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Livres et revues - Page 3

  • Adieu Humanisme !

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    Humanisme, Gaël Brustier, Alexandre Dorna, extrême, revuesSi vous avez aimé Marc Riglet, vous allez adorer Alexandre Dorna, coordinateur du dernier dossier de la revue Humanisme intitulé : « Les limites de l'extrême ». Pourtant, tout avait bien commencé. Un rapide parcours des articles laissait présager de belles choses. Et puis patatras ! La présentation du dossier faite par l'universitaire Alexandre Dorna a soudainement tout gâché. Voici ce qu'on peut lire en page 21 :

    « Le concept de populisme est détourné de son sens originel. En France, en quelques années, il est réservé à des idées des partis d'extrême droite. Il ne peut être alors utilisé par la gauche. Aussitôt, le populisme est déclaré comme un mode politique à droite, quasi fasciste. La classe politique, toutes tendances confondues, fait de la sécurité la clé de voûte de la lutte contre le terrorisme. Le ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve consacre une bonne partie de ses discours à l'autoritarisme sécuritaire. Le gouvernement « socialiste » de Hollande et Valls évoque les dérives conspirationnistes avec des incantations dont il faut se méfier. Ce tournant enveloppe la trahison de la gauche et du socialisme avec des promesses non tenues et des déclarations d'amour aux entreprises capitalistes. A cela s'ajoute la capitulation devant le grand capital sur l'autel des hauts-fourneaux de Florange et la fermeture d'Alstom. Et politiquement, l'ultime rupture avec le credo socialiste est là quand François Hollande, fait la proposition d'inscrire dans la Constitution « l'état d'urgence » ainsi que la déchéance de nationalité pour les binationaux, c'est à l'évidence la honte de trop. »

    Quoi que l'on pense de l'action du Président de la République et du Premier ministre actuels, comment ne pas s'interroger sur l'utilité d'un tel réquisitoire dans une revue maçonnique ? Je ne vois pas en quoi cela renforce les arguments du professeur Dorna qui donne plutôt l'impression d'user de sa casquette d'universitaire pour instrumentaliser Humanisme et se livrer à un mesquin règlement de compte politique. Ça me paraît d'autant plus incongru que nous sommes à quelques mois à peine de l'élection présidentielle. Alors j'ai cherché à en savoir plus sur l'auteur. Je me suis ainsi rendu compte que M. Alexandre Dorna n'est pas qu'un simple intellectuel. Il est aussi un homme politiquement engagé qui a siégé dans les instances du très révolutionnaire Parti Radical de Gauche (PRG) où l'on compte des personnages aussi considérables que M. Jean-Michel Baylet ou Mme Sylvie Pinel, candidate depuis peu à l'élection présidentielle.

    J'ai trouvé assez comique de lire sous la plume d'un ancien responsable du PRG que le gouvernement « socialiste » (les guillemets sont de l'auteur) se complaisait dans des incantations dont il fallait se méfier (lesquelles mon Dieu ?) ou, pis encore, dans l'autoritarisme sécuritaire comme si la France avait soudainement tourné le dos aux liberté publiques. Pourtant, que n'aurait-on pas entendu si l'exécutif n'avait pas réagi énergiquement après les attentats de 2015 ? N'est-il pas savoureux de voir un radical utiliser une terminologie fleurant le bon le marxisme-léninisme pour accuser le gouvernement socialiste d'avoir trahi la gauche, fait des déclarations d'amour aux entreprises capitalistes et capitulé devant le grand capital ? Les ouvriers de Florange, qui ont pu conserver leurs emplois malgré la fermeture des hauts-fourneaux, apprécieront sans doute les leçons indignées du professeur Dorna. Ce qui est sûr, c'est que si le gouvernement n'avait pas agi suite à la mobilisation des salariés d'Arcelor-Mittal, ces derniers auraient fait l'objet d'un licenciement économique. Et je ne prends pas de grands risques en disant qu'ils auraient pu attendre longtemps avant que M. Dorna leur trouve du boulot. Idem du site historique d'Alstom à Besançon dont l'avenir paraît s'éclaircir grâce aux pressions de l'Etat. Il me semble que l'on peut tout de même en faire crédit à l'exécutif sans être pour autant un béni oui-oui du gouvernement.

