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  • Le « manifeste contre le nouvel antisémitisme », une logique dévastatrice

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    asko.jpgSi vous avez un bon quart d'heure devant vous, je vous suggère la lecture d'un article de Claude Askolovicth intitulé Le «manifeste contre le nouvel antisémitisme», une logique dévastatrice. Comme l'indique le journaliste :

    « Ce texte est glaçant pour la vérité dont il émane comme pour les mensonges qu’il induit. Il est terrifiant pour ce qu’il rappelle de la vie et de la mort de juifs, ici, depuis le début du siècle; et horrible pour ce qu’il nourrit : une mise en accusation des musulmans de ce pays, réputés étrangers à une véritable identité française, sauf à renoncer à leur dignité. Je ne conteste pas la bonne volonté des signataires. Je voudrais, humblement, qu’ils mesurent leur risque et leurs mots. »

    Claude Askolovitch montre que ce manifeste, certainement animé des meilleures intentions, soutient l'idée que la lutte pour les juifs est au fond une composante du combat identitaire français et que ce combat, pour être victorieux, doit exclure « la part musulmane de la France » perçue comme exogène et inassimilable.

    Je voudrais citer ici les dernières lignes du texte stimulant de Claude Askolovitch :

    « La passion nationale pour la laïcité de combat n’est qu’un refus de notre part musulmane. L’idée d’une France devenant un pays « aussi musulman », par certains de ses enfants, est une souffrance indépassable. On reproche d’abord aux musulmans d’être, ici, d’ici. L’antisémitisme est un autre élément à charge de preuve : une bonne raison, progressiste, de détester celles et ceux, voilées, barbus, dont on ne veut pas.

    Deux choses peuvent être vraies ensemble. L’islamo-gauchisme existe mais aussi bien que l’islamophobie. L’antisémitisme existe, et l’antisémitisme musulman, mais l’islamophobie prospère aussi bien chez les tremblants de la laïcité. En même temps. Chacun alors choisit son camp. La grande bourgeoisie défend les juifs. Le gauchisme en tient pour les Arabes, et assimilés. Des camps politiques se structurent en choisissant sa victime de coeur. On tourne le dos aux souffrances de l’ennemi. Pour dénoncer l’antisémitisme, adoptez l’islamophobie ! Pour combattre l’islamophobie, niez l’antisémitisme quand il vient des cités ! Pourtant, tout ne s’échange pas. Je prétends – combien sommes-nous ? – qu’il faut récuser chaque enfermement ; je prétends aussi – est-ce évident ? – qu'on ne fait pas avancer une cause juste avec d’autres haines et quelques mensonges pernicieux. »

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    Pour vous faire une opinion : 

  • Une obédience côté coulisses

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    Je voudrais vous signaler un très beau petit film de Mischa Harmeijer consacré à la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra vue à travers le regard du frère Bernard Bertry qui en fut Grand Maître de 1995 à 1999. Ce film est d'abord une réussite esthétique car il est filmé en lumière naturelle, sans artifice particulier. L'ensemble est soutenu par une musique judicieusement choisie. Ce film est ensuite une réussite par son contenu car il montre en effet une « obédience côté coulisses », de sa fondation à sa consolidation, et rappelle le souvenir des frères qui en furent les chevilles ouvrières (Vincent Planque, Albert Herman, Pierre Massiou, Pierre Fano, Roger Santelli, Michel Sellier, Christian Lefevre notamment). 

