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  • La Terre ne s'arrêtera pas de tourner

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    Je n'épiloguerai pas outre mesure sur les inquiétudes provoquées par la crainte d'une éventuelle rupture entre de la GLDF avec le GODF.

    Laissons aux députés de la GLDF le soin de donner à leur obédience l'orientation qu'ils souhaitent !

    Laissons-les offrir au Conseil fédéral une porte de sortie honorable après le fiasco retentissant de la Confédération Maçonnique de France.

    De toute manière, si le vote des députés aboutit à une rupture (ce dont je doute), la Terre ne s'arrêtera pas de tourner...

    Un petit mot, maintenant, sur la Confédération Maçonnique de France (CMF) qui semble motiver toutes les manoeuvres actuelles.

    Il faut être clair à ce sujet : la CMF est morte depuis que la Grande Loge Unie d'Angleterre a restauré ses relations avec une GLNF qui, pourtant, n'en a toujours pas fini avec ses vieux démons

    La CMF est une coquille vide qui ne peut même pas prétendre être une "usine à sautoirs".

    Elle ne renvoie, en effet, à aucune réalité maçonnique tangible. Elle n'a même pas l'ambition d'aboutir à la fusion de la GLDF et de la GLAMF.

    C'est même tout le contraire !

    En effet, la GLDF et la GLAMF s'en disputent âprement le contrôle sous le regard de cinq grandes loges européennes qui se sont imprudemment immiscées dans les affaires françaises comme si notre pays était vierge de toute présence maçonnique.

  • Le "Collectif laïque" se ridiculise

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    Le "Collectif laïque" vient de publier un communiqué de presse dont je retranscris ci-après un extrait :

    "Quand les parents se présentent à l’école à titre personnel, ou de représentants de parents d’élèves, ils sont libres de manifester leur croyance. Leur situation est radicalement différente quand ils deviennent accompagnateurs d’élèves en activité scolaire.

    Le Collectif laïque tient à exprimer son profond désaccord avec les propos de Mme Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l’Education nationale, concernant le port de signes religieux par des parents accompagnant les sorties scolaires : « Le principe c’est que dès lors que les mamans (les parents) ne sont pas soumises à la neutralité religieuse, comme l’indique le Conseil d’État, l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception."

    Le problème est que la citation de la ministre est tronquée si j'en crois le blog "Sous la voûte étoilée", pourtant peu suspect de complaisance à l'égard des clergés.

    Mme Vallaud-Belkacem a déclaré devant l'Observatoire de la Laïcité (une de ces nombreuses instances consultatives qui coûtent cher à l'Etat et qui ne servent pas à grand-chose si ce n'est à rédiger des rapports ou des avis qu'on rangera soigneusement après dans les armoires des ministères en attendant de les passer au broyeur) :

    "Tout en rappelant mon attachement à la neutralité du service public, je vous indique que ma position est conforme à celle qu’a rappelée le Conseil d’État : "les parents accompagnant des sorties scolaires ne sont pas soumis à la neutralité religieuse". Ils ne peuvent être considérés comme des agents auxiliaires du service public et soumis aux règles du service public. Pour autant, il peut y avoir des situations particulières, liées par exemple à du prosélytisme religieux, qui peuvent conduire les responsables locaux à recommander de s’abstenir de manifester leur appartenance ou leurs croyances religieuses. C’est un équilibre qui doit être trouvé par les responsables de terrain et les cas conflictuels restent heureusement limités. Pour autant, je veux réaffirmer un principe et une orientation. Le principe c’est que dès lors que les mamans (les parents) ne sont pas soumises à la neutralité religieuse, comme l’indique le Conseil d’État, l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception."

    La ministre n'a rien dit d'extraordinaire. Elle s'est bornée à rappeler le droit public actuellement en vigueur et la position évidente et pragmatique du Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative du pays. Les parents d'élèves accompagnateurs ne sont pas des agents non titulaires de la fonction publique (contractuels). Ils ne sont pas placés sous la tutelle du ministère de l'éducation nationale et, par conséquent, ils ne sont pas soumis à la neutralité religieuse. Ce sont des bénévoles qui pallient les carences d'un Etat incapable de dépêcher des fonctionnaires ou des contractuels pour encadrer les élèves en sortie scolaire.

    Que craint ce "Collectif laïque" au juste ? Qu'une maman voilée ou un papa barbu profite d'un trajet en bus pour endoctriner le chauffeur et les enfants et les amener en Syrie ? Qu'une Marie-Chantal ou Jean-Edouard leur fasse le catéchisme en douce ou leur fasse chanter des cantiques ? Je l'ignore.

