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  • La Chaîne d'Union n°80 - Franc-Maçonnerie et Musique

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    cdu-n80-couv-perspective.jpgJe vous conseille vivement le dernier numéro de la revue La Chaîne d'Union dont le dossier central est intitulé « franc-maçonnerie et la musique ». Ce titre peut sembler ambitieux car un seul numéro ne saurait évidemment épuiser un sujet aussi large. Néanmoins, c'est une belle réussite car tous les articles sont vraiment passionnants. 

    J'ai ainsi beaucoup apprécié l'entretien que Raphaël Imbert a accordé à Frédéric Fritscher et Jean-Louis Validire sur l'esprit de fraternité entre le jazz et la franc-maçonnerie. Imbert fait découvrir un monde riche et complexe. Il rappelle des trajectoires personnelles émouvantes et met en valeur des hommes en perpétuelle recherche spirituelle. Imbert dit :

    « Le constat que tous les musiciens de jazz avaient une démarche spirituelle forte a été le début de ma recherche. Cette musique issue d'un contexte communautaire a vocation à l'universel. Le jazz n'est pas réductible à l'image  que beaucoup, en Europe, ont voulu en faire. C'est à la fois une musique de bordel et d'église., mais aussi de village, de champ, de rue, de cimetière et de night-club, du club fraternel et du temple. C'est l'art ultime du paradoxe. »

    Gilles Corbi, lui, a consacré un article à Mozart avant qu'il ne soit reçu dans la franc-maçonnerie. Il revient sur le séjour du prodige autrichien à Paris en 1778. Mozart y connaît des succès et des échecs. Lors de ce voyage à Paris, Mozart est introduit auprès de nombreux francs-maçons influents. Il perd sa mère. C'est peut-être à Paris que Mozart a nourri le projet d'entrer en loge. On entre dans cet article comme dans un film. On s'y croirait. Jugez plutôt : 

    « Le temps est gris, le ciel est bas, quelques gouttes de pluies glacées portées par un vent de travers attristent cette fin d'après-midi de mars. Une lourde diligence chargée de malles, à l'arrière de laquelle est ficelé un petit piano, avance lentement en cahotant dans les ornières. Elle arrive de Nancy et se dirige vers la rotonde Saint Martin. A l'intérieur des passagers fourbus, lassés par plusieurs jours de voyage, ont épuisé depuis longtemps tous les sujets de conversation. Ils restent muets et observent avec tristesse ce paysages de masures et de ruelles boueuses et puantes qu'ils traversent depuis plusieurs lieues. Les abords de la ville sont vétustes, pauvres et laids. »

    Autre article. Celui de Stéphane Korsia-Meffre qui propose une analyse érudite du Zoroastre de Jean-Philippe Rameau et de Louis de Cahuzac. Selon l'auteur, cet opéra met en valeur les idéaux maçonniques. On retrouve dans cette étude un personnage dont j'ai déjà parlé sur ce blog : Louis Travenol, violoniste à l'opéra de Paris, personnage caractériel et provocateur qui, manifestement, ne portait pas Jean-Philippe Rameau dans son coeur. Il ne fait guère de doutes que Rameau a été franc-maçon même s'il n'existe à ce jour aucune preuve matérielle de son appartenance à l'Ordre.

    Enfin, j'aimé l'article d'Yvon Gérault sur Verdi, compositeur et visionnaire engagé. Mes premières émotions musicales, je les dois aux opéras de Verdi quand mon père, tous les dimanches matin, emplissait la maison des opéras du compositeur italien. Je me souviens également d'Aida dans les arènes de Nîmes. J'étais très jeune et transporté par cette impressionnante représentation dans l'amphithéâtre romain.

