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Histoire - Page 3

  • La lettre de Jules Prunelle

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    Le Grand Orient de France a diffusé une vidéo sur l'hommage rendu aux martyrs de la Commune. Celui-ci a eu lieu au cimetière du Père Lachaise devant le mur des fédérés le 1er mai dernier. Cette vidéo circule sur les plates-formes de streaming et les réseaux sociaux. Je voudrais à mon tour diffuser une lettre du Frère Jules Prunelle (1818-1904), ancien vénérable de la Loge parisienne Mutualité. Elle date du 30 avril 1871 et a été envoyée aux principaux organes de presse parisiens. Jules Prunelle n'était pas foncièrement hostile à la Commune qui était au départ, il faut le rappeler, un mouvement patriotique et communal, c'est-à-dire un mouvement visant à permettre aux parisiens d'élire librement un conseil municipal après la défaite de 1870. Mais il avait assisté à son inexorable radicalisation et il était maintenant soucieux que le bras de fer entre les insurgés et le gouvernement d'Adolphe Thiers ne remette pas en cause l'établissement de la République en France. Jules Prunelle était membre fondateur de l'Association des défenseurs de la République, constituée en décembre 1870, aux côtés notamment de Georges Clemenceau, maire du dix-huitième arrondissement.

    Citoyen lucide et attaché aux libertés publiques, Jules Prunelle était parfaitement conscient que le mouvement communard était une impasse politique. Il craignait les meneurs les plus extrêmes dont les idées révolutionnaires risquaient de nourrir le parti de la peur et de l'ordre. Prunelle était aussi de ceux qui pensaient que la rébellion parisienne face au pouvoir légitime de l'Assemblée nationale élue le 8 février 1871, allait inévitablement aboutir à un putsch de l'armée, à une réaction bonapartiste, voire à un retour des royalistes au pouvoir.

    Franc-Maçon averti, Prunelle avait bien vu que ces mêmes révolutionnaires avaient instrumentalisé politiquement la franc-maçonnerie parisienne. Il était à ses yeux totalement inconcevable que la franc-maçonnerie ne respecte pas le pouvoir légitime et devienne partie prenante d'une guerre civile.

    « Paris, 30 avril 1871.

    Monsieur,

    Je viens de lire dans le Journal officiel de la Commune le compte-rendu d'une manifestation de francs-maçons qui a eu lieu hier, sons le prétexte défaire de la conciliation entre Paris et Versailles, mais en réalité — c' est facile à voir — pour engager la franc-maçonnerie tout entière à prendre parti dans un horrible conflit qui, pour le malheur de tous, dure depuis trop longtemps déjà.

    Permettez-moi, monsieur, comme franc-maçon, de protester ici de toute mon énergie contre celte prétention. Il n'appartient ni à plusieurs de parler au nom de la franc-maçonnerie, de se substituer à elle et de dénaturer son esprit. La franc-maçonnerie est essentiellement démocratique, pacifique et libérale — il n'y a pas un seul initié qui ne le sache — son rôle dans la lutte actuelle était donc tout tracé : calmer les adversaires,pour arriver sincèrement à les réconcilier.

    Plusieurs des manifestants en ont jugé autrement, oubliant que, dans le camp de ceux qu'ils traitent d'ennemis, il se trouve grand nombre de francs-maçons ; ils ont, par leurs discours, jeté de l'huile sur le feu — et, usurpant un droit qui ne leur appartient pas, transformé nos bannières de paix en étendards de guerre civile — et voulu engager toute la maçonnerie dans un conflit monstrueux.

    Ne serait-il pas temps enfin qu'en franc-maçonnerie, comme en politique, on supprimât tout espace d'usurpation, en laissant à chacun son droit intact et la faculté, dès lors, d'exprimer sa volonté ? Ce serait là,probablement, la fin de toutes les luttes qui nous agitent si douloureusement.

    Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

    JULES PRUNELLE,

    ex-vénérable de la loge Mutualité. »

    Jules Prunelle savait que tout était perdu et que les jours du mouvement insurrectionnel étaient désormais comptés depuis que le gouvernement à Versailles avait invalidé les élections du conseil communal de Paris. Les éléments les plus modérés avaient alors préféré obéir aux injonctions du gouvernement et ils avaient démissionné du conseil, laissant Paris aux mains des plus extrémistes (Varlin, Vallès, Clément, etc.). Prunelle connaissait par coeur la capitale. Il voyait bien que les soldats de la Garde Nationale, mal attifés, mal nourris et plein de lassitude, n'avaient pas envie de se battre et encore moins de mourir pour des doctrinaires d'extrême gauche. Ce que ces soldats souhaitaient, comme tout le peuple de Paris d'ailleurs, c'était la fin des hostilités et, autant que faire se peut, la reprise d'une vie normale après la défaite du pays face à la Prusse.communards,commune de paris,jules prunelle,france

    Il faut se mettre dans la peau de Jules Prunelle qui avait pris connaissance de la manifestation maçonnique du 28 avril, comme il l'a écrit, en lisant le Journal Officiel de la Commune ! On peut comprendre qu'il se soit senti trompé, lui qui, comme beaucoup d'autres frères, croyaient à la mission conciliatrice des loges. Or, voici que ces dernières avaient été entraînées malgré elles dans le conflit par des frères, plus politiques que maçons, qui s'étaient rendus en délégation, étendards au vent, sur les murs d'enceinte de la capitale pour proclamer à la face du monde ce mensonge selon lequel l'Ordre maçonnique soutenait l'insurrection. Comment Jules Prunelle, petit maçon perdu au milieu de la foule, aurait-il pu se taire devant une telle forfaiture et une telle fuite en avant ? Comment aurait-il pu se taire, lui le républicain, l'ami de Clemenceau, alors qu'il sentait confusément que les jours de mai allaient être épouvantables et qu'une répression sanglante allait s'abattre sur Paris ?

