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Histoire - Page 3

  • Et si le 24 juin 1717 n'avait pas existé ?

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    Anthony Sayer, George Payne, Jean-Théophile Désaguliers, Roger Dachez, Andrew Prescott, Daniel Ligou, Richard Berman, Grande Bretagne, France, Europe, Franc-Maçonnerie, Histoire, Recherche, Origines, Mythe, 1717Les francs-maçons du monde entier, notamment les Britanniques, s'apprêtent à fêter l'an prochain le tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Il est en effet communément admis que quatre loges londoniennes se sont réunies en 1716 à l'auberge du Pommier (Apple-Tree Tavern), dans la Charles Street, à Covent-Garden dans le but, d'une part, de fonder ensemble et pour un temps limité (pro tempore) une Grande Loge et, d'autre part, de se placer à court terme sous l'autorité d'un même grand maître. Il est également communément admis que ces loges fondatrices ont tenu, le 24 juin 1717, la première assemblée annuelle de la Grande Loge et la première fête d'Ordre à l'auberge de l'Oie et le Gril (The Goose and Gridiron Tavern) située à St. Paul's Church-Yard. Avant le dîner, les frères choisirent de porter Anthony Sayer à la Grande Maîtrise et désignèrent les Grand Officiers de la Grande Loge. De provisoire la Grande Loge de Londres devint alors permanente. 

    Et si cet événement n'avait jamais eu lieu ? C'est ce que l'historien Roger Dachez indique sur son blog. De retour de Cambridge, il écrit :

    « Les conférences apportent parfois leur lot de surprises, de « scoops ». La conférence de clôture, présentée par le Pr Andrew Prescott, contenait une révélation de ce genre, assez bouleversante en cette année de célébration d’un tricentenaire : le 24 juin 1717…n’a sans doute jamais eu lieu ! »

    Pourtant s'agit-il vraiment d'une surprise ou d'un scoop ? A vrai dire non car beaucoup d'historiens avaient déjà des doutes depuis longtemps. Mais avant d'en venir au vif du sujet, je voudrais faire une toute petite remarque. Comme Roger Dachez est volontiers sévère à l'égard de la maçonnologie française, il ne me paraît pas inutile de signaler d'abord ce propos du professeur Richard Andrew Berman qui, de son côté, n'est pas spécialement tendre envers la maçonnologie britannique (cf. Freemasonry Today, n°35, automne 2016, revue de la Grande Loge Unie d'Angleterre, p. 61) :

    « Unfortunately there are only a few academic historians in England who consider Freemasonry a bona fide subject. It is quite different in continental Europe and the US, for example, where Freemasonry is not only studied academically but also benefits from dedicated lecturers and professors. I hope I can help to turn the tide in Britain. »

    ligou.jpgEt de souligner ensuite que la recherche universitaire française dans le domaine de la franc-maçonnerie en général et de ses origines en particulier est très loin d'être indigente même s'il n'est pas toujours évident pour les chercheurs français de consulter les sources anglaises. Je ne pense d'ailleurs pas être injurieux envers les chercheurs britanniques en disant qu'ils peuvent éprouver, de leur côté, des difficultés à consulter et à comprendre les archives maçonniques françaises rédigées dans notre langue du dix-huitième siècle.

    Ceci dit, revenons-en à la problématique du 24 juin 1717. Je voudrais rappeler ici cette observation du regretté Daniel Ligou (Les Constitutions d'Anderson, introduction, traduction et notes de Daniel Ligou, Edimaf, Paris, 1990, p. 43) :

    « Le gros reproche que nous ferions à notre pasteur est donc son silence sur le XVIIe et les débuts du XVIIIe siècle. Anderson - qui devait pourtant être renseigné, ou qui aurait pu se renseigner - est vraiment trop discret. Discrétion qui a permis les meilleures (ou les pires !) hypothèses sur le passage de l'opératif au spéculatif. Si Anderson avait parlé, bien des problèmes qui sont pour nous de faux problèmes n'auraient pas été posés. Mais pourquoi n'a-t-il pas parlé ? »

    Certes, on peut objecter que Daniel Ligou visait expressément ici la théorie de la transition plus que la réunion du 24 juin 1717 en tant que telle (Ligou ne remet d'ailleurs pas en cause son existence, op.cit., p. 19). Néanmoins, je pense qu'il avait fait preuve d'une certaine perspicacité en relevant le curieux silence du pasteur Anderson sur la franc-maçonnerie du début du dix-huitième siècle, c'est-à-dire sur la période 1701-1723. Comment ne pas s'étonner non plus de ne rien savoir du charpentier Jacob Lamball et du capitaine Joseph Elliot qui furent pourtant tous deux les premiers Grands Surveillants de la Grande Loge ?

