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  • La lettre de Jules Prunelle

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    Le Grand Orient de France a diffusé une vidéo sur l'hommage rendu aux martyrs de la Commune. Celui-ci a eu lieu au cimetière du Père Lachaise devant le mur des fédérés le 1er mai dernier. Cette vidéo circule sur les plates-formes de streaming et les réseaux sociaux. Je voudrais à mon tour diffuser une lettre du Frère Jules Prunelle (1818-1904), ancien vénérable de la Loge parisienne Mutualité. Elle date du 30 avril 1871 et a été envoyée aux principaux organes de presse parisiens. Jules Prunelle n'était pas foncièrement hostile à la Commune qui était au départ, il faut le rappeler, un mouvement patriotique et communal, c'est-à-dire un mouvement visant à permettre aux parisiens d'élire librement un conseil municipal après la défaite de 1870. Mais il avait assisté à son inexorable radicalisation et il était maintenant soucieux que le bras de fer entre les insurgés et le gouvernement d'Adolphe Thiers ne remette pas en cause l'établissement de la République en France. Jules Prunelle était membre fondateur de l'Association des défenseurs de la République, constituée en décembre 1870, aux côtés notamment de Georges Clemenceau, maire du dix-huitième arrondissement.

    Citoyen lucide et attaché aux libertés publiques, Jules Prunelle était parfaitement conscient que le mouvement communard était une impasse politique. Il craignait les meneurs les plus extrêmes dont les idées révolutionnaires risquaient de nourrir le parti de la peur et de l'ordre. Prunelle était aussi de ceux qui pensaient que la rébellion parisienne face au pouvoir légitime de l'Assemblée nationale élue le 8 février 1871, allait inévitablement aboutir à un putsch de l'armée, à une réaction bonapartiste, voire à un retour des royalistes au pouvoir.

    Franc-Maçon averti, Prunelle avait bien vu que ces mêmes révolutionnaires avaient instrumentalisé politiquement la franc-maçonnerie parisienne. Il était à ses yeux totalement inconcevable que la franc-maçonnerie ne respecte pas le pouvoir légitime et devienne partie prenante d'une guerre civile.

    « Paris, 30 avril 1871.

    Monsieur,

    Je viens de lire dans le Journal officiel de la Commune le compte-rendu d'une manifestation de francs-maçons qui a eu lieu hier, sons le prétexte défaire de la conciliation entre Paris et Versailles, mais en réalité — c' est facile à voir — pour engager la franc-maçonnerie tout entière à prendre parti dans un horrible conflit qui, pour le malheur de tous, dure depuis trop longtemps déjà.

    Permettez-moi, monsieur, comme franc-maçon, de protester ici de toute mon énergie contre celte prétention. Il n'appartient ni à plusieurs de parler au nom de la franc-maçonnerie, de se substituer à elle et de dénaturer son esprit. La franc-maçonnerie est essentiellement démocratique, pacifique et libérale — il n'y a pas un seul initié qui ne le sache — son rôle dans la lutte actuelle était donc tout tracé : calmer les adversaires,pour arriver sincèrement à les réconcilier.

    Plusieurs des manifestants en ont jugé autrement, oubliant que, dans le camp de ceux qu'ils traitent d'ennemis, il se trouve grand nombre de francs-maçons ; ils ont, par leurs discours, jeté de l'huile sur le feu — et, usurpant un droit qui ne leur appartient pas, transformé nos bannières de paix en étendards de guerre civile — et voulu engager toute la maçonnerie dans un conflit monstrueux.

    Ne serait-il pas temps enfin qu'en franc-maçonnerie, comme en politique, on supprimât tout espace d'usurpation, en laissant à chacun son droit intact et la faculté, dès lors, d'exprimer sa volonté ? Ce serait là,probablement, la fin de toutes les luttes qui nous agitent si douloureusement.

    Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

    JULES PRUNELLE,

    ex-vénérable de la loge Mutualité. »

    Jules Prunelle savait que tout était perdu et que les jours du mouvement insurrectionnel étaient désormais comptés depuis que le gouvernement à Versailles avait invalidé les élections du conseil communal de Paris. Les éléments les plus modérés avaient alors préféré obéir aux injonctions du gouvernement et ils avaient démissionné du conseil, laissant Paris aux mains des plus extrémistes (Varlin, Vallès, Clément, etc.). Prunelle connaissait par coeur la capitale. Il voyait bien que les soldats de la Garde Nationale, mal attifés, mal nourris et plein de lassitude, n'avaient pas envie de se battre et encore moins de mourir pour des doctrinaires d'extrême gauche. Ce que ces soldats souhaitaient, comme tout le peuple de Paris d'ailleurs, c'était la fin des hostilités et, autant que faire se peut, la reprise d'une vie normale après la défaite du pays face à la Prusse.communards,commune de paris,jules prunelle,france

    Il faut se mettre dans la peau de Jules Prunelle qui avait pris connaissance de la manifestation maçonnique du 28 avril, comme il l'a écrit, en lisant le Journal Officiel de la Commune ! On peut comprendre qu'il se soit senti trompé, lui qui, comme beaucoup d'autres frères, croyaient à la mission conciliatrice des loges. Or, voici que ces dernières avaient été entraînées malgré elles dans le conflit par des frères, plus politiques que maçons, qui s'étaient rendus en délégation, étendards au vent, sur les murs d'enceinte de la capitale pour proclamer à la face du monde ce mensonge selon lequel l'Ordre maçonnique soutenait l'insurrection. Comment Jules Prunelle, petit maçon perdu au milieu de la foule, aurait-il pu se taire devant une telle forfaiture et une telle fuite en avant ? Comment aurait-il pu se taire, lui le républicain, l'ami de Clemenceau, alors qu'il sentait confusément que les jours de mai allaient être épouvantables et qu'une répression sanglante allait s'abattre sur Paris ?

    Je m'interroge. Comment se fait-il qu'en 2016 les obédiences maçonniques présentes au cimetière du Père Lachaise ne se souviennent pas aussi de ces frères républicains qui, tel Jules Prunelle, avaient été d'une extraordinaire clairvoyance au milieu de ces terribles événements ? Comment se fait-il qu'elles préfèrent célébrer aujourd'hui, de façon quelque peu caricaturale, le souvenir de ces doctrinaires qui ont fini par se faire dévorer par ce peuple qu'ils défendaient (il faut en effet se rappeler des derniers instants tragiques du pauvre Eugène Varlin, lynché et éborgné par la foule des prolétaires, avant d'être fusillé par la troupe sans jugement rue des Rosiers) ?

    communards,commune de paris,jules prunelle,franceAprès la lettre de Jules Prunelle, il me semble utile de reproduire celle que le frère Ernest Hamel (1826-1898), ancien Vénérable de la Loge L'Avenir, avait adressée à l'un de ses successeurs au premier maillet. Hamel était historien. Un biographe de Robespierre et un spécialiste de la Révolution française. Il fut un opposant républicain actif sous le second Empire et un proche du socialiste Louis Blanc. Ce n'était donc pas un mollasson. Mais lui aussi était d'une lucidité rare sur le devenir de la Commune et sur l'action entreprise par ces frères qui plantèrent des étendards de loge Porte Maillot.

