Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Rite - Page 2

  • Rite et Liberté

    Imprimer

    initiation.jpg

    Une petite histoire. A l'époque, j'étais apprenti et j'en étais, je crois, à ma deuxième ou troisième tenue. Mes parrains, de vieux routiers de la maçonnerie, s'étaient assis derrière moi, peut-être pour observer mes mouvements d'humeur, plus probablement pour anticiper les questions dont je les assommais en salle humide à l'issue de chaque réunion.

    J'avais observé que nombre de frères de ma loge mère se "signaient" avant de déposer leurs oboles dans le tronc de la Veuve, c'est-à-dire qu'ils avaient pris le pli de faire le signe par équerre, niveau et perpendiculaire avant de déposer une pièce, un bouton, un billet ou, pour les plus distraits d'entre eux, une proposition. Apprenti sans expérience, que pouvais-je faire d'autre sinon me conformer à ce que je voyais ? Je me signais donc avant de déposer à mon tour ma participation au tronc de la Veuve.

    Lorsque les travaux furent achevés, je retrouvai mes parrains déjà attablés. Et cette fois-ci, les rôles furent inversés. C'est moi qui fus questionné. Pourquoi as-tu fait le signe d'ordre avant de déposer ton obole dans le tronc de la Veuve ? Pourquoi as-tu cédé devant ce que tu as vu et qui, de surcroît, est une utilisation abusive du signe d'ordre ? Et si chacun s'était mis à sautiller sur place et à faire des youyous avant de déposer une pièce, l'aurais-tu fait aussi ?… Que pouvais-je répondre ? Je compris immédiatement où ils voulaient en venir. Ils souhaitaient me piquer au vif et toucher mon orgueil. Et ils y sont parvenus. Moi qui posais d'ordinaire toutes les questions, qui, parfois, me montrais un peu sarcastique lorsque les réponses n'arrivaient pas rapidement, j'étais cette fois placé devant l'incapacité de répondre, incapacité que je reprochais, certes gentiment, à mes deux vieux parrains. J'étais pris, si je puis dire, en flagrant délit de mimétisme. Mais de mimétisme le plus bête qui soit. Le mimétisme qui se contente de reproduire sans se poser de questions.

    Plus tard, mais beaucoup plus tard, je compris l'autre aspect des questions qui me furent posées ce soir là. Pourquoi avais-je été esclave de la forme ? Pourquoi a-t-il fallu que je fasse le signe alors qu'il eût été si simple de déposer une pièce dans le tronc sans avoir recours à une gestuelle qui, dans ce contexte là, était dépourvue de signification et presque une faute de goût ? Je compris ce que mes maîtres avaient attendu en vain que je leur réponde : que l'initié est celui qui, un jour indéterminé, n'aura plus besoin des formes ou du formalisme parce qu'il s'en sera affranchi.
    Bref, que m'avaient enseigné mes parrains ? Qu'il n'était pas interdit de pratiquer un rite maçonnique avec un peu d'intelligence.

  • Ouvrir son esprit

    Imprimer

    adhucstat.jpgJe ne le dirai jamais assez : pour prendre du plaisir en franc-maçonnerie, il faut être ouvert d'esprit, c'est-à-dire être un minimum curieux et désireux de bousculer ses habitudes. C’est la raison pour laquelle j'ai toujours été étonné de constater que l’ésotérisme pouvait rétrécir le champ de vision de certains francs-maçons au lieu de l’agrandir. Cette situation s'explique probablement par cette tendance, vieille comme le monde, à ne voir dans les symboles que des normes directrices dont la conscience ne doit pas s’affranchir et dans les rituels une tyrannie de la forme qui privilégierait la sécheresse de la lettre au détriment du souffle vivifiant de la libre interprétation. Il en est parfois de la maçonnerie comme d'une confession religieuse. Le risque de confusion est bien réel chez certains maçons qui agissent et pensent plus en convertis qu'en initiés. En effet il arrive plus souvent qu’on ne le croit que l’Ordre maçonnique sécrète – quel que soit le rite considéré je le précise – son cortège de petits fondamentalistes en costume-cravate (et en tailleur).

