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  • Jean-Louis Reboul de Cavaléry, le frère fidèle

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    Je suis tombé par hasard sur un document d'autant plus touchant qu'il concerne directement ma chère Lozère. Il s'agit d'un courrier en date à Bautzen (Saxe) le 23 mai 1813. Il a été écrit par le lieutenant Reboul, aide de camp du Général de Brigade Antoine Gruyer. Je l'ai trouvée dans la revue Révolution française (cf. Révolution française, revue d'histoire moderne et contemporaine, 1905/1, tome 48, p. 170 et suivantes.). Il m'a d'autant plus interpellé que Reboul est présenté comme un membre de la loge du Temple de l'Amitié à l'orient de Mende. Or, je pensais que la Lozère n'avait connu qu'une seule loge en activités au début du dix-neuvième siècle, L'Ecole des Bonnes Moeurs à Mende. Il semblerait donc que ce ne soit pas le cas si je m'en réfère à ce courrier. Quant à savoir si Le Temple de l'Amitié et L'Ecole des Bonnes Moeurs ont coexisté au cours de la même période, c'est une autre histoire. Il faudrait consulter le fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale. Il semble toutefois plus vraisemblable que Le Temple de l'Amitié soit issu, partiellement ou en totalité, de L'Ecole des Bonnes Moeurs. En effet, Mende au début du dix neuvième siècle comptait moins de 6000 habitants (12000 aujourd'hui). Deux ateliers maçonniques pour le plus petit chef lieu de France serait donc pour le moins étonnant. Il serait en tout cas intéressant de le vérifier. Autre hypothèse tout à fait concevable : celle d'un changement de titre distinctif.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotJe n'ai pas eu de mal à en savoir davantage sur l'auteur de la lettre. Il s'agit de Jean-Louis Reboul de Cavaléry, né à Chanac (Lozère) le 20 juillet 1788, fils d'Antoine Louis Reboul, procureur, et de Marie Pierrete Cavallery. Il a épousé le 14 janvier 1817, à Paris, Cornélie Richebraque dont il a eu un garçon prénommé Timoléon (filiation bien établie) et, peut-être, une fille prénommée Marie Léontine. Je dis peut-être parce que j'ai trouvé aux archives de la mairie de Paris l'acte de décès d'une Marie Léontine Reboul de Cavaléry en date du 22 mai 1843. Le problème est que cet acte ne mentionne pas l'identité des parents. L'état civil parisien antérieur à 1860 a été en effet détruit lors des incendies de la Commune en mai 1871. Je pense cependant qu'il s'agit bien de la fille de notre homme pour au moins deux raisons : 1°) Reboul de Cavaléry n'est pas un nom commun : il résulte d'une décision judiciaire car Jean-Louis Reboul fit officiellement ajouter [de] Cavaléry, nom de sa mère, à son patronyme en vertu d'un jugement du tribunal civil de Marvejols (Lozère) rendu le 31 août 1830 (cf. la mention en marge de l'acte de naissance de J.-L. Reboul) ; 2°) Léontine était un prénom relativement rare mais très en vogue dans le département de la Lozère au dix-neuvième siècle (une de mes arrière-grands-mères s'appelait Léontine). Je présume également que Reboul a fait modifier son patronyme pour des raisons de convenances personnelles. Sous la Restauration, et plus particulièrement sous le règne autoritaire de Charles X, il était peut-être judicieux pour un militaire ambitieux de faire ajouter une (fausse) particule à son nom (soit dit en passant, lorsque le jugement du Tribunal de Marvejols a été rendu, Charles X avait abdiqué depuis pratiquement un mois et laissé la place au roi Louis-Philippe Ier).

    Bien que Jean-Louis Reboul de Cavaléry ait eu une carrière militaire exceptionnelle, le professeur Félix Buffière (1914-2004) ne semble pas y avoir fait référence dans sa très belle histoire du Gévaudan en deux tomes (cf. Félix Buffière, « Ce tant rude » Gévaudan, Société des Lettres, des Sciences et des Arts de la Lozère, Mende, 1985, passim). Soldat le 19 avril 1808, Reboul devient sous-lieutenant à la suite d'une action d'éclat le 11 janvier 1812. Il est promu lieutenant le 12 avril 1813 au 52ème régiment, 14ème division, 2ème brigade et aide de camp du général baron Gruyer (période de notre lettre). Il a fait l'essentiel des campagnes napoléoniennes (1808, 1809, 1810, 1811 et 1812 en Espagne, 1813 en Saxe; 1814 en France). Il a participé aux sièges de Roses, Gironne, Ostalric, Tarragonne, Murviedro, Sagonte et Valence. Il fut cité à l'ordre du jour pour sa belle conduite à la bataille de Sagonte, le 25 octobre 1811, où il fut blessé assez grièvement. En 1813, en Saxe, lors des combats de Seida, il chargea seul des tirailleurs ennemis. A la bataille de Dennevitz, il s'acquitta avec autant d'adresse que d'audace de plusieurs missions périlleuses qui lui furent confiés par le général Antoine Gruyer. A la tête de cent cinquante hommes, il s'empara de la ville de Dessan, après en avoir chassé les Suédois qui s'y étaient retranchés (cf. Pierre-François Tissot, Les fastes de la gloire ou les braves recommandés à la postérité, éd. Raymond et Ladvocat, Paris, 1818, p.147 et Charles-Théodore Beauvais, Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français de 1792 à 1815, éd. C.L.F. Panckoucke, Volume 26, Paris, 1822, p.159)Après la chute du premier Empire, il poursuivit sa carrière militaire. Il est décédé, semble-t-il à Paris, le 25 janvier 1834 à l'âge de 45 ans. Il avait atteint le grade de colonel et était officier de la Légion d'Honneur.

