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Personnalités - Page 4

  • Alberto Bachelet Martinez ou le désir de liberté et de justice

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    bachelet.jpgQuelques mots sur le frère Alberto Bachelet Martinez (1923-1974), général de brigade de l'armée de l'air chilienne, décédé dans une prison de Santiago où il avait subi la torture comme tous ses compagnons d'infortune. Dans sa cellule, ce proche du président Salvador Allende a appris son exclusion de la Grande Loge du Chili après vingt-huit ans d'appartenance. Bachelet a alors écrit une lettre au vénérable de sa loge en décembre 1973 :

    « Cette exclusion a été un arrachement douloureux (...) Vénérable Maître, ce qui m'est arrivé ces derniers mois n'était pas pour vous un mystère. Cependant, dans les moments les plus difficiles, aucun frère (...) n'a essayé de tendre la main au frère déchu et à sa famille. C'est de la lâcheté morale. Vous, Vénérable Maître, vous avez oublié les principes de fraternité et de solidarité avec ceux qui en ont besoin. »

    Et d'ajouter :

    « Vous avez eu à tuer le frère Bachelet, parce qu'il travaillait à côté du frère Allende, parce qu'il était fidèle comme un frère et un ami, parce qu'il était fidèle à la Constitution, parce qu'il était loyal envers le peuple, parce qu'il était juste et conforme à ses principes, les mêmes qui sont contenus dans les trois degrés de la Maçonnerie. »

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    Le 19 octobre 1973, le général Bachelet a écrit une lettre émouvante à son fils Alberto, aujourd'hui décédé, qui demeurait à l'époque en Australie. Bien qu'usé par les mauvais traitements, Bachelet a eu la force d'exprimer non seulement sa confiance en l'Homme mais aussi sa sidération devant la violence de ces militaires qu'il avait pourtant côtoyés durant toute sa carrière ou dont il avait participé à la formation.

    « Après une longue période, peut-être un millier d'années, c'est la première lettre que je t'écris. Dites mille ans, comme tu pourrais dire dix mille ou cent mille (...) Quand on a subi l'expérience de l'oppression, de la détention au secret pendant une longue période, quand on a essuyé des accusations infondées formulées par de vrais criminels, quand on a subi les trahisons de gens que l'on pensait être ses amis, alors on ne pense plus, mais on se dit que quelque chose ne va pas, que le monde est fou. Je suis cassé de l'intérieur, mais dans ces moments où je suis moralement disloqué, je n'ai jamais su haïr personne. J'ai toujours pensé que l'être humain est l'être le plus merveilleux de cette création et qu'il doit être respecté en tant que tel (...) »

    Le 11 mars 1974, la veille de sa mort, il a adressé ces quelques mots à Angela Jeria son épouse :

    « (...) Mon désir est de vous voir, d'être avec vous, de regarder dans le vide, l'horizon libre (...) l'homme cesse d'être un loup pour l'homme lorsque la liberté, l'égalité et la justice sociale deviennent des faits concrets (...) »

    Dans la nuit du 11 au 12 mars 1974, le général Bachelet a été extrait une nouvelle fois de sa cellule. Ses geôliers lui ont mis une cagoule sur la tête et l'ont contraint à rester debout sans bouger pendant des heures sous peine de recevoir une balle dans les jambes. Son coeur, déjà fragile, a fini par lâcher.

    Je ne voudrais pas que l'on croie que je veuille faire dans cette note le procès des frères de la Grande Loge du Chili. Certains ont été très courageux. D'autres pas. Certains ont peut-être été de belles crapules. Mais ce qui est sûr, c'est que la plupart d'entre eux ont pu sauver leur peau et maintenir au Chili les activités maçonniques dans un contexte difficile et incertain. D'autres frères, en revanche, n'ont pas eu d'autre choix que l'exil.

