Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 2

  • Le mystère de l'âme

    Imprimer

    m043703_0001379_p.jpgL’âme fait partie, pour moi, de ces concepts qui ont inséparablement un goût d’évidence et un sens ambigu. L'âme, c'est compliqué. Car sans l’âme, dit-on, point d’homme, point d’élévation, de sublime, de culture, de transcendance, point de regards accrochés aux paysages, point de chemins buissonniers vers l’immortalité. Et, pourtant, que désigne-t-elle vraiment ?

    Il me revient en tête ce poème d'Alphonse de Lamartine qu'on ne lit plus guère aujourd'hui (Milly ou la terre natale) :

    Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ?

    Dans son brillant exil mon coeur en a frémi ;
    Il résonne de loin dans mon âme attendrie,
    Comme les pas connus ou la voix d'un ami.

    Montagnes que voilait le brouillard de l'automne,
    Vallons que tapissait le givre du matin,
    Saules dont l'émondeur effeuillait la couronne,
    Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain,

    Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide,
    Fontaine où les pasteurs accroupis tour à tour
    Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide,
    Et, leur urne à la main, s'entretenaient du jour,

    Chaumière où du foyer étincelait la flamme,
    Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,
    Objets inanimés, avez-vous donc une âme
    Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? (...)

    Le problème est que l’âme, hélas, a souvent été une affaire de vivants dont les mystiques ont toujours fait commerce pour un ailleurs qui n’est pas la vie, qui est au-delà du rideau, qui appartient, dit-on, aux arrières mondes. On l’a examinée, analysée, classée, sondée, soupesée, triturée dans tous les sens. Tantôt étincelle, tantôt glorieuse, tantôt absente. Elle a longtemps été un objet de troc auquel on a attaché un capital à préserver et à faire fructifier (bonne action, douze points, mauvaise action, moins un). Elle a eu ses spécialistes qui ont enfanté toute une série de lignées de plus en plus complexes de docteurs ès eschatologie, de géographes de l’au-delà qui ont imaginé les obstacles à franchir ou qui ont répertorié les itinéraires célestes qu’elle devait suivre. Elle est ce qui a permis à l’homme de se penser en être singulier, en exception du monde des vivants.

    Comment dans ces conditions ne pas comprendre le trouble métaphysique du poète ? Ah vous ! objets inanimés, rochers, chaumières, fontaines, saules, vallons, sentiers à flanc de coteaux ! Vous tous qui participez de ma singularité, éléments indispensables de mes souvenirs, de mes paysages intimes, ce à quoi je me raccroche et sur lesquels mes sentiments s’impriment, se pourraient-ils que vous ne soyez rien de plus que ce que vous êtes, c’est-à-dire de la matière inerte, de simples éléments de décors, parce que vous ne vivez pas comme vivent les hommes ?

    Comprenons le désarroi du pauvre Alphonse zonant les soirs de pleine lune en barque sur les lacs endormis avec, sur son frêle esquif, une belle donzelle diaphane en train de chialer. Je l'imagine se levant soudainement en hurlant au paysage : « Ooooohé ! Y a quelqu’un !? » pendant que la meuf se cramponne désespérément à la barque afin de ne pas chavirer : « On se calme Alphonse, on se calme ; il est tard mon chéri… Je crois qu’il est temps de rentrer… hein… Tout va bien se passer. »

  • Régis Blanchet : 10 ans déjà !

    Imprimer

    regisblanchet.jpgIl y a dix ans, au solstice d'hiver, le 21 décembre 2005 exactement, Régis Blanchet était brutalement arraché à l'affection des siens.

    Je me souviens que son passage à l'O∴ éternel m'avait sidéré. Je ne m'y attendais vraiment pas.

    Quelques temps avant sa mort, je l'avais eu au téléphone pour échanger sur la vie du forum Frédéric Desmons que j'avais fondé trois ans plus tôt. Il y était très impliqué. C'est d'ailleurs par le biais de ce média que j'avais fait sa connaissance.