    Quant aux tergiversations de l'exécutif sur la déchéance de la nationalité et sur le projet avorté d'inscription de l'état d'urgence dans la Constitution, il faut évidemment les replacer dans le contexte de forte émotion qui avait alors submergé le pays. Le chef de l'Etat a probablement cru pouvoir lancer un signal fort à ce moment là, lui que les médias accusent quasi-quotidiennement d'indécision. Comment lui reprocher après coup d'avoir oeuvré en faveur de la sécurité intérieure et extérieure du pays ? Où est l'autoritarisme au juste ? J'observe que le Président de la République ne s'est pas entêté quand il a compris qu'il ne pourrait pas rassembler une majorité des 2/3 des sénateurs et de députés pour modifier la Constitution.

    Et que dire de cet autre jugement de valeur du professeur Dorna (cf. p.22) ?

    « Hollande, en médiocre apprenti psychologue, attribue l'avancée du populisme à « la peur » en faisant abstraction de la crise et des conditions matérielles de la réalité. »

    Cela revient donc à dire que le président de la République - désigné dédaigneusement par son seul patronyme - est déconnecté de la réalité. Je trouve caricatural d'affirmer que le Président de la République considère que le populisme ne résulte pas non plus des difficultés économiques et sociales ! Autant carrément le traiter de nigaud.

    Bref, vous l'aurez compris, les jugements de valeur du professeur Dorna m'ont prodigieusement agacé. C'est comme si, de mon côté, je reprochais à M. Alexandre Dorna, président de l'institut d'études radicales, et à ses amis politiques de se réclamer d'un courant de pensée qui a cru pouvoir se servir, il y a 25 ans, des ambitions débridées de M. Bernard Tapie pour s'extirper de la marginalité groupusculaire à laquelle la fin mouvementée de la troisième République l'avait inexorablement condamné.

    C'est comme si je reprochais également à M. Alexandre Dorna et à ses amis politiques d'avoir soutenu M. Jean-Pierre Chevènement en 2002, donc d'avoir contribué non seulement à la dispersion de l'électorat de gauche mais aussi à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle.

    C'est comme si je reprochais à M. Alexandre Dorna et ses amis politiques leur militantisme souverainiste, au sein du comité Valmy, contre la construction d'une Europe fédérale pourtant si nécessaire dans ce monde multipolaire composé de grands blocs. 

    Enfin, c'est comme si reprochais à M. Alexandre Dorna et à ses amis politiques d'avoir espéré en 2007 une renaissance du radicalisme autour de François Bayrou, pourtant catholique pratiquant. J'observe d'ailleurs qu'une partie de la fantomatique « Union des Républicains Radicaux»  est allée grossir les rangs de deux cabines téléphoniques (« Les Progressistes » et « La Gauche Moderne ») animées respectivement par deux individus - M. Eric Besson et M. Jean-Marie Bockel - qui ont cyniquement trahi leurs engagements et leur parti politique pour quémander et obtenir de MM. Sarkozy et Fillon un portefeuille ministériel. Est-ce que là on peut dire, pour reprendre les mots du professeur Dorna, que c'est à l'évidence « la honte de trop » ?

    Dans ces conditions, il est difficile de ne pas avoir la sensation désagréable que la revue Humanisme prend ses lecteurs pour des imbéciles en se présentant comme ouverte à tous les horizons intellectuels alors qu'elle exprime essentiellement, de numéro en numéro, les obsessions d'un courant républicain décliniste, laïciste, eurosceptique, méfiant envers la diversité culturelle qu'il réduit au communautarisme et au « politiquement correct », nostalgique de la grandeur d'une France fantasmée. Je me demande ce qui reste de maçonnique dans ce patchwork idéologique qui phagocyte quasiment toute la revue...

    Je voudrais aussi adresser une mention spéciale à l'article de M. Gaël Brustier qui affirme, sans rire, que M. Manuel Valls, « hybride de petit père Combes et de Paul Wolfowitz » se rapproche du néoconservatisme américain. Et d'accuser le « vallsisme » d'utiliser les mots de la République contre l'idéal républicain (p. 41) ! Quel dommage alors que son article partait bien ! Je me demande quelle peut bien être la valeur de cette étiquette de néoconservateur collée sur le dos du Premier ministre par quelqu'un qui, au cours des dix dernières années, a successivement émargé au RPR, au MDC et au PS. Désolé, mais je me méfie beaucoup des leçons de psychologie ou de philosophie politique dispensées par des girouettes.

