Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 2

  • Jean-Louis Bianco sur la laïcité : « tenir compte de la réalité du droit et des faits »

    Imprimer

    Jean-Louis Bianco, une fois de plus, a remis utilement les pendules l'heure en rappelant les fondements juridiques et politiques de la laïcité face aux interprétations erronées et liberticides de certains ultras.

     

    Questionné sur les remous internes au sein de l'Observatoire de la Laïcité, j'ai d'ailleurs constaté que Daniel Keller s'est montré très prudent et réservé l'autre soir à Millau.

    Le Grand Maître du Grand Orient de France a rappelé que l'Observatoire de la Laïcité n'était pas une autorité administrative indépendante, qu'il était rattaché directement au gouvernement et qu'il y avait une symbiose parfaite entre cet organisme et les pouvoirs publics.

    Il s'est en tout cas bien gardé de nourrir la polémique et de remettre en cause publiquement le travail de l'Observatoire de la Laïcité. C'est une bonne chose.

  • Socialisme et franc-maçonnerie (2)

    Imprimer

    mouvement socialiste,orazio raimondo,adrien meslier,alexandre desrousseaux,andrea costa,arthur groussier,benito mussolini,franc-maçonnerie,france,giovanni lerd,giovanni zibordi,grande oriente d'italia,italie,jean jaurès,jules guesde,marcel sembatLe correspondant de L'Humanité, Antonio Fabra Ribas, est embarrassé. Il doit à présent expliquer aux lecteurs du quotidien socialiste la position du Parti socialiste d'Italie (PSI) dans un article dont la publication est prévue pour le 6 mai 1914. La Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), comme on va le voir plus loin, n'a pas pris les mêmes options que le PSI. Fabra Ribas se met donc à la tâche et, après avoir fait un compte-rendu des débats, il conclut en ces termes :

    "Pour bien comprendre l'attitude des socialistes italiens vis-à-vis de la franc-maçonnerie, il faut tenir compte que les francs-maçons ont été bien souvent, en Italie, les défenseurs acharnés du Trône, qu'ils ont défendu de toutes leurs forces l'expédition en Tripolitaine et qu'ils essayèrent d'étouffer la protestation que les socialistes avaient organisée contre la visite du tsar en Italie."

    Pour Fabra Ribas, ce vote obéit à des considérations de politique intérieure. Si son analyse n'est pas fondamentalement inexacte, elle reste laconique. Elle doit donc être fortement nuancée.

    1) Le nombre de francs-maçons italiens ayant leur carte du Parti socialiste est relativement modeste. Dans son numéro de juin-août 1913 (p.81) la revue maçonnique italienne Acacia estime qu'il n'excède pas 2000 militants. Il faut rappeler à cet égard que le PSI avoisine, en 1914, les 30 000 membres sans qu'on puisse toutefois donner un nombre précis. Les socialistes maçons représenteraient donc un peu moins de 7% des militants du PSI et 11% des membres du Grand Orient d'Italie (G∴O∴I∴), l'obédience maçonnique nationale. C'est donc une "minorité" au sein du PSI qui n'a pas les capacités d'influencer sa ligne politique pour des raisons structurelles : a) cette minorité n'a pas conscience d'elle-même ; b) elle ne s'incarne pas dans une organisation ou une association ; c) le G∴O∴I∴ ne s'est jamais risqué à lui donner de consignes expresses ; d) sa faiblesse s'est confirmée à Ancône. Le fantasme du complot fait croire aux adversaires de la maçonnerie à une sorte de conjuration souterraine, extrêmement bien organisée et efficace, alors que la réalité est infiniment plus triviale. Il y a des individus qui ont en partage le fait d'avoir un double engagement qu'ils jugent complémentaires : un engagement politique au sein du PSI et un engagement philosophique dans la maçonnerie. D'autres socialistes s'investissent dans d'autres causes : la cause féministe, la cause crématiste, la libre pensée, etc.