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    Non, j'aimerais que cette petite évocation du général Bachelet soit plutôt perçue comme une marque d'espoir et de confiance dans l'avenir. En effet, en 2013, la Grande Loge du Chili a courageusement reconnu que l'exclusion du général Bachelet de ses rangs avait été injuste et infondée. Elle l'a donc symboliquement réintégré en son sein en lui conférant à titre posthume le statut de membre honoraire.

    Le 18 octobre 2014, Mme Michelle Bachelet Jeria, présidente de la République du Chili, est d'ailleurs venue assister au convent de la Grande Loge du Chili au cours duquel un vibrant hommage a été rendu à son père, un peu plus de quarante ans après sa tragique disparition. Devant la Grande Loge assemblée, elle est ainsi revenue avec humour et tendresse sur les circonstances particulières qui avaient amené son père à entrer en maçonnerie en 1945 à l'âge de 22 ans :

    « Mon grand-père maternel fut un franc-maçon très actif. Quand mon père est allé demander la main de ma mère, mon grand-père maternel lui a alors dit, « écoute, entre d'abord en franc-maçonnerie, puis tu négocieras ». Et la vérité est que mon père fut non seulement très amoureux de ma mère mais aussi de la franc-maçonnerie, un lieu où il a fait toute sa vie, un endroit qu'il aimait, où il était très engagé et où il a développé sa personnalité (...) »

    augusto pinochet; franc-maçonnerie,chili,alberto bachelet,pardon,humanisme,souvenir,michelle bachelet,salvador allendeJe voudrais profiter de l'évocation du général Bachelet Martinez pour faire une mise au point sur le sinistre général Augusto Pinochet Ugarte dont l'appartenance maçonnique est souvent mise en exergue pour mieux souligner la tragédie du coup d'Etat du 11 septembre 1973 fomenté contre un autre maçon, le président Salvador Allende Gossens. Pourtant, la réalité est bien plus triviale. Certes, Pinochet a bien été initié au sein de la loge Victoria n°15, orient de San Bernardo, de la Grande Loge du Chili le 28 mai 1941 à l'âge de 25 ans, peut-être sur les recommandations d'Osvaldo Hiriart Corvalán son beau-père, mais son passage en loge a été anecdotique. Augusto Pinochet n'a pas dépassé le grade de compagnon. Sa loge l'a radié le 24 octobre 1942 parce qu'il ne payait pas sa cotisation et n'assistait jamais aux tenues. Autant dire que Pinochet n'a jamais rien compris à la franc-maçonnerie. Les valeurs maçonniques lui sont demeurées parfaitement étrangères. Il est donc parfaitement incongru de comparer le parcours maçonnique éclair de Pinochet aux trente-huit ans de maçonnerie active de Salvador Allende, fils et petit-fils de maçon valparaisien, ou aux vingt-huit ans de maçonnerie active d'Alberto Bachelet.
  • Le Grau du Roi rend hommage à la mémoire d'André Quet

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    quet1.jpgLe samedi 10 décembre, au Grau du Roi (Gard), petite ville de pêcheurs et station balnéaire sur les bords de la Méditerranée, l'école élémentaire du Repausset est devenue l'école élémentaire André Quet. Je ne vais pas revenir sur la vie et les engagements d'André Quet (1922-2014) qui sont très bien résumés sur le site internet de la commune du Grau du Roi.

    Je voudrais plutôt évoquer ici très brièvement le franc-maçon du Grand Orient de France. Je n'ai aucune légitimité particulière pour le faire. Je n'étais pas de ses intimes mais je l'ai toutefois côtoyé plusieurs années sur les colonnes des loges nîmoises L'Echo du Grand Orient, où il fut initié dans les années soixante et dont il fut le vénérable, et La Bienfaisance qu'il rejoignit plus tard.

    Je conserve, pour ma part, le souvenir d'un homme à l'esprit vif, brillant et clair comme son écriture. Je me rappelle qu'il était très attaché à la réflexion sociale en loge qui était à ses yeux une des spécificités du Grand Orient dont il fut, d'ailleurs, l'un des conseillers de l'Ordre. Je garde le souvenir d'un homme tolérant, engagé au service des autres, d'un républicain et d'un laïque convaincu. 

