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Histoire - Page 5

  • L'affaire des fiches (3) : les dessous du scandale

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    C'est lors de la séance du 28 octobre 1904 que l'affaire des fiches éclata à la Chambre des députés à l'initiative du député nationaliste et catholique Jean Guyot de Villeneuve. Cette séance fut d'une extraordinaire violence. A la fin des débats, le général André, ministre de la guerre, fut apostrophé et giflé par le député nationaliste Gabriel Syveton !

    Pourtant, il semble que les réactionnaires n'avaient pas prévu de faire éclater le scandale à ce moment là et qu'ils auraient préféré divulguer l'affaire des fiches lors des législatives de 1906 en vue de modifier profondément la majorité parlementaire, puis de renverser la troisième République.

    Jean-Baptiste Bidegain est revenu sur l'affaire dont il a été à l'origine dans un article consacré à l'un des intermédiaires, l'abbé Gabriel de Bessonies décédé en 1913 (cf. Revue Internationale des Sociétés Secrètes, 5 décembre 1913, pp. 4631 et suivantes) :

    « [Les documents transmis] devaient servir exclusivement pour les élections générales [de 1906], afin de mettre en accusation devant le suffrage universel le régime maçonnique tout entier, et non contre tel ou tel ministère. La divulgation du dossier ne devait avoir lieu que peu de temps avant la séparation des Chambres qui précéderait les élections, afin de ne point laisser au gouvernement le loisir de remédier aux conséquences de ces révélations. »

    Et de poursuivre :

    « Travailler en 1904 à la chute du ministère Combes, était une besogne vaine. Le bloc se reforma sous un autre chef et le départ d'André fut, en somme, un incident sans grande importance. Dans une république où la maçonnerie est maîtresse de la majorité parlementaire, les ministres peuvent se succéder sans que cela ait une influence quelconque sur la marche des affaires, leur oeuvre n'est pas le résultat de leur volonté personnelle, mais leur est imposée par la secte dont ils sont les serviteurs, parfois les esclaves. La seule oeuvre utile à entreprendre était la modification de la majorité de la Chambre, et, par conséquent, une campagne électorale exclusivement anti-maçonnique,dirigée contre l'oeuvre tout entière de la IIIe République. Le succès, et même un demi-succès, aurait permis de tenter ensuite, avec le concours de l'armée, certaines opérations de salubrité publique. »

    Le coup de force contre les institutions républicaines était donc clairement envisagé après les législatives de 1906. C'est en tout l'affirmation de Bidegain qui, sans doute, voulait se donner un rôle plus important que celui qu'il avait eu en réalité.

    Quelles furent les circonstances imprévues qui justifièrent le bouleversement de calendrier ? Bidegain n'en dit mot. On en est réduit à formuler des hypothèses. La plus plausible repose sur des divergences de stratégie. Les éléments du scandale circulaient parmi les parlementaires de droite. Guyot de Villeneuve, qui les avaient eus entre les mains car il avait été aussi un bailleur de fonds de Bidegain,  était pressé de renverser le ministère Combes. L'homme était d'un caractère impulsif comme beaucoup d'extrémistes. Il avait aussi un compte personnel à régler. En effet, il avait démissionné de l'armée en décembre 1901, emporté par les soubresauts de l'affaire Dreyfus et la disgrâce de ses supérieurs hiérarchiques. Ce parcours personnel a probablement pesé dans la décision de Guyot de Villeneuve d'attaquer le gouvernement sans attendre les élections législatives de 1906. Une chose est sûre en tout cas, c'est la volonté assumée de renverser la République. Alors certes, il n'y eut pas le renversement escompté du régime mais le ministère Combes n'y résista pas.

    L'affaire fit donc scandale. Et c'est toujours ainsi qu'elle est perçue cent onze ans après. Pourtant, l'ampleur de ce scandale doit aussi beaucoup au manque d'énergie du Grand Orient et du ministre de la Guerre à se défendre face aux attaques de la droite parlementaire. Roger Mennevée notait à juste raison (cf. Les Documents politiques, diplomatiques et financiers, juin 1927, p. 224) :

    « Au lieu de nier les faits ou de les excuser tant bien que mal, il fallait en revendiquer fièrement la plus entière responsabilité, devant la nécessité de donner à l'armée française un corps d'officiers républicains, au lieu de la camarilla réactionnaire prête au coup d'Etat qu'elle comportait alors. »

    - A suivre. L'affaire des fiches (4) : les effets du scandale -

  • L'affaire des fiches (2) : le rôle du Grand Orient

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    ob_4b730e_10423716-670989179602796-8386132840519.jpgPourquoi le général Louis André a-t-il fait appel au Grand Orient pour cette opération de fichage alors qu'il n'était pas franc-maçon ? Parce que la principale obédience maçonnique française soutenait ouvertement le régime et possédait un réseau de loges étoffé couvrant la quasi-totalité du territoire national. Le général André pensait que les francs-maçons demeurant dans les villes de garnison étaient en capacité de faire remonter des informations utiles au gouvernement. Ce vieil officier à la brillante carrière connaissait parfaitement le milieu militaire. Il connaissait les jugements de valeur expéditifs des autres officiers sur le désordre, la République, les pauvres (graines de socialiste), les juifs, les francs-maçons, les protestants, les athées, les positivistes, les libres-penseurs, etc.

