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etats-unis d'amérique - Page 3

  • L'agent Gerardo, une taupe castriste chez les maçons cubains

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    gl cuba.jpgNom de code Gerardo. Derrière le code le Dr. José Manuel Collera Vento, Grand Maître de la Grande Loge de Cuba, exclu de cette obédience en septembre 2010 pour ses liens avec la sécurité d'Etat cubaine. L'homme, pédiatre de formation, a depuis confirmé ses activités d'agent double infiltré au coeur de la franc-maçonnerie cubaine depuis plusieurs décennies.

    Le rôle de Gerardo était complexe. Le régime castriste, plus exactement la commission des affaires religieuses du comité central du Parti communiste cubain, lui avait confié des missions précises à mener sous le couvert de la franc-maçonnerie cubaine.

    Collera alias Gerardo devait :

    1. Infiltrer la franc-maçonnerie américaine
    2. Infiltrer les agences gouvernementales américaines et les ONG soutenant la société civile cubaine.
    3. Infiltrer les milieux maçonniques cubains aux Etats-Unis pour les marginaliser.
    4. Parvenir à la rupture des relations de la Grande Loge de la Floride avec la Grande Loge de Cuba
    5. Supprimer ou neutraliser l'activisme anti-castriste parmi les francs-maçons de l'île.

    Bien que Gerardo ait fini par être démasqué, il semble toutefois que l'essentiel de ces objectifs ait été atteint.

    En effet, l'ancien Grand Maître Collera n'a pas eu grand mal à tisser des liens fraternels avec la plupart des dignitaires des Grandes Loges d'Amérique du nord. Il faut dire que la Grande Loge de Cuba, fondée en 1850, regroupe sur l'île plus de 300 loges pour environ 30 000 membres. La Grande Loge de Cuba n'a jamais été interdite notamment à cause du rôle que la franc maçonnerie a joué en faveur de l'indépendance de l'île proclamée le 10 octobre 1868. José Marti, un des héros cubains du dix-neuvième siècle, était franc-maçon. Par ailleurs, une légende (?) veut que Fidel Castro ait trouvé refuge dans le bâtiment d'une loge maçonnique pendant la guérilla.

    La Grande Loge de Cuba est considérée comme régulière par la grande majorité des Grandes Loges du Monde même si elle présente la particularité de développer ses activités dans un pays communiste où les libertés publiques ne sont pas garanties. Elle est membre de la Conférence Maçonnique inter-américaine.

    Collera a très vite su s'attirer la sympathie et la confiance d'un grand nombre de frères américains et de frères cubains exilés. Il leur a progressivement laissé entrevoir la possibilité d'une chute de la dictature communiste par le biais des loges cubaines présentes dans l'île. La naïveté de ses interlocuteurs a fait le reste.

    Collera-Gerardo est ainsi parvenu à convaincre Alan Gross, membre de l'Agence américaine pour le développement international (USAID), de fournir à sa propre loge un dispositif satellitaire de communication dont l'importation est strictement interdite sur l'île (accès à l'internet par une connexion wifi satellitaire). Gross a importé le matériel interdit non seulement pour la loge de Colleda mais aussi pour la communauté juive de La Havane.

    Dénoncé après plusieurs voyages, Gross a été ensuite interpellé par la police cubaine en 2009 et condamné à quatorze ans de prison (sa libération anticipée en décembre 2014 est l'une des raisons du rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats-Unis d'Amérique et Cuba).

    Le pouvoir castriste a notamment pris prétexte du procès d'Alan Gross pour inciter vivement la Grande Loge de Cuba à neutraliser l'activisme anticommuniste avérée au sein de certaines loges. Ce qui a conduit l'obédience nationale cubaine à prononcer des exclusions.

    L'agent Gerardo s'est également employé à marginaliser les frères cubains exilés en Floride, dont une bonne partie a choisi maçonner en dehors de la Grande Loge de Floride, c'est-à-dire au sein de structures maçonniques hispanophones non reconnues par cette Grande Loge américaine. Pour y parvenir, le Grand Maître de la Grande Loge de Cuba a plaidé en faveur de l'unité des francs-maçons cubains, laissant clairement entrevoir trois options absolument inacceptables pour la Grande Loge de Floride :

    1. la reconnaissance officielle par la Grande Loge de Cuba de tous les groupes maçonniques de cubains exilés sur le territoire de la Floride, insistant sur le fait que la cubanité doit prévaloir sur la notion de régularité maçonnique ;
    2. Le regroupement de tous les maçons cubains exilés dans une seule et même structure obédientielle : la Grande Loge de Cuba de l'extérieur. Cette obédience existait déjà mais la Grande Loge de Cuba  a souhaité son renforcement ;
    3. l'intégration administrative pure et simple au sein de la Grande Loge de Cuba de tous les groupes maçonniques de cubains exilés qui le souhaiteraient.

    Dans tous les cas, il y a méconnaissance du principe de territorialité, ce fameux landmark en vertu duquel il ne peut y avoir qu'une seule Grande Loge par Etat et auquel les Grandes Loges américaines sont généralement très attachées.

    Les frères cubains de Floride ont été séduits par la deuxième solution.

    Malgré l'éviction de Collera en 2010, la Grande Loge de Cuba a donc poursuivi sa politique d'unification de la maçonnerie cubaine, en profitant du dégel des relations avec les Etats-Unis d'Amérique..

    Comme on pouvait s'y attendre, la Grande Loge de Floride a très mal pris l'initiative de la Grande Loge de Cuba puisqu'elle a rompu ses relations fraternelles avec cette dernière le 12 mars 2014. Gerardo est donc parvenu à créer en amont les conditions de la rupture.

