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démocratie - Page 2

  • Mon cousin le fasciste

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    philippe pujol,yvan benedetti,l'oeuvre française,journalisme,extrême droite,marine le pen,démocratie,fascismeEn octobre 2010, dans une stratégie de normalisation idéologique, le Front National présidé par Marine Le Pen a écarté plusieurs de ses militants issus des courants les plus extrémistes. Ceux-ci étaient souvent dans le service d'ordre du FN. On les retrouvait dans les bagarres d'après meetings ou d'après manifestations. Certains d'entre eux étaient même des élus locaux. Parmi eux, Yvan Benedetti qui a succédé à Pierre Sidos à la tête de L'Oeuvre française. Benedetti se déclare ouvertement fasciste depuis toujours. Il n'est pas rare d'ailleurs de le voir dans les manifestations d'extrême droite souvent flanqué d'Alexandre Gabriac, le petit führer des Jeunesses Nationalistes, lui aussi exclu du FN.

    Yvan Benedetti alias « Gros Patapouf » est le cousin germain de Philippe Pujol dit « Fifounet », ancien journaliste du quotidien communiste La Marseillaise et couronné en 2014 du prestigieux prix Albert Londres. Dans son récit, l'auteur dresse un portrait saisissant de son double en négatif. Il décrit le fascisme contemporain toujours bien vivant au coeur de l'extrême droite française.

    « Dix ans d'écart entre nous deux. Je n'ai aucun souvenir de cet été où il a chopé le virus du fascisme. On me l'a raconté : au retour d'un camp façon scoute, vers ses quatorze ans, il chantait des hymnes militaires sous la douche et partait des heures en treillis dans la montagne ; tout le monde se marrait. Depuis, il ne s'est jamais arrêté ni de chanter ni de marcher.

    Pujol raconte avec sobriété et même tendresse le parcours politique singulier de cet encombrant cousin germain tout absorbé par sa cause politique. Cependant cette sobriété et cette tendresse ne doivent pas être assimilées à de la complaisance. Pujol est évidemment très critique à l'égard des engagements de son cousin. Mais il est aussi très inquiet du spectacle de la classe politique française, et plus particulièrement de sa frange la plus vulgaire, celle qui espère remporter des succès électoraux grâce aux discours et aux postures populistes. Celle-ci n'a pas conscience qu'elle rend les plus grands services aux activistes les plus radicaux. Ces derniers attendent patiemment leur heure. Ils se tiennent prêts à évincer, le moment venu, tous les pizzaïolos du suffrage universel qui entretiennent les sentiments de peur et de rejet de l'autre ou qui promettent cyniquement ce qu'ils ne pourront pas tenir.

    « Le populisme, ce n'est pas une idéologie, c'est un style, une manière de faire de la politique, une mise en scène d'une certaine « authenticité ». C'est jouer les séducteurs. Quitte à promettre, quitte à se contredire, pour le meilleur ou pour le pire. Le populisme est une flexibilité politique pour la conquête d'un électorat. L'électorat, le fascisme s'en fout. Comme de la démocratie, tout simplement. Le fascisme est un système idéologique cohérent et structuré, aux racines politiques profondes, il est d'une grande plasticité et composé de mouvances ennemies qui pour autant rêvent toutes d'un Etat totalitaire, chacune se disputant la forme de ce totalitarisme. »

    Pujol dresse un portrait inquiétant et lucide de la société française travaillée par le déclinisme, par la fascination morbide de l'échec, par les questions d'identité, les peurs et les frustrations diverses (peur des étrangers, peur du chômage et du déclassement social) agités par des personnages médiatiques (Eric Zemmour et Alain Finkielkraut notamment auxquels je rajouterais, sans être exhaustif, Natacha Polony, Elisabeth Lévy, Eric Brunet, etc.). La France est le terrain d'une inquiétante révolution conservatrice. Je recommande en particulier une lecture attentive des deux derniers chapitres du livre de Pujol.

