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franc-maçonnerie - Page 5

  • 1717 et la « stratégie Steve Jobs »

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    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommersL'année 2017 s'achève bientôt et avec elle, les commémorations du tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Ce tricentenaire a notamment été marqué, on le sait, par une remise en cause de ses fondements même puisque l'historiographie maçonnique anglo-saxonne a connu de nouveaux développements annoncés par Roger Dachez en octobre 2016. Je m'étais permis d'ailleurs d'en relativiser la portée

    La dernière livraison des Chroniques d'Histoire Maçonnique fait justement le point sur ces nouveaux développements. Cécile Révauger a ainsi consacré une contribution aux travaux de recherches d'Andrew Prescott et de Susan Mitchell Sommers. Ces travaux sont fondés d'une part, sur une étude attentive des mémoires de William Stukeley et d'autre part, sur une analyse d'un manuscrit appartenant aux archives privés de la loge Antiquity n°2 à l'orient de Londres (cf. « L'émergence de la Grande Loge d'Angleterre », Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°80, été automne 2017, pp. 19 et suivantes). Il ressort de cette contribution que la Grande Loge d'Angleterre, selon Prescott et Sommers, n'aurait pas vu le jour au cours de l'année 1717 mais en 1721. Le pasteur James Anderson aurait modifié la datation dans l'édition des Constitutions de 1738 probablement à la demande de la Grande Loge d'Angleterre. Cette falsification des dates aurait permis à plusieurs de ses membres (Anthony Sayer notamment) de demander une aide financière et à la Grande Loge d'Angleterre de revendiquer une ancienneté plus grande que les Grandes Loges d'Ecosse et d'Irlande. 

    Je n'ai pour ma part rien relevé de décisif dans la fort intéressante contribution de Révauger qui puisse invalider avec certitude d'une part, la réunion de quatre loges londoniennes, en 1716, à l'Auberge du Pommier (Apple Tree Tavern) et leur décision de se constituer en Grande Loge pro tempore (pour un temps limité) ; et d'autre part, leur réunion, un an plus tard, le 24 juin 1717, à l'auberge l'Oie et le Grill (At the Groose and the Gridiron) pour pérenniser ladite Grande Loge et porter Anthony Sayer à sa tête. Cécile Révauger signale à cet égard que Prescott et Sommers ne sont pas parvenus à identifier précisément l'auberge The Apple Tree et qu'en l'absence de toute documentation à son sujet, ils doutent de son existence même (cf « L'émergence de la Grande Loge... », op.cit., p.24). Est-ce si étonnant de se heurter à de telles difficultés de localisation alors que le centre de Londres a été entièrement détruit en 1666 et qu'en Angleterre, noblesse et gentry, ont ensemble refusé tout document fiscal cadastral ? Le mot « cadastre », emprunté au français, n’est d'ailleurs apparu qu’en 1804 dans l’Oxford English Dictionary. (cf. Mireille Touzery, « Cadastres en Europe à l'époque moderne. Modèles continentaux et absence en Angleterre », in De l'estime au cadastre en Europe - L'époque moderne, actes colloque des 4 et 5 décembre 2003, IGPDE, 2007). En France, l’histoire du cadastre est liée au renforcement de l’État face aux volontés contraires des conservateurs et des citoyens-propriétaires. La Grande-Bretagne, au contraire, n’a pas voulu se doter de cet instrument qu'Adam Smith estimait, en 1776, plus nuisible qu’utile au contribuable (cf. Adam Smith, La Richesse des Nations, Livre V, Chapitre 2). Quant aux fonds de commerce, aux noms commerciaux, ils ont toujours été extrêmement changeants. Les registres du commerce n'existaient pas, rendant quasiment impossible toute traçabilité.

    Il n'est pas non plus a priori anormal de constater l'absence de documents d'époque confirmant cette période de gestation (1716-1721). Après tout, cette communauté maçonnique embryonnaire de quelques dizaines d'individus a fort bien pu passer inaperçue à Londres pendant quatre à six ans et pratiquer une tradition essentiellement orale dans le but de protéger les secrets de la franc-maçonnerie jusqu'à ce que la Grande Loge décide finalement de s'extérioriser en organisant, chaque année, deux processions maçonniques publiques à partir de 1721 et d'édicter les minutes de ses travaux à partir de  1723. Considérons les serments au grade d'apprenti tels qu'ils sont repris dans la plupart des rites. Peut-on véritablement s'étonner de cette absence d'archives ou de sources documentaires quand le nouvel entré en loge promet ou jure de ne rien graver, buriner, tracer ou sculpter ?

    Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut aussi supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Ces contemporains auraient sans doute également dénoncé la supercherie d'Anthony Sayer si celui-ci avait effectivement usurpé le titre de premier Grand Maître de la Grande Loge et revendiqué une fausse ancienneté d'appartenance dans le simple but d'obtenir une aide financière de l'obédience. La vénalité présumée de Sayer me paraît aussi grotesque que celle que l'on prête à Anderson. Elle semble s'inscrire dans une volonté d'amoindrissement du rôle respectif de ces deux personnages. En présentant Sayer et Anderson comme des hommes intéressés ou aux ordres, on jette implicitement le discrédit sur les conditions de fondation de la franc-maçonnerie spéculative dite des modernes et on conforte a posteriori une histoire au service de la maçonnerie spéculative dite des anciens attachée au théisme, c'est-à-dire à la révélation divine gravée dans le marbre des landmarks. Enfin, j'ai l'impression que les historiens, obnubilés par ces problèmes de dates et d'absence de sources documentaires, ont fini par perdre de vue ce qu'Anderson a dit du 24 juin 1717. Et qu'a-t-il dit ? Que les frères francs-maçons décidèrent ce jour là de choisir un Grand Maître parmi eux jusqu'à ce qu'il aient l'honneur d'avoir un frère noble à leur tête, c'est-à-dire jusqu'à ce que la jeune Grande Loge puisse se trouver un protecteur et espérer ainsi pérenniser ses activités. Ils trouvèrent ce frère noble dans la personne du duc John de Montagu, quatre ans plus tard, après avoir eu, comme Grands Maîtres, les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers et à nouveau George Payne. D'où l'éclat particulier de la reconnaissance de Montagu par la Grande Loge le 24 juin 1721, événement semble-t-il relaté par la presse londonienne de l'époque.

