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  • Jean Palou, l'homme pressé

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    palou1.jpgLa photographie ci-contre est celle de Jean Palou (1917-1967) que j'ai trouvée sur le blog de David Nadeau consacré au surréalisme et la loge maçonnique Thebah (Grande Loge de France). David Nadeau a d'ailleurs publié un article sur le sujet dans la dernière livraison des Chroniques d'Histoire Maçonniques (que, soit dit en passant, je n'ai toujours pas reçue).

    Sur cette photographie, on voit Palou, écrivain, historien, sociologue et professeur, prendre la pose, la main droite sur le chapiteau d'une colonnette de pierre. Vu le costume, cette photographie date probablement de la fin des années quarante ou du début des années cinquante au grand maximum. Jean Palou, visiblement, était de grande taille. A cette époque Jean Palou n'était pas encore franc-maçon.

    Je suis content de mettre enfin un visage sur ce nom que je connaissais, mais pour d'autres raisons que celles analysées par David Nadeau car, à ma grande honte, j'ignorais que Jean Palou avait été un compagnon de route du mouvement surréaliste et que certaines personnalités de ce mouvement littéraire avaient eu des liens étroits avec la franc-maçonnerie, plus particulièrement au sein de la loge Thebah (René Alleau, Elie-Charles Flamand, Bernard Roger, Guy-René Doumayrou, Roger Van Heck).

    Je connaissais Jean Palou parce que j'avais lu un article que Christiane Palou, son épouse, lui avait consacré dans Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (PUF, Paris, 3ème éd., 1991) publié sous la direction de Daniel Ligou. Cet article m'avait frappé. J'en retiens l'extrait suivant :

    « Jean Palou fut un historien d'une intégrité parfaite. Ses nombreux travaux, tant sur le plan maçonnique que métaphysique, l'attirèrent vers la Maçonnerie traditionnelle. Ce fut un Maçon qui se donna tout entier à son art. Elle lui apporta les plus grandes joies de sa vie. Tous les soirs, il était en loge. La Maçonnerie traditionnelle était pour lui transmission d'influence spirituelle. C'était son combat pour la condition humaine et sa finalité. Un Maçon athée, disait-il, est un homme qui ramenait la Maçonnerie au niveau d'une philosophie, c'est-à-dire d'une science humaine, fluctuante et bien limitée. Il n'y avait qu'un « Ordre », les Rites et les Obédiences étaient secondaires. Sa quête dans les diverses Obédiences en est la preuve. »

    Je passe sur les considérations, réelles ou supposées, de Jean Palou sur l'athéisme et sur la transmission d'influence spirituelle qui ne sont rien d'autre qu'une resucée de guénonisme (la loge Thebah avait accueilli un temps René Guénon au début du vingtième siècle). J'ai déjà montré l'inanité de ce préjugé qui consiste à réduire l'athéisme et le rationalisme à l'absence de toute vie spirituelle. Non, ce n'est pas ça qui m'a frappé dans cet article, mais bien le fait que la maçonnerie, aux dires de Christiane Palou, lui a apporté les plus grandes joies de sa vie et qu'il fut tous les soirs en loge. J'ai toujours trouvé que ce jugement était paradoxalement d'une étonnante dureté car, après tout, Jean Palou n'a été franc-maçon que sept ans. J'ai donc du mal à comprendre qu'on puisse réduire, là aussi, la vie d'un homme aux sept dernières années de sa vie et à sa seule appartenance maçonnique alors qu'il avaient plusieurs passions. 