    Le général André n'était pas un idéologue (son épouse était catholique pratiquante et ses enfants avaient été élevés religieusement). C'était un homme libre qui n'hésitait pas à accepter des promotions d'officiers malgré les préventions du Grand Orient de France s'il estimait que cela allait dans l'intérêt du pays et d'une meilleure organisation de l'armée. C'était aussi un homme pragmatique et lucide. Il craignait un coup d'Etat de l'armée et le renversement de la République. Cette crainte n'était pas une vue de l'esprit. Elle reposait sur le précédent de février 1899. Les partisans du général Boulanger, réunis dans une coalition hétéroclite (Paul Déroulède, Jules Guérin et d'autres), n'avaient-ils pas tenté de marcher sur l'Elysée en espérant que l'armée sorte de ses casernes ? Le fichage des cadres de l'armée lui était donc apparu comme un mal nécessaire. Il faut noter d'ailleurs que le fichage était couramment pratiqué par les ennemis de la République.

    On peut cependant s'étonner que le Grand Orient ait accepté de prêter son concours actif à cette opération. Mais ce serait oublier que les francs-maçons faisaient eux-mêmes l'objet d'un fichage intensif de la part d'ecclésiastiques et de journalistes sensibles aux thèses conspirationnistes. Ainsi l'abbé Henry-Joseph Tourmentin, l'abbé Ernest Jouin, l'abbé Gabriel de Bessonies dit Gabriel Soulacroix et Monseigneur Armand-Joseph Fava, Paul Copin-Albancelli, Abel Clarin de La Rive, etc., publiaient régulièrement des listes de francs-maçons et animaient des mouvements antimaçonniques très actifs. Il existait à l'époque une presse spécifiquement antimaçonnique et conspirationniste (cf. l'encart ci-dessous).

    - A suivre. L'affaire des fiches (3) : les dessous du scandale -

     

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    Les principaux journaux antimaçonniques de La Belle Epoque

    • LA FRANCE CHRÉTIENNE ANTIMAÇONNIQUE. Cette revue hebdomadaire est devenue un tout petit peu plus tard LA FRANCE ANTIMAÇONNIQUE. Elle était dirigée par Clarin de la Rive.
    • A BAS LES TYRANS, hebdomadaire créé en avril 1900 et dirigé par Paul Copin-Albancelli (un ancien maçon) et Louis Dasté. Cet organe change son nom en 1901. Il devient LA BASTILLE.
    • LA FRANC-MAÇONNERIE DÉMASQUÉE, mensuel dirigé par Gabriel Soulacroix, pseudonyme de l'abbé de Bessonies.
    • LE BULLETIN DU COMITE ANTIMAÇONNIQUE DE PARIS, bi-mensuel édité à partir de 1902 par l'abbé Tourmentin.

    Les principales organisations antimaçonniques de La Belle Epoque

    • LE COMITÉ ANTIMAÇONNIQUE DE PARIS, créé en 1897 avec pour animateur l'abbé Tourmentin.
    • LE CONSEIL ANTIMAÇONNIQUE DE FRANCE, dirigé par Abel Clarin de La Rive.
    • LE GROUPE DES AMIS DE « A BAS LES TYRANS », dirigé évidemment par Paul Copin-Albancelli. Ce groupe s'est transformé à partir de 1901 en UNION FRANÇAISE ANTIMAÇONNIQUE.
  • L'affaire des fiches (1) : la trahison de Bidegain

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    bidegain.jpgJe voudrais dire aujourd'hui quelques mots sur la fameuse « affaire des Fiches », appelée aussi parfois « affaire des casseroles », qui a éclaté fin octobre 1904. Cette affaire est restée dans les mémoires probablement comme le scandale politico-maçonnique français par excellence et comme la caricature de la collusion entre le Grand Orient de France et les institutions de la troisième République. Pourtant, à bien y regarder, la réalité est plus nuancée et le scandale doit être fortement relativisé eu égard au contexte historique.

    Il convient de rappeler que cette affaire résulta de la trahison d'un homme, Jean-Baptiste Bidegain, à l'époque secrétaire-adjoint du Grand Orient de France. On a pu croire que cette trahison avait été essentiellement motivée par des raisons financières. Il est vrai que Bidegain avait vendu une série de documents ou de copies de documents, dérobés aux archives du Grand Orient, à la Ligue de la Patrie Française, présidée par le député nationaliste Gabriel Syveton, pour la somme de 40 000 francs (soit environ 100 000 € actuels). Cependant, cette somme apparaissait surtout dans l'esprit de Bidegain comme un dédommagement car celui-ci savait qu'il perdrait immédiatement son emploi au Grand Orient une fois son indiscrétion révélée. Elle avait été donc calculée et négociée comme telle. Mais la trahison du secrétaire adjoint du Grand Orient reposait aussi sur d'autres considérations infiniment plus futiles que le désir d'obtenir un dédommagement financier. C'est ce que Bidegain, fort ingénument d'ailleurs, confia lui-même au quotidien antisémite La Libre Parole en janvier 1905. Il y expliqua que Narcisse-Amédée Vadecard, secrétaire général du Grand Orient, avait l'intention de quitter ses fonctions dans le courant de l'année 1901. Il convoitait la place laissée vacante qu'il estimait lui revenir de droit, mais le Conseil de l'Ordre lui préféra le commandant Nicolas Pasquier. Il en éprouva donc le plus vif ressentiment et décida alors de livrer des documents aux ennemis de la maçonnerie (cf. L'Humanité, 21 janvier 1905).

