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Personnalités - Page 3

  • L'agent Gerardo, une taupe castriste chez les maçons cubains

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    gl cuba.jpgNom de code Gerardo. Derrière le code le Dr. José Manuel Collera Vento, Grand Maître de la Grande Loge de Cuba, exclu de cette obédience en septembre 2010 pour ses liens avec la sécurité d'Etat cubaine. L'homme, pédiatre de formation, a depuis confirmé ses activités d'agent double infiltré au coeur de la franc-maçonnerie cubaine depuis plusieurs décennies.

    Le rôle de Gerardo était complexe. Le régime castriste, plus exactement la commission des affaires religieuses du comité central du Parti communiste cubain, lui avait confié des missions précises à mener sous le couvert de la franc-maçonnerie cubaine.

    Collera alias Gerardo devait :

    1. Infiltrer la franc-maçonnerie américaine
    2. Infiltrer les agences gouvernementales américaines et les ONG soutenant la société civile cubaine.
    3. Infiltrer les milieux maçonniques cubains aux Etats-Unis pour les marginaliser.
    4. Parvenir à la rupture des relations de la Grande Loge de la Floride avec la Grande Loge de Cuba
    5. Supprimer ou neutraliser l'activisme anti-castriste parmi les francs-maçons de l'île.

    Bien que Gerardo ait fini par être démasqué, il semble toutefois que l'essentiel de ces objectifs ait été atteint.

    En effet, l'ancien Grand Maître Collera n'a pas eu grand mal à tisser des liens fraternels avec la plupart des dignitaires des Grandes Loges d'Amérique du nord. Il faut dire que la Grande Loge de Cuba, fondée en 1850, regroupe sur l'île plus de 300 loges pour environ 30 000 membres. La Grande Loge de Cuba n'a jamais été interdite notamment à cause du rôle que la franc maçonnerie a joué en faveur de l'indépendance de l'île proclamée le 10 octobre 1868. José Marti, un des héros cubains du dix-neuvième siècle, était franc-maçon. Par ailleurs, une légende (?) veut que Fidel Castro ait trouvé refuge dans le bâtiment d'une loge maçonnique pendant la guérilla.

    La Grande Loge de Cuba est considérée comme régulière par la grande majorité des Grandes Loges du Monde même si elle présente la particularité de développer ses activités dans un pays communiste où les libertés publiques ne sont pas garanties. Elle est membre de la Conférence Maçonnique inter-américaine.

    Collera a très vite su s'attirer la sympathie et la confiance d'un grand nombre de frères américains et de frères cubains exilés. Il leur a progressivement laissé entrevoir la possibilité d'une chute de la dictature communiste par le biais des loges cubaines présentes dans l'île. La naïveté de ses interlocuteurs a fait le reste.

    Collera-Gerardo est ainsi parvenu à convaincre Alan Gross, membre de l'Agence américaine pour le développement international (USAID), de fournir à sa propre loge un dispositif satellitaire de communication dont l'importation est strictement interdite sur l'île (accès à l'internet par une connexion wifi satellitaire). Gross a importé le matériel interdit non seulement pour la loge de Colleda mais aussi pour la communauté juive de La Havane.

    Dénoncé après plusieurs voyages, Gross a été ensuite interpellé par la police cubaine en 2009 et condamné à quatorze ans de prison (sa libération anticipée en décembre 2014 est l'une des raisons du rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats-Unis d'Amérique et Cuba).

    Le pouvoir castriste a notamment pris prétexte du procès d'Alan Gross pour inciter vivement la Grande Loge de Cuba à neutraliser l'activisme anticommuniste avérée au sein de certaines loges. Ce qui a conduit l'obédience nationale cubaine à prononcer des exclusions.

    L'agent Gerardo s'est également employé à marginaliser les frères cubains exilés en Floride, dont une bonne partie a choisi maçonner en dehors de la Grande Loge de Floride, c'est-à-dire au sein de structures maçonniques hispanophones non reconnues par cette Grande Loge américaine. Pour y parvenir, le Grand Maître de la Grande Loge de Cuba a plaidé en faveur de l'unité des francs-maçons cubains, laissant clairement entrevoir trois options absolument inacceptables pour la Grande Loge de Floride :

    1. la reconnaissance officielle par la Grande Loge de Cuba de tous les groupes maçonniques de cubains exilés sur le territoire de la Floride, insistant sur le fait que la cubanité doit prévaloir sur la notion de régularité maçonnique ;
    2. Le regroupement de tous les maçons cubains exilés dans une seule et même structure obédientielle : la Grande Loge de Cuba de l'extérieur. Cette obédience existait déjà mais la Grande Loge de Cuba  a souhaité son renforcement ;
    3. l'intégration administrative pure et simple au sein de la Grande Loge de Cuba de tous les groupes maçonniques de cubains exilés qui le souhaiteraient.

    Dans tous les cas, il y a méconnaissance du principe de territorialité, ce fameux landmark en vertu duquel il ne peut y avoir qu'une seule Grande Loge par Etat et auquel les Grandes Loges américaines sont généralement très attachées.

    Les frères cubains de Floride ont été séduits par la deuxième solution.

    Malgré l'éviction de Collera en 2010, la Grande Loge de Cuba a donc poursuivi sa politique d'unification de la maçonnerie cubaine, en profitant du dégel des relations avec les Etats-Unis d'Amérique..

    Comme on pouvait s'y attendre, la Grande Loge de Floride a très mal pris l'initiative de la Grande Loge de Cuba puisqu'elle a rompu ses relations fraternelles avec cette dernière le 12 mars 2014. Gerardo est donc parvenu à créer en amont les conditions de la rupture.

    Le 25 mars 2014, la Grande Loge de Cuba, par l'intermédiaire d'Evaristo Rubén Gutiérrez Torres, son Grand Maître, a donc écrit à l'ensemble des Grandes Loges Régulières pour tenter de ramener la Grande Loge de Floride à de meilleures dispositions et de souligner le nécessaire rapprochement des frères de Cuba avec les frères cubains exilés.

    L'élection inattendue de Donald J. Trump à la présidence des Etats-Unis ne va certainement pas arranger les choses et ce d'autant plus que la diaspora cubaine installée en Floride a massivement voté en faveur du turbulent milliardaire. Les scènes de liesse dans les rues de Miami à l'annonce du décès de Fidel Castro ont montré, une fois de plus, le fossé entre les exilés cubains et la population cubaine de l'île. 

    La politique suivie par l'agent Gerardo à la tête de la Grande Loge de Cuba montre que le pouvoir castriste a su habilement instrumentaliser la franc-maçonnerie non seulement pour affaiblir les opposants intérieurs et extérieurs au régime communiste mais aussi pour établir une sorte de diplomatie parallèle avec les Etats-Unis et déconsidérer la diaspora cubaine installée en Floride. 

    Il convient de noter également que Gerardo s'est employé à rapprocher la Grande Loge de Cuba des obédiences latino-américaines irrégulières jugées, à tort ou à raison, moins hostiles au régime castriste. Il a ainsi favorisé le développement d'une franc-maçonnerie féminine à Cuba. Ce double jeu est le prétexte que les responsables de la Grande Loge de Cuba ont saisi pour écarter et exclure l'agent double de l'obédience sans devoir dénoncer trop fermement son appartenance aux services secrets cubains.

    Au nom de la régularité et du maintien de l'obédience dans le sein de la franc-maçonnerie universelle, les autres dignitaires cubains se sont donc débarrassés du gêneur. Néanmoins, il est très probable que la Grande Loge de Cuba demeure très infiltrée par la police politique du régime. Comme l'a souligné Gustavo Enrique Pardo Valdes, 33ème, membre de la Grande Loge de Cuba, ancien président de l'Académie cubaine des Hautes Etudes Maçonniques et membre du Suprême Conseil du REAA pour la République de Cuba.

    « En fait, à Cuba, il n'y a pas une organisation ou une association qui ne soit pas profondément infiltrée par les agents de la Sécurité d'Etat. La franc-maçonnerie n'y fait pas exception. »

    gerardo.jpg28 septembre 2015, ultime pied de nez. Le Dr. Collera Vento a reçu de la direction des Comités de Défense de la Révolution de la commune de Pinar del Rio une médaille pour son exceptionnelle collaboration avec les services de sécurité cubains sous le pseudonyme de Gerardo. Lors de la cérémonie, Collera a déclaré, non sans malice :

    « Nous avons reçu de nombreuses distinctions dans des circonstances différentes, toutes très belles, et vraiment je veux vous dire que je suis présentement très ému, au point de ne pas savoir si je suis en mesure cette fois de comparer cette distinction avec les autres. » 

  • Ramón Franco a-t-il été franc-maçon ?

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    ramon franco.jpgLe 5 novembre 2016, le journal El Español a publié une interview très intéressante de l'ancien ministre socialiste Jerónimo Saavedra, par ailleurs franc-maçon au sein de la Grande Loge d'Espagne. Celui-ci est revenu sur son parcours politique et sur les raisons qui l'ont amené à rejoindre la franc-maçonnerie. Il y expose ses convictions et sa conception toute personnelle de l'Art royal. Interrogé par la journaliste sur les persécutions dont la franc-maçonnerie fut victime sous la dictature franquiste, Saavedra a déclaré ce qui suit:

    « Vous êtes-vous demandé, mademoiselle, et je me le suis demandé plusieurs fois aussi, comment il a été possible que des choses aussi distinctes que la franc-maçonnerie et le communisme aient été poursuivies par le même tribunal dans ce pays ? Il suffit de songer, par exemple, que ceux qui ont brûlé le plus d'églises et de couvents ont été les anarchistes, et que lorsqu'une loi a été votée pour réprimer ces actes, celle-ci a visé uniquement les francs-maçons et les communistes sans mentionner qui que ce soit d'autre. Le fanatisme religieux de l'après-guerre [civile] a fini sans doute de contribuer à la diabolisation de la franc-maçonnerie et ce contre toute logique, puisque les francs-maçons n'ont jamais attaqué personne, ni les prêtres ni les religieuses, ni que que ce soit. Le fait que le frère du dictateur [Francisco Franco], l'aviateur Raymond Franco, indocile et tête brûlée, ait été franc-maçon a peut-être eu aussi une influence. Il n'est pas impossible que Francisco Franco ait tenté, lui aussi, de rejoindre la maçonnerie et qu'il en ait été rejeté. Faut-il y voir l'origine de son animosité à l'égard de la maçonnerie ? »

    Le 1er octobre 1936, le général Franco a assumé tous les pouvoirs de l'État et, dès la fin de la guerre civile le 1er avril 1939, il a étendu à tout le territoire espagnol, la loi de février 1939 sur les responsabilités politiques, laquelle a été suivie, le 1er mars 1940, par la loi de répression de la franc-maçonnerie et du communisme et, encore un peu plus tard, par la loi sur la sécurité d'Etat. Il est vrai, comme le souligne le frère Saavedra, que la lutte contre la franc-maçonnerie et le communisme a été l'une des grandes obsessions de la dictature franquiste alors que ces deux mouvements d'idée n'ont pourtant jamais été structurellement liés sauf, bien entendu, dans les théories complotistes dont les fascistes ont toujours été friands. Ces deux mouvements étaient d'autant moins liés que la troisième internationale marxiste-léniniste, je le rappelle, avait interdit aux communistes de fréquenter les loges. Cette interdiction de la double appartenance était d'ailleurs l'un des rares points d'accord entre staliniens et trotskistes. Quoi qu'il en soit, la répression a été particulièrement féroce en Espagne.

