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  • Le RER : une approche chrétienne de l'initiation maçonnique

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    1687844259.jpgAu dix-huitième siècle, une franc-maçonnerie particulière s'est développée. Non seulement chrétienne sociologiquement, comme d'ailleurs la franc-maçonnerie de ce temps, mais chrétienne doctrinalement. Cette franc-maçonnerie chrétienne a trouvé son expression la plus aboutie dans le régime écossais rectifié, système maçonnique qui s'est structuré lors de deux Convents (à Lyon en 1778 et à Wilhemsbad en 1782).

    Il faut rappeler que ce régime écossais rectifié (RER) n'était pas seulement un rite dans l'esprit de ses fondateurs. Il avait aussi originairement l'ambition de constituer un ordre maçonnique européen autonome divisé en neuf provinces administratives (d'où l'emploi du terme de « régime »). Ce qu'il n'a été que sur le papier.

    Le RER expose une doctrine chrétienne de l'initiation maçonnique dont les trois fondements se retrouvent aux chapitres 1 à 3 du livre de la Genèse.  

    Le RER s'inspire aussi directement des systèmes philosophico-religieux du martinezisme et du martinisme qu'il a tout simplement adaptés à la franc-maçonnerie.

    Voici les trois fondements du RER.

    1°) L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance divine, donc dans un état primitif glorieux, c'est-à-dire en présence immédiate et permanent de Dieu.

    2°) L'homme a chuté par sa libre volonté. Dans sa chute, il a perdu la ressemblance divine et n'en a conservé en lui que l'image. Cette image, déformée ou difforme, subsiste néanmoins en lui.

    3°) L'initiation maçonnique est un des moyens par lequel l'homme déchu va pouvoir travailler à faire coïncider l'image à la ressemblance et à restaurer la conformité de l'homme à Dieu.

    Ces trois fondements du RER sont d'ailleurs entièrement contenus dans l'une des trois maximes révélées au profane lors de son initiation au grade d'apprenti.

    « L'homme est l'image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître s'il la défigure lui-même ? »

    Vaste programme...

    On pourrait également exposer ces trois fondements en citant saint Paul qui écrit dans sa première épître aux Corinthiens (3, 9-17) :

    9 Car nous sommes ouvriers avec Dieu. Vous êtes le champ de Dieu, l'édifice de Dieu.
    10 Selon la grâce de Dieu qui m'a été donnée, j'ai, comme un sage architecte, posé le fondement, et un autre bâtit dessus. Seulement que chacun prenne garde comment il bâtit dessus.
    11 Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui est déjà posé, savoir Jésus-Christ.
    12 Si l'on bâtit sur ce fondement avec de l'or, de l'argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, du chaume,
    13 l'ouvrage de chacun sera manifesté; car le jour du Seigneur le fera connaître, parce qu'il va se révéler dans le feu, et le feu même éprouvera ce qu'est l'ouvrage de chacun.
    14 Si l'ouvrage que l'on aura bâti dessus subsiste, on recevra une récompense ;
    15 si l'ouvrage de quelqu'un est consumé, il perdra sa récompense; lui pourtant sera sauvé, mais comme au travers du feu.
    16 Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous?
    17 Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira; car le temple de Dieu est saint, et c'est ce que vous êtes vous-mêmes.

    Il découle de ces fondements essentiels les deux autres maximes sur lesquelles doit méditer l'apprenti franc-maçon initié au RER.

    « Celui qui rougit de la religion, de la vertu, et de ses frères, est indigne de l'estime et de l'amitié des maçons. »

    « Le maçon dont le cœur ne s'ouvre point au besoin et aux malheurs des autres hommes, est un monstre dans la société des Frères. »

    Qu'est-ce que ça signifie ? Que le franc-maçon ne doit pas se contenter de professer les valeurs chrétiennes. Qu'il ne doit pas se satisfaire de travailler sur lui-même pour retrouver en lui l'image divine. Il doit également passer de la profession à l'exercice concret des valeurs chrétiennes par la pratique religieuse. Il ne doit donc pas « rougir de la religion et de la vertu ». Il doit donc pratiquer les quatre vertus cardinales de justice, de tempérance, de prudence et de force. Il doit également fortifier en lui les trois vertus théologales de foi, charité et d'espérance et parachever l'ensemble par la bienfaisance envers tous les êtres humains.

    Les références éclairant la doctrine de l'Ordre rectifié sont nombreuses. Il est impossible de toutes les citer. Je ferai donc ici l'économie de l'article 1er relatif aux devoirs du maçon envers Dieu et la Religion qui est plutôt corsé (les plus curieux chercheront). Je me contenterai ici de citer cet extrait de l'article 9 relatif aux devoirs envers l'Ordre.

    « Si les leçons que l'Ordre t'adresse, pour te faciliter le chemin de la vérité et du bonheur, se gravent profondément dans ton âme docile et ouverte aux impressions de la vertu ; si les maximes salutaires, qui marqueront pour ainsi dire chaque pas que tu feras dans la carrière maçonnique, deviennent tes propres principes et la règle invariable de tes actions; ô mon Frère, quelle sera notre joie ! tu accompliras ta sublime destinée, tu recouvreras cette ressemblance divine, qui fut le partage de l'homme dans son état d'innocence, qui est le but du Christianisme, et dont l'initiation maçonnique fait son objet principal. Tu redeviendras la créature chérie du Ciel : ses bénédictions fécondes s'arrêteront sur toi; et méritant le titre glorieux de sage, toujours libre, heureux et constant, tu marcheras sur cette terre l'égal des rois, le bienfaiteur des hommes, et le modèle de tes Frères »

    Tout ceci explique pourquoi le RER est un rite maçonnique qui s'inscrit dans le cadre de l'Illuminisme (la Verklärung) et non de l'esprit des Lumières (l'Auflklärung).

    Pour la Verkärung, la lumière brille déjà dans le coeur des hommes. C'est le retour vers l'unité de l'homme et de Dieu ; unité qui existait avant la Chute. L'initiation maçonnique, dans la perspective de l'illuminisme, est régressive.

    Pour l'Aufklärung au contraire, la lumière résulte de l'exercice par les hommes de leur entendement ou de leur raison. Elle implique l'idée de progrès, de dépassement et une approche évolutive de la tradition. L'initiation maçonnique, dans la perspective des Lumières, est progressive.

    C'est la raison pour laquelle, à titre personnel, je n'ai jamais pu adhérer au RER en dehors d'une pratique occasionnelle lors de visites. En effet, ses exigences religieuses m'ont toujours paru bien trop agressives pour ma conscience de franc-maçon attaché à l'esprit des Lumières et à la Modernité. Et puis, il y a une autre raison. Politique celle-ci. Le RER est un rite qui m'a toujours paru profondément réactionnaire (je ne dis pas conservateur). Réactionnaire dans le sens où il montre que pour bien vivre au présent une spiritualité maçonnique, seule une tradition pure et inaltérable est gage d'avenir. Et cette tradition passe par une doctrine religieuse particulière, par une vision religieuse (donc non sécularisée) de l'homme et de la société.

    Bref, le RER est l'expression d'une franc-maçonnerie tout à fait singulière qui implique un parcours particulier fondé sur des postulats ou des articles de foi ou encore des exigences qui, à mon humble avis, ne peuvent que rebuter les francs-maçons attachés à la liberté d'esprit et de recherche et à l'universel. C'est pourquoi je pense qu'une pratique trop rigoureuse de ce rite, sans réflexion ou sans esprit critique, peut aboutir, si l'on n'y prend garde, à des dérives de type sectaire ou intégriste.

    Fort heureusement, je n'oublie pas que le RER est aujourd'hui pratiqué avec des intensités variables. Cela est si vrai que même le Grand Orient de France, obédience pourtant plus qu'à demi-détachée de la tradition chrétienne, abrite désormais plusieurs loges du régime rectifié.

    Pour terminer cette note, je voudrais citer ici ces quelques mots de Rocherius Eques a Vera Luce, ancien Grand Prieur de Neustrie. 

