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Antimaçonnisme - Page 4

  • Tuons-les par le rire !

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    Gabriel Jogand-Pagès alias Léo Taxil (1854-1907) est un personnage bien connu de l'histoire de la franc-maçonnerie française. Pendant douze ans, de 1885 à 1897, cet homme originaire de Marseille a défrayé la chronique en exploitant avec talent l'inépuisable veine de l'antimaçonnisme. Connu au départ pour son anticléricalisme virulent, passé brièvement par la franc-maçonnerie au Grand Orient de France, Léo Taxil a surpris son monde en se convertissant soudainement au catholicisme romain.

    Cette entrée théâtrale dans le monde de la religion lui a ensuite permis de raconter sur la franc-maçonnerie de nombreuses sornettes et d'affirmer péremptoirement que le diable en personne assistait aux banquets des francs-maçons pour leur dicter ses ordres. Aidé du docteur Bataille, son complice, Léo Taxil a produit une histoire des plus extravagantes : celle d'une certaine Diana Vaughan, une jeune américaine, dans la vie représentante d'une fabrique de machines à écrire, palladiste et luciférienne repentie.

    Le personnage de Diana Vaughan a fait tourner la tête à tous les journaux religieux. Léo Taxil s'est fait le porte-parole de la belle inconnue, multipliant, au fil de ses publications, les révélations les plus graveleuses sur le rite palladique et ses prétendus liens avec la franc-maçonnerie (messes noires, orgies, sacrifices humains, etc.). Diana Vaughan a tellement occupé les esprits des opposants à la franc-maçonnerie que ces derniers ont réuni des congrès pour examiner son cas, un peu à l'image de ces conciles qui ont tranché la question de l'historicité du Christ ou certains points de doctrine.

    En 1896, l'Eglise catholique romaine a ainsi organisé le congrès antimaçonnique de Trente (Italie). Les spécialistes de l'antimaçonnisme et les représentants de la curie romaine ont débattu du cas Vaughan en présence de Léo Taxil. Ce dernier, pressé de questions, a promis d'apporter les preuves de l'existence de sa protégée. Puis, il a trouvé un prétexte pour quitter précipitamment Trente et remettre à plus tard l'exécution de sa promesse.

    Le congrès de Trente a conclu logiquement en l'inexistence de Diana Vaughan, fort du départ inattendu de son mentor, mais d'autres autorités, notamment les très conservateurs cardinaux Rampolla et Parocchi, ont immédiatement rappelé que le pape Léon XIII avait envoyé sa bénédiction à l'infortunée Diana. Il est fort probable que ni Rampolla ni Parocchi aient jamais cru à la réalité des aventures rocambolesques de la jeune américaine. Ces deux éminences n'étaient pas des imbéciles. Ils ont certainement agi en politiques avisés, conscients de l'effet dévastateur du ridicule qui s'abattrait sur l'Eglise et le pape si jamais la vérité éclatait au grand jour. Le rappel de la suprême consécration papale poursuivait sans doute un objectif précis : imposer le silence aux polémiques qui s'étaient élevées depuis quelques mois entre divers journaux religieux au sujet de la mystérieuse palladiste d'outre-Atlantique.

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    Cependant, la pression n'est pas retombée sur les épaules de Léo Taxil. Elle s'est même accentuée. Afin de mettre un terme définitif à son gigantesque bobard, Taxil s'est alors résolu à faire un ultime coup d'éclat en annonçant, à grands renforts de publicité, la présence de Diana Vaughan à une conférence publique organisée le 19 avril 1897 dans la salle de la Société de géographie de Paris. Une assistance nombreuse s'y est pressée avec naturellement beaucoup de prêtres, de religieux, de francs-maçons et de libres penseurs, de simples curieux aussi. Tous ont attendu, suivant la promesse qui en avait été faite, de rencontrer Diana Vaughan en personne. La séance s'est ouverte aux alentours de 21h00. Or, pas de femme à la tribune. Léo Taxil, en revanche, était là, toisant l'assistance d'un regard amusé. Dès les premières minutes, la réunion a présenté le plus vif intérêt. Taxil a commencé par saluer la perspicacité de ses confrères publicistes les moins crédules pour avouer ensuite que Diana Vaughan n'avait existé que dans son imagination fertile.