    Je m'interroge. Comment se fait-il qu'en 2016 les obédiences maçonniques présentes au cimetière du Père Lachaise ne se souviennent pas aussi de ces frères républicains qui, tel Jules Prunelle, avaient été d'une extraordinaire clairvoyance au milieu de ces terribles événements ? Comment se fait-il qu'elles préfèrent célébrer aujourd'hui, de façon quelque peu caricaturale, le souvenir de ces doctrinaires qui ont fini par se faire dévorer par ce peuple qu'ils défendaient (il faut en effet se rappeler des derniers instants tragiques du pauvre Eugène Varlin, lynché et éborgné par la foule des prolétaires, avant d'être fusillé par la troupe sans jugement rue des Rosiers) ?

    communards,commune de paris,jules prunelle,franceAprès la lettre de Jules Prunelle, il me semble utile de reproduire celle que le frère Ernest Hamel (1826-1898), ancien Vénérable de la Loge L'Avenir, avait adressée à l'un de ses successeurs au premier maillet. Hamel était historien. Un biographe de Robespierre et un spécialiste de la Révolution française. Il fut un opposant républicain actif sous le second Empire et un proche du socialiste Louis Blanc. Ce n'était donc pas un mollasson. Mais lui aussi était d'une lucidité rare sur le devenir de la Commune et sur l'action entreprise par ces frères qui plantèrent des étendards de loge Porte Maillot.

    « Au Vénérable de la Loge l'Avenir Orient de Paris.

    Cher Vénérable,

    J'apprends avec tristesse que dans une réunion, à laquelle je n'ai pu assister, il a été décidé que la maçonnerie planterait son drapeau sur les remparts de Paris, et que dans le cas où il viendrait à être troué par une balle, elle se jetterait en corps dans la lutte.

    Cette réunion a, selon moi, dépassé son droit, en engageant de la sorte la franc-maçonnerie.

    Que, comme citoyen, chacun de ses membres adopte tel parti qu'il lui conviendra d'adopter, c'est son droit; mais, comme corporation, la franc-maçonnerie ne saurait, sans être infidèle à sa loi primordiale, quitter le terrain de la conciliation basée sur la reconnaissance de nos franchises municipales.

    C'est sous l'impression de cette idée conciliatrice qu'elle a envoyé deux délégations à Versailles, et l'adoption du rapport de ses derniers délégués impliquait virtuellement la continuation des tentatives d'apaisement et de concorde.

    Là était le véritable rôle de la franc-maçonnerie, qui ne doit pas oublier qu'elle a des adeptes dans les deux camps.

    Comme maçon et comme membre de la délégation nommée en vue d'une conciliation possible, je ne crois pas devoir la suivre dans la voie nouvelle où l'on semble l'engager, et j'ai la certitude de rester en cela le serviteur dévoué de la République démocratique, une et indivisible.

    ERNEST HAMEL, ex-vénérable de la loge l'Avenir. »

  • La régularité maçonnique : un ostracisme politique

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    régularité,grande bretagne,france,socialisme,franc-maçonnerie,conservatisme,république,monarchieJe me suis permis de poster la réaction suivante sur le blog Hiram.be, plus précisément sous un article consacré au numéro 48 de Franc-Maçonnerie Magazine :

    « Le débat sur la régularité maçonnique est politique.

    Il a fondamentalement pour explication un positionnement politique de la franc-maçonnerie britannique à l’égard de la franc-maçonnerie française. Il a été un prétexte pour dénoncer le GODF. et, au-delà de ce dernier, tout ce que la France pouvait représenter non seulement en termes d’instabilité politique (le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire, la Guerre de 1870, les événements de la Commune, la République) mais aussi de risques d’exportation de la révolution en dehors de ses frontières.

    J’en veux pour preuve un article de la revue The Freemason du 29 avril 1871 (p. 264) intitulé Freemasonry in France (Franc-maçonnerie en France). On peut y lire une condamnation sans appel de la Commune de Paris et de l’action de médiation entreprise par certains francs-maçons français ainsi qu’une condamnation du rite de Misraïm accusé d’avoir déployé ses activités sur le sol anglais grâce au soutien du G∴O∴D∴F∴. Un extrait mérite d’être cité car il est on ne peut plus clair :

    « Freemasons of England disavow most heartily the manifestoes of those misguided French brethen, and repudiate any connection in their fraternization with the Communists or Red Republicans. It is nevertheless important to bear in mind that it is with their action as a body we find fault, and not with the opinions which any individual Mason may choose to enunciante and support. »

    « Les Francs-Maçons d’Angleterre désavouent de tout leur coeur les manifestes de ceux qui, parmi les frères français, se sont égarés et ils répudient toute connexion dans leur fraternisation avec les communistes et les républicains rouges. Il est néanmoins important de garder à l’esprit c’est dans leur action en tant que corps [maçonnique] que nous décelons une faute, et pas dans les opinions que tout maçon, à titre individuel, peut choisir d’exprimer et de soutenir. »

    La décision du GODF de 1877 , supprimant la référence obligatoire au GADLU, a été le signal que les Anglais attendaient pour rompre. Le vote du Convent a été qualifié d’innovation révolutionnaire (cf. the Freemason, 15 décembre 1877, p.548 qui parle aussi de « changement révolutionnaire de l’Orient de France » ). C’est donc une accusation d’ordre politique.