    Le 25 mars 2014, la Grande Loge de Cuba, par l'intermédiaire d'Evaristo Rubén Gutiérrez Torres, son Grand Maître, a donc écrit à l'ensemble des Grandes Loges Régulières pour tenter de ramener la Grande Loge de Floride à de meilleures dispositions et de souligner le nécessaire rapprochement des frères de Cuba avec les frères cubains exilés.

    L'élection inattendue de Donald J. Trump à la présidence des Etats-Unis ne va certainement pas arranger les choses et ce d'autant plus que la diaspora cubaine installée en Floride a massivement voté en faveur du turbulent milliardaire. Les scènes de liesse dans les rues de Miami à l'annonce du décès de Fidel Castro ont montré, une fois de plus, le fossé entre les exilés cubains et la population cubaine de l'île. 

    La politique suivie par l'agent Gerardo à la tête de la Grande Loge de Cuba montre que le pouvoir castriste a su habilement instrumentaliser la franc-maçonnerie non seulement pour affaiblir les opposants intérieurs et extérieurs au régime communiste mais aussi pour établir une sorte de diplomatie parallèle avec les Etats-Unis et déconsidérer la diaspora cubaine installée en Floride. 

    Il convient de noter également que Gerardo s'est employé à rapprocher la Grande Loge de Cuba des obédiences latino-américaines irrégulières jugées, à tort ou à raison, moins hostiles au régime castriste. Il a ainsi favorisé le développement d'une franc-maçonnerie féminine à Cuba. Ce double jeu est le prétexte que les responsables de la Grande Loge de Cuba ont saisi pour écarter et exclure l'agent double de l'obédience sans devoir dénoncer trop fermement son appartenance aux services secrets cubains.

    Au nom de la régularité et du maintien de l'obédience dans le sein de la franc-maçonnerie universelle, les autres dignitaires cubains se sont donc débarrassés du gêneur. Néanmoins, il est très probable que la Grande Loge de Cuba demeure très infiltrée par la police politique du régime. Comme l'a souligné Gustavo Enrique Pardo Valdes, 33ème, membre de la Grande Loge de Cuba, ancien président de l'Académie cubaine des Hautes Etudes Maçonniques et membre du Suprême Conseil du REAA pour la République de Cuba.

    « En fait, à Cuba, il n'y a pas une organisation ou une association qui ne soit pas profondément infiltrée par les agents de la Sécurité d'Etat. La franc-maçonnerie n'y fait pas exception. »

    gerardo.jpg28 septembre 2015, ultime pied de nez. Le Dr. Collera Vento a reçu de la direction des Comités de Défense de la Révolution de la commune de Pinar del Rio une médaille pour son exceptionnelle collaboration avec les services de sécurité cubains sous le pseudonyme de Gerardo. Lors de la cérémonie, Collera a déclaré, non sans malice :

    « Nous avons reçu de nombreuses distinctions dans des circonstances différentes, toutes très belles, et vraiment je veux vous dire que je suis présentement très ému, au point de ne pas savoir si je suis en mesure cette fois de comparer cette distinction avec les autres. » 

  • Une lettre du frère Héctor Fernando Maseda Gutiérrez

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    gut.jpgDois-je dire à quel point j'ai été surpris d'entendre en France autant de louanges de l'ancien dictateur Fidel Castro récemment décédé ? Des louanges provenant de personnes dont je ne saurais pourtant remettre en cause les sentiments républicains et l'attachement à une société démocratique et pluraliste.

    Dois-je dire aussi à quel point j'ai été choqué de voir des frères que je connais, afficher ostentatoirement leur soutien à la dictature cubaine ? Quand je vois de tels comportements, je me dis qu'il y a des coups de pied au cul qui se perdent. Ces frères donnent l'impression d'avoir abandonné tout sens critique dès lors qu'il s'agit de renouer avec les passions gauchistes de leur jeunesse. Ils parlent gravement d'une révolution qu'ils n'ont pas faite ou qu'ils ont peut-être vécue par procuration. Je suis en tout cas bien persuadé qu'ils n'en auraient pas supporté les effets pour eux-mêmes et leurs proches.

    Imputer la responsabilité de l'autoritarisme cubain à la seule stupidité crasse de l'embargo américain m'a toujours paru un argument commode. Cet argument ne minore ou ne relativise certainement pas les dérives du régime castriste et de son chef emblématique. Je le trouve aussi bête que celui qui consistait chez certains à justifier hier la férocité de la dictature des Duvalier père et fils en Haïti ou de celle de Trujillo en République dominicaine au nom de la lutte contre le communisme. A un moment donné, il faut savoir regarder la réalité en face, abandonner les postures maximalistes et les visons binaires du monde pour comprendre à quel point les idéologies peuvent écraser les individus et empêcher le développement des sociétés humaines vers plus de démocratie et de pluralisme. Bref, il faut raisonner en franc-maçon ou, si l'on préfère, en homme libre dégagé des préjugés politiques et religieux.

    Je voudrais citer ici de larges extraits d'une lettre du frère Héctor Fernando Maseda Gutiérrez (33e), membre de la Grande Loge de Cuba. Maseda Gutiérrez a écrit cette lettre le 27 juillet 2004 depuis sa cellule de la prison de Santa Clara. Ce collaborateur de l’agence de presse non gouvernementale Grupo de Trabajo Decoro a été arrêté en mars 2003 et condamné, en 2004, à 20 ans de réclusion criminelle pour avoir soi-disant commis des actes contre l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Etat et des infractions ayant mis en péril la protection de l’indépendance nationale et de l’économie cubaine. Il a été condamné aux termes d'un procès où les droits de la défense ont été clairement bafoués ainsi que l'a relevé Amnesty international. Après d'intenses et régulières pressions de la communauté internationale, ce frère, prisonnier politique, a fait l'objet d'une libération anticipée en février 2011. Voici ce qu'il a écrit :

    « Il existe quatre types de moyens fonctionnels symboliques et un seul chemin par lequel la conscience humaine peut être orientée par des expériences qui méritent l'on se souvienne et que l'on vive.