    En tout cas, ce débat est tellement oiseux et ridicule qu'on en oublie les priorités car, au fond, qu'est-ce qui est le plus important ? Le signe religieux éventuellement porté par un parent accompagnateur ou bien le fait que le personnel éducatif puisse être suffisamment épaulé par des parents volontaires lors des sorties scolaire ? Les responsables d'établissement ne sont-ils pas les mieux placés pour évaluer l'intérêt des enfants et les risques d'atteinte à la laïcité ? Eux seuls connaissent bien les parents impliqués dans la vie scolaire. Ils sont en capacité d'évaluer, au cas par cas et avec le concours du personnel éducatif, les risques de prosélytisme. La position de la ministre obéit donc au bon sens et je ne vois vraiment pas ce qu'elle aurait pu dire de plus. Le Conseil d'Etat n'a pas dit davantage et s'est contenté de rappeler ce qui, là aussi, relève du bon sens :

    « Les exigences liées au bon fonctionnement du service public de l'éducation peuvent conduire l'autorité compétente, s'agissant des parents qui participent à des déplacementsou des activités scolaires, à recommander de s'abstenir de manifester leur appartenance ou leurs croyances religieuses ».

    Il est donc consternant que ce "collectif" perde son temps à défendre une vision liberticide de la laïcité qui n'existe pas dans les textes de loi. Quel dommage également de tronquer les propos de la ministre de l'éducation nationale pour jeter implicitement le doute et la suspicion sur sa loyauté à l'égard de la laïcité des institutions républicaines. C'est politiquement maladroit et malvenu. Sans s'en rendre compte, ce "Collectif" se ridiculise et ridiculise la laïcité.

    J'apprends que le communiqué de ce collectif hétéroclite a été imprudemment signé par des obédiences maçonniques dont la mienne : le Grand Orient de France. Une fois de plus, je dois malheureusement constater que le Grand Orient de France ne respecte pas la liberté absolue de conscience de ses membres, lesquels se retrouvent engagés, sans qu'on leur ait demandé quoi que ce soit, dans une polémique aussi stérile que dérisoire. Et qu'on ne fasse pas croire que l'urgence commandait une telle signature en dehors de la consultation des loges !

    Je suis franc-maçon du Grand Orient de France et, à titre personnel, je désapprouve totalement cette ligne laïcarde, fondée sur une approche dogmatique et non pragmatique de la vie sociale ainsi que sur une interprétation biaisée des lois en vigueur. C'est cette vision laïcarde (et non laïque) qui a conduit, à maintes reprises, les apparatchiks de mon obédience a soutenir des énormités telles que la neutralité de l'espace public ou la neutralité de l'Etat.

    Non ! l'espace public n'est pas neutre. Il ne l'a jamais été en République. C'est au contraire le lieu de la libre expression des convictions politiques, sociales et religieuses, des modes vestimentaires, des goûts, des tendances, etc. L'espace public, c'est précisément le brassage des idées, le métissage, la rencontre avec celui qui diffère de soi, qui peut heurter, déranger, inquiéter même. Ce n'est donc pas l'effacement de l'individu dans le corps social, ce n'est pas davantage l'uniformisation de la pensée. La seule limite à cette liberté publique est le trouble manifeste et illicite à l'ordre public, notion juridique très encadrée et que les tribunaux administratifs apprécient strictement.

    Non ! l'Etat n'est pas neutre. Sous le régime de la séparation, l'Etat et les églises ne s'ignorent jamais. Faut-il rappeler que le ministre de l'intérieur est aussi en charge des cultes ? C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il a besoin d'interlocuteurs (c'est ce qui a conduit à structurer l'islam de France avec les difficultés que l'on sait). L'Etat et les collectivités locales ont la possibilité de mettre à la disposition des fidèles des lieux de prière en application de la loi du 2 janvier 1907 concernant l'exercice public des cultes. Faut-il faire la liste des régimes dérogatoires à la loi du 9 décembre 1905 portant séparation de l'église de l'Etat ? Faut-il rappeler que c'est un de ces régimes dérogatoires qui a permis la construction en 1926 la Grande Mosquée de Paris sur fonds publics (cf. loi du 19 août 1920) ? Et qu'on n'aille pas me dire que cette dérogation là est regrettable. C'est bien le moins que la République pouvait faire en hommage aux 70 000 soldats, de confession musulmane, morts ou blessés pour la patrie en 1914-1918 alors que cette même patrie n'a pas été foutue d'accorder à ceux qu'on appelait alors "les indigènes" les droits civils et politiques avant 1945 !