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    En revanche, je n'ai rien trouvé de particulier sur le destinataire, M. Pitot, qui était premier secrétaire du receveur général du département de la Lozère. Ce dernier s'appelait Hyacinte Borelli né le 6 septembre 1737 à Villefort en Lozère (cf. Pierre-François Pinaud, Les receveurs généraux des finances, 1790-1865, éd. Champion, Paris, 1990,  p.89). Dans le Journal de l'Empire du jeudi 1er avril 1813, on peut lire que le vieux receveur général de la Lozère (76 ans à l'époque) avait fait don du plus beau cheval de son écurie à la cavalerie de l'Empereur et que les receveurs particuliers et percepteurs du département avaient donné trois chevaux. La seule chose que l'on sait de Pitot est qu'il était franc-maçon, comme Reboul, et membre du Temple de L'Amitié à Mende. Il est probable qu'il s'agissait du vénérable.

    La lettre, que je joins à la présente note, est intéressante, d'une part parce que son auteur y annonce sa promotion et livre ses commentaires et jugements (certes convenables et convenus) sur la politique étrangère de l'Empereur ; d'autre part, parce qu'il y confie en filigrane son mal du pays et, de façon beaucoup plus explicite, sa déception de ne pas avoir reçu de lettres de Pitot et de ses frères Mendois.

    « Vous n'ignorez pas que je n'ai pas encore reçu de réponse de vous, quoique j'en sois à ma quatrième lettre que je vous adresse.

    Votre ingratitude envers un frère qui vous aime ne saurait le dégoûter de s'entretenir avec une loge qui n'est composée que de ses amis.

    Je ne puis croire que tous soient ingrats, et cela ne provient que de la négligence de l'un de vous. Peut-être un jour, quelque membre de l'atelier, honteux de sa conduite à mon égard, par un mouvement libre de son coeur, saisi de l'indignation envers à l'égard d'un de ses membres les plus zélés, finira par vous proposer l'effort de faire une réponse et me l'enverra.

    Ce bon frère, cet ami fidèle, sera le bien-aimé de mon coeur, et je n'oublierai jamais ce soin généreux.

    Vivez en paix, soyez heureux, ce sont les souhaits que fait votre tout dévoué frère. »

    Je ne sais pas si le frère Pitot a répondu aux attentes pressantes du frère Reboul de Cavaléry. J'aimerais le croire. A la décharge du destinataire, il faut quand même rappeler que la situation politique en Lozère était très tendue en 1813.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotEn effet, l'Empereur Napoléon jouait son va-tout sur la scène internationale. Pour ses campagnes militaires, il avait besoin de plus en plus de conscrits. Il en espérait quelque quatre-vingt mille supplémentaires. Or la Lozère n'en fournissait pas assez. C'est pourquoi Charles-Guillaume Gamot (1766-1820) fut nommé préfet du département le 12 mars 1813 pour tenter de combler un arriéré de plus de 700 conscrits. Il avait remplacé le préfet Joseph-Antoine Florens (1762-1842), qui était pourtant le protégé du lozérien Jean-Antoine Chaptal (1756-1836), célèbre chimiste et ancien ministre de l'intérieur de Napoléon, par ailleurs Grand Officier du Grand Orient de France. Gamot n'était pas n'importe qui non plus. C'était le beau frère du Maréchal d'Empire Michel Ney (1769-1815), également franc-maçon notoire. Homme de terrain, Gamot fit plusieurs tournées dans le département (Charles-Guillaume Gamot, Les tournées du préfet Gamot. La Lozère à la fin du Premier Empire, mémoire n°2, éd. CER, Mende, 1985, passim) mais il s'est heurté à la résistance des habitants. Ces derniers ont usé de tous les stratagèmes avec l'aide du clergé catholique pour éviter des départs sous les drapeaux (fausses dates de naissance, mariages, inscriptions au séminaire, désertions, etc.). C'est dire à quel point la situation locale pouvait aussi expliquer le silence de Pitot, probablement occupé à faire entrer difficilement les impôts directs et conscient d'assister à la débâcle du régime impérial.

    Quoi qu'il en soit, il est touchant de constater que l'entreprenant et courageux Reboul de Cavaléry était animé d'une foi maçonnique et d'une fraternité des plus ardentes. Je ne peux m'empêcher de déceler dans cette lettre les marques d'un homme éprouvé par la dureté des combats, le bruit assourdissant des canons et les cris d'horreur des hommes pris dans les mêlées sanglantes. Peut-être cherchait-il un sens aux batailles dont il était partie prenante ? Peut-être était-il en train de sombrer dans le désespoir en pensant à son Gévaudan natal et plus particulièrement à cette vallée verdoyante et tranquille du Lot qui l'avait vu naître ? Peut-être avait-il tout simplement peur de ne pas les retrouver et de mourir à vingt-quatre ans, loin des siens, en Saxe, dans cette région de Haute Lusace où dominent les paysages de landes et d'étangs ?