    Un dernier mot sur Humanisme. En décembre, je dois normalement renouveler mon abonnement. Cependant je ne le ferai pas. Celles et ceux qui lisent régulièrement ce blog savent que je n'en partage pas la ligne éditoriale. En page 4, on peut lire cet avertissement écrit en tout petit :

    « Destinée à l'information, la revue Humanisme n'est pas un document officiel du Grand Orient de France. Ses articles n'engagent en aucune manière, directe ou indirecte, la responsabilité de cette association ni n'impliquent de reconnaissance officielle de sa part. Ils expriment l'opinion de leurs auteurs et non pas nécessairement celle du Grand Orient de France. »

    Dont acte. Mais alors pourquoi cette revue est-elle présentée comme celle des francs-maçons du Grand Orient de France ? Pourquoi le directeur de la publication est-il le Grand Maître du Grand Orient de France ? Pourquoi le Conseil de l'Ordre y délègue-t-il trois de ses membres ? Je veux croire que les projets d'article sont lus attentivement par le comité de rédaction mais je dois constater, hélas, que celui-ci a pris l'habitude d'en valider certains sans prendre la précaution d'en expurger les passages inutilement polémiques, agressifs et bêtes. C'est dommage car, quoi qu'on en dise, ces articles, une fois publiés, engagent malheureusement le Grand Orient, précisément à cause de la présence de quatre membres de son exécutif dans l'organigramme de la revue.

    C'est la raison pour laquelle je fais partie de ceux qui considèrent qu'il est grand temps de passer à autre chose. Mais comme je n'ai pas la force d'entraînement nécessaire pour convaincre le plus grand nombre de mes frères, parce que j'ai aussi mieux à faire que de me battre contre le conformisme d'appareil, je me contenterai d'un désabonnement. Je suis cependant convaincu qu'il faudrait que le Grand Orient de France coupe structurellement les ponts avec Humanisme et laisse cette revue militante vivre sa vie en dehors de lui. L'obédience pourrait ainsi jeter utilement les bases d'une publication authentiquement maçonnique, c'est-à-dire d'une publication qui parle réellement des loges et de ceux qui, concrètement, font vivre quotidiennement la franc-maçonnerie du Grand Orient de France en métropole, en outre-mer et à l'étranger. 

    On peut rêver. C'est bientôt Noël.

  • Que lire ?

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    4068845727.jpgPetit rappel utile : la franc-maçonnerie ne s'apprend pas dans les livres. Elle est d'abord une pratique avant d'être un savoir cumulatif. Néanmoins, j'ai toujours considéré qu'il était important pour un franc-maçon de lire des ouvrages sur la maçonnerie. Bien que le jeune maçon ne sache symboliquement qu'épeler, lire participe tout de même de son apprentissage et permet de suppléer au travail d'instruction que les surveillants et le grand expert n'assurent pas toujours.

    Je n'ai pas de conseils particuliers à donner. Chacun fait comme il le sent selon ses goûts et ses envies. Voici donc une liste de livres, évidemment non exhaustive, que tout jeune maçon, à mon avis, devrait lire ou consulter au moins une fois.

    La Bible. C'est con à dire mais c'est la base de tout en maçonnerie, n'en déplaise aux plus laïques d'entre nous qui crient parfois « à bas la calotte » pour se donner un genre. La majeure partie du corpus symbolique de la franc-maçonnerie s'y trouve. Alors je ne dis pas qu'il faut tout se taper bien sûr. Mais il faut avoir lu au moins le livre des Rois et les Chroniques (notamment le construction du temple de Salomon). 

    On peut coupler cette lecture avec celle du Nouveau Testament et plus particulièrement avec celle du prologue de l'évangile de Jean. Baudouin Decharneux, professeur de littérature chrétienne des origines à l'Université libre de Bruxelles, m'avait dit un jour que le nec plus ultra était de lire le prologue en grec. Je veux bien le croire mais je me suis contenté pour ma part de le lire en français. Et de vous à moi, cette lecture ne m'a jamais inspiré. Mais il faut toutefois le connaître car beaucoup de loges s'y réfèrent.

    Les Constitutions d'Anderson. Autre ouvrage fondamental. Il en existe plusieurs traductions. J'ai celle de La Tierce (1743). Il est toutefois préférable de privilégier celle de Daniel Ligou non seulement parce qu'elle est plus moderne mais aussi parce qu'elle est éclairée par un long commentaire explicatif. La traduction de la Tierce a été rééditée en 1993 par les éditions Romillat si je me souviens bien. Celle de Ligou a été publiée, si je ne m'abuse, en 1989-1990 chez Edimaf (qui n'existe plus). 

