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  • William H. Upton et la franc-maçonnerie nègre aux Etats-Unis d'Amérique

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    15 juin 1898. Tenue de Grande Loge de l'Etat de Washington. Le Frère Thomas M. Reed (1825-1905), Grand Secrétaire de l'Obédience, prend la parole au nom du Comité spécial chargé de déterminer quelle doit être la conduite de la Grande Loge de l'Etat de Washington à l'égard de la franc-maçonnerie nègre aux Etats-Unis d'Amérique (1). Il donne lecture du rapport qui a été rédigé sous l'autorité du très respectable Grand Maître William H. Upton (1854-1906).

    Il s'agit d'un rapport qui expose l'origine des loges nègres aux Etats-Unis et analyse notamment les principaux arguments qui leur on été opposés pour ne pas les reconnaître et ne pas les admettre au sein des Grandes loges, les contraignant ainsi à constituer leurs propres Grandes Loges dites de Prince Hall du nom d'un mulâtre originaire de la Barbade qui, en compagnie de quatorze noirs de Boston, fut initié à la franc-maçonnerie en 1775 et put constituer une loge régulière.  

    Si ce rapport est adopté, le Grand Maître Upton sait qu'il va inévitablement provoquer un tollé parmi les autres Grandes Loges américaines dont un grand nombre sont ouvertement ségrégationnistes. La situation est préoccupante. Par exemple, le 1er octobre 1897, suite à une plainte, un Frère de la Respectable Loge Melissa à l'Orient de Melissa (2), comté de Collin (Texas), a été exclu de l'Ordre pour "offense maçonnique". Son crime ? Avoir accepté de recevoir régulièrement à sa table ses employés nègres et de s'être montré ainsi oublieux de la dignité de sa race. L'exclusion a été ensuite confirmée par la Grande Loge du Texas devant laquelle il fut affirmé, entre autres choses, que l'objet supérieur de la Maçonnerie consiste "à édifier et à maintenir l'humanité de notre grande race" (3).

    Le Grand Secrétaire Reed énonce les résolutions rédigées par Upton qui vont être soumises au vote de la Grande Loge de l'Etat de Washington :

    Attendu que de l'avis de la Grande Loge, la Maçonnerie est universelle ; et qu'il ne fait aucune doute que ni la race, ni la couleur ne font partie des critères qu'il convient d'appliquer pour déterminer l'aptitude d'un candidat à l'initiation aux trois degrés symboliques.

    Attendu que, compte tenu des lois reconnues de l'institution maçonnique, et des faits historiques apparemment bien authentifiés et dignes de foi, la Grande Loge [de l'Etat de Washington] ne saurait nier ou contester le droit de ses Loges, ou des membres de celles-ci, à reconnaître comme frère maçons, des nègres initiés dans des loges qui peuvent avoir pour origine la loge Prince Hall n°459 (...) que la Grande Loge Africaine de Boston, organisée en 1808 - et par la suite connu sous le nom de Grande Loge Prince Hall du Massachusetts - ; que la première Grande Loge Africaine de l'Amérique du Nord et pour le Commonwealth de Pennsylvanie, organisée en 1815 (...) peuvent justement être considérées comme Grandes Loges maçonniques légitimes.

    Attendu que, bien que la Grande Loge [de l'Etat de Washington] ne reconnaisse aucune différence entre frères fondée sur la race ou la couleur, celle-ci reste malgré tout consciente que les races blanches et colorées aux  États-Unis ont à bien des égards montré une préférence pour demeurer séparées et de l'autre. Compte tenu de cette inclination, la Grand Loge [de l'Etat de Washington] juge dans l'intérêt de la maçonnerie de déclarer que si les francs-maçons réguliers d'origine africaine ont le désir d'établir, dans l'État de Washington, des loges entièrement réservées à leurs frères de race (...) et que ces loges s'érigent en Grande Lodge pour une meilleure administration de leurs affaires, la Grande Loge [de l'Etat de Washington] n'y verra pas une atteinte à sa souveraineté (...)" (4).