    « Au Vénérable de la Loge l'Avenir Orient de Paris.

    Cher Vénérable,

    J'apprends avec tristesse que dans une réunion, à laquelle je n'ai pu assister, il a été décidé que la maçonnerie planterait son drapeau sur les remparts de Paris, et que dans le cas où il viendrait à être troué par une balle, elle se jetterait en corps dans la lutte.

    Cette réunion a, selon moi, dépassé son droit, en engageant de la sorte la franc-maçonnerie.

    Que, comme citoyen, chacun de ses membres adopte tel parti qu'il lui conviendra d'adopter, c'est son droit; mais, comme corporation, la franc-maçonnerie ne saurait, sans être infidèle à sa loi primordiale, quitter le terrain de la conciliation basée sur la reconnaissance de nos franchises municipales.

    C'est sous l'impression de cette idée conciliatrice qu'elle a envoyé deux délégations à Versailles, et l'adoption du rapport de ses derniers délégués impliquait virtuellement la continuation des tentatives d'apaisement et de concorde.

    Là était le véritable rôle de la franc-maçonnerie, qui ne doit pas oublier qu'elle a des adeptes dans les deux camps.

    Comme maçon et comme membre de la délégation nommée en vue d'une conciliation possible, je ne crois pas devoir la suivre dans la voie nouvelle où l'on semble l'engager, et j'ai la certitude de rester en cela le serviteur dévoué de la République démocratique, une et indivisible.

    ERNEST HAMEL, ex-vénérable de la loge l'Avenir. »

  • La régularité maçonnique : un ostracisme politique

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    régularité,grande bretagne,france,socialisme,franc-maçonnerie,conservatisme,république,monarchieJe me suis permis de poster la réaction suivante sur le blog Hiram.be, plus précisément sous un article consacré au numéro 48 de Franc-Maçonnerie Magazine :

    « Le débat sur la régularité maçonnique est politique.

    Il a fondamentalement pour explication un positionnement politique de la franc-maçonnerie britannique à l’égard de la franc-maçonnerie française. Il a été un prétexte pour dénoncer le GODF. et, au-delà de ce dernier, tout ce que la France pouvait représenter non seulement en termes d’instabilité politique (le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire, la Guerre de 1870, les événements de la Commune, la République) mais aussi de risques d’exportation de la révolution en dehors de ses frontières.

    J’en veux pour preuve un article de la revue The Freemason du 29 avril 1871 (p. 264) intitulé Freemasonry in France (Franc-maçonnerie en France). On peut y lire une condamnation sans appel de la Commune de Paris et de l’action de médiation entreprise par certains francs-maçons français ainsi qu’une condamnation du rite de Misraïm accusé d’avoir déployé ses activités sur le sol anglais grâce au soutien du G∴O∴D∴F∴. Un extrait mérite d’être cité car il est on ne peut plus clair :

    « Freemasons of England disavow most heartily the manifestoes of those misguided French brethen, and repudiate any connection in their fraternization with the Communists or Red Republicans. It is nevertheless important to bear in mind that it is with their action as a body we find fault, and not with the opinions which any individual Mason may choose to enunciante and support. »

    « Les Francs-Maçons d’Angleterre désavouent de tout leur coeur les manifestes de ceux qui, parmi les frères français, se sont égarés et ils répudient toute connexion dans leur fraternisation avec les communistes et les républicains rouges. Il est néanmoins important de garder à l’esprit c’est dans leur action en tant que corps [maçonnique] que nous décelons une faute, et pas dans les opinions que tout maçon, à titre individuel, peut choisir d’exprimer et de soutenir. »

    La décision du GODF de 1877 , supprimant la référence obligatoire au GADLU, a été le signal que les Anglais attendaient pour rompre. Le vote du Convent a été qualifié d’innovation révolutionnaire (cf. the Freemason, 15 décembre 1877, p.548 qui parle aussi de « changement révolutionnaire de l’Orient de France » ). C’est donc une accusation d’ordre politique.

    L’intransigeance des dignitaires anglo-saxons à l’égard des francs-maçons français est d’ordre politique (elle sera ensuite maquillée en 1929 sous les oripeaux des landmarks, lesquels seront à géométrie variable en fonction des intérêts politiques anglo-saxons… cf le cas français et italien). Cette intransigeance s’est vérifiée tout au long du XXe siècle. Le GODF malgré lui, est toujours perçu comme un repère de rouges, de communistes et d’athées alors qu’il jouit paradoxalement d’un certain prestige en raison de son grand âge (1773) auprès de ces mêmes dignitaires anglo-saxons. »

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    En réalité, ce commentaire reprend, pour partie, une note que j'avais écrite à propos de la polémique franco-britannique sur les rites égyptiens au XIXe siècle. Un frère m'a écrit pour me demander de produire l'un des extraits auquel j'ai fait référence. Le voici :

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    Je précise que c'est un exemple parmi des centaines d'autres car The Freemason - comme d'autres revues maçonniques britanniques du dix-neuvième siècle - était coutumier de ce genre d'attaque politique contre la franc-maçonnerie française.

    Il est savoureux de remarquer que ces attaques politiques, souvent injurieuses, étaient paradoxalement perpétrées au nom de l'apolitisme de la franc-maçonnerie. C'est dire la perversité du procédé.

    C'est la raison pour laquelle je suis amusé de voir les postures de ceux qui, aujourd'hui, taclent volontiers le Grand Orient de France et, au-delà du Grand Orient, les obédiences qui s'intéressent à la réflexion sociale. Ils feraient mieux de se pencher sur l'histoire de la pseudo régularité, pauvre concept bancal théorisé sur le tard en 1929 par la Grande Loge Unie d'Angleterre pour justifier l'exclusion de la majorité des francs-maçons français de la communauté maçonnique internationale.

    Il faut le dire et le répéter : la régularité maçonnique est un ostracisme politique.