    Il faut en effet rappeler que Jean Palou a une oeuvre aussi importante que diverse. Au sein des sociétés des études robespierristes ou d'histoire modernes, il a prononcé de très nombreuses conférences. Il a été aussi et surtout le grand spécialiste de l'histoire de la sorcellerie. Il a d'ailleurs produit pour l'O.R.T.F., en compagnie de Pierre Cardinal, une série d'émissions sur la sorcellerie dont une bonne partie a d'ailleurs été censurée par les autorités de l'époque. Jean Palou a également été attiré par la littérature et la poésie. Il a publié Les Histoires Extraordinaires et Les Nouvelles Histoires Extraordinaires, des anthologies du fantastique chez Casterman, Solitude de la Souffrance, un récit consacré aux souffrances des populations queyrassines durant les guerres de religion, une préface remarquée à une édition de Gaspard de la Nuit du poète Aloysius Bertrand. Jean Palou a été aussi un grand connaisseur de l'oeuvre d'Honoré de Balzac. Mais il est cependant vrai que la franc-maçonnerie a été l'une des grandes affaires de sa vie. Daniel Ligou a écrit d'ailleurs à ce sujet (Annales historiques de la Révolution française, n°193, juillet-septembre 1968, p. 424) :

    « C'est en 1947 qu'il aborda la pensée guénonienne qui, avec son irréductible rigueur, fut sa ligne de conduite, dans sa quête. Celle-ci le mena à la Maçonnerie initiatique, dont il gravit tous les échelons jusqu'au plus haut dans un laps de temps peu habituel de nos jours. Ce fut un homme d'une droiture exceptionnelle. Toute sa pensée d'homme, d'enseignant, d'historien, d'écrivain, ne s'est jamais incliné devant ce qu'il estimait ne pas être dans le juste chemin de la vérité. »

    Quel a été le parcours de Jean-Palou au sein de la franc-maçonnerie ? On va le voir : assez tardif, sinueux, mais d'une exceptionnelle densité.

    1960

    Jean Palou est initié en décembre à la Grande Loge de France au sein de la Loge Thebah. Il y reçoit les trois grades symboliques et y côtoie notamment des figures du mouvement surréaliste.

    1962

    Jean Palou intègre on octobre la commission d'histoire maçonnique de la Grande Loge de France.

    1963 

    Jean Palou s'affilie à la Loge La Grande Triade (Grande Loge de France) qui était la tête de pont des guénoniens au sein de cette obédience. En janvier, il est désigné délégué provincial du Grand Maître. Palou siège à la commission d'action maçonnique, puis à la commission des rituels de la Grande Loge au Convent de septembre 1963. En novembre, il s'affilie à la Loge La Rose écossaiseEn décembre, il rejoint le rite écossais rectifié au sein de la loge Les Amis Bienfaisants (la Grande Loge de France abrite quelques loges du RER).

    1964

    En février, il participe à la fondation d'une loge sauvage, Les Compagnons du Coeur, au rite écossais rectifié. Il y obtient le 4ème degré du rite écossais rectifié. Il en démissionnera deux mois plus tard ! De février à octobre, il entre en loge de perfection écossaise et devient 14ème du rite écossais ancien et accepté. Il publie La Franc-Maçonnerie aux éditions Payot. Un best-seller. En octobre, il obtient le 18ème degré du rite écossais ancien et accepté. Lors de la scission du Suprême Conseil de France, Jean Palou suit Charles Riandey et démissionne de la Grande Loge et du Suprême Conseil de France mais participe d'abord à la constitution d'une nouvelle obédience, la Grande Loge Française.

    1965

    En mars, Palou démissionne de la Grande Loge Française qui finira très vite par disparaître et sombrer dans l'oubli. En avril, il s'affilie à la Grande Loge Nationale Française. D'avril à décembre, il reçoit les autres grades écossais et devient 33ème au sein du Suprême Conseil pour la France fondé par Charles Riandey (au bout de cinq ans de maçonnerie donc !).

    1966

    Jean Palou, qui appartient à de nombreuses loges bleues et d'atelier de hauts grades, s'investit dans la vie de la GLNF et du Suprême Conseil pour la France. Connaissant sa passion pour l'histoire de la Perse, Charles Riandey lui confie, à partir du mois de février, l'organisation de la maçonnerie écossaise en Iran. Il y fonde des loges bleues et de hauts grades. 