    Goi-Logo.png2) En franc-maçonnerie, chacun demeure libre de ses opinions politiques. Il n'y a pas de mots d'ordre même si les Obédiences peuvent exprimer un attachement à des valeurs et même si, pendant plusieurs années, elles ont voulu être à la pointe de la réflexion sur la société. Dès que les partis politiques se sont créés et structurés en Italie, dès que l'unité du pays n'a plus été remise en cause, le G∴O∴I∴ s'est davantage concentré sur des activités philosophiques et spécifiquement maçonniques. On observe d'ailleurs le même phénomène avec le Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴) et la Grande Loge de France (G∴L∴D∴F∴). Les loges sont donc des creusets où fraternisent des hommes d'horizons politiques, culturels, sociaux et philosophiques différents. En Italie, on trouve dans les loges en 1913, toujours selon la revue Acacia, environ 28% de monarchistes constitutionnels, 23 % de radicaux, 15% de républicains, 11% de socialistes (révolutionnaires et réformistes compris) et grosso modo 23% de francs-maçons qui ne se reconnaissent dans aucun parti politique. Les monarchistes (constitutionnels et radicaux) sont certes majoritaires (51%), mais ils sont loin d'être ultra-dominants.

    3) On ne peut donc pas déduire une action concertée, consciente et surtout permanente des francs-maçons sur la politique italienne. Il y a certes des francs-maçons italiens politiquement engagés mais toujours à titre personnel. L'exemple de la guerre en Libye le démontre. Si les socialistes italiens accusent les francs-maçons du G∴O∴I∴ d'avoir défendu la guerre en Tripolitaine (région historique de la Libye qui fut sous domination turque jusqu'en 1912), il ne faut pas oublier non plus que les nationalistes italiens accusent les francs-maçons du G∴O∴I∴ de comploter au contraire contre les intérêts de la nation. Les nationalistes leur reprochent d'avoir soutenu, dans le passé, le mouvement Jeunes Turcs. Par conséquent, on le voit, pour les socialistes italiens, les francs-maçons sont des agents de la bourgeoisie, des monarchistes, des ennemis du pacifisme, de l'internationalisme et des turcophobes en raison de l'expédition libyenne ; pour les nationalistes italiens, les francs-maçons appartiennent au contraire à une institution aux ramifications internationales qui est donc, par nature, antipatriotique, antimonarchiste, antireligieuse et turcophile. La franc-maçonnerie est prise en tenaille entre l'extrême gauche et l'extrême droite.

    - A suivre : socialisme et franc-maçonnerie (3) -

  • Socialisme et franc-maçonnerie (1)

    Imprimer

    Le 14e congrès du Parti socialiste italien (PSI), réuni à Ancône les 26, 27 et 28 avril 1914, a voté à une très forte majorité un ordre du jour déclarant qu'il y a incompatibilité pour ses membres à appartenir à la fois à la franc-maçonnerie et au PSI. Le congrès invite les sections à expulser leurs membres qui, à l'avenir, ne respecteront pas cette règle.

    Ce vote a mis un terme à neuf années de débats passionnés au sein du PSI. Déjà par deux fois, aux congrès de Bologne en 1904 et de Milan en octobre 1910, la question de la double appartenance PSI/franc-maçonnerie avait été posée aux militants socialistes sans pouvoir être tranchée faute de quorum.

    En janvier 1910, la mort d'Andrea Costa, considéré comme l'un des fondateurs du mouvement socialiste italien et franc-maçon notoire, avait donc relancé le débat sur le sujet et engendré une guerre des tendances au sein de l'appareil.

    En avril 1914 donc, le quorum ayant été atteint, la question a pu être enfin tranchée. De manière plus profonde, cette décision consacre donc la victoire interne des socialistes révolutionnaires sur les socialistes réformistes.

    Lors du congrès, adversaires et partisans de la double appartenance se sont affrontés à la tribune et ont rivalisé de formules oratoires pour convaincre l'auditoire du bien-fondé de leurs arguments.

    La première tendance, celle des adversaires de la franc-maçonnerie, est représentée par Giovanni Zibordi et Benito Mussolini. Le second, en particulier, jouit d'un prestige de plus en plus grand auprès des militants socialistes. Non seulement Mussolini est jeune, mais il est aussi le responsable de la puissante section socialiste de Forli et, surtout, il dirige le quotidien socialiste L'Avanti ! qui donne un peu le ton au sein du PSI. Diriger un journal, c'est en effet un moyen indispensable pour faire de la politique et relayer ses idées (Jaurès, en France, l'a très bien compris).

    Zibordi et Mussolini ont tous deux défendu un purisme idéologique qui exclut toute compromission, directe ou indirecte, avec l'Ordre maçonnique.