    Il y a la perception sensorielle qui nous dit que quelque chose existe. Il y a la pensée qui nous indique : quelque chose existe. Il y a la pensée qui nous répond si ce quelque chose est agréable ou non et il y a enfin l'intuition qui nous renseigne d'où vient et où va cette chose. Il est difficile de trouver ce bon chemin car il se heurte à des difficultés et des déceptions. S'il n'était pas aussi difficile à trouver, l'humanité ne serait pas autant saturée d'êtres pervers ou médiocres. Cela étant dit, en guise d'introduction, veuillez recevoir mes salutations chaleureuses. Heureusement, je suis en mesure de recevoir de vos nouvelles, mes chers frères, à travers un ange, notre Vénérable Frère José Antonio. Maintenant, je profite de l'opportunité de vous écrire pour vous donner des mes nouvelles. Le messager sera la même personne. Je reçois comme un honneur spécial la photo que vous m'avez envoyée, et pour laquelle je remercie beaucoup les Frères de votre atelier, les visiteurs des autres loges et José Antonio (...)

    J'ai reçu des manifestations de soutien et de solidarité du gouvernement et du cher peuple de France à l'égard de notre cause dès qu'ont été emprisonnés des dirigeants et des pacifiques opposants politiques au régime, des responsables d'organisations non gouvernementales, des défenseurs des droits de l'homme, des responsables syndicaux et des journalistes indépendants, soit au total soixante-quinze personnes désignées sous le nom des « prisonniers du printemps »  (...)

    Ces soixante-quinze patriotes sont devenus les otages politiques du leader cubain Fidel Castro et ont été injustement accusés de servir une puissance étrangère (les États-Unis) et d'avoir perpétrés des actes contre la sécurité et l'intégrité territoriale et économique de Cuba, alors qu'en fait, ils ont défendu nos droits à la liberté de conscience, d'opinion et de réunion. J'ai été condamné à une peine de vingt ans aux termes d'une procédure truffée d'irrégularités du début à la fin (...)

    La vérité est que je ne fais pas partie des hommes qui subissent mais qui agissent. Et je sais que la perception humaine est aveugle si elle n'est pas éclairée par la raison comme l'avait dit une fois le Mahatma Gandhi, le chef religieux et spirituel du peuple indien.

    Une tyrannie gouvernementale qui depuis 45 ans impose la terreur d'Etat pour rester en place, pour réduire le peuple à la servitude, à la pauvreté, aux pénuries alimentaires, à la discrimination sociale, pour le priver des droits civils, politiques et sociaux, ne peut susciter une concorde nationale ou favoriser d'autres  réponses populaires qu'une rébellion idéologique et une résistance par des moyens socio-économiques et pacifiques, sans toutefois en exclure d'autres plus radicaux le cas échéant (...) A Cuba, l'administration castriste a eu l'audace d'appliquer des expériences d'ingénierie sociale généralisée et historicistes qui ont causé la catastrophe nationale la plus colossale depuis la proclamation de l'indépendance il y a plus d'une centaine d'années (...) Le système actuel a conduit au culte du chef de guerre, à la corruption du gouvernement et à l'exacerbation de certains intérêts privés (...)

    Ma santé est excellente, mon environnement immédiat exige que je fasse preuve de force spirituelle. Je me suis totalement adapté à ma situation et j'ai refusé que cette épreuve nouvelle, complexe et difficile devienne une saison morte dans ma vie sociale.

    Au profane muet, je lui rappelle que suis le président du Parti libéral démocratique de Cuba (PLDC), formation politique tolérée mais non légalisée. Je suis ingénieur en électronique de profession, diplômé en physique atomique et nucléaire, et je suis également journaliste, essayiste, historien et membre à part entière de l'Académie cubaine des hautes études maçonniques. J'ai 61 ans.

    Entre vous et mon humble personne, des liens de cordialité, d'amour et de communication ont été établis. Nous devons les renforcer tous les jours. J'espère pouvoir continuer à vous écrire (...) »

    La lettre émouvante de ce frère courageux rappelle utilement que le franc-maçon est un homme libre, ami du riche et du pauvre s'ils sont vertueux. Le franc-maçon est cet homme qui ne doit jamais mettre un genou à terre sous la contrainte. Il est celui qui prépare par une action incessante et féconde l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée. Il est celui qui sait qu'aucune société humaine n'est viable sans liberté et sans solidarité.

    Ce n'est pas parce que le régime castriste n'a jamais interdit officiellement la franc-maçonnerie en raison de son action passée en faveur de l'indépendance de Cuba, que tous les frères cubains sont les partisans zélés des gérontes au pouvoir depuis 1959. Cuba n'a jamais été non plus une « dictature débonnaire » parce qu'elle est sous les sunlights des tropiques. En mars 2003, sur les soixante-quinze dissidents arrêtés, onze étaient francs-maçons et membres de la Grande Loge de Cuba. Les « révolutionnaires de salon » et autres « bolcho-mondains », parfois si bavards dans les loges françaises, devraient s'en souvenir si toutefois ils en ont eu conscience un jour.

  • Vifs débats dans les milieux maçonniques américains après l'élection de Trump

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    williamson.jpgLe 15 novembre 2016, Jeffrey M. Williamson, Grand Maître de la Grande Loge de l'Etat de New York a adressé le message suivant aux frères de son Obédience :

    « Frères,

    Notre pays a connu une élection comme aucune autre. Le niveau de rhétorique, de parole enflammée, d'accusations et de récriminations était au-delà de tout ce que nous avons connu dans l'histoire récente.