    « On comprend aisément comment marche la révolution conservatrice : à partir du moment où tous les comportements progressistes se seront perdus ; où les femmes contesteront le féminisme ; où les jeunes ne contesteront plus rien ; où les immigrés d'hier refuseront les immigrés d'aujourd'hui ; où les salariés honniront leurs syndicats ; où les radicalismes prospéreront ; où la laïcité sera perçue comme communautariste ; et la liberté comme une faiblesse ; à partir de ce moment là, la France s'offrira au totalitarisme qui attend dans son fauteuil et s'apprête à se lever sans que personne sache comment l'arrêter. »

    Philippe Pujol sait que son cousin Yvan Benedetti pense que l'époque est favorable à ses idées et qu'une heureuse conjoncture pourrait même le rapprocher, lui et ses congénères, des portes du pouvoir. Ce qui, hier, paraissait aussi absurde qu'impossible, semble aujourd'hui envisageable.

    « Certes, ils ne semblent pas être légion, nos fachos français, mais seul un univers clos permet un commandement efficace  : l'armée et le cloître. Leurs environnements. Pas besoin d'être nombreux pour éteindre la liberté. En soufflant bien fort sur un bougeoir mal protégé... Si le scénario d'une prise de pouvoir fasciste reste encore très improbable, l'activisme des groupes nationalistes européens reste préoccupant, comme la montée de leurs vitrines démocratiques. En France : le Front National. Si Marine Le Pen ne prend pas le pouvoir en 2017, elle s'en rapprochera toujours plus, à la grande joie de tous ces militants que j'ai pu rencontrer dans mes pérégrinations fascistes avec mon cousin. La prise de pouvoir par les urnes n'est pas fantaisiste. Et qu'engendrerait la mise en place d'un État totalitaire ? »

    philippe pujol,yvan benedetti,l'oeuvre française,journalisme,extrême droite,marine le pen,démocratie,fascismeEt d'avertir :

    « Nous n'en sommes pas là, mais nous y pensons. La crainte d'une dictature réapparaît. Le désaveu de nos hommes et femmes politiques est total, leur incapacité à empêcher le repli sur soi abyssale. En la matière, les politiques sont devenus des laboureurs de sable. Des adeptes du chacun pour soi, de la logique du naufrage. Nous arrivons au point de panique, triste issue d'une démocratie en voie de fossilisation, véritable matrice de déculturation. Toute la pensée archaïque remonte désormais. Un retour du passé. Et nous voilà dans ce qu'un universitaire anglais, Colin Crouch, nomme la post-démocratie : les institutions existent toujours, un État de droit, une séparation des pouvoirs, une compétition de partis politiques. Mais avec les grandes firmes internationales, les agences de notation, des organes technocratiques comme la Banque mondiale, à la manoeuvre pour toutes les grandes décisions. Une démocratie asséchée par la mondialisation économique et le capitalisme financier. Le jeu démocratique ne devient donc qu'un grand théâtre shakespearien dont les auteurs non élus décident l'essentiel. »

    Un livre coup de poing à lire en cette période pré-électorale.

    Philippe Pujol, Mon cousin le fasciste, éd. du Seuil, Paris, janvier 2017, prix public 15 €

  • Vifs débats dans les milieux maçonniques américains après l'élection de Trump

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    williamson.jpgLe 15 novembre 2016, Jeffrey M. Williamson, Grand Maître de la Grande Loge de l'Etat de New York a adressé le message suivant aux frères de son Obédience :

    « Frères,

    Notre pays a connu une élection comme aucune autre. Le niveau de rhétorique, de parole enflammée, d'accusations et de récriminations était au-delà de tout ce que nous avons connu dans l'histoire récente.

    Les deux partis politiques ont affiché un comportement incivilisé bien en deçà des actions que nous adoptons en tant que francs-maçons. Notre enseignement démontre vraiment la bonne façon d'interagir avec nos semblables. Maintenant que l'élection est terminée, je suis très préoccupé par le ton et les propos que les Frères emploient sur les réseau sociaux. Mes frères, notre pays a parlé et nous devons, en tant que bons citoyens, respecter le processus et les résultats. Je voudrais demander à tous de réfléchir avant de publier et de prêter attention aux conseils suivants :

      • Soyez prompts à écouter, lents à la colère et toujours respectueux des autres ;
      • Demandez-vous : si je devais lire un message sur le même ton que j'emploie mais avec l'opinion opposée à la mienne, comment me sentirais-je ?
      • En tant que franc-maçon, comment mes mots affectent-ils ceux qui connaissent mon appartenance et attendent de moi un haut niveau de réflexion et de discours ?