    Lors du congrès d'Ancône, Giovanni Zibordi a déclaré (cf. L'Humanité, 6 mai 1914):

    "Nous combattons la franc-maçonnerie non pas pour son origine philosophique plus ou moins lointaine, mais pour son rôle actuel qui est pernicieux pour l'éducation socialiste."

    Que veut-il dire par "éducation socialiste" ? Une chose très simple. L'éducation socialiste désigne la lutte des classes qui doit aboutir à la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie et à l'instauration du socialisme, c'est-à-dire d'une société plus juste et égalitaire. Le problème, ce n'est donc pas la nature philosophique de la franc-maçonnerie, mais c'est la méthodologie maçonnique qui postule une sorte de fraternité universelle censée gommer les différences sociales et instaurer, au sein des loges, une promiscuité regrettable entre le prolétaire et le bourgeois. L'action pernicieuse de la franc-maçonnerie sur l'éducation socialiste consiste à éloigner le prolétaire des nécessaires luttes sociales et à entretenir la confusion dans l'esprit des masses.

    Mussolini ne dit pas autre chose mais de manière encore plus brutale, ironique et définitive (cf. L'Humanité, 6 mai 1914) :

    "On a voulu établir une affinité philosophique entre le socialisme et la franc-maçonnerie. Je nie que cette affinité existe à moins que l'on ne cherche aussi à établir des affinités entre le socialisme et Confucius, et le Christ, s'il a existé, et avec les Chinois d'il y a quatre mille ans. Tout le monde a eu une affinité quelconque avec l'idée socialiste. Il peut être vrai que la maçonnerie tend vers l'humanitarisme, mais il est déjà temps de réagir l'excès d'humanitarisme qui est en train de s'infiltrer dans le Parti. On a parlé aussi de l'oeuvre anticléricale de la franc-maçonnerie. De deux choses l'une : ou l'anticléricalisme maçonnique est le même que l'anticléricalisme socialiste, et alors il fait double emploi avec le nôtre, ou il n'est pas le même et alors il ne peut pas nous intéresser."

    Selon Mussolini, la Franc-Maçonnerie est un obstacle au renouvellement du socialisme autour d'une ligne révolutionnaire et anticapitaliste. A son avis, la Franc-maçonnerie exerce trop de pressions « bourgeoises » au sein du Parti Socialiste, notamment à travers la promotion des « Blocchi popolari » (coalition des partis de gauche en faveur d'une politique fortement anticléricale). L'autonomie du Parti socialiste exige donc une rupture et une purge de tous ses éléments potentiellement subversifs, c'est-à-dire de tous les francs-maçons qui, dans l'appareil socialiste, sont les agents rampants de la bourgeoisie.

    La seconde tendance qui, elle, est favorable à la double appartenance est principalement représentée par Orazio Raimondo et Giovanni Lerda. Le premier est avocat et député de Sanremo. Le deuxième est éditeur et militant socialiste de la première heure. Tous deux sont francs-maçons actifs au sein du Grand Orient d'Italie (GOI). Raimondo est membre de la loge Giuseppe Mazzini à Sanremo, Lerda de la Loge Dante Alighieri à Turin.

    Raimondo et Lerda, tout au long du congrès d'Ancône, ont parfaitement bien compris les intentions de Zibordi et Mussolini. A travers la question maçonnique, il s'agit pour Zibordi et Mussolini de provoquer la rupture avec les socialistes réformistes et de radicaliser la doctrine du PSI. Pour Raimondo et Lerda, la question de la franc-maçonnerie est donc un prétexte pour prendre le contrôle de la formation politique. Ils ne se privent pas de rappeler que si un socialiste peut appartenir à des organisations dont les buts ne sont pas contraires à ceux du PSI (associations pacifistes, de libre pensée, etc.), il doit pouvoir également appartenir à la franc-maçonnerie si tel est son choix.

    Lucidement, Orazio Raimondo s'exclame à la tribune du congrès (cf. L'Humanité, 6 mai 1914) :

    "Je demande à ceux qui nous reprochent d'être maçons, de dire clairement leur pensée. J'ai l'impression que ce débat est une sorte de message préliminaire à notre expulsion du Parti. En tout cas, nous déclarerons devant les sections desquelles nous relevons, notre qualité de maçons, en les laissant en liberté d'appliquer les décisions du congrès."