    L’intransigeance des dignitaires anglo-saxons à l’égard des francs-maçons français est d’ordre politique (elle sera ensuite maquillée en 1929 sous les oripeaux des landmarks, lesquels seront à géométrie variable en fonction des intérêts politiques anglo-saxons… cf le cas français et italien). Cette intransigeance s’est vérifiée tout au long du XXe siècle. Le GODF malgré lui, est toujours perçu comme un repère de rouges, de communistes et d’athées alors qu’il jouit paradoxalement d’un certain prestige en raison de son grand âge (1773) auprès de ces mêmes dignitaires anglo-saxons. »

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    En réalité, ce commentaire reprend, pour partie, une note que j'avais écrite à propos de la polémique franco-britannique sur les rites égyptiens au XIXe siècle. Un frère m'a écrit pour me demander de produire l'un des extraits auquel j'ai fait référence. Le voici :

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    Je précise que c'est un exemple parmi des centaines d'autres car The Freemason - comme d'autres revues maçonniques britanniques du dix-neuvième siècle - était coutumier de ce genre d'attaque politique contre la franc-maçonnerie française.

    Il est savoureux de remarquer que ces attaques politiques, souvent injurieuses, étaient paradoxalement perpétrées au nom de l'apolitisme de la franc-maçonnerie. C'est dire la perversité du procédé.

    C'est la raison pour laquelle je suis amusé de voir les postures de ceux qui, aujourd'hui, taclent volontiers le Grand Orient de France et, au-delà du Grand Orient, les obédiences qui s'intéressent à la réflexion sociale. Ils feraient mieux de se pencher sur l'histoire de la pseudo régularité, pauvre concept bancal théorisé sur le tard en 1929 par la Grande Loge Unie d'Angleterre pour justifier l'exclusion de la majorité des francs-maçons français de la communauté maçonnique internationale.

    Il faut le dire et le répéter : la régularité maçonnique est un ostracisme politique.

    En 1871, année de l'extrait reproduit ci-dessous, la presse maçonnique britannique considérait déjà que la franc-maçonnerie n'existait plus en France. Elle ne faisait qu'exprimer la pensée des dignitaires de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Pour ces derniers, la maçonnerie française, aux mains des Rouges, apparaissait irrémédiablement perdue. Il est utile, je crois, de citer cette phrase dont la violence des termes est on ne peut plus claire :

    « We fear however that the evil is almost ineradicable, and that nothing but ostracism for a time from the Masonic Body Universal will cure our Frence brethen of the fatal fancy for using their influence as Masons in political matters. »

    « Nous craignons cependant que le mal soit presque ineffaçable et que rien, sauf l'ostracisme pour un temps de la communauté maçonnique internationale, ne guérira nos frères français de la fantaisie fatale d'user ès-qualités de leur influence dans les affaires politiques. »

     

  • Les leçons séditieuses d'Oliver Cromwell

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    Oliver Cromwell (1599-1658) est sans doute le personnage de l'histoire britannique le plus controversé. Pour les uns, il s'agit d'un des plus grands héros anglais, celui qui a restauré les droits du parlement face à la monarchie. Pour d'autres, Oliver Cromwell a été un tyran sanguinaire et régicide. Il est en tout cas celui qui a instauré la République outre-manche. Quoi qu'on pense du personnage, il reste à jamais associé à une période trouble et violente de l'histoire de la Grande Bretagne.

    C'est la raison pour laquelle j'ai été très surpris de lire ce passage dans un ouvrage publié à Hambourg en 1776 par un anonyme. Il s'intitule Considérations philosophiques sur la Franc-maçonnerie dédiées à tous les Orients en France par un député de Jérusalem.

    Cet ouvrage est conçu sous la forme de dialogues entre un philosophe (profane) et un franc-maçon. Je ne serais d'ailleurs pas étonné que la forme originale de ce livre ait inspiré Gotthold Ephraïm Lessing, lequel a publié, deux ou trois ans plus tard, ses fameux Dialogues pour des Francs-Maçons avec les personnages d'Ernst et Falk (après tout, Lessing n'a-t-il pas vécu à Hambourg où il fut initié ?).

    On lit aux pages 77 et suivantes :

    « Le Maçon : Tenez il n'est pas que vous n'ayez attendu entendu parler de ce savant politique, de ce profond génie du dix-septième siècle ; c'est lui, le fameux Cromwell qui est l'auteur de la Franc-maçonnerie.

    Le Philosophe : Cromwell...

    Le Maçon : Oui monsieur. »

    Après avoir effrayé le philosophe, le franc-maçon s'empresse alors de le rassurer très vite et réfute vigoureusement l'appartenance d'Oliver Cormwell à la franc-maçonnerie.

    « Le Maçon : Vous ne voyez donc pas, Monsieur, que c'est le système  plus pitoyable, l'opinion la plus denuée de fondement qui ait jamais pu entrer dans la cervelle des visionnaires, que de prétendre que des hommes, que des Maçons, marchent fur les traces d'un sectaire ambitieux & criminel !

    Le Philosophe : Et il fallait tant de précautions pour en venir à ce début ? Parturiunt montes...

    Le Maçon : C'était, Monsieur, pour vous en faire mieux sentir le ridicule & l'absurdité.

    Le Philosophe : Mais ce préjugé impie ne saurait avoir d'empire sur personne : car, quant à la mienne, sans être fortement dévoué à la Confrérie, je ne lui proposerais pas d'avoir des vues assez profondes, pour la croire capable de viser au projet d'une république universelle.