    « Dans un monde de facilité matérielle, où l’opulence peut côtoyer la détresse la plus profonde, où le pouvoir de l’humanité sur la nature confine à l’hégémonie totale, l’Ordre propose que, dans l’ombre, mais au cœur de ce monde, des valeurs séculaires persistent et s’expriment. L’idéal est lointain, et nul d’entre nous, en conscience, ne peut prétendre s’en être approché : tant mieux car tant que nous sentirons notre insuffisance et notre éloignement du principe, alors nous serons de vrais chevaliers. Mais à condition que cette prise de conscience soit l’aiguillon de notre combat spirituel, de la virilité morale et métaphysique qui nous fera toujours préférer le doute à la certitude, la question à la réponse, la révolte à la satisfaction, dès lors que quelques bornes fondamentales balisent notre chemin et nourrissent notre ferveur : notre foi chrétienne, l’espérance du salut, et l’amour des autres hommes. »

    Si mon chemin initiatique en franc-maçonnerie n'est pas du tout borné de la même manière que celui de ce dignitaire du RER, j'ai malgré tout le sentiment qu'il peut le rejoindre en maints endroits.

    1666595917.jpgEn écrivant cette note, je me suis souvenu d'un débat auquel j'avais assisté lors d'une visite d'une loge rectifiée de la GLTSO. L'ordre du jour appelait l'initiation de deux profanes. L'un était de confession chrétienne (catholique). L'autre était de confession musulmane. Problème car pour être initié au RER, il faut être de confession chrétienne. Et de rappeler cet extrait de la formule des engagements des apprentis : « Moi, N.., N.. (prononçant ses noms de baptême et civil), je promets sur le Saint Evangile, en présence du Grand Architecte de l'Univers, et je m'engage sur ma parole d'honneur, devant cette respectable assemblée, d'être fidèle à la sainte religion chrétienne (...) » Or comment être fidèle à une religion qui n'est pas la sienne ? Dès lors, pour certains tenants de la tradition présents dans cette loge, il fallait à tout prix savoir si le profane de religion musulmane était bien disposé à faire sienne les valeurs chrétiennes du rite, à devenir chrétien, sans quoi son initiation devait être repoussée. Je me souviens que pour contourner l'obstacle, le vénérable, homme intelligent et pragmatique, avait fait un merveilleux tour de passe-passe digne du meilleur des jésuites. Comme il était hors question de demander à ce profane de devenir chrétien pour ne pas le heurter, il avait été donc décidé d'en faire un homme de « culture chrétienne » car né en France, de nationalité française et finalement prêt à embrasser des valeurs que l'on retrouve aussi dans sa religion. Eh oui... dur dur d'être au RER !
  • La mixité au Grand Orient de France

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    La blogueuse La Maçonne a consacré un article sur le désenchantement des soeurs du Grand Orient de France. Je voudrais aborder à mon tour ce sujet délicat et le traiter non pas à travers des exemples et des témoignages de tiers mais sur la base de mon expérience de franc-maçon actif du Grand Orient de France (GODF). J'ai été délégué de mon atelier lors du fameux convent de Vichy en 2010 aux termes duquel les loges ont obtenu la liberté d'initier des femmes et d'affilier des soeurs. J'ai suivi attentivement la plupart des débats et controverses qui l'ont précédé. J'ai donc la faiblesse de penser que mon approche du sujet peut présenter un intérêt. Cependant, je tiens à préciser que ce je vais dire n'est que le reflet de ma propre subjectivité. Je ne prétends nullement détenir la vérité mais exprimer plus simplement ma part de vérité. La présente note doit donc être considérée comme un simple témoignage.

    Pour traiter la question de présence féminine au sein du GODF, il est nécessaire de la débarrasser du vernis pseudo philosophique dont elle a été enveloppée et de la remettre dans son contexte. D'abord, il est important de relever que cette présence féminine ne résulte pas de l'irrépressible besoin de l'obédience de s'adjoindre le concours de la « moitié de l'humanité » pour être en phase avec ses valeurs pas plus que de répondre aux doléances particulières de francs-maçonnes errant dans les ténèbres dans l'attente que le GODF les accueille. Sinon l'ouverture aux femmes aurait été évidemment réalisée beaucoup plus tôt dans l'histoire de l'obédience. En réalité, l'ouverture du GODF aux femmes résulte de considérations beaucoup plus terre à terre. Dans les années 2000, le GODF, plus exactement son Conseil de l'Ordre, y a vu un moyen de conserver son leadership numérique au sein du paysage maçonnique français. A cette époque, le GODF était préoccupée par la montée en puissance de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) qui avait doublé ses effectifs en moins de 20 ans. C'est donc dans l'espoir de contrecarrer la progression de la GLNF que le Conseil de l'Ordre du GODF a commencé à prêter une oreille plus attentive aux revendications de quelques loges politisées et turbulentes très minoritaires sur l'accueil des soeurs et l'initiation des femmes. Ces revendications ont été tout simplement perçues comme une opportunité d'élargir le recrutement.

    Mais comment susciter cette ouverture pleine de promesses sans effaroucher les loges du GODF ? Comment y parvenir sans risquer une scission ? Comment l'obtenir sans inquiéter en retour les autres obédiences mixtes et féminines ? Il suffit de mettre en oeuvre conjointement les cinq stratégies suivantes.

    1°) Cultiver l'art du double discours. Le Conseil de l'Ordre excelle généralement dans ce genre d'exercice : fermeté officielle, respect du règlement général d'un côté ; souplesse officieuse, accommodements avec les règles de l'autre. Et lorsque les risques d'affrontements sont trop élevés, il botte en touche en refilant la patate chaude à la Chambre Suprême de Justice Maçonnique qui s'est ainsi retrouvée avec le pouvoir exorbitant d'interpréter le règlement général et d'empiéter sur les prérogatives du Convent. Pour ma part, je n'ai jamais vraiment cru en l'indépendance des juges de la CSJM et en leur capacité de rendre des arrêts ou des avis qui intéressent le devenir de l'obédience sans interférences de l'exécutif. Le Conseil de l'Ordre et la CSJM se réunissent rue Cadet. Une telle promiscuité géographique rend les contacts et les pressions inévitables. Par conséquent la CSJM a soutenu tout et son contraire. Et réciproquement comme l'aurait dit Pierre Dac. Au lieu de se déclarer incompétente, la CSJM a rendu des avis qui ont outrepassé ses missions et jeté le trouble. Elle s'est comportée comme une sorte de conseil constitutionnel qu'elle n'est pas.

    2°) Faire croire que la revendication de la mixité est celle de la base. Je me souviens que l'un des deux conseillers de l'Ordre de ma région avait reçu quelques vénérables à son domicile, dans le courant de l'été 2010, pour leur apporter la bonne parole. J'ai fait partie de ces invités. Pour quelle raison ? Je l'ignore. J'imagine que ma jeunesse m'avait automatiquement rangé dans la catégorie des pro-mixité. Ce que j'ai entendu lors de cette réunion a été hallucinant. C'était du style : « On ne peut pas aller contre le sens de l'histoire (...) Le GODF ne peut pas prôner des valeurs de tolérance et de liberté et continuer à refuser l'affiliation et l'initiation des femmes (...) Le GODF va être traîné devant les tribunaux et il sera condamné pour discrimination (...) Il y a des femmes qui veulent travailler dans une obédience comme la nôtre et non au DH ou à la GLFF (...) Nous devons inventer la maçonnerie du XXIe siècle (...) Nous devons tourner le dos au sexisme, au sentiment que nous pratiquons une sorte d'Apartheid etc. ». Je ne me souviens pas avoir reçu de consignes expresses du canari local mais son discours était néanmoins limpide : il vaut mieux un bon vote qu'un mauvais procès. A charge pour nous ensuite de « bien voter » et de se faire autour de nous les messagers de la volonté de l'exécutif. Il s'agissait aussi d'obtenir implicitement des délégués qu'ils votent selon leur ressenti et non en fonction de la volonté majoritaire de leurs loges. Bien évidemment, je me suis conformé au mandat impératif que j'avais reçu de ma loge, à savoir de ne pas voter en faveur de l'affiliation des soeurs et de l'initiation des femmes.

    3°) Faire croire que le Conseil de l'Ordre n'a aucune prise sur les propositions de modification du règlement général. Il est difficile d'affirmer que le Conseil de l'Ordre a appuyé la mixité au sein du GODF en raison du double discours permanent. On peut en effet partir du principe que l'ouverture désirée résulte d'une revendication de certaines loges. Seulement voilà, l'exécutif aurait pu facilement temporiser. La commission voeux et règlement aurait pu également choisir de ne pas retenir des demandes de modification en faveur de la mixité, considérant qu'elles avaient été rejetées les années précédentes. Au lieu de ça, le problème a resurgi chaque année ou presque, tel un serpent de mer. Le Conseil de l'Ordre n'a donc jamais vraiment cherché à calmer le jeu. La mixité est devenue rapidement une obsession récurrente. Elle est revenue systématiquement sur le tapis (de loge) et les frères ont dû se la coltiner jusqu'à la nausée. Il faut ajouter que le Conseil de l'Ordre a une capacité d'influence sur les voeux et les modifications réglementaires. Il lui est aisé d'en susciter de nouveaux en faisant croire qu'ils sont spontanés. Il n'est pas le seul d'ailleurs à agir ainsi. Même les commissions conventuelles ou permanentes n'hésitent pas à susciter des voeux et des modifications réglementaires comme en témoigne ce mail que j'ai reçu dans le courant de cette année (cliquez pour agrandir).