    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommersJe n'aborderai pas ici toutes les querelles dynastiques entre jacobites, stuartistes et hanovriens, non que j'en conteste la prégnance ou les influences sur les premières décennies de la jeune maçonnerie anglaise mais plutôt parce que mes connaissances, sur ce point, sont assez limitées et que je n'ai jamais vraiment eu le goût de m'y aventurer. Il faut dire qu'il est si facile de s'y perdre ! Je pense néanmoins qu'on leur accorde ordinairement trop de place. J'ai sans doute grand tort de le penser. Je voudrais simplement apporter un tempérament à l'analyse de Cécile Révauger lorsqu'elle semble réduire l'article deux des Constitutions d'Anderson à une condamnation implicite des notions tory d'obéissance passive au Souverain (cf. « L'émergence de la Grande Loge... », op. cit., pp. 27 et 28). En effet, je ne pense pas qu'il faille y voir une adhésion aux thèses de John Locke contenues dans son deuxième traité de gouvernement selon lesquelles le peuple a le droit de se rebeller contre le Souverain si celui-ci s'est placé dans un état de guerre contre lui en violant le contrat par lequel il s'est engagé à respecter son droit fondamental à la liberté et à la propriété. Car ce que le protestant John Locke avait défendu en 1690, l'anglican Thomas Hobbes l'avait déjà exposé en 1642 dans son ouvrage Le Citoyen (De Cive). En effet, Hobbes, qui passe abusivement pour le théoricien du despotisme, probablement à cause d'une lecture superficielle du Leviathan (1651), est en réalité le théoricien de la vie du citoyen obéissant aux lois faites pour assurer sa protection. Le citoyen a des droits et des devoirs que le Souverain, arbitre et garant, est à même d'apprécier et de faire respecter. Thomas Hobbes a été l'un des premiers à défendre l'idée que le Souverain ne peut obliger le citoyen à faire quelque chose qui compromettrait son existence sous peine d'aller au-delà de ses pouvoirs et de ses devoirs. Le contrat social a été établi pour que les hommes puissent vivre en paix. Le citoyen dispose donc du droit inaliénable de défendre sa vie et de résister, même contre le Souverain, si ce dernier veut la mettre en danger. A certains égards, Hobbes a fondé un droit de résistance et presque un droit de rébellion pour peu que le Souverain veuille imposer au citoyen de risquer sa vie quand ce dernier ne l'admet pas. Il faut rappeler que Thomas Hobbes avait pourtant défendu le roi Charles Ier contre les prétentions du Parlement au début des années 1640 et qu'il fut contraint de s'exiler onze ans en France à cause de cela. 

    Bref, le magistère que l'oeuvre de Hobbes a exercé sur la politique outre-Manche a sans doute été bien plus important et décisif que celui de Locke car Hobbes fut celui qui pensa résoudre les querelles religieuses en attribuant dans la personne du Souverain des prérogatives temporelles et spirituelles (cf. la gravure du frontispice du Leviathan ci-dessus où le Souverain au corps constitué d'individus formant les intérêts particuliers, tient dans une main l'épée et dans l'autre la crosse épiscopale). Il n'est pas inutile de rappeler que la reine d'Angleterre est toujours à l'heure actuelle chef de l'Etat et chef de l'église d'Angleterre et que la Grande Loge Unie d'Angleterre, elle-même, a toujours eu des relations privilégiées avec l'église d'Angleterre bien que celles-ci se soient distendues depuis une trentaine d'années.

    Les travaux de Prescott et Sommers marquent probablement une nouvelle étape de la compréhension des origines de la franc-maçonnerie en Angleterre. Je rejoins cependant Révauger quand elle dit que les thèses de Prescott et Sommers ne font que confirmer l'intuition de plusieurs historiens qui, contrairement à eux, n'étaient pas parvenus à réunir des preuves à l'appui de leurs travaux. Sur le fond, on peut se demander si cela change grand-chose. Les doutes se cristallisent en effet sur une petite période de quatre à six ans. J'ai donc un peu l'impression que l'on a cédé, en ce tricentenaire de la franc-maçonnerie, à la stratégie de feu Steve Jobs, le génial fondateur d'Apple et as mondialement reconnu du marketing, pour qui un détail ou une petite fonction supplémentaire d'un Iphone ou d'un Ipad devenait soudainement « révolutionnaire ». Cet habile procédé, qui donnait une large place à la révélation sensationnelle, devait susciter chez le consommateur un désir irrésistible de se le procurer (à des tarifs, eux, bien moins révolutionnaires). Avec les thèses de Prescott et Sommers, je trouve qu'on est peu dans la même stratégie. Des détails, certes importants j'en conviens, mais des détails tout de même, sont soudainement montés en épingle et présentés comme un véritablement bouleversement de l'histoire maçonnique. Ce qui paraît somme toute bien exagéré.

    chroniques d'histoire maçonnique,revue,france,histoire,andrew prescott,susan sommers, John Locke, duc de Montagu, James Anderson, George Payne, Jean-Théophile Désaguliers, Cécile Révauger, Andrew Prescoot, Susan Mitchell Sommers, Angleterre, 1717, 1721, tricentenaire, franc-maçonnerieJe signale à mes lecteurs la sortie du numéro 80 des Chroniques d'Histoire Maçonnique consacré au tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie. Cette revue est celle de l'Institut d'Etudes et de Recherches Maçonniques (IDERM) et elle est éditée par Conform Edition où vous pouvez vous la procurer, voire vous y abonner, à un prix très démocratique. Ceux qui me lisent régulièrement, savent que j'apprécie cette petite revue qui propose, deux fois l'an, des études diverses sur l'histoire maçonnique. 