    Le Maçon : D'autant plus que ce projet répugnerait à tous les engagements, à tous les voeux maçonniques (...) »

    Et le Maçon de poursuivre :

    « Cela n'empêche pourtant qu'il y ait des gens assez simples, pour ne pas dire imbéciles, qui embrassent une opinion aussi blâmable qu'elle est extravagante (...) Je vous assure qu'il y a plus d'une demi-douzaine de Maçons qui se repaissent l'esprit de cette illusion, & qui suivant machinalement & par instinct les cérémonies maçonniques, croient apercevoir à chaque pas les leçons séditieuses du redoutable Cromwell. »

    Il est étonnant de trouver pareille réfutation de l'appartenance maçonnique de Cromwell car elle tombe sous le sens. En effet, la franc-maçonnerie spéculative n'existait pas du vivant du lord protecteur de la République anglaise. Mais ce qui est encore plus surprenant, c'est de constater que des francs-maçons du dix-huitième siècle (« plus d'une demi-douzaine » selon l'auteur) aient pu croire à cette appartenance alors qu'on sait aujourd'hui que cette croyance a été popularisée par deux livres antimaçonniques d'un certain abbé Larudan en 1745 et 1747 : L'Ordre des Francs-Maçons trahi et leurs secrets révélés et Les Francs-Maçons écrasés.

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    On peut en déduire que certains francs-maçons ont repris à leur compte cette figure de l'histoire anglaise. La franc-maçonnerie a donc été perçue et vécue par cette minorité de frères comme un instrument d'émancipation politique. L'auteur anonyme des Considérations philosophiques a condamné cette approche de la franc-maçonnerie au nom de la loyauté dont chaque franc-maçon doit faire preuve à l'égard de l'autorité légitime. Ça n'a toutefois nullement empêché aux « leçons séditieuses de Cromwell » de faire leur chemin dans les esprits vingt-trois ans plus tard en France.

  • Les lumières vives et pures de l'ordre maçonnique

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    4035725778.jpgJe recommande vivement la lecture de la remarquable étude de Jean-Luc Lebras sur les (grands et petits) sceaux du Grand Orient de France. Cette étude est publiée dans le dernier numéro des Chroniques d'Histoire Maçonnique. L'auteur analyse l'évolution de ces sceaux qui sont comme des empreintes laissées par l'obédience au fil du temps.

    Dans son introduction, Jean-Luc Lebras indique que les sceaux du Grand Orient de France ne semblent pas avoir fait l'objet d'études historiques et symboliques très abondantes au vingtième siècle contrairement au siècle précédent. Il rappelle que Jean-Marie Ragon de Bettignies (dont j'ai déjà parlé sur ce blog) avait étudié, en 1841, l'évolution des sceaux du Grand Orient pour souligner le suivisme politique de l'obédience.

    Je voudrais justement citer un extrait des propos de Ragon que Lebras rappelle d'ailleurs dans son étude. Le vénérable maître de la loge Les Trinosophes écrit avec une sévérité lucide (cf. Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, éd. Berlandier, 1841, p. 381) :

    « Est-ce par reconnaissance pour les services que notre institution a rendus à l'ordre civil que les puissances suprêmes des divers rites maçonniques s'occupent elles-mêmes, de temps à autre, de politique ? Ce n'est pas, toutefois, dans l'intention de voir les membres de l'ordre s'en occuper ; car la place qu'on leur laisse prendre est bien innocente mais ces hauts frères plus politiques que Maçons, et souvent plus esclaves que libres, désirent prouver au gouvernement de chaque année que l'institution qu'ils dirigent marche dans le sens de la politique du jour. Nous ne sommes pas, dans notre France, exempts de ce défaut : en révisant les anciens cachets et les timbres du Grand Orient, lesquels ne devraient offrir que les emblèmes immuables de notre Ordre on y découvre des empreintes maçonnico-profanes qui présentent à l'œil du Maçon étonné les signes variables de l'autorité civile. »

    Ce texte, je le rappelle, a été écrit il y a cent soixante-quinze ans. Il est pourtant d'une étonnante modernité. En effet, comment ne pas y songer quand on voit le Grand Maître du Grand Orient affirmer dans tous les médias, écrits ou audiovisuels, que l'obédience est la gardienne vigilante de l'éthique républicaine ? L'histoire permet de relativiser une telle posture.

    Que montre l'étude des sceaux du Grand Orient ? Que le Grand Orient fut monarchiste sous les rois, impérial sous les empereurs et républicain sous les républiques ! Ce constat devrait donc inciter les responsables de l'obédience à se montrer plus modestes et circonspects dans leur communication publique. Ce constat devrait aussi les inciter à respecter la liberté de conscience des francs-maçons du Grand Orient de France qui n'ont pas besoin qu'on pense et parle à leur place.

    1290289894.jpgCependant, il ne faut pas se méprendre : Ragon de Bettignies, lui-même, préconisait que le maçon s'intéressât à la politique et à la religion. Je dois citer ce passage que tous les francs-maçons devraient connaître et méditer, notamment ceux qui ont la lourde charge de représenter le Grand Orient (cf. op.cit., pp. 376 et 377) :