    LETTRE DU LIEUTENANT REBOUL DE CAVALERY
  • Jean Baylot, l'anticommuniste

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    baylot.jpg

    Jean Baylot (1897-1976) est passé à l'orient éternel il y a un tout petit peu plus de quarante ans. Il m'est donc impossible de ne pas consacrer une note à ce personnage singulier de l'histoire récente dont l'évolution intellectuelle est également étroitement liée aux soubresauts de la vie politique de notre pays. Je dis « histoire récente » car que représentent 40 ou 50 ans dans l'histoire de l'humanité ? Rien bien sûr. C'était donc il y a une minute à peine de notre présent.

    Regardons les photos ci-dessus. Elles proviennent respectivement du trombinoscope de l'Assemblée Nationale (à gauche) et de la préfecture de police de Paris (à droite). La première été probablement prise en 1958 ou 1959. On y voit un homme dégarni, avec de grosses lunettes sur le nez, l'air sévère ou martial. C'est Jean Baylot. Il devait donc avoir 62 ans environ. La seconde a été prise entre le 12 avril 1951 et le 12 juillet 1954 quand Baylot assumait les fonctions de préfet de police de Paris. Le moins qu'on puisse dire est que Baylot n'y apparaît pas sous un jour avenant.

    On imagine un homme plutôt froid, autoritaire et cassant mais il faut se méfier des apparences. Jean Bossu (1911-1985), qui fut initié en 1961 par Baylot au sein de la loge Marianne n°75 à l'orient de Maubeuge (Grande Loge Nationale Française), le présente de manière tout à fait différente. Baylot était à ses yeux l'homme le plus admirable qu'il ait connu, qui plus est d'une grande bonté et d'une bienfaisance discrète. Il n'en demeure pas moins que Jean Baylot a toujours traîné une réputation sulfureuse d'homme de réseaux de droite, voire d'extrême droite. Ce n'est pas tout à fait inexact mais il faut quand même se garder de tomber dans la caricature. La réalité est plus complexe et mérite d'être nuancée.

    Jean Baylot est issu d'un milieu modeste. Originaire de Pau, ce béarnais était le fils d'un tailleur et d'une tapissière. Après la première guerre mondiale où il servit comme engagé volontaire, Jean Baylot a été titularisé comme agent des PTT et s'engagea très vite dans le militantisme syndical au sein de la CGT en 1920. Il assuma la responsabilité de secrétaire général du syndical national des agents des PTT à partir de 1924. C'est au contact des réalités syndicales que Baylot s'est également confronté aux réalités politiques de la gauche française. Cette dernière s'était divisée après le congrès de Tours de 1920 aux termes duquel la majorité de la SFIO avait fait le choix de rejoindre la troisième internationale et de fonder par le Parti communiste français (PCF). Le congrès de Tours a eu d'importantes répercussion sur la destinée de la CGT qui s'est rangée rapidement derrière la ligne politique du PCF. Baylot, qui fut membre des jeunesses socialistes et de la SFIO, a vécu douloureusement cette scission retentissante. Il a alors renoncé très vite fin à ses activités syndicales au sein de la CGT pour se concentrer sur sa carrière et progresser au sein de l'administration des PTT. Il est ainsi devenu rédacteur principal, puis inspecteur et enfin chef de division.

    4269534018.jpgJean Baylot a rejoint très jeune la franc-maçonnerie, probablement parrainé par des francs-maçons rencontrés au cours de ses activités syndicales. Il a été initié le 2 août 1921, à 24 ans, au sein de la loge La Fraternité des Peuples à l'orient de Paris (Grand Orient de France). Il y a été reçu compagnon le 16 juillet 1922 et élevé maître le 11 juillet 1923. Il a rejoint ensuite la loge Les Amis de l'Humanité à l'orient de Paris Montrouge (Grand Orient de France) en 1937. Son parcours maçonnique a été régulier. Dans les années 1930, il intègre le Grand Collège des Rites, la juridiction de hauts grades souchée sur le Grand Orient. Il devient dix-huitième du rite écossais le 29 juillet 1932 au sein du chapitre Les Zélés Philanthropes de la Vallée de Paris ; puis trentième le 22 juin 1936 au sein du conseil philosophique La Clémente Amitié du camp de Paris et enfin trente-troisième, après la deuxième guerre mondiale, le 14 septembre 1946.

    La deuxième guerre mondiale justement. Elle a bouleversé la vie de Jean Baylot qui a été sans doute contraint de quitter les PTT où sa qualité maçonnique l'avait rendu indésirable. Est-ce la raison pour laquelle il a suivi les cours de l’Ecole supérieure du bois dont il est d'ailleurs sorti major de promotion en 1943 ? Je l'ignore. Une chose est certaine en tout cas, c'est que sa qualité maçonnique en a fait un paria et l'a évidemment poussé vers la résistance active. Il s'y est fait remarquer par sa bravoure. Ce qui lui a valu de nombreuses décorations (croix de guerre, médaille de la Résistance, Légion d'honneur).

