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  • Les lumières vives et pures de l'ordre maçonnique

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    4035725778.jpgJe recommande vivement la lecture de la remarquable étude de Jean-Luc Lebras sur les (grands et petits) sceaux du Grand Orient de France. Cette étude est publiée dans le dernier numéro des Chroniques d'Histoire Maçonnique. L'auteur analyse l'évolution de ces sceaux qui sont comme des empreintes laissées par l'obédience au fil du temps.

    Dans son introduction, Jean-Luc Lebras indique que les sceaux du Grand Orient de France ne semblent pas avoir fait l'objet d'études historiques et symboliques très abondantes au vingtième siècle contrairement au siècle précédent. Il rappelle que Jean-Marie Ragon de Bettignies (dont j'ai déjà parlé sur ce blog) avait étudié, en 1841, l'évolution des sceaux du Grand Orient pour souligner le suivisme politique de l'obédience.

    Je voudrais justement citer un extrait des propos de Ragon que Lebras rappelle d'ailleurs dans son étude. Le vénérable maître de la loge Les Trinosophes écrit avec une sévérité lucide (cf. Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, éd. Berlandier, 1841, p. 381) :

    « Est-ce par reconnaissance pour les services que notre institution a rendus à l'ordre civil que les puissances suprêmes des divers rites maçonniques s'occupent elles-mêmes, de temps à autre, de politique ? Ce n'est pas, toutefois, dans l'intention de voir les membres de l'ordre s'en occuper ; car la place qu'on leur laisse prendre est bien innocente mais ces hauts frères plus politiques que Maçons, et souvent plus esclaves que libres, désirent prouver au gouvernement de chaque année que l'institution qu'ils dirigent marche dans le sens de la politique du jour. Nous ne sommes pas, dans notre France, exempts de ce défaut : en révisant les anciens cachets et les timbres du Grand Orient, lesquels ne devraient offrir que les emblèmes immuables de notre Ordre on y découvre des empreintes maçonnico-profanes qui présentent à l'œil du Maçon étonné les signes variables de l'autorité civile. »

    Ce texte, je le rappelle, a été écrit il y a cent soixante-quinze ans. Il est pourtant d'une étonnante modernité. En effet, comment ne pas y songer quand on voit le Grand Maître du Grand Orient affirmer dans tous les médias, écrits ou audiovisuels, que l'obédience est la gardienne vigilante de l'éthique républicaine ? L'histoire permet de relativiser une telle posture.

    Que montre l'étude des sceaux du Grand Orient ? Que le Grand Orient fut monarchiste sous les rois, impérial sous les empereurs et républicain sous les républiques ! Ce constat devrait donc inciter les responsables de l'obédience à se montrer plus modestes et circonspects dans leur communication publique. Ce constat devrait aussi les inciter à respecter la liberté de conscience des francs-maçons du Grand Orient de France qui n'ont pas besoin qu'on pense et parle à leur place.

    1290289894.jpgCependant, il ne faut pas se méprendre : Ragon de Bettignies, lui-même, préconisait que le maçon s'intéressât à la politique et à la religion. Je dois citer ce passage que tous les francs-maçons devraient connaître et méditer, notamment ceux qui ont la lourde charge de représenter le Grand Orient (cf. op.cit., pp. 376 et 377) :

    « Quoiqu'il soit certain que le Maçon jure obéissance et se conforme exactement aux lois du pays qu'il habite, ainsi que tout sage doit faire, il n'en est pas moins de son devoir de consacrer ses veilles à s'instruire et à éclairer ses concitoyens, soit sur la politique, soit sur la religion ou tout autre sujet sérieux qui intéresse le bien public. Dans nos époques modernes, où le nombre des francs-maçons est considérable, la Maçonnerie, qui s'interdit hautement et de fait, dans ses réunions, tout ce qui a rapport aux matières religieuses et politiques, n'a jamais dû ni pu prendre qu'une part indirecte aux révolutions qui se sont succédé depuis un demi siècle. Nous en avons eu la preuve lors du renversement du gouvernement impérial.
    Les personnages les plus élevés de l'Empire et de l'armée appartenaient à la Franc-Maçonnerie, qui resta toute passive pendant cet orage politique.
    Mais voici la part directe, la seule qu'elle a prise, qu'elle pouvait prendre et qu'elle prendra toujours aux événements passés, présents et à venir : les lumières vives et pures que laissent échapper, dans des séances qui se renouvellent sans cesse, les divers orateurs de cet ordre cosmopolite, éclairent une masse d'individus qui se répandant ensuite dans toutes les classes de la société, y versent continuellement des doctrines salutaires qui font le tour du monde, et combattent, chaque jour et partout, l'erreur et les préjugés qui souillent encore le globe. »