    « Quoiqu'il soit certain que le Maçon jure obéissance et se conforme exactement aux lois du pays qu'il habite, ainsi que tout sage doit faire, il n'en est pas moins de son devoir de consacrer ses veilles à s'instruire et à éclairer ses concitoyens, soit sur la politique, soit sur la religion ou tout autre sujet sérieux qui intéresse le bien public. Dans nos époques modernes, où le nombre des francs-maçons est considérable, la Maçonnerie, qui s'interdit hautement et de fait, dans ses réunions, tout ce qui a rapport aux matières religieuses et politiques, n'a jamais dû ni pu prendre qu'une part indirecte aux révolutions qui se sont succédé depuis un demi siècle. Nous en avons eu la preuve lors du renversement du gouvernement impérial.
    Les personnages les plus élevés de l'Empire et de l'armée appartenaient à la Franc-Maçonnerie, qui resta toute passive pendant cet orage politique.
    Mais voici la part directe, la seule qu'elle a prise, qu'elle pouvait prendre et qu'elle prendra toujours aux événements passés, présents et à venir : les lumières vives et pures que laissent échapper, dans des séances qui se renouvellent sans cesse, les divers orateurs de cet ordre cosmopolite, éclairent une masse d'individus qui se répandant ensuite dans toutes les classes de la société, y versent continuellement des doctrines salutaires qui font le tour du monde, et combattent, chaque jour et partout, l'erreur et les préjugés qui souillent encore le globe. »

    Ce que Ragon de Bettignies souligne, et qui est absolument fondamental, c'est que la politique en maçonnerie se joue au niveau de la loge et non de l'obédience. La politique en franc-maçonnerie réside dans l'échange de points de vue entre des personnes d'opinions et de sensibilité différentes qui se retrouvent au sein d'un ordre cosmopolite.

    temps, jean-luc lebras,jean-marie ragon de bettignies,histoire,godf,evolution,politique,sceaux,chroniques d'histoire maçonniqueCosmopolite. Le qualificatif est important. Est cosmopolite celui qui est capable de penser en citoyen de l'univers (cosmos : l'univers ; politês : citoyen). Est cosmopolite celui qui, sans renier son identité et ses convictions propres, est capable d'accueillir sereinement la différence. Est cosmopolite celui qui est capable d'envisager des problèmes sous tous les angles. Est cosmopolite celui qui est capable de prospective, qui ne se laisse pas ballotter par l'actualité du jour, qui a la force intellectuelle et morale de voir plus loin que l'immédiateté des choses.

    Les « lumières vives et pures » de la franc-maçonnerie jaillissent de la discussion en tenue ordonnée selon le rite. Elles se manifestent dans la pratique des vertus maçonniques et l'étude. Et c'est ensuite au franc-maçon, librement et discrètement, de se faire l'agent actif du lien social afin de répandre, par un comportement exemplaire, les vérités qu'il a su découvrir et acquérir en loge, conscient que les idées sont comme les ruisseaux qui font les grandes rivières.

  • La Franc-Maçonnerie et la Commune de Paris

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    Franc-Maçonnerie, Commune de Paris, GODF, Jules Vallès, Eugène Pottier, Henri Rochefort, Emile Eudes, Gustave Lefrançais,Le premier mai prochain, une délégation du Grand Orient sera présente au cimetière parisien du Père Lachaise devant le mur des fédérés. Cette « manifestation traditionnelle » annuelle est en réalité récente. Elle été instaurée sous la grande maîtrise de Philippe Guglielmi en 1998.

    Pourtant, cette manifestation ne correspond historiquement à rien. Le Grand Orient, comme le Suprême Conseil, furent l'un et l'autre parfaitement étrangers aux événements de la Commune ainsi que le rappelait Esprit-Eugène Hubert dès le mois de décembre 1871 (La Chaîne d'Union de Paris, décembre 1871, premier volume, n°1, p.10) :

    « […] la Maçonnerie française, Corps, est restée, d'une manière absolue, étrangère aux hommes et aux actes de la Commune et […] elle n'est intervenue que pour blâmer, que pour condamner, que pour retenir ceux d'entre ses membres qui voulaient faire cause commune, qui firent cause commune avec la Commune. »

    Je renvoie le lecteur à la note que j'ai écrite sur le sujet il y a un an. J'évoque non seulement l'ouvrage auquel Hubert fait référence dans La Chaîne d'Union (Les Francs-Maçons et la Commune de Paris, Ed. Dentu, 1871) mais aussi le témoignage de Maxime Du Camp.

    Que faut-il retenir ?

    Qu'il y a eu certes des francs-maçons impliqués dans l'insurrection communarde (Jules Vallès, Jean-Baptiste Clément, Eugène Pottier, Henri Rochefort, Emile Eudes, Gustave Lefrançais, etc.), mais qu'ils ont agi essentiellement à titre personnel et pour des raisons politiques, quoique certains d'entre eux aient tenté maladroitement d'y associer la franc-maçonnerie en tant que corps constitué. C'est par exemple le cas de Louis Thirifocq qui s'exclama ainsi devant les représentants de la Commune et le peuple (La Chaîne d'Union de Paris, avril 1874, troisième volume, n°5, p.214) :

    « Citoyens, la Commune est la plus grande révolution qu'il ait été donné au monde de contempler. C'est le nouveau temple de Salomon que tous les Francs-Maçons ont le devoir de défendre. »

    Or, tous les Francs-Maçons, loin s'en faut, n'ont pas défendu ce nouveau temple de Salomon à la couleur rouge un peu trop prononcée... 

  • Les processions maçonniques publiques

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    Les guildes et autres corporations avaient l'habitude d'organiser des processions au Moyen Age. Généralement ces processions avaient lieu lors de la fête du saint patron du métier concerné. En ce qui concerne les maçons, les processions étaient organisées le jour de saint Pierre (29 juin), de saint Thomas (3 juillet) ou de saint Benoît (le 11 juillet). Les tailleurs de pierres, eux, fêtaient la saint Claude le 6 juin. Dans certains endroits d'Europe, il arrivait que toutes les guildes se réunissent pour défiler le 24 juin dans les rues avant l'office religieux le jour de saint Jean le Baptiste. On notera que cette période de l'année est proche du solstice d'été dans l'hémisphère nord. Les jours avoisinants le solstice d'été sont les plus longs de l'année. Ils sont la source de nombreuses célébrations dans différentes cultures au cours de l'histoire.