    En fait, il faut attendre l'édition de 1738 pour que le pasteur Anderson, déjà malade, fasse enfin référence à cette tenue de fondation de la Grande Loge de Londres. Dans une thèse soutenue en 2010 à l'Université d'Exeter (Grande Bretagne) et intitulée The Architects of the Eighteenth Century - English Freemasonry, 1720-1740, le professeur Richard Andrew Berman est revenu sur le 24 juin 1717. L'universitaire n'a pas réfuté l'existence de la réunion du 24 juin 1717 mais il a toutefois remarqué que le pasteur James Anderson l'avait évoquée tardivement dans un but précis. Il s'agissait de montrer que les loges londoniennes avaient résolu, dès 1717, de choisir dans leur sein un grand maître dans l'attente de placer un aristocrate à leur tête. Il écrit (p. 196):

    « Anderson’s 1738 Constitutions stated that Grand Lodge was formed on 24 June 1717. The members of four lodges had convened at the Apple Tree tavern, each being known by the name of the tavern at which it met: the Apple Tree in Charles Street, Covent Garden; the Goose & Gridiron in St. Paul’s Churchyard; the Crown in Parker’s Lane, near Drury Lane; and the Rummer & Grapes in Channel Row, Westminster. Anderson wrote that these founding lodges resolved to choose a Grand Master from their own number « until they should have the Honour of a noble brother at their Head ». Given Montagu’s acceptance of the role in 1721, Anderson’s account may be correct; equally, his record of events may have offered a retrospective rationale and justification for Desaguliers and Folkes having persuaded Montagu to take the position. »

    berman.jpgLe duc John de Montagu fut en effet le premier aristocrate à présider la Grande Loge de Londres après les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers. Et c'est cet aristocrate qui commanda à Anderson les Constitutions de l'Ordre. La mention de la réunion du 24 juin 1717 poursuivait donc un objectif d'affirmation et de pérennisation de la jeune franc-maçonnerie dans la vie sociale et politique anglaise. Un message à usage interne en somme.

    Richard Berman précise cependant en note de bas de page que les archives des francs-maçons contemporains de l'événement sont muettes à ce sujet et qu'il n'existe aucune preuve matérielle de l'événement. 

    « It is not possible to verify the statement independently. However, there is no obvious reason for Anderson to have lied over a matter that would have been within the relatively recent experience of many in the relevant lodges. Nonetheless, other (albeit limited) contemporary records, for example, Stukeley, Family Memoirs, are silent on the issue. »

    Les plus vieilles sources documentaires de la « maçonnerie spéculative officielle » datent de 1723. Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut aussi supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Or, comme je l'ai déjà montré, les critiques de l'édition de 1738 se sont principalement focalisées sur l'article premier des obligations et pas sur la naissance de la Grande Loge de Londres. 

    Durant des décennies, les historiens de la franc-maçonnerie ont donc pris acte des affirmations de James Anderson sans chercher à les remettre en cause. Pourtant, si ces auteurs avaient pris le temps de lire attentivement les textes fondateurs, notamment leurs versions successives, ils auraient pu être éventuellement saisis d'un doute. Quand on prend par exemple la version des Constitutions d'Anderson telles que La Tierce les a traduites et diffusées auprès des loges françaises en 1743, on ne peut qu'être frappé par les différences relatives à l'histoire mythique de l'Ordre. La Tierce fait l'impasse sur la tenue du 24 juin 1717, qu'il ne semble manifestement pas connaître, pour se concentrer essentiellement, et avec force détails, sur la vie de la franc-maçonnerie sous la Rome antique. Ce qui, reconnaissons-le, est pour le moins paradoxal : pourquoi La Tierce a-t-il longuement évoqué de prétendus faits ayant eu lieu il y a 2000 ans ? Pourquoi est-il resté silencieux sur un événement fondateur vieux d'une vingtaine d'années ? Pourtant La Tierce avait eu des contacts avec la maçonnerie anglaise et fréquenté la loge A l'enseigne du duc de Lorraine à l'orient de Londres (cf. Georg Franz Burkhard, Annalen der Loge zur Einigkeit, 1842, Frankfurt am Main, 1842, p.8).