    L'acharnement contre les francs-maçons a été présenté par les franquistes comme une réponse aux exactions commises par les républicains contre les nationalistes et le clergé catholique. S'il est vrai que des actes de violence furent commis en avril-mai 1931, ils n'ont cependant jamais pris les proportions évoquées par la presse conservatrice espagnole et étrangère. En réalité, ces actes de violence n'ont pas été le fait que d'un seul camp politique. Entre avril 1931 et juillet 1936, 2225 assassinats politiques ont été perpétrés. Ces assassinats ont été commis aussi bien par les anarchistes que par les militaires, les gardes civils et autres gardes d’assaut. La violence politique, sous la république espagnole, ne s'est jamais exercée de façon ininterrompue. Elle a connu aussi des moments de répit. Les regains de violence ont été provoqués par la radicalisation des forces politiques de droite comme de gauche et par l’incapacité des institutions républicaines à les contenir. Cette violence s'est évidemment généralisée pendant la guerre civile, laquelle fit environ 400 000 morts et contraignit plusieurs centaines de milliers d'Espagnols à l'exil.

    ramón franco,francisco franco,espagne,france,gustave fabius de champville,albert vigneau,bernard faÿ,jerónimo saavedraJ'en viens maintenant à Ramón Franco (1896-1938), le jeune frère du dictateur espagnol. J'avoue que ne m'étais jamais intéressé à cet homme avant de lire l'interview de Jerónimo Saavedra. En me documentant, j'ai été ainsi surpris d'apprendre que Ramón (le benjamin) était aux antipodes des idées de ses frères Francisco (le cadet) et Nicolas (l'aîné). En effet, Ramón a été un républicain fervent dont les convictions l'ont d'ailleurs conduit en prison sous la dictature de Miguel Primo de Rivera. Il a d'ailleurs été élu député aux Cortes et siégé dans les rangs de la gauche républicaine catalane. Ramón Franco a également établi des liens avec les mouvements révolutionnaires andalous. Le jeune Franco a été aussi l'un des héros de l'aviation espagnole après sa traversée de l'Atlantique Sud à bord de l'hydravion « Plus Ultra » en 1926. Plus Ultra (Plus loin), c'est non seulement la devise nationale de l'Espagne mais aussi le titre distinctif d'un atelier fondé originairement à Paris en 1913 par des exilés espagnols au nom et sous les auspices de la Grande Loge de France tout comme les loges « Francisco Ferrer » (1910) et « Rafla Libera » (1913). Ramón Franco y fut initié, paraît-il, par le vénérable Gustave Fabius de Champville (1865-1946) ainsi que le rapporte Albert Vigneau (cf. La Loge Maçonnique, Paris, Les Nouvelles Éditions Nationales, 1935. Réédition aux éditions du Trident en 2011, p.64-65). Ce témoignage est cependant sujet à caution car Vigneau, certes initié au sein de la Grande Loge de France, est tombé au milieu des années trente dans l'antimaçonnisme virulent pour des raisons politiques (il fut l'un des collaborateurs de Bernard Faÿ et condamné à 20 ans de prison). Il faudrait donc vérifier l'exactitude de cette initiation dans les archives de la Grande Loge ou de la Bibliothèque Nationale de France si tant est qu'elles n'aient pas été détruites ou volées pendant l'occupation allemande. Néanmoins l'appartenance maçonnique de l'impétueux militaire espagnol est de l'ordre du possible. Ses engagements politiques, ses amitiés, son parcours de vie en faisait un candidat potentiel bien qu'il ait fini par s'engager aux côtés de son frère pendant la guerre civile, comme le fit de par exemple le général républicain Gonzalo Queipo de Llano. Sa mort accidentelle le 28 octobre 1938 au-dessus des eaux de Majorque alimente en tout cas bien des spéculations. Si le général Francisco Franco n'a jamais condamné publiquement les positions de son frère, il est toutefois possible que l'entourage immédiat du dictateur n'ait pas cru à la sincérité de ce ralliement et se soit chargé de faire éliminer l'imprévisible Ramón.

    J'aime assez l'idée que Ramón Franco ait été franc-maçon comme le philosophe José Ortega y Gasset ou le politique Rodrigó Soriano même si je n'y crois pas vraiment. Tous trois ont connu l'exil pour s'être activement opposés au roi Alphonse XIII et au directoire présidé par Primo de Rivera. Tous trois se sont fréquentés à Paris et ont donc pu rejoindre l'une des trois loges d'exilés espagnols en activités à cette époque. Il est donc tentant d'aller dans le sens de Jerónimo Saavedra et de voir dans la haine que le Caudillo vouait aux franc-maçons la détestation de son frère décédé, voire une vengeance pour avoir été écarté lui-même des rangs de la franc-maçonnerie. Les haines les plus dévastatrices ont parfois pour cause des faits insignifiants. Néanmoins la ficelle est tout de même un peu grosse. L'opinion de Saavedra semble plus relever d'un scénario de film que de la réalité historique. 

    Le saviez-vous ? Jerónimo Saavedra a créé la polémique en septembre dernier en participant, en décors, à une procession maçonnique publique organisée dans les rues de Santa Cruz de la Palma à l'occasion de la cérémonie d'allumage des feux de la loge « Abora » n°87 au nom et sous les auspices de la Grande Loge d'Espagne (obédience régulière). Saavedra, à 80 printemps, en est le Vénérable Maître. Cette procession est une première en Espagne. Le clergé catholique local et une partie de la droite espagnole y ont vu une provocation.

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    L'évêque Bernardo Tavares s'est ainsi opposé à la célébration d'une messe dans l'église Mère du Sauveur en la mémoire des francs-maçons de l'île persécutés. Les délégations maçonniques se sont néanmoins rassemblées sur la place-parvis et ont fleuri le buste de Manuel Díaz Hernández (1774 -1863), un ancien prêtre catholique de cette paroisse, dont la légende veut qu'il ait appartenu à la franc-maçonnerie (cette appartenance n'est pas démontrée). Saavedra a fait un discours dans lequel il a rappelé le rôle joué par la franc-maçonnerie aux Iles Canaries. Il a rappelé les persécutions sous le régime franquiste et souligné la prégnance du fanatisme religieux, de l'intolérance, de l'exploitation des femmes et du rejet des étrangers. Face à ces phénomènes, Saavedra a indiqué que les francs-maçons devaient se battre avec les armes de l'éducation et de la culture. 

  • Charles Riandey l'obscur

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    Raoul L. Mattéi, Charles Riandey, GLDF, Polémique, Guerre, Collaboration, courage, georges Moerschel, Bernard Faÿ, Henri Camberlin, Jean Marquès-Rivière, J'ai lu avec beaucoup d'intérêt une longue note sur l'histoire mouvementée de la Grande Loge de France publiée sur le blog La Maçonne. Son auteur - Vadabus - analyse les crises qui ont secoué l'obédience de la rue Puteaux en 1953, 1964 et 2003. Il y a cependant un point avec lequel je ne suis pas d'accord avec l'auteur. C'est lorsqu'il s'en prend violemment à Charles Riandey (1892-1976). En effet, voici ce que Vadabus écrit au sujet de l'ancien Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France qui fit le choix de rallier en 1964 la Grande Loge Nationale Française :

    « Qui était ce Charles Riandey à la triste figure ? En utilisant la formule de l’anaphore devenue célèbre voilà comment Charles Riandey pourrait se présenter

    • Moi, Charles Riandey TPSGC du SCDF je suis notoirement connu pour être antisémite ayant déclaré aux autorités policières sous l’Occupation: « J’ai combattu avec beaucoup d’autres, au prix de pénibles épreuves, l’envahissement de la maçonnerie par les Juifs. » (déclaration faite à l'inspecteur S. Moerschel) 
    • Moi, Charles Riandey TPSGC du SCDF, catholique traditionaliste et pétainiste j’ai rencontré LAVAL avec le RP Jésuite Berteloot afin de lui présenter un projet de constitution d’une obédience maçonnique fondamentalement catholique et inféodée à Rome ; c’est Pétain qui refusa ce projet ! »

    Voilà pour la charge de Vadabus. Comme on le voit, elle est particulièrement sévère. J'aimerais toutefois y apporter quelques précisions complémentaires qui permettront, peut-être, d'adoucir le réquisitoire.

    Je ne nie pas a priori que Charles Riandey fut animé de sentiments antisémites. Il ne fut pas le seul, hélas ! D'autres frères, dont la postérité n'a pas retenu les noms, ont également eu ce travers en un temps où la France n'était pas en guerre, sauf peut-être avec elle-même. Je renvoie par exemple à ce que j'ai écrit sur l'antisémitisme en maçonnerie pendant l'affaire Dreyfus. Je ne discute donc pas la réalité des déclarations que Charles Riandey a pu faire, en 1942, à Georges Moerschel qui officiait au Service des Associations Dissoutes (SAD). Il faudrait consulter les procès-verbaux du SAD. Ceci dit, il faut aussi préciser le contexte et indiquer que Georges Moerschel n'était pas une espèce de commissaire Mégret débonnaire. Il s'agissait d'un agent de la Gestapo dont la mission était d'interroger les francs-maçons. Les bureaux de la section de la Gestapo chargée des associations dissoutes étaient dans le septième arrondissement de Paris au numéro 4 du square Rapp. Le square Rapp, c'était donc une adresse à éviter, tout comme celle du 93 rue Lauriston dans le seizième. Quand on y était convoqué, on ne savait jamais dans quel état on allait en ressortir.