    Ce que Ragon de Bettignies souligne, et qui est absolument fondamental, c'est que la politique en maçonnerie se joue au niveau de la loge et non de l'obédience. La politique en franc-maçonnerie réside dans l'échange de points de vue entre des personnes d'opinions et de sensibilité différentes qui se retrouvent au sein d'un ordre cosmopolite.

    temps, jean-luc lebras,jean-marie ragon de bettignies,histoire,godf,evolution,politique,sceaux,chroniques d'histoire maçonniqueCosmopolite. Le qualificatif est important. Est cosmopolite celui qui est capable de penser en citoyen de l'univers (cosmos : l'univers ; politês : citoyen). Est cosmopolite celui qui, sans renier son identité et ses convictions propres, est capable d'accueillir sereinement la différence. Est cosmopolite celui qui est capable d'envisager des problèmes sous tous les angles. Est cosmopolite celui qui est capable de prospective, qui ne se laisse pas ballotter par l'actualité du jour, qui a la force intellectuelle et morale de voir plus loin que l'immédiateté des choses.

    Les « lumières vives et pures » de la franc-maçonnerie jaillissent de la discussion en tenue ordonnée selon le rite. Elles se manifestent dans la pratique des vertus maçonniques et l'étude. Et c'est ensuite au franc-maçon, librement et discrètement, de se faire l'agent actif du lien social afin de répandre, par un comportement exemplaire, les vérités qu'il a su découvrir et acquérir en loge, conscient que les idées sont comme les ruisseaux qui font les grandes rivières.

  • Physiologie du franc-maçon

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    La franc-maçonnerie, avec ses rites et ses pratiques, suscite souvent l'amusement au dix-neuvième siècle. Les ouvrages sur le sujet abondent. Parmi ces livres, je voudrais signaler celui de Pluchonneau ainé publié aux éditions Charles Warée en 1841 et qui a fait l'objet d'une réédition en 1998 si je me trompe pas. Il s'intitule Physiologie du franc-maçon. Ce n'est pas ce qu'on pourrait appeler un ouvrage antimaçonnique, mais plutôt un ouvrage satirique. Si pour Pluchonneau l'admission dans une loge se résume en « quelques mots mystérieux, une peignée, des torgnoles et un charivari à rompre le tympan », il décrit les usages maçonniques et les moeurs des maçons comme un biologiste exposerait le fruit de ses observations (l'auteur a fait exactement pareil avec les marins - Physiologie du marin (1843) - et les esclaves des colonies - Physiologie des nègres dans leur pays (1842) - ouvrage dans lequel il préconise, avec Hippolyte Maillard, l'abolition progressive de l'esclavage).

    Voici en tout cas ce qu'il écrit au sujet du franc-maçon (pp. 17 et suivantes) :

    « Le franc-maçon, dans toute l'acception du terme, a de la religion mais il préfère la morale expliquée et parfois mise en pratique dans son temple, à celle de l'éloquence de la chaire évangélique.

    Les jours de séance sont pour lui des solennités ; aussi dès cinq heures du soir le voyez-vous à sa toilette ; il fait sa barbe, endosse l'habit noir de rigueur, donne lui-même un coup de brosse à ses bottes, relève le col de sa chemise, embrasse sa famille en lui disant : « Je vais en loge, nous avons aujourd'hui une question de haute importance à traiter. » Et il part malgré les observations de sa femme que ces absences réitérées n'amusent pas toujours.

    Chemin faisant, il heurte tout le monde car il ne distingue pas les objets et prépare son discours, connaissant les propositions qui doivent être émises dans la réunion, et il arrive sur les marches du temple, croyant dans sa bonne foi à l'influence qu'il aura pour détruire les abus de la congrégation ou les destinées du monde. »

    C'est tellement bien vu, écrit et senti, que je me demande si le facétieux Pluchonneau n'a pas été maçon. Il décrit en tout cas admirablement le sentiment d'euphorie que l'on peut éprouver avant la tenue, quand on est dans l'attente de retrouver son atelier et ses frères, quitte parfois à leur prêter une influence fantasmagorique sur le cours des choses. Ça sent un vécu que n'altère pas la conclusion de l'ouvrage (pp.117 et suiv.) :

    « (...) si la Maçonnerie symbolique est belle par le bien qu'elle fait en secret, les aumônes qu'elle répand, fruit de ses collectes à chaque tenue, elle a aussi son côté ridicule et ses déceptions.