    2226946352.jpgIl n'y a donc pas à proprement parler de « surprise » ou de « scoop ». Le ver était déjà dans le fruit si je puis dire. En effet, en l'absence de preuves matérielles, on devait de toute façon considérer la réalité de l'événement avec prudence. Et ce d'autant plus que la presse anglaise de l'époque n'en avait jamais fait état. Richard Berman montre en effet que la presse anglaise n'a commencé à s'intéresser à la franc-maçonnerie qu'à partir de 1721. Les journaux ont fini par être intrigués par cette mystérieuse confrérie rassemblant des aristocrates et des gentlemen dans des tavernes du centre de Londres. Il cite notamment l'édition du 1er juillet 1721 du Weekly Journal or Saturday's Post qui relate la visite du Duc de Montagu à une réunion maçonnique à Stationers' Hall. La « couverture médiatique » de la franc-maçonnerie est donc née en 1721. Depuis, la presse n'a jamais cessé de s'y intéresser au point d'en faire l'un de ses marronniers favoris.

    Il semble aujourd'hui que le professeur Andrew Prescott ait apporté aux chercheurs du monde entier de nouveaux éléments sur le 24 juin 1717. J'attends donc avec impatience que Roger Dachez fasse le compte rendu de la conférence de l'universitaire écossais.

    ___________________

    Le 24 juin 1717 selon les Constitutions d'Anderson (édition de 1738)

    « Le Roi George Ier entra dans Londres le 20 Sept. 1714. Et après que la Rebellion fut terminée A. D. 1716, les quelques Loges de Londres se trouvant elles-mêmes négligées par Sir Christopher Wren, pensèrent qu’il était bon de s’unir et d’avoir un Grand Maître comme Centre d’Union et d’Harmonie, voici les Loges qui se réunirent,
    1. At the Goose and Gridiron (A l’oie et le Gril) Brasserie à St. Paul's Church-Yard.
    2. At the Crown (A la Couronne) Brasserie à Parker's Lane près de Drury Lane.
    3. At the Apple-Tree (Au Pommier) Taverne sur Charles-street, Covent-Garden.
    4. At the Rummer and Grape (A la Coupe et au Raisin) Taverne sur Channel-Row, Westminster.
    Celles-ci et quelques autres anciens Frères se réunirent à la dite Apple-Tree, et ayant porté en chaire le plus ancien Maître Maçon (aujourd’hui Maître de Loge) ils constituèrent eux-mêmes une Grande Loge pro Tempore en Due Forme, et dans les meilleurs délais, ranimèrent la Conférence Trimestrielle des Officiers de Loges (appelée GRANDE LOGE), décidèrent de tenir l’Assemblée Annuelle et Fête et ensuite de choisir un Grand Maître parmi eux, jusqu’à ce qu’ils aient l’Honneur d’avoir un Frère Noble à leur tête.
    En conséquence, le Jour de la Saint Jean-Baptiste, la 3ème année du roi George Ier A. D. 1717, l’Assemblée et Fête des Maçons Francs et Acceptés était tenue à la pré-citée Brasserie Goose and Gridiron.
    Avant le dîner, le plus ancien Maître (aujourd’hui Maître de Loge) en chaire, proposa une liste de Candidats appropriés ; et les Frères élirent à une majorité de mains levées M. Anthony Sayer, Gentleman, Grand Maître des Maçons (M. Jacob Lamball, Charpentier, Capt. Joseph Elliot, Grands Surveillants) qui fut dans les meilleurs délais investi avec les Insignes de l’Office et du Pouvoir par le dit plus ancien Maître, et installé, fut félicité par l’Assemblée qui lui rendit l’Hommage.
    Sayer, Grand Maître, commanda aux Maîtres et Surveillants des Loges de se réunir avec les Grands Officiers chaque Trimestre en Conférence, à l’Endroit qu’il leur désignera dans la convocation envoyée par le Tuileur. »

  • En cherchant Pitot

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    enregistrement.jpg

    J'ai essayé d'en savoir davantage sur le bon Monsieur Pitot, cet hypothétique Vénérable de la loge du Temple de l'Amitié à l'orient de Mende. Je n'ai malheureusement rien trouvé de concret. Il ne figure pas dans l'organigramme de l'administration des contributions directes pour le département de la Lozère (1805). Pas plus que dans l'Almanach Impérial pour l'année 1813. N'y sont mentionnés que les directeurs, inspecteurs et receveurs. Notre homme devait être un petit fonctionnaire sans pouvoir de décision.

