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La Cité - Page 2

  • La franc-maçonnerie face aux extrêmes

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    plantu.jpgSi je souscris bien évidemment et sans réserve à l'appel des obédiences maçonniques à faire barrage à l'extrême droite, je ne peux m'empêcher en même temps de déplorer leur silence concernant l'extrême gauche. Pourtant, le dessin de Plantu, ci-contre, résume parfaitement la proximité de ces deux courants politiques en apparence antagonistes. Les deux se rejoignent en effet dans cette incroyable prétention à parler « au nom du peuple » comme si l'un et l'autre avaient reçu de « la foule des anonymes », perçue comme un bloc monolithique, je ne sais quel magistère moral.

    Il est inutile, je crois, d'insister outre mesure sur l'extrême droite. On en connaît la très grande dangerosité et les obsessions. La pitoyable prestation télévisuelle de Mme Le Pen, le 3 mai dernier, en est une illustration. C'est la raison pour laquelle ses partisans sont d'ailleurs écartés des loges, du moins au Grand Orient de France et pour autant que la sagacité des frères n'ait pas été prise en défaut. J'aimerais une clarté comparable à l'égard de l'extrême gauche dont les pratiques, les affirmations expéditives et les simplifications m'apparaissent tout aussi dangereuses pour notre République démocratique, sociale et laïque que les slogans frontistes sur la mondialisation, l'Europe, la finance, les élites, etc.

    Pendant toute cette campagne présidentielle surmédiatisée, la démocratie a donné l'impression d'être prise en étau entre les extrêmes. Ces derniers ont en effet donné le tempo au débat public en excitant les peurs, en montant les Français les uns contre les autres, en faisant de la surenchère programmatique et en tirant habilement profit de la crise du leadership au sein des partis politiques républicains. 

    Si l'on se souvient des énormités de Marine Le Pen, que penser alors de celles de Jean-Luc Mélenchon usant et abusant d'un vocabulaire fleuri pour fustiger ses adversaires politiques en les traitant de « pourris », de « vendus » et de « gardes-chiourme » ? N'est-il pas consternant de voir cet homme s'enfermer dans le registre éculé du « tous pourris » ? N'est-il pas paradoxal de l'entendre prôner le « dégagisme », c'est-à-dire la purge de toute la classe politique française, alors qu'il en est un des représentants depuis plus de trente-cinq ans ? Il a d'ailleurs largement profité de toutes les investitures qui lui ont été données par le parti socialiste sur lequel il se plait à cracher depuis dix ans.

    Voir un tel comportement chez un homme public qui, de surcroît, n'a jamais fait mystère de son appartenance maçonnique, ne peut qu'interroger les francs-maçons et notamment ceux qui, au sein du Grand Orient de France, sont attachés à la qualité du débat public et au respect des institutions démocratiques. Et si ça ne les interroge pas, moi, en tout cas, ça m'interpelle car je me rends compte que si on enlève la rhétorique et quelques envolées lyriques pour y substituer le racisme et la xénophobie, Mélenchon se transforme en Le Pen. La frontière est en effet ténue. Et elle peut être d'autant plus vite franchie que Jean-Luc Mélenchon n'a pas donné de consignes claires pour le second tour de l'élection présidentielle. Résultat ? Nombre de ses électeurs semblent prêts à s'abstenir ou, pis encore, à se reporter sur la fille de Jean-Marie Le Pen le 7 mai prochain.

    Si nos loges doivent se montrer vigilantes à l'égard des « fachos de comptoir », elles doivent se montrer tout aussi prudentes à l'égard des « bolchos-mondains » qui, déjà, menacent, haïssent, annoncent un troisième tour social et spéculent à voix haute sur la colère et le ressentiment des gens alors que le successeur de M. François Hollande n'est pas encore élu et installé à l'Elysée. Je connais de ces frères qui portent le tablier tout en jouant aux « insoumis » devant leurs ordinateurs. Ils préconisent des révolutions qu'ils ne voudraient en réalité ni pour eux ni pour leurs enfants. Mais peu importe. Tout tient dans la posture. J'en connais beaucoup qui ne sont absolument pas regardants dès qu'il s'agit de dépenser l'argent public ou l'argent des autres. Ils sont en revanche beaucoup plus attentifs dès qu'il s'agit de trouver le placement le plus judicieux, la bonne formule pour payer moins d'impôts ou, plus généralement, ce qui leur permettra de satisfaire leurs seuls intérêts. 