    Nous avions projeté de nous rencontrer chez lui, du côté de Crozon (si ma mémoire ne me fait pas défaut), dans cette Bretagne qu'il aimait tant et à propos de laquelle il était intarissable. Malheureusement la mort ne nous en a pas laissé le temps.

    Régis était un cherchant et un franc-maçon passionné. C'était aussi un écrivain et un éditeur. Il avait fondé la revue Le Jardin des Dragons et les Éditions du Prieuré.

    J'admirais son érudition. J'avoue cependant que je ne partageais pas toujours son éclectisme que j'assimilais à de la dispersion. Il n'est jamais parvenu à m'intéresser à la franc-maçonnerie forestière (dont il avait pourtant activement contribué à la résurgence), au druidisme, à la gnose ou à me convaincre des beautés particulières du régime écossais rectifié. C'est probablement parce que j'ai toujours été un indécrottable rationaliste besogneux incapable de courir plusieurs lièvres à la fois.

    Pourtant, je pense que nos différences ont paradoxalement favorisé une certaine connivence d'esprit entre nous. Nous avions également en partage un goût certain pour le débat d'idées et la provocation.

    J'ai été heureux et fier de croiser son chemin. Et aujourd'hui, avec un peu d'avance, je pense à lui.

  • La fraternité est parfois une haine vigilante

    Imprimer

    Ronan Loaëc, Gérard Contremoulin, GODF, Michel MaffesoliLe F∴ Gérard Contremoulin a complaisamment relayé sur son blog ce commentaire du F∴ Ronan Loaëc posté sur Facebook à propos du dernier livre du F∴ Michel Maffesoli que je n'ai pas lu.

    ronan loaëc,gérard contremoulin,godf,michel maffesoli

    Ainsi pour Ronan Loaëc, Michel Maffesoli est un triste personnage. Il remet implicitement en cause ses compétences universitaires.

    Ronan Loaëc fait également une allusion putassière à la thèse d'Elizabeth Teissier qui avait défrayé la chronique au début des années 2000 (et qu'il n'a probablement pas lue).

    Je voudrais juste rappeler au passage ce qu'écrivait le F∴ Marcel Bolle de Bal, professeur émérite de l'Université Libre de Bruxelles, président d'honneur de l'Association internationale des sociologues de langue française, dans les colonnes du Soir de Bruxelles, le 20 septembre 2001 :

    "Comme la plupart d'entre eux, je n'ai pas lu cette thèse. Je ne porte donc nul jugement sur la valeur de celle-ci. Non, ce qui me choque, c'est le caractère irrationnel, subjectif, politique de cette réaction démesurée, se parant des oripeaux de la vertu scientifique et du rationalisme conquérant. Affirmer que rédiger une thèse sur l'astrologie comme croyance et fait social, ce serait reconnaître la valeur scientifique de l'astrologie, ce serait justifier la pratique de celle-ci, voila qui revient à interdire de faire une thèse sur l'alcoolisme, la délinquance, les sectes, etc., au prétexte que cela encouragerait ou validerait de telles pratiques. Absurde, non ? Or, en l'occurrence, c'est précisément l'astrologie comme croyance et fait social, et non l'astrologie comme discipline scientifique, qui a fait l'objet de la thèse incriminée. Il s'agit d'une thèse de sociologie, non d'une thèse d'astrologie. Les membres du jury eux-mêmes ont bien précisé qu'à leurs yeux l'astrologie n'était certainement pas une science."

    Mais Loaëc ne s'embarrasse guère de ce genre de nuance...

    L'objet de sa détestation ne se réduit d'ailleurs pas à la personne de Maffesoli mais s'étend de façon plus inquiétante à toutes les loges qui ont l'outrecuidance de l'inviter. Car inviter Maffesoli, pour Loaëc, c'est nécessairement faire preuve de naïveté et de complaisance coupable à l'égard du communautarisme... Et les responsables des ateliers concernés sont ravalés au rang de complice d'une oeuvre de démolition de la République (excusez du peu...).

    Je suis sidéré par cette prose de petit commissaire politique teigneux qui vous dit ce qu'il faut penser, ce qu'il faut lire et qui il faut inviter... 