    La laïcité est une préoccupation constante du GODF à tel point que l'article 1er de sa Constitution, qui se suffisait pourtant à lui-même (du moins quand on sait lire et quand on connaît le sens des mots), a été modifié. Il a été ajouté : "La Franc-Maçonnerie attache une importance fondamentale à la laïcité." C'est dire à quel point le sujet est sensible.

    Sur la forme, cette modification est regrettable car elle est redondante. En effet, l'article 1 énonce depuis 1877 :

    "Elle [la franc-maçonnerie] a pour principe la tolérance, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience. Considérant les conceptions métaphysiques comme relevant de l'appréciation individuelle de ses membres, elle se refuse à toute affirmation dogmatique."

    J'ajoute enfin que tout frère nouvellement initié ou affilié au GODF promet aussi de défendre les institutions laïques.

    Sur le fond, cette modification est en réalité une victoire de ceux qui ânonnent la laïcité comme d'autres récitent le rosaire. Elle consacre implicitement le discours maximaliste comme norme du discours laïque. Je le dis tout net : ce discours est d'abord une posture à usage interne. Il convient de bien le maîtriser, du moins si l'on a des ambitions d'appareil. Le jeu est simplissime : c'est à celui qui sera le plus laïque dans les attitudes et les prises de parole. Et malheur au candidat au Conseil de l'Ordre qui tenterait de tempérer les ardeurs de ce discours maximaliste ! On le soupçonnerait vite d'être un agent de la subversion cléricale et coupable d'une dérive droitière contraire aux principes et aux valeurs maçonniques. C'est la raison pour laquelle même les moins convaincus par ce positionnement extrême, s'en font malgré tout les relais. Après tout, pourquoi prendraient-ils le risque de dire ce qu'ils pensent alors qu'il est tellement plus facile de répéter les poncifs traditionnels de la commission nationale permanente de la laïcité ?

    Il est temps de conclure cette (longue) note en insistant sur des principes que je crois essentiels et qu'il ne faut surtout pas oublier.

    On ne rentre pas en franc-maçonnerie pour que d'autres pensent et parlent collectivement à notre place. La franc-maçonnerie n'est pas un parti politique ou une église.

    On n'est pas initié en loge pour recevoir des consignes ou je ne sais quels mots d'ordre sur les sujets qui défrayent la chronique. J'aime rappeler cette citation du profane Henri Poincaré (1854-1912) :

    "La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être."

    Le franc-maçon doit répandre les vérités qu'il a acquises par son travail de réflexion et d'échange avec ses frères. Il doit faire aimer l'Ordre par l'exemplarité de son comportement.

    Et c'est bien là toute la difficulté de l'Art royal. Tout le reste n'est que postures et communiqués de presse.

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    Ajout du 5/11/2014 à 21h08 : je constate, non sans satisfaction, que M. Jean-Louis Bianco et M. Nicolas Cadène, respectivement président et rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité, appuient Mme Vallaud-Belkacem et défendent une conception de la laïcité conforme à l'esprit de la loi de 1905.

     

  • Le franc-maçon face aux préjugés

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    J'ai appris l'existence d'un appel d'intellectuels publié dans Mediapart en faveur d'un "front de libération des textes religieux" (sic). Je voudrais en citer ici ce long extrait que je trouve particulièrement éclairant. J'évoquerai ensuite une histoire qui m'est arrivé un jour durant des agapes fraternelles.

    "Cette violence faite aux humains est permise par la violence qui est faite aux textes eux-mêmes. Il ne s’agit pas pour nous de rentrer dans une vision « textuellement correcte » qui ferait croire qu’ils sont exempts de toute violence : apparus dans des contextes de violences, ils en sont remplis. Comme ils sont riches d’appels à l’amour, la non-violence, la transformation radicale par la rencontre avec l’autre insupportablement différent. Ces textes sont complexes, contradictoires, ne donnent pas leur sens comme une évidence, nous présentent d’abord des débats et des questions plutôt que des certitudes et des réponses (...) Pour lire les textes, il faut commencer par enlever les lunettes que nous portons tous : lunettes de nos façons actuelles de nous représenter le monde qui ne sont pas celles de l’époque des textes, lunettes de la tradition, de la position sociale, du genre, de l’orientation sexuelle… A chaque lecture, il faut renouveler l’effort de la distanciation, de la médiation que permettent les outils du savoir qui en ouvrent le sens. Le judaïsme, l’islam et le christianisme ont émergé dans des contextes historiques particuliers et ont été façonnés par les rapports sociaux internes et externes : tout cela reste trop souvent ignoré et on sacralise des événements et des formulations largement dépendantes des contingences historiques."

