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  • Ali Margarot ou la crainte du déshonneur

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    Laïcité, France, Nîmes, Gard, Ali Margarot, GODF, République, église catholique, église réformée, La fête qu'Ali Margarot avait organisée pour sa famille et ses amis, le 19 avril 1885, s'était pourtant bien déroulée. Le Maire de Nîmes avait fait venir autour de lui celles et ceux qu'il appréciait. Dans le jardin de sa propriété, il se promenait entre les groupes d'invités. Margarot avait eu un mot gentil pour chacun, charmeur et brillant comme à l'accoutumée. Lorsqu'un des invités le prenait par le bras pour commenter l'actualité, lui présenter une doléance ou exprimer une opinion sur la situation politique locale, Margarot prenait le temps de l'écouter et de lui répondre. Aucune des personnes présentes ce jour là n'aurait pu anticiper le drame. Dans la nuit du 19 au 20 avril 1885, Ali Margarot se tira une balle dans la tête. Le premier maire républicain de Nîmes avait donc choisi brutalement de tirer sa révérence à la stupéfaction de tous. Il avait quarante-six ans.

    Ali Jacques Etienne Auguste Margarot est né à Nîmes le 28 juillet 1838 de l'union d'Auguste Jean Margarot (1808-1874), un banquier négociant fortuné, et d'Elisabeth Elisa Pauc (1808-1885). Il avait une soeur de trois ans sa cadette : Valentine. Le prénom Ali peut surprendre dans ce milieu protestant. Il s'agit peut-être d'une contraction d'Alibert, d'Albert ou d'Alfred ou éventuellement d'une erreur d'état civil. Elie est peut-être devenu Ali suite à l'indélicatesse ou l'incompréhension d'un officier d'état civil. 

    Ali Margarot vécut à Nîmes toute sa jeunesse. Vers 1857, le jeune Margarot quitta Nîmes pour aller faire ses études de droit à Paris. Là bas, il se lia d'amitié avec Léon Gambetta (1838-1882) avec lequel il fréquenta les milieux républicains de la capitale alors que nous étions - il faut le rappeler - sous le second Empire. Son diplôme de droit en poche, Ali Margarot est revenu à Nîmes, au quai de la fontaine, pour travailler avec son père et reprendre la banque familiale. Il s'inscrivit aussi au barreau de Nîmes.

    laïcité,france,nîmes,gard,ali margarot,godf,république,église catholique,église réformée,frédéric desmons,edmond about,léon gambettaAli Margarot rejoignit les opposants à Napoléon III. Il avait une parole vive, une tête aristocratique et fine, une instruction complète, une intelligence rare et une sorte de séduction innée qui l'avaient immédiatement rendu populaire chez les républicains gardois.

    C'est probablement dans les années 1860 qu'Ali Margarot se fit recevoir franc-maçon au sein de la loge L'Echo du Grand Orient à l'orient de Nîmes où il fréquenta peut-être le pasteur Frédéric Desmons (1832-1910) qui y fut initié le 8 mars 1861. En réalité, on ne connaît pas la date de l'initiation d'Ali Margarot car la liasse et les tableaux de la loge nîmoise pour la période 1857-1900 ont été enlevés du fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale de France par les nazis (cf. Daniel Ligou, Frédéric Desmons et la Franc-Maçonnerie sous la Troisième République, éd. Gédalge, Paris, 1966, p. 57). Il est probable que Margarot avait trouvé en loge les relais nécessaires à son action politique au service de la cause républicaine bien que L'Echo du Grand Orient (fondé en 1857) fût à l'origine bonapartiste comme d'ailleurs la plupart des ateliers maçonniques du Grand Orient sous la période autoritaire du second Empire.