    C'est à la Libération que sa carrière a pris une tout autre dimension. Il a été désigné préfet des Basses-Pyrénées (1944-1945), son département d'origine (actuellement connu sous le nom de Pyrénées Atlantiques), puis préfet de la Haute-Garonne (1946-1947). Il a été ensuite secrétaire général du ravitaillement auprès de la présidence du Conseil (14 juin 1947), préfet des Bouches-du-Rhône (14 février 1948), inspecteur général de la huitième région (4 janvier 1951), et enfin préfet de police de Paris, le 17 avril 1951. Une très brillante carrière de haut fonctionnaire accomplie en quelques années à peine.

    L'épreuve de la clandestinité au sein de la Résistance et les responsabilités assumées dans l'immédiate après guerre, ont mis à nouveau Jean Baylot en contact avec le mouvement communiste et l'ont renforcé dans ses craintes d'une insurrection, notamment lors des grandes grèves de 1947. Sa hantise ? Que la France devienne une démocratie populaire et un Etat satellite de l'URSS. Son obsession ? Contenir coûte que coûte le PCF, principale formation politique du pays, qui exerçait à l'époque une extraordinaire attirance sur la jeunesse et les intellectuels.

    Jean Baylot s'est donc particulièrement impliqué dans la lutte contre ce que l'on pourrait appeler le « communisme culturel ». Par exemple, à peine nommé préfet de police de Paris, il s'est opposé, en juillet 1951, à la représentation d'une pièce par la troupe théâtrale « Les pavés de Paris ». Cette pièce avait été créée à l'occasion du trentième anniversaire du PCF (Patricia Devaux, « Le théâtre communiste durant la guerre froide », revue d'histoire moderne et contemporaine, n°44-1, janvier-mars 1997, éd. Belin, Paris, p.90).

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    Jean Baylot a ainsi frayé avec le mouvement anticommuniste Paix et Liberté animé par le député radical-socialiste Jean-Paul David (1912-2007) et soutenu par les Etats-Unis d'Amérique. Cette organisation s'était assignée pour objectif de combattre le Mouvement de la Paix perçu comme une escroquerie morale des communistes spéculant politiquement sur le désir de paix des Français. C'était l'époque de la « colombe qui fait boum », affiche de propagande dont le but était de se moquer de la colombe de la paix dessinée par Pablo Picasso. Jean Baylot a été aussi le préfet qui a fait réprimer la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF pour s'opposer à la venue sur le sol français du général Ridgeway, commandant des forces américaines en Corée.

    Baylot s'était également rapproché d'individus d'extrême droite qui partageaient le même anticommunisme viscéral : l'abbé catholique traditionnaliste Ferdinand Renaud (1885-1965) ; l'amiral Gabriel Auphan (1894-1982) ; Simon Arbellot de Vacqueur (1897-1965), journaliste et écrivain monarchiste qui parraina avec Gabriel Jeantet le jeune François Mitterrand (1916-1996) en 1943 pour l'obtention de la fameuse francisque ; René Malliavin (1896-1970), le patron du journal pétainiste Rivarol et le chroniqueur Emile Grandjean (1888-1986) dont le nom de plume à Rivarol était Jean Pleyber  (Franck Tison, « Un abbé en politique : Ferdinand Renaud (1885-1965) », Revue historique, n° 604, octobre-décembre 1997, éd. Félix Alcan, Paris, p. 331).

    Devenu un personnage important de la quatrième République, Baylot a vu sa carrière brutalement interrompue par « l’affaire des fuites ».  Il avait été chargé par Léon Martinaud-Déplat (1899-1969), ministre de l'intérieur, d'enquêter sur les fuites du comité de défense nationale. Il a eu recours à cette occasion aux services de Jean Dides (1915-2004), commissaire principal du port de la Ville de Paris, membre des renseignements généraux, lié à l’extrême-droite. En juin 1954, François Mitterrand, nommé ministre de l'intérieur dans le gouvernement de Pierre Mendès-France, a appris que Baylot et Dides étaient en train d'enquêter sur lui. L'un et l'autre ont été aussitôt démis de leurs fonctions. Baylot a été mis en disponibilité, puis nommé préfet hors cadre, c'est-à-dire sans affectation.

    Cette situation nouvelle a incité Jean Baylot à faire de la politique. Il a été élu député de la dix-septième circonscription de la Seine en novembre 1958. De 1958 à 1962, il a siégé dans le groupe des « indépendants et paysans d'action sociale» (ancêtre du Centre National des Indépendants (CNI), formation politique très droite). Cependant, il ne s'est pas distingué à l'assemblée nationale par un activisme particulier. Député plutôt médiocre et absent, Baylot, logiquement, n'a pas été réélu.

    220px-Logogodf.pngC'est à la fin des années 1950 que notre homme s'est détourné du Grand Orient de France alors qu'il y avait assumé pourtant d'importantes responsabilités (dans cette décennie, il avait siégé au conseil de l'ordre et fut même désigné grand maître adjoint). Comment expliquer son départ en 1958-1959 ? Il m'est arrivé de lire que son départ du Grand Orient avait été motivé par son soutien à la loi Debré du 31 décembre 1959 relative aux établissements privés sous contrat. C'est possible mais très réducteur. Je crois que les raisons étaient bien plus profondes qu'une loi scolaire.

    La raison du départ de Jean Baylot de la rue Cadet était fondamentalement liée à son inquiétude de la montée en puissance des réseaux politiques d'extrême gauche ou, du moins, des réseaux favorables à l'union politique de tous les courants de gauche au sein de l'appareil du Grand Orient de France. Je crois qu'il pensait sincèrement que la rue Cadet avait fait l'objet d'une infiltration communiste massive et qu'il percevait donc cette situation non seulement comme un danger pour la France mais aussi pour la franc-maçonnerie.