    Ce film n'est donc pas un documentaire mais un témoignage. En effet, Bernard Bertry ne se livre pas à un exposé froid et distancié de l'histoire de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra. Il n'insiste pas par exemple sur les raisons précises qui ont conduit une trentaine de dignitaires de la Grande Loge Nationale Française et six loges à faire scission le 29 février 1958. Il raconte plutôt ses souvenirs de franc-maçon d'une jeune obédience qui avait alors tout à construire. Il met en lumière plus particulièrement l'engagement sans faille de ceux qui ont permis à la Grande Loge Nationale Française Opéra (appelée Grande Loge Traditionnelle Opéra à partir de 1982) de devenir une obédience respectée au sein du paysage maçonnique français. J'ai pour ma part beaucoup apprécié ce passage où Bertry raconte ses pérégrinations en compagnie de deux frères :

    « Les loges parisiennes, ça ne fonctionnait pas trop mal. Par contre, en province, eh bien il fallait visiter. Et là, peu de frères étaient disponibles, il faut bien le dire (...) Or nous étions trois fous, d'ailleurs je dois dire, Christian Lefevre, Michel Sellier et moi-même. Nous avons fait le tour de France plusieurs fois pour aller aider les loges, pour la création des loges, pour les installer, pour les aider lors de manifestations, d'élévations ou d'initiations car il fallait renforcer les rangs. Et là nous partions et j'insiste bien : à nos frais. Nous payions le voyage, l'essence, la nourriture, l'hôtel quand on y allait car la plupart du temps il nous arrivait de coucher dans la voiture. Nous déjeunions en bord de route avec un panier que j'ai gardé et que mon épouse Nanou remplissait (...) »

    Bertrand Bertry, GLTSO, Histoire, Albert Herman, franc-maçonnerie, Mischa Harmeijer, Vincent Planque, Albert Herman, Pierre Massiou, Pierre Fano, Roger Santelli, Michel Sellier, Christian LefevreBernard Bertry rappelle que ces deux frères ont consacré beaucoup de temps et d'énergie aux engagement maçonniques au point de négliger leur vie professionnelle. La franc-maçonnerie a toujours eu dans ses rangs des passionnés, c'est-à-dire des hommes qui ont donné sans compter et sans attendre quoi que ce soit en retour et qui, parfois, se sont mis en danger. J'ai donc trouvé  très émouvant l'hommage de Bertry à ses deux compagnons de voyage même si celui-ci précise, en fin de film, que tous les frères de la GLTSO ont participé à la réussite de leur obédience.

    Enfin, et bien que ce ne soit pas du tout l'objet du film, il convient d'indiquer que Bernard Bertry a été également un homme engagé dans la Cité au sein de la mouvance des gaullistes de gauche aux côtés de feu Philippe Dechartre (membre du Grand Orient de France). 

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    Pour visionner le film : L’histoire de la G.L.N.F. Opéra / G.L.T.S.O. 1958 - 1982 par le TRPGM Bernard Bertry

    Ajout 30 avril 2018 - 7h00

    Il m'a été gentiment signalé par plusieurs lecteurs que la vidéo n'était plus accessible depuis la parution de la présente note. En effet, elle est désormais protégée par un mot de passe (cf. la capture d'écran ci-dessous).

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    Il est inutile de m'en demander les raisons. Je ne les connais pas. Cette vidéo était pourtant en ligne et librement accessible depuis plusieurs mois sur la plate-forme Viméo. J'en avais pris connaissance via un tweet de @mesureur357. J'avais toutefois remarqué, sans  y prêter plus d'attention que ça, que cette vidéo n'avait pas fait l'objet d'un partage sur le site officiel de la GLTSO contrairement aux autres. Dommage. 

     

  • Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle

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    zeller bio.jpgUne fois n'est pas coutume, je vais commencer par la fin  parce qu'elle éclaire les sentiments contradictoires de fascination et de répulsion que je peux éprouver à l'égard de Fred Zeller dont j'ai déjà évoqué le souvenir sur ce blog bien que je ne l'aie personnellement jamais rencontré. Denis Lefebvre conclut la petite biographique qu'il lui a consacrée en citant cet extrait de L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (p. 128) :

    « Quichotte : le monde manque de chevaliers errants.
    Sancho : il y a pourtant bien des gens qui errent.
    Quichotte : Oui mais bien peu méritent le nom de chevalier.»

