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  • Humanisme n°312 - Ardentes Lumières

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    ardentes.jpgJ'ai lu le dernier dossier de la revue Humanisme consacré aux Lumières. Les articles sont majoritairement très intéressants et de qualité. On y apprend plein de choses. J'ai notamment bien apprécié le portrait de Paul-Louis Courier, ce pamphlétaire du dix-neuvième siècle que je ne connaissais pas. L'entretien avec Serge Deruette sur l'abbé Jean Meslier, cette étonnante figure de l'athéisme, est également très instructive. Cependant, je ne peux m'empêcher d'émettre des réserves sur l'orientation générale du dossier que j'ai trouvée intellectuellement malhonnête. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi.

    Il est de coutume de désigner le dix-huitième siècle sous l'expression de « Siècle des Lumières ». Cette expression (ou cette étiquette) obéit peut-être à un souci de classification propre aux historiens et aux enseignants. Mais à mon humble avis, elle ne rend pas compte de la complexité de ce siècle. Surtout elle accrédite implicitement l'idée fausse que les siècles précédents étaient nécessairement ténébreux et arriérés et que, tout d'un coup, la philosophie de Kant, les réflexions de Condorcet, les révolutions américaine et française, etc., auraient extirpé les hommes de l'obscurantisme, de la superstition et du fanatisme en les amenant à se servir de leur entendement et en les guidant sur les chemins émancipateurs du progrès. Heureusement que les hommes n'ont pas attendu Kant pour avoir le courage de se servir de leur raison ! 

    Je trouve donc que cette approche de l'histoire en général et de l'histoire des idées en particulier, est absurde. Chaque siècle en effet contient sa part d'ombre et de lumière. La Renaissance française, période d'effervescence artistique et intellectuelle, fut par exemple contemporaine des violentes et abominables guerres de religion. Progrès et régression ont toujours cheminé ensemble. N'oublions jamais que les progrès vertigineux accomplis au vingtième siècle n'ont pas empêché l'apparition des totalitarismes et des massacres de masse. Les princes n'ont pas non plus attendu le dix-huitième siècle pour se piquer de philosophie. Faut-il par exemple rappeler les controverses des auteurs latins sur la philosophie (sapienta) comme source d'inspiration politique (cf. Quintilien, L'institution oratoire ; Cicéron, Traité des devoirs ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même) ?

    Comprenons-nous bien. Ce qui me dérange, ce n'est évidemment pas que l'on veuille défendre l'héritage des encyclopédistes, des philosophes ou de la Révolution, mais que l'on passe sous silence le fait que le dix-huitième siècle fut aussi celui de l'intolérance (cette période débuta en France par la répression impitoyable des protestants en Cévennes), du fanatisme (pensons à Jean Calas ou au Chevalier de La Barre), des faits divers transformés en superstitions et en grandes peurs (pensons à La Bête du Gévaudan) et de la doctrine du despotisme éclairé. Ce qui me dérange, ce n'est pas que l'on veuille célébrer l'ardente Aufklärung (les Lumières) mais que l'on oublie les lueurs intérieures de la Verklärung (l'illuminisme) alors que la franc-maçonnerie a été pourtant au coeur de ces courants divergents. Certains rites maçonniques d'ailleurs portent l'empreinte de l'illuminisme. Je pense au RER notamment. Ce rite connaît d'ailleurs un certain regain d'activité en France, y compris au sein du Grand Orient où je connais quelques antireligieux de loge bleue qui fréquentent son ordre intérieur pour des raisons de cordons et de préséances et qui, pour cela, font preuve d'une plasticité intellectuelle à toute épreuve (plasticité, c'est plus gentil qu'incohérence, mais ça revient au même).