  • Un franc-maçon ne s'abstient pas

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    urne.jpgLa vie maçonnique est rythmée par les scrutins : élection du vénérable maître et du collège des officiers, initiation et augmentation de salaire, approbation des tracés des tenues, etc. Qu'ils soient secrets (boules blanches ou noires) ou non (à mains levées), à la majorité simple ou à la majorité qualifiée, les votes auxquels le franc-maçon est amené à participer dans le cadre de la vie maçonnique, le placent devant la nécessité de faire des choix. Soit il vote pour les conclusions du frère orateur, soit il s'y oppose mais en aucun cas il ne peut s'abstenir par confort, prudence, stratégie ou désintérêt.

    En effet, l'abstention n'existe pas en franc-maçonnerie car le franc-maçon, conscient de ses responsabilités, doit toujours être prêt à faire des choix et à les assumer.

    Il ne faut pas en déduire qu'il n'y a pas de place pour l'intime conviction en franc-maçonnerie ou que le franc-maçon est contraint à se justifier systématiquement quand il est appelé à voter. Cependant, il a l'obligation de participer aux différents scrutins pourvu, bien entendu, qu'il satisfasse à certaines conditions réglementaires. Ces conditions peuvent varier plus ou moins selon les obédiences (grades, ancienneté, assiduité satisfaisante, absence de retard dans le paiement des capitations, etc.). Sa participation active permet à la loge ou à l'obédience de vivre tout simplement.

    Si je m'en réfère au Grand Orient de France, mon obédience, le vote est au coeur même de son identité. En effet, celui-ci a été fondé en 1773 sur l'idée que les frères devaient avoir le droit d'élire librement leurs officiers et plus particulièrement les vénérables qui président les loges. 

    Le franc-maçon est également un citoyen. Sa vie ne se cantonne pas à la loge. Il s'agit d'une évidence que je me dois de rappeler en cette période électorale car je constate malheureusement que des frères sont tentés de s'abstenir le 7 mai prochain alors que l'enjeu politique est pourtant majeur : il s'agit de défendre une France tolérante et fraternelle, ouverte sur le monde et soucieuse de garantir à chacun les libertés publiques et les droits fondamentaux de la personne humaine.

    Je souhaite que tous les francs-maçons se remémorent les devoirs auxquels ils ont librement consenti le jour de leur initiation. Parmi ces devoirs figure la promesse de travailler avec zèle, constance et dévouement à l'oeuvre de la franc-maçonnerie. Cette oeuvre consiste pour les francs-maçons, d'une part, à répandre les vérités qu'ils ont acquises par le travail en loge ; d'autre part, à faire aimer notre Ordre par l'exemple de leurs qualités ; et enfin à préparer, par une action incessante et féconde, l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée. Ce travail, toujours en perpétuel recommencement, est celui des individus conscients, courageux et capables de faire des choix clairs et dépourvus d'ambiguïtés.

    A toute heure, rappelons-nous la grandeur des devoirs que nous nous imposés. A toute heure soyons prêts à les remplir. Notamment lorsque des choix importants, qui engagent le pays tout entier, doivent être faits.

    Un franc-maçon ne s'abstient pas.

  • Souvenir d'un anonyme lucide

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    loupe-zoom.jpgA quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle, je voudrais vous faire partager un article publié dans le quotidien Le Temps (édition du 1er mai 1871). Cette analyse, qui a cent quarante-six ans d'âge, dit beaucoup de choses sur la manière dont nous, Français, faisons de la politique. Elle est même d'une étonnante modernité si on y retranche, bien sûr, les références à l'actualité politique de l'époque. L'auteur de ces lignes, resté anonyme, fait en tout cas preuve d'une profondeur de jugement dont peu d'éditorialistes actuels peuvent se prévaloir.

    Au moment où l'auteur anonyme rédige ces lignes, la semaine sanglante n'a pas encore eu lieu, mais il pressent déjà l'horreur inéluctable de la répression des innocents manipulés par les maximalistes de la révolution ; il redoute les réactions du « parti de l'ordre », celui de la peur, celui du conservatisme étriqué qui réduit tout aux choses du passé et enferme la conscience dans les superstitions cléricales.