    Et Lefebvre de conclure : « Fred Zeller a été un chevalier. »

    Cette citation est particulièrement bien trouvée car le personnage de Don Quichotte, objet d'une multitude d'interprétations, est d'abord à mes yeux le symbole de l'homme travaillé par le désir de vivre en conformité avec ses idées. Alonso Quichano, nourri par ses nombreuses lectures de romans de chevalerie, s'est rêvé chevalier. Il s'est choisi un nom : Don Quichotte de la Manche. Il s'est fabriqué une armure de bric et de broc avec des affaires laissées par ses bisaïeux. Rossinante, son modeste et frêle cheval, était pour lui le fier destrier du chevalier en campagne. Puis Quichotte a pris la route et parcouru l'Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés, suivi dans cette folle mission par Sancho Pansa, faux écuyer mais vrai paysan, cheminant sur son âne Ruccio.

    De son côté, Zeller s'est vu en chevalier des bonnes causes mais en chevalier d'un genre particulier : militant révolutionnaire. Mais un militant révolutionnaire comme il y en a beaucoup en France. Un militant qui n'a paradoxalement participé à aucune révolution hormis peut-être à celle que l'on se raconte à soi-même dans les prises de parole, les joutes oratoires et dans le choc des idées au sein des partis politiques. Si Fred Zeller est connu pour avoir été le secrétaire particulier de Léon Trotsky, cette expérience, certainement intense, n'a en fait duré que quelques semaines. Elle reste donc anecdotique. Denis Lefebvre montre que Fred Zeller a été trotskiste plus par admiration pour le vieux révolutionnaire russe que par réel intérêt pour la mouvance trotskiste qui ne l'a jamais véritablement considéré comme un des siens. On peut s'étonner aussi que l'activisme politique de Zeller ne l'ait pas amené à s'impliquer physiquement dans la guerre civile d'Espagne et à rejoindre les brigades internationales contrairement à beaucoup de jeunes gens politisés de sa génération. Mobilisé en 1939, puis très vite réformé de l'armée pour raisons médicales, Zeller n'a pas non plus connu les combats. Si Fred Zeller a participé, dès décembre 1940, à la création du Mouvement National Révolutionnaire, un des premiers mouvements de résistance de Paris, il ne semble pas cependant s'être distingué par des actions clandestines particulières. Ce qui, bien entendu, ne relativise ni son courage ni son hostilité à l'occupation allemande. Mais comme beaucoup de Français, il lui a fallu d'abord gagner sa vie sans se compromettre pour faire vivre son foyer (Zeller s'est marié, une première fois, en 1938). Même Zeller semble avoir pris le train de 1968 en marche en s'agitant plus par la parole qu'en battant le pavé parisien...

    On pourrait bien sûr trouver d'autres exemples qui soulignent cette discordance entre les paroles et les actes, entre la vie rêvée et la vie vécue, entre les grandes orgues de l'autobiographie de Fred Zeller parue en 1976 et la petite musique du livre de Denis Lefebvre publié en mars 2018. Nulle ironie dans ce constat. C'est le lot du plus grand nombre. On est tous plus ou moins velléitaires. En effet, comme l'écrivait Montaigne, c'est une belle harmonie quand le dire et faire vont ensemble mais en réalité, rares sont ceux qui y parviennent. Et ce ne sont pas généralement pas les plus bavards. Ce qui compte ici, c'est le regard distancié de l'historien qui analyse et remet en perspective le parcours du personnage. 