    On peut certes sourire aujourd'hui de cette perception quelque peu paranoïaque du Grand Orient mais il faut se remettre malgré tout dans le contexte de la guerre froide. L'analyse de Baylot n'était peut-être pas aussi infondée qu'on pourrait le croire de prime abord. Je renvoie en effet à ce que j'ai pu écrire sur ce blog au sujet d'Alexandre Chevalier ou de Guy Mollet par exemple. Le parcours intellectuel de Chevalier et Mollet, bien que fort différents, rejoint néanmoins celui de Baylot sur le terrain de l'anticommunisme. Les trois ont été violemment critiqués au sein du Grand Orient. Ils ont été amenés à en partir d'eux-mêmes dans des conditions qui ne sont pas à l'honneur de l'obédience. Il est également facile de deviner que Jean Baylot a vécu les événements de 1968 avec anxiété comme s'ils annonçaient les plus grands dangers. Idem du programme commun liant le MRG, le PS et le PCF à partir de 1972. Enfin, je pense que si Baylot n'était pas mort en février 1976, il est très probable qu'il aurait été très inquiet de l'arrivée de ministres communistes au gouvernement en 1981. L'anticommunisme donc. Jusqu'au bout.

    La situation en Algérie n'a pas non plus arrangé les choses et a très certainement précipité son départ du Grand Orient. Jean Baylot était en effet un partisan déclaré de l'Algérie française alors que le Grand Orient était au contraire favorable à l'indépendance algérienne. Il faut d'ailleurs rappeler que le 14 juillet 1953, le préfet Jean Baylot a fait réprimer violemment une manifestation d'Algériens. Il y a quand même eu sept morts chez les manifestants ! Un carnage. Il est très probable que le souvenir de cet épisode sinistre a grandement contribué à sa marginalisation au sein du Grand Orient de France.

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    Jean Baylot était-il d'extrême droite ? Non évidemment. Il s'agissait d'un républicain intransigeant qui avait combattu le nazisme et fascisme et qui redoutait que le pays ne tombe un jour sous le joug de l'Union soviétique. C'est ce qui l'a conduit à se rapprocher de tous ceux qui partageaient cette crainte et donc de certaines personnalités d'extrême droite. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si Jean Baylot, une fois à la Grande Loge Nationale Française, a rejoint la Loge L'Europe Unie n°64 à Paris et fondé Marianne n°75 à Maubeuge. Ces deux titres distinctifs claquent comme deux manifestes politiques : la fin du rideau de fer avec l'union du vieux continent d'une part, et l'attachement à l'idéal républicain d'autre part.

    glnf-news.jpgPourquoi Jean Baylot a-t-il rejoint la GLNF ? Par pragmatisme, c'est-à-dire par souci de maintenir une attache avec les pays anglo-saxons, notamment avec les américains via la maçonnerie. Je crois que si la Grande Loge de France avait été reconnue en 1954 par la franc-maçonnerie régulière, Jean Baylot aurait rejoint l'obédience de la rue Puteaux. Je pense donc que la régularité maçonnique était avant tout pour Baylot un acte politique et le moyen d'ancrer la maçonnerie française à l'ouest. C'est la raison pour laquelle il s'y est fortement impliqué (il y est devenu Grand Maître provincial de la région Aquitaine, puis assistant Grand Maître).

    Cependant, j'aurais tort de réduire le départ de Baylot du Grand Orient aux seules considérations politiques même si elles sont fondamentales. Jean Baylot a évidemment évolué dans sa vie spirituelle. Il aimait aussi l'histoire maçonnique. C'était d'ailleurs un collectionneur de documents maçonniques de première importance. Un fonds maçonnique à la Bibliothèque Nationale porte son nom. En outre, il s'intéressait à la recherche ésotérique et avait entamé un cheminement au sein du régime écossais rectifié parallèlement à celui effectué au Grand Orient et au Grand Collège. Il a eu également des contacts avec la maçonnerie égyptienne et l'ordre martiniste. Ce n'est sans doute pas un hasard non plus si Jean Baylot a demandé à Marius Lepage, autre transfuge du Grand Orient, de préfacer son ouvrage polémique La Voie Substituée (1968). La loge n°190 de la GLNF porte le titre distinctif de Jean Baylot.

  • Edmond About et l'esprit de 89

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    about.jpgEdmond About (1828-1885) est tombé dans oubli depuis longtemps.
    Au dix-neuvième siècle, il était pourtant une personnalité très connue du monde des lettres et des arts. Ecrivain brillant, journaliste, critique d'art reconnu, membre de l'Académie française, About faisait partie des intellectuels qui comptaient à l'époque et dont les opinions étaient écoutées. About était également franc-maçon. Ce lorrain d'origine avait été initié le 7 mars 1862 au sein de la loge Saint-Jean de Jérusalem à l'orient de Nancy. Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (sous la direction de Daniel Ligou, PUF, 3ème édition, 1991), dit à son sujet :

    « En tant que journaliste, il soutint, dans les divers journaux auxquels il collaborait et notamment dans Le Siècle, les positions de la tendance « de gauche » de la Maçonnerie républicaine et notamment son hostilité aux « Hauts Grades » et à la Grande Maîtrise. »