    Moerschel était en relation permanente avec le capitaine SS Henri Chamberlin dit Laffont, lui-même placé sous l'autorité de Jean Marquès-Rivière, le scénariste du film Forces Occultes. Georges Moerschel était également en lien avec l'universitaire Bernard Faÿ, antimaçon forcené (cf. Pierre Gastineau, « Double mètre », vie et mort d’un syndicaliste, Alfred Lemaire (1905-1945), Publibook, 2005, p. 126 et suivantes). Les archives retrouvées dans ce lieu sinistre à la Libération ont d'ailleurs révélé que soixante mille personnes avaient été fichées. Six mille personnes ont été inquiétées pour appartenance à une loge ou à une secte. Cinq cent quarante neuf ont été fusillées. Quatre ont été décapitées à la hache et neuf cent quatre-vingt-neuf ont été déportées dans les camps de la mort.

    Tout le monde n'a pas eu non plus le courage du frère Pierre Brossolette qui a préféré se défenestrer plutôt que de parler sous la torture. D'autres francs-maçons interpellés ont eu des comportements moins honorables tout simplement parce qu'ils ont eu peur ou parce qu'ils ont eu le souci de défendre leurs familles et, peut-être, de sauvegarder leurs intérêts matériels (cf. Christophe Cornevin, Les Indics: Cette France de l’ombre qui informe l’État, Flammarion, 2011, en particulier le chapitre 7 « quand les francs-maçons dénoncent leurs frères »). Il est possible que Charles Riandey ait fait partie de ceux là.

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    Je n'entends pas justifier la lâcheté bien sûr mais tout le monde n'a pas non plus vocation au martyre. Dans ces temps troublés, on peut comprendre que certains aient voulu tout simplement sauver leur peau, fût-ce au prix de déclarations regrettables, de renseignements donnés spontanément ou arrachés par la force. Il est toujours aisé de blâmer les actions des hommes après coup, surtout quand on n'a rien à craindre pour sa vie et celle de ses proches.

    Alors Charles Riandey a-t-il été la « crapule »  que décrit Vadabus ? Je me garderai bien de trancher mais il me semble toutefois important de rappeler que Charles Riandey a rejoint la Résistance à partir d'avril 1943. Ce que Vadabus a omis de souligner. J'ignore bien sûr la cause de ce basculement qui résulte peut-être d'une prise conscience progressive de la réalité du régime vichyste et de la traîtrise du maréchal Pétain. Il ne faut pas oublier en effet que Charles Riandey a fait la guerre de 14-18, qu'il a été grièvement blessé après la bataille de la Marne et qu'il a été décoré de la croix de guerre avant d'être démobilisé. Il a donc fait probablement partie de cette génération de Français qui a vu en Pétain le héros de Verdun et le sauveur de la France. Il faut enfin ajouter que Charles Riandey a été arrêté par la Gestapo en juin 1944. Il a été ensuite déporté au camp de Buchenwald en août 1944 (cf. Daniel Ligou, Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, Paris, 1991) où périrent 56000 personnes (cf. Robert Antelme, L'Espèce Humaine, tel-Gallimard, Paris, 1947, passim). Il a eu la chance d'en réchapper (cf. Raoul L. Mattéi, Mémoires d'un maçon franc, Dervy, Paris, 2015)

    Bref, Charles Riandey a peut-être fait des choix maçonniques contestables et commis des erreurs d'appréciation. Il a sans doute oeuvré activement à un rapprochement de la GLDF avec la GLNF. Il a probablement cru en la capacité du Suprême Conseil à faire pression sur la GLDF pour l'inciter à rompre avec le GODF. Néanmoins, je pense que ça ne justifie pas que l'on réduise son souvenir à celui d'un antisémite et d'un collaborateur du régime nazi. Le procédé me semble très expéditif et particulièrement injuste.

  • Les treize vertus de Benjamin Franklin

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    franklin.jpg« Ce fut vers ce temps que je formai le hardi et difficile projet de parvenir à la perfection morale. » Ainsi s'exprimait Benjamin Franklin (1706-1790) dans ses mémoires (cf. Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même [Tome 2] suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires, traduction de Jean Henri Castéra, édition F. Buisson, imprimerie librairie, rue Hautefeuille n° 20, 1798, pp. 388 et suivantes).

    Selon le traducteur Castéra (1749-1838), Franklin conçut son ambitieux projet de perfection morale aux alentours de 1730-1731 (voir également Life of Benjamin Franklin; autobiography, continuation, appendix, by Jared Sparks. Carefully compared and assertained to be the first edition, 1843, p. 98). C'est précisément dans ces années là que ce père fondateur des Etats-Unis d'Amérique se fit recevoir franc-maçon au sein de la loge Saint Jean à l'orient Philadelphie. Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Pour la petite histoire, mais je pense que cette précision a tout de même son importance, Jean Henri Castera était également franc-maçon et avait servi comme officier de dragons aux Amériques et à Saint-Domingue (Haïti). En 1785 il apparaît sur les registres de la loge La Vérité à l'orient de Paris (cf. Alain Le Bihan, Francs-Maçons parisiens du Grand Orient de France, BNF, Mémoires et documents, Paris, 1966, p. 110).

    Le projet de Franklin fit pour la première fois l'objet d'une publication en français en 1798 dans la revue La Décade philosophique littéraire et politique, fondée le 10 floréal an II (29 avril 1794) par Jean Stanislas Andrieux, Charles Armand Aumont, Amaury Pineux Duval, Pierre-Louis Ginguené (un frère de la loge Les Neuf Soeurs à Paris), Joachim Lebreton (expert du Grand Chapitre du Grand Orient en 1805), l'économiste Jean-Baptiste Say et le biologiste Georges Toscan. Il semble donc que cette traduction ne soit pas l'oeuvre de Jean Henri Castéra mais bien celle de Jean-Baptiste Say dont, soit dit en passant, la qualité maçonnique n'est pas établie. En effet, Say avait déjà traduit des écrits de Franklin (cf. « Lettre de Franklin à l'auteur d'un journal : Sur l'art d'économiser le temps et l'argent en se levant et en se couchant avec le soleil », La Décade, 30 fructidor, an III, pp. 549 à 555 ; « Lettre sur le mariage entre jeunes gens », La Décade, 20 Prairial, an V, pp. 483-486 ; « Pétition de la main gauche à tous ceux qui ont des enfants à élever », La Décade, 10 pluviôse, an VI, p. 227- 228).

    Voilà donc pour les origines françaises du texte de Franklin. Pour être tout à fait complet, ce texte sur la perfection morale ne figure pas dans la première édition des mémoires du grand homme (cette première édition date de 1791). Il provient en réalité d'un fragment retrouvé peu de temps après sa mort survenue en 1790. Ce fragment, traduit en français, a été rattaché après coup aux mémoires proprement dites. Le texte sur la perfection morale, qui relate donc une émouvante résolution de jeunesse, a été rédigé en anglais dans les années 1780 lorsque Franklin était ambassadeur des Etats-Unis en France. Il a d'abord été publié en France avant d'être connu aux Etats-Unis.

    Il est temps d'en venir au texte lui-même. Comme je l'ai dit, Benjamin Franklin, fraîchement initié aux mystères maçonniques, avait conçu le projet ambitieux de mener une existence vertueuse.  Il s'était rendu compte que s'il mettait le plus grand soin à se préserver d'une faute, il tombait souvent, sans s'en apercevoir ou bien par simple inattention, dans un autre travers. Parfois, le penchant était trop fort pour être dominé par sa seule raison. Benjamin Franklin en avait donc acquis la conviction qu'il était dans son intérêt de devenir un homme vertueux. Mais il comprit très vite que la conviction était insuffisante pour le prémunir de tout faux pas. Il devait donc joindre la pensée à l'action. Lier le spéculatif à l'opératif. Pour ce faire, Benjamin Franklin décida de rompre avec les mauvaises habitudes, d'en acquérir de bonnes et de s'y affermir pour qu'elles devinssent sans effort la colonne vertébrale de sa conduite. Pour y parvenir, Benjamin Franklin isola treize vertus à pratiquer. Il accola un précepte à chacune (cf. La Décade philosophique, littéraire et politique, n°15, deuxième trimestre, 30 pluviôse An 6 de la République (18 février 1798), pp.345 et suivantes). 

    « 1. SOBRIÉTÉ. Ne mangez pas jusqu'à être appesanti ; ne buvez pas assez pour que votre tête en soit affectée.

    2. SILENCE. Ne dites que ce qui peut-être utile aux autres et à vous-même. Évitez les conversations frivoles.

    3. ORDRE. Que chaque chose ait sa place, et chaque partie de vos affaires son temps.

    4. RÉSOLUTION. Soyez résolu de faire ce que vous devez, et faites sans y manquer, ce que vous avez résolu.

    5. ÉCONOMIE. Ne faites aucune dépense que pour le bien des autres ou pour le vôtre, c'est-à-dire ne dépensez rien mal à propos.

    6. APPLICATION. Ne perdez point de temps; soyez toujours occupé à quelque chose d'utile abstenez-vous de toute action qui ne l'est pas.

    7. SINCÉRITÉ. N'usez d'aucun déguisement nuisible, que vos pensées soient innocentes et justes, et conformez-vous-y quand vous parlez.

    8. JUSTICE. Ne nuisez à personne, soit en lui faisant du tort, soit en négligeant de lui faire le bien auquel vous oblige votre devoir.

    9. MODÉRATION. Évitez les extrêmes ; gardez-vous de vous offenser des torts d'autrui, autant que vous croyez en avoir sujet.

    10. PROPRETÉ. Ne souffrez aucune malpropreté sur votre corps, sur vos habits et dans votre maison.

    11. TRANQUILLITÉ. Ne vous laissez troubler ni par des bagatelles, ni par des accidents ordinaires ou inévitables.

    12. CHASTETÉ. Livrez-vous rarement aux plaisirs de l'amour, n'en usez que pour votre santé ou pour avoir des descendants, jamais au point de vous abrutir ou de perdre vos forces, et jusqu'à nuire au repos et à la réputation de vous ou des autres.

    13. HUMILITÉ. Imitez Jésus et Socrate.

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscanL'intention de Benjamin Franklin était donc d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus et de parvenir ainsi à la maîtrise de ses penchants. Il s'y est employé de manière rigoureuse et méthodique. Plutôt que de se disperser en entreprenant de les acquérir toutes à la fois, il résolut de se concentrer sur l'une d'elles pendant un certain laps de temps. Puis, de passer à la suivante pour lui consacrer son attention pendant le même laps de temps, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il les eût parcourues toutes les treize. Le classement de ces vertus n'était pas le fruit du hasard. Benjamin Franklin y avait longuement réfléchi. Chaque vertu devait en engendrer une autre selon un enchaînement logique (cf. La Décade, op.cit.,  p. 347).