    André respectait la tradition et le rite maçonniques mais il les considérait comme des moyens, des outils, des objets de réflexion. Quand des frères prenaient la parole en loge pour exalter le symbolisme ou exposer un point de vue qu'il estimait un peu trop ésotérique à son goût, André, en bon rationaliste, intervenait systématiquement pour les ramener sur le plancher des vaches et rappeler la nécessité d'une franc-maçonnerie engagée au coeur de la Cité. André Quet aimait le débat. Il avait une excellente capacité de synthèse qui lui permettait de résumer en quelques phrases tout ce qui s'était dit sur les colonnes.

    Ancien instituteur et directeur d'école, André Quet avait aussi un sens pédagogique développé. C'était certainement la raison pour laquelle il appréciait le contact avec les apprentis et les compagnons. Il était d'ailleurs souvent chargé de dispenser l'instruction maçonnique en salle humide pendant que la loge procédait aux augmentations de salaire. Il aimait aussi participer activement aux commissions chargées de traiter les questions annuelles posées par le Convent.

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    Je suis heureux que la commune du Grau du Roi ait rendu un si bel hommage à la mémoire de cet homme apprécié de tous.

  • L'agent Gerardo, une taupe castriste chez les maçons cubains

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    gl cuba.jpgNom de code Gerardo. Derrière le code le Dr. José Manuel Collera Vento, Grand Maître de la Grande Loge de Cuba, exclu de cette obédience en septembre 2010 pour ses liens avec la sécurité d'Etat cubaine. L'homme, pédiatre de formation, a depuis confirmé ses activités d'agent double infiltré au coeur de la franc-maçonnerie cubaine depuis plusieurs décennies.

    Le rôle de Gerardo était complexe. Le régime castriste, plus exactement la commission des affaires religieuses du comité central du Parti communiste cubain, lui avait confié des missions précises à mener sous le couvert de la franc-maçonnerie cubaine.

    Collera alias Gerardo devait :

    1. Infiltrer la franc-maçonnerie américaine
    2. Infiltrer les agences gouvernementales américaines et les ONG soutenant la société civile cubaine.
    3. Infiltrer les milieux maçonniques cubains aux Etats-Unis pour les marginaliser.
    4. Parvenir à la rupture des relations de la Grande Loge de la Floride avec la Grande Loge de Cuba
    5. Supprimer ou neutraliser l'activisme anti-castriste parmi les francs-maçons de l'île.

    Bien que Gerardo ait fini par être démasqué, il semble toutefois que l'essentiel de ces objectifs ait été atteint.

    En effet, l'ancien Grand Maître Collera n'a pas eu grand mal à tisser des liens fraternels avec la plupart des dignitaires des Grandes Loges d'Amérique du nord. Il faut dire que la Grande Loge de Cuba, fondée en 1850, regroupe sur l'île plus de 300 loges pour environ 30 000 membres. La Grande Loge de Cuba n'a jamais été interdite notamment à cause du rôle que la franc maçonnerie a joué en faveur de l'indépendance de l'île proclamée le 10 octobre 1868. José Marti, un des héros cubains du dix-neuvième siècle, était franc-maçon. Par ailleurs, une légende (?) veut que Fidel Castro ait trouvé refuge dans le bâtiment d'une loge maçonnique pendant la guérilla.

    La Grande Loge de Cuba est considérée comme régulière par la grande majorité des Grandes Loges du Monde même si elle présente la particularité de développer ses activités dans un pays communiste où les libertés publiques ne sont pas garanties. Elle est membre de la Conférence Maçonnique inter-américaine.