    Ali Margarot versa totalement et passionnément dans la politique après la chute du second Empire. A Nîmes, à partir de 1871, il devint le principal opposant à Adolphe Blanchard, le maire royaliste. Il ne ménagea alors ni son argent ni sa peine pour arriver à établir définitivement à Nîmes l'influence républicaine. Il finança un journal de combat, Le Gard républicain qui devint ensuite L'Union Républicaine du Midi. Il institua des bibliothèques, des cours populaires et des réunions ouvrières. Lorsque la République fut définitivement hors de danger, Margarot put enfin compter sur l'appui résolu du gouvernement et de la préfecture du Gard. Le royaliste Blanchard fut ainsi contraint de démissionner en 1880 pour avoir refusé de fêter le 14 juillet devenu officiellement fête nationale cette année là. Ali Margarot fut nommé maire par décret le 5 novembre 1880 sous l'étiquette républicaine. Il fut aussi le premier maire élu par le conseil municipal de Nîmes en 1882. 

    laïcité,france,nîmes,gard,ali margarot,godf,république,église catholique,église réformée,frédéric desmonsA la tête de la municipalité, Ali Margarot soutint des projets urbanistiques d'aménagement du centre ville. Laïque convaincu, il fit appliquer sans faiblir la loi Ferry sur l'enseignement laïque, gratuit et obligatoire. Il soutint le projet de création du muséum d'histoire naturelle de la ville sur le boulevard des Calquières devenu boulevard Amiral Courbet (ce muséum a été inauguré en 1895). Républicain intransigeant, il combattit le régionalisme des félibres, souvent catholiques et royalistes. Inutile de préciser que la politique nîmoise était extrêmement clivée à l'époque. Les haines étaient tenaces et s'exprimaient parfois sous des formes inattendues et comiques. Un contributeur de la revue de poésie, La Muse française, raconte ainsi cette anecdote (cf. « Lettres d'un provincial. Pompes funèbres », La Muse française, juillet 1929, p. 494 et suivantes) :

    « Un de mes amis, qui habitait Nîmes et qui n'approuvait point la manière d'administrer du maire que cette ville avait alors et qui s'appelait Ali Margarot, avait un chien et une chienne qu'il nomma, le chien Margarot et la chienne Ali. Dans une ville comme Nîmes tout se sait, surtout les choses que l'on crie dans la rue. On finit donc par savoir à la mairie de quels noms mon ami avait appelé ses chiens. On s'en divertit peut-être, mais, officiellement, il fallut s'en indigner et faire cesser un tel scandale. Mon ami fut mandé au cabinet de Monsieur le Commissaire central qui lui exprima son étonnement, son mécontentement et lui fit commandement de changer, sans délai, les noms sacrilèges. Sans se demander si Monsieur le Commissaire avait le droit d'exiger un tel changement, mon ami promit de le faire. Il tint sa promesse en appelant désormais son chien Ali et sa chienne Margarot. »

    En 1885, Ali Margarot était alors au sommet de sa carrière. Il siégeait au conseil de l'Ordre du Grand Orient de France en compagnie de Frédéric Desmons et Charles Cousin. Sans doute aurait-il joué un rôle plus important au niveau national s'il n'était pas mort prématurément. Les circonstances en ont décidé autrement. En effet, Ali Margarot avait un secret de plus en plus lourd à porter : la banque, dont il avait hérité de son père, avait fait de mauvais investissements. Margarot s'était rendu compte, mais tardivement, qu'il était difficile de mener de front une carrière professionnelle et une carrière politique. Margarot n'a pas su ou voulu choisir. Quand le maire de Nîmes comprit que la liquidation judiciaire de son établissement bancaire devenait inéluctable, il préféra alors se donner la mort plutôt que d'affronter le déshonneur de cette situation. Le 23 avril 1885, le docteur H.-M. Vincent, l'un de ses intimes, écrivit dans Le XIXème siècle, le quotidien anciennement dirigé par Edmond About :

    « [Nîmes] est, cette bonne ville, une ville unique, férocement divisée, avec, dans toutes les mémoires, le souvenir sanglant des vieilles guerres de religion. A Nîmes, il n'y a ni républicains, ni réactionnaires, mais des « protestants » et des « catholiques », et cet abîme creusé entre les habitants n'est pas seulement moral; des quartiers sont carlistes et des quartiers radicaux ; on dit d'un citoyen qu'il est « de l'enclos Rey » ou « de la Placette », suivant qu'il attend avec impatience la restauration des Bourbons ou qu'il marque un profond mépris pour la « légitimité » (...)

    Jeune, riche, aimable autant qu'on peut l'être, il sut, lui l'élégant, le lettré, vivre auprès du peuple, partager ses joies et ses tristesses, encourager les malheureux, soutenir les pauvres; avocat, il ne plaidait point, mais il travaillait à compléter son instruction, très vaste, et suivait assidûment les séances des loges maçonniques dont il faisait partie. Ainsi il contribuait à organiser la difficile victoire du parti républicain dans le Gard (...) 