    Mémoires d'un franc-maçon par Jean-Marie Chartier (alias Jean Mourgues). Hélas quasiment introuvable... J'ai malheureusement perdu l'exemplaire que j'avais reçu le soir de mon initiation. C'était édité par l'IMRET (institut méditerranéen de recherches et d'études traditionnelles). Je sais que ce petit ouvrage a été aussi édité à la Pensée universelle (éditeur que je ne connais pas). C'est un livre fin, charmant et émouvant. Le livre rêvé que je conseille à tout apprenti. J'aimerais le relire un jour si je le pouvais.

    La Pensée maçonnique. Une sagesse pour l'Occident. Par Jean Mourgues. Aux PUF. Un ouvrage que j'ai lu plusieurs fois et qui met bien en évidence l'esprit maçonnique, loin des boursouflures et des suffisances des fétichistes du symbole. Je l'avais prêté en 2005 à une jeune apprentie qui a oublié de me le rendre. Je suppose que cette lecture a tellement comblé ses attentes qu'elle l'a gardé.

    Recherche d'une église. Tome 7 des Hommes de bonne volonté. Par Jules Romains. La franc-maçonnerie y occupe une place centrale. Voir en particulier le chapitre où Jerphanion rencontre Lengnau, personnage inspiré d'Oswald Wirth.

    Histoire de la franc-maçonnerie au XIXe siècle (deux tomes). Par André Combes. Edition du Rocher. Très bien fait. Très clair. Très complet. Le titre peut cependant induire en erreur car le livre traite essentiellement de la maçonnerie française de la Restauration à 1914. Pour moi, il s'agit d'un ouvrage incontournable. 

    Guerre et Paix. Par Léon Tolstoï. Pour les épisodes maçonniques et les aventures du frère Pierre Bezoukhov de la loge de Saint-Petersbourg. Bezoukhov apprend à se connaître en connaissant les autres.

    Franc-Maçonnerie et romantisme. Par Daniel Béresniak. Ed. Détrad. Un bon livre sur la maçonnerie de la fin du dix-huitième siècle. Lumières et illuminisme.

    Je conseille aussi tous les vieux ouvrages maçonniques. Il n'est pas inutile de redécouvrir Ragon de Bettignies, Bésuchet de Saunois et Bègue-Clavel par exemple. On trouve ces ouvrages sur Gallica, le site de la bibliothèque nationale, chez les bouquinistes, voire dans les brocantes et vide-greniers. En cherchant bien, on trouve des trésors.

    Voilà, ce sont quelques titres qui me viennent en tête. Il y en a d'autres bien sûr mais je ne vais pas dresser ici un inventaire. Je ne voudrais pas passer pour un pédant qui étale ce qu'il a lu. 

    Il est enfin intéressant de lire des revues maçonniques. Je ne conseillerai pas Humanisme pour des raisons que j'ai déjà exposées et sur lesquelles je ne vais pas revenir. La Chaîne d'Union est bien plus intéressante. Personnellement, j'apprécie la sobriété des Chroniques d'Histoire Maçonnique éditées par Conform édition sous l'égide de l'Institut d'Etudes et de recherches maçonniques (IDERM)

    Il y a aussi Renaissance Traditionnelle. C'est une référence. Mais il faut s'accrocher car les articles, parfois, sont touffus et complexes. Elle s'adresse donc à un lectorat de « bon niveau ». Il y a également une autre revue dont on m'a dit du bien mais que je ne connais pas : Kilwinning. A voir par celles et ceux qui s'intéressent à l'histoire, aux symboles et aux traditions de l'Ordre maçonnique.

    Je dois également citer Critica Masonica. Jean-Pierre Bacot a eu l'extrême gentillesse de m'adresser le cahier spécial sur l'ésotérisme et l'extrême droite rédigé par le chercheur Stéphane François. Je ne m'y suis pas abonné car ma bourse n'est pas extensible. Cette revue semble rencontrer en tout cas un lectorat de plus en plus élargi. 

    Il y en a certainement d'autres. Que celles que j'ai oubliées m'excusent. 

    Il y a enfin des revues « grand public » que l'on trouve chez tous les marchands de journaux. Franc-Maçonnerie Magazine et La Voix Libre des Francs-Maçons. J'ai acheté un numéro de chaque il y a plusieurs mois pour voir un ce qu'il y avait dedans. C'est plutôt bien fait mais ça reste quand même très léger.