    Ces résolutions sont adoptées. Le 15 juin 1898, la Grande Loge de l'Etat de Washington est donc la première Grande Loge américaine à reconnaître officiellement et sans condition les Grandes Loges de Prince Hall et à conforter les loges de sa juridiction qui admettent des nègres à l'initiation maçonnique. C'est une décision historique. Mais la réaction de la plupart des autres Grandes Loges américaines ne se fait pas attendre. Comme le redoutait Upton, cette réaction est particulièrement violente et se solde immédiatement par une rupture en chaîne des relations fraternelles (5).

    Trois arguments sont principalement invoqués pour justifier la rupture des relations fraternelles. 

    Le premier argument, c'est le landmark intangible selon lequel il ne peut y avoir qu'une seule Grande Loge par Etat. La question n'est donc pas de savoir si les nègres peuvent être reçus en loge, mais si les Grandes Loges de Prince Hall et les ateliers qui en dépendent peuvent prétendre à une reconnaissance pleine et entière des Grandes Loges américaines officielles. En reconnaissant unilatéralement les Grandes Loges de Prince Hall présentes sur le sol des Etats-Unis, la Grande Loge de l'Etat de Washington a pris la responsabilité de contester l'autorité des autres Grandes Loges sur leur propre territoire. En d'autres termes, si la Grande Loge de l'Etat de Washington veut initier des nègres ou délivrer des patentes à des loges composées totalement ou partiellement de nègres, c'est est son droit le plus strict. Mais elle ne saurait interférer dans les affaires internes aux autres Grandes Loges. Cet argument est celui invoqué, par exemple, par la Grande Loge de Pennsylvanie, qui a pourtant aussi dans sa juridiction des loges de gens de couleurs, à l'appui de sa décision de rupture (6). 

    Le deuxième argument, c'est la souveraineté des Grandes Loges dans la conduite de leurs affaires internes. Chaque Grande Loge est maîtresse chez elle et demeure la source de toute autorité maçonnique sur son territoire. On ne peut donc pas de faire de procès d'intention à une Grande Loge qui n'admet pas de nègres en son sein puisqu'elle a été constituée dans une société où blancs et noirs se côtoient sans se mélanger. Si les loges allaient à l'encontre de ce qui se pratique localement, elles porteraient alors directement atteinte à l'ordre social et seraient perçues comme une menace. Or, le maçon est un sujet paisible respectueux du pouvoir légitime.

    Le troisième argument - si on peut dire - est ouvertement raciste : le nègre n'a pas sa place en maçonnerie. Dans certains Etats américains, notamment du sud (mais pas uniquement), on ne se gêne pas pour exprimer un rejet des nègres en se référant par exemple à Albert Pike (1809-1892), personnage emblématique de la franc-maçonnerie américaine, Grand Commandeur du Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Acepté (juridiction sud des Etats-Unis), mais aussi ancien général confédéré. Celui-ci avait en effet écrit dans une lettre en date du 13 septembre 1875 (7) :

    "La loge de Prince Hall était tout aussi régulière que tout autre loge créée par l'autorité compétente. Elle a parfaitement le droit (comme d'autres loges en Europe l'ont fait) d'établir d'autres Loges et de s'ériger en loge mère. C'est ce qu'ont fait les loges de Berlin, Les Trois Globes et le Royal York, lorsqu'elles sont devenues des Grandes Loges. Je ne suis pas enclin à me mêler de cette affaire. J'ai prêté mon obligation devant des hommes blancs, non devant des nègres. Si je dois accepter des nègres comme frères ou quitter la maçonnerie, je quitterai la maçonnerie. Il vaut donc mieux laisser les choses aller dans le sens où elles doivent aller. Après nous le déluge." 