    En 1871, année de l'extrait reproduit ci-dessous, la presse maçonnique britannique considérait déjà que la franc-maçonnerie n'existait plus en France. Elle ne faisait qu'exprimer la pensée des dignitaires de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Pour ces derniers, la maçonnerie française, aux mains des Rouges, apparaissait irrémédiablement perdue. Il est utile, je crois, de citer cette phrase dont la violence des termes est on ne peut plus claire :

    « We fear however that the evil is almost ineradicable, and that nothing but ostracism for a time from the Masonic Body Universal will cure our Frence brethen of the fatal fancy for using their influence as Masons in political matters. »

    « Nous craignons cependant que le mal soit presque ineffaçable et que rien, sauf l'ostracisme pour un temps de la communauté maçonnique internationale, ne guérira nos frères français de la fantaisie fatale d'user ès-qualités de leur influence dans les affaires politiques. »

     

  • Les leçons séditieuses d'Oliver Cromwell

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    Oliver Cromwell (1599-1658) est sans doute le personnage de l'histoire britannique le plus controversé. Pour les uns, il s'agit d'un des plus grands héros anglais, celui qui a restauré les droits du parlement face à la monarchie. Pour d'autres, Oliver Cromwell a été un tyran sanguinaire et régicide. Il est en tout cas celui qui a instauré la République outre-manche. Quoi qu'on pense du personnage, il reste à jamais associé à une période trouble et violente de l'histoire de la Grande Bretagne.

    C'est la raison pour laquelle j'ai été très surpris de lire ce passage dans un ouvrage publié à Hambourg en 1776 par un anonyme. Il s'intitule Considérations philosophiques sur la Franc-maçonnerie dédiées à tous les Orients en France par un député de Jérusalem.

    Cet ouvrage est conçu sous la forme de dialogues entre un philosophe (profane) et un franc-maçon. Je ne serais d'ailleurs pas étonné que la forme originale de ce livre ait inspiré Gotthold Ephraïm Lessing, lequel a publié, deux ou trois ans plus tard, ses fameux Dialogues pour des Francs-Maçons avec les personnages d'Ernst et Falk (après tout, Lessing n'a-t-il pas vécu à Hambourg où il fut initié ?).

    On lit aux pages 77 et suivantes :

    « Le Maçon : Tenez il n'est pas que vous n'ayez attendu entendu parler de ce savant politique, de ce profond génie du dix-septième siècle ; c'est lui, le fameux Cromwell qui est l'auteur de la Franc-maçonnerie.

    Le Philosophe : Cromwell...

    Le Maçon : Oui monsieur. »

    Après avoir effrayé le philosophe, le franc-maçon s'empresse alors de le rassurer très vite et réfute vigoureusement l'appartenance d'Oliver Cormwell à la franc-maçonnerie.

    « Le Maçon : Vous ne voyez donc pas, Monsieur, que c'est le système  plus pitoyable, l'opinion la plus denuée de fondement qui ait jamais pu entrer dans la cervelle des visionnaires, que de prétendre que des hommes, que des Maçons, marchent fur les traces d'un sectaire ambitieux & criminel !

    Le Philosophe : Et il fallait tant de précautions pour en venir à ce début ? Parturiunt montes...

    Le Maçon : C'était, Monsieur, pour vous en faire mieux sentir le ridicule & l'absurdité.

    Le Philosophe : Mais ce préjugé impie ne saurait avoir d'empire sur personne : car, quant à la mienne, sans être fortement dévoué à la Confrérie, je ne lui proposerais pas d'avoir des vues assez profondes, pour la croire capable de viser au projet d'une république universelle.

    Le Maçon : D'autant plus que ce projet répugnerait à tous les engagements, à tous les voeux maçonniques (...) »

    Et le Maçon de poursuivre :

    « Cela n'empêche pourtant qu'il y ait des gens assez simples, pour ne pas dire imbéciles, qui embrassent une opinion aussi blâmable qu'elle est extravagante (...) Je vous assure qu'il y a plus d'une demi-douzaine de Maçons qui se repaissent l'esprit de cette illusion, & qui suivant machinalement & par instinct les cérémonies maçonniques, croient apercevoir à chaque pas les leçons séditieuses du redoutable Cromwell. »

    Il est étonnant de trouver pareille réfutation de l'appartenance maçonnique de Cromwell car elle tombe sous le sens. En effet, la franc-maçonnerie spéculative n'existait pas du vivant du lord protecteur de la République anglaise. Mais ce qui est encore plus surprenant, c'est de constater que des francs-maçons du dix-huitième siècle (« plus d'une demi-douzaine » selon l'auteur) aient pu croire à cette appartenance alors qu'on sait aujourd'hui que cette croyance a été popularisée par deux livres antimaçonniques d'un certain abbé Larudan en 1745 et 1747 : L'Ordre des Francs-Maçons trahi et leurs secrets révélés et Les Francs-Maçons écrasés.

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    On peut en déduire que certains francs-maçons ont repris à leur compte cette figure de l'histoire anglaise. La franc-maçonnerie a donc été perçue et vécue par cette minorité de frères comme un instrument d'émancipation politique. L'auteur anonyme des Considérations philosophiques a condamné cette approche de la franc-maçonnerie au nom de la loyauté dont chaque franc-maçon doit faire preuve à l'égard de l'autorité légitime. Ça n'a toutefois nullement empêché aux « leçons séditieuses de Cromwell » de faire leur chemin dans les esprits vingt-trois ans plus tard en France.

  • Fred Zeller, l'engagé

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    CPB76054591.jpegEn parcourant un vieux numéro de Logos, périodique du Grand Orient de Belgique, je suis tombé sur cette citation de Fred Zeller (1912-2003) :

    « La qualité de maçons au GODF implique un certain comportement dans la vie et aussi certains choix. Si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences où l'on ne cherche à résoudre aucun problème, où l'on ne se pose aucune question, où l'on ne veut pas entendre parler politique en loge, mais où l'on se contente de se retrouver régulièrement à des agapes fraternelles, où l'on se raconte des gaudrioles en rêvant des étoiles. »

    Si j'en crois l'article de Logos, cette citation serait extraite du dernier ouvrage de Fred Zeller écrit au soir de sa vie (Fred Zeller, Témoin du siècle, de Blum à Trotsky au Grand Orient de France, Grasset, Paris, 2000). Je n'ai pas lu l'ouvrage. Je ne saurais donc l'attester. J'observe simplement que cet illustre frère a éprouvé le besoin de se pencher à deux reprises sur son parcours politique, philosophique et intellectuel puisqu'il avait déjà publié, en 1976, chez Robert Laffont une autobiographie intitulée Trois Points, c'est tout (que j'ai eue l'opportunité de lire, elle). Ce qui, à mon humble avis, en dit long sur la fascination que Zeller devait éprouver pour lui-même.

