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Histoire - Page 4

  • Albert de Mun ou la réaction cléricale à l'oeuvre

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    Les événements de la Commune de Paris, dont j'ai parlé à plusieurs reprises sur ce blog, ont profondément divisé le pays. Les républicains (des socialistes aux modérés) n'en ont pas forcément fait la même analyse politique tout comme les francs-maçons d'ailleurs, contrairement à ce que certaines manifestations contemporaines laissent entendre. Il en est de même des nationalistes et des cléricaux. C'est à ces derniers que je vais m'intéresser dans cette note.

    En 1871, les catholiques avaient commencé sérieusement à s'inquiéter de la prédominance des idées socialistes dans le monde ouvrier. Parmi ces catholiques, il y avait le comte Albert de Mun. Cet aristocrate avait fondé les Cercles catholiques d'ouvriers pour ramener le prolétariat dans le giron de l'Eglise. N'allons pas croire cependant que le comte Albert de Mun était un héritier de Félicité de Lamennais ou Frédéric Ozanam. En effet, Albert de Mun était un nationaliste et un fanatique de la pire espèce, de surcroît raciste et antisémite.

    Les Cercles catholiques d'ouvriers ont rapidement connu un grand succès car Albert de Mun était un organisateur et un meneur d'hommes hors pair. Il était parvenu à implanter son organisation corporatiste dans toute la France avec l'objectif politique d'imposer le catholicisme et d'en faire la religion d'Etat. Originairement monarchiste, le comte de Mun n'en était pas moins pragmatique. Il s'était donc rallié à la République en 1892 plus par raison que par passion, considérant qu'il était vain de perdre son temps à combattre les institutions pour restaurer le trône des Bourbons. Mais la République rêvée d'Albert de Mun n'avait évidemment rien à voir avec la République démocratique, sociale et laïque. Grâce aux Cercles catholiques d'ouvriers, Albert de Mun a pu faire une brillante carrière politique. Il était l'un des personnages les plus important de la droite française. Il fut député du Finistère.

    Pour vous montrer la force militante de l'organisation du comte de Mun, je voudrais vous faire partager cet extrait d'une intervention d'un certain Garnier. Celui-ci était probablement un animateur desdits Cercles. Lors d'un de leur congrès à Saint-Brieuc (16-19 novembre 1893), Garnier s'adressait ainsi aux femmes de l'organisation afin de parfaire leur formation militante et de développer leur pouvoir de persuasion  : 

    « Si vous voyez votre frère faire quelque chose de mal, vous devez l'en avertir. C'est une obligation. Vous voyez quelqu'un faire le mal, perdre son âme à laquelle vous devez vous intéresser, eh bien ! vous laisseriez cette âme se perdre sous vos yeux ! Tout au moins vous pouvez prier, offrir à Dieu quelques supplications ; mais aussi vous pouvez intervenir. Vous avez un fournisseur, vous apprenez qu'il travaille le dimanche, allez le trouver, lui dire: « Vous faites mal ». Si vous apprenez qu'il appartient à la franc-maçonnerie, prévenez-le: « II paraît, Monsieur, que vous êtes franc-maçon, si vous ne vous retirez pas de cette secte, je vous quitte. » Vous avez un menuisier, un serrurier, vous apprenez qu'il appartient à la même société, dites-lui : « Ecoutez, c'est à prendre ou à laisser, vous cesserez d'être franc-maçon ou vous perdrez ma clientèle. Je vois que vous êtes abonné à la Lanterne, moi je ne me sers pas des gens qui lisent des choses pareilles. » Il y a dans cette assemblée qui m'entend, assez de force morale pour convertir tout le pays, mais il faut que cette force soit bien organisée.»

    Les femmes étaient donc invitées à faire la morale à leur prochain et à utiliser tous les chantages, notamment d'ordre économique, pour ramener les brebis égarées dans le droit chemin. Evidemment, comme on le voit, les francs-maçons étaient dans la ligne de mire des Cercles catholiques d'ouvriers. Mais ça pouvait être le cas de n'importe quelle autre personne susceptible de présenter un danger pour l'ordre social (socialiste, juif, personne divorcée, prostituée, pacifiste etc.). Garnier, très en verve, rapporte cette anecdote.