    J'aime bousculer mes certitudes et, quand j'en ai le loisir, j'aime fréquenter des loges beaucoup plus symbolistes que la mienne. Je me souviens par exemple d'une très belle et riche discussion que j'avais eue en salle humide avec des FF∴ du régime écossais rectifié (R∴E∴R∴), rite maçonnique doctrinalement chrétien et avec lequel je n'ai aucune accointance particulière. Ce fut une belle rencontre. Depuis longtemps, mes interlocuteurs s’étaient affranchis de la tyrannie des formes et des incantations dans lesquelles se perdent immanquablement ceux qui prennent tout au pied de la lettre. Je me suis rendu compte qu’autour d’une table, d’un bon repas et avec un verre d’excellent vin, l’esprit s’apaise et les choses finissent par être plus compréhensibles et ramenées à de plus justes proportions pour n'importe quel athée qui se respecte.

    Je me suis même surpris à comprendre « l’idéal chrétien », évoqué par ce rite, sans être obnubilé par l’étiquette de cette maçonnerie qui est aussi l'antichambre d’une chevalerie célestielle (célestielle par opposition à terrienne, terrienne qui renvoie à la matérialité, au pouvoir temporel, au transitoire, au fugace, au profane). Je m’efface devant ces mots de Rocherius Eques a Vera Luce, ancien Grand Prieur de Neustrie, qui résument les choses évidemment mieux que je ne saurais le faire:

    « Dans un monde de facilité matérielle, où l’opulence peut côtoyer la détresse la plus profonde, où le pouvoir de l’humanité sur la nature confine à l’hégémonie totale, l’Ordre propose que, dans l’ombre, mais au cœur de ce monde, des valeurs séculaires persistent et s’expriment. L’idéal est lointain, et nul d’entre nous, en conscience, ne peut prétendre s’en être approché : tant mieux car tant que nous sentirons notre insuffisance et notre éloignement du principe, alors nous serons de vrais chevaliers. Mais à condition que cette prise de conscience soit l’aiguillon de notre combat spirituel, de la virilité morale et métaphysique qui nous fera toujours préférer le doute à la certitude, la question à la réponse, la révolte à la satisfaction, dès lors que quelques bornes fondamentales balisent notre chemin et nourrissent notre ferveur : notre foi chrétienne, l’espérance du salut, et l’amour des autres hommes. »

    Mes bornes fondamentales ne sont pas les mêmes que celles qui viennent d’être dites, mais peu importe (le clergé a bien abrité ses curés Meslier, des hérétiques dormants, qui n'étaient sans doute pas de mauvais prélats). Je suis pourtant conscient d’être sur le même chantier d'idéal. Avec un peu de réflexion, il n’y a rien d’étonnant : sur ce chantier, y compris dans le sein d’un même corps de métier, les techniques de travail ne sont pas nécessairement ou obligatoirement identiques. Quand on travaille en bonne intelligence, dans le respect mutuel, il arrive même que ces techniques se complètent et s’éclairent l’une l’autre.

  • Recevoir la lumière

    Imprimer

    illum02copie.jpgQuand un profane a été initié aux mystères maçonniques, on dit qu'il a reçu la lumière. J'aime beaucoup cette expression qui souligne la dualité ténèbres / lumière.

    Elle me fait songer au mythe de la caverne (cf. Platon, La République, VII). Bien souvent, nous ne voyons que les ombres que la lumière répercute sur les parois de la caverne et que nous prenons pour la réalité. On peut rapprocher cette approche de celle que Descartes développe dans les Principes de la philosophie, 1ère partie, §30 : "La faculté de connaître, que nous appelons lumière naturelle, n'aperçoit jamais un objet qui ne soit vrai en ce qu'elle l'aperçoit, c'est-à-dire en ce qu'elle connaît clairement et distinctement."