    Difficile donc d'être plus explicite même si cette lettre fait toujours l'objet de vives controverses entre les historiens américains ! (8)

    Bref, toujours est-il que la Grande Loge de l'Etat de Washington s'est retrouvée, en quelques mois à peine, isolée et désavouée par ses homologues des autres Etats. Sous pression, la Grande Loge de l'Etat de Washington a alors préféré faire machine arrière. Le 13 juin 1899, elle décide d'annuler sa reconnaissance des Grandes Loges de Prince Hall. Le Grand Maître William H. Upton, désavoué par les siens, tente de faire bonne figure au milieu de la lâcheté ambiante. Il écrit de manière quelque peu alambiquée :

    "Cette affaire ne fait-elle pas ressortir l'une des caractéristiques essentielles de la franc-maçonnerie? Lorsque nous voyons une très respectable Grande Loge accueillir avec une faveur particulière un rapport renfermant des expressions qui, autre part et dans l'immense majorité des Grandes Loges, attireraient à leur auteur une prompte réprimande, cela ne met-il pas en évidence cette grande vérité, que la Maçonnerie est "le centre d'union et le moyen de concilier une sincère sincère entre personnes qui, autrement, auraient été à jamais séparées les unes des autres". N'oublions pas ce caractère de la Maçonnerie, lorsque des différences de tempérament ou de milieu, des préjugés de race ou des divergences de conviction nous portent à dénier à d'autres leur liberté d'opinion, ou nous incitent à rompre les liens conciliateurs d'une sincère amitié." (9)

    Il semble que William H. Upton admette que chaque Grande Loge puisse s'organiser comme elle l'entend, mais en même temps il rappelle que la maçonnerie a pour objectif de réunir ce qui est épars. Dans cette perspective, le rejet des nègres et des loges de Prince Hall est une aberration absolument injustifiable. En 1910, le Frère A.G. Pitts de la Respectable Loge Palestine à l'Orient de Detroit (Michigan) a livré son interprétation des propos de William H. Upton. Pour lui, Upton a donné une leçon de tolérance maçonnique. Et pour Pitts, la tolérance maçonnique est nécessairement l'expression d'un relativisme culturel. Il écrit :

    "Ne nous hâtons pas, cependant, de condamner la Grande Loge du Texas et les autres Grandes Loges du Sud. Tirons plutôt du commentaire du "Past Grand Master Upton", une leçon de tolérance maçonnique. Avant tout, j'admets que tout Maçon doit être un homme moral ; mais ce que nous appelons moralité est entièrement matière de convention, convention, de milieu, de latitude et de longitude, de climat, etc. Il se peut qu'un Turc qui serait Maçon puisse passer pour un homme immoral, méritant d'être expulsé delà Maçonnerie, s'il permettait à sa femme de circuler au dehors seule et sans voile. Au contraire, le citoyen de l'un de nos états occidentaux, qui agirait autrement, serait considéré comme immoral et cruel, indigne, par conséquent, de rester Maçon. Je suis encore disposé à entrer dans les vues de la Grande Loge du Texas, pour peu qu'elle affirme, qu'il y a une grosse immoralité au Texas de manger avec un nègre. Mais je ne fais ces concessions qu'à la condition expresse, qu'au Texas et dans les autres Etats du Sud, on voudra bien admettre aussi que les Maçons Français sont les meilleurs juges de ce qui constitue la vraie Maçonnerie en France." (10)

    L'analyse du Frère Pitts porte bien les marques de son temps même si, de nos jours, il arrive que ce relativisme culturel soit invoqué pour justifier l'injustifiable. En tout cas, gageons qu'un tel point de vue, s'il était exprimé aujourd'hui, serait irrecevable et choquerait tous les francs-maçons attachés aux droits de l'homme. En effet, la dignité à laquelle chaque être humain a droit, est universelle et transcende les particularismes culturels, juridiques et sociétaux. 

    Mais au delà de son caractère surannée, l'interprétation de Pitts est surtout fausse. En effet, le Frère William H. Upton n'a jamais cessé de croire à une reconnaissance de la maçonnerie nègre aux Etats-Unis d'Amérique. En témoigne une disposition touchante de son testament : aucun monument ne devait être érigé sur sa tombe tant que maçons blancs et maçons de couleur ne décideraient pas préalablement de se reconnaître comme Frères.