    Collera a très vite su s'attirer la sympathie et la confiance d'un grand nombre de frères américains et de frères cubains exilés. Il leur a progressivement laissé entrevoir la possibilité d'une chute de la dictature communiste par le biais des loges cubaines présentes dans l'île. La naïveté de ses interlocuteurs a fait le reste.

    Collera-Gerardo est ainsi parvenu à convaincre Alan Gross, membre de l'Agence américaine pour le développement international (USAID), de fournir à sa propre loge un dispositif satellitaire de communication dont l'importation est strictement interdite sur l'île (accès à l'internet par une connexion wifi satellitaire). Gross a importé le matériel interdit non seulement pour la loge de Colleda mais aussi pour la communauté juive de La Havane.

    Dénoncé après plusieurs voyages, Gross a été ensuite interpellé par la police cubaine en 2009 et condamné à quatorze ans de prison (sa libération anticipée en décembre 2014 est l'une des raisons du rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats-Unis d'Amérique et Cuba).

    Le pouvoir castriste a notamment pris prétexte du procès d'Alan Gross pour inciter vivement la Grande Loge de Cuba à neutraliser l'activisme anticommuniste avérée au sein de certaines loges. Ce qui a conduit l'obédience nationale cubaine à prononcer des exclusions.

    L'agent Gerardo s'est également employé à marginaliser les frères cubains exilés en Floride, dont une bonne partie a choisi maçonner en dehors de la Grande Loge de Floride, c'est-à-dire au sein de structures maçonniques hispanophones non reconnues par cette Grande Loge américaine. Pour y parvenir, le Grand Maître de la Grande Loge de Cuba a plaidé en faveur de l'unité des francs-maçons cubains, laissant clairement entrevoir trois options absolument inacceptables pour la Grande Loge de Floride :

    1. la reconnaissance officielle par la Grande Loge de Cuba de tous les groupes maçonniques de cubains exilés sur le territoire de la Floride, insistant sur le fait que la cubanité doit prévaloir sur la notion de régularité maçonnique ;
    2. Le regroupement de tous les maçons cubains exilés dans une seule et même structure obédientielle : la Grande Loge de Cuba de l'extérieur. Cette obédience existait déjà mais la Grande Loge de Cuba  a souhaité son renforcement ;
    3. l'intégration administrative pure et simple au sein de la Grande Loge de Cuba de tous les groupes maçonniques de cubains exilés qui le souhaiteraient.

    Dans tous les cas, il y a méconnaissance du principe de territorialité, ce fameux landmark en vertu duquel il ne peut y avoir qu'une seule Grande Loge par Etat et auquel les Grandes Loges américaines sont généralement très attachées.

    Les frères cubains de Floride ont été séduits par la deuxième solution.

    Malgré l'éviction de Collera en 2010, la Grande Loge de Cuba a donc poursuivi sa politique d'unification de la maçonnerie cubaine, en profitant du dégel des relations avec les Etats-Unis d'Amérique..

    Comme on pouvait s'y attendre, la Grande Loge de Floride a très mal pris l'initiative de la Grande Loge de Cuba puisqu'elle a rompu ses relations fraternelles avec cette dernière le 12 mars 2014. Gerardo est donc parvenu à créer en amont les conditions de la rupture.

    Le 25 mars 2014, la Grande Loge de Cuba, par l'intermédiaire d'Evaristo Rubén Gutiérrez Torres, son Grand Maître, a donc écrit à l'ensemble des Grandes Loges Régulières pour tenter de ramener la Grande Loge de Floride à de meilleures dispositions et de souligner le nécessaire rapprochement des frères de Cuba avec les frères cubains exilés.

    L'élection inattendue de Donald J. Trump à la présidence des Etats-Unis ne va certainement pas arranger les choses et ce d'autant plus que la diaspora cubaine installée en Floride a massivement voté en faveur du turbulent milliardaire. Les scènes de liesse dans les rues de Miami à l'annonce du décès de Fidel Castro ont montré, une fois de plus, le fossé entre les exilés cubains et la population cubaine de l'île. 