    Vous trouverez dans ce numéro, outre l'étude de Cécile Révauger, trois autres contributions remarquables.

    Pascal Dupuy, « Les royaumes de France et d'Angleterre en 1717 : regards croisés ».

    Roger Dachez, « Les premiers pas de la franc-maçonnerie française : retour sur les premières loges de Paris ».

    Philippe Langlet, « Les Constitutions de 1723 et leurs traduction en français ».

  • La GLFF honore le sexisme

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    240px-Eliane_Viennot_à_la_Wikiconvention_Francophone%2C_août_2016.jpgJe viens de lire sur le blog de François Koch l'interview de Mme Éliane Viennot, professeur (ou professeure, à moins qu'il faille écrire professeuse ?) de littérature française et historienne à l'Université de Saint-Etienne. La Grande Loge Féminine de France l'a honorée d'un prix pour avoir été à l'initiative d'un manifeste réclamant l'abolition de la règle grammaticale selon laquelle le masculin doit l'emporter sur le féminin. Un combat considérable donc... Aussi décisif pour l'avenir de l'humanité que l'écriture inclusive portée par certains pédagogues qui essaient aujourd'hui de l'introduire dans l'enseignement primaire.

    Mme Viennot voit du sexisme là où il n'y en a jamais eu. La règle dont elle demande la suppression a notamment été instituée pour pallier l'absence de genre neutre dans la langue française (genre qui existe en allemand par exemple). Il s'agit donc d'une règle grammaticale qui codifie les accords d'adjectifs et ne vise absolument pas à stigmatiser les femmes ! Il existe en effet suffisamment de moyens d'oppression plus expéditifs et efficaces que la grammaire... 

    Ceci étant dit, je voudrais relever ici la réponse de Mme Viennot à la question du journaliste de l'Express : « Que représente pour vous la franc-maçonnerie qui vous honore aujourd'hui ? ». Attention ça défrise.

    « Pas grand chose. Je ne sais pas ce que les francs-maçons y font. Ni si elle est puissante ou pas. Vis-à-vis de la franc-maçonnerie, je n’ai ni attirance ni hostilité. J’ai juste trouvé invraisemblable que le GODF devienne mixte parce que l’un de ses frères est devenu une sœur. Ce ne sont pas des arguments rationnels qui les ont convaincus : ils ont changé leur fusil d’épaule à cause d’un coup de bistouri. C’est insoutenable. D’autres grandes obédiences masculines demeurent mono-genres, comme quoi la lumière n’est pas parvenue à leur étage. »

    Renversant. Mme Viennot a beau ne pas penser grand-chose de la franc-maçonnerie, elle a malgré tout un avis tranché (au bistouri) sur le vote du Convent du GODF de 2010 qu'elle réduit de façon quelque peu caricaturale à la seule transsexualité d'Olivia C. (bien que ce fait divers chirurgical ait pu jouer un rôle, la « vraie-fausse mixité » du GODF procède en réalité de préoccupations plus statistiques que philosophiques et résulte d'un contexte particulier). Elle se permet en outre de faire passer la plus importante obédience maçonnique française, ultra majoritairement composée d'hommes, pour un repère de débiles (« la lumière n'est pas parvenue à leur étage » ; soit dit en passant, il doit certainement bien y en avoir quelques uns). Charmant n'est-ce pas ? Et quelle charge paradoxalement sexiste ! Imaginez simplement si un homme avait fait peu ou prou la même réponse... Que n'aurions-nous pas entendu à son sujet ? Vivement donc que les féministes deviennent enfin des hommes comme tout le monde (au sens de homo, hominis et non pas de vir, viris) !

  • « Hiram.be » et « 3,5,7 et plus » dans le collimateur de « Médias Presse Info »

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    1303854325.jpg

    « Médias Presse Info », site d'extrême droite proche du groupuscule intégriste catholique Civitas, a consacré un long article à « Hiram.be » et dans une moindre mesure, à « 3, 5, 7 et plus ». Son auteur, un certain Hristo Xiep, nous y conspue de façon brouillonne et délirante. 

    Nous serions ainsi de vilains méchants staliniens, des chiens de garde du régime (comprenez la République démocratique, sociale et laïque), des « démocrasseux » (car la démocratie est sale bien sûr) ou encore des disciples de Skippy Foussier (allusion à l'actuel Grand Maître du Grand Orient et au sketch des Inconnus sur les sectes). Manifestement Hristo Xiep n'aime pas ces deux blogs. Je ne peux que m'en féliciter car l'amitié d'un sot pareil eût été infiniment plus dangereuse que son mépris.

    Bref, je ne mentionne pas cet article de « Médias Presse Info » dans un but polémique car il n'y a évidemment rien à répondre. C'est de la diarrhée verbale nauséabonde. En revanche, il me semble utile de le signaler pour que celles et ceux qui auront la curiosité (ou le courage) de s'y reporter, mesurent pleinement toute la nocivité de ce site qui, depuis des années, essaie de se faire passer pour une sorte d'agence de presse alternative ou de « réinformation » alors qu'il n'est en réalité qu'une des vitrines de l'extrême droite la plus rance sur Internet.