    « Et comme l'acquisition préalable de quelques-unes, pouvait faciliter celle de quelques autres, je les rangeai-dans cette vue comme on vient de voir : la sobriété était la première, parce qu'elle tend à procurer le sang-froid et la netteté de tête Si nécessaires lorsqu'il faut observer une vigilance constante, et se tenir en garde contre l'attrait toujours subsistant des anciennes habitudes, et la force des tentations continuelles. Cette vertu une fois obtenue et affermie, le silence devenait beaucoup plus aisé. Mon désir. étant d'acquérir des connaissances en même-temps que je me perfectionnais dans la vertu, je considérai que, dans la conversation, on y parvenait plutôt par le secours de l'oreille que par celui de la langue ; et voulant, en conséquence, rompre l'habitude qui me gagnait de babiller de faire des pointes et des plaisanteries qui ne pouvaient me rendre admissible que dans des compagnies frivoles, je donnai la seconde place au silence (...) »

    On voit donc que Benjamin Franklin avait dressé un véritable plan de développement personnel qui ne devait rien au hasard. Il voulait devenir l'architecte de son âme (cf. La Décade, op.cit., p. 348).

    « Je conclus alors que, conformément aux avis de Pythagore, contenus dans ses vers d'or, un examen journalier était nécessaire, et pour le diriger j'imaginai la méthode suivante : je fis un petit livre dans lequel j'assignai pour chacune des vertus, une page que je réglai avec de l'encre rouge, de manière qu'elle eût 7 colonnes une pour chaque jour de la semaine, que je marquai dc la lettre initiale de ce jour; je fis sur ces colonnes treize lignes rouges transversales, plaçant au commencement de chacune, la première lettre, d'une des vertus. Dans cette ligne, et à la colonne convenable, je pouvais marquer avec une petit trait d'encre toutes les fautes que, d'après mon examen, je reconnaîtrais avoir commis ce jour-là contre cette vertu. Je pris la résolution de donner pendant une semaine une attention rigoureuse à chacune des vertus successivement ; ainsi de la première, je pris grand soin d'éviter de donner la plus légère atteinte à la Sobriété, abandonnant les autres vertus à leur chance ordinaire ; seulement je marquais chaque soir les fautes du jour : ainsi dans le cas où j'aurais pu pendant la première semaine, tenir nette ma première ligne marquée Sobriété, je regardais l'habitude de cette vertu comme assez fortifiée, et ses ennemis, les penchants contraires, assez affaiblis pour pouvoir hasarder d'étendre mon attention, d'y réunir la suivante, et d'obtenir la semaine d'après deux lignes exemptes de marques. » 

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscanCette discipline rigoureuse, voire austère, s'inscrit dans une démarche d'édification personnelle remarquable car son auteur ne s'est pas contenté de belles paroles et de belles résolutions. Il s'est organisé concrètement pour atteindre le but qu'il s'était assigné : la perfection morale, c'est-à-dire l'amélioration de soi-même qui est un des piliers fondamentaux de l'initiation maçonnique et un chemin vers le bonheur. Pour décrire cette plénitude intérieure, Franklin semble s'être inspiré de la métaphore du jardin, employée par Voltaire en conclusion de son conte philosophique Candide ou l'optimisme (1759).

    « En procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvais faire un cours complet en treize semaines, et quatre cours en un an ; de même que celui qui a un jardin à mettre en ordre, n'entreprend pas d'arracher toutes les mauvaises herbes en une seule fois, ce qui excéderait le pouvoir de ses bras et de ses forces  (...) Je devais jouir (je m'en flattais du moins) du plaisir encourageant de voir sur mes pages mes progrès dans la vertu en effaçant successivement les marques de mes lignes, jusqu'à ce qu'à la fin, après plusieurs répétition, j'eusse le bonheur de voir mon livre, entièrement blanc, au bout d'un examen journalier de treize semaines. »

    Franklin considérait aussi que pratiquer la vertu de l'ordre impliquait une maîtrise du temps. Il s'efforçait donc de bien organiser ses journées. Au matin, lorsqu'il se réveillait à cinq heures du matin, il se posait la question : quel bien puis-je faire aujourd'hui ? Le soir, à vingt-deux heures, au moment du coucher, il s'était astreint à répondre à la question suivante : quel bien ai-je fait aujourd'hui ? Il ne faudrait toutefois pas en conclure que Benjamin Franklin était une sorte de surhomme, froid et tout entier absorbé par ce programme de vie exigeant. Lui-même reconnaissait humblement toute la difficulté de cette discipline personnelle (cf. La Décade, op.cit., p. 354).

    « Dans le vrai, je me trouvai incorrigible par rapport à l'Ordre et à présent que je suis devenu vieux, et que ma mémoire est mauvaise, j'en sens vivement le besoin mais, après tout quoique je ne sois jamais arrivé à la perfection à laquelle j'avais tant d'envie de parvenir, et que j'en sois même resté bien loin, cependant mes efforts m'ont rendu meilleur et plus heureux, que je n'aurais été si je n'avais pas formé cette entreprise, comme celui qui tâche de se faire une écriture parfaite, en imitant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais atteindre la même perfection, néanmoins les efforts qu'il fait rendent sa main meilleure et son écriture passable. »

    On a cru parfois déceler dans la démarche de Franklin l'expression d'une éthique protestante. Le sociologue Max Weber a même souligné que le comportement vertueux de Franklin a contribué à forger un « esprit du capitalisme », à savoir une mentalité qui légitime la recherche du profit (cf. Max Weber, Ethique protestante et Esprit du Capitalisme, Paris, 1964). Pourquoi pas ? Mais il me semble cependant que la morale de Franklin est avant tout maçonnique et humaniste car intentionnellement dégagée des contingences religieuses et des dogmes. Cette morale s'adresse en effet à tous les hommes de bonne volonté et désireux de s'améliorer. Benjamin Franklin le dit d'ailleurs explicitement (cf. La Décade, op.cit., p.355) :

    « On remarquera que quoique mon plan ne fût pas entièrement sans rapport avec la religion, il ne s'y trouvait pas de traces d'aucun dogme : je l'avais évité à dessein car j'étais persuadé de l'utilité et de l'excellence de ma méthode ; je croyais qu'elle devait être utile aux hommes quelle que fût leur religion, et me proposais de la publier quelque jour. »

    La religion est ici envisagée sous son angle étymologique. Elle est prosaïquement ce qui relie les hommes les uns aux autres (religio ; religare). Franklin voyait dans sa méthode un moyen de parvenir à l'union fraternelle de tous les hommes.

    benjamin franklin,jean henri castéra,charles armand aumont,amaury pineux duval,pierre-louis ginguené,joachim lebreton,jean-baptiste say,georges toscan,perfection,initiation,amélioration,progrès,franc-maçonnerie,etats-unis d'amérique,voltaire,conscience,travailIl est temps de conclure car je me rends compte que j'ai été probablement un peu long. Mais la qualité du texte de Benjamin Franklin est telle, qu'il eût été dommage de le survoler bien que je sois loin, très loin même, d'avoir pu en montrer ici toutes les richesses. Ce qui est certain en tout cas, c'est que les francs-maçons devraient le lire, notamment ceux qui s'interrogent, qui doutent ou qui, parfois hélas, passent le plus clair de leur temps à se chamailler pour tout et n'importe quoi. Évidemment, je ne dis pas qu'il faut faire comme Franklin. Qui d'ailleurs aurait assez de force d'âme pour y parvenir ? Je dis qu'il faut au moins prendre la mesure du travail d'accomplissement personnel que ce grand homme s'était imposé à lui-même. Benjamin Franklin avait tout simplement pris son initiation maçonnique au sérieux et humblement (La Décade, op.cit., p. 358).

    « Aucune de nos dispositions naturelles n'est peut-être plus difficile à dompter que l'orgueil : qu'on le mortifie, qu'on lui fasse la guerre, qu'on le terrasse, qu'on l'étouffe vivant ; il perce de nouveau ; il se montre de temps en temps : vous l'apercevrez sans doute souvent dans cette histoire, peut-être au moment même où je parle de le subjuguer ; et vous pourrez me retrouver orgueilleux jusque dans mon humilité. »

  • Oswald Wirth et la guerre des mages

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    Sans titre 2.jpgLe numéro 78 des Chroniques d'Histoire Maçonnique est consacré à Oswald Wirth (1860-1943). Celui-ci est qualifié de « père de la littérature maçonnique moderne ». Pourtant, les Chroniques d'Histoire Maçonnique se gardent bien de définir la littérature maçonnique moderne. Quels en sont les critères objectifs ? Mystère. C'est la raison pour laquelle je me suis toujours méfié de ce genre d'étiquette. En effet, je pense être parvenu à montrer que l'on pouvait trouver de belles pépites sous la poussière de la « vieille littérature maçonnique » que plus personne ou presque ne lit.