    La mort de cet homme de bien a plongé dans le deuil la ville tout entière ; on n'aime pas à moitié, au pays d'Elysée Méraut, et je pourrais citer mille détails touchants de l'affection profonde dont les Nîmois l'entouraient. Des causes de cette mort, qui fut, hélas ! volontaire, je ne veux dire ici qu'un mot. M. Ali Margarot, banquier, avait mis sa bourse au service de la cause qu'il servait ; il était de ceux qui comprennent le dévouement à la manière antique, sans exceptions ni réserves, et il meurt pour n'avoir jamais su refuser un service. Quels que soient, devant cette tombe entr'ouverte, nos regrets et notre tristesse, nous ne saurions trouver, contre le vaillant qui nous a si brutalement quittés, une parole de blâme. »

    Le souvenir d'Ali Margarot s'est effacé avec le temps. La ville de Nîmes ne lui a même pas dédié la plus petite impasse.

  • Jean-Louis Reboul de Cavaléry, le frère fidèle

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    Je suis tombé par hasard sur un document d'autant plus touchant qu'il concerne directement ma chère Lozère. Il s'agit d'un courrier en date à Bautzen (Saxe) le 23 mai 1813. Il a été écrit par le lieutenant Reboul, aide de camp du Général de Brigade Antoine Gruyer. Je l'ai trouvée dans la revue Révolution française (cf. Révolution française, revue d'histoire moderne et contemporaine, 1905/1, tome 48, p. 170 et suivantes.). Il m'a d'autant plus interpellé que Reboul est présenté comme un membre de la loge du Temple de l'Amitié à l'orient de Mende. Or, je pensais que la Lozère n'avait connu qu'une seule loge en activités au début du dix-neuvième siècle, L'Ecole des Bonnes Moeurs à Mende. Il semblerait donc que ce ne soit pas le cas si je m'en réfère à ce courrier. Quant à savoir si Le Temple de l'Amitié et L'Ecole des Bonnes Moeurs ont coexisté au cours de la même période, c'est une autre histoire. Il faudrait consulter le fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale. Il semble toutefois plus vraisemblable que Le Temple de l'Amitié soit issu, partiellement ou en totalité, de L'Ecole des Bonnes Moeurs. En effet, Mende au début du dix neuvième siècle comptait moins de 6000 habitants (12000 aujourd'hui). Deux ateliers maçonniques pour le plus petit chef lieu de France serait donc pour le moins étonnant. Il serait en tout cas intéressant de le vérifier. Autre hypothèse tout à fait concevable : celle d'un changement de titre distinctif.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotJe n'ai pas eu de mal à en savoir davantage sur l'auteur de la lettre. Il s'agit de Jean-Louis Reboul de Cavaléry, né à Chanac (Lozère) le 20 juillet 1788, fils d'Antoine Louis Reboul, procureur, et de Marie Pierrete Cavallery. Il a épousé le 14 janvier 1817, à Paris, Cornélie Richebraque dont il a eu un garçon prénommé Timoléon (filiation bien établie) et, peut-être, une fille prénommée Marie Léontine. Je dis peut-être parce que j'ai trouvé aux archives de la mairie de Paris l'acte de décès d'une Marie Léontine Reboul de Cavaléry en date du 22 mai 1843. Le problème est que cet acte ne mentionne pas l'identité des parents. L'état civil parisien antérieur à 1860 a été en effet détruit lors des incendies de la Commune en mai 1871. Je pense cependant qu'il s'agit bien de la fille de notre homme pour au moins deux raisons : 1°) Reboul de Cavaléry n'est pas un nom commun : il résulte d'une décision judiciaire car Jean-Louis Reboul fit officiellement ajouter [de] Cavaléry, nom de sa mère, à son patronyme en vertu d'un jugement du tribunal civil de Marvejols (Lozère) rendu le 31 août 1830 (cf. la mention en marge de l'acte de naissance de J.-L. Reboul) ; 2°) Léontine était un prénom relativement rare mais très en vogue dans le département de la Lozère au dix-neuvième siècle (une de mes arrière-grands-mères s'appelait Léontine). Je présume également que Reboul a fait modifier son patronyme pour des raisons de convenances personnelles. Sous la Restauration, et plus particulièrement sous le règne autoritaire de Charles X, il était peut-être judicieux pour un militaire ambitieux de faire ajouter une (fausse) particule à son nom (soit dit en passant, lorsque le jugement du Tribunal de Marvejols a été rendu, Charles X avait abdiqué depuis pratiquement un mois et laissé la place au roi Louis-Philippe Ier).