    Or justement, le congrès n'a donné aucune marge de manoeuvre aux sections. C'est donc le départ exigé de tous les socialistes maçons qui veulent demeurer maçons. Ce qui est le cas d'Orazio Raimondo et de Giovanni Lerda qui, tous deux, sentent confusément qu'il vient de se produire quelque chose d'inquiétant à Ancône. Ce Benito Mussolini, grand vainqueur du congrès et figure montante du Parti, qui est-il vraiment ? Que veut-il ? Raimondo et Lerda le trouvent un peu trop exalté et sûr de lui. Ils ont bien vu que Mussolini a un sens grandiose de sa personne, ce qui le rend, de façon générale, peu réceptif au dialogue et à la nuance. Ils ont bien perçu la brutalité et la violence de son verbe qui a hypnotisé les congressistes. Raimondo et Lerda ont senti chez ce Mussolini une approche autoritaire de l'action politique, a priori peu compatible avec la démocratie et l'idéal socialiste. Mais il est désormais trop tard. Les jeux sont faits. En déchirant sa carte du PSI, Orazio Raimondo, conscient de son échec, a d'ailleurs dit avec amertume :

    "Je ne veux pas. Je suis ce que je suis (Io non scelgo, rimango quello che sono)."

    En effet, comment rester libre en niant sa propre identité ? Si on ne veut pas se soumettre, il faut alors se démettre. Il n'y a pas d'alternative.

    - A suivre. Socialisme et franc-maçonnerie (2) -

  • La franc-maçonnerie face aux totalitarismes

    Imprimer

    franc-maçonnerie, magazine, médias, newsJe vous signale la parution du prochain numéro de Franc-Maçonnerie magazine consacré à la franc-maçonnerie face aux totalitarismes.

    Quand je pense que les adversaires de la maçonnerie (souvent plein d'indulgence pour les deux messieurs de la couverture ci-contre) se plaisent à en dénoncer le caractère prétendument secret et subversif, je ne saurais trop leur conseiller de se procurer ce magazine chez leurs marchands de journaux , voire de s'y abonner !

    Plus sérieusement maintenant, je dois reconnaître que Franc-Maçonnerie magazine a réussi son pari osé : celui de proposer au grand public un périodique généraliste consacré à la franc-maçonnerie, soigneusement documenté, richement illustré et distribué dans les kiosques, les bureaux de tabac presse, les librairies, les espaces culturels des grandes surfaces, etc.

    A titre personnel, je ne croyais pas à cette aventure quand le premier numéro est sorti en novembre 2009. Six ans et quarante-cinq numéros plus tard, il est grand temps que je révise mon jugement ! Franc-Maçonnerie magazine est devenu un titre de référence.

    En attendant de retrouver le numéro 45 dans les kiosques, Conform édition vous le propose en avant-première pour 7,95 € (port inclus).

     

  • Une lettre ouverte de Michel Maffesoli

    Imprimer

    michel maffesoli,ronan loaëc,gérard contreloulin,polémique

    Michel Maffesoli, avec qui j’ai le plaisir de correspondre, m’a gentiment fait parvenir une lettre ouverte qu’il a adressée préalablement à Ronan Loaëc et Gérard Contremoulin, ses destinataires originels.

    Je ne reviendrai pas sur le fond de cette affaire qui – fort heureusement – n’a pas les dimensions de celle des fiches.

    Je relaye cette lettre ouverte sur « 3, 5, 7 et plus » afin qu’elle soit lue même si je m'empresse de préciser que Michel Maffesoli m’a laissé entièrement libre d’en faire l’usage que je souhaitais.

    Sur la forme, cette lettre est très claire et très bien écrite. Elle n’est pas longue. Six pages... L’exercice n’est donc pas insurmontable ! Point n’est besoin d’être docteur ès sociologie pour en comprendre le contenu.

    Après, sur le fond de cette lettre, c’est à chacun, bien sûr, de se faire sa propre opinion en toute indépendance. Michel Maffesoli y analyse cette paresse, si communément partagée (je me mets évidemment dans le sac !), qui consiste à asséner : « Je n’ai pas lu, je n’ai pas vu, mais j’ai entendu causer ».

    Cette paresse, souvent condescendante, alimente les préjugés, conforte les incompréhensions et bride les intelligences.