    Je voudrais revenir sur cette citation qui exprime non seulement la doxa officielle du GODF mais aussi la qualité normative de maçon de l'obédience. Toutes deux se retrouvent ainsi réduites à un certain comportement et à certains choix que Zeller ne parvient cependant à déterminer – et encore en des termes très généraux – que par rapport à d'autres obédiences qu'il évite hypocritement de nommer. Tout cela serait bien inoffensif s'il ne s'agissait que d'une opinion exprimée à titre individuel par un ancien Grand Maître du GODF. Seulement voilà, il n'en est rien. Zeller n'était pas qu'un ancien dignitaire de la rue Cadet. Il fut aussi un homme politique, nourri un temps aux mamelles du trotskisme, idéologie qui favorise « l'esprit binaire » chez ceux qui en sont frappés. L'esprit binaire consiste à diviser le monde en deux camps irréductiblement opposés et que l'on peut décliner à l'infini : les bons d'un côté, les méchants de l'autre ; les exploités et les exploiteurs ; les progressistes et les conservateurs ; les libéraux et les réguliers, etc. Celui qui perçoit le monde de façon binaire a toujours le sentiment d'appartenir au camp du bien. Il est généralement inapte à la nuance et au compromis, car, au fond, la vie se résume pour lui à une lutte incessante qu'il faut absolument gagner. On est avec lui ou contre lui. Il n'y a pas de position médiane possible.

    Je ne dis pas cela par méchanceté ou volonté polémique – on l'aura compris – mais parce que cet esprit binaire transparaît de la citation de Zeller : « si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences (...) ». Ce qui, en d'autres termes, équivaut à dire que s'il se trouve au sein du GODF des francs-maçons en désaccord avec cette ligne de conduite (et j'en suis !), ces derniers doivent se taire ou quitter l'obédience pour trouver asile ailleurs, dans d'autres structures maçonniques où l'on ne fait que raconter des plaisanteries légères et bouffer. Le raisonnement, exprimé de cette manière, apparaît dans toute sa dimension grotesque. Et pourtant, c'est bien celui qui est à l'oeuvre depuis bientôt cinquante ans au sein du GODF. Ce n'est pas un hasard si à partir de la grande maîtrise de Fred Zeller, en 1971, on assisté à une extériorisation croissante et souvent incontrôlée de l'obédience, à une personnalisation de plus en plus marquée du pouvoir exécutif au détriment de la collégialité statutaire, à une insupportable caporalisation des loges, et, parfois, à une politisation intempestive. C'est ce phénomène dangereux que feu le professeur Bruno Etienne appelait « la profanisation du GODF ».

    Pourquoi dangereux ? Parce que ce qui est en cause, c'est la spécificité maçonnique. L'ordre maçonnique est avant toute chose symbolique et initiatique. Son activité centrale, sa raison d'être, consiste à pratiquer des initiations et à transmettre le patrimoine intellectuel, symbolique et philosophique des rites maçonniques. La mission de la franc-maçonnerie est d'offrir un creuset pour que des hommes de cultures, de religions, d'opinions politiques différentes, puissent librement et discrètement travailler, fraterniser et progresser ensemble afin de construire une humanité meilleure et plus éclairée. Ça ne veut pas dire, bien entendu, que les activités maçonniques doivent se limiter à la réflexion sur le symbole et l'initiation. La réflexion sociale est légitime en loge ! Car la loge est dans la Cité. Mais, comme le rappelait un frère belge dans une planche :

    « (…) ce qui fait que la Maçonnerie n'est pas un Rotary, une association de dames patronnesses, un centre d'action laïque, l'Armée du Salut, un Panthéon imaginaire composé de toutes les gloires qui ne furent pas maçons, la caisse d'entraide sociale de la police, un club de joueurs de boules ou un comité organisateur de soupers boudin/compote – activité au demeurant fort honorable – c'est avant tout la réflexion sur le symbole et l'initiation. »

    Il y a mille façons d'être un bon franc-maçon comme il y a mille façons de raconter des gaudrioles et rêver aux étoiles. En étant un bon père, un bon copain, un bon voisin par exemple. En étant quelqu'un en qui on peut compter ; en étant quelqu'un qui n'hésite pas à recadrer celui qui, au cours d'une conversation, dit des méchancetés, des conneries, fait preuve d'intolérance, de racisme, de négation de l'autre. En étant quelqu'un qui combat la violence et accorde du poids à la discussion et au compromis ; quelqu'un qui peut s'engager aussi, s'il en éprouve toutefois le désir, sous diverses formes et en fonction de ses goûts et de sa philosophie ; quelqu'un qui sait que l'homme est divers et multicolore ; quelqu'un qui n'a pas besoin de se sentir chapeauté par les communiqués de presse du Conseil de l'Ordre de son obédience parce qu'il sait se servir de son entendement.

    obédience, GOB, France, Belgique, GODF, peintre, Fred Zeller, Engagement, réflexion,franc-maçonnerie, initiation, J'en reviens à Fred Zeller pour conclure. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, j'ai une immense tendresse pour cet homme que je n'ai pourtant jamais rencontré. Quelle vie ! J'avais d'ailleurs emprunté Trois points c'est tout dans la bibliothèque d'un ami de mon père. En 1989. Je n'avais pas dix-sept ans. Je lui dois donc d'une certaine manière mes premiers émois maçonniques. Son livre m'a mis sur la voie (et quelle voie !). Je me souviens par exemple de ma jubilation de voir la carte d'identité maçonnique de Marceau Pivert (un des mentors politiques de Fred Zeller) au musée du GODF en août 1990. Mais, fort heureusement, j'ai très vite su me défaire de ces reliques, comprenant à mon rythme que la maçonnerie était en réalité un vaste continent à découvrir, bien plus vaste en tout cas que le neuvième arrondissement de Paris. Zeller était en outre artiste peintre. J'ai appris depuis qu'en maçonnerie, il y avait pas mal de « pintaïres » (peintres, en occitan-provençal), c'est-à-dire, au sens figuré, de poseurs, de professionnels de l'affichage, de caméléons aux prétentions diverses (artistiques, politiques, sociales, philosophiques, etc.).

  • Réunir ce qui est épars

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    mal du siècle, franc-maçonnerie, réunir, Grande Bretagne, FranceSans trahir de secret (de polichinelle), l’un des objectifs de la maîtrise est de réunir ce qui est épars alors qu’au grade d’apprenti on insiste plutôt sur le caractère introspectif de la démarche maçonnique et qu’au grade de compagnon l’extériorité de la démarche est davantage mise en avant, notamment au travers du voyage. Certes, il faut se garder de toute tentation simplificatrice. Cependant, pour moi, la maîtrise est la prise en considération de l’aspect intérieur et extérieur de la quête « initiatique ». Enfin, c’est ainsi que je vois les choses étant entendu que les rites se sont structurés progressivement et que la maçonnerie a beaucoup évolué, sinon dans son esprit, du moins dans ses formes. Réunir ce qui est épars, dans l’absolu, voilà bien l’une des missions du franc-maçon quel que soit son grade, quel que soit son rite. 