    Ce qui me dérange, on l'aura compris, ce n'est pas que l'on fasse l'éloge de la modernité et que l'on veuille donner un second souffle aux Lumières, mais c'est que la revue Humanisme n'ait pas donné la possibilité à d'autres contributeurs de défendre des points de vue différents afin que le dossier soit au final plus équilibré et permette au lecteur de se faire librement son opinion. J'aurais aimé par exemple que la revue Humanisme ouvre ses pages à un intellectuel se réclamant de la post-modernité. Ce n'était pas insurmontable je pense. Au lieu de ça, le lecteur a droit à un article polémique et surtout méprisant de Marc Riglet (le coordonnateur du dossier !) qui étrille pèle-mêle et sans nuances Foucault, Lévi-Strauss, Morin, Touraine, Rosanvallon, Maffesoli, etc. (excusez du peu), lesquels sont présentés comme réactionnaires, c'est-à-dire comme les héritiers ou les continuateurs des anti-modernes d'hier, voire comme des imposteurs (la référence au livre de Sokal et Bricmont en conclusion permet de le sous-entendre). Je le regrette car je me souviens pour ma part d'un temps - oh ! pas si lointain - où Humanisme avait suffisamment de largeur d'esprit pour s'entretenir avec Edgar Morin respectueusement (cf. Humanisme n°203, mars 1992, p. 11 et suivantes). Vingt-quatre ans plus tard, je constate que ce respect fait cruellement défaut et que la pensée de Morin est ramenée dans la revue Humanisme à une citation décontextualisée. Ainsi réduite, la pensée de Morin peut être facilement caricaturée et qualifiée grossièrement de logorrhée creuse sur le fond, pâteuse sur la forme. Et que dire de Michel Maffesoli que Marc Riglet qualifie imprudemment de sociologue entre guillemets ? Pourquoi tant d'agressivité ? Pour ma part, je n'avais jamais entendu parler de Marc Riglet ou en tout cas je n'avais jamais fait attention à lui avant de lire ce numéro d'Humanisme. C'est sans doute parce que je suis un plouc de province inculte. Cette lacune est désormais comblée.

    Il y a quelques temps, j'avais analysé sur ce blog ce qui m'apparaissait être un malaise au sein du Grand Orient. Ce malaise concernait le discours d'appareil relatif à la laïcité que la rue Cadet relaie volontiers dans les médias sans se soucier le moins du monde de la réalité du Grand Orient comme si tous les francs-maçons de l'obédience partageaient les mêmes opinions sur tous les sujets. Pourtant, cette réalité là est infiniment plus complexe que les discours officiels qu'il faut adopter pour espérer guigner des fonctions nationales au sein de l'obédience. Je pense que l'on peut maintenant englober dans ce malaise la manière dont la ligne éditoriale de la revue Humanisme est construite. Je ne pense pas que les polémiques, les dénigrements, les éditoriaux enflammés ou encore les dessins censés éclairer petitement l'actualité, servent la cause de la revue Humanisme auprès des loges du Grand Orient de France. J'ai plutôt tendance à penser que cette dérive finira par définitivement la marginaliser. 

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    Humanisme n°312, août 2016, 9 € en offre découverte, à commander chez Conform Edition.

  • Huysmans et Taxil « l'abominable chenapan »

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    huysmans.jpgQuelques mots sur Joris-Karl Huysmans (1848-1907), le véritable instigateur, à mon avis, de la cabale menée contre Oswald Wirth, Stanislas de Guaita et Joséphin Peladan. En avril 1897, peu après que Léo Taxil a révélé sa mystification, voici ce que l'ombrageux écrivain catholique a écrit à Charles Grolleau (1867-1940). Cette lettre a été publiée dans le journal Le XIXe siècle le 29 avril 1897. Huysmans y étale sa paranoïa.

    « Monsieur,

    Je réponds, en quelques mots, aux questions que vous voulez bien me poser.

    Mon opinion sur Léo Taxil, mais elle est celle de tout le monde ; je considère cet individu comme un abominable chenapan et un escroc.

    Quant à la question satanique, elle n'est nullement atteinte par les palinodies de ce Méridional ; ses pseudo-révélations ne changent rien à l'affaire.

    Le satanisme n'en sévit pas moins, à l'heure actuelle.

    D'autre part, le luciférianisme peut être accepté tant qu'il ne sera pas démontré que les renseignements donnés à son sujet par M. Meurin, archevêque de Port-Louis, dans son volume la Franc-Maçonnerie, synagogue de Satan, sont inexacts.

    J'ajoute que ce sont ces informations qui ont servi de base au volume de Taxi! et consorts sur le diable au dix-neuvième siècle ; mais ces mercantis les ont si singulièrement travesties, les ont noyées dans des détails si ridicules, que l'on peut se demander s'ils n'étaient pas payés pour détruire l'effet que les documents de M. Meurin pouvaient produire.

    Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

    J.-K. Huysmans »

    Pour Huysmans, Taxil a donc commis la faute impardonnable de ne pas parler sérieusement du diable contrairement à Léo Meurin (1825-1895) l'archevêque de Port-Louis. Il y aurait donc un antimaçonnisme sérieux et un autre qui ne le serait pas. Taxil et ses comparses auraient exploité sans vergogne les renseignements de Meurin pour les tourner en ridicule. Le raisonnement paranoïaque d'Huysmans tient en deux points : 1°) il n'est nullement démontré que l'ouvrage de Meurin se fonde sur des renseignements inexacts ; 2°) on peut se demander si Taxil et tous ses complices n'ont pas été payés pour anéantir l'oeuvre de Meurin. Or, comment prouver l'existence de ce qui n'existe pas ? C'est bien là le problème majeur mais qui, précisément, arrange le paranoïaque toujours prêt à débusquer des complots imaginaires, à découvrir des secrets cachés ou des significations occultes à partir de détails sans importance.

    Il faut également ajouter de la colère à la paranoïa de l'imprévisible Huysmans qui semble avoir eu peur que la fausse conversion de Taxil au catholicisme romain alimente les doutes sur la sienne. Cette peur n'était pas infondée. Voici en effet l'opinion d'un moine bénédictin qui a connu Huysmans. Elle a été publiée dans les colonnes du journal Le Temps en date du 1er mai 1903 (je souligne).

    « Vous me demandez ce que je pense de sa conversion et de ses livres. C'est une question qui intéresse bien des gens et qui préoccupe même très-vivement les milieux religieux, car à X. d'où je viens, tous les prêtres que j'ai vus me l'ont également posée. Et je sentais qu'ils n'étaient pas à cet égard sans inquiétude, dois-je l'avouer, cette inquiétude est aussi la mienne. En dépit de tout ce que l'on désirerait, et malgré la joie que nous avons eue en somme à voir venir à nous un écrivain célèbre, sa conversion ne me paraît pas avoir le caractère de détermination, de froide et calme raison, nécessaire la solidité d'une transformation semblable. Comprenez bien que je ne mets nullement en doute la sincérité de cette conversion, je crains simplement qu'elle ne procède surtout d'une sensibilité exacerbée et d'un dilettantisme d'art qui la rendent sujette à des variations inhérentes à un esprit dominé par des impressions nerveuses. S'il faut même vous dire tout à fait ma pensée, j'ai grand'peur que M. Huysmans ne soit un nouveau Léo Taxil, un Léo Taxil très supérieur sans doute, mais qui, comme le premier, se retournera peut-être, un jour, contre nous. Quant à ses oeuvres, je parle des plus récentes, celles qui s'inspirent de sa dernière évolution religieuse, je crois que la meilleure opinion sur elles a été formulée par le père Augustin, abbé de cette trappe de Ligny où M. Huysmans fit jadis une retraite, et qu'il décrivit, dans En route, je crois, sous le nom de l'Abbaye de l'Aire. Le père Augustin a répondu ainsi à cette même question que vous me posez : - Les livres de Huysmans ne peuvent faire de bien qu'à ceux qui n'en lisent que de mauvais. »

    On ne peut pas dire que ce témoignage brille par une chaleur et une bienveillance particulières. Le bénédictin a clairement exprimé ses inquiétudes sur la conversion d'Huysmans qui apparaît sous les traits d'un possible manipulateur. Le moine a employé des mots choisis pour décrire les fragilités psychologiques de l'écrivain (les « variations inhérentes à un esprit dominé par des impressions nerveuses »). Il le compare à Taxil et souligne son absence de fiabilité. Il pense qu'Huysmans est prisonnier d'une « sensibilité exacerbée » et d'un « dilettantisme d'art » (en clair : Huysmans est caractériel et sujet aux délires). Il est susceptible de changer d'opinion et de tourner le dos subitement à sa conversion pour embrasser autre chose.

  • Oswald Wirth et la guerre des mages

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    Sans titre 2.jpgLe numéro 78 des Chroniques d'Histoire Maçonnique est consacré à Oswald Wirth (1860-1943). Celui-ci est qualifié de « père de la littérature maçonnique moderne ». Pourtant, les Chroniques d'Histoire Maçonnique se gardent bien de définir la littérature maçonnique moderne. Quels en sont les critères objectifs ? Mystère. C'est la raison pour laquelle je me suis toujours méfié de ce genre d'étiquette. En effet, je pense être parvenu à montrer que l'on pouvait trouver de belles pépites sous la poussière de la « vieille littérature maçonnique » que plus personne ou presque ne lit.