    Les deux partis politiques ont affiché un comportement incivilisé bien en deçà des actions que nous adoptons en tant que francs-maçons. Notre enseignement démontre vraiment la bonne façon d'interagir avec nos semblables. Maintenant que l'élection est terminée, je suis très préoccupé par le ton et les propos que les Frères emploient sur les réseau sociaux. Mes frères, notre pays a parlé et nous devons, en tant que bons citoyens, respecter le processus et les résultats. Je voudrais demander à tous de réfléchir avant de publier et de prêter attention aux conseils suivants :

      • Soyez prompts à écouter, lents à la colère et toujours respectueux des autres ;
      • Demandez-vous : si je devais lire un message sur le même ton que j'emploie mais avec l'opinion opposée à la mienne, comment me sentirais-je ?
      • En tant que franc-maçon, comment mes mots affectent-ils ceux qui connaissent mon appartenance et attendent de moi un haut niveau de réflexion et de discours ?

    Pour conclure, je vous demande de garder la règle d'or dans nos cœurs et nos esprits et de vous rappeler que nous nous sommes tous engagés à « respecter les magistrats civils, à travailler avec diligence, à vivre dignement et à agir honorablement au milieu de tous les hommes ».

    Avec la plus grande courtoisie et respect

    Jeffrey M. Williamson »

    C'est dire à quel point les échanges ont dû être violents entre les frères. Si on s'en réfère aux propos du Grand Maître Williamson, la pression ne semble pas être retombée après l'élection de M. Donald Trump à la présidence des Etats-Unis d'Amérique. Il est en tout cas assez inhabituel qu'une Grande Loge américaine se sente obligée de rappeler les frères à l'ordre dans le domaine politique. Cependant, il faut rappeler que l'Etat de New York a majoritairement voté pour Mme Hillary Clinton.

    Le Grand Maître Williamson est certainement dans son rôle quand il rappelle les principes maçonniques aux frères de sa juridiction. Je crois même que ses conseils judicieux devraient être d'ores et déjà méditées par les francs-maçons français car l'élection présidentielle de 2017 approche et, si ces derniers n'y prennent garde, les passions partisanes risquent d'empoisonner la vie des loges et des obédiences.

    Pour autant, il ne faut pas oublier que le caractère ordurier de la campagne présidentielle américaine est principalement le fait de M. Donald J. Trump. En effet, ce dernier a constamment clivé « les débats » par ses propos xénophobes, racistes, nationalistes et sécuritaires. Il a menacé de jeter la candidate démocrate en prison. Il a pour vice-président M. Mike Pence, un fondamentaliste religieux qui croit que la Terre a été créée par Dieu en six jours il y a quatre mille ans. M. Trump s'est également entouré d'ultra conservateurs parmi lesquels Stephen Bannon, fondateur du site complotiste Breitbart News et proche des courants suprémacistes blancs. 

    Qui plus est, les premières déclarations de M. Trump sont loin d'être rassurantes. Le nouveau président élu a clairement laissé entendre que les Etats fédérés les plus réticents à l'avortement pourraient ne pas se conformer à la jurisprudence fédérale. Et demain ? La Cour suprême ne sera-t-elle pas tentée de revenir sur sa décision du 26 juin 2015 relative à l'ouverture du mariage aux personnes de même sexe ? Il est fort probable que Trump nomme un ultraconservateur à la Cour suprême pour remplacer le juge Antonin Scalia, intégriste catholique, décédé en février dernier.  Je rappelle que le président Barack Obama avait vainement proposé d'y nommer Merrick Garland, un modéré, mais il avait alors essuyé le refus du Sénat majoritairement républicain. Trump a désormais tous les leviers institutionnels en main pour orienter les Etats-Unis d'Amérique vers les politiques les plus réactionnaires. Comment ne pas s'en inquiéter quand on est attaché aux libertés publiques ? 

    Qu'on ne se raconte donc pas d'histoire ! Les Etats-Unis d'Amérique ont choisi pour président un démagogue sans foi ni loi, grossier, sans goût, influençable, sans expérience politique et dont l'action va avoir probablement des effets catastrophiques sur les relations internationales. Faut-il s'étonner qu'un tel personnage ait les faveurs de Mme Marine Le Pen ? Non bien sûr. Ils sont de la même engeance. Dans ces tristes circonstances, on peut aisément comprendre que les débats soient vifs, même très vifs, dans les milieux maçonniques américains.

  • Les Grandes Loges américaines après l'élection

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    trumpxit.jpg

    Le 14 mars dernier, je consacrais une longue note sur la politique d'ostracisme à l'égard des homosexuels menées par certaines Grandes Loges américaines. J'écrivais à l'époque :

    « A votre avis, pour qui le maçon (blanc) moyen de ces deux Etats a-t-il voté ? J'ai une petite idée que je vous livre brute de décoffrage : pour un excité grossier, vulgaire et raciste aux cheveux jaunes et plein de pognon. Le maçon (afro-américain) moyen, lui, a probablement voté Clinton même s'il peut rester sentimentalement attaché au parti républicain pour des raisons historiques (Abraham Lincoln, le célèbre président abolitionniste, fut membre du parti républicain). Comment voulez-vous, dans une telle configuration politique, que les Grandes Loges de Géorgie et du Tennessee se remettent en question ? C'est à mon avis difficile à envisager. Ces dernières doivent bien se moquer des ruptures annoncées. Ces obédiences reflètent les mentalités locales. Et encore quand je dis « locales », il faut avoir présent à l'esprit que le Tennessee est plus vaste que le Portugal. La Géorgie est plus grande que la Grèce ! Les Grandes Loges de Washington  DC et de Californie, qui ont annoncé la rupture de leurs relations, sont distantes respectivement de 1000 et 3500 km environ ! Pour prendre une comparaison, il y a plus de distance entre Atlanta (capitale de la Géorgie) et Sacramento (capitale de la Californie) qu'entre Paris et Moscou ou Paris et Istanbul ! Ce sont des échelles que nous, européens et Français, avons bien du mal à nous représenter. C'est vous dire aussi le peu d'impact que peuvent avoir nos indignations outre-Atlantique...C'est la raison pour laquelle je ne crois pas que nous sommes en train d'assister à un « ouragan maçonnique » comme Roger Dachez a pu le prétendre en novembre dernier, mais plutôt à une tempête dans un verre d'eau. Je m'avance peut-être un peu trop, mais je pense qu'il est impossible d'anticiper la suite des événements tant que l'élection présidentielle n'est pas achevée et que les tensions politiques ne sont pas un peu retombées. De toute façon, je ne m'attends pas à une révolution dans les pratiques maçonniques des deux obédiences mises à l'index. »