    Ce que dit Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie est vrai, à ceci près toutefois qu'Edmond About avait une opinion suffisamment haute de lui-même pour représenter une tendance de la Maçonnerie à lui tout seul. En effet, About n'avait pas cinq ans de présence active en maçonnerie qu'il se permettait déjà de se moquer de la puérilité du rite ou encore de la vanité des hauts grades qu'il ne fréquentait pourtant pas. Il considérait que le symbolisme maçonnique avait fait son temps et que les loges devaient se consacrer à des discussions plus utiles. Edmond About était donc bien dans le ton de son époque. Dans les années 1860, la France étouffait sous le Second Empire. About voulait débarrasser la franc-maçonnerie des cordonniteux qui étaient aussi souvent les courtisans zélés d'un régime détesté.

    Si Edmond About était aussi critique à l'égard de la tradition maçonnique, c'est parce que cette dernière le dérangeait chaque fois qu'il critiquait l'antimaçonnisme virulent de l'Eglise Catholique romaine. En effet, comment pouvait-il s'en prendre à l'obscurantisme de l'Eglise, à ses pratiques surannées, alors qu'il appartenait lui-même à un ordre initiatique, comprenant ses propres rites, et qui faisait obligatoirement référence au Grand Architecte de l'Univers ? Comment pouvait-il se moquer des mitrés alors que la maçonnerie charriait elle aussi son clergé de hauts gradés, de cordonniteux, de grands élus de ceci et de chevaliers de cela ? Il y avait pour lui comme une sorte de contradiction qui le plaçait dans une situation inconfortable.

    Que peut-on en penser ?

    Je crois, pour ma part, qu'il est est vain de critiquer l'opinion d'About car elle porte tout simplement les marques de son temps. Elle est indissociable du contexte historique dans lequel elle prend place et l'on commettrait des contresens si on la jugeait avec notre regard d'homme du vingt et unième siècle. En revanche, il me paraît plus intéressant de montrer comment l'écrivain est parvenu à surmonter cette apparente contradiction. Voici ce qu'il écrit en 1866 alors que - je le rappelle - il n'a pas cinq ans de maçonnerie (Edmond About, Causeries, deuxième série, Hachette, Paris, 1866, p. 370) :

    « Qu'est-elle donc [la franc-maçonnerie] ? Une vaste association de bourgeois honnêtes, intelligents et tolérants, qui se rassemblent de temps à autre pour parler de ce qui les unit sans toucher à ce qui les divise. La loge maçonnique, très utile surtout dans les villes de province, est un petit conservatoire où quelques hommes d'opinions et de religions diverses, vont respirer en commun l'esprit de 89. On y perd beaucoup de temps, je l'avoue. Les vieux rites, parfaitement inutiles aujourd'hui, prennent une place qui pourrait être consacrée à des discussions utiles. Mais déduction faite des formes surannées et des symbolismes oiseux, il reste un fond sérieux et un enseignement sain. La seule agglomération de citoyens inégaux dans la société civile et qui deviennent égaux tout d'un coup ; le contact de ces juifs, de ces protestants et de ces catholiques qui s'appellent frères ; l'introduction d'un Russe ou d'un Anglais qui se sent et se dit notre concitoyen dès qu'il a franchi le seuil de la loge; la hauteur des discussions qui planent au-dessus de toute actualité religieuse ou politique, la modération qui s'impose d'elle-même à tous les orateurs, l'autorité quasi paternelle du président, la cordialité des rapports voilà ce qui rachète amplement les côtés enfantins du rite. »

    About entendait privilégier le fond sur la forme. Le fond, pour lui, c'était l'esprit de 1789 seul capable de rassembler une avant-garde d'hommes éclairés bien décidée à fraterniser au-delà des clivages politiques ou religieux. La forme, c'était le folklore du rite et du symbolisme. Dans ce passage, About faisait donc sienne la vision présentant la franc-maçonnerie comme étant à l'origine de la Révolution française. On sait que l'historiographie moderne a fait litière depuis longtemps de cette croyance popularisée au départ par les adversaires de la franc-maçonnerie, puis par les francs-maçons d'obédience républicaine. Pour l'écrivain, l'essence de la franc-maçonnerie se trouvait sous les formes encombrantes des cérémonies. Il s'agissait de la retrouver  (cf. Causeries, op.cit., p. 373) :