    Parmi ces documents, il y avait de la correspondance ordinaire adressée aux loges et des documents administratifs internes à l'obédience. Il y avait aussi des fiches de renseignements que le général Louis André, alors ministre de la Guerre, avait fait demander au Grand Orient par l'intermédiaire du capitaine Henri Mollin, en vue d'une épuration de l'armée de ses éléments les plus cléricaux. En effet, l'état major des armées françaises, au début du vingtième siècle, était une pépinière d'officiers à particule, monarchistes et catholiques qui phagocytaient tous les postes de commandement. Il faut se rappeler aussi que l'affaire Dreyfus n'était pas achevée et que l'armée avait mis tout son poids pour empêcher la révision du procès de Rennes et la réhabilitation du jeune capitaine français de confession juive. La Grande Muette représentait clairement un danger potentiel pour la démocratie et les libertés publiques. Il fallait donc s'assurer de la loyauté de ses chefs et favoriser l'avancement des militaires républicains bloqué par les commissions de classement aux mains des officiers cléricaux.

    - A suivre. L'affaire des fiches (2) : le rôle du Grand Orient -

  • Donner du temps au temps

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    3696247722.jpgLe F∴ Charles Cousin, dont j'ai parlé dans ma note précédente, avait adressé, le 21 septembre 1885, une lettre à toutes les LL∴ du G∴O∴D∴F dans laquelle il annonçait sa démission de la présidence du Conseil de l'Ordre.

    Je ne résiste pas au plaisir de vous en reproduire la conclusion car elle contient une leçon que nous, francs-maçons, devrions tous méditer 130 ans plus tard :

    « Un dernier mot, mes amis, et j'ai fini. Certains candidats, - et je sais que des Maçons se sont laissé prendre à leurs promesses -, certains candidats vous demandent de les nommer pour faire décider et réaliser sans délai la séparation des Églises et de l'Etat : ces hommes qui prétendent refaire en vingt-quatre heures la vieille France, sans tenir compte des droits et des sentiments intimes de sa plus belle moitié, ces hommes se trompent, ou vous trompent. Pour accomplir, sans des déchirements dangereux pour la République, cette réforme indispensable et dont le principe est admis par tous les esprits vraiment libéraux, il faut encore quelques années de préparation et c'est précisément, mes Frères, à cette préparation que la Maçonnerie est en situation et a pour devoir de donner le concours le plus persévérant et le plus énergique.

    Avant tout, réformons et développons l'instruction et l'éducation des femmes, « tout le reste nous viendra par surcroît ».

    C'est le mot de la fin, mes Frères. Si cette homélie, la dernière de votre vieil ami, ne vous a pas trop ennuyés, et si vous l'avez lue jusqu'au bout, recevez ici l'accolade cordiale et fraternelle du Frère Charles Cousin ».

    Attention ! Une lecture trop rapide pourrait induire en erreur. Le F∴ Charles Cousin n’était pas défavorable à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il ne prétendait pas qu’elle était impossible à réaliser. Il pensait simplement que les esprits, en 1885, n'étaient pas encore mûrs. En effet, à cette époque, les lois constitutionnelles de la troisième République avaient à peine dix ans d’existence. Le nouveau régime parlementaire républicain était fragile. Les forces réactionnaires (l’église catholique romaine, les monarchistes et les bonapartistes) étaient puissantes et ne rêvaient que de revenir au pouvoir pour restaurer l’ordre ancien. Cousin redoutait donc qu’une mise en œuvre précipitée de la séparation de l’église et de l’Etat n’entraînât le désordre et la contestation de la jeune République. Pourtant, en écrivant cette lettre d’adieu, Charles Cousin savait pertinemment que le G∴O∴D∴F∴ était en pointe du combat laïque, notamment à l’école publique qui était devenue gratuite et obligatoire en 1881 grâce au F∴ Jules Ferry. Il pensait, comme beaucoup d'hommes de son siècle, que l'éducation des femmes permettait d'amoindrir l'emprise des curés sur les foyers. Il voulait donc simplement que l'on donne du temps au temps et que le travail maçonnique ne soit pas perturbé par les jeux politiques, certes essentiels mais souvent à courte vue. On ne refait pas la vieille France en vingt-quatre heures, écrivait-il. Cousin est décédé en 1894. Il n'a pas vu l'accomplissement de la séparation le 9 décembre 1905, mais il était convaincu qu'elle surviendrait inévitablement un jour car elle s'inscrivait dans un dynamisme historique. Il a donc fallu attendre vingt ans, c'est-à-dire finalement l'avènement d'une nouvelle génération, pour que la séparation devienne une réalité juridique. Le F∴ Cousin a ainsi rappelé, avec lucidité, les vertus de la patience, de la rigueur et de l'observation du corps social, loin des postures politiciennes. Le travail maçonnique s'effectue sur le long terme au sein des loges, pas sur le forum où les mandataires publics font surenchère de promesses. Fais ce que dois, advienne que pourra.

     

  • Sous la porte cochère du Grand Orient

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    4269534018.jpgLa scène suivante s'est passée à Paris, sous la porte cochère de l'Hôtel du Grand Orient de France, au numéro 16 de la rue Cadet. Probablement dans le courant de l'année 1885. Elle est racontée par le F∴ Charles Cousin (Charles Cousin, Racontars illustrés d'un vieux collectionneur, par l'auteur du "Voyage dans un grenier", éd. Librairie de l'art, Paris, 1887, pp. 38 et suivantes). Elle s'intitule "Francs-Maçons et Voyoucrates".