    Bien que Jean-Louis Reboul de Cavaléry ait eu une carrière militaire exceptionnelle, le professeur Félix Buffière (1914-2004) ne semble pas y avoir fait référence dans sa très belle histoire du Gévaudan en deux tomes (cf. Félix Buffière, « Ce tant rude » Gévaudan, Société des Lettres, des Sciences et des Arts de la Lozère, Mende, 1985, passim). Soldat le 19 avril 1808, Reboul devient sous-lieutenant à la suite d'une action d'éclat le 11 janvier 1812. Il est promu lieutenant le 12 avril 1813 au 52ème régiment, 14ème division, 2ème brigade et aide de camp du général baron Gruyer (période de notre lettre). Il a fait l'essentiel des campagnes napoléoniennes (1808, 1809, 1810, 1811 et 1812 en Espagne, 1813 en Saxe; 1814 en France). Il a participé aux sièges de Roses, Gironne, Ostalric, Tarragonne, Murviedro, Sagonte et Valence. Il fut cité à l'ordre du jour pour sa belle conduite à la bataille de Sagonte, le 25 octobre 1811, où il fut blessé assez grièvement. En 1813, en Saxe, lors des combats de Seida, il chargea seul des tirailleurs ennemis. A la bataille de Dennevitz, il s'acquitta avec autant d'adresse que d'audace de plusieurs missions périlleuses qui lui furent confiés par le général Antoine Gruyer. A la tête de cent cinquante hommes, il s'empara de la ville de Dessan, après en avoir chassé les Suédois qui s'y étaient retranchés (cf. Pierre-François Tissot, Les fastes de la gloire ou les braves recommandés à la postérité, éd. Raymond et Ladvocat, Paris, 1818, p.147 et Charles-Théodore Beauvais, Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français de 1792 à 1815, éd. C.L.F. Panckoucke, Volume 26, Paris, 1822, p.159)Après la chute du premier Empire, il poursuivit sa carrière militaire. Il est décédé, semble-t-il à Paris, le 25 janvier 1834 à l'âge de 45 ans. Il avait atteint le grade de colonel et était officier de la Légion d'Honneur.

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    En revanche, je n'ai rien trouvé de particulier sur le destinataire, M. Pitot, qui était premier secrétaire du receveur général du département de la Lozère. Ce dernier s'appelait Hyacinte Borelli né le 6 septembre 1737 à Villefort en Lozère (cf. Pierre-François Pinaud, Les receveurs généraux des finances, 1790-1865, éd. Champion, Paris, 1990,  p.89). Dans le Journal de l'Empire du jeudi 1er avril 1813, on peut lire que le vieux receveur général de la Lozère (76 ans à l'époque) avait fait don du plus beau cheval de son écurie à la cavalerie de l'Empereur et que les receveurs particuliers et percepteurs du département avaient donné trois chevaux. La seule chose que l'on sait de Pitot est qu'il était franc-maçon, comme Reboul, et membre du Temple de L'Amitié à Mende. Il est probable qu'il s'agissait du vénérable.

    La lettre, que je joins à la présente note, est intéressante, d'une part parce que son auteur y annonce sa promotion et livre ses commentaires et jugements (certes convenables et convenus) sur la politique étrangère de l'Empereur ; d'autre part, parce qu'il y confie en filigrane son mal du pays et, de façon beaucoup plus explicite, sa déception de ne pas avoir reçu de lettres de Pitot et de ses frères Mendois.

    « Vous n'ignorez pas que je n'ai pas encore reçu de réponse de vous, quoique j'en sois à ma quatrième lettre que je vous adresse.

    Votre ingratitude envers un frère qui vous aime ne saurait le dégoûter de s'entretenir avec une loge qui n'est composée que de ses amis.

