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Histoire - Page 3

  • En cherchant Pitot

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    J'ai essayé d'en savoir davantage sur le bon Monsieur Pitot, cet hypothétique Vénérable de la loge du Temple de l'Amitié à l'orient de Mende. Je n'ai malheureusement rien trouvé de concret. Il ne figure pas dans l'organigramme de l'administration des contributions directes pour le département de la Lozère (1805). Pas plus que dans l'Almanach Impérial pour l'année 1813. N'y sont mentionnés que les directeurs, inspecteurs et receveurs. Notre homme devait être un petit fonctionnaire sans pouvoir de décision.

    Cet organigramme, apparemment anodin, est riche d'enseignements. Je ne reviendrai pas sur Borelly père qui n'est autre que Hyacinthe Borelly ou Borelli. J'en ai déjà dit quelques mots dans ma note précédente.

    Venons à M. Barrot. Il s'agit de Jean-André Barrot (1753-1845). Ce lozérien, né à Planchamp, commune de Pied-de-Borne, est un ancien conventionnel et un ancien membre du Conseil des Anciens sous le Directoire. Sous l'Empire, ce magistrat de formation siège au Corps législatif. C'est donc un parlementaire chevronné qui a su conserver sa tête pendant la Révolution. Il ne fait pas partie des régicides. Compte tenu de ses activités politiques, il est probable qu'on ne devait pas beaucoup le voir dans les couloirs de l'administration fiscale de la Lozère. Jean-André Barrot a épousé Thérèse Borreli, la fille du receveur général. Sept enfants sont issus de cette union : quatre garçons dont un décédé en bas âge et trois filles (Virginie, Agathe et Sophie). 

    Odilon Barrot (1791-1873) né à Villefort (Lozère). Il a joué un rôle politique très important au dix-neuvième siècle. Odilon Barrot est également franc-maçon depuis 1827, membre de la loge Les Trinosophes à l'orient de Paris, originairement fondée par Jean-Marie Ragon de Bettignies. Il a participé à la création de l'éphémère loge Les Trois Jours à l'orient de Paris. 

    mende.jpgAdolphe Barrot (1801-1870) né à Paris. Il a fait une remarquable carrière diplomatique. Il est également franc-maçon. Jean Bossu signale qu'il était représentant du Suprême Conseil de France lorsqu'il était Consul en Inde et en Chine en 1843. Je ne sais pas dans quelle loge il a été initié.

    Et enfin Ferdinand Barrot (1806-1883) né également à Paris. Il ne semble pas avoir eu d'activités maçonniques contrairement à ses deux frères.

    Je n'ai rien trouvé qui atteste de la qualité maçonnique de Jean-André Barrot. On ne peut toutefois l'exclure a priori. Elle est d'autant plus possible que Barrot père vivait la plupart du temps à Paris. 

    Joseph-François Payan-Dumoulin (1759-1852) est le directeur des contributions de la Lozère. Ce drômois né à Saint-Paul-Trois-Châteaux, était en poste en Lozère sous l'Empire. Il a joué un rôle très actif sous la Révolution française. Il traînait aussi une réputation de robespierriste puisqu'il fut conseiller du Comité de Salut Public pour la Drôme et le Vaucluse. Sous Thermidor, il a été contraint de fuir la répression et de se réfugier en Suisse pour sauver sa tête. Connu pour être un fonctionnaire intègre, c'est probablement ce républicain de coeur qui faisait tourner l'administration fiscale de la Lozère pendant que Barrot faisait de la politique à Paris et Borelli de la politique au niveau local. Son appartenance maçonnique est également possible mais non attestée. Le milieu des notables mendois était somme toute très restreint et devait composer avec un clergé catholique très puissant.

    Enfin je n'ai rien trouvé sur Commandré et Guillemont les deux receveurs d'arrondissement.

