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  • Jean-Claude Casabianca, le maçon franc

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    casabianca.jpgIl y a des frères qui vous marquent plus que d'autres ou dont vous savez à l'avance que vous n'aurez aucune difficulté à vous rappeler de la voix, du visage ou de la démarche. C'est le cas de Jean-Claude Casabianca. J'ai été son premier surveillant et je lui ai succédé au vénéralat au sein de la loge nîmoise La Bienfaisance.

    « Casa » était un personnage clivant. Soit on l'aimait, soit on le détestait. Il était difficile de rester dans la demi-mesure et de ne pas avoir un avis tranché à son sujet.

    Je faisais partie pour ma part de ceux qui l'appréciaient, sans doute parce que je le connaissais et que je ne pouvais donc pas être offusqué du langage fleuri qu'il employait parfois dans le feu d'une conversation.

    Si Jean-Claude était clivant, c'est parce qu'il avait une grande qualité (ou un grand défaut, tout dépend comme on voit la chose) : il était incapable de dissimuler ou de travestir sa pensée. Il disait ce qu'il pensait, sans circonvolutions, sans fioritures, sans aucune espèce de diplomatie ou de stratégie. Sa franchise désarmante pouvait provoquer parfois quelques grincements de dents.

    Je me souviens par exemple l'avoir vu traverser la salle humide de la loge pour aller à la rencontre d'un frère avec lequel il avait une forte divergence. Il lui avait signifié ses quatre vérités. Quand il n'aimait pas quelqu'un, il le lui disait en face. Et parfois, cela pouvait être brut de décoffrage.

    Chez Casa, l'inconscient pouvait également prendre le dessus.

    Je me souviens ainsi de cette tenue à l'issue de laquelle une sympathique vénérable d'une loge du Droit Humain, bien portante pour ne pas dire bien en chair, avait transmis les salutations fraternelles de son atelier.

    Je sentais que Casa était un peu contrarié parce qu'il n'était pas spécialement rompu à cet exercice de style ennuyeux où l'on se fait des politesses à n'en plus finir alors qu'il est tard et que les agapes attendent les frères des colonnes. Il avait pourtant cru trouver la formule idoine en exprimant sa satisfaction : « Merci ma soeur ! avec toi, l'atelier a une amie de poids. »

    Je vous laisse imaginer les ricanements sur les colonnes...

    Chaque fois que Jean-Claude sentait qu'il avait commis une maladresse ou qu'une situation lui échappait, il aimait répéter : «  Tu sais, moi je ne suis pas un intellectuel... Moi je ne suis qu'un terrassier. »

    La dernière fois où nous avons vraiment collaboré, c'est lorsque Jean-Claude s'était porté candidat au Conseil de l'Ordre. En tant que vénérable, je ne m'étais pas senti en droit de le dissuader même si je savais qu'il n'avait aucune chance de l'emporter.

    Je dois dire qu'il m'avait agréablement surpris lors de sa prise de parole devant le congrès régional. Alors que les autres candidats avaient parlé comme des hommes politiques sans âme, avec des professions de foi bien calibrées et calculées, Jean-Claude Casabianca, lui, s'était exprimé tout simplement avec son coeur et ses tripes. Avec honnêteté et spontanéité. Je me souviens qu'il avait fait forte impression.

    En ce début d'année 2017, je viens d'apprendre que Jean-Claude Casabianca a rejoint l'orient éternel. Je suis triste de ce départ et présente mes condoléances à sa famille.

    Il me reste donc en mémoire une voix, un visage, une démarche.

    Au revoir Jean-Claude et merci pour tout !