    La politique suivie par l'agent Gerardo à la tête de la Grande Loge de Cuba montre que le pouvoir castriste a su habilement instrumentaliser la franc-maçonnerie non seulement pour affaiblir les opposants intérieurs et extérieurs au régime communiste mais aussi pour établir une sorte de diplomatie parallèle avec les Etats-Unis et déconsidérer la diaspora cubaine installée en Floride. 

    Il convient de noter également que Gerardo s'est employé à rapprocher la Grande Loge de Cuba des obédiences latino-américaines irrégulières jugées, à tort ou à raison, moins hostiles au régime castriste. Il a ainsi favorisé le développement d'une franc-maçonnerie féminine à Cuba. Ce double jeu est le prétexte que les responsables de la Grande Loge de Cuba ont saisi pour écarter et exclure l'agent double de l'obédience sans devoir dénoncer trop fermement son appartenance aux services secrets cubains.

    Au nom de la régularité et du maintien de l'obédience dans le sein de la franc-maçonnerie universelle, les autres dignitaires cubains se sont donc débarrassés du gêneur. Néanmoins, il est très probable que la Grande Loge de Cuba demeure très infiltrée par la police politique du régime. Comme l'a souligné Gustavo Enrique Pardo Valdes, 33ème, membre de la Grande Loge de Cuba, ancien président de l'Académie cubaine des Hautes Etudes Maçonniques et membre du Suprême Conseil du REAA pour la République de Cuba.

    « En fait, à Cuba, il n'y a pas une organisation ou une association qui ne soit pas profondément infiltrée par les agents de la Sécurité d'Etat. La franc-maçonnerie n'y fait pas exception. »

    gerardo.jpg28 septembre 2015, ultime pied de nez. Le Dr. Collera Vento a reçu de la direction des Comités de Défense de la Révolution de la commune de Pinar del Rio une médaille pour son exceptionnelle collaboration avec les services de sécurité cubains sous le pseudonyme de Gerardo. Lors de la cérémonie, Collera a déclaré, non sans malice :

    « Nous avons reçu de nombreuses distinctions dans des circonstances différentes, toutes très belles, et vraiment je veux vous dire que je suis présentement très ému, au point de ne pas savoir si je suis en mesure cette fois de comparer cette distinction avec les autres. » 

  • Ramón Franco a-t-il été franc-maçon ?

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    ramon franco.jpgLe 5 novembre 2016, le journal El Español a publié une interview très intéressante de l'ancien ministre socialiste Jerónimo Saavedra, par ailleurs franc-maçon au sein de la Grande Loge d'Espagne. Celui-ci est revenu sur son parcours politique et sur les raisons qui l'ont amené à rejoindre la franc-maçonnerie. Il y expose ses convictions et sa conception toute personnelle de l'Art royal. Interrogé par la journaliste sur les persécutions dont la franc-maçonnerie fut victime sous la dictature franquiste, Saavedra a déclaré ce qui suit:

    « Vous êtes-vous demandé, mademoiselle, et je me le suis demandé plusieurs fois aussi, comment il a été possible que des choses aussi distinctes que la franc-maçonnerie et le communisme aient été poursuivies par le même tribunal dans ce pays ? Il suffit de songer, par exemple, que ceux qui ont brûlé le plus d'églises et de couvents ont été les anarchistes, et que lorsqu'une loi a été votée pour réprimer ces actes, celle-ci a visé uniquement les francs-maçons et les communistes sans mentionner qui que ce soit d'autre. Le fanatisme religieux de l'après-guerre [civile] a fini sans doute de contribuer à la diabolisation de la franc-maçonnerie et ce contre toute logique, puisque les francs-maçons n'ont jamais attaqué personne, ni les prêtres ni les religieuses, ni que que ce soit. Le fait que le frère du dictateur [Francisco Franco], l'aviateur Raymond Franco, indocile et tête brûlée, ait été franc-maçon a peut-être eu aussi une influence. Il n'est pas impossible que Francisco Franco ait tenté, lui aussi, de rejoindre la maçonnerie et qu'il en ait été rejeté. Faut-il y voir l'origine de son animosité à l'égard de la maçonnerie ? »