  • La franc-maçonnerie francophone aux Etats-Unis d'Amérique

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    Virginie, Louisiane, franc-maçonnerie, Etats-Unis d'Amérique, HistoireJe vais vous raconter l'histoire d'une loge d'origine francophone des Etats-Unis d'Amérique. Elle est connue aujourd'hui sous le titre distinctif de Fraternal Lodge. Elle porte le numéro 53 sur le tableau de la Grande Loge de Virginie.

    Tout a commencé par la venue à Richmond, capitale de l'Etat de Virginie, de Jean René Charles Huberson. Ce jeune Français avait traversé l'Atlantique pour enseigner la langue de Molière. Huberson était également franc-maçon du Grand Orient de France. Il avait été initié au sein de la Respectable loge L'Etoile de la Gironde à l'Orient de Bordeaux (sauf erreur de ma part, je pense que cette loge bordelaise n'existe plus).

    Très rapidement, Huberson conçut le projet de fonder une loge maçonnique francophone à Richmond. Le 1er mai 1849, il a fondé et constitué provisoirement la Respectable Loge de Saint-Jean, sous le titre distinctif de Loge Française. Huberson avait réussi à trouver sur place huit frères francophones (V. Favier, Robert Duquesne, P.A.H, Sébastien Delarue, Michel Delarue, François Delarue, Jean-Baptiste Petit et Pierre Devaux).

    Le 12 Juillet 1849, la Loge Française décida, à l'unanimité de ses membres, de solliciter une patente auprès du Grand Orient de France. Les réunions avaient lieu dans le sous-sol de la maison appartenant à Sebastien Delarue.

    En 1849, Richmond était une petite ville de 27000 habitants. Le milieu maçonnique était restreint. La nouvelle de la création d'une loge de Français est vite parvenue aux oreilles des dignitaires de la Grande Loge de Virginie qui décidèrent de rencontrer les fondateurs de cette loge sauvage. A l'initiative du frère Rosier, Vénérable de la Loge Saint-Johns n°36, parfaitement bilingue, une délégation de la Grande Loge de Virginie se rendit à la loge d'Huberson le 1er novembre 1849.

    Après plusieurs rencontres, ces illustres visiteurs parvinrent à convaincre les fondateurs de demander une charte à la Grande Loge de Virginie. Le 23 août 1850 eut lieu une cérémonie de régularisation. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Probablement que, hormis Huberson, aucun des fondateurs n'avait été initié régulièrement !

    Le 17 décembre 1850 la loge Française reçut sa charte et fut officiellement agrégée à la Grande Loge de Virginie sous le numéro 53 en présence des Grands Officiers de l'obédience et de nombreux visiteurs. Les francs-maçons présents chantèrent La Marseillaise. On disposa à l'orient les drapeaux des Etats-Unis et la France. La cérémonie d'installation fut suivie des traditionnelles agapes fraternelles.

    Très rapidement, la Loge Française dut faire des concessions pour pouvoir travailler selon les usages de la Grande Loge de Virginie. Elle fut obligée de modifier son règlement intérieur afin de le rendre compatible aux usages américains. Elle dut donc abandonner le rite français pour adopter le rite d'York. Ce qui contraignit les frères Huberson, Rosier et Descayrac à en effectuer la traduction et à l'enseigner aux membres francophones. Il faut savoir en effet que les Grandes Loges américaines avaient décidé, dès les années 1840-1850, d'uniformiser le plus possible les usages maçonniques afin de faciliter les reconnaissances.

    À la fin de 1852, Huberson repartit en France. J'ignore les raisons de ce départ. Mal du pays ? Problèmes familiaux ? Santé précaire ? Divergences sur les orientations données au travail maçonnique ? Toujours est-il que le départ d'Huberson a certainement favorisé l'anglicisation rapide de la petite loge. Huberson, à ma connaissance, n'a pas joué de rôle maçonnique notable en France.    