  • Mon cousin le fasciste

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    philippe pujol,yvan benedetti,l'oeuvre française,journalisme,extrême droite,marine le pen,démocratie,fascismeEn octobre 2010, dans une stratégie de normalisation idéologique, le Front National présidé par Marine Le Pen a écarté plusieurs de ses militants issus des courants les plus extrémistes. Ceux-ci étaient souvent dans le service d'ordre du FN. On les retrouvait dans les bagarres d'après meetings ou d'après manifestations. Certains d'entre eux étaient même des élus locaux. Parmi eux, Yvan Benedetti qui a succédé à Pierre Sidos à la tête de L'Oeuvre française. Benedetti se déclare ouvertement fasciste depuis toujours. Il n'est pas rare d'ailleurs de le voir dans les manifestations d'extrême droite souvent flanqué d'Alexandre Gabriac, le petit führer des Jeunesses Nationalistes, lui aussi exclu du FN.

    Yvan Benedetti alias « Gros Patapouf » est le cousin germain de Philippe Pujol dit « Fifounet », ancien journaliste du quotidien communiste La Marseillaise et couronné en 2014 du prestigieux prix Albert Londres. Dans son récit, l'auteur dresse un portrait saisissant de son double en négatif. Il décrit le fascisme contemporain toujours bien vivant au coeur de l'extrême droite française.

    « Dix ans d'écart entre nous deux. Je n'ai aucun souvenir de cet été où il a chopé le virus du fascisme. On me l'a raconté : au retour d'un camp façon scoute, vers ses quatorze ans, il chantait des hymnes militaires sous la douche et partait des heures en treillis dans la montagne ; tout le monde se marrait. Depuis, il ne s'est jamais arrêté ni de chanter ni de marcher.

    Pujol raconte avec sobriété et même tendresse le parcours politique singulier de cet encombrant cousin germain tout absorbé par sa cause politique. Cependant cette sobriété et cette tendresse ne doivent pas être assimilées à de la complaisance. Pujol est évidemment très critique à l'égard des engagements de son cousin. Mais il est aussi très inquiet du spectacle de la classe politique française, et plus particulièrement de sa frange la plus vulgaire, celle qui espère remporter des succès électoraux grâce aux discours et aux postures populistes. Celle-ci n'a pas conscience qu'elle rend les plus grands services aux activistes les plus radicaux. Ces derniers attendent patiemment leur heure. Ils se tiennent prêts à évincer, le moment venu, tous les pizzaïolos du suffrage universel qui entretiennent les sentiments de peur et de rejet de l'autre ou qui promettent cyniquement ce qu'ils ne pourront pas tenir.

    « Le populisme, ce n'est pas une idéologie, c'est un style, une manière de faire de la politique, une mise en scène d'une certaine « authenticité ». C'est jouer les séducteurs. Quitte à promettre, quitte à se contredire, pour le meilleur ou pour le pire. Le populisme est une flexibilité politique pour la conquête d'un électorat. L'électorat, le fascisme s'en fout. Comme de la démocratie, tout simplement. Le fascisme est un système idéologique cohérent et structuré, aux racines politiques profondes, il est d'une grande plasticité et composé de mouvances ennemies qui pour autant rêvent toutes d'un Etat totalitaire, chacune se disputant la forme de ce totalitarisme. »

    Pujol dresse un portrait inquiétant et lucide de la société française travaillée par le déclinisme, par la fascination morbide de l'échec, par les questions d'identité, les peurs et les frustrations diverses (peur des étrangers, peur du chômage et du déclassement social) agités par des personnages médiatiques (Eric Zemmour et Alain Finkielkraut notamment auxquels je rajouterais, sans être exhaustif, Natacha Polony, Elisabeth Lévy, Eric Brunet, etc.). La France est le terrain d'une inquiétante révolution conservatrice. Je recommande en particulier une lecture attentive des deux derniers chapitres du livre de Pujol.

    « On comprend aisément comment marche la révolution conservatrice : à partir du moment où tous les comportements progressistes se seront perdus ; où les femmes contesteront le féminisme ; où les jeunes ne contesteront plus rien ; où les immigrés d'hier refuseront les immigrés d'aujourd'hui ; où les salariés honniront leurs syndicats ; où les radicalismes prospéreront ; où la laïcité sera perçue comme communautariste ; et la liberté comme une faiblesse ; à partir de ce moment là, la France s'offrira au totalitarisme qui attend dans son fauteuil et s'apprête à se lever sans que personne sache comment l'arrêter. »

    Philippe Pujol sait que son cousin Yvan Benedetti pense que l'époque est favorable à ses idées et qu'une heureuse conjoncture pourrait même le rapprocher, lui et ses congénères, des portes du pouvoir. Ce qui, hier, paraissait aussi absurde qu'impossible, semble aujourd'hui envisageable.