    Je ne puis croire que tous soient ingrats, et cela ne provient que de la négligence de l'un de vous. Peut-être un jour, quelque membre de l'atelier, honteux de sa conduite à mon égard, par un mouvement libre de son coeur, saisi de l'indignation envers à l'égard d'un de ses membres les plus zélés, finira par vous proposer l'effort de faire une réponse et me l'enverra.

    Ce bon frère, cet ami fidèle, sera le bien-aimé de mon coeur, et je n'oublierai jamais ce soin généreux.

    Vivez en paix, soyez heureux, ce sont les souhaits que fait votre tout dévoué frère. »

    Je ne sais pas si le frère Pitot a répondu aux attentes pressantes du frère Reboul de Cavaléry. J'aimerais le croire. A la décharge du destinataire, il faut quand même rappeler que la situation politique en Lozère était très tendue en 1813.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotEn effet, l'Empereur Napoléon jouait son va-tout sur la scène internationale. Pour ses campagnes militaires, il avait besoin de plus en plus de conscrits. Il en espérait quelque quatre-vingt mille supplémentaires. Or la Lozère n'en fournissait pas assez. C'est pourquoi Charles-Guillaume Gamot (1766-1820) fut nommé préfet du département le 12 mars 1813 pour tenter de combler un arriéré de plus de 700 conscrits. Il avait remplacé le préfet Joseph-Antoine Florens (1762-1842), qui était pourtant le protégé du lozérien Jean-Antoine Chaptal (1756-1836), célèbre chimiste et ancien ministre de l'intérieur de Napoléon, par ailleurs Grand Officier du Grand Orient de France. Gamot n'était pas n'importe qui non plus. C'était le beau frère du Maréchal d'Empire Michel Ney (1769-1815), également franc-maçon notoire. Homme de terrain, Gamot fit plusieurs tournées dans le département (Charles-Guillaume Gamot, Les tournées du préfet Gamot. La Lozère à la fin du Premier Empire, mémoire n°2, éd. CER, Mende, 1985, passim) mais il s'est heurté à la résistance des habitants. Ces derniers ont usé de tous les stratagèmes avec l'aide du clergé catholique pour éviter des départs sous les drapeaux (fausses dates de naissance, mariages, inscriptions au séminaire, désertions, etc.). C'est dire à quel point la situation locale pouvait aussi expliquer le silence de Pitot, probablement occupé à faire entrer difficilement les impôts directs et conscient d'assister à la débâcle du régime impérial.

    Quoi qu'il en soit, il est touchant de constater que l'entreprenant et courageux Reboul de Cavaléry était animé d'une foi maçonnique et d'une fraternité des plus ardentes. Je ne peux m'empêcher de déceler dans cette lettre les marques d'un homme éprouvé par la dureté des combats, le bruit assourdissant des canons et les cris d'horreur des hommes pris dans les mêlées sanglantes. Peut-être cherchait-il un sens aux batailles dont il était partie prenante ? Peut-être était-il en train de sombrer dans le désespoir en pensant à son Gévaudan natal et plus particulièrement à cette vallée verdoyante et tranquille du Lot qui l'avait vu naître ? Peut-être avait-il tout simplement peur de ne pas les retrouver et de mourir à vingt-quatre ans, loin des siens, en Saxe, dans cette région de Haute Lusace où dominent les paysages de landes et d'étangs ?

    LETTRE DU LIEUTENANT REBOUL DE CAVALERY
  • Edmond About et l'esprit de 89

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    about.jpgEdmond About (1828-1885) est tombé dans oubli depuis longtemps.
    Au dix-neuvième siècle, il était pourtant une personnalité très connue du monde des lettres et des arts. Ecrivain brillant, journaliste, critique d'art reconnu, membre de l'Académie française, About faisait partie des intellectuels qui comptaient à l'époque et dont les opinions étaient écoutées. About était également franc-maçon. Ce lorrain d'origine avait été initié le 7 mars 1862 au sein de la loge Saint-Jean de Jérusalem à l'orient de Nancy. Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (sous la direction de Daniel Ligou, PUF, 3ème édition, 1991), dit à son sujet :

    « En tant que journaliste, il soutint, dans les divers journaux auxquels il collaborait et notamment dans Le Siècle, les positions de la tendance « de gauche » de la Maçonnerie républicaine et notamment son hostilité aux « Hauts Grades » et à la Grande Maîtrise. »