    En effet, le 24 juillet 1854, la loge Française eut l'honneur de poser la première pierre de l'Eglise Méthodiste Unie. La pose de pierres angulaire est une cérémonie inconnue des loges françaises. Il paraît que ce fut la seule fois que la langue française a été employée à la pose d'une pierre angulaire en Virginie et, peut-être, aux Etats-Unis. Noyée dans un environnement maçonnique exclusivement anglophone, la loge Française ne résista pas bien longtemps. A partir de 1857, les tracés des travaux furent rédigés en anglais. Elle traversa tant bien que mal la douloureuse guerre de sécession (Richmond était la capitale des Etats confédérés). Puis, en 1890, l'atelier changea son titre distinctif pour adopter celui qui est toujours le sien aujourd'hui : Fraternal Lodge.

    etoilepolaire.jpgJ'ai lu sur un excellent blog que la Fraternal Lodge est la loge francophone la plus ancienne des Etats-Unis d'Amérique. C'est inexact.

    Beaucoup de loges francophones furent fondées en Amérique du Nord dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Je ne parle pas ici du Canada, mais des territoires qui, progressivement, vont constituer les Etats-Unis d'Amérique. Je pense donc notamment en Louisiane qui allait en 1800 de la Louisiane jusqu'au Montana ! Ce territoire gigantesque fut vendu aux Etats-Unis par la France en 1803.

    La Louisiane actuelle est devenue un Etat fédéré en 1812. Sous les auspices de la Grande Loge de Louisiane, il existe des loges dont les titres distinctifs français ont été conservés notamment à la Nouvelle Orléans : Etoile Polaire n°1 (créée en 1794) ou Persévérance n° 4 (créée en 1806 à Saint-Domingue ; elle déménagea à Cuba après l'indépendance haïtienne ; et enfin elle s'établit à la Nouvelle Orléans).

    Ces loges, originairement francophones, sont devenues anglophones pour survivre. Est-ce le refus de l'anglicisation qui a conduit la loge Concorde n°3 (fondée en 1798) à disparaître ? Je ne sais pas. Toujours est-il qu'il n'y a plus de loge n°3 sur le tableau d'ordre de la Grande Loge de Louisiane. La loge Parfaite Union, une autre loge francophone, est devenue Perfect Union et s'est retrouvée en tête de tableau à égalité avec Etoile Polaire. Une autre loge francophone, Charité n°93, est devenue Charity. Je n'en ai pas retrouvé la trace.

    Il n'en demeure pas mois que tous ces ateliers originellement francophones ont fait partie des loges fondatrices d'un éphémère Grand Orient de Louisiane fondé en 1812 qui, à son tour, a donné naissance à la Grande Loge de Louisiane. Etoile Polaire comme Perfect Union et Persévérance ont la spécificité d'avoir conservé la patente du rite français et du rite écossais alors que toutes les autres loges symboliques louisianaises ont été constituées au seul rite d'York. Ces loges sont qualifiées aujourd'hui de loges rouges (allusion au grade de chevalier rose-croix, 4ème ordre du rite français, 18ème degré du rite écossais) par les maçons louisianais.

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    Ces loges témoignent donc d'une présence maçonnique française aux Etats-Unis bien antérieure à celle d'Huberson et ses frères de Virginie. Je ne sais pas s'il existe actuellement des loges uniquement composées de Cajuns, notamment dans les districts où la population francophone est encore significative (St Martin, Vermilion et Evangeline où les francophones avoisinent les 18%).

    La maçonnerie francophone est également représentée aux Etats-Unis par la maçonnerie haïtienne qui y est bien vivante et active (plus particulièrement à New York). Le Grand Orient de France, quant à lui, y est représenté depuis 1900. Il compte aujourd'hui quatre loges qui portent le flambeau de la maçonnerie libérale dans un océan de régularité (Sur la côte est, L'Atlantide, loge doyenne, à New York, La Fayette 89 à Washington ; sur la côte ouest, Pacifica à San Francisco et Art et Lumière à Los Angeles).

  • Louis Travenol, le divulgateur sarcastique

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    travenol.jpgLa gravure ci-contre s'intitule « La désolation des entrepreneurs modernes du temple de Jérusalem. » Il s'agit du frontispice de la troisième édition revue et corrigée (1748) du livre de Louis Travenol (1698 ? -1783) intitulé Le Nouveau Catéchisme des Francs-Maçons dédié au beau sexe. La première édition date de 1740.