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionSur un plan beaucoup plus personnel, la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre m'a permis de mesurer l'évolution de ma perception de Fred Zeller. En effet, je n'avais pas 18 ans quand j'ai lu son autobiographie. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, je suis persuadé que cette lecture fut décisive à bien des égards et qu'elle a suscité en moi le désir conscient d'entrer en franc-maçonnerie. A l'époque, j'étais sensible à l'énergie de Zeller, à son propos vigoureux et passionné. J'aspirais probablement, moi aussi, à changer le monde. C'était le temps de mes premiers engagements militants, au sein du MJS et du PS,  suivis très vite par mon entrée en franc-maçonnerie au sein du Grand Orient de France que je percevais tel que Fred Zeller le présentait. Je suis sûr aujourd'hui que si j'étais en mesure de relire cette autobiographie, elle me tomberait des mains. C'est peut-être la raison pour laquelle la lecture de l'ouvrage de Denis Lefebvre, quasiment trente ans après, a fini par dessiller complètement mon regard sur le personnage.

    En effet si j'avais pu côtoyer Zeller en loge, ses certitudes, son esprit binaire, ses radotages simplistes, notamment dans ses dernières années (cf. sa prestation navrante en marge du Cercle de Minuit le 8 novembre 1995), sa manière de politiser à outrance l'engagement maçonnique, auraient probablement fini par m'agacer. Denis Lefebvre écrit (p. 88 et suiv.) :

    « Il [Zeller] entend toujours porter haut les couleurs du Grand Orient. Pour lui, tout est simple : la franc-maçonnerie est une organisation progressive, et il ne manque jamais de rappeler, en reprenant ses textes fondamentaux, qu'elle « a pour objet la recherche de la vérité, et travaille à l'amélioration matérielle et morale de l'humanité ». Sans relâche, il contribue à tourner cette institution vers l'extérieur, estimant qu'elle ne doit pas vivre en vase clos. Politique,  le Grand Orient dans ces années de grande maîtrise de Fred Zeller ? Bien sûr, mais pas dans le sens de ces prédécesseurs Paul Anxionnaz et Jacques Mitterrand. S'il reprend les journées d'idées et colloques, le choix des thèmes est moins politique que dans le passé, elles sont axés sur les problèmes de la qualité de vie et, plus largement, entendent - déjà - s'ouvrir vers le XXIe siècle qui s'approche. »

    Nous y sommes en plein en 2018. Si les hommes politiques sont toujours invités à s'exprimer au cours de tenues blanches ou dans le grand temple de la rue Cadet, ces rendez-vous semblent faire moins recette que les colloques d'universitaires ou de membres de la société civile parce que la parole des mandataires publics est aujourd'hui dévalorisée par rapport à la parole des experts. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, j'ai l'impression que la démarche initiatique et les travaux des loges passent au second plan. En effet, je constate que l'obédience consacre un temps de plus en plus conséquent à des manifestations publiques qui lui permettent de briller en société et de servir la soupe à des professionnels de la conférence. C'est comme si elle semblait trouver dans cette situation la preuve irréfutable que la franc-maçonnerie est effectivement (ou est redevenue) « un laboratoire d'idées ». Ouf !

    Je voudrais citer cet autre passage du livre de Denis Lefebvre (p. 97 et suiv.) : 

    « Pour lui [Zeller], les choses ont toujours été très simples : la Franc-Maçonnerie, institution luttant pour le progrès, est naturellement à gauche, elle doit être présente dans la Cité pour aider à transformer la société et préparer l'avenir. La Franc-Maçonnerie qu'il aime n'est pas celle des augustes fadaises, des développements sur le symbolisme, des méditations intérieures. Son message musclé est simple, sans ambages, il soulève des protestations au sein de la rue Cadet : la coupe est bien amère à avaler pour certains frères. »