    "Six heures du matin. Le Frère GRIMLER, alsacien, Gardien de l'Hôtel, fume sa vieille pipe sur le pas de la porte, en petite tenue du matin. A deux pas de lui, sur le trottoir, GUGUSSE, la casquette à trois ponts sur l'oreille, le contemple d'un air engageant.

    GRIMLER, rébarbatif : As-tu bientôt fini de me reluquer, feignant ? Allons, passe ton chemin !

    GUGUSSE. C'est-y vous qu'êtes le portier de c'te boîte ?

    GRIMLER. Il n'y a pas de portier ici, crapule ! Je suis le Frère gardien du Grand-Orient, et je vais t'apprendre la politesse.

    GUGUSSE, respectueux et insinuant (il a remarqué la carrure imposante du Frère gardien) : Et pourquoi donc que vous me taperiez dessus ? J'ai une commission que papa m'a donnée pour
    votre boutique, et je viens aux renseignements.

    GRIMLER. Qu'est-ce qu'il fait, ton papa ?

    GUGUSSE. Nous travaillons ensemble. Le jour, on ramasse les bouts de cigare et on ouvre la portière aux aristos ; le soir on fait la recette à la porte des réunions publiques, et on travaille du battoir, quand c'est un bon bougre qui tient le crachoir.

    GRIMLER. C'est du propre !

    GUGUSSE, furieux. De quoi! espèce de larbin! as-tu fini de me mécaniser ? Dis-moi plutôt ousque je pourrai parler à ton grand Chef : c'est pour lui que papa m'a insinué une commission.

    GRIMLER. Notre grand Chef ! Connais pas.

    GUGUSSE. Ton président, que je veux dire. C'est-y pas comme ça que vous l'appelez ?

    GRIMLER. Nous n'en avons plus , pour le quart d'heure.

    GUGUSSE. Eh ben ! l'ancien alors, s'y n'a pas cassé sa pipe. Un vieux, qu'on m'a dit, avec une grosse tête blanche, et tondu à la malcontent. C'est-y ça?

    gugugsse.jpgGRIMLER. Le Frère Cousin ! Il n'est pas venu ici depuis cinq mois. Va le trouver chez lui, si tu veux.

    GUGUSSE. C'est-y vrai, dites, qu'y s'est vendu au Gouvernement, pour embêter les anarchisses ? Y paraît qu'y tartine contre nous , ce bougre-là , dans les gazettes , et qu'y s'a permis de blaguer les réunions publiques. Tu peux y dire que p'pa et moi, nous lui ferons la conduite, la première fois qu'y viendra à Belleville.

    GRIMLER, se contenant. Va toujours! j' t'écoute.

    GUGUSSE. y paraît qu'y blague aussi, dans sa circulaire, ces rossards de radicaux; c'est moi qui m'en bats l'œil! Des sales bourgeois comme eusses et comme ton Cousin, y n'en faut pus, mon vieux, c'est moi qui te le dis! Des jouisseurs, des richards, des exploiteurs du pauvre peup', des gavés, des aristos! Tout ça , et leur Rochefort, et leur Clemenceau, et ce gueux de Tolain surtout le renégat ! tout ça, ain soir en étouffant son perroquet, tout ça c'est de la marchandise pour Bondy ; au dépotoir tas de pourris, au dépotoir ! en attendant la justice du peup, qui te les collera au mur, et pus tôt que pus tard, mon vieux Pipelet!

    GRIMLER. Alors , vous êtes bien décidés, ton papa et toi, à casser les reins au Frère Cousin ?

    GUGUSSE. Fallait pas qu'y y aille! Pourquoi que ce mauvais bou défend à ses frères de voter pour papa et pour les amis ? Faut avoir des rentes maintenant, qu'y dit, pour être député , ou bien prouver qu'on gagne sa pauvre vie en travaillant, comme qui dirait, tous les jours. Malheur en v'là un ami du peup'. On t'en flanquera, mon bonhomme, des ouvriers modèles , qui font seulement pas le lundi avec les camarades!. Malheur! que je te dis, Pipelet. Tu peux l'y aller dire à ton Cousin , son affaire est dans le sac à Bibi ! Dis-moi seulement ousqu'on le rencontre.

    GRIMLER. Tiens! justement, le voici qui vient, derrière toi, sur le trottoir.

    (Gugusse a l'imprudence de se retourner et de faire le jeu de son interlocuteur. Un coup de botte formidable l'enlève à deux pieds du trottoir.)

    Pardon! lui dit GRIMLER, ce n'est pas le Frère Cousin. Je m'étais trompé. Si vous voulez l'attendre dans ma loge, nous continuerons notre petite conversation.

    GUGUSSE, écumant : Merci ! je te revaudrai ça, espèce d'hercule ! Toi et tes francs-maçons, je vous...

    Fin du Dialogue.

    MORALITÉ.

    Un pur trouve toujours un plus pur qui l'emm... argue !"