    Le ridicule qui s'y rattache, c'est qu'on ne comprend pas que des hommes sérieux, dont l'intelligence et le temps seraient mieux employés dans l'industrie qu'ils professent que dans une séance de la loge, puissent assister hebdomadairement, et cela pendant quatre à cinq heures, au débat d'une question futile qui ne changera ni les hommes ni les principes, qui n'établira rien et dont la solution, au moment de se séparer, est tout entière en ces mots :

    « Nous examinerons cela attentivement à la prochaine séance dont le secrétaire rédigera le procès-verbal. »

    En ce qui concerne les déceptions, elles appartiennent toutes aux récipiendaires, qui croient puiser dans la Maçonnerie des renseignements surhumains, des révélations occultes, des principes de droiture et de vertu qui malheureusement ne s'y rencontrent pas toujours, car partout où il y a des hommes, il y a des passions ; et partout où il y a des passions, il y a de l'arbitraire et des fautes.

    Le chapitre des questions indiscrètes qu'il doit subir, n'est pas non plus le moins pénible pour le Franc-Maçon, obligé, qu'il est, de taire ce qu'il n'a pas dit, et de cacher ce qu'il n'a pas vu. Position fort pénible, car il en coûte d'avouer que l'on ne sait rien, et l'on préfère garder un silence mystérieux.

    Lecteurs, mes amis, tâtez-vous le pouls maintenant ; vous connaissez le fort et le faible de l'institution. Si le coeur vous en dit, courez à la rue de Grenelle-Saint-Honoré (1), puis quarante jours après, si l'on vous reconnaît sans peur et sans reproche, comme Bayard, vous serez initiés aux mystères de la confrérie. - Ainsi soit-il. »

    Pluchonneau écrit pour les profanes, mais dans quelle mesure n'écrit-il pas aussi pour lui ? Il y a en effet dans cette prose alerte et élégante juste ce qu'il faut d'ironie. L'auteur évite de colporter les fables relatives aux crimes, aux complots, aux messes noires qui font habituellement le régal des antimaçons. Il se contente de décrire une institution qu'il trouve étrange et décalée par rapport à son temps (eh oui déjà !). Les explications qu'il donne du fonctionnement d'une loge maçonnique sont souvent tirées par les cheveux. Elles demeurent malgré tout honnêtes et documentées dans l'ensemble. Pluchonneau se moque gentiment de l'apprenti maçon à travers le personnage fictif de Frédéric Badoulard, épicier parisien fraîchement initié au sein de la loge Les Trinosophes (2). Badoulard est gentil mais con. Il porte sur ses épaules le lourd fardeau d'une initiation qu'il n'a pas comprise. Badoulard, à peine initié, convoite déjà le grade de chevalier rose-croix, quitte à négliger son affaire au grand désespoir de sa femme Clotilde.  

    Bref, je vois dans la Physiologie du franc-maçon du bon Pluchonneau toutes les interrogations d'un homme qui donne l'impression d'être passé à côté de son initiation à force de s'épuiser à chercher une signification rationnelle aux usages maçonniques et un sens aux motivations des personnages dont il brosse les portraits. L'essentiel est ailleurs et réside dans le travail sur soi et dans l'importance que l'on accorde à son propre cheminement spirituel au sein de la franc-maçonnerie. Le côté léger et comique de l'ouvrage révèle donc son côté superficiel. C'est la raison pour laquelle ce livre est intéressant. Il témoigne de la vie maçonnique monotone sous la monarchie de Juillet.

    Pluchonneau ainé, Physiologie du franc-maçon, éd. Charles Warée, Paris, 1841. Dans le domaine public. Consultable et téléchargeable sur Gallica.

    _______

    (1) Ancien siège du Grand Orient de France.

    (2) La loge Les Trinosophes, fondée le 15 octobre 1816, était l'une des loges du Grand Orient les plus en vue au dix-neuvième siècle . Elle eut pour premier Vénérable Maître Jean-Marie Ragon de Bettignies dont je vous ai déjà parlé. Je me demande si la référence aux Trinosophes dans l'ouvrage de Pluchonneau n'est pas un indice que l'auteur ait pu appartenir à cet atelier.