    1967

    En janvier, Jean Palou s'affilie à la Loge La Fédération Universelle à l'orient de Paris du Grand Orient de France. En février, il est réintégré dans les 33 degrés du REAA par le Grand Commandeur Francis Viaud. En avril, Jean Palou décède. Il n'avait pas soixante ans. Il avait en préparation deux ouvrages qui resteront inachevés. Un sur les origines de la Grande Loge de Londres. Un autre sur les origines du grade de maître.

    Quel parcours étonnant tout de même ! Mais pourquoi donne-t-il l'impression d'avoir été chaotique et d'une incroyable dispersion ? Est-il possible d'en déterminer l'unité ou la logique profonde ? Pourquoi Jean Palou donne-t-il l'impression d'avoir été un homme pressé avalant goulûment les appartenances et les degrés maçonniques ? On a vu que Christiane Palou y a apporté une réponse : Jean Palou pensait, comme Marius Lepage, qu'il n'y avait qu'un « Ordre » et que les Rites et les Obédiences étaient secondaires. Je ne conteste pas cette explication mais elle me paraît insuffisante, comme si elle cachait une tout autre réalité.

    En effet, ce parcours frénétique me donne l'impression d'être celui d'un homme qui se savait de santé fragile avant même son entrée en maçonnerie. D'où peut-être cette volonté boulimique de connaître, de vivre, d'expérimenter et de réaliser en quelques années à peine ce que le maçon ordinaire met 30 à 40 ans à accomplir. Il y a dans cette instabilité épuisante et ces rencontres sans cesse renouvelées comme une façon de fuir en permanence la fin ultime ou, pour le dire autrement, de trouver dans la tradition maçonnique des explications métaphysiques au scandale de la mort afin de donner un sens à la vie. 

  • Réunir ce qui est épars

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    mal du siècle, franc-maçonnerie, réunir, Grande Bretagne, FranceSans trahir de secret (de polichinelle), l’un des objectifs de la maîtrise est de réunir ce qui est épars alors qu’au grade d’apprenti on insiste plutôt sur le caractère introspectif de la démarche maçonnique et qu’au grade de compagnon l’extériorité de la démarche est davantage mise en avant, notamment au travers du voyage. Certes, il faut se garder de toute tentation simplificatrice. Cependant, pour moi, la maîtrise est la prise en considération de l’aspect intérieur et extérieur de la quête « initiatique ». Enfin, c’est ainsi que je vois les choses étant entendu que les rites se sont structurés progressivement et que la maçonnerie a beaucoup évolué, sinon dans son esprit, du moins dans ses formes. Réunir ce qui est épars, dans l’absolu, voilà bien l’une des missions du franc-maçon quel que soit son grade, quel que soit son rite. 

    Réunir ce qui est épars… Curieuse et titanesque démarche en effet qui a germé dans la tête de ces érudits britanniques après une période durant laquelle écossais protestants, irlandais catholiques (papistes) et anglais catholiques (anglicans) se sont étripés au nom de la politique et de la religion. Chacun y est allé de ses interprétations des écritures, de ses dogmes, de ses certitudes. En politique, la période Cromwell a laissé de douloureux souvenirs et la monarchie, bien que restaurée, a senti qu’il était temps de faire amende honorable et de respecter les droits du parlement. La Grande Bretagne n’offrait pas encore tout à fait l’image de cette monarchie constitutionnelle apaisée qui a tant fasciné Charles de Montesquieu et qui lui inspira, en large partie, De l’esprit des Lois.