    « Une dame racontait qu'elle voyait en chemin de fer une jeune fille lire Le Journal. « Comment, lui dit-elle, pouvez-vous lire une aussi mauvaise feuille. » La jeune fille le ferma en rougissant et cessa de lire. Voyez, l'effet de cette simple remarque. »

    La puissance politique et religieuse d'Albert de Mun s'appuyait aussi sur le journal L'Echo de Paris où notre homme avait ses habitudes. Il y retrouvait Paul Bourget et Maurice Barrès, deux confrères de l’Académie française où il avait été élu en 1897 sans avoir rien publié (miraculeux !).

    En 1914, L’Echo de Paris, journal conservateur et nationaliste, était devenu l’organe central du bourrage de crâne, notamment sous l'impulsion d'Albert de Mun qui y étalait quotidiennement sa névrose obsessionnelle sur Dieu, les anges et les saints. Voici quelques titres de chronique de Monsieur le comte. Ces titres, aujourd'hui, ne déplairaient pas aux intégristes du monde entier.

    Mun.jpg

    Le 12 août 1914, Albert de Mun écrivait (attention ! ça défrise…) :

    « Et puis enfin, il y a Dieu, qui a soudain rassemblé nos coeurs divisés, qui a permis le fol emportement de l’orgueil allemand, qui a conduit le merveilleux renversement des calculs germaniques. Il y a Dieu et Jeanne d’Arc ! Ce n’est pas en vain que, depuis dix jours, on prie d’un bout à l’autre de la France ! Ce n’est pas en vain que les autels, durant toute cette semaine, furent assiégés par les partants, officiers et soldats confondus ! Ce n’est pas en vain qu’après cinq siècles l’image de Jeanne béatifiée est revenue planer sur la patrie, comme sur la cité romaine le palladium antique ! »

    Le Comte de Mun est mort dans son lit en octobre 1914 pendant que la jeunesse européenne s'étripait à la guerre. Parmi les nombreux hommages, nous retiendrons celui de La Lanterne, le journal maçonnico-compatible que les Cercles catholiques d'ouvriers détestaient et qui d'ailleurs le leur rendait bien. Félix Hautfort, son directeur, notait :

    « La grande oeuvre de M. de Mun dans ses dernières années fut celle des Cercles catholiques. Nous y avons vu la plus dangereuse tentative d'embrigadement clérical qui ait jamais été conçue (...) Pour nous, entre tant d'adversaires venus des plus obscures sacristies, nous distinguons un écrivain dont la polémique fougueuse avait le mérite de la clarté dans la violence. »

  • Le légendaire signe de détresse d'Henri Brisson

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    brisson.jpgLa prétendue influence politique de la Franc-Maçonnerie a toujours fait couler beaucoup d'encre, notamment dans les milieux d'extrême droite ordinairement réceptifs aux théories complotistes. On cite souvent à titre d'exemple l'intervention du frère Henri Brisson à la tribune de l'Assemblée Nationale le 26 juin 1899. Le député radical y aurait fait le célèbre « signe de détresse ». Il aurait donc devant ses collègues 1°) croisé les doigts, paumes vers l’avant, tendu les bras au-dessus de sa tête, face vers le ciel, 2°) renversé son corps en arrière et 3°) lancé un tonitruant « À moi les enfants de la Veuve ! ».

    Grâce à ce signe et à cet appel, Henri Brisson aurait ainsi obtenu le ralliement de tous les députés francs-maçons présents dans l'hémicycle et sauvé le ministère Waldeck-Rousseau. Le problème, c'est que Brisson n'a jamais agi de la sorte sauf bien entendu dans l'imagination fertile des antimaçons toujours à la recherche du détail qui accréditerait l'existence du grand complot des loges. Voici ce que le député Henri Brisson a réellement déclaré devant la Chambre :

    « Je demande à la Chambre la permission de lui dire en deux mots pourquoi je ne m'abstiens pas.

    Après les catastrophes redoutables auxquelles nous avons assisté il y a vingt-neuf ans et qu'on rappelait tout à l'heure, j'ai été le premier à proposer l'amnistie. Mais alors nous ne rusions ni avec les hommes, ni avec les choses,ni avec les mots.

