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Histoire - Page 4

  • La régularité maçonnique ou la tyrannie du « cant »

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    galles.jpgLe F Charles Cousin, président du Conseil de l'Ordre du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴), s'était assigné la tâche de renouer avec la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA) et de lever le malentendu résultant de la décision conventuelle de 1877.

    Cousin admirait le Prince Edouard de Galles, GM de la maçonnerie anglaise. Il pensait trouver en lui un interlocuteur suffisamment intelligent pour comprendre que la décision du Convent du GODF n'avait jamais été une profession d'athéisme.

    Avant d'écrire à cet illustre F, Charles Cousin confia avoir examiné longuement le portrait du jeune aristocrate. De cet examen, il avait conçu quelque espoir d'une solution favorable. En effet, rien, dans ce beau visage d'élégant quadragénaire, si ouvert, si sympathique, ne lui rappelait « le cant », cette notion anglaise qui désigne l'attitude moralement hypocrite consistant à donner en société l'apparence d'une haute sévérité de moeurs. Il faut dire que le prince Edouard, noceur et queutard invétéré, était un habitué des nuits parisiennes.

    Le F∴ Cousin adressa donc un courrier au GM de la GLUA le 28 novembre 1884 dans lequel il rappela le sens du vote de 1877.  

    « La Franc-Maçonnerie française reste ce qu'elle a toujours été, une association fraternelle et tolérante. Respectant la foi religieuse et politique de ses adeptes, elle laisse à chacun, dans ces délicates questions, la  liberté de sa conscience. Travaillant en vue du perfectionnement moral et intellectuel des hommes et de leur bien-être, elle ne demande, à ceux qui veulent être admis dans son sein, que les sentiments d'honnêteté et d'amour du bien qui  leur permettent de coopérer utilement à son œuvre de progrès et de civilisation. »

    Le Prince de Galles répondit à Cousin le 12 janvier 1885 par l'intermédiaire du F∴ Shadwell H. Clerke, son grand secrétaire.

    « La Grande Loge d'Angleterre n'a jamais supposé que le Grand-Orient ait voulu faire profession formelle d'athéisme et de matérialisme ; mais la Grande Loge d'Angleterre soutient et a toujours soutenu que la croyance en Dieu est la première grande marque de toute vraie et authentique Maçonnerie, et qu'à défaut de cette croyance professée comme le principe essentiel de son existence, aucune association n'est en droit de réclamer l'héritage des traditions et des pratiques de l'ancienne et pure Maçonnerie. »

    3696247722.jpgCousin essuya donc un refus ferme mais avec les formes qui siéent aux gentlemen bien éduqués. Il fit l'expérience de la puissance tyrannique du cant, ce non possumus paradoxalement emprunté à l'infaillibilité papale par les ennemis les plus acharnés du pape. Il fut obligé de constater que même le jovial Edouard (le futur Edouard VII) n'osa s'en débarrasser, sans doute pour ne pas indisposer les vieux rombiers conservateurs attachés au respect idolâtrique des formes qui composaient alors son entourage maçonnique immédiat.

    Il convient d'ailleurs de rappeler que c'est à cause du « cant » - cette notion bizarre - que la porte de la Chambre des Communes avait été longtemps fermée à deux élus de la nation pourtant régulièrement élus, au seul motif qu'ils avaient refusé, l'un et l'autre, de prêter serment sur l'Evangile et de faire profession de foi chrétienne. Le premier était juif, Lionel-Nathan Rothschild. L'autre était athée, Charles Bradlaugh. 

    La perfide Albion, que l'on dit pourtant libérale, n'a en réalité jamais badiné avec les formes chaque fois que ça pouvait l'arranger. Plus encore, l'Angleterre victorienne du XIXe siècle, foyer de la révolution industrielle en Europe, s'est toujours montrée impitoyable à l'égard de tous ceux qui ne cadraient pas avec les valeurs étriquées de la bonne société britannique (les républicains, les libres penseurs, les non chrétiens, les révolutionnaires, les ouvriers, les pauvres, les homosexuels, les gens de couleur, etc.).

    Charles Cousin en fit l'amère expérience au nom et pour le compte du GODF, obédience maçonnique pourtant parfaitement régulière fondée en 1773, donc structurellement plus ancienne que la GLUA née, elle, en 1813. La mésaventure du F Cousin souligne, une fois de plus, l'hypocrisie de la soi-disant régularité maçonnique, expression du « cant » anglais. La régularité cache en réalité de solides préjugés politiques.

    « Le cant » - cette hypocrisie de comportement - n'a jamais empêché les britanniques de faire preuve d'adaptation et de pragmatisme chaque fois que cela s'avérait nécessaire pour résoudre un problème ou pour se sortir d'une situation délicate et embarrassante. C'est ce pragmatisme qui a conduit les pouvoirs publics à modifier le serment des parlementaires pour ne pas porter atteinte à la liberté de conscience des députés (cf. l'encadré jaune ci-dessous). C'est également ce pragmatisme qui a conduit la pourtant très conservatrice GLUA à abandonner, en 1986, toute mention des châtiments physiques du texte du serment de l'apprenti maçon s'alignant ainsi sur une mesure prise dès 1858 par le GODF.

    A mon avis, on ne pourra jamais pleinement comprendre l'apparente rigidité de la G∴L∴U∴A∴ et notamment son attachement obsessionnel à la croyance obligatoire en Dieu, si on ne tient pas compte de ses préjugés idéologiques hérités du dix-neuvième siècle, qu'elle a pris soin de camoufler hypocritement sous des formes et des usages soi-disant traditionnels.

    Que peut-on en conclure ? Que le F∴ Charles Cousin avait tout simplement oublié qu'il n'était aux yeux des maçons britanniques qu'un petit républicain amoral car libre penseur, de surcroît citoyen d'un empire concurrent hostile aux têtes couronnées et le dignitaire d'une obédience suspectée de complaisance à l'égard des rougesQuoi qu'il en soit, la maçonnerie du GODF n'a nullement souffert de l'intransigeance de la maçonnerie d'outre-Manche. Et puis comme l'écrivait le F∴ Stendhal (cf. De l'amour, liv. II, ch. 46) : « Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais, le cant et le bashfulness (hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante)» 

    rtohlaugh.jpgL'exemple surprenant de Lionel-Nathan Rothchild. Candidat libéral pour l'élection à la Chambre des communes en 1847, il ne put y siéger en raison de l'opposition de la Chambre des Lords. Il se représenta en 1849 et se heurta, une nouvelle fois, à la même opposition. Faisant preuve d'une belle audace, elle s'y rendit pour y siéger mais refusa de prêter le serment réglementaire en raison de sa judéité. Le serment prévoyait en effet que le parlementaire s'engage sur « sa vraie foi de chrétien ». Le jeune parlementaire avait été donc prié de rentrer chez lui. En 1853 il s'obstina et se représenta devant le suffrage universel. Il fut élu avec le soutien du parti libéral qui exigea alors la modification du serment du parlementaire. En 1858, après onze ans de bataille juridique, le serment fut enfin modifié et le parlementaire put enfin siéger !