    Ce que dit Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie est vrai, à ceci près toutefois qu'Edmond About avait une opinion suffisamment haute de lui-même pour représenter une tendance de la Maçonnerie à lui tout seul. En effet, About n'avait pas cinq ans de présence active en maçonnerie qu'il se permettait déjà de se moquer de la puérilité du rite ou encore de la vanité des hauts grades qu'il ne fréquentait pourtant pas. Il considérait que le symbolisme maçonnique avait fait son temps et que les loges devaient se consacrer à des discussions plus utiles. Edmond About était donc bien dans le ton de son époque. Dans les années 1860, la France étouffait sous le Second Empire. About voulait débarrasser la franc-maçonnerie des cordonniteux qui étaient aussi souvent les courtisans zélés d'un régime détesté.

    Si Edmond About était aussi critique à l'égard de la tradition maçonnique, c'est parce que cette dernière le dérangeait chaque fois qu'il critiquait l'antimaçonnisme virulent de l'Eglise Catholique romaine. En effet, comment pouvait-il s'en prendre à l'obscurantisme de l'Eglise, à ses pratiques surannées, alors qu'il appartenait lui-même à un ordre initiatique, comprenant ses propres rites, et qui faisait obligatoirement référence au Grand Architecte de l'Univers ? Comment pouvait-il se moquer des mitrés alors que la maçonnerie charriait elle aussi son clergé de hauts gradés, de cordonniteux, de grands élus de ceci et de chevaliers de cela ? Il y avait pour lui comme une sorte de contradiction qui le plaçait dans une situation inconfortable.

    Que peut-on en penser ?

    Je crois, pour ma part, qu'il est est vain de critiquer l'opinion d'About car elle porte tout simplement les marques de son temps. Elle est indissociable du contexte historique dans lequel elle prend place et l'on commettrait des contresens si on la jugeait avec notre regard d'homme du vingt et unième siècle. En revanche, il me paraît plus intéressant de montrer comment l'écrivain est parvenu à surmonter cette apparente contradiction. Voici ce qu'il écrit en 1866 alors que - je le rappelle - il n'a pas cinq ans de maçonnerie (Edmond About, Causeries, deuxième série, Hachette, Paris, 1866, p. 370) :

    « Qu'est-elle donc [la franc-maçonnerie] ? Une vaste association de bourgeois honnêtes, intelligents et tolérants, qui se rassemblent de temps à autre pour parler de ce qui les unit sans toucher à ce qui les divise. La loge maçonnique, très utile surtout dans les villes de province, est un petit conservatoire où quelques hommes d'opinions et de religions diverses, vont respirer en commun l'esprit de 89. On y perd beaucoup de temps, je l'avoue. Les vieux rites, parfaitement inutiles aujourd'hui, prennent une place qui pourrait être consacrée à des discussions utiles. Mais déduction faite des formes surannées et des symbolismes oiseux, il reste un fond sérieux et un enseignement sain. La seule agglomération de citoyens inégaux dans la société civile et qui deviennent égaux tout d'un coup ; le contact de ces juifs, de ces protestants et de ces catholiques qui s'appellent frères ; l'introduction d'un Russe ou d'un Anglais qui se sent et se dit notre concitoyen dès qu'il a franchi le seuil de la loge; la hauteur des discussions qui planent au-dessus de toute actualité religieuse ou politique, la modération qui s'impose d'elle-même à tous les orateurs, l'autorité quasi paternelle du président, la cordialité des rapports voilà ce qui rachète amplement les côtés enfantins du rite. »

    About entendait privilégier le fond sur la forme. Le fond, pour lui, c'était l'esprit de 1789 seul capable de rassembler une avant-garde d'hommes éclairés bien décidée à fraterniser au-delà des clivages politiques ou religieux. La forme, c'était le folklore du rite et du symbolisme. Dans ce passage, About faisait donc sienne la vision présentant la franc-maçonnerie comme étant à l'origine de la Révolution française. On sait que l'historiographie moderne a fait litière depuis longtemps de cette croyance popularisée au départ par les adversaires de la franc-maçonnerie, puis par les francs-maçons d'obédience républicaine. Pour l'écrivain, l'essence de la franc-maçonnerie se trouvait sous les formes encombrantes des cérémonies. Il s'agissait de la retrouver  (cf. Causeries, op.cit., p. 373) :