    Pour conclure, je vous demande de garder la règle d'or dans nos cœurs et nos esprits et de vous rappeler que nous nous sommes tous engagés à « respecter les magistrats civils, à travailler avec diligence, à vivre dignement et à agir honorablement au milieu de tous les hommes ».

    Avec la plus grande courtoisie et respect

    Jeffrey M. Williamson »

    C'est dire à quel point les échanges ont dû être violents entre les frères. Si on s'en réfère aux propos du Grand Maître Williamson, la pression ne semble pas être retombée après l'élection de M. Donald Trump à la présidence des Etats-Unis d'Amérique. Il est en tout cas assez inhabituel qu'une Grande Loge américaine se sente obligée de rappeler les frères à l'ordre dans le domaine politique. Cependant, il faut rappeler que l'Etat de New York a majoritairement voté pour Mme Hillary Clinton.

    Le Grand Maître Williamson est certainement dans son rôle quand il rappelle les principes maçonniques aux frères de sa juridiction. Je crois même que ses conseils judicieux devraient être d'ores et déjà méditées par les francs-maçons français car l'élection présidentielle de 2017 approche et, si ces derniers n'y prennent garde, les passions partisanes risquent d'empoisonner la vie des loges et des obédiences.

    Pour autant, il ne faut pas oublier que le caractère ordurier de la campagne présidentielle américaine est principalement le fait de M. Donald J. Trump. En effet, ce dernier a constamment clivé « les débats » par ses propos xénophobes, racistes, nationalistes et sécuritaires. Il a menacé de jeter la candidate démocrate en prison. Il a pour vice-président M. Mike Pence, un fondamentaliste religieux qui croit que la Terre a été créée par Dieu en six jours il y a quatre mille ans. M. Trump s'est également entouré d'ultra conservateurs parmi lesquels Stephen Bannon, fondateur du site complotiste Breitbart News et proche des courants suprémacistes blancs. 

    Qui plus est, les premières déclarations de M. Trump sont loin d'être rassurantes. Le nouveau président élu a clairement laissé entendre que les Etats fédérés les plus réticents à l'avortement pourraient ne pas se conformer à la jurisprudence fédérale. Et demain ? La Cour suprême ne sera-t-elle pas tentée de revenir sur sa décision du 26 juin 2015 relative à l'ouverture du mariage aux personnes de même sexe ? Il est fort probable que Trump nomme un ultraconservateur à la Cour suprême pour remplacer le juge Antonin Scalia, intégriste catholique, décédé en février dernier.  Je rappelle que le président Barack Obama avait vainement proposé d'y nommer Merrick Garland, un modéré, mais il avait alors essuyé le refus du Sénat majoritairement républicain. Trump a désormais tous les leviers institutionnels en main pour orienter les Etats-Unis d'Amérique vers les politiques les plus réactionnaires. Comment ne pas s'en inquiéter quand on est attaché aux libertés publiques ? 

    Qu'on ne se raconte donc pas d'histoire ! Les Etats-Unis d'Amérique ont choisi pour président un démagogue sans foi ni loi, grossier, sans goût, influençable, sans expérience politique et dont l'action va avoir probablement des effets catastrophiques sur les relations internationales. Faut-il s'étonner qu'un tel personnage ait les faveurs de Mme Marine Le Pen ? Non bien sûr. Ils sont de la même engeance. Dans ces tristes circonstances, on peut aisément comprendre que les débats soient vifs, même très vifs, dans les milieux maçonniques américains.