    _______________

    Un jeune anarchiste, surnommé Gugusse (le clown), vient au Grand Orient de bon matin pour exprimer son mécontentement à Charles Cousin à l'époque président du Conseil de l'Ordre. Il lui reproche son hostilité au mouvement anarchiste. Le dialogue ne permet pas de déterminer ce que le titi des rues parisiennes reproche exactement au "chef" du Grand Orient. On imagine que Charles Cousin avait publiquement soutenu le gouvernement (celui de Ferry ou de Brisson) dans ses critiques du mouvement anarchiste, très actif à l'époque. Les anarchistes prônaient la propagande par le fait, c'est-à-dire une stratégie politique alliant le discours politique au terrorisme, au sabotage, à la reprise individuelle, etc. Nous sommes probablement à quelques semaines des élections législatives d'octobre 1885.

    A six heures du matin, Cousin n'est pas là. Le jeune révolutionnaire tombe donc sur Grimler, le concierge de l'hôtel de la rue Cadet (le F∴ Servant comme disent les francs-maçons). Un colosse bien bâti qui prie le jeune garçon de passer son chemin. S'ensuit le dialogue ci-dessus, manifestement imaginé par Cousin qui n'a pas assisté à la scène et qui s'est sans doute fié au rapport de Grimler. Le ton monte rapidement. Le gringalet est nerveux. Il menace. Il invective. Grimler use alors d'un subterfuge pour détourner l'attention de Gugusse, lui flanquer un grand coup de pied au cul et précipiter la fin d'une conversation sans issue.

    Cousin en tire la leçon suivante : "Un pur trouve toujours un plus pur qui l'em... argue !" La tournure a vieilli et l'on sent que Cousin avait fait ses humanités latines. Nous dirions aujourd'hui plutôt: "Un dur finit toujours par trouver un plus dur que lui qui l'emmerde et conclut" (ici arguer = conclure). Ou mieux : "Qui va à la baffe prend la baffe."

    Cousin.jpgQui était le F∴ Charles Cousin ? Charles, Marie, Gabriel Cousin est né à Avallon dans le département de l’Yonne, le 15 avril 1822.

    Il fit ses études à Paris, au lycée Louis-le-Grand. Brillant élève, il fut lauréat du Concours général. Ses études achevées, Cousin intégra le ministère de l’Instruction publique en 1843, puis la Compagnie des chemins de fer du Nord en 1846 où il fit toute sa carrière professionnelle et dont il finit par devenir le directeur d’exploitation.

    Charles Cousin est un personnage important de la franc-maçonnerie du XIXe siècle, très injustement oublié aujourd’hui, comme c’est souvent le cas, hélas, des personnages remarquables. Vénérable de la R∴L∴ La Clémente Amitié à l’O∴ de Paris, il présida la cérémonie d’initiation d’Emile Littré, Honoré Chavée et Jules Ferry en 1875. Il est ensuite devenu président du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France de 1883 à 1885. Il en démissionna juste avant les législatives d'octobre 1885 pour protester contre les attaques portées par les radicaux contre son ami Jules Ferry. Cousin n'entra jamais en politique et refusa toutes les sollicitations à ce sujet.

    Charles Cousin, aux dires de ses amis fidèles, était un homme jovial et plein d'esprit. Il aimait rire et se surnommait volontiers "le Toqué". Mais comme toujours, les plus rigolos sont souvent ceux qui dissimulent les pensées les plus profondes et l’humanisme le plus généreux. C'est ainsi qu'il conçut l’idée d’une Encyclopédie populaire illustrée qu’il pensa faire distribuer gratuitement au plus grand nombre possible d’écoles. Il n’en eut pas le temps. La mort le surprit à Pont-à-Mousson le 16 septembre 1894.

    Le F∴ Cousin était enfin un grand collectionneur et un bibliophile averti. Il présidait la société des amis du livre. Contrairement à ce qu'on lit parfois, Charles Cousin n'a jamais été le conservateur du musée Carnavalet de Paris. Il ne doit pas être confondu avec Jules Cousin (1830-1899).

  • Le Grand Occident de France

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    grandoccident.jpgAvez-vous déjà entendu parler du Grand Occident de France ? Il s'agissait d'une organisation antisémite de la fin du XIXe siècle fondée en pleine affaire Dreyfus par Jules Guérin (1860-1910), un agitateur politique et publiciste (c'est ainsi que l'on désignait souvent les journalistes à l'époque) venu de l'extrême gauche mais financé par la fine fleur de la réaction.

    Quelles étaient les origines du Grand Occident de France ? Le Grand Occident était une émanation de la Ligue antisémitique (ou antisémite) de France que Jules Guérin animait avec Edouard Drumont depuis sa création en 1889. En 1899, Guérin avait eu l'idée de singer la franc-maçonnerie, représentée essentiellement en France par le Grand Orient de France (le Droit Humain et la Grande Loge ont été fondés respectivement en 1893 et 1894). La référence à l'occident était supposée démontrer que le Grand Orient de France était a contrario le parti juif et le parti de l'étranger agissant dans l'ombre et complotant contre les intérêts français. Le Grand Occident, lui, entendait incarner la France éternelle. Guérin résumait les choses en ces termes (Le Matin, 26 avril 1899) :

    "Au Grand Orient, nous avons opposé le Grand Occident de France. On s'est étonné de ce titre. Mais il nous était indiqué par la nature même des choses. Nous sommes à l'ouest même du monde. derrière nous, il n'y a rien."