    Proposer l'amnistie, ce n'était pas proposer seulement de faire rentrer certains citoyens dans la cité, c'était proposer l'oubli des drames et des tragédies de la guerre civile, l'oubli des haines et des rancunes. Notre but était d'éteindre par la générosité et par la bonté les cendres encore brûlantes de la guerre civile et de fonder, sur le sol renouvelé, la République rêvée.

    Cette République, presque tous les républicains qui sont montés la tribune, nous accordent qu'il y a lieu de la défendre. La question est de savoir si, pour défendre la République, on va faire une majorité par ici (la droite), c'est-à-dire avec ceux qui ont passé trente ans à esayer de la détruire, ou si on la fera avec tous les braves républicains qui siègent de l'autre côté.

    Quant à moi, je n'hésite pas : le gouvernement promet de défendre la République, je lui donne mon vote, et j'invite tous ceux sur lesquels je puis avoir quelque influence à voter, je ne dis pas pour le gouvernement, mais pour la République. »

    On le constate. Pas de signe de détresse. Pas d'appel théâtral aux enfants de la Veuve. Mais une phrase finalement bien anodine qui laisse plutôt entrevoir les intenses négociations qui ont eu lieu au sein des différents groupes politiques républicains dans un contexte de crise politique aiguë : « (...) et j'invite tous ceux sur lesquels je puis avoir quelque influence à voter, je ne dis pas pour le gouvernement, mais pour la République. » Dans l'esprit des antimaçons, l'influence revendiquée par Brisson s'est donc transformée en appel subliminal aux députés francs-maçons. Puis, l'appel subliminal est devenu à son tour signe de détresse. Comme quoi, les légendes tiennent à peu de choses... 

    Il faut se souvenir que le ministère Waldeck-Rousseau était né dans la douleur en juin 1899. En effet, les modérés craignaient fortement la présence du socialiste Alexandre Millerand au sein du gouvernement. Les socialistes quant à eux, contestaient la présence au ministère de la Guerre du Général Gaston de Gallifet, le fusilleur de la Commune. Quelques mois plus tôt, le 23 février 1899 exactement, lors des obsèques du président Emile Loubet, Paul Déroulède et les nationalistes avaient fomenté un putsch contre la République qui avait lamentablement échoué. L'affaire Dreyfus n'en finissait pas non plus de défrayer la chronique. Bref, l'atmosphère politique était extrêmement tendue.

    Henri Brisson, dont l'appartenance maçonnique était de notoriété publique, n'aurait évidemment jamais pris le risque de se comporter de façon aussi grotesque devant la représentation nationale. Henri Brisson était pragmatique. En homme politique averti, il voulait que le centre-gauche et la gauche s'unissent et évitent de se perdre dans des querelles oiseuses sur les personnes de Gallifet et de Millerand. L'objectif primordial était à ses yeux la défense de la République face aux nationalistes et aux cléricaux de droite.

  • La lettre de Jules Prunelle

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    perelachaise.jpg

    Le Grand Orient de France a diffusé une vidéo sur l'hommage rendu aux martyrs de la Commune. Celui-ci a eu lieu au cimetière du Père Lachaise devant le mur des fédérés le 1er mai dernier. Cette vidéo circule sur les plates-formes de streaming et les réseaux sociaux. Je voudrais à mon tour diffuser une lettre du Frère Jules Prunelle (1818-1904), ancien vénérable de la Loge parisienne Mutualité. Elle date du 30 avril 1871 et a été envoyée aux principaux organes de presse parisiens. Jules Prunelle n'était pas foncièrement hostile à la Commune qui était au départ, il faut le rappeler, un mouvement patriotique et communal, c'est-à-dire un mouvement visant à permettre aux parisiens d'élire librement un conseil municipal après la défaite de 1870. Mais il avait assisté à son inexorable radicalisation et il était maintenant soucieux que le bras de fer entre les insurgés et le gouvernement d'Adolphe Thiers ne remette pas en cause l'établissement de la République en France. Jules Prunelle était membre fondateur de l'Association des défenseurs de la République, constituée en décembre 1870, aux côtés notamment de Georges Clemenceau, maire du dix-huitième arrondissement.