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    Voici le testament (moral et philosophique) du brave Frédéric Badoulard. Comme le montre Pluchonneau aîné, la réflexion de Badoulard est terre à terre et désolante. Elle est cependant celle d'un petit commerçant libéral, généreux et attaché à liberté d'expression.

    « Testament de Frédéric Badoulard, épicier au Marais, rue Boucherat, 26.

    Aujourd'hui, etc., étant sain d'esprit et pas trop rassuré pour mon pauvre corps, j'ai écrit de ma main propre et signé de ma griffe, mes dernières dispositions au cas où je ne sortirais pas en entier du guêpier où je me suis fourré.

    Art. 1er. Je lègue à ma bonne Clotilde tout le chicorée qui se trouve dans mon magasin.

    Art. 2. A ma fille Lucrèce que je veux qu'on élève par la douceur, tout mon sucre candi et mes oranges du Portugal.

    Art. 3. A mon ami Alphonse Duperrier, mon parrain à la loge, le reste de mes dragées et un baril d'harengs saurs, sachant combien il aime ce poisson de mer quand il est frais.

    Art. 4. En ce qui est de liqueurs, et voulant reconnaître l'utile intervention du Journal des Débats dans le système actuel, je lègue mon esprit aux rédacteurs de sa politique.

    Art. 5. Tout mon raisiné sera pour les tartines de la Presse. »

  • La Franc-Maçonnerie et la Commune de Paris

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    Franc-Maçonnerie, Commune de Paris, GODF, Jules Vallès, Eugène Pottier, Henri Rochefort, Emile Eudes, Gustave Lefrançais,Le premier mai prochain, une délégation du Grand Orient sera présente au cimetière parisien du Père Lachaise devant le mur des fédérés. Cette « manifestation traditionnelle » annuelle est en réalité récente. Elle été instaurée sous la grande maîtrise de Philippe Guglielmi en 1998.

    Pourtant, cette manifestation ne correspond historiquement à rien. Le Grand Orient, comme le Suprême Conseil, furent l'un et l'autre parfaitement étrangers aux événements de la Commune ainsi que le rappelait Esprit-Eugène Hubert dès le mois de décembre 1871 (La Chaîne d'Union de Paris, décembre 1871, premier volume, n°1, p.10) :

    « […] la Maçonnerie française, Corps, est restée, d'une manière absolue, étrangère aux hommes et aux actes de la Commune et […] elle n'est intervenue que pour blâmer, que pour condamner, que pour retenir ceux d'entre ses membres qui voulaient faire cause commune, qui firent cause commune avec la Commune. »

    Je renvoie le lecteur à la note que j'ai écrite sur le sujet il y a un an. J'évoque non seulement l'ouvrage auquel Hubert fait référence dans La Chaîne d'Union (Les Francs-Maçons et la Commune de Paris, Ed. Dentu, 1871) mais aussi le témoignage de Maxime Du Camp.

    Que faut-il retenir ?

    Qu'il y a eu certes des francs-maçons impliqués dans l'insurrection communarde (Jules Vallès, Jean-Baptiste Clément, Eugène Pottier, Henri Rochefort, Emile Eudes, Gustave Lefrançais, etc.), mais qu'ils ont agi essentiellement à titre personnel et pour des raisons politiques, quoique certains d'entre eux aient tenté maladroitement d'y associer la franc-maçonnerie en tant que corps constitué. C'est par exemple le cas de Louis Thirifocq qui s'exclama ainsi devant les représentants de la Commune et le peuple (La Chaîne d'Union de Paris, avril 1874, troisième volume, n°5, p.214) :

    « Citoyens, la Commune est la plus grande révolution qu'il ait été donné au monde de contempler. C'est le nouveau temple de Salomon que tous les Francs-Maçons ont le devoir de défendre. »

    Or, tous les Francs-Maçons, loin s'en faut, n'ont pas défendu ce nouveau temple de Salomon à la couleur rouge un peu trop prononcée... 

  • Le regard perdu de Marius Lepage

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    lepage.jpgLa photographie ci-contre est celle de Marius Lepage (1902-1972). On la trouve, parait-il, dans l'édition de 1978 de l'ouvrage de Jean Tourniac Vie et perspectives de la Franc-Maçonnerie traditionnelle, aux édition de Dervy. Je n'ai pu le vérifier, ne possédant pas l'ouvrage. Il semblerait que cette photographie ait été prise en 1954 lorsque Marius Lepage a accueilli en loge le père Eugraph Kowalevsky de l'Eglise orthodoxe russe, lequel a été ultérieurement sacré évêque de l’Eglise Catholique Orthodoxe de France sous le nom de Monseigneur Jean. Malgré quelques recherches, je n'ai pu obtenir d'informations sur cet événement qui puisse corroborer l'année. J'ai donc des doutes parce que Marius Lepage, sauf erreur de ma part, semble porter ici des décors d'officier provincial de la Grande Loge Nationale Française. Si tel est le cas, la photographie ne peut être que postérieure à 1963.