    Le cas de Charles Bradlaugh est similaire. Celui-ci n'était pas juif mais athée. Il fut élu en 1880 et se heurta à son tour au fameux serment du parlementaire qui, bien que modifié suite à l'affaire Rotschild, continuait à comporter la formule « So help me God » (avec l'aide de Dieu). Bradlaugh refusa de prêter serment au nom de son athéisme et de son attachement à la libre pensée. Il en résulta une bataille juridique de huit ans. En 1888, le serment fut finalement remplacé par un engagement solennel d'allégeance ainsi rédigé : « Je, (nom du député), jure que je serai fidèle et porterai vraie allégeance à Sa Majesté la reine/ le roi (nom du souverain). »

  • Le congrès spiritualiste de 1908

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    rené guénon,amélie gédalge,theodor reuss,henri-charles détré,georges descormiers,albert jhounet,papus,gérard encausse,congrès spiritualiste,1908,franc-maçonnerie,martinisme,ésotérisme,occultisme,france,victor blanchard,victor snellDimanche 7 juin 1908, 14h00, Grande salle des Palais des Sociétés Savantes, au numéro 8 de la rue Danton à Paris (6ème). Le docteur Gérard Encausse (dit Papus dans les milieux occultistes) jubile. Il vient de terminer son discours de bienvenue devant les délégués du congrès spiritualiste. Il s'est montré offensif :

    « Le moment est donc favorable pour montrer l'état actuel de nos forces, l'organisation de nos sociétés et leur rayonnement considérable à l'étranger. Nous essaierons de plus d'indiquer le caractère hautement utile au point de vue social de tous ces groupements. Voilà pourquoi le Congrès spiritualiste vous apparaîtra sous divers aspects que je vais efforcer de préciser dès maintenant. Tout d'abord, nous vous présenterons l'état actuel de nos forces réparties dans nos sociétés, nos correspondants dans les divers pays, nos journaux et nos libraires. C'est la revue avant la bataille. »

    Et quelle revue ! Une armée mexicaine composée de dix-sept obédiences maçonniques (dont la plupart n'est pas reconnue) et de trois autres ordres sans lien avec la maçonnerie : le Grand Orient et Souverain Sanctuaire, 33e de l'Empire d'Allemagne, la Maçonnerie Arabe, « les Fils d'Ismaël », le Suprême Conseil Universel de la maçonnerie Mixte, la Grande Loge Symbolique espagnole (rite national espagnol), le Souverain Grand Conseil National Ibérique, le Rite Ancien et Primitif de la Maçonnerie (Angleterre et Irlande), la Grande Loge Swedenborgienne d'Angleterre, la Grande Délégation portugaise du Rite National Espagnol, la Grande Loge du Cap-Vert, le Rite Bleu de la République Argentine, la Grande Loge des Maçons Anciens et Acceptés de l'Etat de l'Ohio, la Grande Loge Saint-Jean des Francs-Maçons Anciens et Acceptés de l'Etat de Massachusetts, la Grande Loge Provinciale d'Allemagne du Rite Swedenborgien, la Grande Loge Swedenborgienne de France, le Suprême Conseil 33e du Mexique, le Suprême Conseil de l'Ordre Maçonnique Oriental de Misraïm et d'Egypte pour l'Italie, l'Ordre des Illuminés d'Allemagne, l'Ordre des Rose-Croix Esotérique, l'Ordre Martiniste, l'Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix.

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    Bien entendu il ne faut pas se fier aux dénominations ronflantes. La « famille spiritualiste » représentée est aussi chétive que querelleuse. Qu'à cela ne tienne, Encausse-Papus espère bien en devenir le porte-drapeau et y diffuser ses thèses sur les esprits et la réincarnation. Le mage annonce son objectif sans détours :

    « La Franc-Maçonnerie est une création d'hermétistes. Sa constitution, ses symboles, sa lutte séculaire contre l'obscurantisme clérical le démontrent à tout observateur sérieux. Or, cette vénérable institution a été accaparée en France par des ignorants de l'hermétisme et de ses enseignements, qui ont méconnu les enseignements traditionnels, détruit le symbolisme et tripatouillé les Rituels pour transformer en association politique l'antique institution initiatique. L'Étranger où la Franc-Maçonnerie a conservé son caractère originel, a protesté contre ce matérialisme maçonnique et les excommunications pour cause d'irrégularité ont surgi de toutes parts.. »

    Une position qui confirme la circulaire de convocation au congrès spiritualiste en date du mois de janvier 1908 :

    « Il est urgent que les Français rattachés aux formations maçonniques soient mis à même d'établir un parallèle entre la véritable Franc-Maçonnerie traditionnelle et spiritualiste et les extraits d'ignorance et d'erreurs qu'on débite en France sous couleur maçonnique. Aussi, sans tenir compte des injures ni des prétentions à la régularité exclusive de ceux qui ne seraient reçus dans aucune Loge sérieuse de l'Etranger, allons-nous organiser ce un Convent des Rites Spiritualistes dont les Loges pro« clament, en tête de leurs Planches le Grand Architecte de l'Univers. Notre Frère Teder, 33e, aura la haute direction de cette importante section. Des tenues blanches, alternant avec les tenues réservées, permettront à tous nos adhérents d'assister aux fêtes maçonniques données à cette occasion. »

    rené guénon,amélie gédalge,theodor reuss,henri-charles détré,georges descormiers,papus,gérard encausse,congrès spiritualiste,1908,franc-maçonnerie,martinisme,ésotérisme,occultisme,france,victor blanchard,jules lermina,albert jounetIl s'agit donc pour le docteur Encausse de préparer la bataille contre le G∴O∴D∴F∴ et la G∴L∴D∴F∴. Il faut dire qu'il a la dent dure envers ces deux obédiences, très engagées dans la vie de la cité, qu'il accuse de toutes les turpitudes, notamment le G∴O∴D∴F∴ qui a osé "chasser" le Grand Architecte de l'Univers de ses temples en 1877. Papus a pourtant tenté d'intégrer la G∴L∴D∴F∴. En vain. Même la très confidentielle G∴L∴ de Misraïm n'en a point voulu. Le mage a donc été contraint de se rabattre sur une loge indépendante. En 1901, Papus a obtenu de John Yarker, Grand Hiérophante britannique du rite de Misraïm, une patente lui permettant de travailler à un rite swedenborgien. Une autre patente, délivrée en 1906 par le Grand Maître de la Grande Loge Symbolique Espagnole, lui a permis d'ouvrir à Paris une loge symbolique sous le titre distinctif Humanidad n°240 au rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm à laquelle a adhéré un certain nombre de ses disciples dont le jeune René Guénon.