    Le dossier du numéro 78 comprend en tout cas une belle étude d'André Combes sur Oswald Wirth dont je recommande la lecture. Combes y retrace le parcours maçonnique et le travail intellectuel d'Oswald Wirth mais demeure étonnamment pudique sur un des aspects de sa vie : sa relation avec l'occultiste Stanislas de Guaita (1861-1897) dont il fut le secrétaire particulier. Cette relation explique pourtant la réserve avec laquelle les ouvrages de Wirth ont été accueillis. Combes l'évoque à deux reprises. Il écrit (p. 35) :

    « Revenons à Wirth. Au sortir du service militaire en 1886, il est devenu parisien et secrétaire de Stanislas de Guaita, fondateur, en 1888, de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, dont Wirth sera un des adeptes. Il ne peut qu'être renforcé dans ses convictions de la nécessité pour la Maçonnerie d'un retour aux sources, du moins telles qu'il les imagine, par les propos de son maître à penser qui ne voit plus dans l'Art royal qu'un arbre mort. Guaita sera impressionné par les premiers travaux de Wirth sur le symbolisme qui, écrira-t-il, restituent « le fil d'Ariane » que les Maçons avaient perdu. »

    Au sujet des critiques que Louis Amiable adresse à Oswald Wirth, André Combes ajoute (p.51) :

    « On comprend la réaction d'un rationaliste [celle de Louis Amiable] qui craint que les écrits de Wirth ne servent de support à une forme d'obscurantisme mais aussi la colère de Wirth qui a d'autres soucis. Il est victime d'une cabale en milieu occultiste et atteint d'une maladie de la moëlle épinière. »

    C'est là qu'il convient de préciser ce dont il s'agit. D'abord sur sa relation avec le Marquis de Guaita. Ce dernier n'a jamais été initié à la franc-maçonnerie. Wirth y revient longuement trente ans plus tard dans la préface qu'il lui consacre dans son ouvrage Le Tarot des imagiers du Moyen-Age (éd. Emile Nourry, 1927, Paris, réédité maintes fois depuis) :

    « (…) l'entrée en relation avec Stanislas de Guaïta devint pour moi un événement capital. Il fit de moi son ami, son secrétaire, et son collaborateur. Sa bibliothèque fut à ma disposition, et, bénéficiant de sa conversation, j'eus en lui un professer de Qabbale, de haute métaphysique, autant que de langue française. Guaïta prit la peine de me former le style, de me dégrossir littérairement (…) je lui dois d'écrire lisiblement (...) Partant d'Éliphas Lévi, il était remonté aux Kabbalistes de la Renaissance et aux Philosophes hermétiques du Moyen Âge, lisant tout et comprenant tout avec une prodigieuse facilité. Les textes les plus obscurs s'éclairaient dès qu'il y projetait la clarté de son esprit solaire. Il se jouait des problèmes métaphysiques et j'étais loin de pouvoir le suivre (...) »

    Wirth défend la mémoire de son ami dans des pages si ferventes et emphatiques que l'on se demande inévitablement s'il n'y a pas eu entre eux plus qu'une communion intellectuelle. Wirth se garde bien en tout cas de rappeler que son maître, rentier désoeuvré, est mort d'une consommation excessive d'alcool et de morphine. L'historien Paul Butel écrit (L'Opium, Perrin, Paris, 2011) :

    « Des écrivains d'un plus grand talent se font prendre eux-mêmes au piège mortel de la morphine. C'est le cas de Stanislas de Guaita, l'ami de Barrès, parti d'une recherche d'esthétique baudelairienne, et connu pour son culte de l'occultisme, dont la complaisance pour les paradis artificiels lui fait augmenter les doses d'une morphine mortelle. La même drogue cause la perte d'un ami de Guaita, Edouard Dubus, qui est le dandy des cabarets littéraires de Montmartre et de Montparnasse, et qui meurt d'une overdose, place Maubert. »