    Mais passons. Cette photographie me frappe pour une tout autre raison. Le regard de Lepage y est étrange. Il paraît absent, digne certes puisqu'il est à l'ordre, mais fatigué, comme si ses pensées les plus intimes l'avaient absorbé tout entier et entraîné loin du moment présent. Je crois déceler même de la mélancolie dans ses yeux fixes. Comment ne pas songer aux propos de Claude Lepage, son neveu, qui est revenu en 2013 sur les démêlés de son oncle avec le Grand Orient de France après la tenue blanche à laquelle avait participé, en 1961, le R.P. Michel Riquet sj. (1898-1993) ?

    « A partir de ce jour, sa vie est devenue décroissante. Sa condamnation par le Grand Orient, ce fut un coup d'épée terrible. Progressivement, il perdait la foi, il perdait la vie. Il s'est laissé mourir on peut dire. D'ailleurs c'est pas pour rien qu'il a créé, pour se sauver lui-même, la loge Ambroise Paré à l'orient de Laval. Pourquoi Ambroise Paré ? Parce qu'Ambroise Paré était un chirurgien de Laval qui a soigné quatre rois, mais dont la devise était « Je le soignais, Dieu l'a guéri. ». Parce que lui se sentait en déperdition. Il se sentait intellectuellement progressivement mourir. Il a choisi Ambroise Paré parce que sa devise lui convenait parfaitement, à savoir qu'il espérait qu'en recréant une autre loge, ça lui redonnerait la flamme qu'il avait perdue à la suite de sa condamnation. »

    3101309652.jpgJe rappelle que cette tenue blanche, autorisée pourtant par le Grand Orient de France, avait suscité de virulentes critiques au sein de l'Obédience parce qu'elle avait eu un énorme retentissement. En effet, des maçons de la France entière se déplacèrent pour y assister comme par exemple Charles Hernu (cf. Jean Guisnel, Charles Hernu ou la République au coeur, Fayard, Paris, 1993). Et se déplacer à Laval dans les années 60, c'était une expédition...

    Des « Frères » aux opinions extrémistes virent alors dans cette initiative, manifestement couronnée de succès, une intolérable menée cléricale contre le Grand Orient et la laïcité. Ils portèrent plainte contre Marius Lepage qui, malgré ses trente-cinq années de maçonnerie mises au service du Grand Orient de France, fut sommé de répondre de ses actes devant une instance disciplinaire. Lepage fut blanchi, bien sûr, mais ses détracteurs persistèrent dans leur dénigrement. Lucide mais mortifié de l'injustice qui le frappait, Marius Lepage préféra quitter le Grand Orient pour fonder une autre loge, considérant probablement que le Conseil de l'Ordre du Grand Orient l'avait insuffisamment défendu face à ses détracteurs. Ce qui ne semble guère étonnant. On en a vu un autre exemple avec le doux et paisible docteur Alexandre Chevalier, Grand Maître désavoué comme un malpropre après de puériles manœuvres menées contre lui au sein du Conseil de l'Ordre en 1966.

    Je retrouve donc toute cette période sombre de malentendus dans le regard perdu de Marius Lepage. Sur la photographie, l'homme donne l'impression d'avoir perdu la foi maçonnique, celle qui l'a fait vibrer et grâce à laquelle il a donné le meilleur de lui-même pour développer l'art royal dans un département rural à la tradition cléricale fortement ancrée. Lui qui fut abandonné par ses parents et recueilli par son oncle, a dû une nouvelle fois éprouver cet insupportable sentiment de délaissement. Il a eu probablement l'impression - fondée ou pas c'est un autre problème - que la famille du Grand Orient de France lui avait tourné le dos. Il est pour moi l'exemple même de la tolérance telle que la définissait l'humoriste Pierre Doris (1919-2009) : 

    « Tolérance : c'est quand on connaît des cons et qu'on ne dit pas les noms. » 

    Marius Lepage est de ceux qui ont préféré s'éloigner discrètement pour taire les noms, estimant sans doute qu'il valait mieux être économe de son mépris en raison du grand nombre de nécessiteux.