    « Cette réforme faite, il restera la loge, l'humble atelier maçonnique où les plus honnêtes gens de la ville iront fraterniser ensemble, échanger amicalement leurs idées et s'instruire les uns les autres. Voilà le fond de la maçonnerie, ce qu'il faut respecter, honorer et étendre, s'il est possible, sur toute la surface du monde (...) Les hommes les plus éclairés de chaque ville se rassemblent à jour fixe, et chacun d'eux, écartant les préoccupations de la théologie et de la politique, cherche à fonder solidement la morale sociale, étudie les meilleurs moyens de rendre l'homme meilleur et plus heureux. Chacun apporte sa théorie; on s'éclaire réciproquement, on discute à l'amiable, un auditoire attentif et bienveillant profite des leçons, soumet ses doutes, provoque les explications et fixe laborieusement ses idées sur le bien et sur le mal. La franc-maçonnerie ainsi comprise n'est pas une institution de luxe, croyez-moi, et sa tâche n'est pas une sinécure. Songez donc il s'agit de fonder une morale qui s'impose avec l'autorité la plus incontestable au genre humain tout entier. Etant donnés un protestant comme Lincoln, un israélite comme M. de Rothschild, un musulman comme Abd-el-Kader, un catholique comme vous et un athée comme Proudhon, rédiger une loi qui satisfasse tout le monde et ne blesse ni les opinions, ni la foi, ni les intérêts de personne c'est l'harmonie universelle à fonder ni plus ni moins. Voilà le but de la maçonnerie, et quoiqu'il soit placé un peu haut, un peu loin, il est assez digne d'ambition pour que les plus honnêtes gens chaussent leurs bottes et se mettent en route. Mais plus la route est longue et le but élevé, plus il importe de secouer tout bagage inutile. Or, j'ai indiqué discrètement tout le fatras qui surcharge la maçonnerie actuelle. »

    About exaltait en définitive l'esprit associatif dans lequel il percevait le noyau dur de l'esprit maçonnique. Pour About, l'originalité profonde de la maçonnerie spéculative résidait dans l'idée simple que les hommes sont faits pour se rencontrer et fraterniser. Ce qui n'était pas mal vu dans la mesure où cette approche rejoignait celle du pasteur Anderson et des pères fondateurs de la franc-maçonnerie.

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    Un souvenir à propos d'Edmond About. Celui d'une négociation difficile que Charles Cousin avait entreprise pour le compte de Maria Deraismes. Le 18 décembre 1876, la journaliste féministe, profane à l'époque, avait sollicité Charles Cousin pour qu'il l'aide à convaincre Edmond About de faire une conférence publique à Pontoise. 

    « Cher Monsieur,

    Je viens vous prier de me prêter votre appui pour pénétrer auprès de M. Ed. About, afin de lui arracher, je crois que ce sera dur, la promesse de faire une conférence à Pontoise. J'espère en votre haute influence. Vous, vous arriverez en ami largement autorisé ; moi, je m'avancerai timidement en suppliant — ictiz — un rameau à la main, comptant sur votre éloquence ; et il nous faudra tous deux enlever la place (...) »

    Cousin accepta d'intercéder auprès d'About. Il reçut de ce dernier la réponse suivante :

    « Mon cher ami, 

    Quand vous voudrez me présenter à Mademoiselle Maria Deraismes, vous me ferez grand honneur et grand plaisir. Je connais depuis longtemps cette noble fille de France ; tous ses amis, sans vous compter, sont les miens. Mais, au nom du ciel, jurez-moi qu'il ne sera pas question de conférence ! Je me suis déjà engagé, fort imprudemment, à pérorer le mois prochain dans je ne sais quel théâtre de la place du Châtelet, au bénéfice d'une école laïque, et je m'effraie à la seule idée de prendre deux ou trois jours de préparation indispensable sur les nécessités toujours pressantes de mon journal (...) »

    Maria Deraismes espérait donc arracher une conférence publique d'Edmond About dont ce dernier ne voulait pas. On ignore si la pétroleuse parvint à ses fins aux termes de cette rencontre tant désirée.