    Mais le plus grave n'est pas là... Le plus grave c'est quand on songe que l'intéressé a été, l'an dernier, conseiller de l'Ordre délégué à la communication et aux médias du G∴O∴D∴F∴...

    Comment ne pas frémir en y pensant ?...

    Le F∴ Loaëc ferait donc bien de réapprendre les vertus du silence. Cela lui éviterait de dire des conneries.

  • Mohicans. Connaissez-vous Charlie ?

    Imprimer

    Mohicans, Denis Robert, Philippe Val, Charlie Hebdo, Hara Kiri, Presse, Liberté d'expressionJe viens d'achever la lecture de Mohicans, le dernier livre du journaliste d'investigation Denis Robert. Une lecture qui me laisse un goût d'autant plus amer qu'elle s'est terminée sur fond d'attentats sanglants à Paris, dix mois après ceux qui ont décimé une grande partie de l'équipe du journal satirique Charlie Hebdo et des clients de l'hypermarché kasher de la Porte de Vincennes.

    Il ne faut pas se méprendre sur le livre de Denis Robert. Il s'agit d'abord et surtout d'un vibrant hommage à François Cavanna et, dans une moindre mesure, à Georges Bernier alias Le Professeur Choron, co-fondateurs, dans les années 1960, d'une presse satirique inédite en France, axée sur l'humour noir sans concession - « bête et méchant » - et sur l'anticonformisme social, moral et religieux, à travers deux titres devenus aujourd'hui emblématiques : Hara-Kiri et Charlie. Ces deux titres ont connu plusieurs périodes et plusieurs formats. Il s'agit ensuite du récit méthodique d'une captation de « l'esprit Choron-Cavanna » amorcée, dès 1992, par le chansonnier Philippe Val à coups de statut de société et d'habiles cessions de droits aux termes desquels les historiques du journal ont été progressivement mis sur la touche et placardisés.

    Ces deux aspects du livre sont intimement mêlés et on les retrouve tout au long des 303 pages. Denis Robert excelle dans l'art de passer de l'un à l'autre. L'auteur sait rappeler la franche camaraderie naïve et sans arrière-pensées des premières équipes pour mieux souligner le calcul et la froideur des plus récentes. « L'esprit bricolage » des années 60, 70 et 80 contraste avec les contrats et les montages juridiques des années 90 et 2000. Le côté débrouille des origines, longuement rappelé par l'auteur, n'a rien à voir avec les plantureuses plus-value réalisées par les quelques associés de la SARL éditrice de Charlie (et qui se chiffrent à plusieurs centaines de milliers d'euros). Il n'y a donc plus, selon Denis Robert, de filiation entre le discours anar, écolo, antimilitariste et anticonformiste du Charlie des origines avec celui tenu par le Charlie Hebdo au cours des 25 dernières années.

    Le livre de Denis Robert traite également des caricatures de Mahomet. L'auteur ne discute pas le bien-fondé de la publication régulière de caricatures du prophète de l'Islam par l'hebdomadaire satirique depuis 2006. C'est un choix éditorial et une volonté de lutter contre l'obscurantisme religieux qui, après tout, s'inscrit parfaitement dans le combat du journal satirique contre les superstitions et le fanatisme religieux sous toutes ses formes.

    Il émet en revanche un certain nombre de constats liés à toutes les campagnes médiatiques de Charlie Hebdo contre l'islamisme. Il rappelle qu'elles ont été un filon économique pour Charlie Hebdo confronté à une crise de son lectorat et à une chute inquiétante de ses ventes. Les numéros les plus polémiques ont été des succès commerciaux et ont permis aux éditions Rotatives de réaliser d'énormes gains (plus d'un million d'euros). Ces gains ont profité non pas aux salariés du journal, mais aux quatre associés des éditions Rotatives, à savoir Philippe Val, Cabu, Bernard Maris et le comptable Eric Portheault (Val cèdera ensuite ses parts à Charb et Riss en 2009). Cependant, ces succès commerciaux ont été ponctuels. Ils n'ont pas permis à Charlie Hebdo d'inverser durablement l'érosion de ses lecteurs et de ses ventes. Les causes sont multifactorielles et l'auteur montre qu'elles sont en grande partie liées aux choix éditoriaux et aux tensions sociales au sein de l'équipe du journal. Le licenciement du dessinateur Siné, accusé à tort d'antisémitisme, a été une cause de fracture au sein de Charlie Hebdo et, au-delà de Charlie Hebdo, au sein des journalistes professionnels et des dessinateurs de presse. Les révérences appuyées de Philippe Val à Nicolas Sarkozy ont définitivement jeté le trouble et la nomination du premier par le second à la présidence de France Inter, en 2009, a entériné la rupture avec le lectorat traditionnel de Charlie Hebdo.