  • Un monde s'effondre devant nos yeux

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    2946435243.jpgLe 3 mars dernier, je posais la question « Et si Trump l'emportait ? » :

    « A force d'être focalisés sur les débats franco-français (crise de l'agriculture, présence des migrants à Calais, multiples critiques du gouvernement et de son projet de réforme du code du travail, primaires à droite, montée du FN, etc.), j'ai l'impression que notre pays passe à côté d'un phénomène dont l'onde de choc, si elle se produit, sera infiniment plus importante que tous les problèmes hexagonaux réunis. Ce phénomène, c'est la victoire éventuelle de Donald Trump à l'élection présidentielle américaine en novembre prochain. »

    9 novembre. Nous y sommes. La démocratie a parlé. Donald Trump l'a emporté contre toute attente. Le pire est désormais devant nous. Les Etats-Unis d'Amérique vont avoir pour président un provocateur démagogue, raciste et incontrôlable.

    Comment la société américaine va-t-elle bien pouvoir surmonter une campagne électorale aussi clivante ?

    Le monde entre dans une période des plus incertaines comme l'a noté cette nuit M. Gérard Araud, ambassadeur de France aux Etats-Unis sur son compte personnel twitter (il semble que le diplomate ait depuis effacé son twitt) :

    Vertige... C'est bien le mot...

  • Jean Baylot, l'anticommuniste

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    baylot.jpg

    Jean Baylot (1897-1976) est passé à l'orient éternel il y a un tout petit peu plus de quarante ans. Il m'est donc impossible de ne pas consacrer une note à ce personnage singulier de l'histoire récente dont l'évolution intellectuelle est également étroitement liée aux soubresauts de la vie politique de notre pays. Je dis « histoire récente » car que représentent 40 ou 50 ans dans l'histoire de l'humanité ? Rien bien sûr. C'était donc il y a une minute à peine de notre présent.

    Regardons les photos ci-dessus. Elles proviennent respectivement du trombinoscope de l'Assemblée Nationale (à gauche) et de la préfecture de police de Paris (à droite). La première été probablement prise en 1958 ou 1959. On y voit un homme dégarni, avec de grosses lunettes sur le nez, l'air sévère ou martial. C'est Jean Baylot. Il devait donc avoir 62 ans environ. La seconde a été prise entre le 12 avril 1951 et le 12 juillet 1954 quand Baylot assumait les fonctions de préfet de police de Paris. Le moins qu'on puisse dire est que Baylot n'y apparaît pas sous un jour avenant.

    On imagine un homme plutôt froid, autoritaire et cassant mais il faut se méfier des apparences. Jean Bossu (1911-1985), qui fut initié en 1961 par Baylot au sein de la loge Marianne n°75 à l'orient de Maubeuge (Grande Loge Nationale Française), le présente de manière tout à fait différente. Baylot était à ses yeux l'homme le plus admirable qu'il ait connu, qui plus est d'une grande bonté et d'une bienfaisance discrète. Il n'en demeure pas moins que Jean Baylot a toujours traîné une réputation sulfureuse d'homme de réseaux de droite, voire d'extrême droite. Ce n'est pas tout à fait inexact mais il faut quand même se garder de tomber dans la caricature. La réalité est plus complexe et mérite d'être nuancée.

    Jean Baylot est issu d'un milieu modeste. Originaire de Pau, ce béarnais était le fils d'un tailleur et d'une tapissière. Après la première guerre mondiale où il servit comme engagé volontaire, Jean Baylot a été titularisé comme agent des PTT et s'engagea très vite dans le militantisme syndical au sein de la CGT en 1920. Il assuma la responsabilité de secrétaire général du syndical national des agents des PTT à partir de 1924. C'est au contact des réalités syndicales que Baylot s'est également confronté aux réalités politiques de la gauche française. Cette dernière s'était divisée après le congrès de Tours de 1920 aux termes duquel la majorité de la SFIO avait fait le choix de rejoindre la troisième internationale et de fonder par le Parti communiste français (PCF). Le congrès de Tours a eu d'importantes répercussion sur la destinée de la CGT qui s'est rangée rapidement derrière la ligne politique du PCF. Baylot, qui fut membre des jeunesses socialistes et de la SFIO, a vécu douloureusement cette scission retentissante. Il a alors renoncé très vite fin à ses activités syndicales au sein de la CGT pour se concentrer sur sa carrière et progresser au sein de l'administration des PTT. Il est ainsi devenu rédacteur principal, puis inspecteur et enfin chef de division.