     

  • L'observatoire de la laïcité

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    2716407929.jpgIl a été institué auprès du Premier ministre un observatoire de la laïcité en vertu d'un décret en date du 25 mars 2007. La mission de l'observatoire de la laïcité est d'assister le gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité dans les services publics.

    La mission de l'observatoire de la laïcité prend quatre formes principales :

    1. Il réunit les données, produit et fait produire les analyses, études et recherches permettant d'éclairer les pouvoirs publics sur la laïcité.
    2. Il peut saisir le Premier ministre de toute demande tendant à la réalisation d'études ou de recherches dans le domaine de la laïcité.
    3. Il peut proposer au Premier ministre toute mesure qui lui paraît permettre une meilleure mise en oeuvre de ce principe, notamment pour assurer l'information des agents publics et des usagers des services publics.
    4. Il peut être consulté par le Premier ministre ou les ministres sur des projets de textes législatifs ou réglementaires.

    Outre son président, nommé par décret pour une durée de quatre ans, l'observatoire est composé:

    a) Du secrétaire général du ministère de l'intérieur :
    - du secrétaire général du ministère de la justice ;
    - du directeur général de l'administration et de la fonction publique ;
    - du directeur de l'hospitalisation et de l'organisation des soins ;
    - du directeur des affaires juridiques au ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche ;
    - du directeur des affaires politiques, administratives et financières du ministère de l'outre-mer ;
    - du conseiller pour les affaires religieuses au ministère des affaires étrangères ;

    b) De deux députés et de deux sénateurs désignés respectivement par le président de l'Assemblée nationale et le président du Sénat ;

    c) Et de dix personnalités désignées en raison de leur compétence et de leur expérience.

    En outre, il est important de souligner que l'observatoire de la laïcité n'est pas une autorité administrative indépendante. Il ne dispose donc pas de pouvoirs réglementaires et coercitifs propres lui permettant d'agir en toute indépendance au nom de l'Etat dans le domaine de la laïcité. Sa mission, qui s'exerce collégialement, est essentiellement de documenter, de conseiller et d'assister le gouvernement sur toutes les questions relatives à la laïcité.

    Ce rappel de la nature juridique de l'observatoire de la laïcité est important car il permet de relativiser grandement les reproches qui lui sont régulièrement adressés par une minorité d'ultras laïques toujours prompts à caricaturer son action. En effet, si l'observatoire de la laïcité est régulièrement consulté par le gouvernement, il faut insister sur le fait que ce dernier demeure parfaitement libre de ne pas se ranger à ses avis. L'observatoire réfléchit et conseille. Il n'impose jamais.

    C'est la raison pour laquelle il convient aussi de relativiser les divergences qui se sont exprimées en son sein. Sur l'ensemble de ces membres, seuls trois ont exprimé leur défiance à l'égard du travail de l'observatoire. Il s'agit des députés Françoise Laborde (PRG) et Jean Glavany (PS) et de Patrick Kessel issu de la société civile (et accessoirement ancien Grand Maître du Grand Orient). Je ne conteste pas à ce triumvirat le droit de défendre une position très minoritaire. En revanche, je m'interroge sur ce comportement qui consiste à vouloir arracher par la polémique publique et les prises de position catastrophistes, ce qui n'a pas été obtenu aux termes d'une discussion collégiale au sein de l'observatoire. 

    Cette attitude très franco-française est inquiétante. On la retrouve d'ailleurs dans le domaine politique, syndical et associatif. Les lieux de discussion, d'échange et de délibération sont de moins en moins respectés par celles et ceux qui n'y obtiennent pas satisfaction. Les désaccords sont alors étalés en place publique et livrés au jugement du tribunal de l'opinion publique. Cette façon expéditive de procéder affaiblit automatiquement les lieux de discussion, d'échange et de délibération et donc, plus généralement, le fonctionnement démocratique dans notre pays.

    La force de la caricature est telle aujourd'hui, qu'elle finit toujours par modeler la perception que l'on a des choses. L'observatoire de la laïcité est hélas victime aujourd'hui de la caricature. Il fait l'objet de critiques injustes alors que son travail, pourtant accessible en ligne, est d'une très grande qualité. De très nombreuses associations l'ont d'ailleurs salué parmi lesquelles la ligue de l'enseignement, la libre pensée et la ligue des droits de l'homme