    René Guénon justement. On le retrouve à la tribune du congrès spiritualiste, au second rang, revêtu d'un sautoir de supérieur inconnu de l'Ordre martiniste dirigé par Papus. Il reste sagement assis. Pourtant, le disciple ne supporte plus son mentor, l'encombrant Papus, dont il ne partage pas les thèses spirites. Guénon aspire à être sur le devant de la scène. Papus sait de son côté que l'ambitieux Guénon joue sa propre partition et qu'il a été chargé par le sulfureux Theodor Reuss, assis à la table présidentielle du congrès, de diriger un fantomatique Ordre du Temple Rénové. Chez les petits chefs de secte à la spiritualité ostentatoire, les préoccupations profanes, telles que la lutte pour le pouvoir et la volonté d'avoir ou de conserver l'ascendant sur son prochain, ne sont jamais bien loin.

    Le correspondant du journal L'Humanité, présent dans la salle, s'amuse du contraste entre le jovial Papus et les autres personnes. Papus est rayonnant. Les autres semblent faire la tronche ou prennent l'air inspiré (René Guénon, Amélie Gédalge, Theodor Reuss, Henri-Charles Détré, Victor Blanchard, Georges Descormiers, Albert Jounet, etc). Le journaliste écrit le 8 juin 1908 :

    « Le mage Papus ne s'appelle pas Papus. Il s'appelle Encausse et il est docteur en médecine. C'est un robuste gaillard, à la figure pleine et franche, moustache noire et barbe presque blanche, le front large et haut, l'oeil vif et clair (...) Au milieu de ces croyants dont il est le prophète, il conserve le sourire... Involontairement, et vainement d'ailleurs, on cherche autour de lui l'autre augure - celui dont les regards se rencontrant avec les siens, le feront rire tout à fait... Derrière la table présidentielle, à sa droite et à sa gauche, ont pris place des personnages quelconques : des messieurs, des dames dont les uns et les unes portent en sautoir des rubans moirés blancs ou rouges, rehaussés de broderies, insignes de l'Ordre auquel ils appartiennent et du Grade dont ils sont honorés... »

    L'écrivain Jules Lermina, qui connaît bien ce petit monde pour avoir présidé le congrès spirite et spiritualiste de Paris en 1889, se moque gentiment de la sauterie papusienne. Il se gausse notamment du comportement humain, bien trop humain, de ces petites chapelles qui se disputent une sagesse qu'elles ne détiennent pas. Il rappelle que toutes les affirmations sentencieuses de ces mêmes chapelles ne sont pas corroborées par la recherche scientifique. Dans les colonnes du journal Le Radical, il écrit le 12 juin 1908 sous le pseudonyme « Un Parisien » : 

    « Quand, en 1889, les mêmes adeptes se voulurent réunir en premier congrès, il se présenta cette difficulté singulière qu'on ne pouvait s'accorder sur le nom d'un président, chaque secte n'entendant pas céder la préséance à une autre. C'est ainsi qu'on vint me demander de tenir le fauteuil et que, chose plus singulière, j'acceptai la fonction offerte. Bien entendu, dès la première séance, je déclarai la vérité, c'est-à-dire que je n'étais ni martiniste, ni rose-croix, ni en un mot que je n'appartenais à aucune de ces petites églises, mais que, soucieux avant tout de la liberté de penser, je consentais très volontiers à aider, dans la mesure de mes moyens, à la manifestation de toutes les idées, si étranges qu'elles pussent paraître. Mon espoir était fort clair : je comptais que, en mettant en lumière les sciences dites occultes, j'aiderais au mouvement d'études précises, aux expériences scientifiquement instituées (...) Seulement, je dois déclarer que, depuis vingt ans, ces questions irritantes n'ont pas fait un seul pas en avant, je dis pas un seul. »

    Les propos un brin désabusés du « Parisien Lermina » rappellent ceux de Jules Bois, un autre écrivain. Dans son ouvrage publié en 1894, Les Petites Religions de Paris, celui qui s'est battu en duel contre Papus et Stanislas de Guaita, est revenu sur sa passion pour l'occultisme. Longtemps, cette activité lui était apparue comme une noble ivresse l'ayant arraché à la vulgarité de la vie. Jamais cependant il ne s'affilia à une secte, craignant trop les « marchands du temple ». Et Jules Bois d'écrire :

    « Les féeries n'amusent pas que les enfants ; mais les choses trop scintillantes sont parfois trompeuses, et j'ai grand'peur que ces temples, ces prêtresses, ces anges et ces dieux ne soient plus souvent que les hallucinations d'un rêve de flammes. »

  • Des FF∴ allemands à la L∴ de Saint-Quentin

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    Voici une photo des plus touchantes prise dans le temple de la R∴L∴ Justice et Vérité à l'O∴ de Saint-Quentin (Aisne) durant la première guerre mondiale. Elle a été prise probablement fin août ou courant septembre 1914 juste après la prise de la ville par les troupes allemandes.

    Ce qui frappe l'observateur, c'est l'atmosphère de grande fraternité qui se dégage de ce cliché. Les soldats allemands photographiés, tous francs-maçons et décorés comme tels, forment une chaîne d'union élargie non fermée. On note la présence sur la droite d'un petit homme habillé en civil. S'agit-il d'un membre de la loge saint-quentinoise ? Il est impossible de le savoir. Le temple est en tout cas intact. Rien ne parait avoir été touché. L'étendard de cette loge du G∴O∴D∴F∴ est à sa place. On distingue le tapis de loge au premier plan.