    On y pratiquait semble-t-il un rite antijuif, c'est-à-dire une parodie de rite maçonnique. Les membres du Grand Occident se séparaient en criant "A bas les juifs". Chaque adhérent devait prêter le serment suivant : "Je jure sur l'honneur de combattre les juifs et les exploiteurs autant qu'il sera en mon pouvoir." (cf. Georges Bensoussan, L'idéologie du rejet. Enquête sur "Le monument Henry" ou archéologie du fantasme antisémite dans la France de la fin du XIXe siècle. Ed. Manya, Paris, 1993, pp. 190 et suivantes). Mais il semble toutefois que l'essentiel des activités était surtout constitué de conférences publiques auxquelles se pressait le tout-Paris de l'antisémitisme.

    La photo ci-dessus a été prise en août-septembre 1899 pendant le siège du Grand Occident de France par la police. L'organisation de Guérin avait été impliquée dans la tentative de coup d'Etat perpétrée notamment par Paul Déroulède le 23 février 1899. Guérin s'y retrancha avec une trentaine de ses partisans et y soutint un siège de trente-huit jours (du 13 août au matin du 20 septembre 1899). Cet épisode tumultueux de la Troisième République est passé à la postérité sous le nom de l'affaire dite du Fort Chabrol (une référence ironique au siège du Fort Alamo en 1836 ?).

    guerin.jpgPourquoi ce siège a-t-il duré aussi longtemps ? Le peuple de Paris, dit-on, s'est gaussé de l'incapacité du Préfet de police Lépine à mettre un terme aux agissement de Guérin. Comme souvent, la réalité est toute autre ainsi que l'explique Ernest Raynaud dans ses souvenirs (Ernest Raynaud, La vie intime des commissariats : souvenirs de police, éd. Payot, Paris, 1926, pp. 55 et suivantes).

    "Ce Jules Guérin passait pour une « casserole ». C'était l'avis de M. Pajot, commissaire de police du quartier du Combat, qui, lorsque j'étais officier de paix du XIXe arrondissement, m'avait confidentiellement mis en garde contre un excès de répression à son encontre, car ce Jules Guérin était un agitateur forcené que je trouvais mêlé à toutes les manifestations de voie publique. Son éloquence acide jetait le trouble dans les réunions. Hâbleur et fanfaron, il offrait, sous son chapeau de feutre mou, l'image d'un Tartarin hargneux. Il avait fondé la ligue antisémite et s'était institué Maître du grand Occident de France, machine de guerre dressée contre le grand Orient maçonnique. Son journal l'Anti-juif déversait périodiquement son flot de bile sur les institutions."

    La police se résolut à donner l'assaut le 20 septembre 1899 parce que le Président de la République avait gracié Alfred Dreyfus la veille et qu'il fallait donc absolument désarmer les forcenés avant que la nouvelle ne devienne publique. Elle n'eut pas cette peine car les rebelles finirent par se rendre sans résistance dès les premières sommations d'usage. La durée du siège avait sans doute permis non seulement de fatiguer Guérin et sa bande mais aussi de les déconsidérer définitivement auprès de l'opinion publique, notamment auprès de celles et ceux qui leur avaient manifesté de la sympathie.

    Guérin fut condamné à dix ans de prison par la Haute Cour de Justice, peine commuée, un an plus tard, en bannissement du territoire national. Il dut donc s'exiler à Namur (Belgique). Il fut ensuite amnistié en 1905 et rentra en France où il cessa alors toute activité politique pour monter une affaire qui périclita très vite. Jules Guérin mourut dans le dénuement le plus complet le 13 février 1910 des suites d'un coup de froid (il avait participé activement aux opérations de secours lors des inondations d'Alfortville).

    affaire dreyfus,julles guérin,grand occident de france,antimaçonnisme,antisémitismeLe Grand Occident de France, qui possédait quelques groupes en province et en Algérie, survécut un temps mais les antisémites finirent par se déchirer. Certains voulaient uniquement racialiser l'antisémitisme (selon eux le juif était un être inférieur inassimilable). D'autres voulaient associer la question sociale à l'antisémitisme (d'après eux le juif était un capitaliste exploiteur). Edouard Drumont, directeur de La Libre Parole, démissionna avec fracas de la présidence d'honneur du Grand Occident de France fin 1901. Jules Girard, ancien compagnon de Jules Guérin au "Fort Chabrol", tenta de mettre fin à ses jours en février 1905 à cause du découragement que lui inspirait l'ingratitude de ses anciens amis politiques. Après la réhabilitation définitive du capitaine Alfred Dreyfus en 1906 par la Cour de cassation, le Grand Occident de France finit par disparaitre très rapidement dans l'indifférence générale.

    Quel fut le positionnement du Grand Orient de France vis-à-vis de l'organisation de Guérin ? On peut imaginer sans peine que ce fut un positionnement hostile. En l'absence de partis politiques structurés, le Grand Orient était en effet particulièrement investi dans la vie politique française et il était un centre d'union de tous les républicains (des modérés aux socialistes en passant par les radicaux). Toutefois, en dépit des apparences, il semble que cette période ait été délicate à gérer pour la principale obédience maçonnique française. J'ai déjà montré que le climat au sein de l'obédience était mauvais. En effet, de nombreux francs-maçons craignaient une infiltration du Grand Orient par les réactionnaires et il est d'ailleurs arrivé que certains fassent même le coup de poing en tenue pour empêcher des initiations de profanes perçus, à tort ou à raison, comme des adversaires de la République. Le général Boulanger, entré en politique - ne l'oublions pas - grâce à Georges Clemenceau, avait aussi des sympathisants et des soutiens rue Cadet. Certains francs-maçons n'étaient pas non plus insensibles au revanchisme de Déroulède et aux discours nationalistes (une des loges en vue de l'Obédience ne s'appelait-elle pas Alsace-Lorraine ?). L'antisémitisme sévissait aussi dans les loges, notamment en Algérie.