    Je précise qu'un frontispice est une illustration, placée au début d'un livre. L'illustration formant le frontispice a généralement un rapport direct avec le livre en question. L'illustration peut être le portrait de l'auteur. Elle peut aussi représenter l'esprit ou le ton général du livre. 

    Que voit-on dans cette scène ?

    On voit des francs-maçons sortir précipitamment d'une taverne où la loge était assemblée. Les frères ont probablement entendu le son retentissant d'une buisine (trompette). Dans la tradition chrétienne, le son fracassant des buisines rappelle et symbolise une autre annonce : celle de l’Apocalypse qui précède le Jugement dernier.

    Effectivement, les frères lèvent les yeux au ciel et aperçoivent un ange - c'est-à-dire un messager - pourvu de deux buisines. Un drapeau est accroché sur chaque buisine. L'un représente le tableau du grade de compagnon, l'autre celui du grade de maître. A la vue de l'ange, les frères semblent saisis de terreur. Certains s'agenouillent, paraissent exécuter le signe d'horreur et pour l'un d'eux le signe de détresse comme s'ils imploraient la mansuétude de l'ange. Au premier plan, on voit un maçon couché sur le dos et prêt à être relevé. La scène semble mêler la dramaturgie hiramique à l'apparition angélique.

    Quelle peut bien être la signification de ce frontispice ?

    Pour répondre à cette question, je crois d'abord qu'il ne faut d'abord pas se méprendre sur l'auteur. Louis Antoine Travenol, violoniste à l'opéra, fut probablement franc-maçon même si on ne sait rien de précis de sa vie maçonnique. C'est en tout cas ce que signale Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (sous la direction de Daniel Ligou, PUF, Paris, 1991). Louis Travenol eut des démêlés avec Voltaire qui le poursuivit en justice pour un recueil de poèmes jugé diffamatoire (Voltariana ou éloges amphigouriques de François-Marie Arouet). Dans le Voltariana, et plus exactement sous Les Héros Modernes, poème médiocre, touffus et abscons où les sous-entendus abondent, on trouve cette précision en note de bas de page :

    « Francoeur était franc-maçon, il venait d'être fait Chef de Loge, & recevait pour la pièce de 24 sols en faveur des curieux indigents. C'est une perte pour les aspirants ; comme ce n'était pas cher, j'allais me faire recevoir à crédit. »

    Cette précision semble donc corroborer l'appartenance maçonnique de Louis Travenol. Il est probable que le « Chef de Loge » (le Vénérable) était Louis Francoeur ou François Francoeur, son frère, tous deux violonistes et compositeurs à l'opéra comme Louis Travenol. Les Francoeur travaillaient avec Jean-Philippe Rameau dont Travenol a raillé l'appartenance maçonnique dans un texte intitulé Brevet de la Calotte qui figure à la suite du Nouveau catéchisme (1748).

    Je crois ensuite qu'il ne faut pas non plus se méprendre sur la nature de son ouvrage. Le Nouveau Catéchisme des Francs-Maçons dédié au beau sexe n'est pas un livre antimaçonnique pas à proprement parler mais plutôt un livre de divulgation des usages maçonniques. Ce qui n'est pas la même chose même si, au dix-huitième siècle, la frontière entre les deux types d'ouvrage peut sembler ténue. Il est vrai que le ton particulièrement sarcastique de l'ouvrage n'aide pas le lecteur à faire la distinction. Le sarcasme, c'est dire le contraire de ce qu'on pense sans montrer qu'on pense le contraire de ce qu'on dit. Il faut donc se méfier des lectures trop rapides et superficielles.

    Pourquoi ne faut-il pas juger hâtivement Travenol ?