    Qu'il me soit permis de préciser que le jeune Dubus, cofondateur des Mercures de France, a été retrouvé mort dans les toilettes publiques... D'autres toxicomanes ont eu plus de chance comme par exemple le bouillonnant Léon Daudet. En 1922, le fils d'Alphonse et plume de L'Action française, a d'ailleurs écrit La Lutte : roman d'une guérison (éd. Flammarion, Paris) consacré à sa cure de désintoxication. Bref, le destin tragique du Marquis de Guaita permet de relativiser grandement la sagesse qu'Oswald Wirth lui a prêtée bien des années plus tard.

    bois et guaita.jpgIl faut ensuite revenir sur la cabale dans le milieu occultiste à laquelle André Combes fait allusion. Tout est parti d'un article de l'écrivain occultiste Jules Bois (1868-1943) publié dans l'édition du 9 janvier 1893 du quotidien Gil Blas. Jules Bois y accuse Stanislas Guaita, Joséphin Peladan et Oswald Wirth d'avoir envoûté un autre occultiste, le sulfureux abbé Joseph-Antoine Boullan (1824-1893), un malade mental et pervers sexuel passé un temps par la prêtrise avant de quitter l'Eglise catholique romaine en 1875. Boullan avait été séduit par les doctrines délirantes de l'escroc Eugène Vintras (1807-1875) qui affirmait être la réincarnation du prophète Elie. En 1875, Boullan s'était unilatéralement proclamé successeur de Vintras et il était parvenu à réunir autour de lui toute une clique de disciples tous plus dingues les uns que les autres. Jules Bois relate ainsi le témoignage de Boullan après son premier malaise :

    « (Ce que je vais rapporter, je puis, sur mon honneur, le certifier textuel, et s'il y avait contestation je fais appel aux personnes présentes : M. Misme et madame Thibault).

    Les occultistes de Paris, Guaita particulièrement, sont venus ici m'arracher les secrets de la puissance. Guaita même s'agenouilla devant madame Thibault et la conjura de lui donner sa bénédiction : « Je ne suis qu'un enfant qui apprend », s'écriait-il. Pendant plus de quinze jours nous lui fûmes une famille. A peine était-il parti avec le manuscrit du « Sacrifice», le livre magique par excellence, une nuit je me ré veillai frappé au cœur. Madame Thibault, chez qui je courus, me dit: « C'est Guaita ». Je m'affaissai en criant : « Je suis mort ». Après quelques secours je pus me redresser et je me fis porter à l'autel. »

    Puis, Jules Bois cite le long témoignage de l'écrivain occultiste Joris-Karl Huysman. Ce dernier raconte la mort de l'abbé Boullan telle qu'elle lui a été rapportée par son entourage :

    « Quant à son agonie, la voici relatée par madame Thibault elle-même dans la lettre qu'elle vient de m'adresser [c'est Huysmans qui raconte], avec toute sa naïve émotion ; prenez-là au moment où nous a laissé le docteur.

    Après avoir bu une tasse de thé, il a transpiré beaucoup, j'ai rallumé le feu, je lui ai chauffé une chemise qu'il a mise et tout est rentré dans son état normal. Il s'est levé comme d'habitude et il s'est mis à écrire aussitôt le jour venu son article pour la lumière que madame Lucie Grange lui avait demandé, puis une lettre à un ami, il voulait porter cela à la poste lui-même. Je ne l'ai pas voulu, je lui ai dit qu'il faisait trop froid pour lui. L'heure du dîner est venue; il s'est mis à table et il a bien dîné, il était très gai, même il est allé rendre sa petite visite quotidienne aux dames G, et lorsqu'il est rentré, il m'a demandé si j'allais être bientôt prête pour la prière ; nous arrivons pour prier; quelques minutes, après il se sent mal à l'aise, il pousse une exclamation et il dit : « Qu'est-ce que c'est » ? En disant cela, il s'affaissait sur lui-même.

    Nous n'avons eu que le temps, M. Misme et moi, de le soutenir et de le conduire sur son fauteuil, où il put rester pendant la prière que j'ai abrégée pour pouvoir le faire coucher plus vite.

    La poitrine est devenue plus oppressée, la respiration plus difficile ; au milieu de toutes ses luttes il avait une maladie de foie et de cœur. Il me disait : « Je vais mourir, adieu. » Je lui disais : « Mais mon père vous n'allez pas mourir et votre livre que vous avez à faire il faut. bien que vous le fassiez. » Il était content que je lui dise cela. il m'a demandé de « l'eau du salut ». Après avoir bu une gorgée, il nous disait : « C'est cela qui me sauve. » Je ne m'effrayais pas trop, nous l'avions vu tant de fois aux portes de la mort et se remettre quelques heures après. Je croyais que ce ne serait que passager. Il nous a parlé jusqu'au moment de la dernière crise. Je lui dis : « Père, comment vous trouvez-vous ? » Il me jette son dernier regard d'adieu. Il n'a plus pu nous parler. Il est entré en une agonie qui a duré à peine deux minutes.