  • Le RER : une approche chrétienne de l'initiation maçonnique

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    1687844259.jpgAu dix-huitième siècle, une franc-maçonnerie particulière s'est développée. Non seulement chrétienne sociologiquement, comme d'ailleurs la franc-maçonnerie de ce temps, mais chrétienne doctrinalement. Cette franc-maçonnerie chrétienne a trouvé son expression la plus aboutie dans le régime écossais rectifié, système maçonnique qui s'est structuré lors de deux Convents (à Lyon en 1778 et à Wilhemsbad en 1782).

    Il faut rappeler que ce régime écossais rectifié (RER) n'était pas seulement un rite dans l'esprit de ses fondateurs. Il avait aussi originairement l'ambition de constituer un ordre maçonnique européen autonome divisé en neuf provinces administratives (d'où l'emploi du terme de « régime »). Ce qu'il n'a été que sur le papier.

    Le RER expose une doctrine chrétienne de l'initiation maçonnique dont les trois fondements se retrouvent aux chapitres 1 à 3 du livre de la Genèse.  

    Le RER s'inspire aussi directement des systèmes philosophico-religieux du martinezisme et du martinisme qu'il a tout simplement adaptés à la franc-maçonnerie.

    Voici les trois fondements du RER.

    1°) L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance divine, donc dans un état primitif glorieux, c'est-à-dire en présence immédiate et permanent de Dieu.

    2°) L'homme a chuté par sa libre volonté. Dans sa chute, il a perdu la ressemblance divine et n'en a conservé en lui que l'image. Cette image, déformée ou difforme, subsiste néanmoins en lui.

    3°) L'initiation maçonnique est un des moyens par lequel l'homme déchu va pouvoir travailler à faire coïncider l'image à la ressemblance et à restaurer la conformité de l'homme à Dieu.

    Ces trois fondements du RER sont d'ailleurs entièrement contenus dans l'une des trois maximes révélées au profane lors de son initiation au grade d'apprenti.

    « L'homme est l'image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître s'il la défigure lui-même ? »

    Vaste programme...

    On pourrait également exposer ces trois fondements en citant saint Paul qui écrit dans sa première épître aux Corinthiens (3, 9-17) :

    9 Car nous sommes ouvriers avec Dieu. Vous êtes le champ de Dieu, l'édifice de Dieu.
    10 Selon la grâce de Dieu qui m'a été donnée, j'ai, comme un sage architecte, posé le fondement, et un autre bâtit dessus. Seulement que chacun prenne garde comment il bâtit dessus.
    11 Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui est déjà posé, savoir Jésus-Christ.
    12 Si l'on bâtit sur ce fondement avec de l'or, de l'argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, du chaume,
    13 l'ouvrage de chacun sera manifesté; car le jour du Seigneur le fera connaître, parce qu'il va se révéler dans le feu, et le feu même éprouvera ce qu'est l'ouvrage de chacun.
    14 Si l'ouvrage que l'on aura bâti dessus subsiste, on recevra une récompense ;
    15 si l'ouvrage de quelqu'un est consumé, il perdra sa récompense; lui pourtant sera sauvé, mais comme au travers du feu.
    16 Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous?
    17 Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira; car le temple de Dieu est saint, et c'est ce que vous êtes vous-mêmes.

    Il découle de ces fondements essentiels les deux autres maximes sur lesquelles doit méditer l'apprenti franc-maçon initié au RER.

    « Celui qui rougit de la religion, de la vertu, et de ses frères, est indigne de l'estime et de l'amitié des maçons. »

    « Le maçon dont le cœur ne s'ouvre point au besoin et aux malheurs des autres hommes, est un monstre dans la société des Frères. »

    Qu'est-ce que ça signifie ? Que le franc-maçon ne doit pas se contenter de professer les valeurs chrétiennes. Qu'il ne doit pas se satisfaire de travailler sur lui-même pour retrouver en lui l'image divine. Il doit également passer de la profession à l'exercice concret des valeurs chrétiennes par la pratique religieuse. Il ne doit donc pas « rougir de la religion et de la vertu ». Il doit donc pratiquer les quatre vertus cardinales de justice, de tempérance, de prudence et de force. Il doit également fortifier en lui les trois vertus théologales de foi, charité et d'espérance et parachever l'ensemble par la bienfaisance envers tous les êtres humains.

    Les références éclairant la doctrine de l'Ordre rectifié sont nombreuses. Il est impossible de toutes les citer. Je ferai donc ici l'économie de l'article 1er relatif aux devoirs du maçon envers Dieu et la Religion qui est plutôt corsé (les plus curieux chercheront). Je me contenterai ici de citer cet extrait de l'article 9 relatif aux devoirs envers l'Ordre.

    « Si les leçons que l'Ordre t'adresse, pour te faciliter le chemin de la vérité et du bonheur, se gravent profondément dans ton âme docile et ouverte aux impressions de la vertu ; si les maximes salutaires, qui marqueront pour ainsi dire chaque pas que tu feras dans la carrière maçonnique, deviennent tes propres principes et la règle invariable de tes actions; ô mon Frère, quelle sera notre joie ! tu accompliras ta sublime destinée, tu recouvreras cette ressemblance divine, qui fut le partage de l'homme dans son état d'innocence, qui est le but du Christianisme, et dont l'initiation maçonnique fait son objet principal. Tu redeviendras la créature chérie du Ciel : ses bénédictions fécondes s'arrêteront sur toi; et méritant le titre glorieux de sage, toujours libre, heureux et constant, tu marcheras sur cette terre l'égal des rois, le bienfaiteur des hommes, et le modèle de tes Frères »

    Tout ceci explique pourquoi le RER est un rite maçonnique qui s'inscrit dans le cadre de l'Illuminisme (la Verklärung) et non de l'esprit des Lumières (l'Auflklärung).

    Pour la Verkärung, la lumière brille déjà dans le coeur des hommes. C'est le retour vers l'unité de l'homme et de Dieu ; unité qui existait avant la Chute. L'initiation maçonnique, dans la perspective de l'illuminisme, est régressive.