    « Certes, ils ne semblent pas être légion, nos fachos français, mais seul un univers clos permet un commandement efficace  : l'armée et le cloître. Leurs environnements. Pas besoin d'être nombreux pour éteindre la liberté. En soufflant bien fort sur un bougeoir mal protégé... Si le scénario d'une prise de pouvoir fasciste reste encore très improbable, l'activisme des groupes nationalistes européens reste préoccupant, comme la montée de leurs vitrines démocratiques. En France : le Front National. Si Marine Le Pen ne prend pas le pouvoir en 2017, elle s'en rapprochera toujours plus, à la grande joie de tous ces militants que j'ai pu rencontrer dans mes pérégrinations fascistes avec mon cousin. La prise de pouvoir par les urnes n'est pas fantaisiste. Et qu'engendrerait la mise en place d'un État totalitaire ? »

    philippe pujol,yvan benedetti,l'oeuvre française,journalisme,extrême droite,marine le pen,démocratie,fascismeEt d'avertir :

    « Nous n'en sommes pas là, mais nous y pensons. La crainte d'une dictature réapparaît. Le désaveu de nos hommes et femmes politiques est total, leur incapacité à empêcher le repli sur soi abyssale. En la matière, les politiques sont devenus des laboureurs de sable. Des adeptes du chacun pour soi, de la logique du naufrage. Nous arrivons au point de panique, triste issue d'une démocratie en voie de fossilisation, véritable matrice de déculturation. Toute la pensée archaïque remonte désormais. Un retour du passé. Et nous voilà dans ce qu'un universitaire anglais, Colin Crouch, nomme la post-démocratie : les institutions existent toujours, un État de droit, une séparation des pouvoirs, une compétition de partis politiques. Mais avec les grandes firmes internationales, les agences de notation, des organes technocratiques comme la Banque mondiale, à la manoeuvre pour toutes les grandes décisions. Une démocratie asséchée par la mondialisation économique et le capitalisme financier. Le jeu démocratique ne devient donc qu'un grand théâtre shakespearien dont les auteurs non élus décident l'essentiel. »

    Un livre coup de poing à lire en cette période pré-électorale.

    Philippe Pujol, Mon cousin le fasciste, éd. du Seuil, Paris, janvier 2017, prix public 15 €

  • L'Espresso et l'abolition de la franc-maçonnerie

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    aboliamo.jpg

    Je me dois de revenir à nouveau sur la situation à laquelle la franc-maçonnerie est confrontée en Italie. Dans son édition du 12 février 2017, l'hebdomadaire L'Espresso a provoqué une  polémique qui a entrainé immédiatement une réaction très énergique du Grand Orient d'Italie par la voix du Grand Maître Stefano Bisi.

    Le célèbre hebdomadaire italien a publié en effet un long article de Gianfrancesco Turano, journaliste et romancier, intitulé (excusez du peu) : « Abolissons la Franc-Maçonnerie ». Cet article n'est pourtant pas une enquête. Il s'agit plutôt d'un rappel de tout ce que l'on dit ou de tout ce que l'on a pu dire en Italie sur les liens présumés entre les milieux criminels et les loges de Calabre, sur les auditions des responsables d'obédiences maçonniques par la commission parlementaire anti-mafia et sur l'accès au fichier contenant l'identité et les coordonnées de leurs membres. Turano est revenu inévitablement sur l'affaire de la loge P2 et sur l'affaire Occhionero qui a défrayé récemment la chronique. Il a rappelé enfin les enquêtes judiciaires en cours et en a conclu, de manière provocatrice, que la franc-maçonnerie devrait être abolie.