    Le dossier du numéro 78 comprend en tout cas une belle étude d'André Combes sur Oswald Wirth dont je recommande la lecture. Combes y retrace le parcours maçonnique et le travail intellectuel d'Oswald Wirth mais demeure étonnamment pudique sur un des aspects de sa vie : sa relation avec l'occultiste Stanislas de Guaita (1861-1897) dont il fut le secrétaire particulier. Cette relation explique pourtant la réserve avec laquelle les ouvrages de Wirth ont été accueillis. Combes l'évoque à deux reprises. Il écrit (p. 35) :

    « Revenons à Wirth. Au sortir du service militaire en 1886, il est devenu parisien et secrétaire de Stanislas de Guaita, fondateur, en 1888, de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, dont Wirth sera un des adeptes. Il ne peut qu'être renforcé dans ses convictions de la nécessité pour la Maçonnerie d'un retour aux sources, du moins telles qu'il les imagine, par les propos de son maître à penser qui ne voit plus dans l'Art royal qu'un arbre mort. Guaita sera impressionné par les premiers travaux de Wirth sur le symbolisme qui, écrira-t-il, restituent « le fil d'Ariane » que les Maçons avaient perdu. »

    Au sujet des critiques que Louis Amiable adresse à Oswald Wirth, André Combes ajoute (p.51) :

    « On comprend la réaction d'un rationaliste [celle de Louis Amiable] qui craint que les écrits de Wirth ne servent de support à une forme d'obscurantisme mais aussi la colère de Wirth qui a d'autres soucis. Il est victime d'une cabale en milieu occultiste et atteint d'une maladie de la moëlle épinière. »

    C'est là qu'il convient de préciser ce dont il s'agit. D'abord sur sa relation avec le Marquis de Guaita. Ce dernier n'a jamais été initié à la franc-maçonnerie. Wirth y revient longuement trente ans plus tard dans la préface qu'il lui consacre dans son ouvrage Le Tarot des imagiers du Moyen-Age (éd. Emile Nourry, 1927, Paris, réédité maintes fois depuis) :

    « (…) l'entrée en relation avec Stanislas de Guaïta devint pour moi un événement capital. Il fit de moi son ami, son secrétaire, et son collaborateur. Sa bibliothèque fut à ma disposition, et, bénéficiant de sa conversation, j'eus en lui un professer de Qabbale, de haute métaphysique, autant que de langue française. Guaïta prit la peine de me former le style, de me dégrossir littérairement (…) je lui dois d'écrire lisiblement (...) Partant d'Éliphas Lévi, il était remonté aux Kabbalistes de la Renaissance et aux Philosophes hermétiques du Moyen Âge, lisant tout et comprenant tout avec une prodigieuse facilité. Les textes les plus obscurs s'éclairaient dès qu'il y projetait la clarté de son esprit solaire. Il se jouait des problèmes métaphysiques et j'étais loin de pouvoir le suivre (...) »

    Wirth défend la mémoire de son ami dans des pages si ferventes et emphatiques que l'on se demande inévitablement s'il n'y a pas eu entre eux plus qu'une communion intellectuelle. Wirth se garde bien en tout cas de rappeler que son maître, rentier désoeuvré, est mort d'une consommation excessive d'alcool et de morphine. L'historien Paul Butel écrit (L'Opium, Perrin, Paris, 2011) :

    « Des écrivains d'un plus grand talent se font prendre eux-mêmes au piège mortel de la morphine. C'est le cas de Stanislas de Guaita, l'ami de Barrès, parti d'une recherche d'esthétique baudelairienne, et connu pour son culte de l'occultisme, dont la complaisance pour les paradis artificiels lui fait augmenter les doses d'une morphine mortelle. La même drogue cause la perte d'un ami de Guaita, Edouard Dubus, qui est le dandy des cabarets littéraires de Montmartre et de Montparnasse, et qui meurt d'une overdose, place Maubert. »

    Qu'il me soit permis de préciser que le jeune Dubus, cofondateur des Mercures de France, a été retrouvé mort dans les toilettes publiques... D'autres toxicomanes ont eu plus de chance comme par exemple le bouillonnant Léon Daudet. En 1922, le fils d'Alphonse et plume de L'Action française, a d'ailleurs écrit La Lutte : roman d'une guérison (éd. Flammarion, Paris) consacré à sa cure de désintoxication. Bref, le destin tragique du Marquis de Guaita permet de relativiser grandement la sagesse qu'Oswald Wirth lui a prêtée bien des années plus tard.

    bois et guaita.jpgIl faut ensuite revenir sur la cabale dans le milieu occultiste à laquelle André Combes fait allusion. Tout est parti d'un article de l'écrivain occultiste Jules Bois (1868-1943) publié dans l'édition du 9 janvier 1893 du quotidien Gil Blas. Jules Bois y accuse Stanislas Guaita, Joséphin Peladan et Oswald Wirth d'avoir envoûté un autre occultiste, le sulfureux abbé Joseph-Antoine Boullan (1824-1893), un malade mental et pervers sexuel passé un temps par la prêtrise avant de quitter l'Eglise catholique romaine en 1875. Boullan avait été séduit par les doctrines délirantes de l'escroc Eugène Vintras (1807-1875) qui affirmait être la réincarnation du prophète Elie. En 1875, Boullan s'était unilatéralement proclamé successeur de Vintras et il était parvenu à réunir autour de lui toute une clique de disciples tous plus dingues les uns que les autres. Jules Bois relate ainsi le témoignage de Boullan après son premier malaise :

    « (Ce que je vais rapporter, je puis, sur mon honneur, le certifier textuel, et s'il y avait contestation je fais appel aux personnes présentes : M. Misme et madame Thibault).

    Les occultistes de Paris, Guaita particulièrement, sont venus ici m'arracher les secrets de la puissance. Guaita même s'agenouilla devant madame Thibault et la conjura de lui donner sa bénédiction : « Je ne suis qu'un enfant qui apprend », s'écriait-il. Pendant plus de quinze jours nous lui fûmes une famille. A peine était-il parti avec le manuscrit du « Sacrifice», le livre magique par excellence, une nuit je me ré veillai frappé au cœur. Madame Thibault, chez qui je courus, me dit: « C'est Guaita ». Je m'affaissai en criant : « Je suis mort ». Après quelques secours je pus me redresser et je me fis porter à l'autel. »

    Puis, Jules Bois cite le long témoignage de l'écrivain occultiste Joris-Karl Huysman. Ce dernier raconte la mort de l'abbé Boullan telle qu'elle lui a été rapportée par son entourage :

    « Quant à son agonie, la voici relatée par madame Thibault elle-même dans la lettre qu'elle vient de m'adresser [c'est Huysmans qui raconte], avec toute sa naïve émotion ; prenez-là au moment où nous a laissé le docteur.

    Après avoir bu une tasse de thé, il a transpiré beaucoup, j'ai rallumé le feu, je lui ai chauffé une chemise qu'il a mise et tout est rentré dans son état normal. Il s'est levé comme d'habitude et il s'est mis à écrire aussitôt le jour venu son article pour la lumière que madame Lucie Grange lui avait demandé, puis une lettre à un ami, il voulait porter cela à la poste lui-même. Je ne l'ai pas voulu, je lui ai dit qu'il faisait trop froid pour lui. L'heure du dîner est venue; il s'est mis à table et il a bien dîné, il était très gai, même il est allé rendre sa petite visite quotidienne aux dames G, et lorsqu'il est rentré, il m'a demandé si j'allais être bientôt prête pour la prière ; nous arrivons pour prier; quelques minutes, après il se sent mal à l'aise, il pousse une exclamation et il dit : « Qu'est-ce que c'est » ? En disant cela, il s'affaissait sur lui-même.

    Nous n'avons eu que le temps, M. Misme et moi, de le soutenir et de le conduire sur son fauteuil, où il put rester pendant la prière que j'ai abrégée pour pouvoir le faire coucher plus vite.

    La poitrine est devenue plus oppressée, la respiration plus difficile ; au milieu de toutes ses luttes il avait une maladie de foie et de cœur. Il me disait : « Je vais mourir, adieu. » Je lui disais : « Mais mon père vous n'allez pas mourir et votre livre que vous avez à faire il faut. bien que vous le fassiez. » Il était content que je lui dise cela. il m'a demandé de « l'eau du salut ». Après avoir bu une gorgée, il nous disait : « C'est cela qui me sauve. » Je ne m'effrayais pas trop, nous l'avions vu tant de fois aux portes de la mort et se remettre quelques heures après. Je croyais que ce ne serait que passager. Il nous a parlé jusqu'au moment de la dernière crise. Je lui dis : « Père, comment vous trouvez-vous ? » Il me jette son dernier regard d'adieu. Il n'a plus pu nous parler. Il est entré en une agonie qui a duré à peine deux minutes.

    Il est mort en saint et en martyr, toute sa vie n'a été qu'épreuves et souffrances depuis seize ans et plus que je le connais.

    « Ce que je puis vous dire pour ma part, c'est que Peladan, ce bilboquet du Midi, a tout tenté contre moi, avant et surtout après mon roman Là-Bas. Tous les honnêtes gens ont été de mon côté quand j'ai dévoilé les agissements sataniques des Roses-Croix de Paris ; mais les magiciens noirs me battent chaque nuit le crâne par des coups de poing fluidiques ; mon chat lui-même en est tourmenté, peu m'importe, je ne les crains pas. Un journal du soir, par un madrigal, m'a avisé que mon protecteur magique étant mort, je risquai fort maintenant d'y passer, mais ce dont ils ne se doutent pas, c'est que mon vrai, mon unique bouclier a été la sainteté hors d'atteinte de madame Thibault. »

    Et Jules Bois de conclure :

    « Je ne porte ici, pour ma part, aucune accusation, je crois seulement de mon devoir de relater des faits : l'étrange pressentiment de Boullan, les visions prophétiques de madame Thibault et de M. Misme, ces attaques, paraît-il, indiscutables des Roses-Croix Wird, Peladan, Guaita contre cet homme qui est mort.

    On m'a assuré que M. le marquis de Guaita vit seul et sauvage, qu'il manie (il se plaît à le laisser dire), les poisons avec une grande science et la plus merveilleuse sûreté, qu'il les volatilise et les dirige dans l'espace, qu'il a même — M. Paul Adam, M. Edouard Dubus, M. Gary de Lacroze l'ont vu — un esprit familier enfermé chez lui dans un placard et qui en sort visible sur son ordre. Ce que je demande sans incriminer qui que ce soit, c'est qu'on éclaircisse les causes de cette mort. Le foie et le cœur par où Boullan fut frappé, voilà les points que les forces astrales pénètrent.

    Maintenant que des illustres savants tels que MM. Charcot, Luys et particulièrement de Rochas reconnaissent la puissance des envoûtements, dussé-je — moi qui suis un adepte de la magie — braver des fureurs homicides, je réclame la vérité, je veux de nettes explications; je les veux comme doivent les vouloir MM. Joséphin Péladan, Stanislas de Guaita et Oswald Wird — afin que leur conscience soit légère !  »

    Bien qu'il s'en soit défendu, Jules Bois a bel et bien accusé maladroitement Oswald Wirth, Joséphin Peladan et Stanislas de Guaita d'avoir assassiné l'abbé Boullan par des moyens surnaturels ! Cette accusation délirante se fonde sur des témoignages de proches de l'abbé Boullan. Ces témoignages sont donc forcément douteux. Il est cependant fort possible que Wirth et Guaita se soient effectivement rendus au domicile de l'abbé Boullan dans l'espoir de percer ses secrets ou de devenir les dépositaires de ses prétendus mystérieux pouvoirs. Ils n'ont peut-être pas obtenu satisfaction. Les troubles mentaux de l'abbé Boullan ont alors fait le reste. L'abbé Boullan est probablement entré dans un délire de persécution en attribuant ses malaises à de la magie noire. Cyniquement, Joris-Karl Huysmans a pu alors exploiter la mort du vieil homme en l'imputant à Stanislas de Guaita, son ennemi, et en demandant à Jules Bois d'ébruiter l'affaire par voie de presse. Jules Bois aurait donc joué le rôle de l'idiot utile.