    Puis, le conférencier a exposé méticuleusement toute sa stratégie d'enfumage et évoqué sa fausse conversion. Sa confession, son attitude repentante, ses brochures violentes contre la libre-pensée n'ont été pour lui qu'un moyen de pénétrer dans la place, de s'attirer la confiance des religieux afin de mieux les duper ! Et cela a marché au-delà de ses espérances les plus folles. Le pape Léon XIII, lui-même, est tombé dans le panneau. Au cours de sa conférence, Léo Taxil a également tenu à adresser le message suivant aux francs-maçons :

    « Dans les premiers temps, les francs-maçons se sont indignés; ils ne prévoyaient pas que la conclusion, patiemment préparée, serait un universel éclat de rire. Ils me croyaient vraiment enrôlé pour tout de bon. On disait, on répétait que c'était une façon de me venger de la radiation de ma Loge, radiation qui datait de 1881 et dont toute l'histoire, nullement à mon déshonneur, est bien connue : petite querelle soulevée par deux hommes aujourd'hui disparus, et disparus dans des conditions lamentables.

    Non ! je ne me vengeais pas, je m'amusais ; et si l'on examine aujourd'hui les dessous de cette campagne, on reconnaîtra, même chez les francs-maçons qui m'ont été le plus hostiles, que je n'ai porté préjudice à personne.

    Je dirai même que j'ai rendu service à la Maçonnerie française. Je veux dire que ma publication des rituels n'a pas été étrangère, certainement, aux réformes qui ont supprimé des pratiques surannées, devenues ridicules aux yeux de tous maçons amis du progrès. »

    Et Taxil de rappeler que seul l'historien allemand Findel, parmi les francs-maçons de renom, a cru bon de s'alarmer de ses élucubrations, croyant y déceler l'action des jésuites pour discréditer la franc-maçonnerie.

    Fidèle à sa devise « Tuons-les par le rire », Taxil a espéré que cette expérience inédite d'anticléricalisme burlesque s'achève dans un grand éclat de rire universel.

    « Ne vous fâchez pas, mes Révérends Pères, mais riez de bon coeur, en apprenant aujourd'hui que ce qui s'est passé, c'est exactement le contraire de ce que vous avez cru. Il n'y a pas eu, le moins du monde, un catholique se dévouant et explorant sous un faux nez la Haute-Maçonnerie du Palladisme. Mais, par contre, il y a eu un libre-penseur qui, pour son édification personnelle, nullement par hostilité, est venu flâner dans votre camp, non pas durant onze années, mais douze et... c'est votre serviteur. 

    Par le moindre complot maçonnique dans cette histoire, et je vais vous le prouver tout à l'heure. Il faut laisser à Homère chantant les exploits d'Ulysse, l'aventure du légendaire cheval de bois; ce terrible cheval n'a rien à voir dans le cas présent. L'histoire d'aujourd'hui est beaucoup moins compliquée.

    Un beau jour, votre serviteur s'est dit que, étant parti trop jeune pour l'irréligion et peut-être avec beaucoup trop de fougue, il pouvait fort bien ne pas avoir le sentiment exact de la situation; et alors, n'agissant pour le compte de personne, voulant rectifier sa manière de voir, s'il y avait lieu, ne confiant d'abord sa résolution à qui que ce fût, il pensa avoir trouvé le moyen de mieux connaître, de mieux se rendre compte, pour sa propre satisfaction.

    Ajoutez à cela, si vous voulez, un fond de fumisterie dans le caractère ; - on n'est pas impunément fils de Marseille ! - Oui, ajoutez ce délicieux plaisir, que la plupart ignorent, mais qui est bien réel, allez ! cette joie intime que l'on éprouve à jouer un bon tour à un adversaire, sans méchanceté, pour s'amuser, pour rire un brin (...)

    Cependant, je me demande jusqu'à quel point les hauts approbateurs du Palladisme dévoilé auraient le droit de se fâcher aujourd'hui. Quand on s'aperçoit qu'on a été mystifié, le mieux est de rire avec la galerie. Oui, Monsieur l'abbé Garnier ! et, en vous fâchant, vous ferez rire davantage de vous. »

    Il est facile d'imaginer que les religieux présents, à commencer par l'abbé Garnier nommément apostrophé, n'ont pas vraiment eu l'envie de rejoindre le grand parti des rieurs, ni sur le moment ni après... La conférence publique s'est donc très vite achevée dans le plus grand tumulte. Pourtant, Léo Taxil a donné à l’Eglise ce qu’elle avait envie d’entendre. Il l'a d'ailleurs dit lui-même :