    Depuis, les Grandes Loges concernées n'ont pas changé d'avis. Sans surprise, ces obédiences maçonniques sont celles d'Etats où l'on a massivement voté en faveur de Trump.

    Fin octobre, la Grande Loge de Californie a confirmé la suspension de ses relations avec les Grandes Loges du Tennessee et de Géorgie. Il est intéressant de remarquer que la Californie fait partie des Etats où Mme Hillary Clinton, la candidate démocrate, est arrivée en tête.

    La fin de la campagne électorale va-t-elle favoriser la normalisation de la situation entre les Grandes Loges américaines ? Difficile de le dire. A titre personnel, je pense que oui. La realpolitik a de fortes chances de reprendre le dessus. C'est pour cette raison que j'ai parlé de tempête dans un verre d'eau.

    Ce qui est certain en revanche, c'est que les Grandes Loges mises à l'index seront sans doute confortées le résultat du scrutin.

  • Un monde s'effondre devant nos yeux

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    2946435243.jpgLe 3 mars dernier, je posais la question « Et si Trump l'emportait ? » :

    « A force d'être focalisés sur les débats franco-français (crise de l'agriculture, présence des migrants à Calais, multiples critiques du gouvernement et de son projet de réforme du code du travail, primaires à droite, montée du FN, etc.), j'ai l'impression que notre pays passe à côté d'un phénomène dont l'onde de choc, si elle se produit, sera infiniment plus importante que tous les problèmes hexagonaux réunis. Ce phénomène, c'est la victoire éventuelle de Donald Trump à l'élection présidentielle américaine en novembre prochain. »

    9 novembre. Nous y sommes. La démocratie a parlé. Donald Trump l'a emporté contre toute attente. Le pire est désormais devant nous. Les Etats-Unis d'Amérique vont avoir pour président un provocateur démagogue, raciste et incontrôlable.

    Comment la société américaine va-t-elle bien pouvoir surmonter une campagne électorale aussi clivante ?

    Le monde entre dans une période des plus incertaines comme l'a noté cette nuit M. Gérard Araud, ambassadeur de France aux Etats-Unis sur son compte personnel twitter (il semble que le diplomate ait depuis effacé son twitt) :

    Vertige... C'est bien le mot...

  • Les treize vertus de Benjamin Franklin

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    franklin.jpg« Ce fut vers ce temps que je formai le hardi et difficile projet de parvenir à la perfection morale. » Ainsi s'exprimait Benjamin Franklin (1706-1790) dans ses mémoires (cf. Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même [Tome 2] suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires, traduction de Jean Henri Castéra, édition F. Buisson, imprimerie librairie, rue Hautefeuille n° 20, 1798, pp. 388 et suivantes).

    Selon le traducteur Castéra (1749-1838), Franklin conçut son ambitieux projet de perfection morale aux alentours de 1730-1731 (voir également Life of Benjamin Franklin; autobiography, continuation, appendix, by Jared Sparks. Carefully compared and assertained to be the first edition, 1843, p. 98). C'est précisément dans ces années là que ce père fondateur des Etats-Unis d'Amérique se fit recevoir franc-maçon au sein de la loge Saint Jean à l'orient Philadelphie. Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Pour la petite histoire, mais je pense que cette précision a tout de même son importance, Jean Henri Castera était également franc-maçon et avait servi comme officier de dragons aux Amériques et à Saint-Domingue (Haïti). En 1785 il apparaît sur les registres de la loge La Vérité à l'orient de Paris (cf. Alain Le Bihan, Francs-Maçons parisiens du Grand Orient de France, BNF, Mémoires et documents, Paris, 1966, p. 110).

    Le projet de Franklin fit pour la première fois l'objet d'une publication en français en 1798 dans la revue La Décade philosophique littéraire et politique, fondée le 10 floréal an II (29 avril 1794) par Jean Stanislas Andrieux, Charles Armand Aumont, Amaury Pineux Duval, Pierre-Louis Ginguené (un frère de la loge Les Neuf Soeurs à Paris), Joachim Lebreton (expert du Grand Chapitre du Grand Orient en 1805), l'économiste Jean-Baptiste Say et le biologiste Georges Toscan. Il semble donc que cette traduction ne soit pas l'oeuvre de Jean Henri Castéra mais bien celle de Jean-Baptiste Say dont, soit dit en passant, la qualité maçonnique n'est pas établie. En effet, Say avait déjà traduit des écrits de Franklin (cf. « Lettre de Franklin à l'auteur d'un journal : Sur l'art d'économiser le temps et l'argent en se levant et en se couchant avec le soleil », La Décade, 30 fructidor, an III, pp. 549 à 555 ; « Lettre sur le mariage entre jeunes gens », La Décade, 20 Prairial, an V, pp. 483-486 ; « Pétition de la main gauche à tous ceux qui ont des enfants à élever », La Décade, 10 pluviôse, an VI, p. 227- 228).