    Il est mort en saint et en martyr, toute sa vie n'a été qu'épreuves et souffrances depuis seize ans et plus que je le connais.

    « Ce que je puis vous dire pour ma part, c'est que Peladan, ce bilboquet du Midi, a tout tenté contre moi, avant et surtout après mon roman Là-Bas. Tous les honnêtes gens ont été de mon côté quand j'ai dévoilé les agissements sataniques des Roses-Croix de Paris ; mais les magiciens noirs me battent chaque nuit le crâne par des coups de poing fluidiques ; mon chat lui-même en est tourmenté, peu m'importe, je ne les crains pas. Un journal du soir, par un madrigal, m'a avisé que mon protecteur magique étant mort, je risquai fort maintenant d'y passer, mais ce dont ils ne se doutent pas, c'est que mon vrai, mon unique bouclier a été la sainteté hors d'atteinte de madame Thibault. »

    Et Jules Bois de conclure :

    « Je ne porte ici, pour ma part, aucune accusation, je crois seulement de mon devoir de relater des faits : l'étrange pressentiment de Boullan, les visions prophétiques de madame Thibault et de M. Misme, ces attaques, paraît-il, indiscutables des Roses-Croix Wird, Peladan, Guaita contre cet homme qui est mort.

    On m'a assuré que M. le marquis de Guaita vit seul et sauvage, qu'il manie (il se plaît à le laisser dire), les poisons avec une grande science et la plus merveilleuse sûreté, qu'il les volatilise et les dirige dans l'espace, qu'il a même — M. Paul Adam, M. Edouard Dubus, M. Gary de Lacroze l'ont vu — un esprit familier enfermé chez lui dans un placard et qui en sort visible sur son ordre. Ce que je demande sans incriminer qui que ce soit, c'est qu'on éclaircisse les causes de cette mort. Le foie et le cœur par où Boullan fut frappé, voilà les points que les forces astrales pénètrent.

    Maintenant que des illustres savants tels que MM. Charcot, Luys et particulièrement de Rochas reconnaissent la puissance des envoûtements, dussé-je — moi qui suis un adepte de la magie — braver des fureurs homicides, je réclame la vérité, je veux de nettes explications; je les veux comme doivent les vouloir MM. Joséphin Péladan, Stanislas de Guaita et Oswald Wird — afin que leur conscience soit légère !  »

    Bien qu'il s'en soit défendu, Jules Bois a bel et bien accusé maladroitement Oswald Wirth, Joséphin Peladan et Stanislas de Guaita d'avoir assassiné l'abbé Boullan par des moyens surnaturels ! Cette accusation délirante se fonde sur des témoignages de proches de l'abbé Boullan. Ces témoignages sont donc forcément douteux. Il est cependant fort possible que Wirth et Guaita se soient effectivement rendus au domicile de l'abbé Boullan dans l'espoir de percer ses secrets ou de devenir les dépositaires de ses prétendus mystérieux pouvoirs. Ils n'ont peut-être pas obtenu satisfaction. Les troubles mentaux de l'abbé Boullan ont alors fait le reste. L'abbé Boullan est probablement entré dans un délire de persécution en attribuant ses malaises à de la magie noire. Cyniquement, Joris-Karl Huysmans a pu alors exploiter la mort du vieil homme en l'imputant à Stanislas de Guaita, son ennemi, et en demandant à Jules Bois d'ébruiter l'affaire par voie de presse. Jules Bois aurait donc joué le rôle de l'idiot utile.

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    Quoi qu'il en soit de cette « guerre des mages », on voit bien que l'on a affaire à des esprits torturés, paranoïdes ou paranoïaques, travaillés par des idées délirantes et des fantasmes de toute puissance. Tous croient aux envoûtements, aux maléfices, aux « supérieurs inconnus », aux « forces astrales » ou aux « coups de poing fluidiques ». Cette « ténébreuse affaire » s'est soldée par un duel entre Stanislas de Guaita et Jules Bois au cours duquel le second a été légèrement blessé.