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    Dès ses origines, la franc-maçonnerie spéculative a intégré les processions publiques comme pour témoigner de sa filiation, sinon historique du moins spirituelle, avec la franc-maçonnerie opérative. De 1721 à 1728, la Grande Loge de Londres organisait deux processions par an dans les rues de la capitale britannique. La première avait lieu le 24 juin pour la saint Jean le Baptiste (solstice d'été), la seconde le 27 décembre pour la saint Jean l'évangéliste (solstice d'hiver). Les frères défilaient, dûment décorés, de Queen's Arms à Stationer's Hall dans le quartier de la cathédrale saint Paul. Ce qui représentait quand même un parcours d'environ six kilomètres, soit une heure et demie de trajet en marchant tranquillement. A partir de 1728, des coches et des chars furent introduits et les jours des processions changèrent quelque peu. Des processions eurent quelques fois lieu le 30 janvier, jour du souvenir de l'exécution du roi Charles 1er. En 1734 on agrégea une fanfare pour la première fois à une procession. En 1739, il y eut même trois fanfares dans le cortège.

    2194798522.jpgCeci dit, l'expression publique de la maçonnerie, au travers des processions, n'a pas toujours été sans violences, notamment en Angleterre. Ainsi, il est établi que cinq processions maçonniques au moins furent perturbées par des processions burlesques, voire des bagarres : en 1724, le 19 mars 1741, le 27 avril 1742, le 2 mai 1744 et le 18 avril 1745. Les journaux de l'époque en témoignent.

    En 1724, William Hogarth a ainsi caricaturé la procession burlesque de l'ordre des Gormagons (ou Gormogons). La gravure s'intitule : The Mystery of Masonry brought to light by ye Gormagons (le mystère de la maçonnerie mis en lumière par vous, Gormagons). Cette gravure a été publiée le 3 décembre 1724 dans le Daily Post. L'ordre des Gormagons avait été fondé par le duc de Wharton, ancien Grand Maître de la Grande Loge de Londres en 1723, pour tourner en ridicule la franc-maçonnerie. L'ancien dignitaire avait voulu se venger de la jeune Grande Loge qui ne l'avait pas réélu à la grande maîtrise et lui avait préféré le comte de Dalkeith. Les Gormagons avaient pour objectif de dénigrer des maçons. Ils ne dédaignaient pas non plus de faire le coup de poing.

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    William Hogarth s'est inspiré des personnages du roman de Miguel de Cervantès, l'ingénieux Don Quichotte de la Manche, tels qu'il avaient été peints, quelques années plus tôt, par le peintre français Charles Antoine Coypel. Il existe beaucoup d'interprétations de cette gravure. Je n'en ai trouvé aucune qui me satisfasse pleinement. Certains croient même reconnaître le duc de Wharton derrière Don Quichotte et le pasteur Anderson à côté de l'âne Rucio, le dos courbé et la tête entre les barreaux de l'échelle. Ce ne sont que des hypothèses. Rien n'indique que le pasteur Anderson ait fait partie des Gormagons. Il n'était pas un obligé du duc de Wharton. Il n'était pas non plus connu pour des sympathies jacobites. On sait qu'il eut droit à des obsèques maçonniques en 1739 dont la presse britannique de l'époque se fit l'écho. Quant au duc de Wharton, celui-ci se lassa très vite de l'ordre fantaisiste qu'il avait fondé et il reprit très vite des activités maçonniques en Espagne et en France. Il devint d'ailleurs le premier Grand Maître de la franc-maçonnerie française en 1728. Ce qui montre que les relations entre les maçons britanniques et français étaient mal engagées depuis le départ...

    La procession du 19 mars 1741 a fait l'objet de satires et de caricatures. Les "mock masons" (les faux maçons, "faux" au sens où ils n'étaient pas opératifs) ont été moqués dans la presse comme en témoigne cette gravure publiée dans un journal dirigé par Anne II Dodd, fille d'Anne Dodd (une magnat de la presse de cette époque), avec un texte de Paul Whitehead et d'Henry Carey, Esq.

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    Et celle de George Bickham l'aîné.

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    Le 27 avril 1742, une procession maçonnique a été perturbée dans Londres par des plaisantins et des canailles. Elle a été immortalisée par la gravure satirique d'Antoine Benoist intitulée A Geometrical View of the Grand Procession of the Scald Miserable Masons (une vue géométrique de la grande procession des misérables maçons échaudés).

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    Le London Daily Post du 28 avril 1742 note à ce sujet :

    "Hier a eu lieu la fête annuelle de l'ancienne et honorable société des francs-maçons ; ils ont fait à cette occasion une procession de Brook street à Haberdasher's hall et ont offert un divertissement élégant et la soirée s'est achevée dans cette harmonie et cette décence propres à cette société. Mais quelque temps avant que cette société n'ait commencé sa chevauchée, de nombreux cireurs de chaussures et ramoneurs, etc., à pieds ou en chariots, l'avaient devancée en se livrant à un ridicule spectacle pompeux. Ils se sont rendus en procession jusqu'à Temple Bar en plaisantant sur les francs-maçons et en jetant, d'après que nous avons appris, une centaine de livres sterlings, ce qui a provoqué d'importantes bousculades."