    Cet organigramme, apparemment anodin, est riche d'enseignements. Je ne reviendrai pas sur Borelly père qui n'est autre que Hyacinthe Borelly ou Borelli. J'en ai déjà dit quelques mots dans ma note précédente.

    Venons à M. Barrot. Il s'agit de Jean-André Barrot (1753-1845). Ce lozérien, né à Planchamp, commune de Pied-de-Borne, est un ancien conventionnel et un ancien membre du Conseil des Anciens sous le Directoire. Sous l'Empire, ce magistrat de formation siège au Corps législatif. C'est donc un parlementaire chevronné qui a su conserver sa tête pendant la Révolution. Il ne fait pas partie des régicides. Compte tenu de ses activités politiques, il est probable qu'on ne devait pas beaucoup le voir dans les couloirs de l'administration fiscale de la Lozère. Jean-André Barrot a épousé Thérèse Borreli, la fille du receveur général. Sept enfants sont issus de cette union : quatre garçons dont un décédé en bas âge et trois filles (Virginie, Agathe et Sophie). 

    Odilon Barrot (1791-1873) né à Villefort (Lozère). Il a joué un rôle politique très important au dix-neuvième siècle. Odilon Barrot est également franc-maçon depuis 1827, membre de la loge Les Trinosophes à l'orient de Paris, originairement fondée par Jean-Marie Ragon de Bettignies. Il a participé à la création de l'éphémère loge Les Trois Jours à l'orient de Paris. 

    mende.jpgAdolphe Barrot (1801-1870) né à Paris. Il a fait une remarquable carrière diplomatique. Il est également franc-maçon. Jean Bossu signale qu'il était représentant du Suprême Conseil de France lorsqu'il était Consul en Inde et en Chine en 1843. Je ne sais pas dans quelle loge il a été initié.

    Et enfin Ferdinand Barrot (1806-1883) né également à Paris. Il ne semble pas avoir eu d'activités maçonniques contrairement à ses deux frères.

    Je n'ai rien trouvé qui atteste de la qualité maçonnique de Jean-André Barrot. On ne peut toutefois l'exclure a priori. Elle est d'autant plus possible que Barrot père vivait la plupart du temps à Paris. 

    Joseph-François Payan-Dumoulin (1759-1852) est le directeur des contributions de la Lozère. Ce drômois né à Saint-Paul-Trois-Châteaux, était en poste en Lozère sous l'Empire. Il a joué un rôle très actif sous la Révolution française. Il traînait aussi une réputation de robespierriste puisqu'il fut conseiller du Comité de Salut Public pour la Drôme et le Vaucluse. Sous Thermidor, il a été contraint de fuir la répression et de se réfugier en Suisse pour sauver sa tête. Connu pour être un fonctionnaire intègre, c'est probablement ce républicain de coeur qui faisait tourner l'administration fiscale de la Lozère pendant que Barrot faisait de la politique à Paris et Borelli de la politique au niveau local. Son appartenance maçonnique est également possible mais non attestée. Le milieu des notables mendois était somme toute très restreint et devait composer avec un clergé catholique très puissant.

    Enfin je n'ai rien trouvé sur Commandré et Guillemont les deux receveurs d'arrondissement.

  • La franc-maçonnerie francophone aux Etats-Unis d'Amérique

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    Virginie, Louisiane, franc-maçonnerie, Etats-Unis d'Amérique, HistoireJe vais vous raconter l'histoire d'une loge d'origine francophone des Etats-Unis d'Amérique. Elle est connue aujourd'hui sous le titre distinctif de Fraternal Lodge. Elle porte le numéro 53 sur le tableau de la Grande Loge de Virginie.

    Tout a commencé par la venue à Richmond, capitale de l'Etat de Virginie, de Jean René Charles Huberson. Ce jeune Français avait traversé l'Atlantique pour enseigner la langue de Molière. Huberson était également franc-maçon du Grand Orient de France. Il avait été initié au sein de la Respectable loge L'Etoile de la Gironde à l'Orient de Bordeaux (sauf erreur de ma part, je pense que cette loge bordelaise n'existe plus).

    Très rapidement, Huberson conçut le projet de fonder une loge maçonnique francophone à Richmond. Le 1er mai 1849, il a fondé et constitué provisoirement la Respectable Loge de Saint-Jean, sous le titre distinctif de Loge Française. Huberson avait réussi à trouver sur place huit frères francophones (V. Favier, Robert Duquesne, P.A.H, Sébastien Delarue, Michel Delarue, François Delarue, Jean-Baptiste Petit et Pierre Devaux).