    Il y a beaucoup d'autres choses à découvrir dans ce très beau numéro de La Chaîne d'Union. Les notes de lecture sont toujours très instructives. Je me dois également de citer les deux articles de Claude Rétat sur Louise Michel, la célèbre révolutionnaire anarchiste. Je n'ai jamais personnellement éprouvé d'admiration particulière pour la « vierge rouge » qui m'est toujours apparue comme un personnage exalté parfaitement insupportable. Mais Claude Rétat en parle magnifiquement. L'auteur fait redécouvrir une femme, certes passionnée et totalement absorbée par ses engagements politiques, mais aussi fondamentalement attachante. J'ignorais, à ma grande honte, qu'elle fut aussi un écrivain prolifique. Un des articles de Claude Rétat est justement consacré à l'oeuvre littéraire de Louise Michel. Naturellement, la franc-maçonnerie est évoquée mais on se rend compte qu'elle n'a joué quasiment aucun rôle dans la vie de la révolutionnaire. En effet, Louise Michel a été initiée au soir de sa vie au sein d'une loge tout à fait marginale, La Philosophie Sociale n°3, affiliée à la groupusculaire Grande Loge Symbolique Ecossaise « maintenue et mixte », obédience plus politique que maçonnique. Le geste du Vénérable Maître de cette loge, le journaliste Charles Malato, lors des obsèques de Louise Michel, fut d'ailleurs assez pathétique car vécu comme une tentative de récupération sur le tard. Voici l'incident tel qu'il est relaté par le journal de Georges Clemenceau, L'Aurore, le 23 janvier 1905 :

    « A peine le cercueil avait-il été installé sur le corbillard des pauvres, qu'un petit incident éclate. Le vénérable de la loge la Philosophie sociale apporte une écharpe bleue terminée par un triangle. Il demande que cet emblème soit placé sur le cercueil de Louise Michel - qui avait été affiliée à la franc-maçonnerie il y a quelques mois. Mlle Vauvelle y consent. Mais des amis interviennent, parmi lesquels MM. Sébastien Faure et Liard-Courtois : « Louise dit l'un d'entre eux, n'appartient à personne, on ne doit déposer sur sen cercueil qu'un drap rouge, emblème de la Révolution, qu'elle a toujours servie. » Liard-Courtois place l'emblème sur le char des couronnes, et l'incident est clos.» 

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  • Liberté de conscience et démocratie

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    GODF, liberté, égalité, fraternité, engagement, réflexion, cité, extrémismeQuand un profane pose sa candidature auprès d'une loge du Grand Orient de France, et si le scrutin s'est avéré positif, il reçoit un document intitulé « Préalables pour l'initiation » dans lequel sa première instruction maçonnique est consignée. Il s'agit de lui rappeler tout simplement les principes capitaux de la franc-maçonnerie, tels qu'ils sont entendus et appliqués par l'obédience, à charge pour lui de les méditer et de déterminer, librement, s'il souhaite poursuivre sa démarche. On peut notamment y lire ce passage :

    « La Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir. Aucun de ses adhérents n'est engagé par une décision à l'égard du monde profane. Chacun conserve ainsi sa totale liberté d'appréciation et d'entreprise. Il ne lui est demandé que bonne volonté et travail dans la libre recherche de la Vérité. Cependant, chacun ayant tendance à découvrir sa propre Vérité, la quête spirituelle du Franc-Maçon est aussi le symbole de l'Amour et de la Perfection. »

    Je devine l'objection formulée par certains frères : le Grand Orient méconnaît donc cette disposition lorsqu'il appelle ses membres à faire barrage à l'extrême droite et, plus largement, lorsqu'il publie des communiqués de presse. Je comprends cette objection mais il faut la nuancer. Si une réserve à l'égard des communiqués de presse intempestifs de l'obédience se justifie très souvent (notamment dans le domaine de la laïcité), il ne faut pas oublier non plus que des circonstances exceptionnelles peuvent commander une prise de position claire et ferme. Quand le Grand Orient de France appelle à faire barrage à l'extrême droite, il ne fait que s'inscrire dans le prolongement des qualités que l'on attend de chaque franc-maçon. Dans les « Préalables pour l'initiation » figure en effet cet autre passage :

    « La qualité de Franc-Maçon, ainsi que les droits et prérogatives qui y sont attachés, se perd : 1) par une action déshonorante : 2) par l'exercice d'un état notoirement déconsidéré dans l'ordre social : 3) par la violation des engagements maçonniques contractés lors de l'initiation; 4) par l’appartenance, la collaboration de fait ou de droit à une association ou à un groupement appelant à la discrimination, à la haine, à la violence envers une personne ou un groupe de personnes en prétextant de leur origine, leur appartenance à une ethnie ou à une religion déterminée et qui propagerait des idées et des théories tendant à justifier ou à encourager cette discrimination, cette haine, cette violence. 5) Par l’appartenance, la collaboration de droit ou de fait à une association ou à un groupement conduisant directement ou indirectement à détruire, à déstabiliser ou à aliéner l’être humain. »