    Le 1er octobre 1936, le général Franco a assumé tous les pouvoirs de l'État et, dès la fin de la guerre civile le 1er avril 1939, il a étendu à tout le territoire espagnol, la loi de février 1939 sur les responsabilités politiques, laquelle a été suivie, le 1er mars 1940, par la loi de répression de la franc-maçonnerie et du communisme et, encore un peu plus tard, par la loi sur la sécurité d'Etat. Il est vrai, comme le souligne le frère Saavedra, que la lutte contre la franc-maçonnerie et le communisme a été l'une des grandes obsessions de la dictature franquiste alors que ces deux mouvements d'idée n'ont pourtant jamais été structurellement liés sauf, bien entendu, dans les théories complotistes dont les fascistes ont toujours été friands. Ces deux mouvements étaient d'autant moins liés que la troisième internationale marxiste-léniniste, je le rappelle, avait interdit aux communistes de fréquenter les loges. Cette interdiction de la double appartenance était d'ailleurs l'un des rares points d'accord entre staliniens et trotskistes. Quoi qu'il en soit, la répression a été particulièrement féroce en Espagne.

    L'acharnement contre les francs-maçons a été présenté par les franquistes comme une réponse aux exactions commises par les républicains contre les nationalistes et le clergé catholique. S'il est vrai que des actes de violence furent commis en avril-mai 1931, ils n'ont cependant jamais pris les proportions évoquées par la presse conservatrice espagnole et étrangère. En réalité, ces actes de violence n'ont pas été le fait que d'un seul camp politique. Entre avril 1931 et juillet 1936, 2225 assassinats politiques ont été perpétrés. Ces assassinats ont été commis aussi bien par les anarchistes que par les militaires, les gardes civils et autres gardes d’assaut. La violence politique, sous la république espagnole, ne s'est jamais exercée de façon ininterrompue. Elle a connu aussi des moments de répit. Les regains de violence ont été provoqués par la radicalisation des forces politiques de droite comme de gauche et par l’incapacité des institutions républicaines à les contenir. Cette violence s'est évidemment généralisée pendant la guerre civile, laquelle fit environ 400 000 morts et contraignit plusieurs centaines de milliers d'Espagnols à l'exil.