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    Quoi qu'il en soit de cette « guerre des mages », on voit bien que l'on a affaire à des esprits torturés, paranoïdes ou paranoïaques, travaillés par des idées délirantes et des fantasmes de toute puissance. Tous croient aux envoûtements, aux maléfices, aux « supérieurs inconnus », aux « forces astrales » ou aux « coups de poing fluidiques ». Cette « ténébreuse affaire » s'est soldée par un duel entre Stanislas de Guaita et Jules Bois au cours duquel le second a été légèrement blessé.

    Bref, le rappel de cette affaire grotesque amène forcément à s'interroger sur la santé mentale d'Oswald Wirth. Il paraît logique et justifié que de nombreux francs-maçons se soient méfiés d'un homme qui fréquentait assidument des personnages « borderline » à la moralité et à la probité douteuses. Wirth célébrait le symbole en loge mais s'adonnait à la magie. Comment les obédiences n'auraient-elles pas considéré avec prudence les envolées lyriques d'un homme qui prétendait ramener la franc-maçonnerie à ses origines les plus anciennes ?

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    Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°78, 9 €, à commander sur le site de Conform édition.

  • Victor Hugo, le frère introuvable

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    VH2.jpgLa franc-maçonnerie et Victor Hugo, c'est un peu l'histoire du chat et de la souris. La première a toujours considéré le second comme l'un de ses siens mais le second a toujours pris soin de garder une distance polie avec la première. Pourtant la franc-maçonnerie n'était pas étrangère à Victor Hugo puisque le général Joseph Hugo, son père, en fut un membre actif. Cependant, l'écrivain ne manifesta jamais un quelconque désir de la rejoindre comme s'il avait confusément senti qu'une éventuelle initiation aurait inévitablement engendré une récupération de son oeuvre et de ses combats. Or Victor Hugo avait cette conviction orgueilleuse qu'il n'appartenait qu'à lui-même au-delà de toutes les opinions politiques, religieuses et philosophiques qu'il ait pu avoir tout au long de sa vie. La franc-maçonnerie chercha longtemps Hugo mais ne le trouva point.

    Pourquoi parler de récupération ? N'est-ce pas faire un procès d'intention à la franc-maçonnerie ? Je ne le pense pas car l'institution maçonnique a toujours cédé un peu trop facilement à la tentation de voir des maçons sans tablier chez tous ceux qu'elle considère comme des bienfaiteurs de l'humanité. En même temps, il était inévitable que la franc-maçonnerie éprouvât le désir de compter Hugo parmi les siens, lui qui avait fait cette profession de foi universaliste lors du Congrès de la Paix de 1849 :

    « Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de batailles que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain. »

    La mystique hugolienne ne pouvait pas non plus laisser les frères dans une indifférence de marbre. Dévasté par la disparition accidentelle de sa fille Léopoldine, on sait que Victor Hugo a cru pouvoir entrer en contact avec elle au moyen des doctrines spirites alors très en vogue au dix-neuvième siècle. Bien que la franc-maçonnerie n'ait jamais eu pour objet de faire tourner les tables ou de communiquer avec les esprits, on peut toutefois comprendre que cette vie spirituelle tourmentée, profondément marquée par l'idée de transcendance, ait pu toucher de nombreux frères. 

    Enfin, l'opposition courageuse de Victor Hugo au second Empire et son long exil ont également contribué à sa gloire et à renforcer son magistère moral sur une franc-maçonnerie désormais tout acquise à la République après la défaite de 1870. Certains maçons caressèrent alors le projet d'initier Victor Hugo. Je voudrais rappeler notamment ici l'initiative prise par Juliette Adam (1836-1936), la veuve du journaliste et homme politique républicain Edmond Adam (1816-1877). Le 19 août 1879, elle se présenta au domicile de Victor Hugo accompagné d'un vénérable (probablement celui de la loge de son défunt époux qui dépendait, semble-t-il, du Suprême Conseil de France). Victor Hugo raconte cet épisode de façon expéditive dans son carnet intime sans préciser le nom du vénérable et le titre distinctif de la loge concernée. Voici ce qu'il écrit :

    « Mme Ed. Adam me présente M. [espace laissé en blanc] vénérable de la loge [espace laissé en blanc] qui me presse pour être franc-maçon. J'écarte. »

    Tout semble donc indiquer que Victor Hugo ait été agacé par cette démarche. Il faut dire que l'écrivain faisait l'objet de constantes sollicitations de la part de plein de gens. C'était une véritable star que le tout-Paris voulait approcher. Quoi qu'il en soit, on a ici la preuve que Victor Hugo a « écarté » la possibilité qui lui avait été offerte d'être reçu en franc-maçonnerie.

    VH1.jpg

    Je me souviens avoir lu quelque part - mais je ne sais plus où - que Victor Hugo avait présidé un comité de promotion de La Marianne Maçonnique, ce célèbre buste de bronze sculpté en 1879 par Paul Lecreux dit Jacques France (1836-1894). Compte tenu de ce qui s'était produit la même année avec la veuve Adam, je dois dire que j'en avais été étonné au point de considérer cette information avec suspicion. En effet, pourquoi Victor Hugo aurait-il accepté de présider un comité de promotion d'une oeuvre aussi maçonniquement connotée alors qu'il avait écarté la proposition qui lui avait été faite de rejoindre la franc-maçonnerie ? C'était incohérent.

    Comme souvent, la réalité historique est légèrement différente. Le fait est que Jacques France a réalisé deux versions du buste de Marianne : une version maçonnique et autre version où les symboles maçonniques ont été remplacés par les grandes dates de la République : 1789, 1848 et 1870. En 1882, il fut décidé de créer un comité central des bustes de la République. Le vieux Victor Hugo accepta de le présider aux côtés d'ailleurs de nombreux francs-maçons parmi lesquels Emmanuel Arago (1812-1896), Louis Blanc (1811-1882), Jean Macé (1815-1894), Camille Pelletan (1846-1915), Frédéric Desmons (1832-1910) ou encore Gustave Mesureur (1847-1925). Ce Comité réunissait la Ligue de l’enseignement, le Congrès anticlérical et, bien sûr, le Grand Orient de France. Il ne s'agissait donc pas de la faire la promotion d'une oeuvre spécifique, maçonnique de surcroît, mais de participer à la diffusion des symboles et des attributs républicains dans les lieux publics. Ce qui n'était pas du tout la même chose.

    La mort de Victor Hugo, le 22 mai 1885, provoqua des « batteries de deuil » dans les loges du monde entier, en France et en Europe bien sûr, mais aussi en Amérique centrale et du sud où Hugo eut toujours une profonde influence. Les francs-maçons furent largement représentés au convoi funéraire, le 1er juin 1885, qui rassembla quelque deux millions de personnes ! Le frère Charles Floquet, membre du Suprême Conseil de France, parla sur la tombe de Victor Hugo, mais en sa qualité de président de la Chambre des Députés. Au contraire, le frère Raqueni s'exprima au nom de la franc-maçonnerie italienne. De son côté, la presse maçonnique ne fut pas en reste. Esprit-Eugène Hubert, directeur de la revue La Chaîne d'Union, avait écrit non sans grandiloquence :

    « On n'est pas Franc-Maçon parce que l'on en porte le nom ; on est Maçon quand on est possédé de ses aspirations, quand on en accomplit l'œuvre. Qui plus haut que Victor Hugo fut de notre pensée, fut de nos principes, fut de notre travail ? C'est ce qui le rend l'homme et le lien de tous les Peuples. La conscience humaine ne s'y est point trompée. Il n'y a pas eu de mot d'ordre donné ; et cependant de tous les points du monde, au même moment, s'est manifesté le même tressaillement de douleur et d'admiration reconnaissante. C'est que l'homme de l'Humanité était tombé, mais point sans tracer son rayon lumineux, mais point sans avoir ouvert les nouvelles voies du progrès et de l'amélioration sociale. »

    Sans doute le directeur de La Chaîne d'Union, s'était-il souvenu du message que Victor Hugo lui avait fait parvenir le 3 mai 1872 (cf. La Chaîne d'Union, juin 1872, p. 348 bis ; publiée à nouveau en juin 1885, p. 223).

    « Mon cher Concitoyen, bien qu'un peu tardivement, je tiens à vous remercier de votre intéressante communication. Nous avons le même amour l'Humanité, et le même but la Délivrance. Croyez, vous et vos Frères, à ma cordiale sympathie. Victor Hugo. »

    Le message est cordial certes mais on ne peut pas dire non plus qu'il témoigne d'un enthousiasme débordant. Le grand écrivain n'a pas forcé son génie pour écrire ces trois petites phrases au directeur de La Chaîne d'Union. Hugo reconnaît partager des valeurs humanistes avec les francs-maçons mais il prend toujours soin de maintenir les distances comme pour mieux signifier qu'il ne se perçoit pas comme un membre de la famille maçonnique (« Mon cher Concitoyen », « vous et vos Frères »). Ces trois phrases sont en tout cas sans commune mesure avec les nombreux hommages qui lui furent rendus par les loges du monde entier. Je citerai notamment cette adresse à la famille de Victor Hugo provenant de la loge orléanaise Les Adeptes d'Isis Montyon qui a été publiée dans Le Républicain orléanais. En voici juste un petit extrait (le reste de l'hommage est pompier et finalement sans grand intérêt) :

    « (...) Patriote, il a donné l'exemple de la résistance permanente à l'oppression. Il a flagellé le despotisme triomphant, flétri le crime, marqué du fer rouge de l'infamie le front du parjure de Décembre. Semblable aux coureurs antiques dont parle Lucrèce, il a protégé dans sa main la flamme vacillante de la liberté et l'a remise entre les nôtres. Français, il a aimé la France d'un amour sans mesure, et sa grandeur seule a pu adoucir nos désastres. Républicain, il a fait revivre la grande épopée révolutionnaire dans son âme, ses exemples et ses livres. Grand, il a chéri les humbles et pleuré sur les petits. Son cœur était comme son génie, il était immense. Il n'appartenait pas à notre Ordre, mais il en a réalisé le but, justifié les tendances, possédé l'esprit. A ce titre, la franc-maçonnerie le regarde comme l'un des siens, et le deuil qui a atteint la Patrie, la République et l'Europe doit retentir dans nos cœurs. »

    Après tout ce que je viens de dire, le lecteur pourra se demander les raisons pour lesquelles Victor Hugo a maintenu la franc-maçonnerie à distance respectueuse. J'ai parlé plus haut d'une crainte de récupération tant il est vrai que la franc-maçonnerie remet volontiers des tabliers symboliques à ceux qui n'en ont jamais porté. Il me semble que cet hypothèse est recevable. J'y en ajouterai une autre, peut-être encore moins flatteuse pour notre ordre initiatique. Comme je l'ai dit, Victor Hugo a payé chèrement son opposition à Napoléon III puisqu'il fut contraint à l'exil pendant dix-neuf ans, très exactement du 12 décembre 1851 au 5 septembre 1870. Victor Hugo a donc eu le temps de méditer longuement sur le sens de son action et de se rendre compte que la franc-maçonnerie institutionnelle, celle des obédiences, s'était rangée sagement du côté du second Empire après avoir bruyamment célébré la République en 1848.