    Lorsque je suis entré en franc-maçonnerie en 1992, les points 4) et 5) n'existaient pas. Ils ont été ajoutés, plus tard, lorsque les frères se sont rendus compte que les points 1), 2) et 3) n'étaient pas suffisamment explicites. Les points 3) et 4) ont été ajoutés lorsque l'obédience a été confrontée à des membres qui ont choisi de repousser les limites de l'action déshonorante et du parjure, notamment dans le domaine politique en s'alliant, par exemple, au Front National ou en concevant la possibilité d'une collaboration avec cette formation politique d'extrême droite, voire une adhésion pure et simple. Se référant aux préalables susvisés, ces parjures avaient alors beau jeu de rappeler que « la Franc-Maçonnerie ne donne ni consigne pour l'action, ni directive et n'impose aucune façon de voir ». 

    Or, la liberté absolue de conscience n'est pas l'indifférentisme d'opinions ! La liberté de conscience n'est pas le produit de la confusion. Elle n'a de sens, bien sûr, que dans un cadre démocratique garantissant à chacun le respect des grandes libertés publiques : le respect de la vie privée, la liberté d'aller et de venir, le droit à la vie et à la sécurité, l'interdiction des traitements inhumains et dégradants, la liberté du commerce et de l'industrie, etc. En d'autres termes la liberté de conscience s'inscrit dans le cadre des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour s'en rendre compte, il suffit de voir ce qui se passe dans les Etats autoritaires ou dictatoriaux (y compris dans ceux qui se situent sous les tropiques comme Cuba ou le Venezuela par exemple) et de se demander ce qui peut bien rester de la liberté de conscience quand toutes les libertés fondamentales de l'être humain sont quotidiennement bafouées par la puissance publique. 

    Qu'est-ce que tout ceci signifie au fond ? Que les loges du Grand Orient de France admettent les individus de toutes opinions, cultures et croyances pourvu qu'ils aient le souci du respect de l'autre et de la préservation du cadre démocratique indispensable à toute pensée libre et à toute activité maçonnique indépendante.

  • L'antimaçonnisme aux Etats-Unis au 19e siècle

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    mahabone.jpgLa franc-maçonnerie dans les pays anglo-saxons, notamment aux Etats-Unis d'Amérique, a pignon sur rue. Cette situation ne doit pas faire oublier qu'elle a bien failli disparaître outre-Atlantique au dix-neuvième siècle des suites de l'affaire Morgan. En 1826, la disparition de William Morgan, un anti-maçon actif, dans des circonstances non élucidées, a suscité une violente campagne d'opposition à la franc-maçonnerie pendant une vingtaine d'années. De nombreuses loges se sont mises en sommeil. Les effectifs se sont effondrés tout au long de cette période. Il y a même eu un parti antimaçonnique qui a présenté plusieurs candidats à la présidence des Etats-Unis.

    L'image ci-contre s'inscrit dans le prolongement de cette période de grand antimaçonnisme. Je pense qu'il s'agit d'une image de propagande qui doit dater environ des années 1850. On y voit un homme avec des décors de vénérable. Il prend la pose. A ses pieds, trois candélabres. Il y a une petite table où sont posés des objets qu'on ne distingue pas très bien (des outils ?). Derrière l'homme, une affiche qui commence avec le mot substitué. Elle annonce de terribles révélations sur la franc-maçonnerie et en dénonce les serments illégaux, immoraux et despotiques. On peut y lire que les sociétés secrètes sont une émanation de l'Antéchrist. Il est probable que cette image soit aussi une sorte de publicité pour une exposition antimaçonnique itinérante organisée par un mouvement chrétien fondamentaliste.