    Michel Maffesoli revient également sur son parcours universitaire et maçonnique avec sincérité et sobriété.

    Bref, discuter les opinions d’autrui, c’est une nécessité. Cela fait partie de tout travail intellectuel et cela fait partie aussi du débat démocratique. Encore faut-il que les « arguments » ne soient pas en réalité de mesquines attaques dirigées contre les personnes.

    Michel Maffesoli m’a également transmis sa bibliographie. Je la publie ici pour celles et ceux qui voudraient se familiariser avec son œuvre.

    _____________

    Lettre ouverte de Michel Maffesoli

    Bibliographie de Michel Maffesoli

     

  • Donner du temps au temps

    Imprimer

    3696247722.jpgLe F∴ Charles Cousin, dont j'ai parlé dans ma note précédente, avait adressé, le 21 septembre 1885, une lettre à toutes les LL∴ du G∴O∴D∴F dans laquelle il annonçait sa démission de la présidence du Conseil de l'Ordre.

    Je ne résiste pas au plaisir de vous en reproduire la conclusion car elle contient une leçon que nous, francs-maçons, devrions tous méditer 130 ans plus tard :

    « Un dernier mot, mes amis, et j'ai fini. Certains candidats, - et je sais que des Maçons se sont laissé prendre à leurs promesses -, certains candidats vous demandent de les nommer pour faire décider et réaliser sans délai la séparation des Églises et de l'Etat : ces hommes qui prétendent refaire en vingt-quatre heures la vieille France, sans tenir compte des droits et des sentiments intimes de sa plus belle moitié, ces hommes se trompent, ou vous trompent. Pour accomplir, sans des déchirements dangereux pour la République, cette réforme indispensable et dont le principe est admis par tous les esprits vraiment libéraux, il faut encore quelques années de préparation et c'est précisément, mes Frères, à cette préparation que la Maçonnerie est en situation et a pour devoir de donner le concours le plus persévérant et le plus énergique.

    Avant tout, réformons et développons l'instruction et l'éducation des femmes, « tout le reste nous viendra par surcroît ».

    C'est le mot de la fin, mes Frères. Si cette homélie, la dernière de votre vieil ami, ne vous a pas trop ennuyés, et si vous l'avez lue jusqu'au bout, recevez ici l'accolade cordiale et fraternelle du Frère Charles Cousin ».

    Attention ! Une lecture trop rapide pourrait induire en erreur. Le F∴ Charles Cousin n’était pas défavorable à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il ne prétendait pas qu’elle était impossible à réaliser. Il pensait simplement que les esprits, en 1885, n'étaient pas encore mûrs. En effet, à cette époque, les lois constitutionnelles de la troisième République avaient à peine dix ans d’existence. Le nouveau régime parlementaire républicain était fragile. Les forces réactionnaires (l’église catholique romaine, les monarchistes et les bonapartistes) étaient puissantes et ne rêvaient que de revenir au pouvoir pour restaurer l’ordre ancien. Cousin redoutait donc qu’une mise en œuvre précipitée de la séparation de l’église et de l’Etat n’entraînât le désordre et la contestation de la jeune République. Pourtant, en écrivant cette lettre d’adieu, Charles Cousin savait pertinemment que le G∴O∴D∴F∴ était en pointe du combat laïque, notamment à l’école publique qui était devenue gratuite et obligatoire en 1881 grâce au F∴ Jules Ferry. Il pensait, comme beaucoup d'hommes de son siècle, que l'éducation des femmes permettait d'amoindrir l'emprise des curés sur les foyers. Il voulait donc simplement que l'on donne du temps au temps et que le travail maçonnique ne soit pas perturbé par les jeux politiques, certes essentiels mais souvent à courte vue. On ne refait pas la vieille France en vingt-quatre heures, écrivait-il. Cousin est décédé en 1894. Il n'a pas vu l'accomplissement de la séparation le 9 décembre 1905, mais il était convaincu qu'elle surviendrait inévitablement un jour car elle s'inscrivait dans un dynamisme historique. Il a donc fallu attendre vingt ans, c'est-à-dire finalement l'avènement d'une nouvelle génération, pour que la séparation devienne une réalité juridique. Le F∴ Cousin a ainsi rappelé, avec lucidité, les vertus de la patience, de la rigueur et de l'observation du corps social, loin des postures politiciennes. Le travail maçonnique s'effectue sur le long terme au sein des loges, pas sur le forum où les mandataires publics font surenchère de promesses. Fais ce que dois, advienne que pourra.