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    Pourtant il me semble que les seules propositions de modification qu'un atelier doit soutenir, sont celles qui ont été spontanément introduites dans le sac aux propositions par les frères de la loge, sans ingérence extérieure, puis votées après discussion.

    4°) Présenter le Conseil de l'Ordre comme le garant de l'unité du GODF. Aux mixistes et à leurs adversaires les outrances et les imprécations ; au Conseil de l'Ordre la voix de la raison, celle de l'entre-deux qui, seule, permet de sauver l'essentiel, c'est-à-dire l'unité de l'obédience. Dans les couloirs du Convent de Vichy, je peux vous dire que ça s'est agité. Je me rappelle d'un dialogue avec un jeune délégué très habile. Un véritable VRP aux arguments parfaitement rodés qui me rappelaient irrépressiblement le discours du canari local entendu quelques semaines plus tôt. Il tenait à peu près ce langage : « Il ne s'agit pas d'imposer la mixité mais de permettre aux loges qui le souhaitent de devenir mixtes (...) Chaque loge pourra conserver la maîtrise de son recrutement (...) Une loge strictement non mixte pourra le rester (...). » Ce qui revenait à soutenir que le GODF pouvait être non mixte tout en l'étant sans l'être... Comprenne qui pourra. 

    5°) Maîtriser l'ordre du jour du Convent. Je n'irai pas jusqu'à prétendre que l'ordre du jour a été modifié pour prendre les délégués par surprise. Honnêtement, je ne m'en souviens pas et je n'ai pas les éléments non plus pour juger. De toute façon, les minutes des débats du Convent ont perdu leur qualité d'antan. Plus ramassés aujourd'hui que par le passé, les actes du Convent peuvent être facilement expurgés de tout élément gênant d'autant plus qu'il n'y a pas de possibilité de contrôler le travail de retranscription. La seule chose que je peux attester en revanche, c'est bien la manière dont j'ai vécu les choses. Tout semble s'être décidé en fin d'après midi, voire en tout début de soirée. C'était un jeudi je crois. Nous avions passé l'après-midi entière à examiner des modifications réglementaires toutes plus inintéressantes les unes que les autres. Il y en avait plus d'une centaine. Les propositions étaient présentées par paquets de dix ou vingt (je ne sais plus) par le rapporteur de la commission voeux et règlements, lequel en préconisait soit l'adoption soit le rejet. Puis, il y avait les interventions au lutrin. Chaque fois une dizaine. Souvent pour ne rien dire. Puis on passait aux votes des délégués après les conclusions de l'orateur. Et ainsi de suite. Interminable. Une véritable torture car il faisait une chaleur à crever. Compte tenu du retard accumulé, il me semble que le président du Convent avait évoqué la possibilité de repousser la fin de l'examen des voeux et règlements au vendredi matin, à la fraîche, afin de permettre aux délégués d'examiner plus confortablement la modification réglementaire qui devait changer à tout jamais le GODF. C'est donc avec cette annonce en tête que nous avions fait la dernière pause de la journée. Il ne restait plus qu'un ou deux paquets de modifications réglementaires à examiner. Ça sentait la quille. Je me souviens que certains délégués, complètement fatigués, avaient d'ailleurs préféré retourner à leurs hôtels, considérant qu'ils avaient suffisamment donné durant la journée. Je me souviens donc avoir été complètement désarçonné lorsque j'ai constaté que la modification que tout le monde attendait pour le lendemain, a été finalement mise au vote en fin de journée. Les délégués l'ont votée comme des robots, sans se rendre compte que c'était LA modification qui avait fait tant parler. Il l'ont votée écrasés par la chaleur et la fatigue, pressés d'en finir, pressés d'aller prendre une douche et passer une bonne soirée entre frères dans les restaurants vichyssois. Puis, on a eu droit aux rapports des autres commissions dont celle chargée du développement durable qui n'intéresse quasiment personne. Le rapporteur choisi était - comme c'est étonnant ! - Olivia C., la soeur transsexuelle qui avait été l'une des causes de tout le bavardage subi pendant des années. Olivia est montée au lutrin. Elle a commencé son propos en confiant à l'assemblée son émotion de pouvoir s'exprimer en tant que soeur du GODF. Puis Olivia a fini d'endormir la salle sur le développement durable. Toute cette mise en scène avait été parfaitement orchestrée si bien que je suis reparti du Convent avec le sentiment d'un enfumage en règle.

    Il ne faut cependant pas croire que je conserve un mauvais souvenir de toute cette période même si, au fond de moi, je reste intimement persuadé que la mixité au GODF a plus été arrachée pour satisfaire des objectifs statistiques que réellement obtenue pour des raisons philosophiques. Elle a été arrachée aux termes d'une intense campagne interne et confortée par des pseudos arguments juridiques qui, de mon point de vue, ne tenaient absolument pas la route mais que la majorité n'a pas cherché à réfuter pour se ménager un peu de tranquillité. Bref, les jeux sont faits maintenant. Tout retour en arrière est impossible. Nous en sommes donc exactement à la situation rapportée par La Maçonne.

    1°) Sept ans après l'ouverture aux femmes, force est de constater qu'il n'y a pas eu l'afflux escompté de soeurs et de femmes profanes. Le GODF a gagné des membres certes mais à la marge car ces nouvelles adhésions compensent d'abord les départs (décès, démissions, affiliations vers d'autres obédiences) avant de constituer véritablement une augmentation significative d'effectifs. Les obédiences mixtes et féminines ont plutôt bien résisté malgré la décision du GODF. La GLNF, elle, a explosé en plein vol en 2011 anéantissant du même coup les craintes d'un dépassement.

    2°) Sept ans après, les soeurs peinent à faire leur place au GODF. Dans les loges qui les affilient, elles sont souvent des faire valoir, des gages pratiques de progressisme. On leur confie parfois des plateaux mais rares sont celles qui assument des responsabilités décisionnelles majeures. Ça viendra peut-être avec le temps. Pour ma part, je pense que les femmes au GODF resteront encore longtemps cantonnées à des rôles mineurs parce qu'on ne crée pas, en réalité, un état d'esprit de mixité dans une obédience qui ne l'a jamais connu et pratiqué depuis 1773. Il y faut plus qu'un vote. Il y faut une adhésion véritable qui n'existe pas. Le GODF n'est pas une obédience mixte comme le DH, la GLMU ou la GLMF.

    3°) Sept ans après, il n'y a pas eu de scission du GODF. Les loges masculines majoritaires semblent s'accommoder de la situation présente, persuadées d'avoir obtenu les garanties nécessaires au maintien de leurs spécificités. Jusqu'à quand ? Je vais prendre le risque d'un pronostic. Jusqu'au jour où certaines soeurs, aidées par certains frères, commenceront à agiter la parité pour réclamer des places dans les différentes instances en raison de leur seul sexe et à exiger l'accès aux travaux des loges strictement masculines. C'est là qu'on pourra mesurer vraiment ce qu'il reste de la liberté des loges masculines du GODF que le Conseil de l'Ordre prétend garantir. Je ne suis pas sûr qu'un tel compromis boiteux résiste longtemps. Après un séisme, il y a toujours des répliques. J'en veux pour preuve ce commentaire édifiant (pour ne pas dire plus) publié sous l'article de La Maçonne. On le doit à un certain Loaec (tiens tiens ça me rappelle le patronyme d'un ancien conseiller de l'Ordre...) :

    « (...) Les femmes au GODF ne « font pas la vaisselle » : nombre d'entre elles sont officiers de leur loge ou VM. Et les Juridictions de hauts grades sont désormais grandes ouvertes à leur venue…
    Certaines régions font de la résistance, notamment le sud-est: mais c'est aussi là que l'on trouve encore des frères pour déplorer la déchristianisation de la maçonnerie, le droit de vote des femmes, voire pour défendre les thèses du FN (...) » 

    Ainsi, résister à la mixité serait l'apanage de certaines régions maçonniques, notamment situées au sud de la Loire. Dans le sud, c'est connu, il y a beaucoup de maçons machistes et frontistes vivant dans la nostalgie d'une franc-maçonnerie chrétienne. Ce qui, bien entendu, n'existe pas au nord de la Loire où tous les francs-maçons sont absolument parfaits comme Loaec. On peut certes rire de cette étrange association de préjugés caricaturaux qui exprime une insupportable condescendance à l'égard des frères méridionaux du GODF. Pourtant, cette connerie sûre d'elle-même ne me fait pas rire du tout. J'y vois même en germes les procès d'intention que certains « frères » ne manqueront pas d'adresser demain à ceux qui s'opposeront à leur projet de faire de la mixité la norme obligatoire du travail maçonnique au sein du GODF.