    Parce qu'il faut se replacer dans le contexte maçonnique de l'époque. Le secret entourant les opérations de loge était généralement bien gardé à l'époque. Les sources documentaires restaient relativement peu abondantes. Les divulgations étaient encore assez rares. Louis Travenol, dont le caractère querelleur transparaît de son ouvrage, avait certainement la volonté de violenter les comportements précieux et ridicules de certains frères autour du secret maçonnique. Ce faisant, Travenol n'était probablement pas plus querelleur que ne l'était par exemple le frère abbé Pierre-François Guyot-Desfontaines (1685-1745), lequel eut aussi des démêlés judiciaires avec Voltaire. 

    Comment expliquer le ton sarcastique ?

    On ne peut que formuler des hypothèses : 1°) la divulgation faisait nécessairement du divulgateur un parjure et le mettait ipso facto au ban de la fraternité (ce qui a sans doute incité Travenol à utiliser un pseudonyme) ; 2°) parce que l'auteur éprouvait sans doute un malin plaisir à en rajouter comme tout bon pamphlétaire ; enfin 3°), il y avait peut-être aussi chez lui une volonté de régler des comptes (l'homme se brouillait facilement).

    Pourquoi ne pas ranger Le Nouveau Catéchisme des Francs-Maçons dédié au beau sexe dans la catégorie des livres antimaçonniques ?

    Parce que ce serait en effet trop facile et trop réducteur. L'ouvrage est plus complexe qu'il n'y paraît. Il contient certes de nombreux jugements de valeur mais se cantonne à des critiques finalement assez légères. L'auteur aurait pu se montrer plus violent. Or, il n'évoque pas de complot par exemple même s'il met en doute la loyauté du maçon à l'égard du souverain à cause du serment prêté lors de l'initiation. Il n'évoque pas non plus en tout cas les diableries qui préoccupent ordinairement les Papes romains. Il prend les femmes à témoin afin de dénoncer les « momeries » du rituel, l'inculture et la prétention des maçons. Il se paie même le luxe de critiquer un ouvrage antimaçonnique. Enfin, l'auteur ne semble pas très à l'aise comme s'il était conscient du parjure qu'il commettait.

    C'est d'ailleurs peut-être pour soulager ses scrupules de conscience que Louis Travenol a écrit sous le pseudonyme de Léonard Gabanon (une altération de Gabaon ?). Il paraît tellement plus confortable en effet de s'exprimer sous une fausse identité et de se présenter comme un profane ayant infiltré la confrérie :

    « PLUS d'un Profane a vu la lumière, grâce à mes instructions. Ceux qui voudront encore en faire l'épreuve, de leur chef & sans autre lecture, n'ont qu'à contrefaire le Franc-Maçon zélé, c'est-à-dire, affecter devant les Frères, à qui ils se donneront pour initiés, un amour vif & un grand respect pour cet état, convenir avec eux, qu'on ne peut être honnête homme sans être Franc-Maçon, tressaillir d'une joie convulsionnaire à l'aspect d'une Equerre & d'un Compas, crier aux Profanes que l'oeil n'a point vu, ni l'oreille entendu, ni l'esprit de l'homme conçu rien de comparable aux délices, que l'on savoure en Loge, témoigner pour Léonard Gabanon une haine implacable, vomir contre lui mille imprécations, lui prédire le funeste sort d'Adoniram , & par une contradiction manifeste, soutenir qu'il n'a rien révélé des Mystère de la Maçonnerie (...) Un Profane , qui saura ajouter à propos de ce personnage, en imposera facilement aux Initiés. Peut être lui demandera-t-on encore l'endroit ou il a été reçu, & le nom de son Maître de Loge. Qu'il réponde chez Landel, rue & Hôtel de Bussy, ou à l'Hôtel Soissons, ou à la Rapée, ou même chez quelque autre particulier de ses amis & pour son Maître de Loge, qu'il nomme le premier venu. Quand on irait aux informations , les Vénérables de Paris, qui pour rendre le monde de niveau, ont tiré des ténèbres tant de Profanes , de toute espèce & à tous prix , pourraient-ils bien se souvenir de tous les heureux qu'ils ont faits ? Enfin un Profane poussé à bout n'a qu'à dire, qu'il a été reçu en Province, ou dans les Pays Etrangers. J'ose assurer mes chers Frères les Profanes, que le plus fin & le plus habile Franc-Maçon , ne pourra se dispenser de les confondre avec les Initiés, ou de méconnaître souvent ses véritables Frères.