    Il est également frappant de constater qu'aucun des participants n'a osé s'asseoir au plateau du V∴M∴ (peut-être ce dernier a-t-il été appelé sous les drapeaux ?). A l'Orient, la copie de la Marianne sculptée en 1882 par Jacques France, n'a pas été déplacée. On dirait même qu'elle préside ces travaux particuliers. Il est assez étonnant de voir ces soldats de l'armée impériale aussi respectueux du symbole de la République française. Peut-être avaient-ils l'âme républicaine ou tout simplement le désir d'exprimer aux francs-maçons français un message fraternel malgré les circonstances ?

    Cette photographie fait irrésistiblement songer à la lettre que le F∴ Charles Magnette, Grand Maître du G∴O∴ de Belgique, avait adressée le 27 septembre 1914 aux sept Grandes Loges allemandes et dont voici un extrait :

    "La guerre qui désole en ce moment l'Europe entière et remplit d'angoisse le monde civilisé et les événements pénibles et terribles qui en sont la suite inévitable, doivent remplir de douleur le coeur de tout Franc-Maçon.

    Car si le Franc-Maçon a le devoir essentiel d'aimer et de défendre sa patrie menacée, il doit en même temps regarder plus loin et plus haut, ne pas oublier qu'il professe le culte de l'humanité, et que l'idéal serait que, parmi les peuples comme parmi les races, tous les hommes, ainsi que dans les Loges, fussent des frères (...)"

  • Les francs-maçons et le manifeste des 93

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    Suite au déclenchement de la première guerre mondiale, les convents des obédiences maçonniques n'ont pu avoir lieu, comme d'habitude, au mois de septembre. Ils ont été ajournés sine die. Le Grand Orient de France (GODF) a néanmoins convoqué les délégués des loges de la région parisienne pour une réunion exceptionnelle, le 8 novembre 1914, en son siège du 16 rue Cadet à Paris. Il s'agissait pour la plus ancienne obédience maçonnique française de s'organiser en cette sombre période et, notamment, de manifester sa solidarité à l'égard des frères appelés à faire leur devoir sous les drapeaux. C'est ainsi qu'une caisse de secours, un comité du travail, un bureau de placement et un service de repas ont été mis en place pour les frères et leurs familles. Mais cette réunion a été également l'occasion pour les francs-maçons présents de réagir à l'Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées.

    Ce texte, publié le 4 octobre 1914, a été signé par 93 intellectuels d'outre-Rhin parmi lesquels le physicien Max Planck, le juriste Franz von Liszt (le cousin germain du célèbre compositeur), le chimiste Adolf von Bayaer, le musicien Siegfried Wagner (le fils du grand Wagner) ou encore, pour citer un autre exemple, le sculpteur Adolf von Hildebrand. Cet appel, connu également sous le nom de Manifeste des 93, a été rédigé pour soutenir le Kaiser Guillaume II et réfuter les exactions commises par l'armée allemande lors de l'invasion de la Belgique.

    Citons-en un extrait :

    "Il n'est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué cette guerre. Ni le peuple, ni le Gouvernement, ni l'empereur allemand ne l'ont voulue. Jusqu'au dernier moment, jusqu'aux limites du possible, l'Allemagne a lutté pour le maintien de la paix. Le monde entier n'a qu'à juger d'après les preuves que lui fournissent les documents authentiques. Maintes fois pendant son règne de vingt-six ans, Guillaume II a sauvegardé la paix, fait que maintes fois nos ennemis mêmes ont reconnu (...) Il n'est pas vrai que nous avons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l'Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité. De la part de notre patrie, c'eût été commettre un suicide que de ne pas prendre les devants."

    On voit que l'appel invoque des "preuves irrécusables" qu'il se garde bien de produire. Il se borne simplement à nier vigoureusement les accusations portées contre l'Allemagne et à rejeter, sans nuance, la faute sur les nations ennemies. Et, malheureusement, il n'est pas non plus exempt de racisme.

    "Ceux qui s'allient aux Russes et aux Serbes, et qui ne craignent pas d'exciter des mongols et des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne."

    Les frères du Grand Orient de France ont très mal ressenti le Manifeste des 93. Il faut dire qu'il est d'une étonnante médiocrité eu égard aux qualités des signataires. Comment se fait-il que l'érudition et les talents les plus divers se mettent ainsi au service de la propagande la plus vile ? Comment expliquer pareille situation dans cette Europe de la science et des arts, qui de surcroît se targue volontiers d'être la lumière du monde et l'avant-garde de l'humanité ? Il est certes légitime d'aimer son pays et de vouloir le défendre aussi bien par les armes que par les idées, mais cette inclination naturelle, que l'on peut avoir à l'égard de sa terre, justifie-t-elle les discours nationalistes les plus serviles ?

    "C'est avec un sentiment de profonde tristesse que [la franc-maçonnerie] a vu l'élite intellectuelle de l'Allemagne sanctionner les plus abominables excès d'une barbarie qui n'est plus de notre temps. En lisant cette déclaration (...) on se demande si la pensée civilisatrice qui était la gloire de l'occident n'a pas sombré dans une sorte de philosophie de la guerre que l'on croyait à jamais disparue.

    Les plus grands penseurs de l'Allemagne, hommes d'Etat, savants, philosophes, poètes, artistes, se sont groupés pour faire de la force la plus étonnante apologie, mettant au second plan les conceptions séculaires de la civilisation et de la liberté humaine.

    [la franc-maçonnerie] flétrit tous ces penseurs qui ont mis leur génie, leur talent, au service d'une doctrine qui ferait de la force un dogme religieux et de la violence un dogme politique."

    Le texte voté par les délégués des loges parisiennes se contente d'accuser l'élite allemande parce que celle-ci a commis l'imprudence de signer un appel stupide. Mais elle n'est pas la seule. Les francs-maçons auraient pu fustiger l'élite française qui, elle aussi, a délaissé les livres au profit des règlements militaires. Ils auraient pu également critiquer le manifeste du 21 octobre 1914 signé par une centaine de professeurs britanniques. Mais c'eût été prêter le flanc à la critique et exposer inutilement l'institution maçonnique à la vindicte des nationalistes qui s'étale dans la presse.

    Toutefois, il ne faut pas croire que toute l'élite intellectuelle européenne cautionne la guerre. Le débat est vif sur de nombreux sujets, notamment sur les origines de la guerre, sur les responsabilités des uns et des autres, sur le démantèlement de l'Allemagne en cas de victoire, etc. De nombreuses voix dissidentes, et non des moindres, se sont exprimées contre la guerre même si elles peinent à se faire entendre. En Allemagne, des intellectuels ont refusé de signer l'appel du 4 octobre comme par exemple le jeune physicien Albert Einstein. Les écrivains allemands Thomas et Heinrich Mann ou encore le dramaturge autrichien Stefan Zweig ont réaffirmé leur attachement à la paix comme les français Romain Rolland, Henri Barbusse, Théodore Ruyssen, Jules Romains et Léon Werth. Il en est de même en Italie avec le philosophe Benedetto Croce et en Grande Bretagne avec le mathématicien Bertrand Russel.