  • L'Académie de la Connaissance Maçonnique

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    certifié.jpgJe ne vais pas revenir ici sur l'excellent article du frère Emerek le Fol à propos de l'Académie de la Connaissance Maçonnique instituée pour les francs-maçons de la Loge Nationale Française et de la Loge Nationale Mixte Française. Je comprends tout a fait que cette structure suscite à la fois des interrogations et des inquiétudes. Cette académie au nom pompeux donne en effet l'impression de réduire l'initiation maçonnique à une procédure de certification ou à une validation des acquis de l'expérience. La bibliographie imposée, partielle et surtout partiale, s'apparente également à de la vente forcée même si l'Académie précise que la procédure de certification est fondée sur le volontariat. Ouf ! Il reste cependant à déterminer si, dans les faits, le volontarisme ne va pas se transformer insidieusement en forte incitation. Quoi qu'il en soit, nous allons assister sous peu à l'émergence de « francs-maçons certifiés ». Cependant, on peut dire avec un peu d'ironie que le projet de cette académie s'inscrit dans le prolongement d'une activité maçonnique traditionnelle car la remise de médailles et de diplômes est aussi vieille que la franc-maçonnerie. Dès le dix-huitième siècle, certains frères entreprenants et malins l'avaient bien compris et su en faire commerce.

    Je vais plutôt tenter ici d'élargir le sujet. « L'Académie de la Connaissance Maçonnique » dit en effet s'inspirer d'expériences anglaises et américaines comparables. Or, elle se garde bien d'expliquer le rôle et les missions de ces structures anglo-saxonnes qui font office en quelque sorte de centres de formation permanente. Il faut donc expliquer l'origine de ces structures et rappeler notamment que la franc-maçonnerie, en Grande Bretagne aux Etats-Unis et dans d'autres pays anglo-saxons, est en crise profonde en dépit des apparences. Les loges, dans leur grande majorité, ne parviennent pas à retenir leurs membres. De nombreux frères se plaignent du manque de formation maçonnique. Au rite d'York par exemple (majoritaire aux Etats-Unis), les loges travaillent ordinairement au grade de maître. Donc, les frères passent les trois grades symboliques très rapidement, parfois même le même jour, pour des raisons structurelles : les nouveaux membres servent non seulement à compenser les démissionnaires ou les absents mais aussi à empêcher la mise en sommeil des loges (et encore, ce n'est pas toujours le cas). En outre, les loges se réunissent moins fréquemment qu'en France. Pratiquer la franc-maçonnerie outre-Manche et outre-Atlantique, c'est donc d'abord exécuter impeccablement par coeur le rituel (sans compter le soutien aux oeuvres de bienfaisance). Le temps d'instruction, c'est le temps consacré à l'apprentissage du texte ; c'est le temps consacré à la maîtrise des déplacements en loge ; c'est le temps consacré à l'agencement des différentes cérémonies, à l'exécution parfaite des signes, mots et attouchements, etc.

    Or, apprendre un texte n'est pas forcément le comprendre. Et c'est encore moins l'interpréter et conserver une distance critique vis-à-vis de lui. Quand on est dans la reproduction à l'identique de ce qui se fait depuis toujours, quand on est dans la conservation obsessionnelle des formes, il est difficile de se sentir pleinement à l'aise et libre dans sa démarche spirituelle. Il suffit de lire les blogs de nos frères américains pour se rendre compte que cette façon de pratiquer la franc-maçonnerie est peu satisfaisante. Beaucoup se plaignent de devoir répéter et transmettre sans comprendre la logique des choses. Beaucoup doivent se contenter des explications sommaires de quelques maîtres grincheux. C'est donc pour favoriser l'exégèse des rituels, la lecture comparée des textes, leur mise en perspective, l'étude de l'histoire maçonnique, des symboles et des traditions - bref ce que recouvre en gros la maçonnologie - que des formations maçonniques ont été mises en place non seulement aux Etats-Unis mais aussi en Grande Bretagne. Ces formations ont été créées le plus souvent avec le soutien de Grandes Loges pressées de trouver enfin la solution miracle à l'érosion continue de leurs effectifs. Le but de ces formations est de répondre à l'insatisfaction croissante des frères. C'est la raison pour laquelle, en France, de telles structures n'ont aucun sens puisque les loges sont censées effectuer ce travail d'explication et d'analyse par le biais des surveillants et de l'expert. D'ailleurs les américains ont un qualificatif pour désigner ce travail : c'est le travail maçonnique « à l'européenne ». 

    En revanche, là où les maçons hexagonaux auraient des choses à apprendre des frères américains et britanniques, c'est évidemment sur l'agencement et l'exécution des cérémonies. En France, nous lisons majoritairement le rituel. Nous n'apprenons quasiment rien par coeur. Donc, nous retenons très peu. Dès lors, les usages se perdent souvent parce qu'ils ne sont pas suffisamment répétés et intégrés. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les cérémonies d'un même grade peuvent varier sensiblement au sein d'un même atelier d'un vénérable à l'autre. Certains vénérables choisissent d'ajouter unilatéralement tel ou tel détail pour combler l'indigence de rituels rédigés par d'obscurs hiérarques. D'autres préfèrent au contraire retrancher certaines pratiques jugées désuètes, parfois expéditivement, si bien qu'il n'y a plus de permanence rituelle. Le plus souvent, on improvise et on tâtonne en pleine cérémonie parce qu'on n'a pas suffisamment répété. Le maître des cérémonies de mon atelier a une belle formule qui résume beaucoup de choses :

    « Quand je ne sais plus où j'en suis, je tourne, je tourne, je continue à tourner et je cherche les yeux du vénérable ; à un moment donné, je comprends qu'il faut s'arrêter là.»

    En fait, en France, chaque loge fait sa bouillie dans son coin pour le meilleur et pour le pire. Il ne faut surtout pas croire que les loges d'obédiences dites « traditionnelles » s'en sortent forcément mieux. J'en ai vu certaines écrasées par le poids d'un rituel bien trop lourd pour elles. De façon générale, le niveau d'exécution des cérémonies maçonniques en France est assez moyen pour ne pas dire médiocre. Et je ne prétends surtout pas être au-dessus du niveau moyen. J'ai cependant maçonné longtemps en Belgique. Je peux donc vous dire d'expérience qu'une initiation chez nos voisins est autrement plus impressionnante qu'en France. Ce n'est pas parce que les maçons belges sont supérieurs aux maçons français ; c'est parce que les maçons belges travaillent et répètent plus sérieusement que les maçons français. Les frères et les soeurs belges préparent les cérémonies. Ils lisent le rituel comme nous mais ils n'hésitent pas à pratiquer de temps en temps le par coeur si les nécessités particulières d'une cérémonie l'exigent (ex : obscurité du temple, questions/réponses entre l'expert et le couvreur, etc.). Ils sont attentifs à la tenue vestimentaire, à la solennité des formes, à l'esthétique du moment. Ils font l'effort de venir aux répétitions qui n'ont pas lieu dans le désordre trente minutes avant l'ouverture des travaux. ll n'y a pas de secret. Juste du travail, un peu de rigueur et de la considération pour ce qui est à accomplir.

    En guise de conclusion et pour sourire un peu, je vais donner un filon aux marchands du temple. Il y a un créneau à prendre en France mais dans le domaine de la scénographie maçonnique. Avis aux petits malins ! Vous pourriez ainsi créer une « Académie de la Connaissance Maçonnique Pratique des Rites » et proposer aux loges des formations - à des tarifs fraternels bien sûr ! - visant à les accompagner dans l'exécution des tenues et des différentes cérémonies. Des comédiens, des metteurs en scène, des musiciens, des ingénieurs du son et de la lumière pourraient leur venir utilement en aide. Une procédure de certification ISO 9001 pourrait même être envisagée. Allez vite enregistrer le nom à l'I.N.P.I. avant que quelqu'un d'autre n'en profite !