    Pour l'Aufklärung au contraire, la lumière résulte de l'exercice par les hommes de leur entendement ou de leur raison. Elle implique l'idée de progrès, de dépassement et une approche évolutive de la tradition. L'initiation maçonnique, dans la perspective des Lumières, est progressive.

    C'est la raison pour laquelle, à titre personnel, je n'ai jamais pu adhérer au RER en dehors d'une pratique occasionnelle lors de visites. En effet, ses exigences religieuses m'ont toujours paru bien trop agressives pour ma conscience de franc-maçon attaché à l'esprit des Lumières et à la Modernité. Et puis, il y a une autre raison. Politique celle-ci. Le RER est un rite qui m'a toujours paru profondément réactionnaire (je ne dis pas conservateur). Réactionnaire dans le sens où il montre que pour bien vivre au présent une spiritualité maçonnique, seule une tradition pure et inaltérable est gage d'avenir. Et cette tradition passe par une doctrine religieuse particulière, par une vision religieuse (donc non sécularisée) de l'homme et de la société.

    Bref, le RER est l'expression d'une franc-maçonnerie tout à fait singulière qui implique un parcours particulier fondé sur des postulats ou des articles de foi ou encore des exigences qui, à mon humble avis, ne peuvent que rebuter les francs-maçons attachés à la liberté d'esprit et de recherche et à l'universel. C'est pourquoi je pense qu'une pratique trop rigoureuse de ce rite, sans réflexion ou sans esprit critique, peut aboutir, si l'on n'y prend garde, à des dérives de type sectaire ou intégriste.

    Fort heureusement, je n'oublie pas que le RER est aujourd'hui pratiqué avec des intensités variables. Cela est si vrai que même le Grand Orient de France, obédience pourtant plus qu'à demi-détachée de la tradition chrétienne, abrite désormais plusieurs loges du régime rectifié.

    Pour terminer cette note, je voudrais citer ici ces quelques mots de Rocherius Eques a Vera Luce, ancien Grand Prieur de Neustrie. 

    « Dans un monde de facilité matérielle, où l’opulence peut côtoyer la détresse la plus profonde, où le pouvoir de l’humanité sur la nature confine à l’hégémonie totale, l’Ordre propose que, dans l’ombre, mais au cœur de ce monde, des valeurs séculaires persistent et s’expriment. L’idéal est lointain, et nul d’entre nous, en conscience, ne peut prétendre s’en être approché : tant mieux car tant que nous sentirons notre insuffisance et notre éloignement du principe, alors nous serons de vrais chevaliers. Mais à condition que cette prise de conscience soit l’aiguillon de notre combat spirituel, de la virilité morale et métaphysique qui nous fera toujours préférer le doute à la certitude, la question à la réponse, la révolte à la satisfaction, dès lors que quelques bornes fondamentales balisent notre chemin et nourrissent notre ferveur : notre foi chrétienne, l’espérance du salut, et l’amour des autres hommes. »

    Si mon chemin initiatique en franc-maçonnerie n'est pas du tout borné de la même manière que celui de ce dignitaire du RER, j'ai malgré tout le sentiment qu'il peut le rejoindre en maints endroits.

    1666595917.jpgEn écrivant cette note, je me suis souvenu d'un débat auquel j'avais assisté lors d'une visite d'une loge rectifiée de la GLTSO. L'ordre du jour appelait l'initiation de deux profanes. L'un était de confession chrétienne (catholique). L'autre était de confession musulmane. Problème car pour être initié au RER, il faut être de confession chrétienne. Et de rappeler cet extrait de la formule des engagements des apprentis : « Moi, N.., N.. (prononçant ses noms de baptême et civil), je promets sur le Saint Evangile, en présence du Grand Architecte de l'Univers, et je m'engage sur ma parole d'honneur, devant cette respectable assemblée, d'être fidèle à la sainte religion chrétienne (...) » Or comment être fidèle à une religion qui n'est pas la sienne ? Dès lors, pour certains tenants de la tradition présents dans cette loge, il fallait à tout prix savoir si le profane de religion musulmane était bien disposé à faire sienne les valeurs chrétiennes du rite, à devenir chrétien, sans quoi son initiation devait être repoussée. Je me souviens que pour contourner l'obstacle, le vénérable, homme intelligent et pragmatique, avait fait un merveilleux tour de passe-passe digne du meilleur des jésuites. Comme il était hors question de demander à ce profane de devenir chrétien pour ne pas le heurter, il avait été donc décidé d'en faire un homme de « culture chrétienne » car né en France, de nationalité française et finalement prêt à embrasser des valeurs que l'on retrouve aussi dans sa religion. Eh oui... dur dur d'être au RER !
  • Guénon le mystificateur

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    3725397149.jpgJe souhaiterais vous recommander la visite du site de Marc Labouret que j'ai découvert récemment et plus particulièrement la lecture de trois articles consacrés à René Guénon (cf. les liens en bas de la présente note).

    Dans l'article intitulé Guénon et la Franc-Maçonnerie, Marc Labouret écrit :

    « Fera-t-on le tri, dans les œuvres de Guénon relatives à la Franc-maçonnerie, entre les rares passages qui méritent peut-être le respect et le magma d’erreurs et de tromperies ? Il est plus expédient de négliger le tout. Son expérience réduite, sa documentation tronquée, le tissu d’erreurs qui constitue tout son discours sur la franc-maçonnerie, sur son histoire comme sur sa symbolique, le disqualifient complètement à ce sujet. »

    C'est vrai qu'un tel tri ne serait pas inutile. Des auteurs ont d'ailleurs commencé à le faire, comme Jean van Win par exemple, dont le livre, Contre Guénon, publié en 2010, est à avoir dans sa bibliothèque.