    Pour le Public un Franc-Maçon,
    N'est plus à présent un problème.
    Il pourra le résoudre à fond ,
    Sans devenir Maçon lui-mêmes. »

    naudot.jpgJe pense que tout l'esprit du livre de Louis Travenol-Gabanon est résumé dans cet avis aux profanes. Le reste, qui n'est pas sans intérêt certes, consiste à décrire les travaux de loge (l'initiation au grade d'apprenti, la réception au grade de compagnon, l'élévation au grade de maître), les agapes rituelles, les tuilages et catéchismes.

    Il importe de surtout considérer la conclusion de la préface. L'auteur y détourne le célèbre quatrain du poète Ricaut publié en 1737 dans Le chansonnier de Naudot.

    « Pour le public, un franc-maçon
    Sera toujours un vrai problème
    Qu'il ne saurait résoudre à fond,
    Qu'en devenant Maçon lui-même. »

    Travenol prend le parti contraire de Ricaut. Selon lui, il n'est pas nécessaire d'être initié au sens propre du terme pour parler valablement de la Franc-Maçonnerie quand tant de francs-maçons, guidés par l'intérêt et les plaisirs de la table, ignorent tout des usages et des traditions dont ils se vantent de protéger les mystères. Il pousse la provocation à soutenir que tout profane, grâce à ses divulgations, en sait désormais potentiellement bien plus que n'importe quel frère au point de le tromper.

    Revenons au frontispice du début de cette note. Nous en connaissons désormais le sens. Les francs-maçons seront contraints, un jour ou l'autre, de sortir du confinement des loges en raison du caractère inéluctable de la divulgation de leurs secrets (divulgation tonitruante symbolisée par l'ange aux deux buisines).

    Il est temps de conclure.

    L'histoire a donné raison à Louis Travenol. Il suffit de regarder l'énorme bibliographie maçonnique qui comporte plusieurs centaines de milliers de livres d'inégale valeur. Force est de constater que le secret maçonnique n'a pas résisté aux forces de la divulgation. Aujourd'hui tout est en place publique depuis fort longtemps. La franc-maçonnerie est même devenue un objet d'études à part entière dans lequel des profanes peuvent exceller au même titre que des initiés.

    Cependant si l'histoire a donné raison à Louis Travenol, il ne faut pas en déduire pour autant que la connaissance maçonnique est réductible à un savoir cumulatif ou à des connaissances livresques. Parler valablement de la franc-maçonnerie, c'est aussi témoigner d'une expérience concrète et authentiquement vécue. C'est emprunter le chemin difficile de l'initiation, celle que l'on transmet en loge et qui oblige l'initié à travailler sur soi avec les autres. Et cette expérience là est à bien des égards indicible. C'est d'ailleurs à cette expérience forgée par les années passées en loge, qu'un franc-maçon sait reconnaître un frère d'un usurpateur.

  • Arthur Groussier et le code du travail

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    2960785192.jpgDans La Chaîne d'Union n°77, Jean-Louis Validire a fait une belle présentation du dernier ouvrage de Denis Lefebvre intitulé Arthur Groussier, le Franc-Maçon réformiste (Conform édition, Paris, avril 2016). Il écrit (p. 11) :

    « [Arthur Groussier] rejoint sur les bancs de l'Assemblée, une petite, mais prestigieuse cohorte d'une cinquantaine de députés socialistes, dont Jean Jaurès, Jules Guesde, Marcel Sembat, René Viviani, Alexandre Millerand forment le noyau. Sa carrière parlementaire ne sera pas un long fleuve tranquille, plusieurs fois battu, il s'attaquera cependant lors de ses mandats avec ténacité à son grand-oeuvre parlementaire qui débouchera le 28 décembre 1910 par l'adoption du premier livre des Conventions relatives au Travail. »