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    (Cette note est la 300ème du blog)

  • Humanisme n°312 - Ardentes Lumières

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    ardentes.jpgJ'ai lu le dernier dossier de la revue Humanisme consacré aux Lumières. Les articles sont majoritairement très intéressants et de qualité. On y apprend plein de choses. J'ai notamment bien apprécié le portrait de Paul-Louis Courier, ce pamphlétaire du dix-neuvième siècle que je ne connaissais pas. L'entretien avec Serge Deruette sur l'abbé Jean Meslier, cette étonnante figure de l'athéisme, est également très instructive. Cependant, je ne peux m'empêcher d'émettre des réserves sur l'orientation générale du dossier que j'ai trouvée intellectuellement malhonnête. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi.

    Il est de coutume de désigner le dix-huitième siècle sous l'expression de « Siècle des Lumières ». Cette expression (ou cette étiquette) obéit peut-être à un souci de classification propre aux historiens et aux enseignants. Mais à mon humble avis, elle ne rend pas compte de la complexité de ce siècle. Surtout elle accrédite implicitement l'idée fausse que les siècles précédents étaient nécessairement ténébreux et arriérés et que, tout d'un coup, la philosophie de Kant, les réflexions de Condorcet, les révolutions américaine et française, etc., auraient extirpé les hommes de l'obscurantisme, de la superstition et du fanatisme en les amenant à se servir de leur entendement et en les guidant sur les chemins émancipateurs du progrès. Heureusement que les hommes n'ont pas attendu Kant pour avoir le courage de se servir de leur raison ! 

    Je trouve donc que cette approche de l'histoire en général et de l'histoire des idées en particulier, est absurde. Chaque siècle en effet contient sa part d'ombre et de lumière. La Renaissance française, période d'effervescence artistique et intellectuelle, fut par exemple contemporaine des violentes et abominables guerres de religion. Progrès et régression ont toujours cheminé ensemble. N'oublions jamais que les progrès vertigineux accomplis au vingtième siècle n'ont pas empêché l'apparition des totalitarismes et des massacres de masse. Les princes n'ont pas non plus attendu le dix-huitième siècle pour se piquer de philosophie. Faut-il par exemple rappeler les controverses des auteurs latins sur la philosophie (sapienta) comme source d'inspiration politique (cf. Quintilien, L'institution oratoire ; Cicéron, Traité des devoirs ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même) ?

    Comprenons-nous bien. Ce qui me dérange, ce n'est évidemment pas que l'on veuille défendre l'héritage des encyclopédistes, des philosophes ou de la Révolution, mais que l'on passe sous silence le fait que le dix-huitième siècle fut aussi celui de l'intolérance (cette période débuta en France par la répression impitoyable des protestants en Cévennes), du fanatisme (pensons à Jean Calas ou au Chevalier de La Barre), des faits divers transformés en superstitions et en grandes peurs (pensons à La Bête du Gévaudan) et de la doctrine du despotisme éclairé. Ce qui me dérange, ce n'est pas que l'on veuille célébrer l'ardente Aufklärung (les Lumières) mais que l'on oublie les lueurs intérieures de la Verklärung (l'illuminisme) alors que la franc-maçonnerie a été pourtant au coeur de ces courants divergents. Certains rites maçonniques d'ailleurs portent l'empreinte de l'illuminisme. Je pense au RER notamment. Ce rite connaît d'ailleurs un certain regain d'activité en France, y compris au sein du Grand Orient où je connais quelques antireligieux de loge bleue qui fréquentent son ordre intérieur pour des raisons de cordons et de préséances et qui, pour cela, font preuve d'une plasticité intellectuelle à toute épreuve (plasticité, c'est plus gentil qu'incohérence, mais ça revient au même).