    Ce faisant, Mohicans n'est pas un énième livre sur la liberté d'expression, sur ses limites et les attentats de janvier 2015. C'est d'abord, comme je l'ai dit, un ouvrage sur « l'esprit Charlie », celui des historiques du journal « bête et méchant ». C'est aussi le récit d'une amitié tumultueuse entre Cavanna et Choron et enfin l'histoire d'une captation d'héritage par Philippe Val, habilement conseillé par son ami Richard Malka, avocat au barreau de Paris.

    Denis Robert montre que Charlie était mort bien avant les terribles attentats qui l'ont si cruellement frappé le 7 janvier. Il montre que les débats internes à Charlie Hebdo continuent de plus belle et que les sommes colossales engrangées depuis l'attentat n'ont fait qu'exacerber les tensions au sein de l'équipe. Cette dernière s'interroge publiquement sur l'identité et l'avenir du journal.

    Le livre de Denis Robert est agréable à lire. J'ai néanmoins préféré tous les chapitres consacrés à l'histoire de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo. Les passages plus polémiques – et qui ont trait à l'histoire récente – sont instructifs mais je ne suis pas sûr que Val et l'avocat Malka méritent toujours le rôle de gros méchants que Denis Robert leur prête.

    En effet, Val et Malka n'ont rien fait d'illégal – d'ailleurs Denis Robert ne prétend pas le contraire – . Ils me donnent au contraire l'impression d'avoir compris que Charlie Hebdo devait être juridiquement structuré pour survivre à l'épreuve du temps, dans un secteur de la presse en crise depuis, grosso modo, le début des années 80. La maîtrise du titre du journal en fait partie. La presse se vend mal et Charlie Hebdo a toujours souffert d'une désorganisation interne et, disons-le, de la gestion pour le moins légère du professeur Choron, mort surendetté (Cavanna, lui, n'était pas versé dans la gestion mais dans l'écriture ; il laissait Choron le soin de s'occuper du volet administratif et financier qui le rebutait).

    Val et Malka ont très vite compris qu'on n'édite pas un journal à vocation nationale comme des collégiens font un fanzine. Il faut une ligne éditoriale la plus construite et la plus cohérente possible. Il faut un contenu qui aille justement au-delà du lourdingue et de l'humour bête et méchant (par exemple, Le Canard Enchaîné doit autant son succès à son esprit facétieux qu'à la rigueur de ses enquêtes). Il faut une structure administrative et financière solide. Les salariés (journalistes et administratifs) doivent aussi être payés en fin de mois. Il faut donc que les choses tournent le mieux possible sous peine de mettre très vite la clé sous la porte. Cela exige un pragmatisme dont les historiques du journal semblent avoir souvent manqué. Il est enfin normal que ceux qui investissent et prennent un risque économique pour faire vivre au quotidien une entreprise, perçoivent des dividendes en fonction du bénéfice réalisé. Après, bien entendu, il y a tout le reste dont parle Denis Robert  : les choix éditoriaux, les querelles de personnes, les rendez-vous manqués, les impairs et les erreurs. Avec pour fil conducteur le regard impuissant de François Cavanna conscient de la fin irrémédiable d'une époque.

    Denis Robert, Mohicans. Connaissez-vous Charlie ?, éd. Julliard, Paris, novembre 2015, 303 pages. ISBN 978-2-260-02901-4. Prix public : 19,50 €