  • Le GODF est-il la courroie de transmission du PS ?

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    godf,france,franc-maçonnerie,ps,politiqueSuite à ma note sur Emmanuel Macron et l'esprit maçonnique, j'ai reçu un courrier électronique dont je reproduis ici l'essentiel :

    « Ce qui se passe dans la société française et qui se traduit par ce coup de pied dans la fourmilière politique, devrait, en théorie, susciter une très sérieuse remise en cause de certaines méthodes et pratiques de la FM au GODF . Les « cadres » du GODF en seront-ils capables. Je crains que non. 

    Cette crise « politique » dans la société annonce, de mon point de vue, une crise dans la FM sociétale. 

    Voilà longtemps que les FF n'ont plus à apporter au dehors les vérités acquises dans le Temple. 

    Pourquoi ? Parce que, entre autres, à mon sens, beaucoup de FF, même de bonne foi, qui sont aussi des militants du Ps, se comportent d'abord, en loge, comme des militants de leur parti. Et non pas l'inverse . 

    Le GODF est devenue la courroie de transmission du PS ; PS qui depuis des décennies ne pense plus.  

    Je suis en train de relire les mémoires  d'Arthur Koetsler et je tombe sur ces lignes : 

    « Le « peuple » apparaît aux yeux de la bureaucratie socialiste comme une cible de propagande, non comme une réalité vivante dont il faut comprendre et partager les intérêts, les goûts et les faiblesses, si l'on veut changer la face du monde. Les dirigeants socialistes, étaient , pour la plupart, sortis du peuple, mais ils n'appartenaient pas au peuple ; ils essayaient de diriger et de manier l'homme sans s'identifier à lui. »

    Ces phrases écrites en 1949 résonnent en ce moment. 

    La sève existe encore dans les loges mais elle ne vivifie plus une structure « sclérosée et sclérosante ».

    Le propos est très sévère, notamment la référence à Koestler qui visait en réalité la bureaucratie soviétique et les atrocités du communisme. Ce propos postule une sorte de relation structurelle entre la rue Cadet et la rue de Solférino ou à tout le moins une sorte d'affinité politique et intellectuelle. Ce qui semble pour le moins excessif ou du moins se référer à une réalité dont je n'ai jamais été le témoin. J'ai évidemment croisé beaucoup de frères de sensibilité socialiste dans les loges du Grand Orient de France mais j'y ai croisé aussi quantité de frères d'autres sensibilités politiques. Il est bon quand même de le souligner. Je n'ai jamais fréquenté non plus de loges politiquement monochromes ou de loges dans lesquelles l'orientation politique des membres avait une influence telle, qu'elle empêchait l'expression d'autres formes de pensée. Je ne dis pas que ça n'existe pas. Je dis que je n'ai jamais été confronté directement à ce problème au sein du Grand Orient de France. De toute façon, chaque obédience a ses forces et ses faiblesses.

    En dehors des loges en revanche, c'est autre chose. Comme la franc-maçonnerie ne donne ni consignes ni mots d'ordre, ses membres agissent comme bon leur semble. Et comme il y a toutes sortes de francs-maçons, il y a forcément toutes sortes de comportements. Or, on ne garde souvent à l'esprit que les mauvaises expériences. On minimise ou on oublie les bonnes. On ressemble alors à ces voyageurs focalisés sur les trains en retard et incapables de songer à la majorité de ceux qui arrivent à l'heure. Je connais donc de ces frères qui souffrent en permanence de dissociation : ils oublient, en dehors du temple, ce dont ils se prévalent à l'intérieur. Mais je connais aussi de ces frères qui, à toute heure, se rappellent la grandeur des devoirs qu'ils se sont imposés et qui font aimer l'ordre maçonnique par l'exemple de leurs qualités parce que ce sont des parents aimants, des voisins sur lesquels on peut compter, d'honnêtes citoyens, des personnes engagées au service des autres, au service d'une cause particulière ou de l'intérêt général, etc.

    Là où je rejoins l'auteur du courrier électronique, c'est sur le sentiment qu'il exprime sur la sclérose de la structure obédientielle du Grand Orient de France. Sauf que je n'en impute pas essentiellement les causes au « militantisme socialiste » au sein du Grand Orient de France. Certes, je sais bien que ce militantisme existe puisque j'ai déjà eu l'occasion d'en évoquer les effets, sur un plan strictement historique, en rappelant les mésaventures d'Alexandre Chevalier et celles de Guy Mollet ou encore les tiraillements d'appareil suite à l'élection inattendue de Michel Baroin à la Grande Maîtrise en 1977. Ce faisant, les effets de ce militantisme socialiste doivent bien plus, à mon avis, au conformisme d'appareil qu'à l'influence de ceux qui s'y adonnent. Pour le dire autrement, la sclérose résulte moins des affinités socialisantes de certains apparatchiks (responsables ou anciens responsables de l'obédience) et de leurs courtisans, que de la passivité générale des frères qui les laissent faire, soit parce qu'ils n'en ont pas conscience, soit parce qu'ils s'en moquent.

    Cette passivité générale permet donc un accaparement du Grand Orient de France par des formes de pensée d'ailleurs non réductibles au seul militantisme socialiste. Il suffit par exemple de songer à ce qu'est devenue la laïcité au Grand Orient de France : une véritable religion d'appareil relayée par des frères qui passent leur temps à se référer à ce principe qu'ils ne connaissent qu'à travers leurs fantasmes. Certains sont parfois tellement vindicatifs et intolérants qu'ils deviennent de véritables repoussoirs pour quiconque essaie d'avoir un minimum d'ouverture d'esprit. Ils excellent souvent dans cet art du discours catastrophiste, décliniste et antireligieux. Le drame est qu'ils sont arrivés à préempter la laïcité et, pis encore, à amener le Grand Orient à se faire le relais paresseux et docile des communiqués vengeurs du Comité Laïcité-République et du Collectif laïque. Ils se pensent majoritaires au sein du Grand Orient de France car ils se sentent confortés par le silence du plus grand nombre. Or, ce silence n'est pas une adhésion mais en réalité du désintérêt à l'égard d'un discours d'appareil creux auquel les pouvoirs publics font mine de prêter poliment attention. Le plus grand nombre préfère avoir la paix, donc fuir les polémiques stériles, et se consacrer essentiellement à la vie de loge.

    Il ne faudrait pas croire que la rupture du silence est la solution pour mettre un terme à cette sclérose d'appareil. Celle-ci a pris trop d'ampleur au fil des décennies. Cette rupture du silence serait efficace si elle s'accompagnait d'une réforme profonde du cadre obédientiel napoléonien hyper-centralisé dans lequel les frères du Grand Orient vivent depuis plus d'un siècle. Tout le monde sait que le convent est devenu un mastodonte ingérable et coûteux où rien de substantiel ne se dit, où tout et son contraire se votent et où l'on entend les mêmes bons clients débiter au lutrin les mêmes propos insipides en une minute chrono pendant que les autres délégués dorment, bavardent ou trépignent sur leurs chaises. Il est anormal que la gestion administrative, en 2017, ne soit pas davantage décentralisée, c'est-à-dire effectuée au plus près des loges, donc au sein de régions plus vastes et moins nombreuses. C'est en réalité toute la représentativité des loges qu'il conviendrait de repenser dans un nouvel ensemble. Ça supposerait une réflexion en profondeur sur notre loi commune, à mille lieux des tripatouillages annuels et métastasiques qui la rendent aujourd'hui impermanente, incompréhensible et de plus en plus inadaptée à la réalité des loges, notamment des plus petites et des plus éloignées des orients parisiens. Il faudrait aussi s'interroger sur ces responsables, qui ne le sont plus, mais qui ont tant de mal à descendre parce qu'ils vivent souvent en région parisienne, donc à proximité du siège de l'obédience. Le « Grand Orient de Paris » est une obédience dans l'obédience qui profite de l'hyper centralisation et des déséquilibres territoriaux. Et gare à ceux qui lui disputent cette primauté ! On les accuse, sans rire, de vouloir porter atteinte à l'unité de l'obédience. Cependant, pour calmer les ardeurs des grincheux de province, il a quand même été décidé de promener le convent depuis quelques années. La Rochelle, Nice, Rennes, Marseille... 

