. Elle est une école de réflexion déterminant une certaine qualité des relations humaines."

    Le message est clair : la politique politicienne doit être bannie des temples, même si l'obédience doit être politique, mais au sens plein du terme."

    Pour Chevalier, la Maçonnerie devait demeurer un centre d'union où les opinions les plus diverses pouvaient librement s'exprimer. Elle ne devait pas être, selon ses propres mots, "une succursale de partis, de groupement, ou un conglomérat de clans." (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.90)

    Quand on se rappelle de certains événements récents, notamment de ceux qui ont eu lieu dans l'entre deux tours des dernières élections régionales, on se rend compte à quel point le F∴ Alexandre Chevalier avait vu juste, lui qui, pourtant, avait engagé le G∴O∴D∴F∴ dans des réflexions sociétales poussées, notamment sur la jeunesse et le planning familial.

    En 1966, le G∴M∴ Chevalier écrivait (Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°76, p.87) :

    "Le Grand Orient n'est pas un parti politique, mais une société initiatique, c'est-à-dire faite pour l'homme. Autrement dit, elle développe l'esprit critique, contribue aux améliorations de la dignité de l'homme en exaltant sa personnalité et sa culture."

    Denis Lefebvre montre dans son étude que Chevalier, déjà diminué par la maladie (il mourra en 1969), a été ensuite victime de manoeuvres d'appareil ayant abouti à son lâchage par le Conseil de l'Ordre devant le Convent 1966 (un fait sans précédent selon l'auteur). Chevalier a donc été désavoué par l'exécutif obédientiel qu'il présidait. Alexandre Chevalier a été attaqué par ceux qui voulaient que le G∴O∴D∴F∴ s'engage résolument et de façon visible dans la Cité au risque de se retrouver inféodé à des pensées, des doctrines et des stratégies politiques particulières. Les conditions de l'éviction du F∴ Alexandre Chevalier ont été si expéditives et choquantes que même le F∴ Fred Zeller, pourtant connu pour ses opinions politiques tranchées (il fut le secrétaire particulier de Léon Trotsky), a éprouvé le besoin de rendre justice et hommage au F∴ Alexandre Chevalier dans son autobiographie publiée en 1976 (Fred Zeller, Trois points c'est tout, Robert Laffont).

    En conclusion, la très belle étude de Denis Lefebvre montre à quel point l'Histoire peut éclairer notre présent. Elle remet à l'honneur une grande figure du G∴O∴D∴F∴ injustement oubliée.

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    C'est la fin de l'année, je vais donc faire une petite pause. Je vous souhaite d'excellentes fêtes et vous donne rendez-vous l'année prochaine. Prenez soin de vous et de vos proches.