    Ces voix dissidentes ne doivent pas être étouffées par celles qui ont l'oreille approbatrice des gouvernements. Elle témoignent toutes du fait que l'humanisme européen n'est pas mort. Elles rappellent la nécessaire indépendance de l'esprit à propos de laquelle Jean Jaurès écrivait dès 1903 dans son Discours à la Jeunesse :

    "Mais un jour vient, et tout nous signifie qu’il est proche, où l’humanité est assez organisée, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir résoudre, par la raison, la négociation et le droit, les conflits de ses groupements et de ses forces. Et la guerre, détestable et grande tant qu’elle est nécessaire, est atroce et scélérate quand elle commence à paraître inutile (... )Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques."

    En attendant, en novembre 1914, Jaurès n'est plus. La guerre est là. La raison et la science, célébrées tout au long du siècle précédent, sont en train d'être dépassées par les forces de l'organisation et de la technique. Le nationalisme, originairement fondé sur un besoin d'émancipation des peuples opprimés, est en train de se retourner brutalement contre l'humanité tout entière.

    Comment peut-on encore parler du progrès de l'humanité alors que l'humanité semble disparaitre dans la barbarie d'une guerre mondiale ? La question se pose, mais personne n'a de réponses satisfaisantes à apporter. En novembre 1914, on est en train d'expérimenter physiquement, dans la douleur et les atrocités, un changement d'époque. Le basculement dans le XXe siècle est terriblement difficile. Justement, de quoi ce siècle sera-t-il fait ? La question, là aussi, se pose, mais personne non plus ne peut y répondre.

  • Socialisme et franc-maçonnerie (3)

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    GROUSS.JPGLa question de la double appartenance SFIO et franc-maçonnerie s'est aussi posée en France, mais elle a été rapidement tranchée lors du troisième congrès du Parti qui s'est tenu à Limoges en octobre 1906. La liberté d'appartenance y a été consacrée. Elle a même été confirmée, plus largement encore, lors du 9e congrès de la SFIO à Lyon en février 1912 grâce à l'action conjointe d'Arthur Groussier, de Marcel Sembat et du Docteur Adrien Meslier.

    Comme en Italie, certains socialistes français ont toujours fait valoir la nécessité d'assurer l'indépendance de la jeune SFIO par rapport à la franc-maçonnerie perçue essentiellement comme le fer de lance idéologique du radicalisme. Selon les détracteurs de la double appartenance (Jules Guesde, Raguillet, Alexandre Desrousseaux dit Bracke, Henri Ghesquière notamment), on ne peut pas, au sein du Parti, prôner la lutte des classes et, au sein des loges, fréquenter ceux qu'on est sensé combattre politiquement. A un moment donné, il faut choisir son camp. La dimension initiatique et philosophique de l'engagement maçonnique est donc totalement ignorée par ces opposants qui préfèrent insister sur l'influence néfaste des loges composées, selon eux, de petits bourgeois, d'ambitieux et de fonctionnaires en quête d'appuis.

    Qu'en pense Jean Jaurès ? Pour le savoir, il faut remonter à la fin de l'année 1906 car celui-ci ne s'est pas beaucoup épanché sur le sujet.

    A cette époque, Jean Jaurès avait été invité par des socialistes francs-maçons à participer à une conférence donnée au bénéfice du journal L'Humanité fondé deux ans plus tôt. Il s'agissait alors de collecter des fonds pour assurer la pérennité du quotidien socialiste. Il s'agissait aussi d'organiser des campagnes d'abonnement. Quoi de mieux qu'inviter Jaurès en personne pour attirer de nouveaux lecteurs ? Eh bien ce mélange des genres a déplu à l'aile dure de la SFIO. Ainsi, la fédération socialiste de l'Hérault a demandé à Jaurès de n'y point participer et de conserver, au contraire, une stricte neutralité. Elle écrit :

    "Demain, les candidats maçons radicaux, ayant en face d'eux des candidats socialistes non maçons, se serviront de cette circonstance pour entretenir l'équivoque dont le Parti fait tous les frais. Les maçons radicaux ne manqueront pas de dire que Jaurès est avec la maçonnerie contre les socialistes qui la combattent (...) Etant donné les deux courants nettement marqués qui se sont manifestés au congrès national de Limoges sur la question de la franc-maçonnerie, Jaurès doit tenir compte de sa situation dans le Parti et ne pas paraître être avec une majorité contre une minorité, même pour aider L'Humanité. Il y a assez d'hommes de talent parmi les socialistes francs-maçons pour que la conférence puisse avoir lieu sans Jaurès et atteindre néanmoins les résultats financiers escomptés."

    Jean Jaurès a répondu à cette interpellation dans les colonnes du quotidien socialiste le 23 novembre 1906 :

    "Le congrès de Limoges, en passant à l'ordre du jour sur la question de la franc-maçonnerie, a laissé pleine liberté à tous les militants. J'use de cette liberté comme il me convient et c'est avec joie que je réponds à l'appel de socialistes excellents qui ont cherché un moyen de soutenir un organe dont nous voulons faire l'organe de la classe ouvrière et du Parti. Je ne suis pas franc-maçon, mais j'estime que le développement de la pensée libre, et vraiment libre, sans aucun esprit d'intolérance et de secte, peut servir puissamment le socialisme."

    Pour Jaurès, il n'y a donc clairement aucune incompatibilité.

    1) La question de la double appartenance a été tranchée par le Parti réuni en congrès. Les fédérations n'ont donc pas compétence pour voter, après coup, des blâmes ou exprimer publiquement des regrets sur l'attitude des uns et des autres. Elles n'ont pas à se comporter en censeurs. Si chacun est libre de se déterminer, cette liberté doit également profiter à quiconque au sein du Parti, qu'il soit simple militant ou responsable local ou national. Elle n'est absolument pas incompatible avec la discipline partisane.