    Il a fallu attendre plus de 80 ans pour que les dernières volontés de William H. Upton se réalisent. En 1947, la Grande Loge du Massachusetts a reconnu la maçonnerie de Prince Hall pour se dédire deux ans plus tard toujours dans le souci de préserver l'unité et l'amitié entre toutes les Grandes Loges américaines.  Ce n'est qu'en octobre 1989 que la Grande Loge du Connecticut a décidé de franchir le pas de reconnaissance, considérant que la doctrine d'une Grande Loge par Etat était un mythe et un dispositif sans fondement.

    En juin 1990, la Grande Loge de l'Etat de Washington a décidé de reconnaître à nouveau la maçonnerie de Prince Hall. Le 8 juin 1991, les dignitaires de la Grande Loge de l'Etat de Washington et ceux de la Grande Loge de Prince Hall de l'Etat de Washington se sont recueillis ensemble sur la tombe de William H. Upton et ce conformément à ses volontés. Un monument a alors été érigé en souvenir de ce moment historique. On peut y lire l'inscription suivante :

    "Ce monument commémore l'accomplissement des volontés de William H. Upton, Très Respectable Passé Grand Maître, selon lesquelles tous les maçons indépendamment de leur couleur de peau doivent demeurer ensemble et se reconnaître comme frères. Cela a été accompli en 1990 par l'action conjointe des Très Puissantes Grandes Loges des Francs-Maçons Libres et Acceptés de l'Etat de Washington et des Francs-Maçons libres et Acceptés de Prince Hall de l'Etat de Washington. Dédié le 8 Juin 1991, Anno lucis 5991."

    Le mouvement de reconnaissance de la franc-maçonnerie nègre ne s'est plus arrêté depuis aux Etats-Unis d'Amérique. Un véritable appel d'air frais. Après le Connecticut et l'Etat de Washington, le Nebraska et le Wisconsin ont rapidement suivi. Aujourd'hui, 42 Grandes Loges américaines reconnaissent les Grandes Loges de Prince Hall et permettent les intervisites. Les 9 Grandes Loges qui ne reconnaissent toujours pas la maçonnerie de Prince Hall sont celles de Louisiane, d'Arkansas, du Mississipi, d'Alabama, de Georgie, de Caroline du Sud, du Tennessee, de Floride et de Virginie de l'Ouest (11). Tous des anciens Etats confédérés où l'esclavage était jadis pratiqué.

    _____________

    (1) J'emploie à dessein le terme "nègre" au lieu de "noir" même si l'usage de ce mot en France est devenu  péjoratif. D'abord parce qu'il ne l'a pas toujours été (cf. le courant littéraire et politique de la négritude créé dans l'entre-deux-guerre notamment par le poète Aimé Césaire et l'écrivain Léopold Sendar Senghor). Ensuite parce que c'est le terme qui s'approche le plus du mot utilisé par les maçons anglo-saxons, lesquels parlent de la "negro masonry".

    (2) Cette loge existe toujours. La petite ville de Melissa (un peu moins de 5000 habitants) se situe à l'est de Dallas.

    (3) A.G. Pitts, La question nègre au sein de la Maçonnerie américaine, La Lumière maçonnique, n°6, 1910, pp. 82 et suiv.

    (4) The Freemason's Chronicle, 24 septembre 1898, p.147.

    (5) The Freemason, 26 août 1899, p.433.

    (6) The Freemason, 21 juillet 1899, p.23.

    (7) The Freemason's Chronicle, op.cit., p.147.

    (8) Certains pensent que cette lettre est un faux. D'autres ne contestent pas l'authenticité de cette lettre mais rappellent que Pike y reconnaît expressément la légitimité de la maçonnerie de Prince Hall. Il a été également rappelé que Pike a remis tous les rituels du REAA aux dignitaires de Prince Hall pour que ces derniers puissent constituer leurs propres juridictions de hauts grades. Enfin, les liens entre Pike et le Ku Klux Klan n'ont jamais été établis.

    (9) A.G. Pitts, op.cit, p.83.

    (10) A.G. Pitts, op.cit, p.84.