    Voilà donc pour les origines françaises du texte de Franklin. Pour être tout à fait complet, ce texte sur la perfection morale ne figure pas dans la première édition des mémoires du grand homme (cette première édition date de 1791). Il provient en réalité d'un fragment retrouvé peu de temps après sa mort survenue en 1790. Ce fragment, traduit en français, a été rattaché après coup aux mémoires proprement dites. Le texte sur la perfection morale, qui relate donc une émouvante résolution de jeunesse, a été rédigé en anglais dans les années 1780 lorsque Franklin était ambassadeur des Etats-Unis en France. Il a d'abord été publié en France avant d'être connu aux Etats-Unis.

    Il est temps d'en venir au texte lui-même. Comme je l'ai dit, Benjamin Franklin, fraîchement initié aux mystères maçonniques, avait conçu le projet ambitieux de mener une existence vertueuse.  Il s'était rendu compte que s'il mettait le plus grand soin à se préserver d'une faute, il tombait souvent, sans s'en apercevoir ou bien par simple inattention, dans un autre travers. Parfois, le penchant était trop fort pour être dominé par sa seule raison. Benjamin Franklin en avait donc acquis la conviction qu'il était dans son intérêt de devenir un homme vertueux. Mais il comprit très vite que la conviction était insuffisante pour le prémunir de tout faux pas. Il devait donc joindre la pensée à l'action. Lier le spéculatif à l'opératif. Pour ce faire, Benjamin Franklin décida de rompre avec les mauvaises habitudes, d'en acquérir de bonnes et de s'y affermir pour qu'elles devinssent sans effort la colonne vertébrale de sa conduite. Pour y parvenir, Benjamin Franklin isola treize vertus à pratiquer. Il accola un précepte à chacune (cf. La Décade philosophique, littéraire et politique, n°15, deuxième trimestre, 30 pluviôse An 6 de la République (18 février 1798), pp.345 et suivantes). 

    « 1. SOBRIÉTÉ. Ne mangez pas jusqu'à être appesanti ; ne buvez pas assez pour que votre tête en soit affectée.

    2. SILENCE. Ne dites que ce qui peut-être utile aux autres et à vous-même. Évitez les conversations frivoles.

    3. ORDRE. Que chaque chose ait sa place, et chaque partie de vos affaires son temps.

    4. RÉSOLUTION. Soyez résolu de faire ce que vous devez, et faites sans y manquer, ce que vous avez résolu.

    5. ÉCONOMIE. Ne faites aucune dépense que pour le bien des autres ou pour le vôtre, c'est-à-dire ne dépensez rien mal à propos.

    6. APPLICATION. Ne perdez point de temps; soyez toujours occupé à quelque chose d'utile abstenez-vous de toute action qui ne l'est pas.

    7. SINCÉRITÉ. N'usez d'aucun déguisement nuisible, que vos pensées soient innocentes et justes, et conformez-vous-y quand vous parlez.

    8. JUSTICE. Ne nuisez à personne, soit en lui faisant du tort, soit en négligeant de lui faire le bien auquel vous oblige votre devoir.

    9. MODÉRATION. Évitez les extrêmes ; gardez-vous de vous offenser des torts d'autrui, autant que vous croyez en avoir sujet.

    10. PROPRETÉ. Ne souffrez aucune malpropreté sur votre corps, sur vos habits et dans votre maison.

    11. TRANQUILLITÉ. Ne vous laissez troubler ni par des bagatelles, ni par des accidents ordinaires ou inévitables.

    12. CHASTETÉ. Livrez-vous rarement aux plaisirs de l'amour, n'en usez que pour votre santé ou pour avoir des descendants, jamais au point de vous abrutir ou de perdre vos forces, et jusqu'à nuire au repos et à la réputation de vous ou des autres.

    13. HUMILITÉ. Imitez Jésus et Socrate.

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscanL'intention de Benjamin Franklin était donc d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus et de parvenir ainsi à la maîtrise de ses penchants. Il s'y est employé de manière rigoureuse et méthodique. Plutôt que de se disperser en entreprenant de les acquérir toutes à la fois, il résolut de se concentrer sur l'une d'elles pendant un certain laps de temps. Puis, de passer à la suivante pour lui consacrer son attention pendant le même laps de temps, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il les eût parcourues toutes les treize. Le classement de ces vertus n'était pas le fruit du hasard. Benjamin Franklin y avait longuement réfléchi. Chaque vertu devait en engendrer une autre selon un enchaînement logique (cf. La Décade, op.cit.,  p. 347).

    « Et comme l'acquisition préalable de quelques-unes, pouvait faciliter celle de quelques autres, je les rangeai-dans cette vue comme on vient de voir : la sobriété était la première, parce qu'elle tend à procurer le sang-froid et la netteté de tête Si nécessaires lorsqu'il faut observer une vigilance constante, et se tenir en garde contre l'attrait toujours subsistant des anciennes habitudes, et la force des tentations continuelles. Cette vertu une fois obtenue et affermie, le silence devenait beaucoup plus aisé. Mon désir. étant d'acquérir des connaissances en même-temps que je me perfectionnais dans la vertu, je considérai que, dans la conversation, on y parvenait plutôt par le secours de l'oreille que par celui de la langue ; et voulant, en conséquence, rompre l'habitude qui me gagnait de babiller de faire des pointes et des plaisanteries qui ne pouvaient me rendre admissible que dans des compagnies frivoles, je donnai la seconde place au silence (...) »

    On voit donc que Benjamin Franklin avait dressé un véritable plan de développement personnel qui ne devait rien au hasard. Il voulait devenir l'architecte de son âme (cf. La Décade, op.cit., p. 348).