    Le 12 Juillet 1849, la Loge Française décida, à l'unanimité de ses membres, de solliciter une patente auprès du Grand Orient de France. Les réunions avaient lieu dans le sous-sol de la maison appartenant à Sebastien Delarue.

    En 1849, Richmond était une petite ville de 27000 habitants. Le milieu maçonnique était restreint. La nouvelle de la création d'une loge de Français est vite parvenue aux oreilles des dignitaires de la Grande Loge de Virginie qui décidèrent de rencontrer les fondateurs de cette loge sauvage. A l'initiative du frère Rosier, Vénérable de la Loge Saint-Johns n°36, parfaitement bilingue, une délégation de la Grande Loge de Virginie se rendit à la loge d'Huberson le 1er novembre 1849.

    Après plusieurs rencontres, ces illustres visiteurs parvinrent à convaincre les fondateurs de demander une charte à la Grande Loge de Virginie. Le 23 août 1850 eut lieu une cérémonie de régularisation. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Probablement que, hormis Huberson, aucun des fondateurs n'avait été initié régulièrement !

    Le 17 décembre 1850 la loge Française reçut sa charte et fut officiellement agrégée à la Grande Loge de Virginie sous le numéro 53 en présence des Grands Officiers de l'obédience et de nombreux visiteurs. Les francs-maçons présents chantèrent La Marseillaise. On disposa à l'orient les drapeaux des Etats-Unis et la France. La cérémonie d'installation fut suivie des traditionnelles agapes fraternelles.

    Très rapidement, la Loge Française dut faire des concessions pour pouvoir travailler selon les usages de la Grande Loge de Virginie. Elle fut obligée de modifier son règlement intérieur afin de le rendre compatible aux usages américains. Elle dut donc abandonner le rite français pour adopter le rite d'York. Ce qui contraignit les frères Huberson, Rosier et Descayrac à en effectuer la traduction et à l'enseigner aux membres francophones. Il faut savoir en effet que les Grandes Loges américaines avaient décidé, dès les années 1840-1850, d'uniformiser le plus possible les usages maçonniques afin de faciliter les reconnaissances.

    À la fin de 1852, Huberson repartit en France. J'ignore les raisons de ce départ. Mal du pays ? Problèmes familiaux ? Santé précaire ? Divergences sur les orientations données au travail maçonnique ? Toujours est-il que le départ d'Huberson a certainement favorisé l'anglicisation rapide de la petite loge. Huberson, à ma connaissance, n'a pas joué de rôle maçonnique notable en France.    

    En effet, le 24 juillet 1854, la loge Française eut l'honneur de poser la première pierre de l'Eglise Méthodiste Unie. La pose de pierres angulaire est une cérémonie inconnue des loges françaises. Il paraît que ce fut la seule fois que la langue française a été employée à la pose d'une pierre angulaire en Virginie et, peut-être, aux Etats-Unis. Noyée dans un environnement maçonnique exclusivement anglophone, la loge Française ne résista pas bien longtemps. A partir de 1857, les tracés des travaux furent rédigés en anglais. Elle traversa tant bien que mal la douloureuse guerre de sécession (Richmond était la capitale des Etats confédérés). Puis, en 1890, l'atelier changea son titre distinctif pour adopter celui qui est toujours le sien aujourd'hui : Fraternal Lodge.

    etoilepolaire.jpgJ'ai lu sur un excellent blog que la Fraternal Lodge est la loge francophone la plus ancienne des Etats-Unis d'Amérique. C'est inexact.

    Beaucoup de loges francophones furent fondées en Amérique du Nord dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Je ne parle pas ici du Canada, mais des territoires qui, progressivement, vont constituer les Etats-Unis d'Amérique. Je pense donc notamment en Louisiane qui allait en 1800 de la Louisiane jusqu'au Montana ! Ce territoire gigantesque fut vendu aux Etats-Unis par la France en 1803.

    La Louisiane actuelle est devenue un Etat fédéré en 1812. Sous les auspices de la Grande Loge de Louisiane, il existe des loges dont les titres distinctifs français ont été conservés notamment à la Nouvelle Orléans : Etoile Polaire n°1 (créée en 1794) ou Persévérance n° 4 (créée en 1806 à Saint-Domingue ; elle déménagea à Cuba après l'indépendance haïtienne ; et enfin elle s'établit à la Nouvelle Orléans).