    (11) En Virginie de l'Ouest, les noirs ne sont toujours pas admis à la Grande Loge de même que les personnes handicapées. En 2005-2006, sous l'impulsion du Grand Maître Franck Joseph Haas, une tentative de changement (connue sous le nom des "réformes Wheeling") a eu lieu mais elle s'est soldée par un échec. Haas s'est publiquement ému des pratiques discriminatoires de la Grande Loge. Il a été exclu de l'Ordre en 2007 pour diffamation. Haas a alors assigné la Grande Loge de Virginie de l'Ouest devant la Justice. Le 16 décembre 2010, Haas a été débouté par le jury du Comté de Kanawha. Il a dû faire appel à la générosité des frères pour faire face à ses frais de justice (près de 30000 dollars). Son combat courageux continue.

  • Ragon l'optimiste

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    Jean-Marie Ragon de Bettignies est né à Bray-sur-Seine, le 25 février 1781. D'abord caissier à la Recette générale du département de la Lys (un des neuf anciens départements français de Belgique), il a été ensuite, à partir de 1814, chef de bureau au Ministère de l'Intérieur. Il est mort à Paris, en 1862.

    Ragon de Bettignies a été initié en 1804, à Bruges, à l'époque chef lieu du département de la Lys. De retour à Paris après la chute de l'Empire, il fonda en 1816, la loge Les Vrais Amis, devenue par la suite Les Trinosophes. Cette loge se distingua rapidement par l'excellence de ses travaux. Il en fut le Vénérable Maître jusqu'à son départ pour l'Amérique.

    Mais Ragon a surtout été un auteur prolifique et c'est essentiellement grâce à son oeuvre qu'il est passé à la postérité. Il a été rédacteur en chef du journal Hermès (1808-1818), puis il a publié toute une série de livres :  Le Cours philosophique interprétatif des initiations anciennes et modernes (1841) - La Messe et ses mystères comparés aux mystères anciens (1844) - Orthodoxie maçonnique (1853) - Maçonnerie occulte  (1853) - Liturgie maçonnique en trois cahiers (1860) : L'Adoption des jeunes louvetons, Reconnaissances conjugales, Pompe funèbre maçonnique ; Les rituels maçonniques (1860-62) des 33 grades, dont le dernier, Le Tuileur général, dresse la nomenclature impressionnante (et en grande partie fantaisiste) de 75 Maçonneries, 48 Rites, 30 Ordres maçonniques, 24 Sociétés androgynes, 6 Académies, et plus de 1400 grades...

    Pourquoi parler de Ragon de Bettignies ? Parce qu'il appartient à cette catégorie d'auteurs maçons qu'on ne lit plus aujourd'hui et que l'on considère même parfois avec condescendance ou dédain alors qu'il fut sans doute un des maçons les plus érudits du XIXe siècle. Ragon ? Pour beaucoup de maçons (enfin du moins pour ceux qui ont déjà entendu le nom), c'est vieux et poussiéreux. Il appartient à une époque révolue. Il parle d'une franc-maçonnerie qui n'existe plus depuis longtemps. Pourtant, ses ouvrages mériteraient d'être redécouverts tout comme d'ailleurs ceux de Bègue-Clavel et de Bésuchet de Saunois dont j'ai déjà parlé ici. Ils sont à bien des égards d'une étonnante modernité.

    Je voudrais citer ici un passage du Cours philosophique interprétatif des initiations anciennes et modernes (p.49 et suivantes) en priant le lecteur de bien vouloir se souvenir que ces quelques lignes ont été écrites il y a 174 ans :

    « Il ne reste plus rien à faire en maçonnerie ?

    « Un frère n'appelle-t-il pas encore devant les tribunaux le frère de sa loge pour une chose qui pourrait être facilement vidée en famille ?

    Ce sanguinaire préjugé du point d'honneur, hideux héritage de la barbarie, interdit entre frères par nos lois fondamentales, et que la magistrature française, pénétrée de nos inspirations, poursuit courageusement, a-t-il disparu disparu du sol que vous habitez ? Les Maçons élevés en dignité en sont-ils tous à l'abri, au risque du scandale que leurs passions non subjuguées peuvent commettre, malgré le frein inutile du serment ?