    2) Si Jaurès a répondu favorablement aux sollicitations de socialistes maçons, c'est précisément parce qu'ils étaient avant tout socialistes et désireux d'aider au développement du journal L'Humanité. Jaurès n'a jamais voulu céder à cette paranoïa identitaire qui consiste à prêter aux uns et aux autres des stratégies cachées sous prétexte qu'ils ont, à côté de leur engagements partisan, un engagement associatif d'une autre nature. L'efficacité politique implique du pragmatisme, du bon sens et de l'unité. Les exclusives, d'où qu'elles viennent, ne peuvent que nuire à l'action politique de la SFIO.

    3) Il y a des socialistes maçons et des socialistes non maçons comme il y a des radicaux maçons et des radicaux non maçons. On ne peut donc pas réduire la maçonnerie au radicalisme même si la première a souvent accompagné le second. Jaurès précise qu'il n'est pas franc-maçon afin de mettre un terme aux soupçons de connivence dont il fait l'objet, mais en même temps, il ne veut pas que cette précision soit perçue par les socialistes maçons comme une marque de défiance. C'est la raison pour laquelle il ne se gêne pas pour reconnaître publiquement l'apport philosophique de l'Ordre maçonnique qui exprime, selon lui, la pensée libre et qui, à ce titre, sert le mouvement socialiste.

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    Jean Jaurès n'est jamais revenu sur sa position. Pourquoi ? La raison est simple. Son attachement viscéral à la démocratie et à la liberté de conscience lui interdisent de formuler des anathèmes péremptoires, à chercher des boucs-émissaires sensés expliquer les difficultés du temps présent. Il ne conçoit pas le socialisme, mouvement d'émancipation humaine, sans la liberté. Chacun doit donc pouvoir s'épanouir selon ses goûts et sa philosophie. Jaurès veut ancrer le socialisme dans les institutions démocratiques quand d'autres cherchent à l'en extirper ou à dénaturer son sens profond.

  • Socialisme et franc-maçonnerie (2)

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    mouvement socialiste,orazio raimondo,adrien meslier,alexandre desrousseaux,andrea costa,arthur groussier,benito mussolini,franc-maçonnerie,france,giovanni lerd,giovanni zibordi,grande oriente d'italia,italie,jean jaurès,jules guesde,marcel sembatLe correspondant de L'Humanité, Antonio Fabra Ribas, est embarrassé. Il doit à présent expliquer aux lecteurs du quotidien socialiste la position du Parti socialiste d'Italie (PSI) dans un article dont la publication est prévue pour le 6 mai 1914. La Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), comme on va le voir plus loin, n'a pas pris les mêmes options que le PSI. Fabra Ribas se met donc à la tâche et, après avoir fait un compte-rendu des débats, il conclut en ces termes :

    "Pour bien comprendre l'attitude des socialistes italiens vis-à-vis de la franc-maçonnerie, il faut tenir compte que les francs-maçons ont été bien souvent, en Italie, les défenseurs acharnés du Trône, qu'ils ont défendu de toutes leurs forces l'expédition en Tripolitaine et qu'ils essayèrent d'étouffer la protestation que les socialistes avaient organisée contre la visite du tsar en Italie."

    Pour Fabra Ribas, ce vote obéit à des considérations de politique intérieure. Si son analyse n'est pas fondamentalement inexacte, elle reste laconique. Elle doit donc être fortement nuancée.

    1) Le nombre de francs-maçons italiens ayant leur carte du Parti socialiste est relativement modeste. Dans son numéro de juin-août 1913 (p.81) la revue maçonnique italienne Acacia estime qu'il n'excède pas 2000 militants. Il faut rappeler à cet égard que le PSI avoisine, en 1914, les 30 000 membres sans qu'on puisse toutefois donner un nombre précis. Les socialistes maçons représenteraient donc un peu moins de 7% des militants du PSI et 11% des membres du Grand Orient d'Italie (G∴O∴I∴), l'obédience maçonnique nationale. C'est donc une "minorité" au sein du PSI qui n'a pas les capacités d'influencer sa ligne politique pour des raisons structurelles : a) cette minorité n'a pas conscience d'elle-même ; b) elle ne s'incarne pas dans une organisation ou une association ; c) le G∴O∴I∴ ne s'est jamais risqué à lui donner de consignes expresses ; d) sa faiblesse s'est confirmée à Ancône. Le fantasme du complot fait croire aux adversaires de la maçonnerie à une sorte de conjuration souterraine, extrêmement bien organisée et efficace, alors que la réalité est infiniment plus triviale. Il y a des individus qui ont en partage le fait d'avoir un double engagement qu'ils jugent complémentaires : un engagement politique au sein du PSI et un engagement philosophique dans la maçonnerie. D'autres socialistes s'investissent dans d'autres causes : la cause féministe, la cause crématiste, la libre pensée, etc.

    Goi-Logo.png2) En franc-maçonnerie, chacun demeure libre de ses opinions politiques. Il n'y a pas de mots d'ordre même si les Obédiences peuvent exprimer un attachement à des valeurs et même si, pendant plusieurs années, elles ont voulu être à la pointe de la réflexion sur la société. Dès que les partis politiques se sont créés et structurés en Italie, dès que l'unité du pays n'a plus été remise en cause, le G∴O∴I∴ s'est davantage concentré sur des activités philosophiques et spécifiquement maçonniques. On observe d'ailleurs le même phénomène avec le Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴) et la Grande Loge de France (G∴L∴D∴F∴). Les loges sont donc des creusets où fraternisent des hommes d'horizons politiques, culturels, sociaux et philosophiques différents. En Italie, on trouve dans les loges en 1913, toujours selon la revue Acacia, environ 28% de monarchistes constitutionnels, 23 % de radicaux, 15% de républicains, 11% de socialistes (révolutionnaires et réformistes compris) et grosso modo 23% de francs-maçons qui ne se reconnaissent dans aucun parti politique. Les monarchistes (constitutionnels et radicaux) sont certes majoritaires (51%), mais ils sont loin d'être ultra-dominants.

    3) On ne peut donc pas déduire une action concertée, consciente et surtout permanente des francs-maçons sur la politique italienne. Il y a certes des francs-maçons italiens politiquement engagés mais toujours à titre personnel. L'exemple de la guerre en Libye le démontre. Si les socialistes italiens accusent les francs-maçons du G∴O∴I∴ d'avoir défendu la guerre en Tripolitaine (région historique de la Libye qui fut sous domination turque jusqu'en 1912), il ne faut pas oublier non plus que les nationalistes italiens accusent les francs-maçons du G∴O∴I∴ de comploter au contraire contre les intérêts de la nation. Les nationalistes leur reprochent d'avoir soutenu, dans le passé, le mouvement Jeunes Turcs. Par conséquent, on le voit, pour les socialistes italiens, les francs-maçons sont des agents de la bourgeoisie, des monarchistes, des ennemis du pacifisme, de l'internationalisme et des turcophobes en raison de l'expédition libyenne ; pour les nationalistes italiens, les francs-maçons appartiennent au contraire à une institution aux ramifications internationales qui est donc, par nature, antipatriotique, antimonarchiste, antireligieuse et turcophile. La franc-maçonnerie est prise en tenaille entre l'extrême gauche et l'extrême droite.