    Ces loges, originairement francophones, sont devenues anglophones pour survivre. Est-ce le refus de l'anglicisation qui a conduit la loge Concorde n°3 (fondée en 1798) à disparaître ? Je ne sais pas. Toujours est-il qu'il n'y a plus de loge n°3 sur le tableau d'ordre de la Grande Loge de Louisiane. La loge Parfaite Union, une autre loge francophone, est devenue Perfect Union et s'est retrouvée en tête de tableau à égalité avec Etoile Polaire. Une autre loge francophone, Charité n°93, est devenue Charity. Je n'en ai pas retrouvé la trace.

    Il n'en demeure pas mois que tous ces ateliers originellement francophones ont fait partie des loges fondatrices d'un éphémère Grand Orient de Louisiane fondé en 1812 qui, à son tour, a donné naissance à la Grande Loge de Louisiane. Etoile Polaire comme Perfect Union et Persévérance ont la spécificité d'avoir conservé la patente du rite français et du rite écossais alors que toutes les autres loges symboliques louisianaises ont été constituées au seul rite d'York. Ces loges sont qualifiées aujourd'hui de loges rouges (allusion au grade de chevalier rose-croix, 4ème ordre du rite français, 18ème degré du rite écossais) par les maçons louisianais.

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    Ces loges témoignent donc d'une présence maçonnique française aux Etats-Unis bien antérieure à celle d'Huberson et ses frères de Virginie. Je ne sais pas s'il existe actuellement des loges uniquement composées de Cajuns, notamment dans les districts où la population francophone est encore significative (St Martin, Vermilion et Evangeline où les francophones avoisinent les 18%).

    La maçonnerie francophone est également représentée aux Etats-Unis par la maçonnerie haïtienne qui y est bien vivante et active (plus particulièrement à New York). Le Grand Orient de France, quant à lui, y est représenté depuis 1900. Il compte aujourd'hui quatre loges qui portent le flambeau de la maçonnerie libérale dans un océan de régularité (Sur la côte est, L'Atlantide, loge doyenne, à New York, La Fayette 89 à Washington ; sur la côte ouest, Pacifica à San Francisco et Art et Lumière à Los Angeles).

  • Louis Travenol, le divulgateur sarcastique

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    travenol.jpgLa gravure ci-contre s'intitule « La désolation des entrepreneurs modernes du temple de Jérusalem. » Il s'agit du frontispice de la troisième édition revue et corrigée (1748) du livre de Louis Travenol (1698 ? -1783) intitulé Le Nouveau Catéchisme des Francs-Maçons dédié au beau sexe. La première édition date de 1740.

    Je précise qu'un frontispice est une illustration, placée au début d'un livre. L'illustration formant le frontispice a généralement un rapport direct avec le livre en question. L'illustration peut être le portrait de l'auteur. Elle peut aussi représenter l'esprit ou le ton général du livre. 

    Que voit-on dans cette scène ?

    On voit des francs-maçons sortir précipitamment d'une taverne où la loge était assemblée. Les frères ont probablement entendu le son retentissant d'une buisine (trompette). Dans la tradition chrétienne, le son fracassant des buisines rappelle et symbolise une autre annonce : celle de l’Apocalypse qui précède le Jugement dernier.

    Effectivement, les frères lèvent les yeux au ciel et aperçoivent un ange - c'est-à-dire un messager - pourvu de deux buisines. Un drapeau est accroché sur chaque buisine. L'un représente le tableau du grade de compagnon, l'autre celui du grade de maître. A la vue de l'ange, les frères semblent saisis de terreur. Certains s'agenouillent, paraissent exécuter le signe d'horreur et pour l'un d'eux le signe de détresse comme s'ils imploraient la mansuétude de l'ange. Au premier plan, on voit un maçon couché sur le dos et prêt à être relevé. La scène semble mêler la dramaturgie hiramique à l'apparition angélique.

    Quelle peut bien être la signification de ce frontispice ?

    Pour répondre à cette question, je crois d'abord qu'il ne faut d'abord pas se méprendre sur l'auteur. Louis Antoine Travenol, violoniste à l'opéra, fut probablement franc-maçon même si on ne sait rien de précis de sa vie maçonnique. C'est en tout cas ce que signale Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (sous la direction de Daniel Ligou, PUF, Paris, 1991). Louis Travenol eut des démêlés avec Voltaire qui le poursuivit en justice pour un recueil de poèmes jugé diffamatoire (Voltariana ou éloges amphigouriques de François-Marie Arouet). Dans le Voltariana, et plus exactement sous Les Héros Modernes, poème médiocre, touffus et abscons où les sous-entendus abondent, on trouve cette précision en note de bas de page :