    On le voit donc : le problème est bien plus complexe que ne le laisse paraître le titre de cette note. Alors peut-on en sortir ? Réglementairement, je ne le pense pas car les conditions posées par la loi commune pour envisager une réforme structurelle sont trop contraignantes. L'appareil pèse trop. Les résistances et les peurs sont là. Les loges sont également incapables de s'inscrire dans une telle réforme car elles doivent d'abord initier et former des francs-maçons (y compris celles qui se sont faits la spécialité de submerger le convent de voeux et règlements). Réformer le Grand Orient de France en temps de paix est donc une mesure aussi absurde que celle qui, dans le monde profane, prône l'instauration d'une sixième République. On l'a bien vu avec la tentative de réforme en 2005-2006. Elle s'est très vite transformée en un gigantesque foutoir. Un changement de mode de fonctionnement suppose donc toujours un élément d'extranéité majeur qui le rend possible (crise politique, économique et sociale aiguë, guerre civile, conflit avec un autre pays).

    Il est temps de conclure. Je ne pense pas, très franchement, que le Grand Orient soit la courroie de transmission du Parti socialiste ou que le Parti socialiste soit celle du Grand Orient. Ce fut peut-être le cas, à certains moments de l'histoire. Et encore... Ce n'est même pas sûr. Je pense surtout que les choses ont bien changé et que les profanes qui frappent à la porte des loges du Grand Orient de France sont souvent en attente d'une réflexion spirituelle et philosophique profonde. Ils expriment une volonté d'échapper à la tyrannie de l'actualité immédiate. Cela signifie-t-il que nous allons vers une crise de la « franc-maçonnerie sociétale » comme l'affirme mon correspondant ? Je n'en sais rien. C'est possible. En tout cas, j'ai l'impression que l'on s'enivre frénétiquement de tenues blanches, de colloques et d'Utopiales alors que le travail à entreprendre devrait être au contraire beaucoup plus subtil et souterrain. En un mot : initiatique. Je n'aurai évidemment pas la prétention et l'arrogance de le circonscrire même s'il m'est arrivé de l'aborder modestement sur ce blog en m'interrogeant sur ce qu'était, par exemple, la réflexion maçonnique ou le travail en loge.

    ______________

    Ajout du 26 mai 2017 - 13h00

    Contrairement à ce que j'ai indiqué au début de ma note, la citation d'Arthur Koestler ne concerne pas l'Union Soviétique. Elle est extraite de « La corde raide » le premier volume de ses mémoires. Koestler parle du Parti socialiste allemand (SPD) dans les années précédant l'arrivée de Hitler au pouvoir. Il est d'ailleurs encore plus sévère avec le Parti communiste allemand (KPD). Merci à mon correspondant de m'avoir apporté cette précision !

  • Emmanuel Macron et l'esprit maçonnique

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    2415688542.jpgJ'ai lu avec grand intérêt la dernière chronique du frère Emerek le Fol sur le blog « Hiram.be ». Elle s'intitule « Emmanuel Macron, la franc-maçonnerie et la pensée ternaire ».

    Selon Emerek le Fol, l'élection de M. Emmanuel Macron à la présidence de la République témoigne de la victoire de la pensée ternaire sur la pensée binaire. La pensée ternaire est la volonté de concilier des oppositions dans l'objectif d'un dépassement. Elle postule que des courants de pensées différents peuvent travailler ensemble pour faire émerger d'autres possibles. La pensée binaire, elle, postule au contraire que seuls les rapports de force structurent le monde : deux camps s'affrontent et l'un doit nécessairement l'emporter sur l'autre.

    Bien entendu, il ne s'agit pas de prétendre que M. Emmanuel Macron est franc-maçon. Il ne s'agit pas non plus de procéder à je ne sais quelle récupération. Ce serait parfaitement ridicule. Cependant, comment ne pas déceler dans la philosophie de l'action politique exposée par le nouveau Président de la République un état d'esprit auquel tout franc-maçon ne peut être que spontanément sensible à la condition, bien sûr, de ne pas s'abandonner à des réflexes partisans ? Voici quelques exemples de cet état d'esprit que l'on transmet dans les loges (la liste est évidemment non exhaustive).

    • Des individus différents et n'ayant pas les mêmes convictions et les mêmes parcours sont faits pour se rencontrer, fraterniser et travailler ensemble (réunir ce qui est épars).
    • La société a non seulement besoin de valeurs mais aussi de symboles et de rites.
    • Seul on ne peut rien, ensemble on peut tout.
    • La tolérance et l'ouverture sur l'universel doivent l'emporter sur l'exclusion et le repli sur soi.
    • L'échange de qualité suppose l'écoute bienveillante et le respect de ses interlocuteurs.
    • Les sociétés et les cultures sont le résultat des apports les plus divers.
    • La laïcité n'est pas le laïcisme.
    • La conciliation de la pensée et de l'action s'inscrit nécessairement dans un temps long.
    • les individus ne se réduisent pas à des étiquettes ou à des postures.

    Je pourrais continuer longtemps. Mais attention aux incompréhensions que pourrait induire une lecture trop rapide ! Je ne dis pas que M. Macron a l'exclusivité de cet état d'esprit. Fort heureusement d'ailleurs sinon ce serait inquiétant ! En revanche, j'ai l'impression qu'il fut l'un des rares candidats, sinon le seul, au cours de cette campagne présidentielle, à l'exprimer fièrement. Et je suis persuadé que c'est précisément la raison pour laquelle il s'est distingué nettement des autres. 

     

  • La franc-maçonnerie face aux extrêmes

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    plantu.jpgSi je souscris bien évidemment et sans réserve à l'appel des obédiences maçonniques à faire barrage à l'extrême droite, je ne peux m'empêcher en même temps de déplorer leur silence concernant l'extrême gauche. Pourtant, le dessin de Plantu, ci-contre, résume parfaitement la proximité de ces deux courants politiques en apparence antagonistes. Les deux se rejoignent en effet dans cette incroyable prétention à parler « au nom du peuple » comme si l'un et l'autre avaient reçu de « la foule des anonymes », perçue comme un bloc monolithique, je ne sais quel magistère moral.

    Il est inutile, je crois, d'insister outre mesure sur l'extrême droite. On en connaît la très grande dangerosité et les obsessions. La pitoyable prestation télévisuelle de Mme Le Pen, le 3 mai dernier, en est une illustration. C'est la raison pour laquelle ses partisans sont d'ailleurs écartés des loges, du moins au Grand Orient de France et pour autant que la sagacité des frères n'ait pas été prise en défaut. J'aimerais une clarté comparable à l'égard de l'extrême gauche dont les pratiques, les affirmations expéditives et les simplifications m'apparaissent tout aussi dangereuses pour notre République démocratique, sociale et laïque que les slogans frontistes sur la mondialisation, l'Europe, la finance, les élites, etc.

    Pendant toute cette campagne présidentielle surmédiatisée, la démocratie a donné l'impression d'être prise en étau entre les extrêmes. Ces derniers ont en effet donné le tempo au débat public en excitant les peurs, en montant les Français les uns contre les autres, en faisant de la surenchère programmatique et en tirant habilement profit de la crise du leadership au sein des partis politiques républicains. 

    Si l'on se souvient des énormités de Marine Le Pen, que penser alors de celles de Jean-Luc Mélenchon usant et abusant d'un vocabulaire fleuri pour fustiger ses adversaires politiques en les traitant de « pourris », de « vendus » et de « gardes-chiourme » ? N'est-il pas consternant de voir cet homme s'enfermer dans le registre éculé du « tous pourris » ? N'est-il pas paradoxal de l'entendre prôner le « dégagisme », c'est-à-dire la purge de toute la classe politique française, alors qu'il en est un des représentants depuis plus de trente-cinq ans ? Il a d'ailleurs largement profité de toutes les investitures qui lui ont été données par le parti socialiste sur lequel il se plait à cracher depuis dix ans.

    Voir un tel comportement chez un homme public qui, de surcroît, n'a jamais fait mystère de son appartenance maçonnique, ne peut qu'interroger les francs-maçons et notamment ceux qui, au sein du Grand Orient de France, sont attachés à la qualité du débat public et au respect des institutions démocratiques. Et si ça ne les interroge pas, moi, en tout cas, ça m'interpelle car je me rends compte que si on enlève la rhétorique et quelques envolées lyriques pour y substituer le racisme et la xénophobie, Mélenchon se transforme en Le Pen. La frontière est en effet ténue. Et elle peut être d'autant plus vite franchie que Jean-Luc Mélenchon n'a pas donné de consignes claires pour le second tour de l'élection présidentielle. Résultat ? Nombre de ses électeurs semblent prêts à s'abstenir ou, pis encore, à se reporter sur la fille de Jean-Marie Le Pen le 7 mai prochain.