  • Faiblesses occultes

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    Je viens d'achever la lecture d'un article passionnant de Denis Andro sur Jean Marquès-Rivière (1903-2000) qui fut, en 1943, le scénariste du célèbre film antimaçonnique « Forces Occultes » (*). Denis Andro analyse le parcours sinueux d'un homme torturé, passé brièvement par la franc-maçonnerie avant de la combattre avec virulence (Marquès-Rivière aurait été membre de la loge Théba de la Grande Loge de France comme René Guénon d'ailleurs).

    En 1930, Jean Marquès-Rivière a une « crise » manifestement retentissante. Voici ce que Denis Andro écrit à ce sujet :

    « Certains historiens de l'occultisme et de l'ésotérisme décrivent cette crise comme le résultat d'un rituel tantrique qui aurait abouti à une forme d'obsession (pour reprendre ici un terme spirite) par une entité du monde intermédiaire. Selon un spécialiste du sivaïsme que nous avons consulté à ce propos, il s'agirait plutôt d'une expression de perturbations psychologiques. Remettons cette crise en en perspective.

    On peut observer que plusieurs protagonistes proches durant cette période de Marquès-Rivière, comme Guénon, traversent également une période de crise personnelle qui se traduit notamment par l'expression de troubles qui seraient dus à des attaques de la « contre-initiation » ; ce milieu est par ailleurs clivé par un conflit entre les « deux tradition », orientale et occidentale : ainsi Tamos – Georges Thomas (1886-1966), responsable du Voile d'Isis, ancien de la Société Théosophique et « protecteur » psychique de Guénon, a à présent un questionnement anti-oriental auquel va momentanément se rallier Marquès-Rivière – qui va chercher un dénouement de sa crise à travers le grand exorciste de l'archidiocèse de Paris Joseph de Tonquédec et le retour au catholicisme.

    Il convient de relever le rôle décisif des croyances en des attaques magiques chez ces hommes ; il mérite sans doute d'être examiné de près, comme un liant entre acteurs de ce domaine mais aussi comme un « langage » à travers lequel s'expriment les conflits – un peu comme dans les sociétés traditionnelles étudiées par les ethnologues. »

    Personnellement, je crois que « le rôle décisif des croyances en des attaques magiques » mérite d'être examiné plutôt sous l'angle de la psychiatrie que de l'ethnologie (je ne suis d'ailleurs pas étonné de noter la présence du nocif René Guénon). En effet, j'ai l'impression que Denis Andro prend un luxe de précautions pour décrire ce qui s'apparente vraisemblablement à un délire paranoïaque. Il me semble évident que Marquès-Rivière avait une condition délirante qui l'a amené à se croire persécuté. Et ce n'est pas un hasard, à mon avis, si la défaite de 1940 et l'occupation de la France par l'Allemagne nazie, lui ont permis d'exprimer sa psychose à l'échelle du pays tout entier, notamment au travers de sa dénonciation obsessionnelle et irrationnelle du fameux complot judéo-maçonnique. Cette dénonciation lui a permis de se poser en victime déresponsabilisée de ses actes et de ses paroles (l'homme a d'ailleurs fui la France pour échapper à la justice). Comment un tel individu, déjà très atteint psychologiquement, n'aurait-il pas vacillé dans un contexte de guerre et d'intenses bouleversements géopolitiques ?

    ______________

    (*) Denis Andro, Faiblesses occultes. Les incarnations politiques et spirituelles de Jean Marquès-Rivière, Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°67, année 2011. A commander chez Conform Edition.

     
    jean marquès-rivière,collabo,antimaçonnisme,psychiatrie,haine,rené guénon,fascisme,denis andro,histoireEn 1943, le film « Forces occultes » sort sur les écrans. Le scénario de ce moyen-métrage de cinquante minutes a été réalisé par deux anciens francs-maçons  : Jean Marquès-Rivière et Jean Mamy (sous le pseudonyme de Paul Riche). Ces hommes se sont tournés du côté des nazis dès 1941 et se sont dépensés sans compter pour éliminer toute résistance au régime vichyste. Marquès-Rivière fuit la France dès la fin de la guerre sentant que ses positions ne lui éviteraient pas la peine capitale. En effet, il fut condamné à mort par contumace. Mamy, lui, a été fusillé en 1949. Marquès-Rivière présenta le film au public parisien le 9 mars 1943. Il vilipenda les Juifs et les francs-maçons dans des termes odieux : « Il est pitoyable que la mémoire si courte des Français leur ait déjà fait oublier les causes profondes de la situation présente. Car, enfin, qui dirigeait le régime pourri qui a ruiné et ensanglanté la France, qui en formait les cadres permanents et reconnus, sinon la Maçonnerie, paravent commode de la juiverie internationale ? » Tant de haine jetée sur les francs-maçons ne fut pas sans conséquence. Le bilan des persécutions a été lourd car sur les soixante mille francs-maçons fichés par la police de Vichy, six mille ont été inquiétés et près de mille ont été déportés dans les camps de concentration ou fusillés.
  • Les origines chrétiennes de la laïcité et de la pensée libre en Occident