    Citoyen lucide et attaché aux libertés publiques, Jules Prunelle était parfaitement conscient que le mouvement communard était une impasse politique. Il craignait les meneurs les plus extrêmes dont les idées révolutionnaires risquaient de nourrir le parti de la peur et de l'ordre. Prunelle était aussi de ceux qui pensaient que la rébellion parisienne face au pouvoir légitime de l'Assemblée nationale élue le 8 février 1871, allait inévitablement aboutir à un putsch de l'armée, à une réaction bonapartiste, voire à un retour des royalistes au pouvoir.

    Franc-Maçon averti, Prunelle avait bien vu que ces mêmes révolutionnaires avaient instrumentalisé politiquement la franc-maçonnerie parisienne. Il était à ses yeux totalement inconcevable que la franc-maçonnerie ne respecte pas le pouvoir légitime et devienne partie prenante d'une guerre civile.

    « Paris, 30 avril 1871.

    Monsieur,

    Je viens de lire dans le Journal officiel de la Commune le compte-rendu d'une manifestation de francs-maçons qui a eu lieu hier, sons le prétexte défaire de la conciliation entre Paris et Versailles, mais en réalité — c' est facile à voir — pour engager la franc-maçonnerie tout entière à prendre parti dans un horrible conflit qui, pour le malheur de tous, dure depuis trop longtemps déjà.

    Permettez-moi, monsieur, comme franc-maçon, de protester ici de toute mon énergie contre celte prétention. Il n'appartient ni à plusieurs de parler au nom de la franc-maçonnerie, de se substituer à elle et de dénaturer son esprit. La franc-maçonnerie est essentiellement démocratique, pacifique et libérale — il n'y a pas un seul initié qui ne le sache — son rôle dans la lutte actuelle était donc tout tracé : calmer les adversaires,pour arriver sincèrement à les réconcilier.

    Plusieurs des manifestants en ont jugé autrement, oubliant que, dans le camp de ceux qu'ils traitent d'ennemis, il se trouve grand nombre de francs-maçons ; ils ont, par leurs discours, jeté de l'huile sur le feu — et, usurpant un droit qui ne leur appartient pas, transformé nos bannières de paix en étendards de guerre civile — et voulu engager toute la maçonnerie dans un conflit monstrueux.

    Ne serait-il pas temps enfin qu'en franc-maçonnerie, comme en politique, on supprimât tout espace d'usurpation, en laissant à chacun son droit intact et la faculté, dès lors, d'exprimer sa volonté ? Ce serait là,probablement, la fin de toutes les luttes qui nous agitent si douloureusement.

    Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

    JULES PRUNELLE,

    ex-vénérable de la loge Mutualité. »

    Jules Prunelle savait que tout était perdu et que les jours du mouvement insurrectionnel étaient désormais comptés depuis que le gouvernement à Versailles avait invalidé les élections du conseil communal de Paris. Les éléments les plus modérés avaient alors préféré obéir aux injonctions du gouvernement et ils avaient démissionné du conseil, laissant Paris aux mains des plus extrémistes (Varlin, Vallès, Clément, etc.). Prunelle connaissait par coeur la capitale. Il voyait bien que les soldats de la Garde Nationale, mal attifés, mal nourris et plein de lassitude, n'avaient pas envie de se battre et encore moins de mourir pour des doctrinaires d'extrême gauche. Ce que ces soldats souhaitaient, comme tout le peuple de Paris d'ailleurs, c'était la fin des hostilités et, autant que faire se peut, la reprise d'une vie normale après la défaite du pays face à la Prusse.communards,commune de paris,jules prunelle,france

    Il faut se mettre dans la peau de Jules Prunelle qui avait pris connaissance de la manifestation maçonnique du 28 avril, comme il l'a écrit, en lisant le Journal Officiel de la Commune ! On peut comprendre qu'il se soit senti trompé, lui qui, comme beaucoup d'autres frères, croyaient à la mission conciliatrice des loges. Or, voici que ces dernières avaient été entraînées malgré elles dans le conflit par des frères, plus politiques que maçons, qui s'étaient rendus en délégation, étendards au vent, sur les murs d'enceinte de la capitale pour proclamer à la face du monde ce mensonge selon lequel l'Ordre maçonnique soutenait l'insurrection. Comment Jules Prunelle, petit maçon perdu au milieu de la foule, aurait-il pu se taire devant une telle forfaiture et une telle fuite en avant ? Comment aurait-il pu se taire, lui le républicain, l'ami de Clemenceau, alors qu'il sentait confusément que les jours de mai allaient être épouvantables et qu'une répression sanglante allait s'abattre sur Paris ?