    Les années suivantes donnèrent lieu à des confrontations. Les autorités incitèrent la Grande Loge d'Angleterre à abandonner cette coutume sans toutefois y parvenir. En 1744, des maçons et des anti-maçons furent même traduits en justice pour des troubles à l'ordre public. En 1745, quatre processions antimaçonniques ont été organisées pour contrecarrer la procession annuelle des maçons londoniens. Il y eut des bagarres. Finalement, ces échauffourées récurrents amenèrent la Grande Loge d'Angleterre à cesser les processions publiques annuelles dans les rues la capitale britannique à partir de 1747, sans toutefois les abandonner totalement mais en les limitant à des événements exceptionnels.

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    De nos jours, la tradition des processions maçonniques publiques demeure toujours bien vivante dans les pays anglo-saxons. Aux Etats-Unis en particulier où de grandes parades sont organisées régulièrement. Ces cortèges, généralement, ont lieu lors des fêtes d'ordre ou bien, parfois, lors d'une cérémonie de pose d'une première pierre (d'un temple maçonnique ou d'un bâtiment religieux). En Europe continentale, et plus particulièrement dans les pays de tradition catholique, cette pratique ne s'est jamais développée en raison de l'excommunication qui a frappé les francs-maçons dès 1738. Révéler son appartenance était risqué (notamment pour les prêtres membres de la fraternité). Les persécutions sous les régimes fasciste, nazi, franquiste, salazariste et vichyste n'ont évidemment rien arrangé. Les choses évoluent cependant à leur rythme. En France, il arrive ainsi de plus en plus fréquemment que les francs-maçons défilent publiquement en cordons et sautoirs à l'occasion de manifestations profanes à fort enjeu social (défense de la laïcité et du vivre ensemble, antiracisme, promotion des libertés publiques et individuelles, etc.) ou lors d'occasions particulières (par exemple, le premier mai, au cimetière du Père Lachaise, devant le mur des fédérés). Et encore ! Ces extériorisations sont essentiellement le fait des obédiences dites libérales et adogmatiques.

  • Les trois courants de la franc-maçonnerie spéculative

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    255114976.jpgAu départ, c’est-à-dire aux alentours de 1717, nous avions une question à la fois simple et révolutionnaire : comment créer un espace dans lequel des hommes de toutes les conditions sociales, politiques et religieuses pourraient se rencontrer pacifiquement (la Grande Bretagne sortait d’une période d’intenses troubles politiques et religieux) ? La Franc-Maçonnerie spéculative a vu le jour pour y répondre. Non pour proposer à ses adeptes une initiation (ce terme n’apparaît à aucun moment dans les Constitutions d’Anderson et la Maçonnerie anglo-saxonne n’a pas ce mot dans son vocabulaire), non pour leur offrir un cadre pour leur perfectionnement spirituel et moral, pas plus pour transformer la société, mais bien pour créer un espace « neutre » dans lequel les individus seraient liés les uns aux autres par des sentiments de fraternité. Ni plus ni moins. Une sorte de « club » d’une nature inédite sans que ce terme soit péjoratif (en effet, un club désigne une association regroupant des personnes ayant des valeurs commune et partageant des intérêts communs). Un club où l’on se doit de respecter prosaïquement l’autorité du magistrat civil (le Souverain) mais qui admet l’idée qu'un de ses membres puisse entrer en rébellion. Un club qui reconnaît l’idée d’un Dieu a-confessionnel, un Grand Architecte, mais qui considère que la seule véritable religion à laquelle ses membres doivent s’astreindre est d’être des hommes bons, loyaux, sincères et honnêtes. Un club qui, pour sa survie dans un monde qui ignore encore en ce début du dix-huitième siècle ce que sont les libertés publiques, demande à ses membres d’être discrets et prudents sur tout ce qui le concerne directement et indirectement. Un club où l’on ne parle ni politique ni religion pour préserver un minimum de concorde. Dans cette perspective, l’Art royal est un art tout d’exécution, plein de pragmatisme, où les joies de la table sont aussi importantes que la tenue elle-même, où l’on fait appel davantage au comportement et aux qualités qu’aux beaux discours et à l’intellect. C’est la base de tout.

    Comme toutes les institutions humaines, des tendances vont alors progressivement apparaître et modeler la Maçonnerie à leur image. Au dix-huitième siècle, l’idée de « l’initiation maçonnique » s'est précisée petit à petit, notamment par la prolifération (anarchique) de systèmes de hauts grades à partir des années 1735-1745 à Bordeaux, à Narbonne, en Avignon, à Marseille, à Lyon etc. Mais ce n’est pas uniquement un phénomène franco-français. En effet, dans les Etats allemands, la Stricte Observance templière du baron de Hund se structure autour de l’idée qu’il existe des « Supérieurs inconnus » au sommet de l’Ordre. En Suède, le mysticisme d’Emmanuel Swedenborg (qui n'a jamais été maçon) va considérablement influencer la maçonnerie scandinave et le courant illuministe d’Avignon via Antoine Pernéty. En France, reprenant à son compte les enseignements de Martinez de Pasqually et de Saint-Martin, le mystagogue Jean-Baptiste Willermoz crée le rite écossais rectifié et défend les pratiques théurgiques. La plupart des créations initiatiques du dix-huitième siècle sont d’essence hermétiste (rosicrucianisme, alchimie…) et mystique (kabbale, templarisme etc.). Et ne parlons même pas de Cagliostro qui, en tant que mage, s’institue « Grand Cophte » d’un rite égyptien de sa composition avec plus de 100 degrés (comprenons 100 degrés, soit autant de breloques et de titres pompeux à vendre aux crédules de service). Chacun y va de son interprétation, de son petit business et, naturellement, chacun considère que son interprétation est la seule valable.