    Réunir ce qui est épars… Curieuse et titanesque démarche en effet qui a germé dans la tête de ces érudits britanniques après une période durant laquelle écossais protestants, irlandais catholiques (papistes) et anglais catholiques (anglicans) se sont étripés au nom de la politique et de la religion. Chacun y est allé de ses interprétations des écritures, de ses dogmes, de ses certitudes. En politique, la période Cromwell a laissé de douloureux souvenirs et la monarchie, bien que restaurée, a senti qu’il était temps de faire amende honorable et de respecter les droits du parlement. La Grande Bretagne n’offrait pas encore tout à fait l’image de cette monarchie constitutionnelle apaisée qui a tant fasciné Charles de Montesquieu et qui lui inspira, en large partie, De l’esprit des Lois.

    Il n’est pas banal de constater que des hommes, non loin de la cathédrale Saint-Paul de Londres, ont décidé un jour, le 21 juin 1717 pour être exact, de fédérer en Grande Loge des groupes constitués pour la plupart dans des tavernes sur base de la tradition de la franc-maçonnerie de métier. Et il est encore plus surprenant de retrouver, parmi ces premiers maçons spéculatifs, des individus de condition modeste à l’exception de quelques uns. Si l’histoire a retenu des noms comme Wharton, Montagu, Anderson, Désaguliers, etc., les archives, quant à elles, mentionnent aussi l’identité de quidams dont on ne sait rien ou pratiquement rien parce qu’ils n’avaient pas de titres nobiliaires ou universitaires ou de lignages particuliers. Ils étaient pourtant là.

    Il y a dans cette coexistence d'hommes différents quelque chose qui semble éclairer la doctrine de la jeune maçonnerie spéculative : la volonté d’affranchir l’homme de ses références sociales, politiques et religieuses pour, d’une part, le considérer dans la simplicité de son humanité et, d’autre part, pouvoir le percevoir en frère. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a un désir de considérer l’homme en tant que pure abstraction, comme ce sera le cas plus tard dans les grandes déclarations révolutionnaires aux Etats-Unis ou en France. Mais il y a un peu de ça malgré tout.

    D’une certaine façon, les hommes qui imaginèrent la maçonnerie spéculative furent des traumatisés de la période d’instabilité politique que la Grande Bretagne a connue une bonne partie du XVIIème siècle comme le furent, plus tard, ces enfants terribles - héritiers malgré eux de la tourmente révolutionnaire et de l’épopée napoléonienne - que Musset décrit admirablement au premier chapitre des Confessions d’un enfant du siècle. C'est comme si le Mal du Siècle avait eu 100 ans d’avance en Grande Bretagne et avait donné naissance à une institution curieuse parallèle au monde profane.

    Qu'en est-il aujourd’hui ? Si le monde a considérablement évolué sur bien des plans, peut-on dire que l’injonction « réunir ce qui est épars » a conservé cette spécificité que j’ai brièvement tentée de décrire plus haut ? Bien que la période actuelle soit agitée (terrorisme, montée du fondamentalisme religieux, de l'extrême droite, etc.), il ne faut quand même pas oublier que nous avons la chance de vivre dans des sociétés démocratiques où le tissus associatif est important et où les occasions de rassembler ce qui est épars sont nombreuses. La maçonnerie, après avoir participé à l’émergence d’une vie politique et associative autonome, a été repoussée de ce fait en amont, dans un espace irréel, amoindrie par les épreuves. C'est peut-être pour cette raison que certains maçons, parfois, la perçoivent comme une institution inutile, complexée, dépassée, voire menacée. Et pourtant, elle est là et elle demeure bel et bien vivante. C'est donc bien qu'elle a des spécificités que d'autres associations n'ont pas. Tâchons de les (re)découvrir en toute humilité.

  • Les processions maçonniques publiques

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    Les guildes et autres corporations avaient l'habitude d'organiser des processions au Moyen Age. Généralement ces processions avaient lieu lors de la fête du saint patron du métier concerné. En ce qui concerne les maçons, les processions étaient organisées le jour de saint Pierre (29 juin), de saint Thomas (3 juillet) ou de saint Benoît (le 11 juillet). Les tailleurs de pierres, eux, fêtaient la saint Claude le 6 juin. Dans certains endroits d'Europe, il arrivait que toutes les guildes se réunissent pour défiler le 24 juin dans les rues avant l'office religieux le jour de saint Jean le Baptiste. On notera que cette période de l'année est proche du solstice d'été dans l'hémisphère nord. Les jours avoisinants le solstice d'été sont les plus longs de l'année. Ils sont la source de nombreuses célébrations dans différentes cultures au cours de l'histoire.

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    Dès ses origines, la franc-maçonnerie spéculative a intégré les processions publiques comme pour témoigner de sa filiation, sinon historique du moins spirituelle, avec la franc-maçonnerie opérative. De 1721 à 1728, la Grande Loge de Londres organisait deux processions par an dans les rues de la capitale britannique. La première avait lieu le 24 juin pour la saint Jean le Baptiste (solstice d'été), la seconde le 27 décembre pour la saint Jean l'évangéliste (solstice d'hiver). Les frères défilaient, dûment décorés, de Queen's Arms à Stationer's Hall dans le quartier de la cathédrale saint Paul. Ce qui représentait quand même un parcours d'environ six kilomètres, soit une heure et demie de trajet en marchant tranquillement. A partir de 1728, des coches et des chars furent introduits et les jours des processions changèrent quelque peu. Des processions eurent quelques fois lieu le 30 janvier, jour du souvenir de l'exécution du roi Charles 1er. En 1734 on agrégea une fanfare pour la première fois à une procession. En 1739, il y eut même trois fanfares dans le cortège.

    2194798522.jpgCeci dit, l'expression publique de la maçonnerie, au travers des processions, n'a pas toujours été sans violences, notamment en Angleterre. Ainsi, il est établi que cinq processions maçonniques au moins furent perturbées par des processions burlesques, voire des bagarres : en 1724, le 19 mars 1741, le 27 avril 1742, le 2 mai 1744 et le 18 avril 1745. Les journaux de l'époque en témoignent.

    En 1724, William Hogarth a ainsi caricaturé la procession burlesque de l'ordre des Gormagons (ou Gormogons). La gravure s'intitule : The Mystery of Masonry brought to light by ye Gormagons (le mystère de la maçonnerie mis en lumière par vous, Gormagons). Cette gravure a été publiée le 3 décembre 1724 dans le Daily Post. L'ordre des Gormagons avait été fondé par le duc de Wharton, ancien Grand Maître de la Grande Loge de Londres en 1723, pour tourner en ridicule la franc-maçonnerie. L'ancien dignitaire avait voulu se venger de la jeune Grande Loge qui ne l'avait pas réélu à la grande maîtrise et lui avait préféré le comte de Dalkeith. Les Gormagons avaient pour objectif de dénigrer des maçons. Ils ne dédaignaient pas non plus de faire le coup de poing.