     

  • Le Grand Occident de France

    Imprimer

    grandoccident.jpgAvez-vous déjà entendu parler du Grand Occident de France ? Il s'agissait d'une organisation antisémite de la fin du XIXe siècle fondée en pleine affaire Dreyfus par Jules Guérin (1860-1910), un agitateur politique et publiciste (c'est ainsi que l'on désignait souvent les journalistes à l'époque) venu de l'extrême gauche mais financé par la fine fleur de la réaction.

    Quelles étaient les origines du Grand Occident de France ? Le Grand Occident était une émanation de la Ligue antisémitique (ou antisémite) de France que Jules Guérin animait avec Edouard Drumont depuis sa création en 1889. En 1899, Guérin avait eu l'idée de singer la franc-maçonnerie, représentée essentiellement en France par le Grand Orient de France (le Droit Humain et la Grande Loge ont été fondés respectivement en 1893 et 1894). La référence à l'occident était supposée démontrer que le Grand Orient de France était a contrario le parti juif et le parti de l'étranger agissant dans l'ombre et complotant contre les intérêts français. Le Grand Occident, lui, entendait incarner la France éternelle. Guérin résumait les choses en ces termes (Le Matin, 26 avril 1899) :

    "Au Grand Orient, nous avons opposé le Grand Occident de France. On s'est étonné de ce titre. Mais il nous était indiqué par la nature même des choses. Nous sommes à l'ouest même du monde. derrière nous, il n'y a rien."

    On y pratiquait semble-t-il un rite antijuif, c'est-à-dire une parodie de rite maçonnique. Les membres du Grand Occident se séparaient en criant "A bas les juifs". Chaque adhérent devait prêter le serment suivant : "Je jure sur l'honneur de combattre les juifs et les exploiteurs autant qu'il sera en mon pouvoir." (cf. Georges Bensoussan, L'idéologie du rejet. Enquête sur "Le monument Henry" ou archéologie du fantasme antisémite dans la France de la fin du XIXe siècle. Ed. Manya, Paris, 1993, pp. 190 et suivantes). Mais il semble toutefois que l'essentiel des activités était surtout constitué de conférences publiques auxquelles se pressait le tout-Paris de l'antisémitisme.

    La photo ci-dessus a été prise en août-septembre 1899 pendant le siège du Grand Occident de France par la police. L'organisation de Guérin avait été impliquée dans la tentative de coup d'Etat perpétrée notamment par Paul Déroulède le 23 février 1899. Guérin s'y retrancha avec une trentaine de ses partisans et y soutint un siège de trente-huit jours (du 13 août au matin du 20 septembre 1899). Cet épisode tumultueux de la Troisième République est passé à la postérité sous le nom de l'affaire dite du Fort Chabrol (une référence ironique au siège du Fort Alamo en 1836 ?).

    guerin.jpgPourquoi ce siège a-t-il duré aussi longtemps ? Le peuple de Paris, dit-on, s'est gaussé de l'incapacité du Préfet de police Lépine à mettre un terme aux agissement de Guérin. Comme souvent, la réalité est toute autre ainsi que l'explique Ernest Raynaud dans ses souvenirs (Ernest Raynaud, La vie intime des commissariats : souvenirs de police, éd. Payot, Paris, 1926, pp. 55 et suivantes).

    "Ce Jules Guérin passait pour une « casserole ». C'était l'avis de M. Pajot, commissaire de police du quartier du Combat, qui, lorsque j'étais officier de paix du XIXe arrondissement, m'avait confidentiellement mis en garde contre un excès de répression à son encontre, car ce Jules Guérin était un agitateur forcené que je trouvais mêlé à toutes les manifestations de voie publique. Son éloquence acide jetait le trouble dans les réunions. Hâbleur et fanfaron, il offrait, sous son chapeau de feutre mou, l'image d'un Tartarin hargneux. Il avait fondé la ligue antisémite et s'était institué Maître du grand Occident de France, machine de guerre dressée contre le grand Orient maçonnique. Son journal l'Anti-juif déversait périodiquement son flot de bile sur les institutions."