    Le constat émis par ces spécialistes tombe sous le sens et je croyais, bien naïvement je l'avoue, qu'il serait largement partagé dans les milieux maçonniques où l'on sait que les textes, quelle qu'en soit la nature, peuvent avoir plusieurs niveaux de lecture et doivent être contextualisés parce qu'ils portent aussi l'empreinte des époques qui les ont vu naître. On appelle cela le libre examen ou, si l'on préfère, la libre interprétation qui permet non seulement de conserver de la distance par rapport aux textes mais aussi de mener des réflexions souvent fécondes.

    Et c'est là que j'en viens à mon histoire. Vous avez certainement déjà rencontré, un jour, un de ces frères à la fraternité ostentatoire, jovial, volubile, tactile même, au tutoiement facile et appuyé, qui enveloppe toutes ses paroles de miel et qui vous considère comme si vous étiez un de ses plus vieux amis. N'avez-vous jamais remarqué qu'il suffit souvent d'exprimer tranquillement des idées différentes des siennes pour que son masque tombe et révèle une personnalité bien moins attachante qu'il n'y paraissait de prime abord ? Je suis persuadé qu'il vous est arrivé, au moins une fois, de croiser son chemin.

    Bref, sans trop savoir pourquoi, la conversation s'est brusquement focalisée sur l'actualité en général et sur l'actualité de l'islam en particulier. Le visage de mon interlocuteur s'est soudainement assombri. Son rire, qui ponctuait chacune de ses phrases, a alors laissé la place aux propos emphatiques et alarmistes sur l'islamisme politique. Toutes mes tentatives de modérer ses ardeurs se sont heurtées à une fin de non recevoir. Selon lui, j'étais le pauvre ignorant angélique qui s'obstinait à ne pas vouloir voir que l'islam était consubstantiellement criminogène et une religion de la soumission. Assez rapidement, je me suis rendu compte que ce brave frère confondait allègrement islam, islamisme, barbus, arabes, terrorisme, etc., et qu'il avait la fâcheuse propension à me parler avec condescendance, comme si j'étais le dernier des idiots.

    Mais qu'il est fastidieux d'argumenter face à quelqu'un qui, pour couper court à tout dialogue, se prévaut d'un parcours universitaire ! Devais-je lui opposer, de mon côté et de façon tout aussi ridicule, mes onze années d''études supérieures ? Devais-je lui rappeler que le Coran a été écrit au 7e siècle de notre ère, au Moyen Orient, et plus particulièrement dans la péninsule arabique, et qu'il porte évidemment les marques de cette époque reculée ? Devais-je aborder timidement la diversité des sensibilités islamiques ? Devais-je insister sur d'autres textes sacrés (La Bible, le Nouveau Testament par exemple) qui contiennent aussi leur part de violence et qui ont permis de justifier des guerres religieuses et des visions théocratiques du monde ? Je m'y suis essayé certes, mais sans prolonger l'exercice outre mesure, car j'ai très vite constaté que mon point de vue était systématiquement caricaturé et perçu comme une laborieuse tentative de justification des exactions commises au Mali, en Syrie ou ailleurs dans le monde au nom d'Allah et de Mahomet. Pour mon bouillonnant interlocuteur, expliquer, nuancer, modérer, remettre en perspective, analyser, c'était nécessairement excuser et, pis encore, c'était épouser la cause des bourreaux !

    Je n'étais pourtant pas au café du commerce, je vous le jure, mais à des agapes fraternelles qui égayent ordinairement l'après tenue. A moins que le cours inattendu de cette conversation m'ait transporté, à mon insu, au zinc de ces troquets où l'on refait bruyamment le monde à coup de "yaka" et de "fokon". Alors je sais ce que vous vous dites peut-être : "on ne peut pas généraliser", "ce sont des choses qui arrivent", "les maçons ne sont après tout que des hommes", "il faut passer la truelle sur ce genre de non-événement", etc. Il est en effet tellement plus confortable de ne pas voir ces dérives comportementales plutôt que d'y mettre bon ordre. Après tout, la situation aurait pu être pire qu'elle ne le fut. Rendez-vous compte ! J'aurais pu être franc-maçon, de culture ou de pratique musulmane, basané, pas très couleur locale... J'aurais donc pu être maladroitement dénigré au plus profond de mon être par ce frère sous les yeux des autres convives. Je l'ai échappé belle...