    4269534018.jpgJean Baylot a rejoint très jeune la franc-maçonnerie, probablement parrainé par des francs-maçons rencontrés au cours de ses activités syndicales. Il a été initié le 2 août 1921, à 24 ans, au sein de la loge La Fraternité des Peuples à l'orient de Paris (Grand Orient de France). Il y a été reçu compagnon le 16 juillet 1922 et élevé maître le 11 juillet 1923. Il a rejoint ensuite la loge Les Amis de l'Humanité à l'orient de Paris Montrouge (Grand Orient de France) en 1937. Son parcours maçonnique a été régulier. Dans les années 1930, il intègre le Grand Collège des Rites, la juridiction de hauts grades souchée sur le Grand Orient. Il devient dix-huitième du rite écossais le 29 juillet 1932 au sein du chapitre Les Zélés Philanthropes de la Vallée de Paris ; puis trentième le 22 juin 1936 au sein du conseil philosophique La Clémente Amitié du camp de Paris et enfin trente-troisième, après la deuxième guerre mondiale, le 14 septembre 1946.

    La deuxième guerre mondiale justement. Elle a bouleversé la vie de Jean Baylot qui a été sans doute contraint de quitter les PTT où sa qualité maçonnique l'avait rendu indésirable. Est-ce la raison pour laquelle il a suivi les cours de l’Ecole supérieure du bois dont il est d'ailleurs sorti major de promotion en 1943 ? Je l'ignore. Une chose est certaine en tout cas, c'est que sa qualité maçonnique en a fait un paria et l'a évidemment poussé vers la résistance active. Il s'y est fait remarquer par sa bravoure. Ce qui lui a valu de nombreuses décorations (croix de guerre, médaille de la Résistance, Légion d'honneur).

    C'est à la Libération que sa carrière a pris une tout autre dimension. Il a été désigné préfet des Basses-Pyrénées (1944-1945), son département d'origine (actuellement connu sous le nom de Pyrénées Atlantiques), puis préfet de la Haute-Garonne (1946-1947). Il a été ensuite secrétaire général du ravitaillement auprès de la présidence du Conseil (14 juin 1947), préfet des Bouches-du-Rhône (14 février 1948), inspecteur général de la huitième région (4 janvier 1951), et enfin préfet de police de Paris, le 17 avril 1951. Une très brillante carrière de haut fonctionnaire accomplie en quelques années à peine.

    L'épreuve de la clandestinité au sein de la Résistance et les responsabilités assumées dans l'immédiate après guerre, ont mis à nouveau Jean Baylot en contact avec le mouvement communiste et l'ont renforcé dans ses craintes d'une insurrection, notamment lors des grandes grèves de 1947. Sa hantise ? Que la France devienne une démocratie populaire et un Etat satellite de l'URSS. Son obsession ? Contenir coûte que coûte le PCF, principale formation politique du pays, qui exerçait à l'époque une extraordinaire attirance sur la jeunesse et les intellectuels.

    Jean Baylot s'est donc particulièrement impliqué dans la lutte contre ce que l'on pourrait appeler le « communisme culturel ». Par exemple, à peine nommé préfet de police de Paris, il s'est opposé, en juillet 1951, à la représentation d'une pièce par la troupe théâtrale « Les pavés de Paris ». Cette pièce avait été créée à l'occasion du trentième anniversaire du PCF (Patricia Devaux, « Le théâtre communiste durant la guerre froide », revue d'histoire moderne et contemporaine, n°44-1, janvier-mars 1997, éd. Belin, Paris, p.90).

    colombe.jpg

    Jean Baylot a ainsi frayé avec le mouvement anticommuniste Paix et Liberté animé par le député radical-socialiste Jean-Paul David (1912-2007) et soutenu par les Etats-Unis d'Amérique. Cette organisation s'était assignée pour objectif de combattre le Mouvement de la Paix perçu comme une escroquerie morale des communistes spéculant politiquement sur le désir de paix des Français. C'était l'époque de la « colombe qui fait boum », affiche de propagande dont le but était de se moquer de la colombe de la paix dessinée par Pablo Picasso. Jean Baylot a été aussi le préfet qui a fait réprimer la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF pour s'opposer à la venue sur le sol français du général Ridgeway, commandant des forces américaines en Corée.