    L'auteur anonyme estime dans son article qu'il faut sortir de ces impasses qui, d'une part, confinent la politique au sentiment et, d'autre part, la réduisent à un musée des idées où chacun campe sur ses positions avec intransigeance comme des religieux sur des points de doctrine. Il rappelle que la politique est transaction et qu'elle implique donc de la discussion, de l'échange, de la négociation, une recherche de convergences, une modération dans les procédés. Or, les extrêmes sont inaptes à la politique puisqu'ils la confondent en permanence avec la violence et la confrontation stériles. La politique constructive doit donc être portée par « un parti intermédiaire ». Un parti susceptible de rénover les pratiques  afin d'anticiper l'avenir.

    Voici le texte dont il est question.

    politique

    « Il est curieux de voir à quel point, en France, nous vivons sur notre passé. Pas un de nos partis politiques dont l'idéal n'appartienne à une époque déjà éloignée, qu'on regrette pour les mérites qu'on y distingue ou qu'on lui prête, et qu'on voudrait faire revivre sans autre raison que le prestige même du passé. Il semble que ceux qui s'occupent des affaires publiques, parmi nous, soient des artistes, que leurs inclinations secrètes ont attachés, les uns à une école, les autres à une autre, mais qui tous comprennent leur vocation de la même manière, un pastiche perpétuel du maître préféré.

    Le légitimiste et le jacobin sont, à cet égard, voués au même procédé. Le premier ne peut concevoir la société sans une monarchie indépendante de ia volonté nationale, une aristocratie territoriale et un clergé ; le second voudrait pouvoir décréter la révolution en permanence : il ne rêve que motions ronflantes, discours respirant un mâle civisme, députations admises à la barre de l'Assemblée. Cela serait ce qu'il y a au monde de plus ridicule, si ce n'était ce qu'il y a de plus triste, et c'est triste parce que c'est de l'impuissance.

    On est toujours à nous jeter à la tête, tantôt les dix siècles de l'histoire de France, tantôt les principes de 89, et il ne se trouve personne pour demander qu'on s'occupe enfin du dix-neuvième siècle et des principes de 1871. Nos hommes politiques n'auraient-ils rien appris depuis quatre-vingts ans, et s'ils ont appris quelque chose, comment se fait-il qu'ils ne trouvent pas une parole vivante et nouvelle à adresser au pays ?

    Ce travers doit tenir à un autre qui n'est pas moins profond ni moins général, la France est le seul pays de l'Europe où la politique se traite comme affaire de religion. Les monarchistes sont des croyants, cela va sans dire, puisque le droit divin n'est point une opinion susceptible de démonstration, mais un dogme surnaturel ; mais le jacobinisme, pour avoir horreur du clergé, n'en est pas moins, lui aussi, une religion, une croyance, et pour tout dire, un fanatisme. On ne raisonne pas plus d'une part que de l'autre. On procède des deux côtés par voie d'anathème. On se renvoie les foudres de l'excommunication. Et comment discuterait-on, en effet, lorsqu'on a, d'un commun accord, transformé les questions politiques en autant d'articles de foi ?

    Nous ne nous trouvons plus sur le terrain des choses humaines, mais dans les régions mystiques du sentiment ; au lieu du caractère essentiellement relatif des intérêts sociaux, nous avons affaire à des dogmes qui ne transigent point parce qu'ils expriment la vérité absolue. Les partis, en France, sont des Eglises, les programmes des Credo, nos adversaires des hérétiques.

    Nous avons souvent déjà signalé ce trait de nos mœurs politiques et nous ne nous lasserons pas d'y revenir. Il n'est point de politique sans transaction et il n'est point de transaction possible lorsque la lutte est engagée entre des gens qui ont par devers eux un mot d'ordre inviolable, et qui laisseraient périr la patrie plutôt que leur principe. Et encore si ces principes étaient vivants ; mais, nous le disions tout à l'heure, ce sont des friperies historiques.

    Il y eut un moment, pendant la dernière guerre où l'on put croire que la superstition du passé avait reçu un coup décisif. Le pays tout entier, à la vue des désastres qui le frappaient si inopiné- ment, s'était réveillé comme d'un songe. On s'était aperçu tout à coup que la France, qui se croyait à la tête de l'Europe, était, au contraire, dépassée par la plupart des autres nations. On s'était mis à douter de cette supériorité de lumière dont on s'était cru si sûr, et par suite aussi, à douter de la valeur de la civilisation française et de tout l'ensemble de nos institutions. Ce n'était pas sur tel ou tel point seulement que le besoin d'un renouvellement se faisait sentir, mais partout à la fois.