    Je m'interroge. Comment se fait-il qu'en 2016 les obédiences maçonniques présentes au cimetière du Père Lachaise ne se souviennent pas aussi de ces frères républicains qui, tel Jules Prunelle, avaient été d'une extraordinaire clairvoyance au milieu de ces terribles événements ? Comment se fait-il qu'elles préfèrent célébrer aujourd'hui, de façon quelque peu caricaturale, le souvenir de ces doctrinaires qui ont fini par se faire dévorer par ce peuple qu'ils défendaient (il faut en effet se rappeler des derniers instants tragiques du pauvre Eugène Varlin, lynché et éborgné par la foule des prolétaires, avant d'être fusillé par la troupe sans jugement rue des Rosiers) ?

    communards,commune de paris,jules prunelle,franceAprès la lettre de Jules Prunelle, il me semble utile de reproduire celle que le frère Ernest Hamel (1826-1898), ancien Vénérable de la Loge L'Avenir, avait adressée à l'un de ses successeurs au premier maillet. Hamel était historien. Un biographe de Robespierre et un spécialiste de la Révolution française. Il fut un opposant républicain actif sous le second Empire et un proche du socialiste Louis Blanc. Ce n'était donc pas un mollasson. Mais lui aussi était d'une lucidité rare sur le devenir de la Commune et sur l'action entreprise par ces frères qui plantèrent des étendards de loge Porte Maillot.

    « Au Vénérable de la Loge l'Avenir Orient de Paris.

    Cher Vénérable,

    J'apprends avec tristesse que dans une réunion, à laquelle je n'ai pu assister, il a été décidé que la maçonnerie planterait son drapeau sur les remparts de Paris, et que dans le cas où il viendrait à être troué par une balle, elle se jetterait en corps dans la lutte.

    Cette réunion a, selon moi, dépassé son droit, en engageant de la sorte la franc-maçonnerie.

    Que, comme citoyen, chacun de ses membres adopte tel parti qu'il lui conviendra d'adopter, c'est son droit; mais, comme corporation, la franc-maçonnerie ne saurait, sans être infidèle à sa loi primordiale, quitter le terrain de la conciliation basée sur la reconnaissance de nos franchises municipales.

    C'est sous l'impression de cette idée conciliatrice qu'elle a envoyé deux délégations à Versailles, et l'adoption du rapport de ses derniers délégués impliquait virtuellement la continuation des tentatives d'apaisement et de concorde.

    Là était le véritable rôle de la franc-maçonnerie, qui ne doit pas oublier qu'elle a des adeptes dans les deux camps.

    Comme maçon et comme membre de la délégation nommée en vue d'une conciliation possible, je ne crois pas devoir la suivre dans la voie nouvelle où l'on semble l'engager, et j'ai la certitude de rester en cela le serviteur dévoué de la République démocratique, une et indivisible.

    ERNEST HAMEL, ex-vénérable de la loge l'Avenir. »

  • La régularité maçonnique : un ostracisme politique

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    régularité,grande bretagne,france,socialisme,franc-maçonnerie,conservatisme,république,monarchieJe me suis permis de poster la réaction suivante sur le blog Hiram.be, plus précisément sous un article consacré au numéro 48 de Franc-Maçonnerie Magazine :

    « Le débat sur la régularité maçonnique est politique.

    Il a fondamentalement pour explication un positionnement politique de la franc-maçonnerie britannique à l’égard de la franc-maçonnerie française. Il a été un prétexte pour dénoncer le GODF. et, au-delà de ce dernier, tout ce que la France pouvait représenter non seulement en termes d’instabilité politique (le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire, la Guerre de 1870, les événements de la Commune, la République) mais aussi de risques d’exportation de la révolution en dehors de ses frontières.