    Ce qui me dérange, on l'aura compris, ce n'est pas que l'on fasse l'éloge de la modernité et que l'on veuille donner un second souffle aux Lumières, mais c'est que la revue Humanisme n'ait pas donné la possibilité à d'autres contributeurs de défendre des points de vue différents afin que le dossier soit au final plus équilibré et permette au lecteur de se faire librement son opinion. J'aurais aimé par exemple que la revue Humanisme ouvre ses pages à un intellectuel se réclamant de la post-modernité. Ce n'était pas insurmontable je pense. Au lieu de ça, le lecteur a droit à un article polémique et surtout méprisant de Marc Riglet (le coordonnateur du dossier !) qui étrille pèle-mêle et sans nuances Foucault, Lévi-Strauss, Morin, Touraine, Rosanvallon, Maffesoli, etc. (excusez du peu), lesquels sont présentés comme réactionnaires, c'est-à-dire comme les héritiers ou les continuateurs des anti-modernes d'hier, voire comme des imposteurs (la référence au livre de Sokal et Bricmont en conclusion permet de le sous-entendre). Je le regrette car je me souviens pour ma part d'un temps - oh ! pas si lointain - où Humanisme avait suffisamment de largeur d'esprit pour s'entretenir avec Edgar Morin respectueusement (cf. Humanisme n°203, mars 1992, p. 11 et suivantes). Vingt-quatre ans plus tard, je constate que ce respect fait cruellement défaut et que la pensée de Morin est ramenée dans la revue Humanisme à une citation décontextualisée. Ainsi réduite, la pensée de Morin peut être facilement caricaturée et qualifiée grossièrement de logorrhée creuse sur le fond, pâteuse sur la forme. Et que dire de Michel Maffesoli que Marc Riglet qualifie imprudemment de sociologue entre guillemets ? Pourquoi tant d'agressivité ? Pour ma part, je n'avais jamais entendu parler de Marc Riglet ou en tout cas je n'avais jamais fait attention à lui avant de lire ce numéro d'Humanisme. C'est sans doute parce que je suis un plouc de province inculte. Cette lacune est désormais comblée.

    Il y a quelques temps, j'avais analysé sur ce blog ce qui m'apparaissait être un malaise au sein du Grand Orient. Ce malaise concernait le discours d'appareil relatif à la laïcité que la rue Cadet relaie volontiers dans les médias sans se soucier le moins du monde de la réalité du Grand Orient comme si tous les francs-maçons de l'obédience partageaient les mêmes opinions sur tous les sujets. Pourtant, cette réalité là est infiniment plus complexe que les discours officiels qu'il faut adopter pour espérer guigner des fonctions nationales au sein de l'obédience. Je pense que l'on peut maintenant englober dans ce malaise la manière dont la ligne éditoriale de la revue Humanisme est construite. Je ne pense pas que les polémiques, les dénigrements, les éditoriaux enflammés ou encore les dessins censés éclairer petitement l'actualité, servent la cause de la revue Humanisme auprès des loges du Grand Orient de France. J'ai plutôt tendance à penser que cette dérive finira par définitivement la marginaliser. 

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    Humanisme n°312, août 2016, 9 € en offre découverte, à commander chez Conform Edition.

  • La parole du silence

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    paroledusilence.jpgJe viens d'achever la lecture de l'ouvrage de Michel Maffesoli intitulé La parole du silence (éd. du Cerf, Paris, 2016). Je suis sorti de cette lecture un peu décontenancé, je l'avoue, sans doute parce que je n'y ai pas trouvé d'écho à la présentation qu'en a faite l'éditeur :

    « Faut-il tout dire, parler sans limite, et oser jusqu'au blasphème, au risque de détruire ce qui fonde la communauté, ce tacite consensus autour de valeurs partagées ? Un an après Charlie, Michel Maffesoli, avec la science et l'érudition qu'on lui connaît, risque la question. »

    La science et l'érudition sont bel et bien présentes tout au long des cent quarante-cinq pages de l'essai. C'est écrit dans un style élégant même si les mots utilisés sont parfois complexes (il faut se munir d'un dictionnaire pour déchiffrer certains passages). En revanche, je n'ai pas l'impression que l'auteur se soit risqué à apporter une réponse claire à ce qui a pu inciter les frères Kouachi à commettre l'irréparable en janvier 2015 (cf. pp. 143-144) :

    « On ne le redira jamais assez, le blasphème n'est que la forme paradigmatique, caricaturale, du libre examinisme. Réduisant la déité à un vague esprit spirituel sans contours, en déniant la puissance ambivalente des contraires, dont la Trinité est la parfaite illustration, l'unitarisme conduit à rejeter le mystère par excellence qu'est l'Autre. Et il est dans la logique de ce rejet d'aboutir à l'éloge du blasphème comme expression d'un fanatisme à dominante rationaliste (…) Le blasphème est l'enfant naturel du libre examinisme produit de la Réforme protestante et du modernisme qui en est issu (...) »

    En clair, le blasphème, c'est le fanatisme du rationalisme, notamment de la parole toute puissante, enivrée de sa propre liberté. Cette parole a la prétention de réduire le réel à des concepts. De fait, elle est incapable d'envisager la beauté et le mystère du monde. La parole exclut tandis que le silence rassemble dans le merveilleux de l'existence. Pour le dire autrement, plus on a la prétention de vouloir expliquer Dieu, plus il nous échappe ; plus on prend le risque de le réduire à la perception que l'on en a. D'où, selon l'auteur, la puissance de la théologie apophatique qui consiste, en toute modestie, à approcher le divin avec le moins de concepts possibles. Il ne sert à rien en effet de vouloir définir le divin ou si l'on préfère le mystère de l'existence (p.41).