    « L'esclavage, cette horde du Nouveau-Monde et d'un peuple qui se dit libre, ne déshonore-t-il pas encore les nations, qui, tout en croyant pratiquer nos maximes, rejettent la main protectrice que leur tendent des hommes honorables qui prévoient l'époque où le brisement des chaînes sera terrible contre les tyrans de l'humanité ? 

    « La peine de mort, cette grande exigence sociale contre les droits individuels, est-elle une matière suffisamment discutée ?

    « Le sort de la classe ouvrière est-il défini ? Cette question palpitante d'intérêt, cet orage lointain dont le grondement avertit le sage, ne résonne-t-il pas à vos oreilles ? Ne voyez-vous pas les nuages s'amonceler, et, couvrant comme un réseau toutes les populations de la terre, produire, parmi les individus les désastres d'un tremblement de terre dans une grande cité ?

    « Au milieu de ces petites passions qui affadissent vos séances, quand elles ne sont pas tuées par ces continuels rappels au règlement, passe-temps des petits esprits, et par ces infatigables amateurs de conseils d'administration quand même, quel grand problème social ou quel projet utile peut être mis en discussion ?

    « Non, il n'est point passé le temps d'être utile pour vous-mêmes et pour les autres : avez-vous excité toutes ces vertus, couronné tous les mérites ? (...)

    « Mais, vous dit-on, votre oeuvre a vieilli ; l'acacia décrépit est devenu stérile et ne produit plus d'ombrage ; la Maçonnerie ne porte plus l'étendard d'avant-garde. - Erreur ! hypocrisie ! Le peuple est-il libre ? Les préjugés de la terre ont-ils tous disparu ? N'y a-t-il plus d'inimitiés parmi les hommes ? La cupidité et le mensonge n'existent-ils plus ? La tolérance et l'union existent-elles parmi les sectes religieuses ? Maçons, marchez toujours ; éclairez l'intelligence des peuples reconstituez la société, réformez les lois, avancez toujours. Placés entre deux éternités, celle qui est devant vous sera toujours égale à celle qui sera derrière ; mais que cette pensée ne vous arrête pas.

    « La Maçonnerie ne peut cesser d'être qu'en cessant de comprendre le progrès social, c'est-à-dire en renonçant à son but qui est de protéger toutes les tentatives d'émancipation intellectuelle. Si toutes les innovations venaient à être persécutées, la Maçonnerie seule en deviendrait le refuge mystérieux.»

    Je trouve ce texte très beau car il exprime finalement des questionnements toujours d'actualité.

    Qui n'a jamais croisé le chemin d'un frère désabusé s'interrogeant sur l'utilité de sa place en loge et, plus largement, de la franc-maçonnerie ?

    Qui n'a jamais lu la prose d'un de ces journalistes théorisant la perte d'influence de la franc-maçonnerie et moquant même son côté ringard et dépassé ?

    Qui, dans nos milieux, ne s'est pas désolé, au moins une fois, de voir des contentieux entre frères divulgués en place publique, parfois devant les tribunaux ?

    Qui n'a jamais éprouvé lassitude et fatigue devant ces médiocres esprits qui passent le plus clair de leur temps à discuter de détails abscons du règlement, de telle ou telle circulaire, de tel ou tel livre blanc et qui réduisent finalement la maçonnerie à des questions administratives ou à de stériles querelles de boutiquier?

    Je pourrais continuer longtemps et insister sur tant d'autres motifs de désillusion. Je vais m'arrêter là car l'essentiel est de prendre conscience que tous ces questionnements se posaient déjà en 1841 et probablement depuis l'origine de la franc-maçonnerie !

    Alors quelle réponse Ragon apporte-t-il à ceux qui estiment que l'acacia est devenu stérile ? 

    Ragon prône, d'une part, le travail sur soi-même. Tant que le mensonge, la cupidité, la haine et l'intolérance sépareront les hommes, les maçons auront du pain sur la planche. Il devront s'améliorer malgré les difficultés pour être des agents actifs et conscients du lien social. Parler de la justice, c'est bien. Etre juste dans sa vie quotidienne est mieux. Parler de la tolérance et de la liberté ne dispensera jamais de l'effort d'être soi-même le plus tolérant et le plus libre possible. Il est toujours temps de se mettre à l'oeuvre, de se regarder avec bienveillance mais aussi avec la ferme résolution de progresser et de gagner, chaque jour, en humanité.