    Cette conversation animée m'a rappelé en tout cas le regretté Bruno Etienne qui connaissait parfaitement l'islam et la franc-maçonnerie. Lui aussi se désolait de ces caricatures et de ce racisme larvé qui ont tendance à se lover de plus en plus dans certaines discussions en salle humide ou dans des lieux soi-disant éclairés. Au-delà des motivations propres à chacun, Bruno Etienne aimait dire que le franc-maçon était un clerc laïque, un agent du lien social qui devait prendre joyeusement à bras le corps la complexité du monde afin de rapprocher les hommes et les points de vue autant que possible. Seulement voilà, comment le franc-maçon pourrait-il mener à bien sa mission si, ballotté par l'actualité, il s'abandonne à la facilité des préjugés ?

  • Sivens et l'Etat de droit

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    Je ne commenterai ni l'instrumentalisation écoeurante et indécente de la mort du jeune Rémi Fraisse ni les débordements auxquels ce décès accidentel a malheureusement donné lieu dans certaines de nos grandes villes. J'évoquerai plutôt ici un aspect peu abordé dans les médias qui devrait pourtant interroger tous les républicains attachés à l'Etat de droit.

    On ne fera pas croire à l'opinion publique que le projet de barrage à Sivens a soudainement surgi du néant au mois d'octobre 2014. Ce projet a une histoire quoi qu'on pense par ailleurs de son utilité. Il obéit à des objectifs d'irrigation ou de meilleur approvisionnement en eau (que ces objectifs soient fondés ou pas est un autre débat). Il y a donc eu la mise en oeuvre d'une procédure précise qui a finalement abouti à la déclaration d'utilité publique du projet, aux expropriations et aux premiers travaux sur les lieux.

    Une étude d'impact a été réalisée. Une enquête publique visant à recueillir l'avis de toutes les personnes intéressées a été menée. Le Conseil d'Etat, la Préfecture, le Conseil général, les ingénieurs civils, les agriculteurs et le mouvement associatif écologiste sont intervenus dans le cadre de cette procédure rigoureuse qui prévoit, en plus, des recours possibles devant les juridictions administratives.

    Pourtant, on se rend compte aujourd'hui avec effarement que toute cette procédure complexe, qui garantit pourtant les droits de chacun, n'a servi à rien. Elle n'a pas empêché les violences et la mort brutale d'un jeune homme de vingt et un ans. Des groupes d'individus, souvent oisifs et marginaux, n'ayant aucun lien avec la région concernée, font impunément le coup de poing avec les forces de l'ordre. Ils sont soutenus par des "tiers-mondains" qui auraient eu sans doute toutes les peines du monde à situer Sivens sur une carte de France s'il n'y avait pas eu ces tristes événements.

    Le projet a donc été officiellement suspendu par les élus locaux. Ces derniers persistent pourtant à le soutenir mais préfèrent logiquement s'en remettre à l'Etat. L'Etat, lui, est sommé de trancher.

    Si les procédures ne permettent plus de prévenir la violence, que reste-t-il alors de l'ordre social ? On doit quand même se poser la question et y réfléchir sérieusement en dépassant l'émotion du moment et l'instantanéité du fait brut d'actualité. Que je sache, nous ne vivons pas sous un régime dictatorial qui prive le citoyen de liberté d'expression et d'association et, plus généralement encore, de toutes les libertés publiques consacrées par le droit moderne ! 

    Il faut rappeler ce que le frère Benjamin Constant (*), que tout le monde ou presque a hélas oublié, disait au sujet des procédures devant le Cercle constitutionnel en 1798 :

    "Ce qui préserve de l'arbitraire, c'est l'observance des formes. Les formes sont les divinités tutélaires des associations humaines ; les formes sont les seules protectrices de l'innocence, les formes sont les seules relations des hommes entre eux. Tout est obscur ailleurs, tout est livré à la conscience solitaire, à l'opinion vacillante. Les formes seules sont en évidence, c'est aux formes seules que l'opprimé peut en appeler (...)"

    Ces procédures, ces "formes" pour reprendre la terminologie de Constant, ne sont pas là pour nuire aux citoyens. Ce ne sont pas des conventions vides de sens. Elles définissent des règles du jeu pour que la société ne devienne pas une jungle soumise au fait du Prince, à la loi du plus fort ou à ceux qui utilisent la violence comme seul recours et comme seul moyen d'action.

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    (*) Initié le 28 novembre 1783 à la Respectable Loge Saint-Luc d'Edimbourg