    On réclamait comme un souffle puissant qui vînt rajeunir l'organisme vieilli de notre glorieuse patrie. Nous avions trop vécu sur un fond de routine, de cléricalisme, de moyen âge. Tout avait changé autour de nous, et nous, en dépit de la révolution dont nous étions si fiers, nous n'avions su innover en rien d'une manière un peu réelle et un peu féconde. La France du dix-neuvième siècle, comme liberté de penser et universelle initiative, était à mille ans du dix-huitième siècle. Voilà ce qu'on entrevit un instant, à l'époque de nos grands revers, mais ce qu'on est en train d'oublier maintenant. La puissance de la routine a déjà commencé de nous ressaisir.

    Que sont devenus ces rêves de large instruction populaire dans lesquels le patriote frappé au cœur cherchait la revanche des désastres du champ de bataille ? Où est le rajeunissement de la société, le désir seulement d'un rajeunissement ? N'est il pas évident que, parmi les hommes qui s'occupent en ce moment de l'avenir de la France, l'immense majorité ne comprend d'autre manière de relever le pays que de le ramener le plus promptement  et le plus exactement possible à quelque type du passé ? Notre espoir est qu'il se formera dans le pays, comme il se forme en ce moment à l'Assemblée, un parti intermédiaire, impatient des engagements aveugles, étudiant les questions pour elles-mêmes, portant plus d'intérêt à la chose publique que de dévouement aux traditions ; mais si le mouvement que nous appelons de tous nos vœux commence à se dessiner, il s'en faut qu'il ait déjà pris l'ascendant et la majorité de l'Assemblée risque toujours d'incliner vers la droite. Or, pour la droite, son programme est fixé. Elle accepte la République, mais, ainsi qu'elle nous le disait avant-hier, elle l'accepte comme en 48, provisoirement, et avec l'intention bien arrêtée de la renverser.

    On avait, en 48, un Falloux pour cette œuvre sainte, on a aujourd'hui un Kerdrel. Quand le jour propice sera venu, on « complétera l'édifice », et en attendant on le profile, on l'ébauche. Un jour, M. d'Audiffret Pasquier réclame en faveur de ces bureaux de bienfaisance, si méchamment mis en tutelle par des préfets républicains. Un autre jour, on établit une commission extra-parlementaire chargée de retondre l'instruction publique.

    On travaille en même temps à obtenir de M. le chef du gouvernement une petite expédition de Rome diplomatique, à savoir la défense faite au ministre de France de suivre le gouvernement de Victor-Emmanuel lorsqu'il quittera Florence. Une jolie vieille petite France, bien remise à neuf, tirée toute rajeunie de l'armoire aux antiques, une France bien routinière, bien confite en cléricalisme, bien nation latine ; une France vouée au blanc, voilà ce que la droite a imaginé de mieux pour nous aider à tenir notre rang entre l'Allemagne et l'Amérique, pour nous mettre en état de jouer notre rôle dans la grande mêlée des nations modernes

    La question politique, en France, est intimement liée à une question sociale, c'est-à-dire qui affecte la constitution même de la société, non pas sa constitution économique, ainsi que le veulent les socialistes, mais sa constitution morale ; il s'agit de savoir si la France subira une restauration ou une rénovation, si elle sera une chose du passé ou une chose de l'avenir. »

    En ce mois d'avril 2017, où la France est menacée par le péril mortel des extrêmes, il m'a paru indispensable d'exhumer ce beau texte clairvoyant.

  • Le point d'équilibre de la République

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    Il est beaucoup question aujourd'hui de recomposition politique. L'expression est à la mode. On l'entend partout en cette période électorale. Il est vrai que les grands partis ont du plomb dans l'aile pour tout un ensemble de raisons qu'il serait fastidieux d'analyser ici. Les lignes semblent bouger en tout cas. S'agit-il pour autant d'une recomposition politique ou bien simplement d'un retour de la République à son point d'équilibre ?