    Il n’est pas banal de constater que des hommes, non loin de la cathédrale Saint-Paul de Londres, ont décidé un jour, le 21 juin 1717 pour être exact, de fédérer en Grande Loge des groupes constitués pour la plupart dans des tavernes sur base de la tradition de la franc-maçonnerie de métier. Et il est encore plus surprenant de retrouver, parmi ces premiers maçons spéculatifs, des individus de condition modeste à l’exception de quelques uns. Si l’histoire a retenu des noms comme Wharton, Montagu, Anderson, Désaguliers, etc., les archives, quant à elles, mentionnent aussi l’identité de quidams dont on ne sait rien ou pratiquement rien parce qu’ils n’avaient pas de titres nobiliaires ou universitaires ou de lignages particuliers. Ils étaient pourtant là.

    Il y a dans cette coexistence d'hommes différents quelque chose qui semble éclairer la doctrine de la jeune maçonnerie spéculative : la volonté d’affranchir l’homme de ses références sociales, politiques et religieuses pour, d’une part, le considérer dans la simplicité de son humanité et, d’autre part, pouvoir le percevoir en frère. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a un désir de considérer l’homme en tant que pure abstraction, comme ce sera le cas plus tard dans les grandes déclarations révolutionnaires aux Etats-Unis ou en France. Mais il y a un peu de ça malgré tout.

    D’une certaine façon, les hommes qui imaginèrent la maçonnerie spéculative furent des traumatisés de la période d’instabilité politique que la Grande Bretagne a connue une bonne partie du XVIIème siècle comme le furent, plus tard, ces enfants terribles - héritiers malgré eux de la tourmente révolutionnaire et de l’épopée napoléonienne - que Musset décrit admirablement au premier chapitre des Confessions d’un enfant du siècle. C'est comme si le Mal du Siècle avait eu 100 ans d’avance en Grande Bretagne et avait donné naissance à une institution curieuse parallèle au monde profane.

    Qu'en est-il aujourd’hui ? Si le monde a considérablement évolué sur bien des plans, peut-on dire que l’injonction « réunir ce qui est épars » a conservé cette spécificité que j’ai brièvement tentée de décrire plus haut ? Bien que la période actuelle soit agitée (terrorisme, montée du fondamentalisme religieux, de l'extrême droite, etc.), il ne faut quand même pas oublier que nous avons la chance de vivre dans des sociétés démocratiques où le tissus associatif est important et où les occasions de rassembler ce qui est épars sont nombreuses. La maçonnerie, après avoir participé à l’émergence d’une vie politique et associative autonome, a été repoussée de ce fait en amont, dans un espace irréel, amoindrie par les épreuves. C'est peut-être pour cette raison que certains maçons, parfois, la perçoivent comme une institution inutile, complexée, dépassée, voire menacée. Et pourtant, elle est là et elle demeure bel et bien vivante. C'est donc bien qu'elle a des spécificités que d'autres associations n'ont pas. Tâchons de les (re)découvrir en toute humilité.

  • James Anderson le précurseur

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    Le pasteur James Anderson est décédé le 28 mai 1739 ainsi que l'atteste la rubrique nécrologique du Gentleman's Magazine, un périodique anglais qui - tenez-vous bien - a paru de 1731 à 1922. Une longévité qui ferait rêver aujourd'hui n'importe quel titre de presse en France. Le docteur Anderson y est présenté comme un « un éminent ministre dissident », auteur de la constitutions des francs-maçons et de généalogies royales. Un « ministre dissident » (dissenting minister) désigne un ministre du culte qui se rattache à une église séparée de l'Eglise d'Angleterre (Church of England). Dissident, James Anderson l'était. Il était pasteur de l'église d'Ecosse (presbytérienne). Le presbytérianisme prône le sacerdoce universel, c'est-à-dire le rejet du clergé et de l'épiscopat. Le Gentleman's Magazine ne s'étend pas davantage.