    En d'autres termes, la lumière telle que je la comprends, c'est l'expérience initiatique qui permet de voir dans les choses plus que les choses, implique un dépassement des apparences et suggère la nécessité de voir l'éternité dans tout ce qui apparaît comme transitoire, fugace, fugitif (modes, opinions, événements historiques etc.)

    Le symbole, en tant qu'il exprime cette éternité, est un chemin que la Maçonnerie propose à l'initié.

    Je pense que pour atteindre cette lumière, il est nécessaire d'avoir les lumières (Aufklärung), c'est-à-dire, comme le suggérait Emmanuel Kant, d'avoir le désir et le courage de se servir de son propre entendement, de sa raison. Certains maçons ont une approche un peu différente et considèrent que chaque homme porte déjà la lumière en lui. L'illumination (Verklärung) survient quand on l'a retrouvée.

    Bref, quelles que soient les approches, toutes les initiations au grade d'apprenti sont fondées sur le passage des ténèbres à la lumière. Mais pour pleinement s'en rendre compte, je pense qu'il est nécessaire de faire silence et d'observer des temps d'arrêt. Grâce au silence, ont peut ainsi se rendre compte que c'est toujours l'heure de pointe dans son cerveau. C'est perpétuellement le choc des ombres, des idées préconçues, des sentiments incontrôlés. Il faut apprendre à les maîtriser.

  • Le maçon entre cohérence et dispersion

    Imprimer

    capture-d-e-cran-2014-03-17-a-01-14-45.jpgJ'ai toujours été à des années lumière de ceux qui font le choix de mener de front une ou plusieurs démarches spirituelles à côté de la démarche maçonnique. Ce choix est évidemment respectable, mais pour ma part, j'y ai toujours vu une forme de dispersion et de versatilité. J'ai souvent remarqué que le voyageur se mettait en quête d’un ailleurs dès que la maçonnerie lui était devenue terre de connaissance.

    A quoi sert-il d’avoir frappé à la porte du Temple pour se retrouver, une ou plusieurs années plus tard, en train de faire tourner des moulins à prières ou de dire gravement la messe ? A quoi sert un rite maçonnique dans ces conditions ? A-t-il pour fonction d’inciter celui qui le pratique à la dispersion ou bien vise-t-il au contraire à l’inciter à la recherche de son unité par une quête permanente et incessante de cohérence ?

    J’ai fait mon choix. Je pense que c’est le second objectif : faire surgir un ordre dans son chaos intime, mourir à ses certitudes pour renaître dans une lumière neuve, visiter l’intérieur de la terre et tenter de rectifier ce qui peut ou doit l’être. Le rite maçonnique, quelle qu’en soit l’étiquette, porte en lui une exigence d’ordre, de discipline personnelle. Il est un système cohérent. Il est un patrimoine symbolique qui exprime un haut degré de spiritualité. Il est déjà au carrefour de plein de traditions.

    J'ai donc toujours été étranger aux idées touffues surgissant des esprits qui cherchent en réalité tout sauf un système parce qu’ils courent plusieurs lièvres à la fois. Il m'est arrivé de croiser le chemin de ces FF qui parvenaient à jouer les équilibristes avec plus ou moins de bonheur et de dextérité. Ils étaient maçons certes, mais se disaient aussi rosicruciens, martinistes, druides, bons cousins, bouddhistes, chrétiens, soufis, j'en passe et des meilleures. Il étaient à la fois tout et rien. Partout et nulle part en même temps. Dans un état de perpétuelle insatisfaction. 

    Je ne suis pas sûr que celui qui s’embarque en même temps dans plusieurs aventures spirituelles ait vraiment le souci de trouver en lui une volonté d’ordre ou un souci d’unité. Je ne suis pas sûr non plus qu'il puisse en éprouver une joie sincère et durable.