    Je m'explique. Chaque fois que la République a été en danger, menacée par la force brutale des extrêmes, les républicains attachés à la démocratie et aux libertés publiques ont su se rassembler dans une grande fédération trans-partisane. Sous la Révolution, cette fédération s'appelait « le Marais » composé d'abord par les Girondins, puis la Terreur passée par les Thermidoriens. Sous les deuxième et troisième Républiques, le Marais a pris différents noms : tantôt désigné sous l'étiquette de parti des « libéraux » ou des « radicaux », tantôt désigné sous celle de « centre gauche ».  

    C'est ce « Marais » aux limites fluctuantes qui, qu'on le veuille ou non, a construit la République en la prémunissant des aventures révolutionnaires sans issue. Même si comparaison n'est pas raison et que chaque époque obéit à un contexte historique donné, je trouve néanmoins que la situation politique française actuelle ressemble étrangement à celle qui prévalait dans les premières années du vingtième siècle lorsque la République était menacée à sa droite par des réactionnaires décidés à l'abattre et à lui substituer un régime autoritaire et à sa gauche par des socialistes résolument hostiles à toute participation gouvernementale et désireux de faire une révolution de type marxiste.

    Les républicains ont su aller au-delà des clivages pour se rassembler et jeter les bases du premier parti politique français les 21, 22 et 23 juin 1901 : le parti républicain, radical et radical-socialiste. S'y côtoyaient des gens venus de la droite et de la gauche, des gens venus de milieux modestes ou fortunés autour d'idées fortes : la défense de la République, la laïcité, le respect de la propriété privée, le désir de travailler à l'avènement d'une société solidaire d'hommes libres. Des ralliements ou en tout cas des compagnonnages ont fait jaser à l'époque : je pense notamment à celui du socialiste Aristide Briand. Le secrétaire de Jean Jaurès fut vivement conspué par ses anciens camarades pour avoir accepté de participer à l'exercice du pouvoir. On qualifia Briand de « Jaune » (traître, servile, suppôt du patronat en argot). On le prétendit de droite. Je pense également au ralliement de Joseph Caillaux, ce grand bourgeois fortuné, homme d'affaires passé par l'inspection générale des finances. Caillaux fut la bête noire des réactionnaires qui virent en lui un traître à sa condition sociale.

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    Aristide Briand fut le rapporteur éloquent de la loi du 9 décembre 1905 portant séparation de l'Eglise et de l'Etat. Joseph Caillaux parvint, à la veille de la première guerre mondiale, à faire voter l'instauration de l'impôt progressif sur le revenu et à profondément réformer le système fiscal du pays (il y eut plus de cent cinquante propositions de loi entre 1880 et 1914 !). La République moderne doit beaucoup à ces hommes politiques pragmatiques, injustement oubliés, qui ont su dépasser les clivages pour réformer la France en profondeur et concilier la libre initiative économique avec l'indispensable justice sociale.

    Je demeure persuadé que Jean Jaurès - qui, contrairement à ce que l'on croit trop souvent, n'était pas le secrétaire général de la SFIO (il s'agissait de Louis Dubreuilh) - était intimement convaincu que ces ralliements allaient dans le sens de l'histoire et de l'intérêt général mais qu'il lui était impossible d'y engager la SFIO tout entière parce que celle-ci ne l'aurait pas suivi à cause du poids politique interne des maximalistes et des idéologues protestataires hostiles à toute participation gouvernementale. L'assassinat de Jaurès le 31 juillet 1914, puis le déclenchement de la première guerre mondiale quelques jours plus tard, n'ont pas permis à cette logique politique d'aboutir. Les législatives de mai 1914, nettement remportée par la gauche, a vu ses effets tués dans l'oeuf : « l'union sacrée » face à l'ennemi l'a emporté sur tout autre considération.

    La franc-maçonnerie fut une cheville ouvrière de ce « bloc républicain » qui, par la suite, se morcela en diverses chapelles (Alliance démocratique, Fédération Républicaine, Radicaux, Radicaux Socialistes) plus ou moins concurrentes mais souvent amenées à collaborer et à gouverner ensemble par les règles du régime parlementaire classique et les modalités de scrutin. Il convient de rappeler que de nombreux francs-maçons et de nombreuses loges, aussi bien du Grand Orient que de la Grande Loge, étaient adhérentes des comités radicaux.