    « Cette réforme faite, il restera la loge, l'humble atelier maçonnique où les plus honnêtes gens de la ville iront fraterniser ensemble, échanger amicalement leurs idées et s'instruire les uns les autres. Voilà le fond de la maçonnerie, ce qu'il faut respecter, honorer et étendre, s'il est possible, sur toute la surface du monde (...) Les hommes les plus éclairés de chaque ville se rassemblent à jour fixe, et chacun d'eux, écartant les préoccupations de la théologie et de la politique, cherche à fonder solidement la morale sociale, étudie les meilleurs moyens de rendre l'homme meilleur et plus heureux. Chacun apporte sa théorie; on s'éclaire réciproquement, on discute à l'amiable, un auditoire attentif et bienveillant profite des leçons, soumet ses doutes, provoque les explications et fixe laborieusement ses idées sur le bien et sur le mal. La franc-maçonnerie ainsi comprise n'est pas une institution de luxe, croyez-moi, et sa tâche n'est pas une sinécure. Songez donc il s'agit de fonder une morale qui s'impose avec l'autorité la plus incontestable au genre humain tout entier. Etant donnés un protestant comme Lincoln, un israélite comme M. de Rothschild, un musulman comme Abd-el-Kader, un catholique comme vous et un athée comme Proudhon, rédiger une loi qui satisfasse tout le monde et ne blesse ni les opinions, ni la foi, ni les intérêts de personne c'est l'harmonie universelle à fonder ni plus ni moins. Voilà le but de la maçonnerie, et quoiqu'il soit placé un peu haut, un peu loin, il est assez digne d'ambition pour que les plus honnêtes gens chaussent leurs bottes et se mettent en route. Mais plus la route est longue et le but élevé, plus il importe de secouer tout bagage inutile. Or, j'ai indiqué discrètement tout le fatras qui surcharge la maçonnerie actuelle. »

    About exaltait en définitive l'esprit associatif dans lequel il percevait le noyau dur de l'esprit maçonnique. Pour About, l'originalité profonde de la maçonnerie spéculative résidait dans l'idée simple que les hommes sont faits pour se rencontrer et fraterniser. Ce qui n'était pas mal vu dans la mesure où cette approche rejoignait celle du pasteur Anderson et des pères fondateurs de la franc-maçonnerie.

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    Un souvenir à propos d'Edmond About. Celui d'une négociation difficile que Charles Cousin avait entreprise pour le compte de Maria Deraismes. Le 18 décembre 1876, la journaliste féministe, profane à l'époque, avait sollicité Charles Cousin pour qu'il l'aide à convaincre Edmond About de faire une conférence publique à Pontoise. 

    « Cher Monsieur,

    Je viens vous prier de me prêter votre appui pour pénétrer auprès de M. Ed. About, afin de lui arracher, je crois que ce sera dur, la promesse de faire une conférence à Pontoise. J'espère en votre haute influence. Vous, vous arriverez en ami largement autorisé ; moi, je m'avancerai timidement en suppliant — ictiz — un rameau à la main, comptant sur votre éloquence ; et il nous faudra tous deux enlever la place (...) »

    Cousin accepta d'intercéder auprès d'About. Il reçut de ce dernier la réponse suivante :

    « Mon cher ami, 

    Quand vous voudrez me présenter à Mademoiselle Maria Deraismes, vous me ferez grand honneur et grand plaisir. Je connais depuis longtemps cette noble fille de France ; tous ses amis, sans vous compter, sont les miens. Mais, au nom du ciel, jurez-moi qu'il ne sera pas question de conférence ! Je me suis déjà engagé, fort imprudemment, à pérorer le mois prochain dans je ne sais quel théâtre de la place du Châtelet, au bénéfice d'une école laïque, et je m'effraie à la seule idée de prendre deux ou trois jours de préparation indispensable sur les nécessités toujours pressantes de mon journal (...) »

    Maria Deraismes espérait donc arracher une conférence publique d'Edmond About dont ce dernier ne voulait pas. On ignore si la pétroleuse parvint à ses fins aux termes de cette rencontre tant désirée.

     

  • Stendhal, le franc-maçon entre parenthèses

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    Autant l'appartenance maçonnique de Balzac est sujette à caution, autant celle de Stendhal semble très probable bien que toujours discutée. L'intéressé la révèle d'ailleurs d'une façon très curieuse dans son Journal à la date du 20 août 1806 (Stendhal, Journal, tome 3, 1806-1810, éd. Le Divan, Paris, 1937, annoté par Henri Martineau, p.96) :

    « Barilli est bien loin du comique de bon ton de Martinelli, mais il a une voix bien plus forte.

    (Je lis avec beaucoup de plaisir l'Esprit des lois. J'ai été reçu franc-maçon vers le 3 août) (123 livres).

    Me voilà, je crois, au courant pour le théâtre en ajoutant que j'ai assisté au deuxième concert de Mme Catalani (parfait) et une fois à l'Opéra dans la loge de Martial, peu de jours après son arrivée. »

    Stendhal fait une brève allusion à son initiation maçonnique - entre parenthèses - alors que l'essentiel de son propos concerne ses sorties au théâtre ! Le moins que l'on puisse dire est que l'enthousiasme de l'auteur est contenu. Celui-ci paraît davantage préoccupé par les performances des acteurs que par son entrée dans l'ordre maçonnique. Un non événement en somme.

    On trouve une allusion tout à fait anecdotique à la franc-maçonnerie dans des notes de Stendhal rédigées pour lui-même ou pour ses rapports politiques au ministère des affaires étrangères (cf. Stendhal, Mélanges de politique et d'histoire, éd. Le Divan, Paris, 1933, p.316). Rien de bien transcendant ou qui puisse témoigner d'une réflexion particulière ou originale à ce sujet.

    Il est possible de déceler une allusion à la franc-maçonnerie dans ce passage du roman Le Rouge et le Noir  (chapitre 17) :

    « Un jour, madame de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari, l’ennemi de Julien.

    – Mais, madame, c’est aujourd’hui le dernier vendredi du mois, répondit cet homme d’un air singulier.

    – Allez, dit madame de Rênal.

    – Eh bien ! dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église autrefois, et récemment rendu au culte ; mais pour quoi faire ? voilà un de ces mystères que je n’ai jamais pu pénétrer.