    J’en veux pour preuve un article de la revue The Freemason du 29 avril 1871 (p. 264) intitulé Freemasonry in France (Franc-maçonnerie en France). On peut y lire une condamnation sans appel de la Commune de Paris et de l’action de médiation entreprise par certains francs-maçons français ainsi qu’une condamnation du rite de Misraïm accusé d’avoir déployé ses activités sur le sol anglais grâce au soutien du G∴O∴D∴F∴. Un extrait mérite d’être cité car il est on ne peut plus clair :

    « Freemasons of England disavow most heartily the manifestoes of those misguided French brethen, and repudiate any connection in their fraternization with the Communists or Red Republicans. It is nevertheless important to bear in mind that it is with their action as a body we find fault, and not with the opinions which any individual Mason may choose to enunciante and support. »

    « Les Francs-Maçons d’Angleterre désavouent de tout leur coeur les manifestes de ceux qui, parmi les frères français, se sont égarés et ils répudient toute connexion dans leur fraternisation avec les communistes et les républicains rouges. Il est néanmoins important de garder à l’esprit c’est dans leur action en tant que corps [maçonnique] que nous décelons une faute, et pas dans les opinions que tout maçon, à titre individuel, peut choisir d’exprimer et de soutenir. »

    La décision du GODF de 1877 , supprimant la référence obligatoire au GADLU, a été le signal que les Anglais attendaient pour rompre. Le vote du Convent a été qualifié d’innovation révolutionnaire (cf. the Freemason, 15 décembre 1877, p.548 qui parle aussi de « changement révolutionnaire de l’Orient de France » ). C’est donc une accusation d’ordre politique.

    L’intransigeance des dignitaires anglo-saxons à l’égard des francs-maçons français est d’ordre politique (elle sera ensuite maquillée en 1929 sous les oripeaux des landmarks, lesquels seront à géométrie variable en fonction des intérêts politiques anglo-saxons… cf le cas français et italien). Cette intransigeance s’est vérifiée tout au long du XXe siècle. Le GODF malgré lui, est toujours perçu comme un repère de rouges, de communistes et d’athées alors qu’il jouit paradoxalement d’un certain prestige en raison de son grand âge (1773) auprès de ces mêmes dignitaires anglo-saxons. »

    freemason.jpg
    En réalité, ce commentaire reprend, pour partie, une note que j'avais écrite à propos de la polémique franco-britannique sur les rites égyptiens au XIXe siècle. Un frère m'a écrit pour me demander de produire l'un des extraits auquel j'ai fait référence. Le voici :

    freemason2.jpg

    Je précise que c'est un exemple parmi des centaines d'autres car The Freemason - comme d'autres revues maçonniques britanniques du dix-neuvième siècle - était coutumier de ce genre d'attaque politique contre la franc-maçonnerie française.

    Il est savoureux de remarquer que ces attaques politiques, souvent injurieuses, étaient paradoxalement perpétrées au nom de l'apolitisme de la franc-maçonnerie. C'est dire la perversité du procédé.

    C'est la raison pour laquelle je suis amusé de voir les postures de ceux qui, aujourd'hui, taclent volontiers le Grand Orient de France et, au-delà du Grand Orient, les obédiences qui s'intéressent à la réflexion sociale. Ils feraient mieux de se pencher sur l'histoire de la pseudo régularité, pauvre concept bancal théorisé sur le tard en 1929 par la Grande Loge Unie d'Angleterre pour justifier l'exclusion de la majorité des francs-maçons français de la communauté maçonnique internationale.

    Il faut le dire et le répéter : la régularité maçonnique est un ostracisme politique.

    En 1871, année de l'extrait reproduit ci-dessous, la presse maçonnique britannique considérait déjà que la franc-maçonnerie n'existait plus en France. Elle ne faisait qu'exprimer la pensée des dignitaires de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Pour ces derniers, la maçonnerie française, aux mains des Rouges, apparaissait irrémédiablement perdue. Il est utile, je crois, de citer cette phrase dont la violence des termes est on ne peut plus claire :

    « We fear however that the evil is almost ineradicable, and that nothing but ostracism for a time from the Masonic Body Universal will cure our Frence brethen of the fatal fancy for using their influence as Masons in political matters. »

    « Nous craignons cependant que le mal soit presque ineffaçable et que rien, sauf l'ostracisme pour un temps de la communauté maçonnique internationale, ne guérira nos frères français de la fantaisie fatale d'user ès-qualités de leur influence dans les affaires politiques. »