    Ragon prône, d'autre part, le travail intellectuel et social. Selon lui, on ne peut concevoir la volonté de s'améliorer et de pratiquer les vertus sans y adjoindre le désir d'améliorer aussi l'homme et la société. Les chantiers sont nombreux. Et Ragon d'en donner quelques exemples : l'esclavage (qui a été aboli en 1848), la peine de mort (qui a été supprimée en 1981), la classe ouvrière (qui a joué un très grand rôle dans la seconde moitié du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle). Le franc-maçon ne doit pas se décourager et se sentir écrasé par le poids des questions auxquelles il n'a pas toujours forcément de réponses. Il doit être conscient que ce qui peut apparaître inconcevable et utopique aujourd'hui, sera peut-être devenu la réalité et la norme de demain. Le franc-maçon, placé entre deux éternités, travaillant symboliquement de midi à minuit, se souvenant d'hier, anticipant demain, les deux pieds pourtant bien ancrés dans le présent, ne doit surtout pas oublier que son action s'inscrit dans un temps long.

    Il est donc étonnant de constater à quel point Ragon, pourtant si dédaigné aujourd'hui, avait su ainsi mettre en avant, dès 1841, des sujets de réflexion de première importance. C'est comme si cet auteur était parvenu à saisir le mouvement de l'Histoire qui est celui de l'esprit humain. Il a compris toute l'influence du progrès des sciences et des techniques sur le devenir de l'homme et de la société. Toujours dans son Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, il écrit (p. 47) :

    « Remercions la Maçonnerie, si tout marche à l'association. L'imprimerie l'a puissamment secondée, en harmonisant l'esprit des nations et la vapeur accomplit matériellement l'oeuvre commencée depuis tant de siècles, en diminuant les distances et en poussant les peuples à se connaître, à s'unir et à se confondre. Tout tend donc à l'unité et à ne faire des hommes qu'une grande famille. » 

    Et d'insister notamment sur l'importance de la presse, donc de la liberté d'expression, dont on a vu hélas à quel point elle pouvait être aujourd'hui menacée par le fanatisme et l'obscurantisme.

    « Nous reproduisons ici, avec plaisir, deux strophes de l'Hymne imprimé chanté à Strasbourg devant la statue de Gutenberg, le 24 juillet 1840 jour de son inauguration ; une partie des bienfaits de la Presse s'y trouve retracée.

    « Moderne espérance
    « De l'humanité,
    « Presse à qui la France
    «Doit la liberté,
    « Par toi la parole
    « Sait briser les fers ;
    « Tu sers de boussole
    « A tout l'univers.
    « Poursuis ta carrière,
    « Soleil des Etats !
    « Verse la lumière
    « Sur tous les climats !
    « Foyer d'où vient luire
    « Tout noble penser ; 
    « Toi qui sus détruire,
    « Tu sauras créer. »

    Ragon a donc fait preuve d'un bel optimisme qui l'a rendu clairvoyant sur ce qu'était la franc-maçonnerie et sur ce qu'elle pouvait apporter non seulement à ses fils mais aussi à l'humanité tout entière.

    Je crois qu'il y a là une magnifique leçon à méditer pour nous, maçons du XXIe siècle !

  • Le F∴ Alain Bauer et les ratiocineurs

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    Le F Géplu de l'excellent Blog Hiram.be m’a signalé la publication d’une note du FAlain Bauer à propos de la conférence internationale qui a eu lieu à Paris, à la Bibliothèque Nationale de France, les 29 et 30 mai 2015. 