    Il est exact que le F∴ Arthur Groussier s'est particulièrement impliqué dans la genèse du code du travail. Le 13 juin 1898, le député socialiste a déposé une proposition du code du travail synthétisant la réglementation relative à la durée du travail, à la formation et à l'exécution du contrat de travail, au salaire. Cependant, il faut rappeler que cette proposition de loi audacieuse pour l'époque n'a pas été votée. L'effort de codification a toutefois été poursuivi. Groussier s'est ainsi investi à partir de 1902 dans une commission extraparlementaire chargée de la codification des lois du travail à droit constant (Groussier a été battu aux législatives de 1902 mais réélu à celles de 1906). Un projet d'ensemble a été présenté dès 1904. La Chambre a très vite adopté le projet. Le Sénat en revanche a renâclé et limité son examen au premier des six livres présentés. Ce n'est donc que le 7 juin 1910 que la Haute assemblée a adopté le texte qui a été ensuite confirmé en termes identiques par la Chambre le 28 décembre 1910.

    Toutefois l'opiniâtreté d'Arthur Groussier ne doit pas faire oublier non plus l'action politique du F∴ René Viviani. Je rappelle que Viviani a été le premier des ministres du travail de l'histoire notre pays. Le ministère du travail a été créé par le gouvernement de Georges Clemenceau (25 octobre 1906 - 20 juillet 1909) dans un contexte de grèves et de très fortes tensions sociales. Il convient de remarquer que Viviani est également resté à ce poste sous le gouvernement Briand 1 (24 juillet 1909 - 3 novembre 1910) le temps que le projet de Code du travail aboutisse. Viviani a donc été à la tête du ministère du travail pendant quatre ans avant d'y être remplacé par le F∴ Louis Lafferre. Un record quand on songe à l'instabilité des gouvernements sous la Troisième République.

    viviani.jpgLe Ministère du Travail est devenu un portefeuille incontournable grâce au F∴ René Viviani. On lui doit en effet les premières applications de la loi sur le repos hebdomadaire, votée sous le précédent gouvernement dirigé par Ferdinand Sarrien. On lui doit aussi d'avoir jeté les bases du dialogue social. Il a encouragé et obtenu l'adoption de la loi du 17 mars 1907 instaurant la parité aux conseils de prud’hommes, de la loi du 13 juillet 1907 donnant aux femmes le droit de disposer de leur salaire, de la loi du 7 décembre 1909 obligeant l’employeur à verser régulièrement le salaire en monnaie légale et de la loi du 5 avril 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes. Il a évidemment soutenu la loi du 28 décembre 1910 qui a créé la première mouture du code du travail.

    Pour conclure, je crois qu'il est important de ne pas oublier les points suivants :

    1°) Sans le soutien de l'exécutif, et notamment de Clemenceau (qui n'était pas franc-maçon) et Viviani, les réformes souhaitées par Groussier n'auraient sans doute pas abouti. Il est également très probable que Clemenceau, élu sénateur du Var en 1902, a pu rassurer la Haute assemblée et obtenir progressivement son ralliement. 

    2°) Groussier n'était pas isolé. Il n'était pas le seul artisan des réformes sociales. Il faut mentionner par exemple l'implication du radical (et F∴) Fernand Dubief et du socialiste (profane) Jean Jaurès, flamboyants rapporteurs à la Chambre du projet de codification des lois sociales.

    3°) Il faut noter enfin que l'action de la gauche réformiste (radicaux, radicaux-socialistes, et socialistes indépendants) a été décisive. En effet, à l'époque, la SFIO était révolutionnaire et hostile à toute participation gouvernementale. Elle excluait d'ailleurs tout socialiste qui acceptait de devenir ministre (ce fut le cas d'Alexandre Millerand, Aristide Briand, René Viviani). La SFIO était loin d'avoir la majorité au Parlement. Or, Arthur Groussier était député de la SFIO.

    Je pense que ce petit rappel historique n'est pas inutile en cette période où il est de bon ton de critiquer la gauche de gouvernement.