    « Je conclus alors que, conformément aux avis de Pythagore, contenus dans ses vers d'or, un examen journalier était nécessaire, et pour le diriger j'imaginai la méthode suivante : je fis un petit livre dans lequel j'assignai pour chacune des vertus, une page que je réglai avec de l'encre rouge, de manière qu'elle eût 7 colonnes une pour chaque jour de la semaine, que je marquai dc la lettre initiale de ce jour; je fis sur ces colonnes treize lignes rouges transversales, plaçant au commencement de chacune, la première lettre, d'une des vertus. Dans cette ligne, et à la colonne convenable, je pouvais marquer avec une petit trait d'encre toutes les fautes que, d'après mon examen, je reconnaîtrais avoir commis ce jour-là contre cette vertu. Je pris la résolution de donner pendant une semaine une attention rigoureuse à chacune des vertus successivement ; ainsi de la première, je pris grand soin d'éviter de donner la plus légère atteinte à la Sobriété, abandonnant les autres vertus à leur chance ordinaire ; seulement je marquais chaque soir les fautes du jour : ainsi dans le cas où j'aurais pu pendant la première semaine, tenir nette ma première ligne marquée Sobriété, je regardais l'habitude de cette vertu comme assez fortifiée, et ses ennemis, les penchants contraires, assez affaiblis pour pouvoir hasarder d'étendre mon attention, d'y réunir la suivante, et d'obtenir la semaine d'après deux lignes exemptes de marques. » 

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscanCette discipline rigoureuse, voire austère, s'inscrit dans une démarche d'édification personnelle remarquable car son auteur ne s'est pas contenté de belles paroles et de belles résolutions. Il s'est organisé concrètement pour atteindre le but qu'il s'était assigné : la perfection morale, c'est-à-dire l'amélioration de soi-même qui est un des piliers fondamentaux de l'initiation maçonnique et un chemin vers le bonheur. Pour décrire cette plénitude intérieure, Franklin semble s'être inspiré de la métaphore du jardin, employée par Voltaire en conclusion de son conte philosophique Candide ou l'optimisme (1759).

    « En procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvais faire un cours complet en treize semaines, et quatre cours en un an ; de même que celui qui a un jardin à mettre en ordre, n'entreprend pas d'arracher toutes les mauvaises herbes en une seule fois, ce qui excéderait le pouvoir de ses bras et de ses forces  (...) Je devais jouir (je m'en flattais du moins) du plaisir encourageant de voir sur mes pages mes progrès dans la vertu en effaçant successivement les marques de mes lignes, jusqu'à ce qu'à la fin, après plusieurs répétition, j'eusse le bonheur de voir mon livre, entièrement blanc, au bout d'un examen journalier de treize semaines. »

    Franklin considérait aussi que pratiquer la vertu de l'ordre impliquait une maîtrise du temps. Il s'efforçait donc de bien organiser ses journées. Au matin, lorsqu'il se réveillait à cinq heures du matin, il se posait la question : quel bien puis-je faire aujourd'hui ? Le soir, à vingt-deux heures, au moment du coucher, il s'était astreint à répondre à la question suivante : quel bien ai-je fait aujourd'hui ? Il ne faudrait toutefois pas en conclure que Benjamin Franklin était une sorte de surhomme, froid et tout entier absorbé par ce programme de vie exigeant. Lui-même reconnaissait humblement toute la difficulté de cette discipline personnelle (cf. La Décade, op.cit., p. 354).

    « Dans le vrai, je me trouvai incorrigible par rapport à l'Ordre et à présent que je suis devenu vieux, et que ma mémoire est mauvaise, j'en sens vivement le besoin mais, après tout quoique je ne sois jamais arrivé à la perfection à laquelle j'avais tant d'envie de parvenir, et que j'en sois même resté bien loin, cependant mes efforts m'ont rendu meilleur et plus heureux, que je n'aurais été si je n'avais pas formé cette entreprise, comme celui qui tâche de se faire une écriture parfaite, en imitant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais atteindre la même perfection, néanmoins les efforts qu'il fait rendent sa main meilleure et son écriture passable. »

    On a cru parfois déceler dans la démarche de Franklin l'expression d'une éthique protestante. Le sociologue Max Weber a même souligné que le comportement vertueux de Franklin a contribué à forger un « esprit du capitalisme », à savoir une mentalité qui légitime la recherche du profit (cf. Max Weber, Ethique protestante et Esprit du Capitalisme, Paris, 1964). Pourquoi pas ? Mais il me semble cependant que la morale de Franklin est avant tout maçonnique et humaniste car intentionnellement dégagée des contingences religieuses et des dogmes. Cette morale s'adresse en effet à tous les hommes de bonne volonté et désireux de s'améliorer. Benjamin Franklin le dit d'ailleurs explicitement (cf. La Décade, op.cit., p.355) :

    « On remarquera que quoique mon plan ne fût pas entièrement sans rapport avec la religion, il ne s'y trouvait pas de traces d'aucun dogme : je l'avais évité à dessein car j'étais persuadé de l'utilité et de l'excellence de ma méthode ; je croyais qu'elle devait être utile aux hommes quelle que fût leur religion, et me proposais de la publier quelque jour. »

    La religion est ici envisagée sous son angle étymologique. Elle est prosaïquement ce qui relie les hommes les uns aux autres (religio ; religare). Franklin voyait dans sa méthode un moyen de parvenir à l'union fraternelle de tous les hommes.

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscan,perfection,initiation,amélioration,progrès,franc-maçonnerie,etats-unis d'amérique,voltaire,conscience,travailIl est temps de conclure car je me rends compte que j'ai été probablement un peu long. Mais la qualité du texte de Benjamin Franklin est telle, qu'il eût été dommage de le survoler bien que je sois loin, très loin même, d'avoir pu en montrer ici toutes les richesses. Ce qui est certain en tout cas, c'est que les francs-maçons devraient le lire, notamment ceux qui s'interrogent, qui doutent ou qui, parfois hélas, passent le plus clair de leur temps à se chamailler pour tout et n'importe quoi. Évidemment, je ne dis pas qu'il faut faire comme Franklin. Qui d'ailleurs aurait assez de force d'âme pour y parvenir ? Je dis qu'il faut au moins prendre la mesure du travail d'accomplissement personnel que ce grand homme s'était imposé à lui-même. Benjamin Franklin avait tout simplement pris son initiation maçonnique au sérieux et humblement (La Décade, op.cit., p. 358).