    « Plus qu'on ne le croit, il y a des braves gens qui s'imaginent que les lois de la nature sont parfois bouleversées par des esprits bons ou mauvais, et même par de simples mortels. Moi-même, j'ai eu la stupéfaction de m'entendre demander d'opérer un miracle. »

    léo taxil,anticléricalisme,franc-maçonnerie,antimaçonnisme,belle époque,catholicisme,égliseTaxil a donc été pendant des années l’idole des curés de campagne, des lecteurs de La Croix et du Pèlerin, lesquels se faisaient peur à la lecture de ses ouvrages. Il leur a raconté des histoires à dormir debout, de diables, de sociétés secrètes, de terribles conspirations, de femmes lubriques, de rendez-vous orgiaques. Il leur a servi ce que ces religieux voulaient entendre, ce qui était susceptible de correspondre à leurs fantasmes.

    Certes, il est tout à fait possible que Taxil ait voulu se donner le beau rôle sur la fin pour mieux se dédouaner. Il est incontestable qu'il a profité financièrement de ce gigantesque canular. Ses livres se sont bien vendus. Ses conférence ont attiré du monde. Mais comment lui reprocher d'avoir su habilement exploiter la bêtise de ses contemporains ? Reconnaissons quand même qu'il fallait un sacré aplomb, une opiniâtreté et une force de conviction peu communes pour être parvenu à duper ainsi autant de monde.

    Ce faisant, on ne saurait non plus réduire l'entreprise de Léo Taxil aux seules manigances d'un aigrefin de génie. Il y a en effet une dimension politique incontestable dans son action qui n'est peut-être pas suffisamment appréciée à sa juste valeur aujourd'hui. En effet, Léo Taxil a été, par le rire, par la caricature et par l'invraisemblance de ses propos, un terrible pourfendeur de l'obscurantisme et du fanatisme religieux. Et, d'une certaine manière, il a été un promoteur original de la laïcité, à une époque où, ne l'oublions pas, l'Eglise catholique romaine prétendait toujours jouer un rôle politique en France. Une chose est sûre en tout cas, c'est que l'Eglise, par la suite, a rapidement abandonné les outrances délirantes de l'antimaçonnisme vulgaire pour ne s'attacher qu'à affirmer, en droit canonique, l'incompatibilité de la foi catholique avec le relativisme franc-maçonnique.

    Quand on voit aujourd'hui la prégnance de l'antimaçonnisme, quand on constate l'insondable médiocrité de ceux qui, sans cesse, repoussent les limites de la bêtise chaque fois qu'ils accusent la franc-maçonnerie de tous les maux, alors qu'ils ne la connaissent absolument pas, si ce n'est à travers leurs œillères de paranoïaques, comment ne pas se dire que Léo Taxil a eu raison d'agir comme il l'a fait ?

     

    2832493535.pngVoici l'intégralité de l'allocution de Léo Taxil : Discours de Léo Taxil 19 avril 1897.pdf. Le document fait 26 pages.

    Léo Taxil y expose les rouages de sa machination. Le plus terrible, c'est de constater qu'il existe encore en 2016 des imbéciles ou plutôt des malades qui croient encore en la véracité des révélations extraordinaires du facétieux marseillais.

    Certains pensent que Diana Vaughan a bel et bien existé, que tout ce que Taxil a raconté est vrai, que le Vatican n'a pas pu être pris en défaut et que la rétractation publique de l'auteur résulte d'une machination des loges. 

    D'autres, en revanche, ne croient pas aux affabulations de Taxil mais voient dans son discours du 19 avril 1897 la preuve d'un grand complot franc-maçonnique pour détourner l'attention des gens sur les véritables agissements des loges. 

  • Une Galouzeau peut cacher une Villepin

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    Lu sur le site Causeur sous la plume d'une certaine Esperanza Galouzeau :

    « Rassurez-vous, nous n’épiloguerons pas longtemps sur cette diablerie de franc-maçonnerie (sic !). Beaucoup d’encre noire a déjà coulé sur le sujet. Si vous en voulez encore, allez lire le témoignage de Maurice Caillet, vous y trouverez la vraie Lumière (sic !). Ce que nous voulons nous demander ici, c’est si nous n’avons rien de mieux à proposer aux jeunes en quête de sens. Un petit Moati d’aujourd’hui serait-il encore séduit par la franc-maçonnerie ? Ce début de XXIème siècle ne voit-il pas se lever un désir de spiritualité plus grand, plus exigeant ?