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    William Hogarth s'est inspiré des personnages du roman de Miguel de Cervantès, l'ingénieux Don Quichotte de la Manche, tels qu'il avaient été peints, quelques années plus tôt, par le peintre français Charles Antoine Coypel. Il existe beaucoup d'interprétations de cette gravure. Je n'en ai trouvé aucune qui me satisfasse pleinement. Certains croient même reconnaître le duc de Wharton derrière Don Quichotte et le pasteur Anderson à côté de l'âne Rucio, le dos courbé et la tête entre les barreaux de l'échelle. Ce ne sont que des hypothèses. Rien n'indique que le pasteur Anderson ait fait partie des Gormagons. Il n'était pas un obligé du duc de Wharton. Il n'était pas non plus connu pour des sympathies jacobites. On sait qu'il eut droit à des obsèques maçonniques en 1739 dont la presse britannique de l'époque se fit l'écho. Quant au duc de Wharton, celui-ci se lassa très vite de l'ordre fantaisiste qu'il avait fondé et il reprit très vite des activités maçonniques en Espagne et en France. Il devint d'ailleurs le premier Grand Maître de la franc-maçonnerie française en 1728. Ce qui montre que les relations entre les maçons britanniques et français étaient mal engagées depuis le départ...

    La procession du 19 mars 1741 a fait l'objet de satires et de caricatures. Les "mock masons" (les faux maçons, "faux" au sens où ils n'étaient pas opératifs) ont été moqués dans la presse comme en témoigne cette gravure publiée dans un journal dirigé par Anne II Dodd, fille d'Anne Dodd (une magnat de la presse de cette époque), avec un texte de Paul Whitehead et d'Henry Carey, Esq.

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    Et celle de George Bickham l'aîné.

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    Le 27 avril 1742, une procession maçonnique a été perturbée dans Londres par des plaisantins et des canailles. Elle a été immortalisée par la gravure satirique d'Antoine Benoist intitulée A Geometrical View of the Grand Procession of the Scald Miserable Masons (une vue géométrique de la grande procession des misérables maçons échaudés).

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    Le London Daily Post du 28 avril 1742 note à ce sujet :

    "Hier a eu lieu la fête annuelle de l'ancienne et honorable société des francs-maçons ; ils ont fait à cette occasion une procession de Brook street à Haberdasher's hall et ont offert un divertissement élégant et la soirée s'est achevée dans cette harmonie et cette décence propres à cette société. Mais quelque temps avant que cette société n'ait commencé sa chevauchée, de nombreux cireurs de chaussures et ramoneurs, etc., à pieds ou en chariots, l'avaient devancée en se livrant à un ridicule spectacle pompeux. Ils se sont rendus en procession jusqu'à Temple Bar en plaisantant sur les francs-maçons et en jetant, d'après que nous avons appris, une centaine de livres sterlings, ce qui a provoqué d'importantes bousculades."

    Les années suivantes donnèrent lieu à des confrontations. Les autorités incitèrent la Grande Loge d'Angleterre à abandonner cette coutume sans toutefois y parvenir. En 1744, des maçons et des anti-maçons furent même traduits en justice pour des troubles à l'ordre public. En 1745, quatre processions antimaçonniques ont été organisées pour contrecarrer la procession annuelle des maçons londoniens. Il y eut des bagarres. Finalement, ces échauffourées récurrents amenèrent la Grande Loge d'Angleterre à cesser les processions publiques annuelles dans les rues la capitale britannique à partir de 1747, sans toutefois les abandonner totalement mais en les limitant à des événements exceptionnels.

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    De nos jours, la tradition des processions maçonniques publiques demeure toujours bien vivante dans les pays anglo-saxons. Aux Etats-Unis en particulier où de grandes parades sont organisées régulièrement. Ces cortèges, généralement, ont lieu lors des fêtes d'ordre ou bien, parfois, lors d'une cérémonie de pose d'une première pierre (d'un temple maçonnique ou d'un bâtiment religieux). En Europe continentale, et plus particulièrement dans les pays de tradition catholique, cette pratique ne s'est jamais développée en raison de l'excommunication qui a frappé les francs-maçons dès 1738. Révéler son appartenance était risqué (notamment pour les prêtres membres de la fraternité). Les persécutions sous les régimes fasciste, nazi, franquiste, salazariste et vichyste n'ont évidemment rien arrangé. Les choses évoluent cependant à leur rythme. En France, il arrive ainsi de plus en plus fréquemment que les francs-maçons défilent publiquement en cordons et sautoirs à l'occasion de manifestations profanes à fort enjeu social (défense de la laïcité et du vivre ensemble, antiracisme, promotion des libertés publiques et individuelles, etc.) ou lors d'occasions particulières (par exemple, le premier mai, au cimetière du Père Lachaise, devant le mur des fédérés). Et encore ! Ces extériorisations sont essentiellement le fait des obédiences dites libérales et adogmatiques.

  • Le respect des règles

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    hastings.jpgJe rebondis sur la réponse du Grand Maître de la Grande Loge du Tennessee en date du 14 mars dernier pour vous livrer cette petite réflexion.

    Faisons tout d'abord abstraction de l'objet du débat : l'incompatibilité qu'il pourrait y avoir entre l'appartenance maçonnique et certaines orientations sexuelles. Et concentrons-nous plutôt sur un autre de ses aspects tout aussi important parce qu'il le détermine d'une certaine façon : le respect des règles.

    Si sur le fond la position de la Grande Loge du Tennessee est moralement contestable, sur la forme en revanche, elle semble parfaitement cohérente. Le Grand Maître Hastings rappelle - à tort ou à raison - que la décision de la Grande Loge du Tennessee a été prise en application d'une disposition réglementaire votée il y a trente ans.

    Par conséquent, seuls ceux habilités à voter aujourd'hui les lois internes de la Grande Loge du Tennessee peuvent défaire ce qui a été voté il y a trente ans. Autrement dit, les lois qui régissent la vie de la Grande Loge du Tennessee forment le pacte social des loges qui la constituent. Elles sont l'expression de sa souveraineté inaliénable. Les autres obédiences n'ont donc pas à s'immiscer dans cette vie interne même si celle-ci peut heurter, choquer ou inquiéter.

    Bien évidemment, j'écris cela avec les précautions d'usage car je n'ai évidemment pas tous les éléments pour pouvoir en juger. Cependant, dans n'importe quelle obédience sérieuse, il appartient à chaque loge de vérifier si l'admission d'un profane est susceptible de poser des problèmes réglementaires. Dans le cas qui nous préoccupe, on peut se demander si la loge concernée a interrogé la Grande Loge du Tennessee avant d'initier ce couple homosexuel, ne serait-ce déjà que pour mettre en évidence le caractère contestable de certaines dispositions réglementaires. En fonction de la réponse de l'obédience, cette loge aurait pu éventuellement en tirer toutes les conclusions pour elle même (ex : ajourner l'initiation et demander une modification réglementaire ; procéder à l'initiation et prendre son autonomie en devenant une loge sauvage ou en rejoignant une autre obédience plus libérale comme par exemple la George Washington Union ou le Grand Orient des Etats-Unis si toutefois ce dernier existe toujours). Je ne pense qu'elle l'ait fait sauf erreur de ma part.