    ramón franco,francisco franco,espagne,france,gustave fabius de champville,albert vigneau,bernard faÿ,jerónimo saavedraJ'en viens maintenant à Ramón Franco (1896-1938), le jeune frère du dictateur espagnol. J'avoue que ne m'étais jamais intéressé à cet homme avant de lire l'interview de Jerónimo Saavedra. En me documentant, j'ai été ainsi surpris d'apprendre que Ramón (le benjamin) était aux antipodes des idées de ses frères Francisco (le cadet) et Nicolas (l'aîné). En effet, Ramón a été un républicain fervent dont les convictions l'ont d'ailleurs conduit en prison sous la dictature de Miguel Primo de Rivera. Il a d'ailleurs été élu député aux Cortes et siégé dans les rangs de la gauche républicaine catalane. Ramón Franco a également établi des liens avec les mouvements révolutionnaires andalous. Le jeune Franco a été aussi l'un des héros de l'aviation espagnole après sa traversée de l'Atlantique Sud à bord de l'hydravion « Plus Ultra » en 1926. Plus Ultra (Plus loin), c'est non seulement la devise nationale de l'Espagne mais aussi le titre distinctif d'un atelier fondé originairement à Paris en 1913 par des exilés espagnols au nom et sous les auspices de la Grande Loge de France tout comme les loges « Francisco Ferrer » (1910) et « Rafla Libera » (1913). Ramón Franco y fut initié, paraît-il, par le vénérable Gustave Fabius de Champville (1865-1946) ainsi que le rapporte Albert Vigneau (cf. La Loge Maçonnique, Paris, Les Nouvelles Éditions Nationales, 1935. Réédition aux éditions du Trident en 2011, p.64-65). Ce témoignage est cependant sujet à caution car Vigneau, certes initié au sein de la Grande Loge de France, est tombé au milieu des années trente dans l'antimaçonnisme virulent pour des raisons politiques (il fut l'un des collaborateurs de Bernard Faÿ et condamné à 20 ans de prison). Il faudrait donc vérifier l'exactitude de cette initiation dans les archives de la Grande Loge ou de la Bibliothèque Nationale de France si tant est qu'elles n'aient pas été détruites ou volées pendant l'occupation allemande. Néanmoins l'appartenance maçonnique de l'impétueux militaire espagnol est de l'ordre du possible. Ses engagements politiques, ses amitiés, son parcours de vie en faisait un candidat potentiel bien qu'il ait fini par s'engager aux côtés de son frère pendant la guerre civile, comme le fit de par exemple le général républicain Gonzalo Queipo de Llano. Sa mort accidentelle le 28 octobre 1938 au-dessus des eaux de Majorque alimente en tout cas bien des spéculations. Si le général Francisco Franco n'a jamais condamné publiquement les positions de son frère, il est toutefois possible que l'entourage immédiat du dictateur n'ait pas cru à la sincérité de ce ralliement et se soit chargé de faire éliminer l'imprévisible Ramón.

    J'aime assez l'idée que Ramón Franco ait été franc-maçon comme le philosophe José Ortega y Gasset ou le politique Rodrigó Soriano même si je n'y crois pas vraiment. Tous trois ont connu l'exil pour s'être activement opposés au roi Alphonse XIII et au directoire présidé par Primo de Rivera. Tous trois se sont fréquentés à Paris et ont donc pu rejoindre l'une des trois loges d'exilés espagnols en activités à cette époque. Il est donc tentant d'aller dans le sens de Jerónimo Saavedra et de voir dans la haine que le Caudillo vouait aux franc-maçons la détestation de son frère décédé, voire une vengeance pour avoir été écarté lui-même des rangs de la franc-maçonnerie. Les haines les plus dévastatrices ont parfois pour cause des faits insignifiants. Néanmoins la ficelle est tout de même un peu grosse. L'opinion de Saavedra semble plus relever d'un scénario de film que de la réalité historique. 

    Le saviez-vous ? Jerónimo Saavedra a créé la polémique en septembre dernier en participant, en décors, à une procession maçonnique publique organisée dans les rues de Santa Cruz de la Palma à l'occasion de la cérémonie d'allumage des feux de la loge « Abora » n°87 au nom et sous les auspices de la Grande Loge d'Espagne (obédience régulière). Saavedra, à 80 printemps, en est le Vénérable Maître. Cette procession est une première en Espagne. Le clergé catholique local et une partie de la droite espagnole y ont vu une provocation.

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    L'évêque Bernardo Tavares s'est ainsi opposé à la célébration d'une messe dans l'église Mère du Sauveur en la mémoire des francs-maçons de l'île persécutés. Les délégations maçonniques se sont néanmoins rassemblées sur la place-parvis et ont fleuri le buste de Manuel Díaz Hernández (1774 -1863), un ancien prêtre catholique de cette paroisse, dont la légende veut qu'il ait appartenu à la franc-maçonnerie (cette appartenance n'est pas démontrée). Saavedra a fait un discours dans lequel il a rappelé le rôle joué par la franc-maçonnerie aux Iles Canaries. Il a rappelé les persécutions sous le régime franquiste et souligné la prégnance du fanatisme religieux, de l'intolérance, de l'exploitation des femmes et du rejet des étrangers. Face à ces phénomènes, Saavedra a indiqué que les francs-maçons devaient se battre avec les armes de l'éducation et de la culture.