    – C’est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit madame de Rênal ; les femmes n’y sont point admises : tout ce que j’en sais, c’est que tout le monde s’y tutoie. Par exemple, ce domestique va y trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché de s’entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton. Si vous tenez à savoir ce qu’on y fait, je demanderai des détails à M. de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique afin qu’un jour ils ne nous égorgent pas. » 

    Pour Serge Hutin (1929-1997), il s'agit d'une évidente allusion à la franc-maçonnerie. Daniel Ligou (1921-2013), lui, est plus mesuré et estime qu'il peut s'agir aussi de la société secrète des Chevaliers de la Foi (cf. Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, 3ème édition, Paris, 1991, p.1141). Dieter Diefenbach émet l'hypothèse qu'il puisse s'agir d'une congrégation catholique (cf. Stendhal und die Freimaurerei, Die literarische Bedeutung seiner Initiation, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 1991, pp. 79 et suivantes) dans la mesure où Le Régulateur du Maçon de 1801 était réticent à l'initiation des domestiques.

    En tout cas, l'appartenance maçonnique de Stendhal a pu être confirmée grâce aux recherches de MM. Georges Andrieux, Henri Martineau (1882-1958) et Francis Ambrière (1907-1990). On sait que l'écrivain a appartenu à la loge Sainte-Caroline à l'orient de Paris. L'un des officiers de cette loge, Martial Daru (1774-1827), était avec son frère Pierre (1767-1829) un des cousins et protecteurs de Stendhal qui le cite d'ailleurs par son prénom dans l'extrait du Journal. Son nom figure sur le tableau de cette loge en 1806-1807. J'ai cherché un article d'Henri Martineau à ce sujet qui aurait été publié dans Le Figaro du 6 octobre 1935. Je ne l'ai pas trouvé. La date, pourtant indiquée par l'auteur, semble donc inexacte.

    Dans l'édition du 1er septembre 1936, Le Journal des débats politiques et littéraires reprend servilement la thèse de M. Ambrière selon laquelle Stendhal a rejoint la franc-maçonnerie pour des motifs intéressés (cf. Francis Ambrière, La Loge de Stendhal, in Mercure de France, n°922, 1er septembre 1936, p. 299 et suivantes).

    « Dans un article du Mercure de France, M. Francis Ambrière donne à son tour d'intéressants détails sur l'activité maçonnique de Stendhal. Il est incontestable (sic) que Beyle, pauvre, ambitieux, s'était fait maçon par opportunisme (sic). C'était l'époque où les loges, désorganisées par la Révolution française, trouvaient dans la faveur impériale un renouveau de prestige. La loge Sainte-Caroline avait pour vénérable d'honneur Cambacérès, archichancelier d'Empire. Et le premier diacre était Martial Daru, ami de Stendhal, dont la présence explique à la fois pourquoi Beyle eut l'idée de s'inscrire à cette loge et pourquoi d'illustres personnages consentirent à faire 'bon accueil à ce jeune homme sans fortune et sans situation. M. Francis Ambrière montre que sa qualité de franc-maçon a certainement favorisé la carrière de Stendhal. Quand, avec la chute de l'Empire, disparaît la loge Sainte-Caroline, la chance de Stendhal s'épanouit également. Et le père de julien Sorel retombe dans des ennuis d'argent qui ne le quitteront plus. »

    En réalité, Ambrière affirme plus qu'il ne démontre. Il prête des intentions à Stendhal que ce dernier n'a en réalité jamais explicitées. Ambrière finit d'ailleurs par le reconnaître (Mercure de France, n°922, op. cit., p.306):

    « Faute de loisir comme faute de conviction, la science maçonnique de Stendhal a donc dû rester assez courte. »

    Les vrais opportunistes sont généralement plus constants. Peut-être saura-t-on un jour ce que furent les véritables motivations de Stendhal ? En attendant, il est tout aussi légitime de voir dans cette initiation la volonté de Stendhal de respecter une tradition familiale. Il faut en effet rappeler que Chérubin Beyle, son père, fut aussi franc-maçon. Il faut également souligner que Stendhal, membre du corps diplomatique, a beaucoup voyagé en Europe. Ce qui n'a sans doute pas favorisé son assiduité en loge.

    J'ai une petite interprétation à proposer. Elle est sans doute un peu tirée par les cheveux mais j'ai la faiblesse de croire qu'elle n'est pas totalement dépourvue de valeur. Je veux croire que Stendhal ait été initié aux mystères maçonniques mais exactement tel qu'il l'a relaté dans son Journal. C'est-à-dire sans passion particulière. Un peu comme on accomplirait une formalité administrative ou comme on paierait un impôt de 123 livres.

    L'écrivain semble avoir vécu son admission dans la franc-maçonnerie comme un temps de l'existence mis entre parenthèses. Stendhal interrompt ses considérations sur le théâtre pour dire quelque chose qui n'a pas de rapport direct avec son sujet. A moins, bien sûr, qu'il ait inconsciemment assimilé l'initiation maçonnique à un spectacle. Stendhal donne en effet l'impression d'être allé en loge comme il s'est rendu au théâtre. Pour se distraire. Il est donc fort possible qu'il n'ait tout simplement pas trouvé le « spectacle maçonnique » à son goût.