  • Ali Margarot ou la crainte du déshonneur

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    Laïcité, France, Nîmes, Gard, Ali Margarot, GODF, République, église catholique, église réformée, La fête qu'Ali Margarot avait organisée pour sa famille et ses amis, le 19 avril 1885, s'était pourtant bien déroulée. Le Maire de Nîmes avait fait venir autour de lui celles et ceux qu'il appréciait. Dans le jardin de sa propriété, il se promenait entre les groupes d'invités. Margarot avait eu un mot gentil pour chacun, charmeur et brillant comme à l'accoutumée. Lorsqu'un des invités le prenait par le bras pour commenter l'actualité, lui présenter une doléance ou exprimer une opinion sur la situation politique locale, Margarot prenait le temps de l'écouter et de lui répondre. Aucune des personnes présentes ce jour là n'aurait pu anticiper le drame. Dans la nuit du 19 au 20 avril 1885, Ali Margarot se tira une balle dans la tête. Le premier maire républicain de Nîmes avait donc choisi brutalement de tirer sa révérence à la stupéfaction de tous. Il avait quarante-six ans.

    Ali Jacques Etienne Auguste Margarot est né à Nîmes le 28 juillet 1838 de l'union d'Auguste Jean Margarot (1808-1874), un banquier négociant fortuné, et d'Elisabeth Elisa Pauc (1808-1885). Il avait une soeur de trois ans sa cadette : Valentine. Le prénom Ali peut surprendre dans ce milieu protestant. Il s'agit peut-être d'une contraction d'Alibert, d'Albert ou d'Alfred ou éventuellement d'une erreur d'état civil. Elie est peut-être devenu Ali suite à l'indélicatesse ou l'incompréhension d'un officier d'état civil. 

    Ali Margarot vécut à Nîmes toute sa jeunesse. Vers 1857, le jeune Margarot quitta Nîmes pour aller faire ses études de droit à Paris. Là bas, il se lia d'amitié avec Léon Gambetta (1838-1882) avec lequel il fréquenta les milieux républicains de la capitale alors que nous étions - il faut le rappeler - sous le second Empire. Son diplôme de droit en poche, Ali Margarot est revenu à Nîmes, au quai de la fontaine, pour travailler avec son père et reprendre la banque familiale. Il s'inscrivit aussi au barreau de Nîmes.

    laïcité,france,nîmes,gard,ali margarot,godf,république,église catholique,église réformée,frédéric desmons,edmond about,léon gambettaAli Margarot rejoignit les opposants à Napoléon III. Il avait une parole vive, une tête aristocratique et fine, une instruction complète, une intelligence rare et une sorte de séduction innée qui l'avaient immédiatement rendu populaire chez les républicains gardois.

    C'est probablement dans les années 1860 qu'Ali Margarot se fit recevoir franc-maçon au sein de la loge L'Echo du Grand Orient à l'orient de Nîmes où il fréquenta peut-être le pasteur Frédéric Desmons (1832-1910) qui y fut initié le 8 mars 1861. En réalité, on ne connaît pas la date de l'initiation d'Ali Margarot car la liasse et les tableaux de la loge nîmoise pour la période 1857-1900 ont été enlevés du fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale de France par les nazis (cf. Daniel Ligou, Frédéric Desmons et la Franc-Maçonnerie sous la Troisième République, éd. Gédalge, Paris, 1966, p. 57). Il est probable que Margarot avait trouvé en loge les relais nécessaires à son action politique au service de la cause républicaine bien que L'Echo du Grand Orient (fondé en 1857) fût à l'origine bonapartiste comme d'ailleurs la plupart des ateliers maçonniques du Grand Orient sous la période autoritaire du second Empire.

    Ali Margarot versa totalement et passionnément dans la politique après la chute du second Empire. A Nîmes, à partir de 1871, il devint le principal opposant à Adolphe Blanchard, le maire royaliste. Il ne ménagea alors ni son argent ni sa peine pour arriver à établir définitivement à Nîmes l'influence républicaine. Il finança un journal de combat, Le Gard républicain qui devint ensuite L'Union Républicaine du Midi. Il institua des bibliothèques, des cours populaires et des réunions ouvrières. Lorsque la République fut définitivement hors de danger, Margarot put enfin compter sur l'appui résolu du gouvernement et de la préfecture du Gard. Le royaliste Blanchard fut ainsi contraint de démissionner en 1880 pour avoir refusé de fêter le 14 juillet devenu officiellement fête nationale cette année là. Ali Margarot fut nommé maire par décret le 5 novembre 1880 sous l'étiquette républicaine. Il fut aussi le premier maire élu par le conseil municipal de Nîmes en 1882. 

    laïcité,france,nîmes,gard,ali margarot,godf,république,église catholique,église réformée,frédéric desmonsA la tête de la municipalité, Ali Margarot soutint des projets urbanistiques d'aménagement du centre ville. Laïque convaincu, il fit appliquer sans faiblir la loi Ferry sur l'enseignement laïque, gratuit et obligatoire. Il soutint le projet de création du muséum d'histoire naturelle de la ville sur le boulevard des Calquières devenu boulevard Amiral Courbet (ce muséum a été inauguré en 1895). Républicain intransigeant, il combattit le régionalisme des félibres, souvent catholiques et royalistes. Inutile de préciser que la politique nîmoise était extrêmement clivée à l'époque. Les haines étaient tenaces et s'exprimaient parfois sous des formes inattendues et comiques. Un contributeur de la revue de poésie, La Muse française, raconte ainsi cette anecdote (cf. « Lettres d'un provincial. Pompes funèbres », La Muse française, juillet 1929, p. 494 et suivantes) :

    « Un de mes amis, qui habitait Nîmes et qui n'approuvait point la manière d'administrer du maire que cette ville avait alors et qui s'appelait Ali Margarot, avait un chien et une chienne qu'il nomma, le chien Margarot et la chienne Ali. Dans une ville comme Nîmes tout se sait, surtout les choses que l'on crie dans la rue. On finit donc par savoir à la mairie de quels noms mon ami avait appelé ses chiens. On s'en divertit peut-être, mais, officiellement, il fallut s'en indigner et faire cesser un tel scandale. Mon ami fut mandé au cabinet de Monsieur le Commissaire central qui lui exprima son étonnement, son mécontentement et lui fit commandement de changer, sans délai, les noms sacrilèges. Sans se demander si Monsieur le Commissaire avait le droit d'exiger un tel changement, mon ami promit de le faire. Il tint sa promesse en appelant désormais son chien Ali et sa chienne Margarot. »

    En 1885, Ali Margarot était alors au sommet de sa carrière. Il siégeait au conseil de l'Ordre du Grand Orient de France en compagnie de Frédéric Desmons et Charles Cousin. Sans doute aurait-il joué un rôle plus important au niveau national s'il n'était pas mort prématurément. Les circonstances en ont décidé autrement. En effet, Ali Margarot avait un secret de plus en plus lourd à porter : la banque, dont il avait hérité de son père, avait fait de mauvais investissements. Margarot s'était rendu compte, mais tardivement, qu'il était difficile de mener de front une carrière professionnelle et une carrière politique. Margarot n'a pas su ou voulu choisir. Quand le maire de Nîmes comprit que la liquidation judiciaire de son établissement bancaire devenait inéluctable, il préféra alors se donner la mort plutôt que d'affronter le déshonneur de cette situation. Le 23 avril 1885, le docteur H.-M. Vincent, l'un de ses intimes, écrivit dans Le XIXème siècle, le quotidien anciennement dirigé par Edmond About :

    « [Nîmes] est, cette bonne ville, une ville unique, férocement divisée, avec, dans toutes les mémoires, le souvenir sanglant des vieilles guerres de religion. A Nîmes, il n'y a ni républicains, ni réactionnaires, mais des « protestants » et des « catholiques », et cet abîme creusé entre les habitants n'est pas seulement moral; des quartiers sont carlistes et des quartiers radicaux ; on dit d'un citoyen qu'il est « de l'enclos Rey » ou « de la Placette », suivant qu'il attend avec impatience la restauration des Bourbons ou qu'il marque un profond mépris pour la « légitimité » (...)

    Jeune, riche, aimable autant qu'on peut l'être, il sut, lui l'élégant, le lettré, vivre auprès du peuple, partager ses joies et ses tristesses, encourager les malheureux, soutenir les pauvres; avocat, il ne plaidait point, mais il travaillait à compléter son instruction, très vaste, et suivait assidûment les séances des loges maçonniques dont il faisait partie. Ainsi il contribuait à organiser la difficile victoire du parti républicain dans le Gard (...) 

    La mort de cet homme de bien a plongé dans le deuil la ville tout entière ; on n'aime pas à moitié, au pays d'Elysée Méraut, et je pourrais citer mille détails touchants de l'affection profonde dont les Nîmois l'entouraient. Des causes de cette mort, qui fut, hélas ! volontaire, je ne veux dire ici qu'un mot. M. Ali Margarot, banquier, avait mis sa bourse au service de la cause qu'il servait ; il était de ceux qui comprennent le dévouement à la manière antique, sans exceptions ni réserves, et il meurt pour n'avoir jamais su refuser un service. Quels que soient, devant cette tombe entr'ouverte, nos regrets et notre tristesse, nous ne saurions trouver, contre le vaillant qui nous a si brutalement quittés, une parole de blâme. »

    Le souvenir d'Ali Margarot s'est effacé avec le temps. La ville de Nîmes ne lui a même pas dédié la plus petite impasse.