    La République ne peut pas se contenter de proposer comme seule espérance une éthique maçonnique paradoxalement caractérisée par son absence d’éthique (sic !) : un relativisme érigé en dogme suprême par le refus d’admettre la loi naturelle et toute autorité́ supérieure à la conscience individuelle. »

    L'auteur n'a pas apprécié la conférence de Daniel Keller et de Serge Moati sur la franc-maçonnerie qui a eu lieu dans une grande école de Paris. C'est son droit le plus strict. En même temps, quand on lit sa conclusion, qui fustige le relativisme maçonnique et fleure bon le dogme catholique traditionaliste (sa référence à Maurice Caillet est éloquente), il est difficile de s'en étonner outre mesure. Mme Esperanza Galouzeau avait déjà manifestement de solides préjugés avant d'assister à cette conférence. Les commentaires de l'article sont d'ailleurs très majoritairement hostiles à la maçonnerie. Ils colportent les préjugés vulgaires que l'on a coutume d'entendre à son sujet. Soit dit en passant je suis toujours sidéré de constater la belle assurance de ces contempteurs de la franc-maçonnerie. Ils projettent leurs désopilants fantasmes paranoïaques sur une institution qu'ils ne connaissent qu'à travers des clichés. Cette bêtise sûre d'elle-même est fascinante car contrairement à l'intelligence, elle n'a aucune limite.

    Le nom de l'auteur a attiré mon attention. Qui est donc cette Esperanza Galouzeau qui s'inquiète ainsi du manque d'éthique de la maçonnerie et de son refus d'admettre la loi naturelle (celle de Dieu) ? J'ai immédiatement pensé à l'ancien premier ministre Dominique Galouzeau de Villepin et j'ai donc fait quelques recherches sur cette famille honorable. J'ai trouvé sur un site de généalogie une jeune Clémence Esperanza Galouzeau de Villepin, fille de M. Patrick Galouzeau de Villepin, un des frères de l'homme politique, et de Mme Jacqueline Crombez de Rémond de Montfort. Il m'a suffi ensuite de faire une recherche croisée sur Google entre le nom de la nièce de Dominique de Villepin et le site Causeur.fr. Et voici ce que j'ai trouvé (preuve que le net est rarement amnésique). Bingo !

    causeur.jpg

    Et qui est devenu par la suite :

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    En lisant les commentaires sous l'article de Mme (Clémence) Esperanza Galouzeau (de Villepin), j'ai trouvé cette remarque cocasse de quelqu'un, semble-t-il, bien informé.

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    Donc, à en croire ce commentateur, la jeune Clémence serait étudiante à l'ESSEC, une bonne business school privée de Paris. Pour vous donner une idée, l'ESSEC, ce sont des frais d'inscription qui avoisinent les 40500 € pour trois années d'étude... Une paille quoi, qui laisse présager une ébouriffante mixité sociale... Pendant ce temps, je rappelle que l'université publique française, ouverte au plus grand nombre, est la grande sacrifiée. Mais c'est un autre débat... Revenons à notre grande spécialiste de la franc-maçonnerie.

    Comme internet est mon ami, une recherche nominative m'a conduit vers le réseau social professionnel Linkedin. Je suis tombé sur le profil public d'une jolie étudiante de l'ESSEC qui habite dans le très chic (et très cher) seizième arrondissement de Paris où les riches familles cultivent volontiers l'entre soi (je recommande à ce sujet la lecture du livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les ghettos du ghota. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Seuil, Paris, 2007).

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    Serait-ce donc elle, la grande spécialiste de « la suffisance et des insuffisances de la franc-maçonnerie » ? Une jeune aristocrate des beaux quartiers de Paris qui a choisi de réduire la maçonnerie à de vagues impressions suite à une conférence publique donnée à l'ESSEC le 12 janvier dernier.

    Comment dire sans être désobligeant ? Je trouve ce genre d'attitude assez pitoyable de la part d'une femme issue de l'élite (attention ! je n'ai pas dit de l'élite républicaine), c'est-à-dire venant d'un milieu très privilégié et éduqué où l'on devrait cultiver, me semble-t-il, un certain sens de la nuance et un respect de tous les chemins spirituels. On serait en droit de réclamer une réflexion un peu plus construite et étoffée qu'un pauvre article de propagande de bas étage. C'est vraiment dommage.