    « Francoeur était franc-maçon, il venait d'être fait Chef de Loge, & recevait pour la pièce de 24 sols en faveur des curieux indigents. C'est une perte pour les aspirants ; comme ce n'était pas cher, j'allais me faire recevoir à crédit. »

    Cette précision semble donc corroborer l'appartenance maçonnique de Louis Travenol. Il est probable que le « Chef de Loge » (le Vénérable) était Louis Francoeur ou François Francoeur, son frère, tous deux violonistes et compositeurs à l'opéra comme Louis Travenol. Les Francoeur travaillaient avec Jean-Philippe Rameau dont Travenol a raillé l'appartenance maçonnique dans un texte intitulé Brevet de la Calotte qui figure à la suite du Nouveau catéchisme (1748).

    Je crois ensuite qu'il ne faut pas non plus se méprendre sur la nature de son ouvrage. Le Nouveau Catéchisme des Francs-Maçons dédié au beau sexe n'est pas un livre antimaçonnique pas à proprement parler mais plutôt un livre de divulgation des usages maçonniques. Ce qui n'est pas la même chose même si, au dix-huitième siècle, la frontière entre les deux types d'ouvrage peut sembler ténue. Il est vrai que le ton particulièrement sarcastique de l'ouvrage n'aide pas le lecteur à faire la distinction. Le sarcasme, c'est dire le contraire de ce qu'on pense sans montrer qu'on pense le contraire de ce qu'on dit. Il faut donc se méfier des lectures trop rapides et superficielles.

    Pourquoi ne faut-il pas juger hâtivement Travenol ?

    Parce qu'il faut se replacer dans le contexte maçonnique de l'époque. Le secret entourant les opérations de loge était généralement bien gardé à l'époque. Les sources documentaires restaient relativement peu abondantes. Les divulgations étaient encore assez rares. Louis Travenol, dont le caractère querelleur transparaît de son ouvrage, avait certainement la volonté de violenter les comportements précieux et ridicules de certains frères autour du secret maçonnique. Ce faisant, Travenol n'était probablement pas plus querelleur que ne l'était par exemple le frère abbé Pierre-François Guyot-Desfontaines (1685-1745), lequel eut aussi des démêlés judiciaires avec Voltaire. 

    Comment expliquer le ton sarcastique ?

    On ne peut que formuler des hypothèses : 1°) la divulgation faisait nécessairement du divulgateur un parjure et le mettait ipso facto au ban de la fraternité (ce qui a sans doute incité Travenol à utiliser un pseudonyme) ; 2°) parce que l'auteur éprouvait sans doute un malin plaisir à en rajouter comme tout bon pamphlétaire ; enfin 3°), il y avait peut-être aussi chez lui une volonté de régler des comptes (l'homme se brouillait facilement).

    Pourquoi ne pas ranger Le Nouveau Catéchisme des Francs-Maçons dédié au beau sexe dans la catégorie des livres antimaçonniques ?

    Parce que ce serait en effet trop facile et trop réducteur. L'ouvrage est plus complexe qu'il n'y paraît. Il contient certes de nombreux jugements de valeur mais se cantonne à des critiques finalement assez légères. L'auteur aurait pu se montrer plus violent. Or, il n'évoque pas de complot par exemple même s'il met en doute la loyauté du maçon à l'égard du souverain à cause du serment prêté lors de l'initiation. Il n'évoque pas non plus en tout cas les diableries qui préoccupent ordinairement les Papes romains. Il prend les femmes à témoin afin de dénoncer les « momeries » du rituel, l'inculture et la prétention des maçons. Il se paie même le luxe de critiquer un ouvrage antimaçonnique. Enfin, l'auteur ne semble pas très à l'aise comme s'il était conscient du parjure qu'il commettait.

    C'est d'ailleurs peut-être pour soulager ses scrupules de conscience que Louis Travenol a écrit sous le pseudonyme de Léonard Gabanon (une altération de Gabaon ?). Il paraît tellement plus confortable en effet de s'exprimer sous une fausse identité et de se présenter comme un profane ayant infiltré la confrérie :