    Bref, Marc Labouret est parvenu à faire une petite synthèse élégante des incongruités du «guénonisme» qui exercent toujours un étrange magistère moral sur certains francs-maçons. Marc Labouret démonte les affirmations martelées obsessionnellement par le « pape de la tradition primordiale et de la transmission ininterrompue » en utilisant pour cela des comparaisons astucieuses et ironiques.

    « Guénon semble ignorer qu’un symbole prend sens parmi ceux qui l’entourent dans un même cadre cohérent. C’est aussi vrai des symboles maçonniques que des symboles hindous, musulmans ou jivaro. On peut trouver des parentés entre tout et n'importe quoi, c'est comme de dire qu'il y a chez les Beatles des notes qu'on a déjà entendues chez Bach. C'est à l'évidence une trace incontestable de la transmission initiatique. »

    Labouret souligne donc les connaissances approximatives de Guénon dans le domaine de la symbolique et de l'histoire. Il montre que le guénonisme, sous ses apparences inoffensives, est tout simplement une idéologie d'extrême droite, profondément réactionnaire et anti-moderne qui a su fédérer autour d'elle un noyau de dévots actifs.

    Je vous laisse découvrir ce site magnifiquement réalisé qui aborde évidemment plein d'autres sujets. Il est à mettre dans vos favoris.

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    Articles de Marc Labouret

    Avec ou sans Guénon (15 juillet 2017)

    Guénon et la Franc-Maçonnerie (31 juillet 2017)

    Guénon l'idéologue ou Philippulus le prophète (24 août 2017)

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  • Le rugby et l'esprit maçonnique

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    rugby,franc-maçonnerie,daniel herreroJe vous propose cette analyse du truculent Daniel Herrero sur le rugby et l'esprit maçonnique. Pour Herrero, le rugby s'est doté progressivement de règles destinées à canaliser la violence présente en tout homme. Ces codifications successives ont permis au rugby de passer d'un « jeu local de bourrins » à un jeu élaboré et universel.

    Eminemment stratégique, fondé sur la construction et la déconstruction permanentes du jeu, le rugby exalte l'esprit de solidarité de tous face à l'adversaire et au danger.

    Seul sur le terrain, le rugbyman est un homme mort mais ensemble, avec les frères de son équipe, il peut tout. A lui de se servir des règles pour générer du danger et créer du lien.

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  • Maupassant et la franc-maçonnerie

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    Mon oncle Sosthène est une nouvelle de Guy de Maupassant publiée pour la première fois le 12 août 1882 dans le quotidien Gil Blas. Maupassant, déjà dans les liens d'un contrat avec le journal Le Gaulois, avait jugé plus prudent de la signer sous le pseudonyme balzacien de Maufrigneuse qu'il utilisait habituellement pour ses textes les plus polémiques. 

    Dans cette nouvelle, Maupassant raconte la farce que Gaston, un neveu facétieux, a jouée à son vieil oncle Sosthène, franc-maçon, « libre-penseur par bêtise » et ennemi juré d’un jésuite de la ville. Par esprit de provocation, Sosthène organise un dîner gras le soir du vendredi-saint pour tous ses amis. Le dîner tourne vite au bâfre : l'oncle Sosthène mange et boit plus que de raison. Il est alors victime d’une grave indigestion. Les convives sont obligés de le ramener chez lui. Gaston dépêche le vieux jésuite auprès de Sosthène. Il lui fait croire que Sosthène, pris d'une grande peur de la mort, désire le voir pour parler avec lui, écouter ses conseils et se rapprocher de l'Église. Gaston prie le jésuite de dire au malade qu’une « espèce de révélation » l’a prévenu de son état. La farce se retourne alors contre le neveu. Sosthène accueille le jésuite qui le soigne et le convertit Résultat : l'oncle finit par déshériter le neveu au profit du jésuite. 

    Il faut se méfier des lectures trop rapides. Dans ce texte, Guy de Maupassant n'attaque pas plus la franc-maçonnerie qu'il n'éreinte la religion. Son sujet est bien plus vaste : la bêtise humaine. Celle qui unit ceux que tout oppose en apparence. Le franc-maçon bouffeur de curés et le jésuite contempteur des « frères trois points ». Dans le Sosthène de Maupassant, on retrouve le Homais de Flaubert. L'oncle Sosthène, à l'instar d'Homais, a le cœur sec. C'est un être creux qui raisonne quand il faudrait être sensible. Il polémique et devient agressif quand il faudrait être au contraire à l'écoute de son prochain. Il transige souvent avec les principes qu'il voudrait voir appliquer par les autres. Il ne connaît pas l'histoire de la franc-maçonnerie et la réduit à des objectifs politiques. Sosthène se veut transgressif alors qu'il est en réalité conformiste, c'est-à-dire bien dans l'esprit de son temps et dans la ligne des gouvernements républicains de l'époque. C'est un converti à l'air du temps aux emportements vifs et aux convictions fragiles. Il est donc fort probable que le républicain Sosthène eût été royaliste sous les Bourbon et les Orléans ou impérialiste sous les Napoléon.

    Le personnage de Sosthène n'est pas aussi simple qu'on le croit. Il a certainement des sources multiples. Sans doute Maupassant a-t-il eu maintes fois l'occasion de croiser le chemin de personnes qui, chacune à leur façon, l'ont inspiré pour modeler la figure centrale de sa nouvelle. Je vois au moins une source d'inspiration. L'écrivain Catulle Mendès, bien oublié aujourd'hui, mais qui eut quand même son heure de gloire. Mendès était un inconstant et un beau parleur. Un touche à tout des Belles Lettres doublé d'un coureur de jupons impénitent. C'est lui qui se mit en tête de parrainer Guy de Maupassant en franc-maçonnerie en 1876. Maupassant n'était pas encore connu. Il travaillait à l'époque comme commis au ministère de la marine et des colonies. Il s'était laissé tenté par la proposition de parrainage avant finalement de la refuser. On trouve dans sa lettre de désistement de 1876 une grande partie des objections du neveu de Sosthène et, peut-être, l'influence décisive de Gustave Flaubert qui ne portait guère Catulle Mendès dans son coeur. Dans une lettre adressée à Guy de Maupassant, le 23 juillet 1876, Gustave Flaubert en brosse un portrait bien peu élogieux. Il lui reproche d'une part, son désir de s'accaparer certains de ses textes et d'autre part, un article irrévérencieux à l'égard d'Ernest Renan et Marcellin Berthelot paru dans La République des Lettres.