    La police se résolut à donner l'assaut le 20 septembre 1899 parce que le Président de la République avait gracié Alfred Dreyfus la veille et qu'il fallait donc absolument désarmer les forcenés avant que la nouvelle ne devienne publique. Elle n'eut pas cette peine car les rebelles finirent par se rendre sans résistance dès les premières sommations d'usage. La durée du siège avait sans doute permis non seulement de fatiguer Guérin et sa bande mais aussi de les déconsidérer définitivement auprès de l'opinion publique, notamment auprès de celles et ceux qui leur avaient manifesté de la sympathie.

    Guérin fut condamné à dix ans de prison par la Haute Cour de Justice, peine commuée, un an plus tard, en bannissement du territoire national. Il dut donc s'exiler à Namur (Belgique). Il fut ensuite amnistié en 1905 et rentra en France où il cessa alors toute activité politique pour monter une affaire qui périclita très vite. Jules Guérin mourut dans le dénuement le plus complet le 13 février 1910 des suites d'un coup de froid (il avait participé activement aux opérations de secours lors des inondations d'Alfortville).

    affaire dreyfus,julles guérin,grand occident de france,antimaçonnisme,antisémitismeLe Grand Occident de France, qui possédait quelques groupes en province et en Algérie, survécut un temps mais les antisémites finirent par se déchirer. Certains voulaient uniquement racialiser l'antisémitisme (selon eux le juif était un être inférieur inassimilable). D'autres voulaient associer la question sociale à l'antisémitisme (d'après eux le juif était un capitaliste exploiteur). Edouard Drumont, directeur de La Libre Parole, démissionna avec fracas de la présidence d'honneur du Grand Occident de France fin 1901. Jules Girard, ancien compagnon de Jules Guérin au "Fort Chabrol", tenta de mettre fin à ses jours en février 1905 à cause du découragement que lui inspirait l'ingratitude de ses anciens amis politiques. Après la réhabilitation définitive du capitaine Alfred Dreyfus en 1906 par la Cour de cassation, le Grand Occident de France finit par disparaitre très rapidement dans l'indifférence générale.

    Quel fut le positionnement du Grand Orient de France vis-à-vis de l'organisation de Guérin ? On peut imaginer sans peine que ce fut un positionnement hostile. En l'absence de partis politiques structurés, le Grand Orient était en effet particulièrement investi dans la vie politique française et il était un centre d'union de tous les républicains (des modérés aux socialistes en passant par les radicaux). Toutefois, en dépit des apparences, il semble que cette période ait été délicate à gérer pour la principale obédience maçonnique française. J'ai déjà montré que le climat au sein de l'obédience était mauvais. En effet, de nombreux francs-maçons craignaient une infiltration du Grand Orient par les réactionnaires et il est d'ailleurs arrivé que certains fassent même le coup de poing en tenue pour empêcher des initiations de profanes perçus, à tort ou à raison, comme des adversaires de la République. Le général Boulanger, entré en politique - ne l'oublions pas - grâce à Georges Clemenceau, avait aussi des sympathisants et des soutiens rue Cadet. Certains francs-maçons n'étaient pas non plus insensibles au revanchisme de Déroulède et aux discours nationalistes (une des loges en vue de l'Obédience ne s'appelait-elle pas Alsace-Lorraine ?). L'antisémitisme sévissait aussi dans les loges, notamment en Algérie.

  • Faiblesses occultes

    Imprimer

    jean marquès-rivière,collabo,antimaçonnisme,psychiatrie,haine,rené guénon,fascisme

    Je viens d'achever la lecture d'un article passionnant de Denis Andro sur Jean Marquès-Rivière (1903-2000) qui fut, en 1943, le scénariste du célèbre film antimaçonnique « Forces Occultes » (*). Denis Andro analyse le parcours sinueux d'un homme torturé, passé brièvement par la franc-maçonnerie avant de la combattre avec virulence (Marquès-Rivière aurait été membre de la loge Théba de la Grande Loge de France comme René Guénon d'ailleurs).