    J'ai donc voulu vérifier ce qu'en disait The Scots Magazine (l'homologue écossais du Gentleman's Magazine) qui est, quant à lui, le plus ancien magazine du monde. Bien que ce périodique ait connu quelques périodes d'interruption, il est publié depuis 1739 ! Ce qui est absolument incroyable et fait de ce titre de presse une véritable institution. J'étais en effet persuadé qu'un magazine contenant des articles sur des sujets d'intérêt écossais depuis maintenant 277 ans, n'avait pas pu omettre de signaler le décès de James Anderson et se montrer aussi laconique que le Gentleman's Magazine anglais. J'ai eu raison de le penser car le Scots Magazine s'est effectivement montré plus prolixe sur James Anderson que le Gentleman's Magazine (cf. The Scots Magazine, volume 1, 1739, p. 237).

    On y trouve la confirmation que le révérend Anderson est bien décédé le lundi 28 mai 1739 à son domicile d'Essex-Court, Strand, de Londres. James Anderson était docteur en théologie et membre de l'Eglise d'Ecosse. Il est présenté comme l'auteur de Généalogies Royales et de plusieurs autres œuvres. Mais le périodique - et le détail est étonnant - ne dit mot sur les constitutions et sur l'appartenance du défunt à la franc-maçonnerie. Le Scots Magazine souligne en revanche que James Anderson était un gentilhomme aux capacités rares et à la conversation la plus facétieuse. Le Scots Magazine insiste enfin sur les revers de fortune du pasteur. La brève nécrologie se termine sur une note amère. Selon le périodique, malgré ses talents et l'application utile qu'il en a faite, Anderson n'a pas eu la reconnaissance qu'il aurait été en droit d'obtenir de ses contemporains. Il semble que le pasteur ait connu des revers de fortune à la fin de sa vie suite à de mauvais investissements.

    On sait relativement peu de choses de sa vie personnelle. Il est né à Aberdeen (en Ecosse) vers 1678, de l'union de James Anderson et Joan Campbell, dans une famille de onze enfants. Sa parenté comprend des médecins, des professeurs, des pasteurs. Il est donc issue d'une famille de la bourgeoisie naissante. On sait aussi qu'il a fait des études aux Westertown et Marshall College en 1694 et sortit de l'université en 1702. Il a été comme je l'ai dit, pasteur de l'église presbytérienne et qu'il avait en charge, jusqu'en 1723, la paroisse londonienne de la Swallow Street à Piccadilly où avait officié le père de Jean Théophile Désaguliers. Il est devenu ensuite chapelain des comtes de Buchan jusqu'en 1734, puis pasteur de la paroisse de Leicester Fields jusqu'à sa mort. Anderson a été marié et père de deux enfants.

    Sa vie maçonnique est mieux connue bien que l'on ignore la date et le lieu précis de son initiation. On sait toutefois que son père était membre d'une loge à Aberdeen. Ce qui laisse supposer que James Anderson a pu être initié dans une des loges de sa ville natale avant de s'installer en Angleterre. C'est une hypothèse d'autant plus vraisemblable que James Anderson est passé à la postérité pour avoir donné à la franc-maçonnerie spéculative, sur ordre de la Grande Loge de Londres,  ses premières constitutions rénovées comprenant l'historique de la fraternité, les obligations fondamentales, le règlement et les chants. Cette mission particulière montre que le pasteur Anderson devait être réputé pour sa connaissance des usages traditionnels de l'Ordre maçonnique. En effet, il ne faut pas oublier qu'en 1722, John Roberts avait publié Les anciennes constitutions appartenant à la société ancienne et honorables et des francs et acceptés maçons sur la base d'un vieux manuscrit du treizième siècle. La Grande Loge de Londres avait pu juger que le travail de Roberts n'était pas adapté à la jeune fraternité. James Anderson a donc effectué un travail de remise en forme des anciennes obligations pour qu'elles fussent respectées des frères. Citons l'obligation première qui est la plus connue :