    Si nos loges doivent se montrer vigilantes à l'égard des « fachos de comptoir », elles doivent se montrer tout aussi prudentes à l'égard des « bolchos-mondains » qui, déjà, menacent, haïssent, annoncent un troisième tour social et spéculent à voix haute sur la colère et le ressentiment des gens alors que le successeur de M. François Hollande n'est pas encore élu et installé à l'Elysée. Je connais de ces frères qui portent le tablier tout en jouant aux « insoumis » devant leurs ordinateurs. Ils préconisent des révolutions qu'ils ne voudraient en réalité ni pour eux ni pour leurs enfants. Mais peu importe. Tout tient dans la posture. J'en connais beaucoup qui ne sont absolument pas regardants dès qu'il s'agit de dépenser l'argent public ou l'argent des autres. Ils sont en revanche beaucoup plus attentifs dès qu'il s'agit de trouver le placement le plus judicieux, la bonne formule pour payer moins d'impôts ou, plus généralement, ce qui leur permettra de satisfaire leurs seuls intérêts. 

  • Albert Balagué, le roc

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    Albert Balague.jpg

    La photo ci-dessus est celle du frère Albert Balagué et a été prise durant une chaude soirée d'été dans la région nîmoise en 1998 ou 1999. Je voudrais dire quelque mots sur Albert Balagué. Il est né le 19 septembre 1919 à Barcelone (Espagne) dans une famille libertaire et franc-maçonne. Martin Marti, son grand-père maternel, était membre de la loge Lealtad et communiste libertaire. C'est donc tout naturellement qu'Albert Balagué est devenu militant anarchiste dès l'âge de 15 ans. Il a participé avec ses oncles aux premiers combats de la guerre civile contre les troupes franquistes au sein de la colonne Libertad, puis il a intégré au mois de décembre 1936 les Brigades Internationales au sein de la treizième BI Dombrowsky. Albert s'est battu à Guadalajara, Brunete, Teruel. Il fut blessé deux fois. Pendant sa convalescence, il a fait la connaissance d'André Marty et d'André Malraux.

    Lorsque les troupes républicaines ont été vaincues, Albert Balagué a été contraint de fuir. Il est passé en France le 21 février 1939 où il a été interné au camp d’Argelès comme de nombreux autres réfugiés espagnols. Son grand-père Martin Marti, lui, est mort assassiné par les franquistes sur son lit d'hôpital le 23 mars 1939. Quand la France déclara la guerre à l'Allemagne nazie, Albert Balagué s'est immédiatement engagé dans le onzième régiment de la Légion étrangère. Il a participé aux combats de mai et juin 1940. Il a été fait prisonnier en juin 1940 et interné au stalag XVII B. Il a été ensuite transféré le 28 novembre 1941 au camp de concentration de Mauthausen sous le matricule 4504 dont il n'est sorti que le 5 mai 1945. Quatre ans et demi d'enfer. Il y a côtoyé le jésuite Michel Riquet qui, quelques années plus tard, oeuvra en faveur du rapprochement de l'église catholique romaine et de la franc-maçonnerie.

    A la Libération Albert Balagué s'est installé à Nîmes où se trouvaient énormément de réfugiés politiques espagnols. Il a milité à l’Union rationaliste et aux Citoyens du monde et c'est dans ce cadre qu'il a rencontré des francs-maçons. Il a été initié en 1953 au sein de la loge nîmoise n°920 L'Arc-en-Ciel de l'Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain, puis il a rejoint en 1962 la loge L'Echo du Grand Orient. A la fin des années 1960, Balagué a effectué plusieurs voyages en Catalogne où il avait gardé des contacts avec le mouvement libertaire. Là-bas, il a contribué activement à la réorganisation clandestine de loges maçonniques et, grâce à des complicités au sein de l'administration des douanes françaises, il est même parvenu à y acheminer des armes.

    C'est au sein de la loge L'Echo du Grand Orient, où j'ai été initié en mai 1992, que j'ai fait la connaissance d'Albert Balagué. Comme j'étais très jeune, il me prit sous son aile sans chichi et sans blabla car Albert Balagué parlait un sabir franco-espagnol qui le rendait difficilement compréhensible. Il s'exprimait donc peu. Jeune apprenti, j'ai eu l'honneur que l'on me confie très vite le soin de dire quelques mots lors de la célébration de ses quarante ans de maçonnerie, en mai ou juin 1993, en présence du très illustre frère Rafael Villaplana Fuentes, Grand Commandeur du Suprême Conseil d'Espagne, et de nombreuses délégations maçonniques espagnoles et françaises. Je ne sais plus ce que j'avais dit d'une voix tremblante à cette occasion. Des banalités probablement. Je me souviens en revanche qu'Albert Balagué avait les larmes aux yeux parce qu'il n'en revenait pas que l'on ait pu penser à lui de cette façon. Il était gêné d'être le centre de l'attention. J'ai appris beaucoup plus tard que l'organisation de ce jubilé n'avait pas été une mince affaire. Certains vieux grincheux de la loge n'y auraient pas été favorables pour des raisons réglementaires. Et d'estimer qu'Albert Balagué n'avait pas quarante ans de présence effective et continue au Grand Orient de France... 

    Albert Balagué ne parlait pas de lui-même. En tout cas pas en public. Il n'aimait pas évoquer les luttes du passé. Il n'avait pas non plus l'esprit ancien combattant, toujours à la ramener avec ses guerres et ses morts. De temps en temps, il évoquait pudiquement quelques noms et alors son regard s'illuminait. La captivité à Mauthausen l'avait profondément marqué mais il n'était pas du genre à s'y apesantir. Il me donnait plutôt l'impression d'aimer la vie et le présent. Cet homme au visage buriné par les épreuves et les engagements était vraiment une force de la nature. C'était pour moi un roc indestructible, le genre de gars sur lequel on pouvait s'appuyer sans crainte et en toutes circonstances. Albert n'était pas un doctrinaire. Loin de là. Ce n'était pas le libertaire de salon qui faisait semblant d'avoir lu Proudhon et Bakounine et qui évoquait des révolutions qu'il n'avait pas faites. Je n'ai jamais parlé en tout cas de politique avec lui. Je suppose qu'il s'était adouci avec le temps et que la franc-maçonnerie n'avait pas été pour rien dans cette évolution personnelle. Je me souviens qu'il aimait dire :

    « Moi la maçonnerie, yé connais pas. Ma les maçons, yé connais. Y a beaucoup des cons hein. Ma y en a quand même des buons. C'est les buons maçons qui soun importants, qué l'on sé souvient. Pas les cons. Ça non. »

    Ou encore :

    « La maçonnerie yé connais pas. Ma les maçons si. C'est pour ça que yé n'ai yamais été déçou par la maçonnerie. Ma par les maçons si. »

    tablierbalague.jpg

    Il m'avait raconté un jour comment on travaillait en loge dans l'Espagne franquiste et notamment à Barcelone. Les frères se réunissaient dans les grandes artères de la cité catalane, en plein jour, puis marchaient en petits groupes éloignés les uns des autres comme si de rien n'était. Et là, au sein des petits groupes, ils s'enseignaient à voix basse les tuilages des trois grades qu'ils avaient appris par coeur et se donnaient des nouvelles. C'est ainsi qu'ils procédaient aux initiations et aux augmentations de salaire. Le fait de travailler de cette manière sur la voie publique présentait l'avantage de pouvoir vite se disperser en cas d'intervention de la police politique du régime. Ils ne laissaient pas de traces. Un local, même clandestin, était perçu comme une possible souricière. Conserver des décors maçonniques même chez soi était trop risqué. La peur de la dénonciation était constante. Sous Franco, appartenir à la franc-maçonnerie était passible de mort.