    S'il apparaît que cette loge a enfreint les règles de son obédience (du latin, obedientia, obéissance), alors on ne peut pas tout à fait être étonné que l'obédience ait cherché à les faire respecter bien que celles-ci, une fois encore, puissent apparaître totalement surannées et en complet décalage avec la société. Après tout, c'est à ceux qui ont le pouvoir de changer les règles au sein de la Grande Loge du Tennesse, à prendre leurs responsabilités s'ils estiment devoir le faire

    Posons-nous enfin une question toute simple. Que fait et que dit la loge qui a initié ce couple homosexuel ? Je n'ai pas l'impression qu'on l'entende beaucoup. Je n'ai pas non plus l'impression - mais je peux me tromper - qu'elle soit spécialement entrée en résistance. Pourtant, elle a bien été à l'initiative de ce qui est devenu un sacré merdier. Les malheureux Mark Henderson et Dennis Clark ont été bannis. Un peu comme le fut d'ailleurs Maria Deraismes par la loge alpicoise Les Libres Penseurs qui l'initia en 1882 au mépris des règles de la Grande Loge Symbolique Ecossaise.

    Ce qu'il faut comprendre, c'est que le respect des règles n'est pas l'expression d'une rigidité mentale. Ce respect est au contraire la condition sine qua non de la cohésion du groupe. Les procédures, comme l'écrivait Benjamin Constant, sont les divinités tutélaires de la liberté. Sans les règles, il n'y a que de l'arbitraire. Sans les règles, c'est la loi du plus fort qui prévaut. L'arbitraire naît toujours des petits arrangements même si on les fait pour une cause juste.

    Un Frère me disait il y a quelques jours : "L'important, c'est l'esprit de la règle, pas la règle." Ben voyons ! C'est précisément au nom de cet "esprit de la règle" qu'on en arrive souvent à faire n'importe quoi, comme par exemple demander à une loge de voter alors que le vote n'est pas à l'ordre du jour et n'a pas été annoncé dans la convocation aux travaux. 

    rg.jpg"L'esprit de la règle", c'est cette commodité qui permet à ceux qui s'en prévalent d'imposer en réalité leurs vues à tout un atelier. On appelle cela la politique du fait accompli. Ceci dit, j'en conviens, les règles ne sont pas toutes justes ou toutes indiscutables. Ce qui se passe au Tennessee en est une illustration parmi d'autres. C'est la raison pour laquelle il n'est pas interdit d'avoir l'intelligence de les changer en suivant la procédure prévue pour cela et à la condition, bien sûr, qu'il se trouve une majorité pour le faire. 

    Enfin, quand je lis la lettre du Grand Maître Hastings, qui rappelle que la décision contestée s'appuie sur une disposition réglementaire vieille d'une trentaine d'années, je ne peux m'empêcher d'éprouver un sentiment d'étonnement admiratif devant une telle stabilité réglementaire, surtout quand  je pense à la constitution et au règlement général de ma propre obédience qui changent aussi souvent que le code général des impôts sous l'effet de continuelles modifications pas toujours inspirées. C'est comme si la stabilité réglementaire était devenue suspecte. Que l'on y songe. L'instabilité réglementaire favorise l'arbitraire, le juridisme abscons, les phraseurs pervers et chicaneurs, et les tribuns d'assemblée prompts aux manipulations en tous genres.

    Pour en revenir à la situation de la Grande Loge du Tennessee, celle-ci va se réunir, semble-t-il, en fin de mois. Je suis loin d'être un spécialiste de la franc-maçonnerie américaine, mais je ne pense pas trop m'avancer quand même en disant que cette obédience maintiendra sa position. Comment pourrait-il en être autrement ? Elle aura beau jeu de rappeler qu'elle fonctionne ainsi depuis des années, qu'elle n'est pas la seule (on beaucoup parlé de la Grande Loge de la Géorgie, mais on oublie que la Grande Loge du Kentucky est dans la même situation) et, surtout, elle peut déjà constater que d'autres Grandes Loges défendent une position intermédiaire comme, par exemple, la Grande Loge du Wisconsin. Dans un courrier en date du 16 mars 2016, Franklin J. Struble, son Grand Maître, rappelle que la Grande Loge du Wisconsin ne se préoccupe pas des orientations sexuelles de ses membres mais qu'elle respecte l'indépendance et la souveraineté des autres Grandes Loges. En d'autres termes, il faut respecter les choix des Grandes Loges mises sur la sellette et ne pas s'immiscer dans leurs affaires internes. C'est donc dire à quel point le respect des règles est fondamental aux yeux des obédiences américaines. Parmi ces règles non négociables, il y a la souveraineté des Grandes Loges.

    Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Il reste à savoir si on va vers une profonde division de la maçonnerie américaine, opposant progressistes et conservateurs, ou bien vers une normalisation des relations entre Grandes Loges lorsque la pression médiatique sera retombée. Je pense, pour ma part, que nous assisterons à une normalisation car ce n'est évidemment pas la première fois que l'on assiste à de telles bisbilles entre Grandes Loges. Il y a donc peut-être, dans ce contexte particulier, une carte à jouer pour la maçonnerie libérale (prise dans son acception la plus large) si toutefois cette dernière parvient à intéresser et à fédérer les loges ou les francs-maçons américains les plus insatisfaits et les plus ouverts d'esprit.

  • La trahison de Léon Bourgeois

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    Paul Anxionnaz, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, déclarait en 1967 au sujet de Léon Bourgeois (1851-1925) : « Si nous, francs-maçons du Grand Orient de France, vouons un culte particulier à sa mémoire, c’est parce qu’il n’est sans doute pas d’homme d’action, d’écrivain, de penseur dont l’œuvre tout entière ait été à un plus haut degré imprégnée de pensée et de fraternité maçonniques. » Loin de moi l'idée de contester les propos tenus par Anxionnaz il y a bientôt cinquante ans. Mais force est de constater que le culte particulier qu'il évoquait hier a bien du plomb dans l'aile aujourd'hui. Combien de francs-maçons du Grand Orient connaissent réellement la vie et l'oeuvre de Bourgeois ? Dans cette note, je ne vais pas revenir sur sa biographie. Je vais plutôt m'attacher à montrer que ce grand homme a eu aussi sa part d'ombre et qu'il était avant tout un homme politique et un habile manoeuvrier. Nous sommes en juin 1914. La guerre menace. Lors des législatives de mai 1914, la France a largement voté pour la gauche républicaine. Elle se retrouve pourtant dirigée par un éphémère gouvernement de centre droit (vous voyez, le phénomène n'est pas nouveau).

    f1.highresQuoi ? Trahison. Avons-nous bien entendu ? M. Léon Bourgeois, accusé de trahison ? C'est incroyable !  Et pourtant, c'est bien ce mot infamant qui fuse des bancs radicaux de la Chambre des députés chaque fois que M. Léon Bourgeois, tout nouveau ministre des affaires étrangères, prend la parole pour justifier sa participation au gouvernement d'Alexandre Ribot.