  • L'affaire des fiches (4) : les effets du scandale

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    monseigneur carlo montagnini,monseigneur armand-joseph fava,jean-baptiste bidegain,godf,antimaçonnisme,franc-maçonnerie,république,général louis andré,henry-joseph tourmentin,abbé ernest jouin,abbé gabriel de bessonies,paul déroulède,jules guérin,roger mennevée,jean guyot de villeneuve,gabriel syveton,henri mollin, affaire des fichesL'affaire des fiches n'eut pas les effets politiques escomptés. Le bouillonnant Gabriel Syveton se suicida par asphyxie le 8 décembre 1904, la veille de sa comparution devant la Cour d'assises de la Seine pour la voie de fait commise avec préméditation sur la personne du général André (cf. Gabriel Terrail dit Mermeix, La mort de Syveton, Fayard, Paris, 1925, passim).

    On a beaucoup brodé sur les circonstances précises de ce décès aussi brutal que prématuré. Bien évidemment les paranoïaques du combat antimaçonnique n'ont pas manqué d'y voir un assassinat commandité par le Grand Orient. La réalité semble plus triviale. En effet, le député nationaliste Syveton était soupçonné d'avoir détourné de l'argent de la Ligue de la Patrie Française qu'il présidait. Il était également impliqué dans une affaire de moeurs avec Marguerite, sa belle-fille, et Anna, sa bonne. Il craignait que le procès d'assises ne révèle au grand jour ses turpitudes et ne le discrédite complètement.

    L'affaire des fiches n'empêcha pas non plus les parlementaires de discuter et de voter la loi de séparation de l'église et de l'Etat le 9 décembre 1905. Elle n'a pas davantage empêché la gauche de largement emporter les élections de mai 1906.

    Quant au député Guyot de Villeneuve, celui ne retira aucun avantage politique de l'affaire puisqu'il perdit son siège de député ! Il mourut en 1909 des suites d'un accident de voiture.

    L'affaire des fiches n'eut aucune incidence sur la réhabilitation du capitaine Alfred Dreyfus obtenue auprès de la Cour de cassation en juillet 1906. Les antisémites, les antimaçons et les obsessionnels du complot furent contraints de revoir leurs plans en se rabattant sur leurs librairies, leurs maisons d'édition et leurs ouvrages délirants.

    Quant au traitre Bidegain - l'homme qui rendit le scandale possible - il connut une destin tragique. Le malheureux fut rapidement livré à lui-même, détesté par les républicains et les francs-maçons et méprisé par la droite et le clergé. On le crut mort au Caire en décembre 1904. En réalité, l'homme survécut à l'affaire grâce à ses maigres talents de plume. Après la première guerre mondiale, il tenta de percer à nouveau dans le journalisme mais il trouva porte close. Il décida donc de se faire oublier et ouvrit, sous le nom de sa première femme, une affaire de papeterie à Neuilly-sur-Seine, boulevard Bineau. Après de vains appels au secours, plongé dans une misère extrême, il se suicida au cyanure avec Philomène Arnaud, sa seconde épouse. On retrouva leurs cadavres le 8 décembre 1926.

    Personnellement, je ne crois pas du tout à la thèse de Mennevée qui fit de Bidegain une sorte d'espion dormant, entré en maçonnerie dans les années 1890 dans le seul et unique objectif de lui nuire et de reverser la République. Je crois que la vérité doit être recherchée dans la médiocrité et l'insignifiance d'un homme dépourvu de convictions et qui a tout simplement voulu se venger parce qu'il n'avait pas obtenu la place espérée.

    Cependant si l'affaire des fiches n'a pas eu d'effets politiques immédiats, elle a néanmoins durablement marqué les esprits au point d'avoir été à la maçonnerie française ce que l'affaire de la loge P2 a été à la maçonnerie italienne. Elle a sans doute conforté à la fois le ressentiment des adversaires de la République et leur volonté d'en découdre. Elle explique aussi pour beaucoup la haine que Philippe Pétain vouait à la franc-maçonnerie qu'il rendait responsable d'entraves à sa carrière militaire.

    Enfin, maçonniquement parlant, l'affaire des fiches a été le point culminant de l'engagement du Grand Orient dans la vie politique du pays. Le scandale retentissant qu'elle provoqua incita le Conseil de l'Ordre à davantage se recentrer sur les préoccupations initiatiques et symboliques spécifiques à la démarche maçonnique.