  • Jean-Louis Reboul de Cavaléry, le frère fidèle

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    Je suis tombé par hasard sur un document d'autant plus touchant qu'il concerne directement ma chère Lozère. Il s'agit d'un courrier en date à Bautzen (Saxe) le 23 mai 1813. Il a été écrit par le lieutenant Reboul, aide de camp du Général de Brigade Antoine Gruyer. Je l'ai trouvée dans la revue Révolution française (cf. Révolution française, revue d'histoire moderne et contemporaine, 1905/1, tome 48, p. 170 et suivantes.). Il m'a d'autant plus interpellé que Reboul est présenté comme un membre de la loge du Temple de l'Amitié à l'orient de Mende. Or, je pensais que la Lozère n'avait connu qu'une seule loge en activités au début du dix-neuvième siècle, L'Ecole des Bonnes Moeurs à Mende. Il semblerait donc que ce ne soit pas le cas si je m'en réfère à ce courrier. Quant à savoir si Le Temple de l'Amitié et L'Ecole des Bonnes Moeurs ont coexisté au cours de la même période, c'est une autre histoire. Il faudrait consulter le fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale. Il semble toutefois plus vraisemblable que Le Temple de l'Amitié soit issu, partiellement ou en totalité, de L'Ecole des Bonnes Moeurs. En effet, Mende au début du dix neuvième siècle comptait moins de 6000 habitants (12000 aujourd'hui). Deux ateliers maçonniques pour le plus petit chef lieu de France serait donc pour le moins étonnant. Il serait en tout cas intéressant de le vérifier. Autre hypothèse tout à fait concevable : celle d'un changement de titre distinctif.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotJe n'ai pas eu de mal à en savoir davantage sur l'auteur de la lettre. Il s'agit de Jean-Louis Reboul de Cavaléry, né à Chanac (Lozère) le 20 juillet 1788, fils d'Antoine Louis Reboul, procureur, et de Marie Pierrete Cavallery. Il a épousé le 14 janvier 1817, à Paris, Cornélie Richebraque dont il a eu un garçon prénommé Timoléon (filiation bien établie) et, peut-être, une fille prénommée Marie Léontine. Je dis peut-être parce que j'ai trouvé aux archives de la mairie de Paris l'acte de décès d'une Marie Léontine Reboul de Cavaléry en date du 22 mai 1843. Le problème est que cet acte ne mentionne pas l'identité des parents. L'état civil parisien antérieur à 1860 a été en effet détruit lors des incendies de la Commune en mai 1871. Je pense cependant qu'il s'agit bien de la fille de notre homme pour au moins deux raisons : 1°) Reboul de Cavaléry n'est pas un nom commun : il résulte d'une décision judiciaire car Jean-Louis Reboul fit officiellement ajouter [de] Cavaléry, nom de sa mère, à son patronyme en vertu d'un jugement du tribunal civil de Marvejols (Lozère) rendu le 31 août 1830 (cf. la mention en marge de l'acte de naissance de J.-L. Reboul) ; 2°) Léontine était un prénom relativement rare mais très en vogue dans le département de la Lozère au dix-neuvième siècle (une de mes arrière-grands-mères s'appelait Léontine). Je présume également que Reboul a fait modifier son patronyme pour des raisons de convenances personnelles. Sous la Restauration, et plus particulièrement sous le règne autoritaire de Charles X, il était peut-être judicieux pour un militaire ambitieux de faire ajouter une (fausse) particule à son nom (soit dit en passant, lorsque le jugement du Tribunal de Marvejols a été rendu, Charles X avait abdiqué depuis pratiquement un mois et laissé la place au roi Louis-Philippe Ier).

    Bien que Jean-Louis Reboul de Cavaléry ait eu une carrière militaire exceptionnelle, le professeur Félix Buffière (1914-2004) ne semble pas y avoir fait référence dans sa très belle histoire du Gévaudan en deux tomes (cf. Félix Buffière, « Ce tant rude » Gévaudan, Société des Lettres, des Sciences et des Arts de la Lozère, Mende, 1985, passim). Soldat le 19 avril 1808, Reboul devient sous-lieutenant à la suite d'une action d'éclat le 11 janvier 1812. Il est promu lieutenant le 12 avril 1813 au 52ème régiment, 14ème division, 2ème brigade et aide de camp du général baron Gruyer (période de notre lettre). Il a fait l'essentiel des campagnes napoléoniennes (1808, 1809, 1810, 1811 et 1812 en Espagne, 1813 en Saxe; 1814 en France). Il a participé aux sièges de Roses, Gironne, Ostalric, Tarragonne, Murviedro, Sagonte et Valence. Il fut cité à l'ordre du jour pour sa belle conduite à la bataille de Sagonte, le 25 octobre 1811, où il fut blessé assez grièvement. En 1813, en Saxe, lors des combats de Seida, il chargea seul des tirailleurs ennemis. A la bataille de Dennevitz, il s'acquitta avec autant d'adresse que d'audace de plusieurs missions périlleuses qui lui furent confiés par le général Antoine Gruyer. A la tête de cent cinquante hommes, il s'empara de la ville de Dessan, après en avoir chassé les Suédois qui s'y étaient retranchés (cf. Pierre-François Tissot, Les fastes de la gloire ou les braves recommandés à la postérité, éd. Raymond et Ladvocat, Paris, 1818, p.147 et Charles-Théodore Beauvais, Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français de 1792 à 1815, éd. C.L.F. Panckoucke, Volume 26, Paris, 1822, p.159)Après la chute du premier Empire, il poursuivit sa carrière militaire. Il est décédé, semble-t-il à Paris, le 25 janvier 1834 à l'âge de 45 ans. Il avait atteint le grade de colonel et était officier de la Légion d'Honneur.

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    En revanche, je n'ai rien trouvé de particulier sur le destinataire, M. Pitot, qui était premier secrétaire du receveur général du département de la Lozère. Ce dernier s'appelait Hyacinte Borelli né le 6 septembre 1737 à Villefort en Lozère (cf. Pierre-François Pinaud, Les receveurs généraux des finances, 1790-1865, éd. Champion, Paris, 1990,  p.89). Dans le Journal de l'Empire du jeudi 1er avril 1813, on peut lire que le vieux receveur général de la Lozère (76 ans à l'époque) avait fait don du plus beau cheval de son écurie à la cavalerie de l'Empereur et que les receveurs particuliers et percepteurs du département avaient donné trois chevaux. La seule chose que l'on sait de Pitot est qu'il était franc-maçon, comme Reboul, et membre du Temple de L'Amitié à Mende. Il est probable qu'il s'agissait du vénérable.

    La lettre, que je joins à la présente note, est intéressante, d'une part parce que son auteur y annonce sa promotion et livre ses commentaires et jugements (certes convenables et convenus) sur la politique étrangère de l'Empereur ; d'autre part, parce qu'il y confie en filigrane son mal du pays et, de façon beaucoup plus explicite, sa déception de ne pas avoir reçu de lettres de Pitot et de ses frères Mendois.

    « Vous n'ignorez pas que je n'ai pas encore reçu de réponse de vous, quoique j'en sois à ma quatrième lettre que je vous adresse.

    Votre ingratitude envers un frère qui vous aime ne saurait le dégoûter de s'entretenir avec une loge qui n'est composée que de ses amis.

    Je ne puis croire que tous soient ingrats, et cela ne provient que de la négligence de l'un de vous. Peut-être un jour, quelque membre de l'atelier, honteux de sa conduite à mon égard, par un mouvement libre de son coeur, saisi de l'indignation envers à l'égard d'un de ses membres les plus zélés, finira par vous proposer l'effort de faire une réponse et me l'enverra.

    Ce bon frère, cet ami fidèle, sera le bien-aimé de mon coeur, et je n'oublierai jamais ce soin généreux.

    Vivez en paix, soyez heureux, ce sont les souhaits que fait votre tout dévoué frère. »

    Je ne sais pas si le frère Pitot a répondu aux attentes pressantes du frère Reboul de Cavaléry. J'aimerais le croire. A la décharge du destinataire, il faut quand même rappeler que la situation politique en Lozère était très tendue en 1813.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotEn effet, l'Empereur Napoléon jouait son va-tout sur la scène internationale. Pour ses campagnes militaires, il avait besoin de plus en plus de conscrits. Il en espérait quelque quatre-vingt mille supplémentaires. Or la Lozère n'en fournissait pas assez. C'est pourquoi Charles-Guillaume Gamot (1766-1820) fut nommé préfet du département le 12 mars 1813 pour tenter de combler un arriéré de plus de 700 conscrits. Il avait remplacé le préfet Joseph-Antoine Florens (1762-1842), qui était pourtant le protégé du lozérien Jean-Antoine Chaptal (1756-1836), célèbre chimiste et ancien ministre de l'intérieur de Napoléon, par ailleurs Grand Officier du Grand Orient de France. Gamot n'était pas n'importe qui non plus. C'était le beau frère du Maréchal d'Empire Michel Ney (1769-1815), également franc-maçon notoire. Homme de terrain, Gamot fit plusieurs tournées dans le département (Charles-Guillaume Gamot, Les tournées du préfet Gamot. La Lozère à la fin du Premier Empire, mémoire n°2, éd. CER, Mende, 1985, passim) mais il s'est heurté à la résistance des habitants. Ces derniers ont usé de tous les stratagèmes avec l'aide du clergé catholique pour éviter des départs sous les drapeaux (fausses dates de naissance, mariages, inscriptions au séminaire, désertions, etc.). C'est dire à quel point la situation locale pouvait aussi expliquer le silence de Pitot, probablement occupé à faire entrer difficilement les impôts directs et conscient d'assister à la débâcle du régime impérial.

    Quoi qu'il en soit, il est touchant de constater que l'entreprenant et courageux Reboul de Cavaléry était animé d'une foi maçonnique et d'une fraternité des plus ardentes. Je ne peux m'empêcher de déceler dans cette lettre les marques d'un homme éprouvé par la dureté des combats, le bruit assourdissant des canons et les cris d'horreur des hommes pris dans les mêlées sanglantes. Peut-être cherchait-il un sens aux batailles dont il était partie prenante ? Peut-être était-il en train de sombrer dans le désespoir en pensant à son Gévaudan natal et plus particulièrement à cette vallée verdoyante et tranquille du Lot qui l'avait vu naître ? Peut-être avait-il tout simplement peur de ne pas les retrouver et de mourir à vingt-quatre ans, loin des siens, en Saxe, dans cette région de Haute Lusace où dominent les paysages de landes et d'étangs ?

    LETTRE DU LIEUTENANT REBOUL DE CAVALERY