    L'Espresso ne réclame pas l'interdiction de la franc-maçonnerie mais semble plutôt avoir fait un coup éditorial à travers cet article. Le procédé est malgré tout brutal car L'Espresso est une véritable institution en Italie. Ce titre de la presse italienne a participé à tous les grands combats de société. Pour faire une comparaison avec la France, c'est comme si le Nouvel Observateur, hebdomadaire de gauche et de centre gauche, publiait un dossier similaire avec un titre choc.

    Dans un communiqué de presse, publié le jour même de la sortie de l'hebdomadaire, le Grand Maître du Grand Orient d'Italie a contre-attaqué :

    « Je suis désolé et inquiet qu'un hebdomadaire de grandes traditions, entré dans l'histoire de notre pays, qui a participé, au cours de ses soixante-deux années d'existence, à de grandes batailles comme le divorce, les droits civils, les luttes contre la corruption et les malversations, qui est dirigé par des hommes à fort principes laïques, ait décidé de se livrer une telle esbroufe [l'expression utilisée par Bisi est « tigre de papier »]. Quand on fait le choix de publier des titres comme « Abolir la franc-maçonnerie », vous ne pouvez que considérer l'intention purement idéologique de frapper le berceau de la pensée libre ; eh bien, je crois que la démocratie et de la liberté d'association sont vraiment en danger.

    Alors que l'Italie est engluée dans une crise sans fin, alors que, malheureusement, les partis politiques sont de plus en plus en crise et risquent d'être vaincus par le populisme démagogique de certains mouvements, on ne peut être qu'étonné de l'attention soudaine portée sur la franc-maçonnerie qui continue à être un sujet confortable et sûr pour cacher les vrais problèmes du pays.

    L'idée de chasse à l'homme est toujours confortée par la demande par la Commission anti-Mafia de produire les listes de maçons, par la tentative vulgaire et anti-juridique de ne pas nous remettre les documents de l'enquête Cordova archivée en 2000 et par l'attention morbide des médias. Mais les francs-maçons du Grand Orient d'Italie ont réussi à surmonter bien d'autres épreuves et à ne pas s'incliner devant les fascistes et défaitistes qui complotent toujours dans l'ombre. Maintenant, face à cette nouvelle tentative maladroite de discréditer la franc-maçonnerie et de l'anéantir, elle sera prête à se battre partout car elle ne porte pas atteinte à la plus grande loi de notre Constitution : le droit de la penser librement, droit qui est depuis trois cents ans le point de repère des francs-maçon. Nous ne nous laisserons pas intimider et influencer par quiconque. »

    Je comprends parfaitement la vive réaction de Stefano Bisi. Le Grand Maître du Grand Orient d'Italie exprime une lassitude devant ces reportages commandés par les rédactions selon les idées du moment. L'article de Gianfrancisco Turno n'apporte rien de nouveau. Il ne contient aucune révélation particulière.

    On sent que ce dossier a été publié dans le but de satisfaire les lecteurs et de provoquer, dans le landerneau politique italien, du « clash » ou du « buzz » comme on dit maintenant. On donne aux gens ce qu'ils veulent savoir plutôt que ce qu'ils doivent savoir. La franc-maçonnerie fait vendre. Son côté mystérieux alimente les fantasmes. Stefano Bisi déplore, à juste raison, qu'un hebdomadaire aussi emblématique que L'Expresso ait décidé d'exciter les instincts et les fantasmes des gens et de produire ce que l'opinion demande.

    espresso.jpgCe qui est grave, c'est de se rendre compte que les préjugés demeurent malgré le passé fasciste du pays et malgré la jurisprudence confirmée de la Cour européenne des droits de l'homme sur la liberté de la vie privée, la liberté de conscience, la liberté d'association et le secret d'appartenance.