    En 1930, Jean Marquès-Rivière a une « crise » manifestement retentissante. Voici ce que Denis Andro écrit à ce sujet :

    « Certains historiens de l'occultisme et de l'ésotérisme décrivent cette crise comme le résultat d'un rituel tantrique qui aurait abouti à une forme d'obsession (pour reprendre ici un terme spirite) par une entité du monde intermédiaire. Selon un spécialiste du sivaïsme que nous avons consulté à ce propos, il s'agirait plutôt d'une expression de perturbations psychologiques. Remettons cette crise en en perspective.

    On peut observer que plusieurs protagonistes proches durant cette période de Marquès-Rivière, comme Guénon, traversent également une période de crise personnelle qui se traduit notamment par l'expression de troubles qui seraient dus à des attaques de la « contre-initiation » ; ce milieu est par ailleurs clivé par un conflit entre les « deux tradition », orientale et occidentale : ainsi Tamos – Georges Thomas (1886-1966), responsable du Voile d'Isis, ancien de la Société Théosophique et « protecteur » psychique de Guénon, a à présent un questionnement anti-oriental auquel va momentanément se rallier Marquès-Rivière – qui va chercher un dénouement de sa crise à travers le grand exorciste de l'archidiocèse de Paris Joseph de Tonquédec et le retour au catholicisme.

    Il convient de relever le rôle décisif des croyances en des attaques magiques chez ces hommes ; il mérite sans doute d'être examiné de près, comme un liant entre acteurs de ce domaine mais aussi comme un « langage » à travers lequel s'expriment les conflits – un peu comme dans les sociétés traditionnelles étudiées par les ethnologues. »

    Personnellement, je crois que « le rôle décisif des croyances en des attaques magiques » mérite d'être examiné plutôt sous l'angle de la psychiatrie que de l'ethnologie (je ne suis d'ailleurs pas étonné de noter la présence du nocif René Guénon). En effet, j'ai l'impression que Denis Andro prend un luxe de précautions pour décrire ce qui s'apparente vraisemblablement à un délire paranoïaque. Il me semble évident que Marquès-Rivière avait une condition délirante qui l'a amené à se croire persécuté. Et ce n'est pas un hasard, à mon avis, si la défaite de 1940 et l'occupation de la France par l'Allemagne nazie, lui ont permis d'exprimer sa psychose à l'échelle du pays tout entier, notamment au travers de sa dénonciation obsessionnelle et irrationnelle du fameux complot judéo-maçonnique. Cette dénonciation lui a permis de se poser en victime déresponsabilisée de ses actes et de ses paroles (l'homme a d'ailleurs fui la France pour échapper à la justice). Comment un tel individu, déjà très atteint psychologiquement, n'aurait-il pas vacillé dans un contexte de guerre et d'intenses bouleversements géopolitiques ?

    ______________

    (*) Denis Andro, Faiblesses occultes. Les incarnations politiques et spirituelles de Jean Marquès-Rivière, Chroniques d'Histoire Maçonnique, n°67, année 2011. A commander chez Conform Edition.

     
    jean marquès-rivière,collabo,antimaçonnisme,psychiatrie,haine,rené guénon,fascisme,denis andro,histoireEn 1943, le film « Forces occultes » sort sur les écrans. Le scénario de ce moyen-métrage de cinquante minutes a été réalisé par deux anciens francs-maçons  : Jean Marquès-Rivière et Jean Mamy (sous le pseudonyme de Paul Riche). Ces hommes se sont tournés du côté des nazis dès 1941 et se sont dépensés sans compter pour éliminer toute résistance au régime vichyste. Marquès-Rivière fuit la France dès la fin de la guerre sentant que ses positions ne lui éviteraient pas la peine capitale. En effet, il fut condamné à mort par contumace. Mamy, lui, a été fusillé en 1949. Marquès-Rivière présenta le film au public parisien le 9 mars 1943. Il vilipenda les Juifs et les francs-maçons dans des termes odieux : « Il est pitoyable que la mémoire si courte des Français leur ait déjà fait oublier les causes profondes de la situation présente. Car, enfin, qui dirigeait le régime pourri qui a ruiné et ensanglanté la France, qui en formait les cadres permanents et reconnus, sinon la Maçonnerie, paravent commode de la juiverie internationale ? » Tant de haine jetée sur les francs-maçons ne fut pas sans conséquence. Le bilan des persécutions a été lourd car sur les soixante mille francs-maçons fichés par la police de Vichy, six mille ont été inquiétés et près de mille ont été déportés dans les camps de concentration ou fusillés.