    M. Léon Bourgeois, le pape du solidarisme, l'icône vivante du radicalisme et du camp républicain, a donc décidé de rejoindre M. Alexandre Ribot, le modéré, l'extrémiste du centre, l'adversaire déclaré des idées défendues par la gauche. Comment est-ce possible ? Comment Léon Bourgeois, qui a par exemple défendu la séparation de l'Eglise et de l'Etat et l'impôt sur le revenu, a-t-il pu accepter de participer à un gouvernement présidé par un homme qui n'a jamais voulu ni de l'une ni de l'autre  ?

    Il y a là quelque chose de surprenant que n'éclaire pas totalement l'amitié que Bourgeois porte à Ribot, bien qu'il fût, d'une part, son ministre de la justice à deux reprises (en 1892 et 1893) et qu'il lui succédât, d'autre part, à la présidence du Conseil en 1895. Mais au fond, à bien y réfléchir, est-ce aussi surprenant que ça ? Pas vraiment. Pour s'en convaincre, il faut aller au-delà des apparences et, surtout, ne pas accorder une importance démesurée aux étiquettes politiques. En effet, si M. Léon Bourgeois, au sommet de sa gloire, a choisi de participer au gouvernement de M. Alexandre Ribot, c'est bien qu'il en partage l'orientation générale qui consiste à gouverner la France au centre. Bourgeois et Ribot sont sénateurs. Ils ont voté en faveur de la loi des trois ans. Ils vivent aussi dans la hantise des troubles révolutionnaires et dans le souvenir des violentes grèves de Carmaux (Tarn) soutenues par les socialistes et les milieux anarchistes. Tous deux au pouvoir ont été confrontés directement à ce douloureux épisode de l'histoire ouvrière française. Bourgeois et Ribot ont probablement bien mesuré l'impact politique que pouvait avoir la colère des prolétaires sur l'ordre social. Et c'est sans doute avec beaucoup d'inquiétude que l'un et l'autre ont vu que cette colère avait fini par trouver son expression politique dans une structure partisane unifiée : la section française de l'internationale ouvrière (SFIO).

    Bourgeois a-t-il donc trahi comme le prétendent quelques députés radicaux turbulents ? Du point de vue des faits, il est normal que ces députés aient pu le penser et le lui reprocher. Léon Bourgeois n'a-t-il pas opposé une fin de non recevoir à René Vivani au cours d'une brève entrevue, alors que leur appartenance commune au Grand Orient de France aurait pu éventuellement les rapprocher ? Pourquoi donc Bourgeois a-t-il plutôt accepté de se commettre avec le catholique Ribot ? Il y a sans doute à la base du choix de Léon Bourgeois une évolution politique qui, comme cela a été dit, a abouti à certaines convergences de vue avec les modérés et à une peur commune des socialistes. Mais il n'y a pas que les convergences politiques et la peur des rouges. M. Léon Bourgeois a également une analyse complètement dépassée du fonctionnement des institutions de la troisième République en général et de la vie parlementaire en particulier. Et c'est au nom de cette analyse dépassée qu'il a commis cette étonnante maladresse de rejoindre un gouvernement dont le programme est en complet décalage avec le résultat des dernières législatives. Il l'a d'ailleurs exposée en ces termes devant des députés radicaux médusés :

    "Un gouvernement se présente avec un programme. Il le formule et dans sa majorité viennent s'inscrire ceux qui pensent comme lui. Vous savez très bien que ce n'est pas une ambition quelconque qui m'a amené au gouvernement. J'ai assez souvent refusé les honneurs et le pouvoir pour n'être pas suspect, à mon âge et dans mon état de santé, de les solliciter."

    La raisonnement de Léon Bourgeois, on le voit, est d'une simplicité confondante : un gouvernement se présente devant la représentation nationale avec une feuille de route. Ensuite, une majorité doit naturellement se constituer derrière lui. En somme, qui l'aime le suive... Or, précisément, les députés ne se pressent guère pour soutenir ce gouvernement bizarre qui apparait, dans un contexte de crise politique aiguë, comme le résultat évident de manoeuvres de couloirs. Celui-ci ne dispose même d'aucune majorité sauf à considérer les parlementaires comme des individus libres de toute attache partisane et susceptibles, dans un tel cadre, de faire des choix totalement indépendants des stratégies des différents groupes politiques. C'était chose possible du temps où le parti républicain était uni. Cependant, la vie parlementaire a énormément évolué depuis 1901 et l'apparition des premiers partis politiques dans l'hémicycle. La majorité républicaine s'est très rapidement divisée en plusieurs factions politiques. Elle est alors devenue de moins en moins souple et de plus en plus ingérable. La montée en puissance des socialistes, comme cela a été observé, n'est pas non plus étrangère à cette évolution des règles du jeu. Enfin, il convient de remarquer que M. Léon Bourgeois - qui a toujours eu une haute opinion de lui-même - a peut-être pu penser que la seule présence de son nom au gouvernement suffirait à constituer une majorité. Force est de constater qu'il s'est lourdement trompé.

    Oui, Bourgeois s'est lourdement trompé en ne mettant pas en application pour lui-même ce qu'il affirmait avec force en 1898 : on ne peut pas gouverner contre la majorité. Louis Puech, député radical socialiste de la Seine, ne dit pas autre chose  lorsqu'il expose ainsi la situation politique après les législatives de 1914 :

    "Les socialistes étaient 70 ; ils sont 102. Les radicaux étaient 140 ; ils sont 180. Il y a les socialistes indépendants. Bref, nous sommes un bloc de 304 républicains contre lesquels on ne peut gouverner. En présence d'une situation comme celle que j'indique, qu'est-ce qu'on nous a donné ? Un groupe d'hommes (...) qui a eu le tort irrémédiable, à l'heure où je parle, de n'avoir pas pu ou pas voulu se procurer le concours et l'appui des groupes de gauche qui sont la majorité de la majorité républicaine ! (...) Si nous prenons le Cabinet qui est sur ces bancs et que nous le comparons à la situation du pays et de la Chambre, c'est un véritable paradoxe et un paradoxe vivant."

    En ce mois de juin 1914, M. Léon Bourgeois participe pleinement de ce paradoxe dont il a toutes les difficultés à expliquer le sens. A peine constitué, le gouvernement Ribot, quatrième du nom, est condamné. Bourgeois avec.