    J'ai ensuite continué à côtoyer Albert Balagué sur les colonnes de la loge nîmoise La Bienfaisance où je fus affilié en compagnie de Christian Bellanger, son gendre, dans un contexte mouvementé pour la franc-maçonnerie gardoise. A l'époque, j'avais le cul entre deux chaises. Je m'étais installé à Bruxelles en septembre 1994 pour faire une spécialisation mais ne pensais y rester que deux ans. C'est pour cela que j'avais donc conservé mon appartenance au Grand Orient de France. La Bienfaisance s'était installée provisoirement dans les locaux la loge Les Enfants du Verseau du Droit Humain à Saint-Géniès de Malgoirès à une vingtaine de kilomètres au nord de Nîmes. C'est dans le petit temple de Saint-Géniès que j'ai été élevé à la maîtrise le 21 décembre 1995. Suite à mon élévation, Albert Balagué m'a offert un tablier de maître déjà usé. Il est tout simple et ne paye pas de mine. Mon parrain, lui, m'a offert le ruban de maître sans aucune broderie, pas même une équerre et un compas. Je les porte toujours. Je n'en ai jamais changé (désolé pour les marchands de décors, je ne suis vraiment pas un bon client). Je me souviens qu'Albert était tout content et qu'il m'avait dit à peu près ceci :

    « Sois touyours fier dé lé porter. Ca cé lo symbol dé trabail dou maçon. Tou es libré. Sourtout sois un buon maçon pour les autres maçons, apprentis y coumpagnons. Et pas un con, hein. »

    J'ignore si je suis parvenu à mettre en application les conseils d'Albert. Je m'y suis efforcé en tout cas du mieux que j'ai pu... mais j'ai certainement encore beaucoup de chemin à faire et beaucoup de choses à apprendre.

    Albert Balagué est passé à l'orient éternel le 3 juillet 2000 à l'âge de 81 ans. Ça fait bientôt dix-sept ans. Je n'en reviens pas. Le temps passe si vite ! Albert repose au cimetière de Rodilhan près de Nîmes aux côtés de Mercedes, son épouse, mais aussi de Yolande, sa fille, et de Christian, son gendre, trop tôt disparus.

  • Le « grumpy » en franc-maçonnerie

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    grumpy.jpgSans doute est-il téméraire et présomptueux de prétendre expliquer ici les problèmes de la franc-maçonnerie des Etats-Unis d'Amérique. Et ce d'autant plus que je ne vis pas aux Etats-Unis et n'ai aucune expérience de la vie maçonnique américaine. Les connaissances que j'ai du sujet sont livresques. Il y manque les fruits de l'expérience. Néanmoins les blogs et les réseaux sociaux permettent de nouer des contacts ou d'être le témoin attentif et silencieux de discussions animées entre les frères d'outre-Atlantique. Ces moyens de communication, qui n'existaient pas il y a encore une vingtaine d'années, permettent de se faire une idée assez objective de la situation.

    Voici une image qui circule sur le web. Elle montre un ancien vénérable maître du rite d'York (le rite majoritaire dans les loges bleues aux Etats-Unis) visiblement agacé que les frères de sa loge ne suivent pas ses directives et ne reproduisent pas à l'identique ce que lui-même a fait lorsqu'il présidait son atelier. Il semble que le phénomène des « Grumpy Past Masters » (anciens vénérable maître grincheux) soit répandu aux Etats-Unis et cause de sérieux problèmes. Est « grumpy » tout frère qui, au-delà des charges maçonniques qu'il assume ou a assumées, considère que les usages maçonniques - la tradition si l'on préfère - ne peuvent évoluer. De façon plus large encore, est « grumpy » ou grincheux tout frère rebelle au changement ou qui se croit si indispensable à sa loge qu'il n'envisage pas que celle-ci puisse vivre et se développer librement sans lui. Est « grumpy » ou grincheux tout frère qui enferme sa loge dans des modalités de fonctionnement qui ne correspondent pas à ses aspirations profondes. Le « grumpy » bride systématiquement tout ce qui pourrait s'apparenter à des innovations. Il est totalement incapable de passer le relais. C'est le vénérable connard ou le con du principe de Wheaton dont j'ai déjà parlé sur ce blog. C'est celui qui cumule les dignités et truste avec ses congénères les fonctions au sein des appareils obédientiels. Le « grumpy » ou grincheux trouve, dans le pseudo-concept de régularité maçonnique, le dogmatisme nécessaire et utile qui lui permet par exemple d'exclure celui qui pense différemment, celui qui a des orientations sexuelles particulières, celui qui souhaite une ouverture plus grande des loges et des obédiences, qui aimerait boire (avec modération) des petits coups durant les agapes ou qui propose des initiatives intéressantes et nouvelles pour le bien de l'Ordre.

    Le « grumpy » ou grincheux ne serait pas un problème un soi s'il n'était pas doté d'une grande capacité de nuisance et s'il ne faisait pas fuir toutes les bonnes volontés qui, chaque année, rejoignent les loges. Le « grumpy » estime qu'il ne faut pas parler politique et religion en loge au nom des anciens devoirs et de la préservation de la fraternité. Pourquoi pas ? Sauf que cette double exclusion lui permet de faire l'un et l'autre. En effet, l'exclusion de la politique des travaux de loge revient à exclure en réalité la modernité, la réflexion critique, la liberté d'expression et la liberté de conscience. Les travaux de loge consistent à ânonner le rituel. Le « grumpy » postule l'inaptitude du franc-maçon à réfléchir, en tenue, sur la vie de la Cité. L'exclusion de la religion lui permet en fait d'imposer la croyance obligatoire en Dieu et de bannir toute expression philosophique étrangère au monothéisme tel qu'il est compris dans la Bible. Les loges tentées de mener une réflexion sociale, ne le peuvent pas alors même qu'elles auraient la capacité de le faire.

    Pour bien comprendre, je vous propose l'exemple d'une loge de l'Etat d'Indiana. Celle-ci pourra organiser des « one-day classes » et participer à des oeuvres de charité. Elle pourra inviter le frère Chris Hodapp à faire des conférences sans doute très instructives sur ses escapades à la Grande Loge de France qu'il a pu fréquenter grâce à l'autorisation du Grand Maître. Mais cette loge ne pourra pas réfléchir aux raisons qui ont amené les citoyens à faire de Mike Pence - l'actuel vice-Président des Etats-Unis - le cinquantième gouverneur de l'Indiana en 2013. Mike Pence, je le rappelle, est un créationniste, un chrétien fondamentaliste d'extrême droite, qui croit que la terre a été créé en six jours il y a quelques milliers d'années et pense que toute la destinée de l'humanité est consignée dans la Bible... Cette loge ne pourra pas non plus proposer à ses membres de l'alcool aux agapes car boire de l'alcool n'est pas convenable. Il y aura toujours un « grumpy » (un ultra-conservateur) apparatchik qui veillera au grain et auquel d'autres feront la révérence pour une charge, une promotion dans un rite, une médaille, etc.

    Ce qui est frappant, c'est de constater à quel point de nombreux frères américains sont conscients de la prédominance du « grumpy » sans pour autant chercher à y mettre un terme. La fuite ou la démission l'emporte souvent sur la résistance comme si cette dernière était jugée vaine d'avance. Je ne sais comment expliquer cette passivité sinon par une incapacité à penser une maçonnerie possible en dehors des structures obédientielles existantes. Au fond, c'est comme si l'esprit de loyauté à l'égard de structures maçonniques sclérosées prévalait sur l'esprit de scission ou d'essaimage. Ce qui n'est pas conforme aux usages n'est pas maçonnique. Cette affirmation est tellement intériorisée chez les frères américains que même les éléments les plus avant-gardistes ne songent à s'en défaire et à voir au-delà des limites (landmarks) que les grincheux leur ont inculquées. 

    Ce phénomène « grumpy » est également très présent en dehors des Etats-Unis. Il est par exemple à l'oeuvre en Grande Bretagne ou en Australie, pays dans lesquels les obédiences nationales se perdent dans des considérations marketing pour juguler la baisse de leurs effectifs au lieu d'envisager la franc-maçonnerie sous l'angle de la liberté et de la souveraineté des loges. Si la tradition ou le respect des usages est important, et parfois fondamental, encore faut-il garder la mesure. Tout est une question de dosage. Un franc-maçon ou une loge a besoin de diversité et de liberté.

    En France, bien sûr, les grincheux existent ! Ils sont également très actifs et peuvent pourrir la vie des ateliers. Mais les francs-maçons hexagonaux ont sans doute un avantage sur eux. Cet avantage est la chance d'avoir un paysage maçonnique divers où coexistent plusieurs manières de concevoir le travail maçonnique. C'est le « bordel gaulois » auquel mon ami Régis Blanchet aimait faire allusion. Et c'est peut-être la raison pour laquelle la franc-maçonnerie française est si dynamique en dépit de l'ostracisme dont elle est frappée par la maçonnerie anglo-saxonne.

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    Je dédie cette note au frère Christophe Habas et lui souhaite un prompt rétablissement.