    « Le chemin apophatique permet de découvrir ce qu'est le mystère de l'existence: la concaténation de ces fils secrets reliant tout un chacun à la force vive de la Nature. En bref, comprendre l'Etre. Pour une telle compréhension, tout est bon (cum prehendere) ; elle est holistique. Elle peut, certes, utiliser les mots avec rigueur, elle n'en est pas prisonnière et, ainsi, participe à la « contemplation du monde ». »

    Il existe d'autres façons de rendre compte du divin ou du sacré et d'en éprouver la présence sensible en dehors de tout système abstrait. Il y a d'abord ce que Maffesoli appelle « l'enracinement dynamique », cette attitude consciente qui consiste à avoir les pieds bien ancrés sur terre tout en ayant ce sentiment d'élévation spirituelle chaque fois qu'on lève les yeux au ciel pour contempler l'immensité de l'univers (cf. p.29). Il y a ensuite la puissance du geste, de la liturgie, des rituels (cf. p.103 et suivantes) et des sacrements, lesquels agissent ex opere operato, c'est-à-dire indépendamment de celui qui s'y conforme ou l'administre (cf. p.30). Il y a également la richesse de l'iconographie, de la statuaire, du mythe, du symbole (cf. p. 97), de la parabole, de l'art en général. Il y a enfin le silence contemplatif des mystiques. La vie de ces sages témoigne de l'immanence de la transcendance (Sainte Thérèse d'Avila, Jacob Boehme, etc.). De façon plus générale, je suis persuadé, comme l'auteur, que notre monde contemporain a perdu la faculté de voir des images, d'entendre des paraboles et d'utiliser les symboles à bon escient. Je l'ai d'ailleurs déjà montré dans le cadre dans ce blog.

    La thèse de Michel Maffesoli dans cet essai est en fait relativement simple (cf. p. 28) :

    « Est-il si difficile de reconnaître que c'est cette dénégation du sacré - qui est de plus en plus dénommé « sacral » - qui, immanquablement, conduit à un retour du refoulé dont les conséquences sanguinaires font la une de l'actualité ? Le mythe du Progrès et la valorisation, sans nuances, de la thématique de la liberté ne peuvent-ils pas aboutir à une dévastation du monde et des esprits ? Dès lors, le cosmos redevient chaos ! L'ubris, menace constante de l'espèce humaine, conduisant à une hétérotélie, à cet autre aboutissement auquel on ne s'attendait pas : le fanatisme dévot.»

    Ceci dit, je dois reconnaître que même après avoir lu et relu certains passages de l'ouvrage de Michel Maffesoli, je n'ai rien trouvé qui explique sociologiquement, historiquement ou théologiquement la barbarie des frères Kouachi. En effet, en quoi arroser une rédaction d'un journal satirique à la kalachnikov est-il l'expression d'un retour du refoulé ? J'ai du mal à comprendre. Qui empêchait concrètement les frères Kouachi de pratiquer un islam même le plus rigoriste ? Personne et encore moins à Charlie Hebdo. En quoi la liberté éditoriale ou la liberté de parole de Charlie Hebdo aurait-elle nourri le fanatisme dévot de ces deux assassins ? Je ne vois pas davantage sauf à considérer la religion intouchable et hors de toute discussion. Il me semble donc que la réalité est plus triviale. Le fanatisme dévot se nourrit en réalité de sa bêtise et de son inculture sans limites. Il se saisit de n'importe quel prétexte pour laisser libre cours à sa haine. Cette haine s'est abattue brutalement sur l'équipe de Charlie. Elle a depuis frappé d'autres gens, notamment à Paris et à Nice, dont beaucoup ne cultivaient probablement pas la dénégation du sacré.