    Bref, le rappel de cette affaire grotesque amène forcément à s'interroger sur la santé mentale d'Oswald Wirth. Il paraît logique et justifié que de nombreux francs-maçons se soient méfiés d'un homme qui fréquentait assidument des personnages « borderline » à la moralité et à la probité douteuses. Wirth célébrait le symbole en loge mais s'adonnait à la magie. Comment les obédiences n'auraient-elles pas considéré avec prudence les envolées lyriques d'un homme qui prétendait ramener la franc-maçonnerie à ses origines les plus anciennes ?

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    Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°78, 9 €, à commander sur le site de Conform édition.

  • Le faux débat de l'identité nationale

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    Politique, Alain Ducasse, Alain Delon, Argent, République, Hervé Mariton, Jérôme Chartier, Catherine Dumas

    Le discours relatif au patriotisme et à l'identité nationale est profondément hypocrite. Je vais vous le démontrer. Pour ce faire, il faut remonter en juin 2008. Il y a un peu plus de huit ans, M. Alain Ducasse, un des grands chefs de la gastronomie française, qui résidait depuis des années à Monaco, avait choisi de devenir monégasque. C'était son droit le plus strict. Conformément à la Convention de Strasbourg du 6 mai 1963 signée dans le cadre du Conseil de l’Europe (à ne pas confondre avec l’Union européenne), il avait été institué un mécanisme de perte automatique de la nationalité d’origine en cas d’acquisition volontaire de la nationalité d’un autre Etat contractant. La Principauté de Monaco et la France sont membres du Conseil de l’Europe. En devenant monégasque, Ducasse savait donc qu’il allait perdre sa nationalité française. Grand bruit dans le Landerneau politique.

    Je me souviens que des parlementaire s'étaient servis de cette affaire, à la fin du mois de juin 2008, pour réclamer la suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Le député Jérôme Chartier avait ainsi lancé sur les ondes ce cri du cœur : « Alain Ducasse a donné le signal, assez d’idéologie ! »  La sénatrice Catherine Dumas avait déclaré pour sa part que « la France est une nouvelle fois victime de sa fiscalité excessive. Après nos artistes, nos sportifs et nos grands chefs d’entreprises, l’ISF s’attaque désormais à nos artisans de renom et de talent ».  Le député Hervé Mariton (qui est candidat à l'élection présidentielle de 2017) avait émis ce jugement : « si nos dispositifs (fiscaux) étaient aussi excessifs que les socialistes l’ont dit, Ducasse ne serait pas parti. Si Ducasse est parti, c’est que les socialistes n’avaient pas raison »Selon ces parlementaires, il aurait donc fallu que les Français plaignent ou portent le deuil coupable de toutes les personnes fortunées qui avaient fait le choix de quitter le pays et, parfois, de prendre une autre nationalité pour payer moins d'impôts (ainsi de M. Alain Delon devenu Suisse par filiation fiscale alors que je rappelle qu'il fut le premier « people » à reconnaître publiquement ses sympathies politiques lepénistes ; on se souvient aussi des tergiversations de M. Bernard Arnault relatives à sa demande de nationalité belge). 

    Par conséquent, « l’affaire Ducasse », que tout le monde a oubliée aujourd'hui, a révélé une conception hypocrite de la nationalité et du patriotisme. Elle consiste à invoquer l'identité nationale chaque fois qu’il s’agit de causer d’immigration et de l'évacuer totalement quand il est question d'argent et de protection du patrimoine ! En effet, au lieu de s’interroger par exemple sur ce que peut représenter le sentiment patriotique aujourd’hui, sur ce qui peut amener un individu à être sincèrement attaché à la France et à le manifester simplement et sobrement, ou encore sur ce qui peut amener une personne à venir d’un pays lointain pour s’installer en France avec sa famille et y reconstruire sa vie, eh bien vous avez des représentants de la classe politique française qui préfèrent parler à la place de pognon, de pression fiscale excessive, d’exil, de « fuite des cerveaux », de « fuite des entrepreneurs » et de « fuite de créateurs de richesses » dans le but de justifier implicitement l'évasion fiscale, voire la fraude fiscale.

    J'espère donc que les citoyens ne se laisseront pas berner, une nouvelle fois, par le faux débat de l'identité nationale.