    « PLUS d'un Profane a vu la lumière, grâce à mes instructions. Ceux qui voudront encore en faire l'épreuve, de leur chef & sans autre lecture, n'ont qu'à contrefaire le Franc-Maçon zélé, c'est-à-dire, affecter devant les Frères, à qui ils se donneront pour initiés, un amour vif & un grand respect pour cet état, convenir avec eux, qu'on ne peut être honnête homme sans être Franc-Maçon, tressaillir d'une joie convulsionnaire à l'aspect d'une Equerre & d'un Compas, crier aux Profanes que l'oeil n'a point vu, ni l'oreille entendu, ni l'esprit de l'homme conçu rien de comparable aux délices, que l'on savoure en Loge, témoigner pour Léonard Gabanon une haine implacable, vomir contre lui mille imprécations, lui prédire le funeste sort d'Adoniram , & par une contradiction manifeste, soutenir qu'il n'a rien révélé des Mystère de la Maçonnerie (...) Un Profane , qui saura ajouter à propos de ce personnage, en imposera facilement aux Initiés. Peut être lui demandera-t-on encore l'endroit ou il a été reçu, & le nom de son Maître de Loge. Qu'il réponde chez Landel, rue & Hôtel de Bussy, ou à l'Hôtel Soissons, ou à la Rapée, ou même chez quelque autre particulier de ses amis & pour son Maître de Loge, qu'il nomme le premier venu. Quand on irait aux informations , les Vénérables de Paris, qui pour rendre le monde de niveau, ont tiré des ténèbres tant de Profanes , de toute espèce & à tous prix , pourraient-ils bien se souvenir de tous les heureux qu'ils ont faits ? Enfin un Profane poussé à bout n'a qu'à dire, qu'il a été reçu en Province, ou dans les Pays Etrangers. J'ose assurer mes chers Frères les Profanes, que le plus fin & le plus habile Franc-Maçon , ne pourra se dispenser de les confondre avec les Initiés, ou de méconnaître souvent ses véritables Frères.

    Pour le Public un Franc-Maçon,
    N'est plus à présent un problème.
    Il pourra le résoudre à fond ,
    Sans devenir Maçon lui-mêmes. »

    naudot.jpgJe pense que tout l'esprit du livre de Louis Travenol-Gabanon est résumé dans cet avis aux profanes. Le reste, qui n'est pas sans intérêt certes, consiste à décrire les travaux de loge (l'initiation au grade d'apprenti, la réception au grade de compagnon, l'élévation au grade de maître), les agapes rituelles, les tuilages et catéchismes.

    Il importe de surtout considérer la conclusion de la préface. L'auteur y détourne le célèbre quatrain du poète Ricaut publié en 1737 dans Le chansonnier de Naudot.

    « Pour le public, un franc-maçon
    Sera toujours un vrai problème
    Qu'il ne saurait résoudre à fond,
    Qu'en devenant Maçon lui-même. »

    Travenol prend le parti contraire de Ricaut. Selon lui, il n'est pas nécessaire d'être initié au sens propre du terme pour parler valablement de la Franc-Maçonnerie quand tant de francs-maçons, guidés par l'intérêt et les plaisirs de la table, ignorent tout des usages et des traditions dont ils se vantent de protéger les mystères. Il pousse la provocation à soutenir que tout profane, grâce à ses divulgations, en sait désormais potentiellement bien plus que n'importe quel frère au point de le tromper.

    Revenons au frontispice du début de cette note. Nous en connaissons désormais le sens. Les francs-maçons seront contraints, un jour ou l'autre, de sortir du confinement des loges en raison du caractère inéluctable de la divulgation de leurs secrets (divulgation tonitruante symbolisée par l'ange aux deux buisines).

    Il est temps de conclure.

    L'histoire a donné raison à Louis Travenol. Il suffit de regarder l'énorme bibliographie maçonnique qui comporte plusieurs centaines de milliers de livres d'inégale valeur. Force est de constater que le secret maçonnique n'a pas résisté aux forces de la divulgation. Aujourd'hui tout est en place publique depuis fort longtemps. La franc-maçonnerie est même devenue un objet d'études à part entière dans lequel des profanes peuvent exceller au même titre que des initiés.

    Cependant si l'histoire a donné raison à Louis Travenol, il ne faut pas en déduire pour autant que la connaissance maçonnique est réductible à un savoir cumulatif ou à des connaissances livresques. Parler valablement de la franc-maçonnerie, c'est aussi témoigner d'une expérience concrète et authentiquement vécue. C'est emprunter le chemin difficile de l'initiation, celle que l'on transmet en loge et qui oblige l'initié à travailler sur soi avec les autres. Et cette expérience là est à bien des égards indicible. C'est d'ailleurs à cette expérience forgée par les années passées en loge, qu'un franc-maçon sait reconnaître un frère d'un usurpateur.