    Baylot s'était également rapproché d'individus d'extrême droite qui partageaient le même anticommunisme viscéral : l'abbé catholique traditionnaliste Ferdinand Renaud (1885-1965) ; l'amiral Gabriel Auphan (1894-1982) ; Simon Arbellot de Vacqueur (1897-1965), journaliste et écrivain monarchiste qui parraina avec Gabriel Jeantet le jeune François Mitterrand (1916-1996) en 1943 pour l'obtention de la fameuse francisque ; René Malliavin (1896-1970), le patron du journal pétainiste Rivarol et le chroniqueur Emile Grandjean (1888-1986) dont le nom de plume à Rivarol était Jean Pleyber  (Franck Tison, « Un abbé en politique : Ferdinand Renaud (1885-1965) », Revue historique, n° 604, octobre-décembre 1997, éd. Félix Alcan, Paris, p. 331).

    Devenu un personnage important de la quatrième République, Baylot a vu sa carrière brutalement interrompue par « l’affaire des fuites ».  Il avait été chargé par Léon Martinaud-Déplat (1899-1969), ministre de l'intérieur, d'enquêter sur les fuites du comité de défense nationale. Il a eu recours à cette occasion aux services de Jean Dides (1915-2004), commissaire principal du port de la Ville de Paris, membre des renseignements généraux, lié à l’extrême-droite. En juin 1954, François Mitterrand, nommé ministre de l'intérieur dans le gouvernement de Pierre Mendès-France, a appris que Baylot et Dides étaient en train d'enquêter sur lui. L'un et l'autre ont été aussitôt démis de leurs fonctions. Baylot a été mis en disponibilité, puis nommé préfet hors cadre, c'est-à-dire sans affectation.

    Cette situation nouvelle a incité Jean Baylot à faire de la politique. Il a été élu député de la dix-septième circonscription de la Seine en novembre 1958. De 1958 à 1962, il a siégé dans le groupe des « indépendants et paysans d'action sociale» (ancêtre du Centre National des Indépendants (CNI), formation politique très droite). Cependant, il ne s'est pas distingué à l'assemblée nationale par un activisme particulier. Député plutôt médiocre et absent, Baylot, logiquement, n'a pas été réélu.

    220px-Logogodf.pngC'est à la fin des années 1950 que notre homme s'est détourné du Grand Orient de France alors qu'il y avait assumé pourtant d'importantes responsabilités (dans cette décennie, il avait siégé au conseil de l'ordre et fut même désigné grand maître adjoint). Comment expliquer son départ en 1958-1959 ? Il m'est arrivé de lire que son départ du Grand Orient avait été motivé par son soutien à la loi Debré du 31 décembre 1959 relative aux établissements privés sous contrat. C'est possible mais très réducteur. Je crois que les raisons étaient bien plus profondes qu'une loi scolaire.

    La raison du départ de Jean Baylot de la rue Cadet était fondamentalement liée à son inquiétude de la montée en puissance des réseaux politiques d'extrême gauche ou, du moins, des réseaux favorables à l'union politique de tous les courants de gauche au sein de l'appareil du Grand Orient de France. Je crois qu'il pensait sincèrement que la rue Cadet avait fait l'objet d'une infiltration communiste massive et qu'il percevait donc cette situation non seulement comme un danger pour la France mais aussi pour la franc-maçonnerie.