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    Boèce de Dacie, Siger de Brabant,Histoire, Laïcité, Philosophie, Science, Théologie, Raison, Libre Examen

    Le titre sous lequel je place mon propos mérite une explication afin d'éviter d'éventuelles incompréhensions. En cette époque où le clergé catholique romain récupère volontiers tout ce qui est susceptible de l'arranger et de lui donner meilleure image, je n'entends pas affirmer ici que la laïcité et la pensée libre s'inscrivent dans une filiation directe avec le christianisme (ce qui serait en complète contradiction par rapport à la doctrine de la Révélation et à ses implications concrètes dans l'ordre social). Je souhaite plutôt mettre en évidence le fait que l'Eglise, malgré son obscurantisme, a aussi abrité de lointains précurseurs de l'esprit moderne. En voici deux figures exemplaires : Boèce de Dacie et Siger de Brabant, philosophes du XIIIème siècle, aujourd'hui largement oubliés.

    Penser librement est un acte que l'on conçoit plus ou moins aisément de nos jours bien qu'il faille tout de même rappeler qu'une majorité d'hommes sur cette planète vit toujours sous le joug de religions intolérantes et de système politiques totalitaires. Aux XIIIème  et XIVème siècles, penser librement était tout simplement impensable. En effet, la société médiévale était une société holiste, c'est-à-dire fondée sur un dynamisme unitaire empêchant les individus de se penser comme tels, hors du cadre de la Révélation chrétienne. En d'autres termes, Dieu et l'Eglise rythmaient toutes les étapes de la vie. L'émancipation intellectuelle était automatiquement vécue comme un pêché grave, susceptible de conduire à l'hérésie.

    C'est dans ce contexte théologico-politique que Boèce et Siger, de la Faculté des arts de Paris, vont jeter un pavé dans le marigot du catholicisme romain. Prenant en quelque sorte le contre-pied de Thomas d'Aquin (la star de l'époque), nos deux compères vont ni plus ni moins démontrer que la philosophie n'est pas la servante de la théologie. Ils fondèrent leur démonstration principalement sur l'héritage aristotélicien qui commençait à pénétrer les cénacles des clercs lettrés. Le renversement de perspective était totalement révolutionnaire pour l'époque : la théologie et la philosophie sont de nature différente. La première fait intervenir une instance inaccessible à l'entendement (Dieu). La seconde la philosophie (ou la science, les deux notions étant intrinsèquement liées) demeure souveraines dans le domaine de la seule raison.

    Pour le dire autrement, que les théologiens s'occupent de la foi mais qu'ils ne se piquent pas de philosophie et de science sauf s'ils admettent que, dans ce second domaine, les références de base doivent se rechercher non dans la Révélation mais dans le Libre Examen. La réciproque est également vraie. Les philosophes ou les amis de la science doivent savoir que s'ils décident d'étudier les arcanes de la théologie, ils feront alors le choix de réfléchir dans le cadre et le respect de la Sainte Doctrine. La césure entre les domaines cités est affirmée sans ambages par Boèce de Dacie dans de Aeternitate Mundi (p. 364) :

    "Et il ressort de ceci que si le philosophe dit que quelques chose est possible ou impossible cela signifie que cela est possible ou impossible par les raisons que l'homme peut appréhender.
    Au moment même où quelqu'un abandonne les raisons il cesse d'être philosophe et la philosophie ne se fonde pas sur des révélations et des miracles."

    Boèce et Siger exposent le fait que la philosophie et la science n'ont pas pour but de préparer l'homme à l'étude de la théologie, donc des vérités divines, et a fortiori de lui fournir des raisons pour lui conférer une nouvelle légitimité. Contrairement à Thomas d'Aquin, Boèce et Siger estiment que la théologie n'a pas à instrumentaliser la philosophie et la science. Pour eux il est stupide de chercher la raison de ce que l'on doit croire par la religion puisque la foi est en elle-même inexplicable et se suffit à elle-même. De même, il est stupide de chercher dans la religion des raisons supposées expliquer la réalité ou la manifestation du monde. La réalité a des manifestations qui lui sont propres et c'est l'affaire de la philosophie et de la science de lui trouver des raisons.

    Boèce et Siger ont donc jeté les bases d'une méthodologie de la séparation de la foi et de la philosophie (ou de la science). Ils ont défendu l'idée que la recherche, le libre examen ou la pensée libre devaient exister pour eux-mêmes sans se préoccuper des implications chrétiennes des connaissances acquises et des découvertes. D'un point de vue purement intellectuel, il faut être conscient de la révolution engendrée par cette position mais pour en saisir la véritable portée historique, il convient de noter que les œuvres de Boèce de Dacie et de Siger de Brabant ont rapidement pénétré le domaine politique. L'existence d'une raison théorique, indépendante de la Révélation et des dogmes, s'est très vite accompagnée de réflexions sur l'existence d'une raison pratique ou politique. Ces réflexions, ni Boèce ni Siger ne les ont menées. Les prolongements logiques dans le domaine politique ont été donc assurés principalement par Dante dans De la Monarchie et Marsile de Padoue dans Défenseur de la Paix. La religion et la philosophie sont pensées comme deux domaines distincts. Elles ne doivent pas être confondues. On connaît la parole de Jésus "rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" (Luc 20:25). L'ordre religieux doit donc se préoccuper de ses propres affaires et l'ordre politique des siennes.