  • L'affaire des fiches (3) : les dessous du scandale

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    monseigneur carlo montagnini,monseigneur armand-joseph fava,jean-baptiste bidegain,godf,antimaçonnisme,franc-maçonnerie,république,général louis andré,henry-joseph tourmentin,abbé ernest jouin,abbé gabriel de bessonies,paul déroulède,jules guérin,roger mennevée,jean guyot de villeneuve,gabriel syveton,henri mollin, affaire des fiches

    C'est lors de la séance du 28 octobre 1904 que l'affaire des fiches éclata à la Chambre des députés à l'initiative du député nationaliste et catholique Jean Guyot de Villeneuve. Cette séance fut d'une extraordinaire violence. A la fin des débats, le général André, ministre de la guerre, fut apostrophé et giflé par le député nationaliste Gabriel Syveton !

    Pourtant, il semble que les réactionnaires n'avaient pas prévu de faire éclater le scandale à ce moment là et qu'ils auraient préféré divulguer l'affaire des fiches lors des législatives de 1906 en vue de modifier profondément la majorité parlementaire, puis de renverser la troisième République.

    Jean-Baptiste Bidegain est revenu sur l'affaire dont il a été à l'origine dans un article consacré à l'un des intermédiaires, l'abbé Gabriel de Bessonies décédé en 1913 (cf. Revue Internationale des Sociétés Secrètes, 5 décembre 1913, pp. 4631 et suivantes) :

    « [Les documents transmis] devaient servir exclusivement pour les élections générales [de 1906], afin de mettre en accusation devant le suffrage universel le régime maçonnique tout entier, et non contre tel ou tel ministère. La divulgation du dossier ne devait avoir lieu que peu de temps avant la séparation des Chambres qui précéderait les élections, afin de ne point laisser au gouvernement le loisir de remédier aux conséquences de ces révélations. »

    Et de poursuivre :

    « Travailler en 1904 à la chute du ministère Combes, était une besogne vaine. Le bloc se reforma sous un autre chef et le départ d'André fut, en somme, un incident sans grande importance. Dans une république où la maçonnerie est maîtresse de la majorité parlementaire, les ministres peuvent se succéder sans que cela ait une influence quelconque sur la marche des affaires, leur oeuvre n'est pas le résultat de leur volonté personnelle, mais leur est imposée par la secte dont ils sont les serviteurs, parfois les esclaves. La seule oeuvre utile à entreprendre était la modification de la majorité de la Chambre, et, par conséquent, une campagne électorale exclusivement anti-maçonnique,dirigée contre l'oeuvre tout entière de la IIIe République. Le succès, et même un demi-succès, aurait permis de tenter ensuite, avec le concours de l'armée, certaines opérations de salubrité publique. »

    Le coup de force contre les institutions républicaines était donc clairement envisagé après les législatives de 1906. C'est en tout l'affirmation de Bidegain qui, sans doute, voulait se donner un rôle plus important que celui qu'il avait eu en réalité.

    Quelles furent les circonstances imprévues qui justifièrent le bouleversement de calendrier ? Bidegain n'en dit mot. On en est réduit à formuler des hypothèses. La plus plausible repose sur des divergences de stratégie. Les éléments du scandale circulaient parmi les parlementaires de droite. Guyot de Villeneuve, qui les avaient eus entre les mains car il avait été aussi un bailleur de fonds de Bidegain,  était pressé de renverser le ministère Combes. L'homme était d'un caractère impulsif comme beaucoup d'extrémistes. Il avait aussi un compte personnel à régler. En effet, il avait démissionné de l'armée en décembre 1901, emporté par les soubresauts de l'affaire Dreyfus et la disgrâce de ses supérieurs hiérarchiques. Ce parcours personnel a probablement pesé dans la décision de Guyot de Villeneuve d'attaquer le gouvernement sans attendre les élections législatives de 1906. Une chose est sûre en tout cas, c'est la volonté assumée de renverser la République. Alors certes, il n'y eut pas le renversement escompté du régime mais le ministère Combes n'y résista pas.

    L'affaire fit donc scandale. Et c'est toujours ainsi qu'elle est perçue cent onze ans après. Pourtant, l'ampleur de ce scandale doit aussi beaucoup au manque d'énergie du Grand Orient et du ministre de la Guerre à se défendre face aux attaques de la droite parlementaire. Roger Mennevée notait à juste raison (cf. Les Documents politiques, diplomatiques et financiers, juin 1927, p. 224) :

    « Au lieu de nier les faits ou de les excuser tant bien que mal, il fallait en revendiquer fièrement la plus entière responsabilité, devant la nécessité de donner à l'armée française un corps d'officiers républicains, au lieu de la camarilla réactionnaire prête au coup d'Etat qu'elle comportait alors. »

    - A suivre. L'affaire des fiches (4) : les effets du scandale -