    On peut certes sourire aujourd'hui de cette perception quelque peu paranoïaque du Grand Orient mais il faut se remettre malgré tout dans le contexte de la guerre froide. L'analyse de Baylot n'était peut-être pas aussi infondée qu'on pourrait le croire de prime abord. Je renvoie en effet à ce que j'ai pu écrire sur ce blog au sujet d'Alexandre Chevalier ou de Guy Mollet par exemple. Le parcours intellectuel de Chevalier et Mollet, bien que fort différents, rejoint néanmoins celui de Baylot sur le terrain de l'anticommunisme. Les trois ont été violemment critiqués au sein du Grand Orient. Ils ont été amenés à en partir d'eux-mêmes dans des conditions qui ne sont pas à l'honneur de l'obédience. Il est également facile de deviner que Jean Baylot a vécu les événements de 1968 avec anxiété comme s'ils annonçaient les plus grands dangers. Idem du programme commun liant le MRG, le PS et le PCF à partir de 1972. Enfin, je pense que si Baylot n'était pas mort en février 1976, il est très probable qu'il aurait été très inquiet de l'arrivée de ministres communistes au gouvernement en 1981. L'anticommunisme donc. Jusqu'au bout.

    La situation en Algérie n'a pas non plus arrangé les choses et a très certainement précipité son départ du Grand Orient. Jean Baylot était en effet un partisan déclaré de l'Algérie française alors que le Grand Orient était au contraire favorable à l'indépendance algérienne. Il faut d'ailleurs rappeler que le 14 juillet 1953, le préfet Jean Baylot a fait réprimer violemment une manifestation d'Algériens. Il y a quand même eu sept morts chez les manifestants ! Un carnage. Il est très probable que le souvenir de cet épisode sinistre a grandement contribué à sa marginalisation au sein du Grand Orient de France.

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    Jean Baylot était-il d'extrême droite ? Non évidemment. Il s'agissait d'un républicain intransigeant qui avait combattu le nazisme et fascisme et qui redoutait que le pays ne tombe un jour sous le joug de l'Union soviétique. C'est ce qui l'a conduit à se rapprocher de tous ceux qui partageaient cette crainte et donc de certaines personnalités d'extrême droite. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si Jean Baylot, une fois à la Grande Loge Nationale Française, a rejoint la Loge L'Europe Unie n°64 à Paris et fondé Marianne n°75 à Maubeuge. Ces deux titres distinctifs claquent comme deux manifestes politiques : la fin du rideau de fer avec l'union du vieux continent d'une part, et l'attachement à l'idéal républicain d'autre part.

    glnf-news.jpgPourquoi Jean Baylot a-t-il rejoint la GLNF ? Par pragmatisme, c'est-à-dire par souci de maintenir une attache avec les pays anglo-saxons, notamment avec les américains via la maçonnerie. Je crois que si la Grande Loge de France avait été reconnue en 1954 par la franc-maçonnerie régulière, Jean Baylot aurait rejoint l'obédience de la rue Puteaux. Je pense donc que la régularité maçonnique était avant tout pour Baylot un acte politique et le moyen d'ancrer la maçonnerie française à l'ouest. C'est la raison pour laquelle il s'y est fortement impliqué (il y est devenu Grand Maître provincial de la région Aquitaine, puis assistant Grand Maître).

    Cependant, j'aurais tort de réduire le départ de Baylot du Grand Orient aux seules considérations politiques même si elles sont fondamentales. Jean Baylot a évidemment évolué dans sa vie spirituelle. Il aimait aussi l'histoire maçonnique. C'était d'ailleurs un collectionneur de documents maçonniques de première importance. Un fonds maçonnique à la Bibliothèque Nationale porte son nom. En outre, il s'intéressait à la recherche ésotérique et avait entamé un cheminement au sein du régime écossais rectifié parallèlement à celui effectué au Grand Orient et au Grand Collège. Il a eu également des contacts avec la maçonnerie égyptienne et l'ordre martiniste. Ce n'est sans doute pas un hasard non plus si Jean Baylot a demandé à Marius Lepage, autre transfuge du Grand Orient, de préfacer son ouvrage polémique La Voie Substituée (1968). La loge n°190 de la GLNF porte le titre distinctif de Jean Baylot.