    Alain Bauer écrit :

    « Au lieu de se féliciter du choix des américains de choisir Paris, des anglais d’y venir de bonne grâce, des français de les accueillir avec joie, des italiens, espagnols, allemands, suisses, suédois, danois… de venir avec intérêt, on regarde de loin, on critique, on ratiocine. »

    Difficile en effet de ne pas se sentir indirectement visé (*) car j’avais ainsi réagi à un billet du F Pierre Mollier en date du 31 mai 2015 relatant l’événement  :

    « Ces colloques sont sans doute très intéressants et instructifs mais force est de constater que ces rendez-vous sont d’abord des rencontres d’érudits et d’universitaires avant d’être des rassemblements maçonniques. C’est bien beau d’entendre des membres des Quatuor Coronati parler de sujets pointus à la BNF, mais en quoi cela va-t-il contribuer concrètement à un rapprochement franco-britannique ? C’est bien beau de lire ailleurs que Brent Morris du Suprême Conseil des Etats-Unis (Juridiction sud) s’est rendu au GODF pour analyser le manuscrit Francken, mais est-ce que ce frère agit réellement chez lui en faveur d’une reconnaissance du GODF ? Je ne le pense pas. Donc ? On est comme toujours dans une insupportable hypocrisie. A Paris, il y a eu un super colloque . Bravo ! On est ravi. Ravi d’apprendre que Paris est la capitale de la recherche maçonnique. Mais le fait est que l’écrasante majorité des francs-maçons français (qui vit en dehors des limites du périphérique parisien) n’est pas reconnue comme telle par les obédiences dont relèvent ces érudits anglo-saxons toujours empêtrés dans une vision dogmatique de l’Ordre maçonnique. Et ça, quand est-ce que ça change ? »

    Pour Alain Bauer, il semble donc que ce genre d'interrogations relève de la « critique », de la « ratiocination », voire de la « diplomatie de bazar ». Dont acte. Pourtant, j’ai la faiblesse de penser que toutes ces questions, précisément, sont essentielles. Sinon pourquoi le F Bauer aurait-il éprouvé le besoin de réagir contre tous les fâcheux qui critiquent, ratiocinent ou ont l’indélicatesse de ne pas se réjouir bruyamment ?

    Le problème – on l’aura compris – n’est évidemment pas que des maçons érudits se retrouvent à la BNF pour discuter de sujets pointus. Ça tombe sous le sens. Tout ce qui favorise l'échange, le dialogue, est bon à prendre. Le problème, c’est cette hypocrisie insupportable que j’ai dénoncée dans mon commentaire et qui dure depuis bientôt 138 ans (cf. également mes nombreuses notes sur la rupture de 1877).

    Car la réalité est têtue, n'en déplaise au F Bauer. En 2015, sur quelque 150 000 francs-maçons présents en France, moins de 20 % sont reconnus comme tels par les Obédiences anglo-saxonnes auxquelles appartiennent certains intervenants et participants à cette fameuse conférence internationale. En quoi au juste est-il incongru ou malvenu de le relever ?

    Si je me réjouis bien évidemment qu'un chercheur aussi éminent que Brent Morris vienne à la bibliothèque du Grand Orient de France (horresco referens !) pour examiner les manuscrits Francken sous l'oeil d'un blogueur en extase, je ne peux pas non plus m'empêcher de penser que le même Brent Morris avait répondu à Roger Dachez à propos de l'athée stupide et du libertin irréligieux et des soi-disant contorsions intellectuelles des maçons français (je souligne) :

    « Roger, I can't understand them. The question is very simple : do you believe in God ? YES or NO » (**)

    Dès lors, je ne crois pas du tout qu'il soit incongru ou malvenu de s'interroger sur l'organisation de la  « World Conference on Fraternalism, Freemasonry & History » dans notre pays où - il faut le redire - la majorité des FF et des SS n'est pas reconnue comme telle par la majorité des francs-maçons dans le monde parce qu'elle semble avoir le tort, d'une part, d'être ce qu'elle est, et d'autre part, de répondre de façon compliquée à une question simple.

    _________________

    (*) Je n'ai évidemment pas la prétention ridicule d'être, à moi seul, un sujet digne d'intérêt.

    (**) L'anecdote est de Roger Dachez qui l'a racontée sur son blog le 17 septembre dernier. Je n'ai évidemment pas assisté à cette convesation