    « Un maçon est obligé par sa Tenure d'obéir à la Loi morale et s'il comprend bien l'art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irreligieux. Mais, quoique dans les temps anciens les maçons fussent astreints dans chaque pays d'appartenir à la religion de ce pays ou de cette nation, quelle qu'elle fût, il est cependant considéré maintenant comme plus expédient de les soumettre seulement à cette religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, et qui consiste à être des hommes bons et loyaux ou hommes d'honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou  croyances qui puissent les distinguer ; ainsi, la maçonnerie devient le centre d'union et le moyen de nouer une véritable amitié parmi des Personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées. »

    Il a été soutenu parfois que Jean Théophile Désaguliers avait été le véritable auteur des Constitutions de 1723. Mais cette affirmation ne résiste pas à l'examen des sources. Il suffit de lire l'approbation du duc de Wharton, Grand Maître de la Grande Loge de Londres. Elle est sans ambiguïtés : James Anderson, Vénérable Maître de la Loge numéro 17, est bien l'auteur des constitutions de 1723.

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    Qui peut croire sérieusement que James Anderson a pu s'accaparer le travail du député Grand Maître Désaguliers sans que celui-ci ne réagisse ? C'est tout bonnement impossible. En outre, il faut signaler que Désaguliers a porté le cercueil d'Anderson, en compagnie de cinq autres francs-maçons, au cimetière londonien de Bullhill-Field ainsi que l'atteste le Daily Post du 2 juin 1739. L'attitude touchante de Désaguliers prouve, au contraire, l'amitié profonde et sincère qui devait unir les deux hommes. Ces faits, hélas, demeurent généralement peu connus des francs-maçons, y compris aujourd'hui, tant et si bien que James Anderson est souvent injustement perçu comme un personnage de second plan, médiocre et sans envergure.

    Pourquoi tant de haine à l'égard du pasteur écossais ? Parce que celui-ci a publié une nouvelle édition des constitutions en 1738 pour marquer la transformation de la Grande Loge de Londres en Grande Loge d'Angleterre. Et à cette occasion, Anderson a été accusé d'avoir procédé à des reformulations, des ajouts et des interpolations (extraits de texte introduits dans une œuvre à laquelle ils n'appartiennent pas). Ainsi de l'obligation première, laquelle témoigne pourtant d'une largesse d'esprit en matière d'opinions religieuses (latitudinarisme) :

    « Un maçon est obligé par sa tenure d'obéir à la loi morale en tant que véritable noachite et s'il comprend bien le métier, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irreligieux, ni n'agira à l'encontre de sa conscience. Dans les temps anciens, les maçons chrétiens étaient tenus de se conformer aux coutumes chrétiennes de chaque pays où ils voyageaient. Mais la maçonnerie existant dans toutes les nations, même de religions diverses, ils sont maintenant tenus d'adhérer à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord (laissant à chaque frère ses propres opinions) c'est à dire être hommes de bien et loyaux, hommes d'honneur et de probité, quels que soient les noms, religions ou confession qui aident à les distinguer : car tous s'accordent sur les trois articles de Noé assez pour préserver le ciment de la Loge. Ainsi la maçonnerie est leur centre de l'union et l'heureux moyen de concilier des personnes qui, autrement, n'auraient pu que rester perpétuellement étrangères. »

    L'ouvrage The Pocket Companion.  An History of Freemasonry (1754) donne ses explications sur ces modifications. Il indique dans sa préface (comme c'est du vieil anglais, la traduction est modernisée et n'est pas littérale) de manière quelque peu inélégante :

    « Le Docteur Anderson qui s'est impliqué dans l'ancien travail [la constitution de 1723], a sollicité la faveur de réimprimer ledit livre des constitutions avec les faits de la société [maçonnique] jusqu'à l'année 1738. Ce qui lui fut accordé, la gestion de cette réimpression ayant été laissée au Docteur. Mais quelle que soit la cause qui puisse l'expliquer, que ce soit ses problèmes de santé, ou dans le fait qu'il ait trop fait confiance à des étrangers [pour la mise en forme ou l'impression], le travail est apparu très mutilé, au point qu'il a été revu et corrigé par le Grand Maître Payne (...). »

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    Ces critiques sont injustes. Réduire la version de 1738 à des problèmes de santé, sans doute réels (Anderson est mort l'année suivante), ou à des indélicatesses d'éditeur-imprimeur, semble pour le moins grotesques. C'est une façon de nier l'apport de cette nouvelle version dans la manière de comprendre la franc-maçonnerie spéculative.