    « Un homme qui s'est institué artiste n'a plus le droit de vivre comme les autres. Tout ce que vous me dites du sieur Catulle ne m'étonne nullement. Le même Mendès m'a écrit avant-hier pour que je lui donne gratis des fragments du Château des cœurs et, moyennant finances, les contes inédits que je viens de finir. Je lui ai répondu que tout cela m'était impossible, ce qui est vrai. Hier je lui ai écrit derechef une lettre peu tendre, étant indigné, exaspéré par l'article sur Renan. On s'attaque à l'homme de la façon la plus grossière et on y blague Berthelot en passant. Vous l'avez lu d'ailleurs ? Qu'en pensez-vous ? Bref, j'ai dit à Catulle que 1° je le priais d'effacer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m'envoyer sa feuille. Je ne veux plus avoir rien de commun avec ces petits messieurs-là. C'est de la très mauvaise compagnie, mon cher ami, et je vous engage à faire comme moi, à les lâcher franchement. Catulle va sans doute me répondre, mais mon parti est bien pris, bonsoir  ! Ce que je ne pardonne pas, c'est la basse envie démocratique. »

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    Il est possible que ce différend exposé par Flaubert ait pu amener Maupassant à se méfier du flamboyant et volubile Mendès. On ne peut pas d'ailleurs lui donner tout à fait tort car Mendès n'était pas vraiment ce que l'on pourrait appeler un « parrain fiable » susceptible, par son comportement en société, de donner une bonne image de la franc-maçonnerie. Il est en effet savoureux de relever que Catulle Mendès a été radié en 1877-1878 des registres de la loge parisienne la loge La Ruche Libre pour retard envers le trésor (cf. Bulletin du Grand Orient, tome 33, p. 479) !

    La question que l'on peut se poser est de savoir si Guy de Maupassant était foncièrement hostile à la franc-maçonnerie. Je ne le crois pas. Je pense plutôt que Maupassant était en réalité réticent à toute forme d'engagement philosophique, religieux ou politique. Il me semble que l'écrivain craignait les mots d'ordre, les postures et, plus généralement, tout ce qui pouvait, selon lui, brider sa conscience ou sa raison en l'enfermant dans des carcans idéologiques ou traditionnels. Ce désir farouche de préserver sa liberté d'action et de conscience a sans doute été aussi conforté par un fond d'éducation catholique hostile à tout ce qui pouvait s'apparenter, de près ou de loin, aux sociétés secrètes en général et à la franc-maçonnerie en particulier. Je pense même que Guy de Maupassant s'était très bien documenté sur l'Ordre maçonnique au point d'en pressentir les richesses intellectuelles, symboliques et philosophiques. Ce qui rendait probablement odieuses les faiblesses de Catulle Mendès pour l'argent, les femmes et la gloire littéraire.

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    Mon oncle Sosthène

    Lettre à Catulle Mendès

  • Histoire de la franc-maçonnerie belge (1717-2017)

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    DSC_0338.JPGAvant d'en venir à l'ouvrage de Philippe Liénard, il me paraît indispensable d'expliquer le contexte général dans lequel il prend place pour que les lecteurs de ce blog, majoritairement non belges, en comprennent l'importance. Quoi de mieux que de donner un éclairage subjectif  à travers ma petite expérience ? Lorsque je résidais et maçonnais à Bruxelles, je me souviens qu'il n'y avait pas beaucoup d'ouvrages grand public sur la franc-maçonnerie belge. Il existait certes des livres sur la maçonnerie publiés par des auteurs belges mais il s'agissait soit de mélanges écrits en l'honneur d'un universitaire, soit de communications de colloque remises en  forme pour les besoins de leur édition (La revue La Pensée et les Hommes a ainsi publié plusieurs numéros sur la franc-maçonnerie, notamment dans ses rapports avec les religions ou avec les chrétiens). Je me souviens également des livres des universitaires Luc Néfontaine et Baudouin Decharneux sur le symbole ou l'initiation. Néfontaine avait d'ailleurs publié en 1994 chez Gallimard découvertes un joli petit ouvrage abondamment illustré sur la franc-maçonnerie mais principalement axé sur la franc-maçonnerie française sans doute à la demande de l'éditeur (préoccupations commerciales obligent). Bref, il n'y avait rien ou presque sur la franc-maçonnerie belge en dehors d'une production essentiellement universitaire très spécialisée. Il n'y avait pas de livres « grand public » sur le sujet à part peut-être celui d'Andries Van den Abeele - intitulé Les Enfants d'Hiram - publié à Bruxelles en 1992 que j'avais trouvé par hasard dans une librairie de l'avenue de l'Université à Ixelles.