    Aujourd'hui le fait d'être franc-maçon est toujours un sujet de controverses. Ce qui est grave, c'est de constater que pour une partie de l'opinion publique italienne, le fait d'être membre d'une loge maçonnique fait de vous un criminel, un mafieux, un individu qui a juré allégeance à des puissances obscures, un traitre, etc. Et peu importe que les obédiences aient des instances disciplinaires. Peu importe qu'elles radient des francs-maçons ayant commis des actes contraires aux lois.

    Au nom de la soi-disant transparence démocratique, des parlementaires, des journalistes, des partis politiques (souvent populistes), des citoyens réclament, avec cette bonne conscience ostentatoire, un fichage public d'autres citoyens en raison de leur appartenance maçonnique. Ils réclament une transparence à laquelle ils ne voudraient pas consentir eux-mêmes s'ils étaient visés.

    On a vu également un phénomène similaire en Suisse, pays où l'extrême droite est forte.

    En France, cette actualité ne semble pas inquiéter outre mesure les obédiences maçonniques. Elles devraient pourtant se sentir un peu plus concernées car elles ne sont pas à l'abri de cette révolution réactionnaire qui semble gagner, petit à petit, le continent européen. En effet, n'y a-t-il pas de quoi avoir peur quand on voit les scores que les instituts de sondage donnent à Marine Le Pen et au Front National ?

  • Voici comment Vladimir Poutine instrumentalise la franc-maçonnerie russe

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    bogdaclown.jpgL'instrument dont se sert M. Vladimir Poutine pour contrôler la franc-maçonnerie russe, est connu des lecteurs fidèles de ce blog. Il s'appelle Andreï Vladimirovitch Bogdanov et j'en ai parlé à deux reprises lorsque j'ai rendu compte des activités de la Grande Loge de Russie dans les pays du Caucase et au Kazakhstan. Andreï Bogdanov en est le Grand Maître depuis 2007. Un Grand Maître dont l'élection a été immédiatement contestée par une minorité de frères qui, depuis, a préféré constituer des loges dissidentes, fonder d'autres obédiences ou se placer sous la juridiction d'obédiences libérales et adogmatiques (le Grand Orient de France possède ainsi deux loges en Russie, une à Moscou et une à Saint-Petersbourg, qui se développent chacune dans un contexte assez difficile).

    Depuis toujours en effet, Andreï Bogdanov pratique un curieux mélange des genres puisqu'il est à la fois le dignitaire de la franc-maçonnerie russe, reconnu comme tel par la Grande Loge Unie Angleterre et les Grandes Loges américaines, et un homme très engagé dans la vie politique de son pays.

    Bogdanov a en effet connu son heure de gloire en 2008 lorsqu'il s'est présenté à l'élection présidentielle de la Russie sous les couleurs du Parti démocratique qu'il présidait à l'époque. Il a obtenu un peu plus d'1% des voix face à Dmitri Medvedev, le candidat de Vladimir Poutine. Bogdanov a donc été un opposant pour le moins symbolique, voire utile, à propos duquel le journaliste Tony Halpin écrivait dans l'édition du 29 février 2008 du Times de Londres :

    « Beaucoup de gens soupçonnent que le Kremlin a autorisé Bogdanov à se présenter pour s'assurer qu'il y aurait au moins deux candidats en conformité avec la loi russe ».

    Sur son blog, Fabrice Nodé-Langlois l'avait même qualifié de candidat extraterrestre en faisant une allusion malicieuse aux frères Igor et Grichka Bogdanov (Andreï Bogdanov n'a évidemment aucun lien de parenté avec nos jumeaux hexagonaux) :

    « Jeune -38 ans-, franc-maçon, portant les cheveux longs et frisotés, dans le paysage politique russe, Andrei Bogdanov est assurément un alien. Face au favori Dmitri Medvedev, au nationaliste Vladimir Jirinovski et au communiste Guennadi Ziouganov, il est l'improbable quatrième candidat de la présidentielle du 2 mars.

    Improbable parce que d'emblée, on se demande comment ce parfait inconnu du public russe est parvenu à réunir les 2 millions de signatures nécessaires à tout candidat non représenté au parlement ».