    Il faut remettre en perspective le travail de James Anderson sans le dénigrer. La Grande Loge de Londres ne lui a pas demandé d'écrire une histoire plus ou moins rocambolesque de l'ordre maçonnique ou de compiler de vieux manuscrits ayant régi la vie des loges opératives. La mission, que lui a confiée la Grande Loge de Londres, a été de fournir à la jeune franc-maçonnerie spéculative un compte rendu clair des charges et devoirs de l'ancienne fraternité afin que les maçons modernes puissent s'y référer et disposer ainsi d'une base réglementaire la plus solide possible.

    Anderson a donc parfaitement rempli sa mission. Si le pasteur presbytérien fait du franc-maçon un enfant de Dieu (ni athée stupide, ni libertin irréligieux) - ce qui, après tout, peut se comprendre d'un homme d'église - il ne propose pas pour autant de l'assujettir à une théologie particulière. Le maçon est d'abord celui qui a le culte de l'amitié et respecte l'opinion d'autrui. C'est celui qui n'agit pas contre sa conscience (version 1738). C'est à ce niveau là que le révérend James Anderson introduit une rupture majeure avec les temps anciens afin d'adapter la maçonnerie aux réalités du temps présent car les hommes peuvent avoir des croyances et des opinions particulières. Et l'on voit bien que cette approche dynamique annonce implicitement l'évolution doctrinale de 1877 en France. James Anderson est à bien des égards un précurseur de la liberté de conscience. Par son action, il a plus ou moins ouvert la voie à une conception libérale de la franc-maçonnerie. Et c'est précisément pour cette raison qu'il a été dénigré immédiatement après son décès. En effet, il est plus facile de taper sur les morts car ils ne peuvent pas se défendre.

    Dans son travail, Anderson ne critique pas. Il n'analyse pas. Il se contente de raconter une histoire légendaire dans un récit clair, lisible et concis comme on devait la raconter dans les vieilles guildes du temps jadis lorsque les maçons opératifs se réunissaient entre eux. Ecrire est la seule façon de ne point oublier et d'immortaliser ce qui mérite d'être retenu par les générations suivantes. Peu importe l'invraisemblance de l'historique. La légende a une fonction de légitimation et d'affirmation de l'Ordre maçonnique dans l'histoire des hommes. Il en est de même du cadre réglementaire des constitutions par lequel un groupe d'hommes s'est doté librement de ses propres règles et usages.

  • L'écrit, support de la mémoire

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    les_objets_indispensables_a_ne_surtout_pas_oublier-230x230.jpgLe meilleur support de la mémoire est indiscutablement l’écrit. C’est en tous les cas lui seul qui, en tant que traces des choses, nous donne quelque assurance de ne pas oublier complètement les marques du passé et des personnes. On sait malheureusement ce qu’il est advenu des peuples qui ne connaissaient que la tradition orale. Confrontés à certaines épreuves, ils ont disparu et c’est souvent grâce à l’opiniâtreté d’érudits que le souvenir, imprécis et incomplet, de certains d’entre eux a pu parvenir jusqu’à nous.