    - A suivre : socialisme et franc-maçonnerie (3) -

  • Socialisme et franc-maçonnerie (1)

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    Le 14e congrès du Parti socialiste italien (PSI), réuni à Ancône les 26, 27 et 28 avril 1914, a voté à une très forte majorité un ordre du jour déclarant qu'il y a incompatibilité pour ses membres à appartenir à la fois à la franc-maçonnerie et au PSI. Le congrès invite les sections à expulser leurs membres qui, à l'avenir, ne respecteront pas cette règle.

    Ce vote a mis un terme à neuf années de débats passionnés au sein du PSI. Déjà par deux fois, aux congrès de Bologne en 1904 et de Milan en octobre 1910, la question de la double appartenance PSI/franc-maçonnerie avait été posée aux militants socialistes sans pouvoir être tranchée faute de quorum.

    En janvier 1910, la mort d'Andrea Costa, considéré comme l'un des fondateurs du mouvement socialiste italien et franc-maçon notoire, avait donc relancé le débat sur le sujet et engendré une guerre des tendances au sein de l'appareil.

    En avril 1914 donc, le quorum ayant été atteint, la question a pu être enfin tranchée. De manière plus profonde, cette décision consacre donc la victoire interne des socialistes révolutionnaires sur les socialistes réformistes.

    Lors du congrès, adversaires et partisans de la double appartenance se sont affrontés à la tribune et ont rivalisé de formules oratoires pour convaincre l'auditoire du bien-fondé de leurs arguments.

    La première tendance, celle des adversaires de la franc-maçonnerie, est représentée par Giovanni Zibordi et Benito Mussolini. Le second, en particulier, jouit d'un prestige de plus en plus grand auprès des militants socialistes. Non seulement Mussolini est jeune, mais il est aussi le responsable de la puissante section socialiste de Forli et, surtout, il dirige le quotidien socialiste L'Avanti ! qui donne un peu le ton au sein du PSI. Diriger un journal, c'est en effet un moyen indispensable pour faire de la politique et relayer ses idées (Jaurès, en France, l'a très bien compris).

    Zibordi et Mussolini ont tous deux défendu un purisme idéologique qui exclut toute compromission, directe ou indirecte, avec l'Ordre maçonnique.

    Lors du congrès d'Ancône, Giovanni Zibordi a déclaré (cf. L'Humanité, 6 mai 1914):

    "Nous combattons la franc-maçonnerie non pas pour son origine philosophique plus ou moins lointaine, mais pour son rôle actuel qui est pernicieux pour l'éducation socialiste."

    Que veut-il dire par "éducation socialiste" ? Une chose très simple. L'éducation socialiste désigne la lutte des classes qui doit aboutir à la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie et à l'instauration du socialisme, c'est-à-dire d'une société plus juste et égalitaire. Le problème, ce n'est donc pas la nature philosophique de la franc-maçonnerie, mais c'est la méthodologie maçonnique qui postule une sorte de fraternité universelle censée gommer les différences sociales et instaurer, au sein des loges, une promiscuité regrettable entre le prolétaire et le bourgeois. L'action pernicieuse de la franc-maçonnerie sur l'éducation socialiste consiste à éloigner le prolétaire des nécessaires luttes sociales et à entretenir la confusion dans l'esprit des masses.

    Mussolini ne dit pas autre chose mais de manière encore plus brutale, ironique et définitive (cf. L'Humanité, 6 mai 1914) :

    "On a voulu établir une affinité philosophique entre le socialisme et la franc-maçonnerie. Je nie que cette affinité existe à moins que l'on ne cherche aussi à établir des affinités entre le socialisme et Confucius, et le Christ, s'il a existé, et avec les Chinois d'il y a quatre mille ans. Tout le monde a eu une affinité quelconque avec l'idée socialiste. Il peut être vrai que la maçonnerie tend vers l'humanitarisme, mais il est déjà temps de réagir l'excès d'humanitarisme qui est en train de s'infiltrer dans le Parti. On a parlé aussi de l'oeuvre anticléricale de la franc-maçonnerie. De deux choses l'une : ou l'anticléricalisme maçonnique est le même que l'anticléricalisme socialiste, et alors il fait double emploi avec le nôtre, ou il n'est pas le même et alors il ne peut pas nous intéresser."

    Selon Mussolini, la Franc-Maçonnerie est un obstacle au renouvellement du socialisme autour d'une ligne révolutionnaire et anticapitaliste. A son avis, la Franc-maçonnerie exerce trop de pressions « bourgeoises » au sein du Parti Socialiste, notamment à travers la promotion des « Blocchi popolari » (coalition des partis de gauche en faveur d'une politique fortement anticléricale). L'autonomie du Parti socialiste exige donc une rupture et une purge de tous ses éléments potentiellement subversifs, c'est-à-dire de tous les francs-maçons qui, dans l'appareil socialiste, sont les agents rampants de la bourgeoisie.

    La seconde tendance qui, elle, est favorable à la double appartenance est principalement représentée par Orazio Raimondo et Giovanni Lerda. Le premier est avocat et député de Sanremo. Le deuxième est éditeur et militant socialiste de la première heure. Tous deux sont francs-maçons actifs au sein du Grand Orient d'Italie (GOI). Raimondo est membre de la loge Giuseppe Mazzini à Sanremo, Lerda de la Loge Dante Alighieri à Turin.

    Raimondo et Lerda, tout au long du congrès d'Ancône, ont parfaitement bien compris les intentions de Zibordi et Mussolini. A travers la question maçonnique, il s'agit pour Zibordi et Mussolini de provoquer la rupture avec les socialistes réformistes et de radicaliser la doctrine du PSI. Pour Raimondo et Lerda, la question de la franc-maçonnerie est donc un prétexte pour prendre le contrôle de la formation politique. Ils ne se privent pas de rappeler que si un socialiste peut appartenir à des organisations dont les buts ne sont pas contraires à ceux du PSI (associations pacifistes, de libre pensée, etc.), il doit pouvoir également appartenir à la franc-maçonnerie si tel est son choix.