    En 2008, Bogdanov passait pour un homme de centre droit ou de droite. Très libéral tant sur le plan politique qu'économique. Il était jeune et avait un profil atypique. Son sourire en coin, un brin narquois, lui donnait un air décalé et un peu fourbe. Il était en quelque sorte l'expression de l'une des composantes au sein de l'opposition russe aux côtés du communiste Gennady Ziouganov et du nationaliste Vladimir Jirinovski. Bogdanov incarnait l'occidentalisme démocratique en quelque sorte, auréolé, qui plus est, d'une appartenance maçonnique qu'il n'a jamais cherché à cacher bien au contraire.

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    Depuis 2008, la vie politique de Bogdanov est à l'image de sa vie maçonnique. Très intense. Il a tenté de se présenter à la mairie de Sotchi en 2009 (la ville des jeux olympiques d'hiver) avant de se raviser et d'appeler à voter en faveur Anatoly Pakhomov, le candidat soutenu par Russie Unie, le parti du président Poutine. Le Parti démocratique a ensuite explosé. Les partisans de Bogdanov ont alors rejoint le parti Juste Cause. Puis, en 2014, Andreï Bogdanov s'est retrouvé dans un obscur contentieux face à un autre opposant, Alexeï Navalny, récemment condamné pour corruption aux termes d'un procès douteux. Bogdanov, qui avait déposé le nom « Alliance Populaire », a assigné Navalny dont la formation politique utilisait le même nom. Bogdanov a obtenu gain de cause et torpillé ainsi toute la communication de Navalny.

    En 2014, l'ultralibéral Bogdanov a opéré une transformation politique spectaculaire. Il est devenu président - tenez-vous bien - du Parti Communiste de la Justice Sociale créé en 2012. En deux ans à peine, il a donc la pris la tête de cette organisation politique dans laquelle on retrouve par exemple Andreï Brejnev le petit fils de Leonid Brejnev ! Le Parti communiste de la Fédération de Russie, issu des ruines de l'ancien Parti communiste de l'Union Soviétique, s'est élevé contre ce concurrent perçu comme une manipulation du Kremlin. Et de relever que l'acronyme de Parti Communiste de la Justice Sociale, en langue russe, est le même que celui du Parti Communiste de l'Union Soviétique : КПСС. Il y a donc une volonté manifeste d'entretenir la confusion chez les électeurs russes. Le Parti Communiste de la Justice Sociale a par ailleurs présenté des listes dans la plupart des régions aux dernières élections régionales russes de 2015 et aux législatives de 2016.

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    Pour le politologue et journaliste Alexeï Makarkine, le revirement d'Andreï Bogdanov n'est pas surprenant. Il estime que Bogdanov a décidé de se concentrer sur le Parti communiste quand il a constaté que l'idéologie bolchévique et la nostalgie de l'Union soviétique étaient plus porteuses au sein de l'électorat que les principes démocratiques ou le libéralisme économique. Cependant, Makarkine ne va pas jusqu'à affirmer que la soudaine reconversion politique de Bogdanov obéit à un ordre de Poutine mais son silence le laisse pourtant penser. En tout cas, force est de constater qu'Andreï Bogdanov est parvenu, au cours des dix dernières années, à torpiller le mouvement démocratique russe en participant activement à l'émiettement des forces politiques d'opposition. Il a également affaibli les nationalistes (Navalny). Il s'attaque aujourd'hui aux communistes. Pendant ce temps, Timur Bogdanov, le frère d'Andreï Bogdanov, est devenu en 2014 le président du groupusculaire Parti Démocratique de Russie reconstitué en 2012.