    Il y a donc dans l'ouvrage de Maffesoli quelque chose qui me dérange profondément comme si les victimes de l'obscurantisme religieux étaient les artisans de leur propre malheur. Je ne dis pas que c'est la position de l'auteur. Je dis que c'est ce que j'ai ressenti à la lecture de l'ouvrage. Ce qui me gêne aussi, ce sont les attaques constantes et répétées contre la Réforme ou le protestantisme. Le protestantisme est en effet présenté comme un christianisme rationnel, unitaire, froid, verbeux ou apollinien. Le catholicisme est au contraire présenté comme un christianisme émotionnel, trinitaire, voire païen (cf. la communauté des saints et des bienheureux), chaleureux ou dyonisiaque. Le protestantisme source du désenchantement du monde ? Vraiment ? N'est-ce pas forcer le trait surtout quand on constate la puissance entraînante (et inquiétante) de la liturgie brouillonne et joyeuse des mouvements évangéliques un petit peu partout dans le monde ? Je n'ai pas non plus l'impression que les frères Kouachi se réclamaient de Calvin ou de Luther...

    Je ne suis pas protestant. Pourtant, je suis surpris en lisant que le blasphème est la forme paradigmatique et caricaturale du libre examinisme. En effet, le blasphème est à mon avis moins la conséquence d'une liberté poussée jusqu'à ses extrémités, que le résultat d'une incapacité de certains religieux à accepter l'irrévérence, l'ironie ou, plus généralement, ce qui est susceptible de heurter leur représentation du monde. Michel Maffesoli sait pertinemment que le libre examen consacre la liberté du lecteur par rapport au texte sacré. Le libre examen est la liberté d'interprétation du texte. C'est la liberté critique. C'est l'expression de la faculté de juger qui permet de comparer, de relativiser, de contextualiser la parole divine. Dans la perspective libre exaministe, il n'y a pas non plus d'intermédiaire autorisé (le prêtre) entre le lecteur et les saintes écritures. On peut certes le concevoir comme une approche bavarde ou exégétique de la religion. Mais de là à percevoir dans ce bavardage la cause fondamentale de l'irruption du fanatisme dévot, j'avoue que c'est pour le moins expéditif et contestable. J'ai au contraire l'impression que le fanatisme religieux, quelle que soit la tradition dont il se réclame (islam, judaïsme, catholicisme, orthodoxie, protestantisme, hindouisme, etc.), nie radicalement le libre examen. Le fanatisme religieux nie la liberté et la confrontation féconde des idées. Il postule au contraire l'uniformisation des consciences en exaltant un merveilleux grossier. Pour le fanatisme dévot, l'individu n'a aucune espèce de valeur ou d'importance. L'individu doit se fondre dans la société traditionnelle à laquelle il est organiquement apparenté.

    spiritualité,religion,sacré,michel maffesoli,charlie hebdo,fanatisme,livre,parole,silenceLe 7 janvier 2015, des figures emblématiques de Charlie Hebdo sont mortes assassinées d'avoir exercé leur liberté de ton et de critique à l'égard du fanatisme religieux. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu porter atteinte à la liberté de culte. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu expurger la société française de tout sentiment religieux. Et quand bien même auraient-elles agi dans ce sens, quand bien même auraient-elles cédé à la facilité de s'en prendre plus particulièrement à l'Islam, cela n'aurait évidemment pas justifié davantage qu'on leur tire dessus à l'arme de guerre ! 

    J'admets sans difficultés que l'on puisse défendre « l'immanence de la transcendance » au sein du corps social et que l'on puisse percevoir la parole de Dieu « dans le bruit d'une brise légère » pour reprendre la Bible (1 R 19, 1-12). C'est une opinion. J'admets aussi que l'on puisse trouver quelque intérêt à faire référence à des auteurs catholiques, même les plus antimodernes, tels Joseph de Maistre, Charles Maurras, Maurice Barrès, Joris-Karl Huysmans, Gilbert-Keith Chesterton ou Romano Guardini. Ce sont des choix de lecture. Je reconnais aussi que Michel Maffesoli a écrit de merveilleuses pages sur la force de cette spiritualité silencieuse et paisible qui relie les êtres humaines dans une forme de communauté invisible. C'est une perception du monde originale et intéressante. Tout ceci est très beau, j'en conviens, mais à la condition toutefois d'être conscient des dangers du sacré chaque fois que ses défenseurs ont la prétention de vouloir régenter la vie du plus grand nombre ou de museler ceux qui blasphèment. Sans la liberté de blasphémer, il n'y a point d'éloge du sacré possible.

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    Michel Maffesoli, La parole du silence, éd. Cerf, janvier 2016, 18 €