  • La franc-maçonnerie face aux extrêmes

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    plantu.jpgSi je souscris bien évidemment et sans réserve à l'appel des obédiences maçonniques à faire barrage à l'extrême droite, je ne peux m'empêcher en même temps de déplorer leur silence concernant l'extrême gauche. Pourtant, le dessin de Plantu, ci-contre, résume parfaitement la proximité de ces deux courants politiques en apparence antagonistes. Les deux se rejoignent en effet dans cette incroyable prétention à parler « au nom du peuple » comme si l'un et l'autre avaient reçu de « la foule des anonymes », perçue comme un bloc monolithique, je ne sais quel magistère moral.

    Il est inutile, je crois, d'insister outre mesure sur l'extrême droite. On en connaît la très grande dangerosité et les obsessions. La pitoyable prestation télévisuelle de Mme Le Pen, le 3 mai dernier, en est une illustration. C'est la raison pour laquelle ses partisans sont d'ailleurs écartés des loges, du moins au Grand Orient de France et pour autant que la sagacité des frères n'ait pas été prise en défaut. J'aimerais une clarté comparable à l'égard de l'extrême gauche dont les pratiques, les affirmations expéditives et les simplifications m'apparaissent tout aussi dangereuses pour notre République démocratique, sociale et laïque que les slogans frontistes sur la mondialisation, l'Europe, la finance, les élites, etc.

    Pendant toute cette campagne présidentielle surmédiatisée, la démocratie a donné l'impression d'être prise en étau entre les extrêmes. Ces derniers ont en effet donné le tempo au débat public en excitant les peurs, en montant les Français les uns contre les autres, en faisant de la surenchère programmatique et en tirant habilement profit de la crise du leadership au sein des partis politiques républicains. 

    Si l'on se souvient des énormités de Marine Le Pen, que penser alors de celles de Jean-Luc Mélenchon usant et abusant d'un vocabulaire fleuri pour fustiger ses adversaires politiques en les traitant de « pourris », de « vendus » et de « gardes-chiourme » ? N'est-il pas consternant de voir cet homme s'enfermer dans le registre éculé du « tous pourris » ? N'est-il pas paradoxal de l'entendre prôner le « dégagisme », c'est-à-dire la purge de toute la classe politique française, alors qu'il en est un des représentants depuis plus de trente-cinq ans ? Il a d'ailleurs largement profité de toutes les investitures qui lui ont été données par le parti socialiste sur lequel il se plait à cracher depuis dix ans.

    Voir un tel comportement chez un homme public qui, de surcroît, n'a jamais fait mystère de son appartenance maçonnique, ne peut qu'interroger les francs-maçons et notamment ceux qui, au sein du Grand Orient de France, sont attachés à la qualité du débat public et au respect des institutions démocratiques. Et si ça ne les interroge pas, moi, en tout cas, ça m'interpelle car je me rends compte que si on enlève la rhétorique et quelques envolées lyriques pour y substituer le racisme et la xénophobie, Mélenchon se transforme en Le Pen. La frontière est en effet ténue. Et elle peut être d'autant plus vite franchie que Jean-Luc Mélenchon n'a pas donné de consignes claires pour le second tour de l'élection présidentielle. Résultat ? Nombre de ses électeurs semblent prêts à s'abstenir ou, pis encore, à se reporter sur la fille de Jean-Marie Le Pen le 7 mai prochain.

    Si nos loges doivent se montrer vigilantes à l'égard des « fachos de comptoir », elles doivent se montrer tout aussi prudentes à l'égard des « bolchos-mondains » qui, déjà, menacent, haïssent, annoncent un troisième tour social et spéculent à voix haute sur la colère et le ressentiment des gens alors que le successeur de M. François Hollande n'est pas encore élu et installé à l'Elysée. Je connais de ces frères qui portent le tablier tout en jouant aux « insoumis » devant leurs ordinateurs. Ils préconisent des révolutions qu'ils ne voudraient en réalité ni pour eux ni pour leurs enfants. Mais peu importe. Tout tient dans la posture. J'en connais beaucoup qui ne sont absolument pas regardants dès qu'il s'agit de dépenser l'argent public ou l'argent des autres. Ils sont en revanche beaucoup plus attentifs dès qu'il s'agit de trouver le placement le plus judicieux, la bonne formule pour payer moins d'impôts ou, plus généralement, ce qui leur permettra de satisfaire leurs seuls intérêts.