    « Aucune de nos dispositions naturelles n'est peut-être plus difficile à dompter que l'orgueil : qu'on le mortifie, qu'on lui fasse la guerre, qu'on le terrasse, qu'on l'étouffe vivant ; il perce de nouveau ; il se montre de temps en temps : vous l'apercevrez sans doute souvent dans cette histoire, peut-être au moment même où je parle de le subjuguer ; et vous pourrez me retrouver orgueilleux jusque dans mon humilité. »

  • A vendre !

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    Le local des loges de la petite ville de Bishop Auckland (16200 habitants), dans le comté de Durham (Angleterre), est à vendre moyennant le prix de 140 000 £ soit une contre-valeur de 165 750 €. L'agence immobilière chargée de négocier la vente indique que le masonic hall date de 1965. La superficie totale avoisine les 665 m². Avis aux amateurs.

    Ce bâtiment abrite deux loges bleues, un chapitre de l'arche royale, deux loges de la maçonnerie de la Marque et une commanderie de chevaliers templiers. Soit six structures au total. Ce qui n'est vraiment pas beaucoup pour un bâtiment de cette importance.

    Les raisons de cette vente ne sont pas précisées. Cependant, comment ne pas songer aux propos de l'ancien Grand Maître de la Grande Loge du Kansas ? En novembre dernier, lors de la conférence mondiale des Grandes Loges régulières à Los Angeles, celui-ci précisait que la baisse constante des effectifs maçonniques poussait de plus en plus de Grandes Loges à se séparer de bâtiments qu'elles étaient dans l'incapacité financière d'entretenir, de mettre aux normes et de conserver.

    « (...) le déclin constant des adhésions depuis 1957 a clairement conduit les grandes loges à assumer le pire (…) Il est indéniable que la confrérie s’est fait plaisir au cours du 20ème siècle avec la construction de somptueux temples et autres installations, affirmant la Maçonnerie d’une façon beaucoup plus manifeste que par le passé (ce qui constitue probablement un autre virage doctrinal en soi). Comme il devenait plus visible, l’ordre a pris d’importants engagements philanthropiques, ce qui avait l’avantage concomitant de renforcer la position de la Franc-maçonnerie parmi les profanes. Supporter ces dépenses exigeait une croissance constante des adhésions (…) »

    Il est vrai que cette vente concerne la franc-maçonnerie anglaise. Ce faisant, le constat formulé pour l'Amérique du nord peut très bien aussi s'appliquer à la Grande Bretagne et plus particulièrement à l'Angleterre. J'ai en effet indiqué récemment que la Grande Loge Unie d'Angleterre avait mis en place un groupe chargé de réfléchir sur les moyens d'endiguer la chute de ses effectifs. J'ai relevé que la province maçonnique de Durham comprenait au total une trentaine de bâtiments ! Certes, tous ne sont peut-être pas la propriété des loges ou de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Tous ne sont pas non plus d'une superficie équivalente à celui de Bishop Auckland mais c'est dire quand même la pression financière que doit exercer ce parc immobilier conséquent, surtout si la maçonnerie anglaise est confrontée à une chute constante de ses effectifs.

  • Ne faites pas le con !

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    wheaton2.jpgCe 29 juillet, c'est l'anniversaire de Wil Wheaton. Il fête donc ses 44 ans. Joyeux anniversaire Wil ! Mais de qui s'agit-il ? D'un acteur, blogueur, écrivain et activiste politique américain qui a inventé une loi dont il fait en ce moment la promotion aux Etats-Unis d'Amérique. Vu le contexte, je le comprends.

    Cette loi s'énonce sous la forme d'un impératif : don't be a dick ! Littéralement, ça signifie ne soyez pas une bite. En français, on le traduirait plutôt par l'expression familière: ne faites pas le con !

    La loi de Wheaton est loufoque et simple :

    dick.jpg

    Pourquoi parler de la loi de Wheaton sur ce blog ? Parce qu'elle a fait l'objet d'un article très marrant sur le site maçonnique satirique The Past Bastard (Le Vénérable Connard).

    Ce site collaboratif et corrosif, animé par des FF américains, relaye la demande imaginaire d'une loge californienne visant à introduire la loi de Wheaton dans les usages maçonniques en général et dans le serment des récipiendaires en particulier !

    « Le Vénérable Joe Snow, de la loge Bienfaisance n°4 [à l'orient de Burbank, ville natale de Wheaton] et initiateur de la demande, a parlé avec le Vénérable Connard de la nécessité de modifier le rituel afin que la franc-maçonnerie soit une organisation plus accueillante : « Comme nous sommes initiés par degrés, nous sommes amenés à prêter un certain nombre d'obligations devant Dieu, mais pas une de ces obligations n'interdit explicitement aux frères de se comporter comme des cons vis-à-vis des autres membres de l'Ordre. Cela a pour conséquence que la franc-maçonnerie est remplie de Vénérables Maîtres grognons, de partisans de l'élitisme, de la stricte observance de la tradition, d'agents du racisme et du sexisme et de cordoniteux prêts à écraser ceux qui les entourent (...) »»

    Et de poursuivre :

    « Tout le monde parle de la nécessité de trouver le meilleur moyen de garder nos membres, mais il est difficile de les retenir quand nos propres frères sont ceux qui leur montrent la porte ! »

    Si l'on en croit le Vénérable Connard, il y aurait donc beaucoup de cons au sein de la maçonnerie américaine et dès lors, la baisse régulière des effectifs ne serait pas prête d'être jugulée.