    Ce faisant, si l’écriture est garante de la mémoire des hommes, encore faut-il qu'elle soit compréhensible. Depuis Grottenfeld, les écritures cunéiformes sont déchiffrables et ont ouvert aux chercheurs le monde fascinant de la Mésopotamie antique et 3000 ans d’histoire avant JC. Champollion, quant à lui, a percé le mystère des hiéroglyphes et jeté les bases de l’égyptologie. Que se serait-il passé si ces deux écritures étaient restées hermétiques ? Exactement ce qui s’est produit pour les Etrusques. Des monuments, des traces archéologiques, des interprétations délirantes, mais rien qui puisse nous faire pénétrer l’intimité de ces peuples.

    Les systèmes d’écriture, des plus simples aux plus élaborés, nous renseignent sur la manière dont les peuples appréhendent le monde. Et plus ces systèmes perdurent dans le temps (sur un bon millier d’années) pour un peuple donné, plus on est en mesure de percevoir comment le passage d’une pensée prélogique et mythologique à une pensée logique et scientifique s’est effectué. L’écriture est le support qui a permis cette évolution majeure. Par exemple, les peuples de Mésopotamie avaient une écriture qui collait au plus prêt au réel. Une écriture existentielle en quelque sorte qui répugnait à l’abstraction.

    20131030-MDS-atelier%20cun%C3%A9iforme2_524be06c642b6.jpgLes systèmes d’écriture des Mésopotamiens étaient organiquement attachés aux choses qu’ils désignaient (un peu à l’image des idéogrammes chinois). Ils ne leur permettaient pas l’abstraction. Les Listes et les Tensons gravées sur des tablettes venaient en quelque sorte à leur secours. Par le classement des choses (Listes), par leur comparaison en des tournois stylistiques (Tensons), les Mésopotamiens arrivaient à se détacher de la chose pour exprimer l’idée de la chose, c’est-à-dire le concept et, au-delà du concept, à élaborer des associations, des corrélations et des correspondances. L’oiseau de la Liste ou de la Tenson, c’est l’idée de l’oiseau ou, pour le dire autrement, c’est tout ce que les oiseaux ont en commun et qui les rend différents des autres espèces. Et lorsque le concept est forgé, on peut passer à l’étape suivante qui autorise les mythes, les légendes et les cosmogonies élaborées. Et de toutes ces abstractions, les premiers savoirs ont pu éclore dans toute leur splendeur. De même, en répertoriant les planètes (Listes), en les comparant (Tensons), les Mésopotamiens ont jeté les bases de l’astrologie (savoir) sur base de mythes et de cosmogonies (fondés sur des concepts). Et l’astrologie a engendré l’astronomie et a permis la mesure du temps (calendrier lunaire) et à l’homme de s’inscrire et de se penser dans l’histoire. En répertoriant les parties du corps (Listes), en les comparant (Tensons), les Mésopotamiens ont jeté les bases de la physiognomonie (savoir) sur base de mythes et de cosmogonies (fondés sur des concepts). Et la physiognomonie a engendré très progressivement à son tour la médecine. Les Grecs, eux aussi, ont compris – beaucoup plus tardivement – la puissance du verbe, du Logos, de la dialectique, de la démonstration, du raisonnement dont l’écriture est un adjuvant. Quand les civilisations mésopotamiennes étaient à leur apogée, les Grecs n’étaient encore que des tribus.

    L’oralité est le royaume de la subjectivité et de la transformation interprétative pour la bonne et simple raison qu’elle ne peut fixer les choses et qu’elle ne porte aucune trace d’un processus d’évolution. Elle est tributaire de celui qui parle, qui détient son savoir d’un autre conteur, qui lui-même le tient d’un autre et ainsi de suite. L’auditeur n’a aucune trace écrite qui lui permettrait d’avoir des points de repères. Attention, je ne dis pas que l’oralité est dépourvue de valeur. Je dis qu’elle est faible et qu’elle meurt aux premiers coups du sort s’il ne se trouve personne pour fixer le discours sur un support. Ce discours peut être connu immédiatement mais il peut trouver des lecteurs des siècles plus tard.