    Lucidement, Orazio Raimondo s'exclame à la tribune du congrès (cf. L'Humanité, 6 mai 1914) :

    "Je demande à ceux qui nous reprochent d'être maçons, de dire clairement leur pensée. J'ai l'impression que ce débat est une sorte de message préliminaire à notre expulsion du Parti. En tout cas, nous déclarerons devant les sections desquelles nous relevons, notre qualité de maçons, en les laissant en liberté d'appliquer les décisions du congrès."

    Or justement, le congrès n'a donné aucune marge de manoeuvre aux sections. C'est donc le départ exigé de tous les socialistes maçons qui veulent demeurer maçons. Ce qui est le cas d'Orazio Raimondo et de Giovanni Lerda qui, tous deux, sentent confusément qu'il vient de se produire quelque chose d'inquiétant à Ancône. Ce Benito Mussolini, grand vainqueur du congrès et figure montante du Parti, qui est-il vraiment ? Que veut-il ? Raimondo et Lerda le trouvent un peu trop exalté et sûr de lui. Ils ont bien vu que Mussolini a un sens grandiose de sa personne, ce qui le rend, de façon générale, peu réceptif au dialogue et à la nuance. Ils ont bien perçu la brutalité et la violence de son verbe qui a hypnotisé les congressistes. Raimondo et Lerda ont senti chez ce Mussolini une approche autoritaire de l'action politique, a priori peu compatible avec la démocratie et l'idéal socialiste. Mais il est désormais trop tard. Les jeux sont faits. En déchirant sa carte du PSI, Orazio Raimondo, conscient de son échec, a d'ailleurs dit avec amertume :

    "Je ne veux pas. Je suis ce que je suis (Io non scelgo, rimango quello che sono)."

    En effet, comment rester libre en niant sa propre identité ? Si on ne veut pas se soumettre, il faut alors se démettre. Il n'y a pas d'alternative.

    - A suivre. Socialisme et franc-maçonnerie (2) -

  • L'affaire des fiches (4) : les effets du scandale

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    monseigneur carlo montagnini,monseigneur armand-joseph fava,jean-baptiste bidegain,godf,antimaçonnisme,franc-maçonnerie,république,général louis andré,henry-joseph tourmentin,abbé ernest jouin,abbé gabriel de bessonies,paul déroulède,jules guérin,roger mennevée,jean guyot de villeneuve,gabriel syveton,henri mollin, affaire des fichesL'affaire des fiches n'eut pas les effets politiques escomptés. Le bouillonnant Gabriel Syveton se suicida par asphyxie le 8 décembre 1904, la veille de sa comparution devant la Cour d'assises de la Seine pour la voie de fait commise avec préméditation sur la personne du général André (cf. Gabriel Terrail dit Mermeix, La mort de Syveton, Fayard, Paris, 1925, passim).

    On a beaucoup brodé sur les circonstances précises de ce décès aussi brutal que prématuré. Bien évidemment les paranoïaques du combat antimaçonnique n'ont pas manqué d'y voir un assassinat commandité par le Grand Orient. La réalité semble plus triviale. En effet, le député nationaliste Syveton était soupçonné d'avoir détourné de l'argent de la Ligue de la Patrie Française qu'il présidait. Il était également impliqué dans une affaire de moeurs avec Marguerite, sa belle-fille, et Anna, sa bonne. Il craignait que le procès d'assises ne révèle au grand jour ses turpitudes et ne le discrédite complètement.

    L'affaire des fiches n'empêcha pas non plus les parlementaires de discuter et de voter la loi de séparation de l'église et de l'Etat le 9 décembre 1905. Elle n'a pas davantage empêché la gauche de largement emporter les élections de mai 1906.

    Quant au député Guyot de Villeneuve, celui ne retira aucun avantage politique de l'affaire puisqu'il perdit son siège de député ! Il mourut en 1909 des suites d'un accident de voiture.

    L'affaire des fiches n'eut aucune incidence sur la réhabilitation du capitaine Alfred Dreyfus obtenue auprès de la Cour de cassation en juillet 1906. Les antisémites, les antimaçons et les obsessionnels du complot furent contraints de revoir leurs plans en se rabattant sur leurs librairies, leurs maisons d'édition et leurs ouvrages délirants.

    Quant au traitre Bidegain - l'homme qui rendit le scandale possible - il connut une destin tragique. Le malheureux fut rapidement livré à lui-même, détesté par les républicains et les francs-maçons et méprisé par la droite et le clergé. On le crut mort au Caire en décembre 1904. En réalité, l'homme survécut à l'affaire grâce à ses maigres talents de plume. Après la première guerre mondiale, il tenta de percer à nouveau dans le journalisme mais il trouva porte close. Il décida donc de se faire oublier et ouvrit, sous le nom de sa première femme, une affaire de papeterie à Neuilly-sur-Seine, boulevard Bineau. Après de vains appels au secours, plongé dans une misère extrême, il se suicida au cyanure avec Philomène Arnaud, sa seconde épouse. On retrouva leurs cadavres le 8 décembre 1926.

    Personnellement, je ne crois pas du tout à la thèse de Mennevée qui fit de Bidegain une sorte d'espion dormant, entré en maçonnerie dans les années 1890 dans le seul et unique objectif de lui nuire et de reverser la République. Je crois que la vérité doit être recherchée dans la médiocrité et l'insignifiance d'un homme dépourvu de convictions et qui a tout simplement voulu se venger parce qu'il n'avait pas obtenu la place espérée.

    Cependant si l'affaire des fiches n'a pas eu d'effets politiques immédiats, elle a néanmoins durablement marqué les esprits au point d'avoir été à la maçonnerie française ce que l'affaire de la loge P2 a été à la maçonnerie italienne. Elle a sans doute conforté à la fois le ressentiment des adversaires de la République et leur volonté d'en découdre. Elle explique aussi pour beaucoup la haine que Philippe Pétain vouait à la franc-maçonnerie qu'il rendait responsable d'entraves à sa carrière militaire.

    Enfin, maçonniquement parlant, l'affaire des fiches a été le point culminant de l'engagement du Grand Orient dans la vie politique du pays. Le scandale retentissant qu'elle provoqua incita le Conseil de l'Ordre à davantage se recentrer sur les préoccupations initiatiques et symboliques spécifiques à la démarche maçonnique.