    Je me rappelle à l'époque que le livre de Van den Abeele avait fait débat au sein de la franc-maçonnerie belge car son auteur était profane, flamand et de surcroît catholique pratiquant. Nombre de frères considéraient (à tort ou à raison) que Van den Abeele manquait de légitimité pour traiter un tel sujet. L'auteur avait peut-être donné aussi le sentiment de s'inviter à une table familiale à laquelle il n'était pas convié. Il faut dire que les francs-maçons belges restent majoritairement très attachés à la discrétion. Les loges et les obédiences d'outre-Quiévrain ne pratiquent guère l'extériorisation contrairement à leurs homologues françaises. Cela est si vrai que je me souviens des débats qui avaient présidé à la publication d'un ouvrage commémorant le cinquantenaire de l'allumage des feux de ma loge à Bruxelles. La grande hantise des frères était que cet ouvrage commémoratif puisse un jour se retrouver chez des bouquinistes ou sur des marchés aux puces et que l'identité de frères vivants contenue dans ce livre, soit révélée (mon nom par exemple y figure). D'où la recommandation que l'on peut lire à la page 300.

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    Je ne suis pas sûr, pour tout vous dire, que mes proches pensent à en transmettre l'exemplaire que je possède à un franc-maçon ou à l'éditeur responsable si je venais à mourir demain... Vous voyez donc à quel point les frères belges ne badinent pas avec la discrétion et ont même tendance à se méfier de ceux qui, parmi les francs-maçons, écrivent ou s'expriment devant les caméras en donnant le sentiment de parler au nom de tous les autres. J'espère que vous comprendrez mieux ainsi l'importance de la parution aux éditions Jourdan de l'ouvrage de Philippe Liénard intitulé Histoire de la franc-maçonnerie belge (1717-2017). Cette parution constitue un petit événement éditorial qu'il convient de saluer comme il se doit. En effet, je suis persuadé que ce livre de 440 pages deviendra une référence incontournable pour quiconque voudra se documenter sur la franc-maçonnerie belge et en avoir une approche globale et objective dans le respect des diverses sensibilités maçonniques. Je ne vais volontairement pas entrer dans le détail de l'ouvrage mais plutôt en souligner ce qui, à mon avis, en constitue l'état d'esprit.

    Ce qui m'a frappé tout d'abord dans le livre de Philippe Liénard, c'est l'humilité de son auteur. Liénard n'est pas là pour asséner au lecteur une leçon magistrale de franc-maçonnerie et d'histoire. S'il sait énormément de choses, il n'instaure pas de rapport condescendant avec le lecteur. Il se met vraiment à sa portée avec bienveillance en prenant le temps d'expliquer sa démarche, de définir le vocabulaire maçonnique qu'il emploie, de préciser l'état d'esprit qui l'anime et de s'effacer, quand il le juge opportun, devant le souvenir ou le témoignage de frères qu'il admire et respecte. Je trouve que Philippe Liénard est réellement parvenu, comme il le dit, à libérer son travail des contraintes académiques. Son livre est très attachant et très agréable à lire. Il allie à la fois la dimension de l'expérience vécue en loge à la connaissance dynamique des faits historiques. On est à la fois dans l'uchronie de la démarche initiatique et dans la chronologie des grands faits de l'histoire maçonnique belge. On n'y trouvera donc pas de longs développements sur les rites, les symboles ou sur la façon dont les loges fonctionnent. Ce n'est pas son sujet. L'auteur s'attache davantage à l'esprit maçonnique qu'aux particularismes des formes rituelles toujours fluctuantes. Au fond, l'auteur montre que la spiritualité maçonnique est dans le monde et au coeur même de la Cité, notamment en Belgique. Il s'évertue également à répondre simplement et sans fioritures à toute les questions que l'on peut se poser sur la franc-maçonnerie.

    Ce qui m'a frappé ensuite dans le livre de Philippe Liénard, c'est sa capacité à ne pas tomber dans le piège de la révélation sensationnelle ou de l'indiscrétion. Cela se perçoit notamment quand il analyse la franc-maçonnerie belge contemporaine. L'auteur présente sobrement les obédiences belges jusqu'à la plus récente (la confédération des Loges Lithos créée en 2006). Il analyse les raisons qui ont présidé à leur fondation sans chercher à donner une quelconque prééminence à la sienne - la Grande Loge de Belgique - ou sans chercher à insinuer que lui serait dans une « maçonnerie authentique » à la différence des autres francs-maçons. Vous ne trouverez donc pas dans le livre de Liénard d'indications sur le nombre précis de loges avec leurs titres distinctifs, leurs numéro d'ordre, leurs orients sauf un extrait de la liste de six cents frères ayant joué un rôle dans l'histoire de la Belgique (ce travail de recensement est d'ailleurs l'oeuvre de Paul Verlinden et il figure en annexe). Vous ne trouverez pas non plus le nom des responsables des différentes obédiences. Liénard a préféré se concentrer sur les principes et les valeurs qui guident chaque obédience en les inscrivant dans le mouvement de l'histoire qui les a vues naître et en montrant que chacune a permis de répondre à certains besoins organisationnels du travail maçonnique. L'auteur n'a pas omis non plus de rappeler que les obédiences belges ont toujours très fortement impliquées dans les relations maçonniques internationales même si elles sont également frappées d'ostracisme par la franc-maçonnerie dite « régulière » hormis, bien sûr, la Grande Loge Régulière de Belgique pourtant très isolée et très minoritaire dans le pays.

    En conclusion, je trouve que l'ouvrage de Philippe Liénard parle sérieusement de l'ordre maçonnique sans se prendre au sérieux. L'auteur est parvenu, à mon avis, à concilier l'indispensable rigueur qui doit présider à tout travail de recherche avec la bienveillance, la générosité et surtout l'ouverture d'esprit qui doivent en principe animer tout cherchant. Je souhaite donc à ce livre de rencontrer un large lectorat et le succès qu'il mérite.

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    Philippe Liénard, HISTOIRE DE LA FRANC-MACONNERIE BELGE (1717-2017) - Une existence « influente » depuis trois siècles ?
    Editions Jourdan 

    ISBN : 978-2-87466-462-5 - Prix TTC : 25,90 € - Date de parution : 15 juin 2017