    Ce foisonnement d’idées engendre naturellement des réactions. Certains vont estimer que ces approches détournent la Maçonnerie de sa vocation religieuse et de ses véritables origines. Ce courant, dit des « Anciens », au nom des « Old charges », a combattu énergiquement aussi bien les déviations mystiques que les conceptions qui, en application des Constitutions d’Anderson, prônent l’idée de « morale naturelle ». Ce courant a été très fort en Grande Bretagne (il a imposé d’ailleurs ses vues lors de la fondation de la Grande Loge Unie d’Angleterre en 1813) mais il a compté aussi quelques fameux représentants en Europe (Joseph de Maistre). Ce fut une réussite totale en Angleterre où l’anglicanisme et la maçonnerie ont cheminé de concert (mais de manière moins évidente et plus problématique dès lors que la Grande Bretagne a exporté la Maçonnerie dans son empire colonial). Idem en Scandinavie où le luthéranisme et l’Ordre maçonnique sont très proches (et encore aujourd’hui). Dans les pays catholiques en revanche, ce fut un échec sur toute la ligne en raison de l’hostilité déclarée du Saint-Siège.

    Enfin, nous avons un troisième courant. C’est celui qui s'est détaché des approches purement ésotériques et religieuses du fait maçonnique pour approfondir, de son côté, la tradition andersonienne. Et de creuser l’idée évoquée dans l’acte fondateur de l’Ordre : « la morale naturelle ». Dans le monde profane, ce courant a trouvé des compagnons de route parmi les philosophes des Lumières. Progressivement, ce courant a contesté la conception selon laquelle le symbole cache et révèle à la fois une réalité suprasensible et des desseins divins. Le symbole devient une sorte de métaphore et d’image qui a pour objectif de stimuler la réflexion et d’élever l’esprit. La Maçonnerie devient donc une société qui offre un cadre pour que ses membres tendent vers plus de perfection. Cette approche assigne à l’Ordre une finalité morale, sociale, spirituelle susceptible d’être étendue à tout le genre humain et non à quelques « élus » ou «supérieurs inconnus ». Le Marquis de Luchet, grand ami de Voltaire, écrit : « Quelques fois, il [l’Ordre] a servi de prétexte à la dissipation outrée, comme d’asile au fanatisme, et plus souvent prêté à son régime, ses temples, ses orateurs à la secte des Illuminés. » (Essai sur la secte des Illuminés, p. 164). De même, la religion et la tyrannie politique sont très vite perçues comme des obstacles à la fraternité universelle. Il en découle une pleine confiance dans la perfectibilité humaine sous l’égide de la Raison qui canalise les sentiments et guide l’énergie de chacun vers l'action individuelle.

    Ces trois courants coexistent toujours au sein de la franc-maçonnerie spéculative contemporaine.

  • Les ursulines et le franc-maçon lozérien

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    ursulines.jpgVoici une petite histoire qui s'est passée en octobre 1899 dans le département de la Lozère où les gens avaient l'habitude de vivre dans la paix du Seigneur. Les  ursulines du joli petit village de Chirac, situé à quelques kilomètres de Marvejols dans la verdoyante vallée de la Colagne, avaient refusé de payer à la République leur part d'impôt.

    L'administration fiscale avait donc saisi le couvent des bonnes soeurs pour le mettre en vente. Cette adjudication inédite avait suscité les convoitises des lozériens. La propriété était grande et bien située. Il y avait de quoi faire. Or l'évêque de Mende, Monseigneur Baptifolier, y mit bon ordre. Par l'intermédiaire des journaux La Croix de la Lozère et La Semaine Religieuse, il fit annoncer aux catholiques de la contrée que tout acquéreur serait automatiquement frappé d'excommunication majeure.

    L'intervention de l'évêque fit son petit effet. Le jour de la vente au tribunal de Marvejols, il n'y eut qu'une enchère de cinq francs sur une mise à prix de six mille. Elle était due à l'abbé Vidal, bien évidemment mis à l'abri de l'excommunication et probablement venu à la barre du tribunal en service commandé.

    La Croix de la Lozère et La Semaine Religieuse se réjouirent bruyamment de cet heureux dénouement. Les ursulines allaient pouvoir rester dans leur couvent. La République impie avait été vaincue. Sa tentative d'expulsion sacrilège déjouée.

    église catholique,ursulines,franc-maçonnerie,lozère,républiqueMais un franc-maçon de la Loge L'Union Lozérienne, qui se réunissait à l'époque à Mende, leur avait réservé une surprise. Avant l'expiration du délai fixé pour rendre la vente définitive, celui-ci fit une surenchère de 1000 francs avec l'intention de faire du couvent de Chirac un local d'été pour la loge de Mende !

    Quelle déconvenue ! Le diable en personne allait pouvoir organiser ses messes noires chez les bonnes soeurs ! Impensable pour les ursulines bien sûr, mais aussi pour l'évêque, les curés, les moines, les vicaires et les dévotes des alentours ! Il fallait faire quelque chose pour empêcher ce satané franc-maçon que la rumeur publique disait fort riche et soutenu par la puissance maléfique du Grand Orient.

    L'histoire ne dit pas ce qu'il advint. Mais le fait que les ursulines soient toujours dans la petite commune de Chirac plus de cent seize ans après ce fait divers pittoresque, montre qu'un miracle s'est produit. 

    Le diocèse de Mende a probablement su trouver les ressources financières pour mettre les nonnes à l'abri d'une expulsion. Grâce à un facétieux franc-maçon lozérien résolu à acquérir un bien ecclésiastique, l'église catholique locale a été amenée à prouver aux citoyens qu'elle serait dorénavant un contribuable diligent et respectueux de la République.