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    Une tel activisme et un tel cynisme ne peuvent s'expliquer sans un soutien actif du Président Poutine. Ce dernier d'ailleurs n'a jamais dissimulé une certaine bienveillance à l'égard de Bogdanov. Ce qui est certain en tout cas, c'est que si le Grand Maître de la Grande Loge de Russie était réellement un opposant sérieux à Poutine, il aurait été déjà condamné pénalement pour une infraction de droit commun (comme Alexeï Navalny par exemple) ou assassiné froidement (comme Boris Nemtsov). Et, naturellement, la franc-maçonnerie aurait été interdite sur tout le territoire russe et, corrélativement, dans tous les Etats sous influence politique du Kremlin.

    Après l'intensité des activités politiques du camarade Andreï Bogdanov, il convient de souligner l'intensité des activités maçonniques du frère Bogdanov Andreï. Celui-ci voyage beaucoup. La Grande Loge de Russie semble donc bénéficier de moyens financiers confortables, ou tout au moins suffisants, pour permettre à son Grand Maître de la représenter dans toutes les manifestations maçonniques internationales. Andreï Bogdanov, qui semble avoir avoir une bonne estime de lui-même, prend volontiers la pose. Le compte Instagram de la Grande Loge de Russie est ainsi rempli de photos du Grand Maître en Grande Bretagne, aux Etats-Unis, en Australie, au Kazakhstan, en Georgie, au Venezuela, etc.

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    De temps en temps, Bogdanov se livre à quelques facéties sympathiques. On le voit en costume de St Nicolas ou avec des oreilles de Mickey (cf. les photos ci-dessus). Certaines images rappellent même étrangement le réalisme soviétique des dignitaires communistes d'antan (cf. la photo ci-dessus). Bref, c'est un véritable culte de la personnalité à mille lieux de tout esprit maçonnique véritable. 

    La Grande Loge de Russie s'autorise même quelque audace. C'est ainsi qu'elle a salué très officiellement l'entrée en fonction de Donald J. Trump à la présidence des Etats-Unis d'Amérique en publiant cette image sur son compte Instagram le 20 janvier dernier avec cette légende on ne peut plus explicite : 

    « Поздравляем наших американских братьев с инаугурацией нового Президента США!(Félicitations à nos frères américains pour l'entrée en fonction du nouveau président des Etats-Unis d'Amérique !) »

    trump.jpg

    Ce qui est pour le moins comique quand on connaît les positions, les discours et les décisions de Trump. Les appréciations des francs-maçons américains à son sujet sont très contrastés. Il est donc très étonnant que la Grande Loge de Russie fasse ainsi irruption dans l'actualité politique américaine alors que sa régularité aurait dû l'inciter à conserver une parfaite neutralité. Elle laisse clairement penser que Trump a été le candidat des loges d'une façon ou d'une autre. Ce qui est une ineptie. Mais c'est bien entendu volontaire. En effet, il faut faire oublier les forts soupçons d'ingérence russe dans le processus électoral (piratage informatique). Comment ne pas remarquer non plus une convergence de vue entre l'obédience présidée par Bogdanov et les sentiments de Poutine à l'égard du nouveau locataire de la Maison blanche ?

    Il paraît clair que Vladimir Poutine utilise Andreï Bogdanov pour pénétrer les réseaux maçonniques et nouer des contacts qui peuvent être utiles à la Russie. Andreï Bogdanov semble bien trop intelligent et malin pour n'être qu'une marionnette ou une sorte d'idiot utile. Il n'est pas incongru de l'imaginer en agent du FSB. Bien entendu, il est impossible de le démontrer même si une observation attentive de l'actualité politique russe permet de déceler de nombreux indices troublants. Bogdanov est-il une taupe de Poutine ? La question est donc posée. En tout cas, ce qui a été possible à Cuba avec Castro peut évidemment l'être en Russie avec Poutine. Ce n'est absolument pas un problème en soi.

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    En attendant, que penser de ces dignitaires anglo-saxons qui déroulent le tapis rouge à la Grande Loge de Russie alors qu'ils s'obstinent toujours à ne pas reconnaître l'écrasante majorité des francs-maçons français et belges, notamment les Grands Orients de France et de Belgique ? Sont-ils aveugles et nigauds à ce point ? J'ai bien peur que la réponse soit positive.