    Les idées de Zeller sont simples mais cette simplicité est terrifiante quand on y réfléchit. Moi qui suis « naturellement » à gauche depuis toujours, jamais, au grand jamais, il ne me viendrait à l'idée de réduire la franc-maçonnerie, société initiatique, à un positionnement politique d'assemblée ! Ce qui fait la richesse d'une loge et d'une obédience, c'est précisément la diversité de ses membres. C'est le choc des idées et des convictions dans le respect de la dignité humaine et des principes démocratiques. Je connais - et heureusement - beaucoup de frères qui n'ont pas les mêmes convictions politiques que les miennes. Ils sont du centre ou de droite. J'en connais aussi beaucoup qui n'ont pas d'opinions affirmées parce que la politique et les débats de société ne font pas partie de leurs centres d'intérêt ou en tout cas n'ont pas de lien, direct ou indirect, avec leur présence en maçonnerie. Peu m'importe. Ce sont mes frères. Ce sont nos différences qui nous enrichissent. Et j'ai bien l'impression que c'est cette réalité que l'on essaie de gommer en voulant réduire la maçonnerie du Grand Orient de France à l'image d'une « maçonnerie sociétale » (sous entendue de gauche et laïque) par opposition à une soi-disant « maçonnerie traditionnelle » (sous entendue de droite et cléricale). Or le Grand Orient de France est bien plus complexe qu'il n'y paraît.

    J'ai ensuite le plus grand mal à croire que l'on puisse, comme Zeller, passer cinquante ans de vie maçonnique sans s'interroger sur les « augustes fadaises ». En effet, qu'est-ce qu'une fadaise sinon une chose dépourvue d'intérêt ? Comment peut-on passer cinquante ans de vie maçonnique en considérant que ce qui la constitue et la forme (les rites, la progressivité des degrés, les décors, la disposition du temple, les symboles, etc., et toutes les réflexions qu'ils peuvent susciter) est insignifiant ? Comment anticiper l'avenir sans prendre appui, raisonnablement, sur le patrimoine symbolique et spirituel de l'Ordre maçonnique ? Il y a là quelque chose qui me dépasse et qui relève de la tartuferie. Pourquoi de la tartuferie ? Parce que Zeller fut artiste peintre et que son travail, que je ne connais pas pour être honnête, a certainement dû le sensibiliser au langage symbolique, à la poésie et à l'idée selon laquelle l'esprit a besoin de prendre de la hauteur pour gagner en profondeur. L'esprit a également besoin de périodes de recul. Denis Lefebvre le rappelle tout au long du livre. Fred Zeller a connu des temps de retrait et de silence méditatif. L'art a été, comme la politique, une des grandes préoccupations de son existence. J'ai donc du mal à croire que Zeller pensait vraiment toujours ce qu'il disait.

    franc-maçonnerie, GODF, engagement, fred zeller,lecture,denis lefebvre, Léon Trotsky, conform editionEn conclusion, j'ai beaucoup apprécié le livre de Denis Lefebvre parce qu'il raconte le parcours d'un homme singulier et attachant. Je l'ai d'autant plus apprécié qu'il retrace la vie d'un homme dont je ne partage pas toutes les convictions. Et c'est justement pour cela que la franc-maçonnerie est belle : on y croise d'autres personnes qui pensent différemment de soi et qui, en étant ce qu'elles sont, permettent à chacun de grandir à son rythme. L'auteur, qui est également secrétaire général de l'Office universitaire de recherches socialistes (OURS), ne cache pas son admiration pour Fred Zeller mais il ne tombe jamais dans le piège de l'hagiographie. Ce petit livre donne donc à réfléchir au delà-même de son objet. Je crois ainsi que l'héritage de Fred Zeller (la personnalisation à outrance de l'obédience, les colloques censés combler le vide, les communiqués intempestifs qui réduisent la liberté de conscience à un prêt à penser, l'extériorisation incontrôlée, etc.) a vocation à être dépassé afin que le Grand Orient de France, l'une des plus anciennes obédiences au monde, n'oublie jamais sa spécificité maçonnique.

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    Denis Lefebvre, Fred Zeller franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle, Conform édition, collection Pollen maçonnique, Paris, mars 2018. A commander ici.

  • L’Église chez elle, et l’État chez lui

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    hugo1848.jpgLe 10 avril dernier, le Grand Orient de France - mon obédience - a publié un communiqué de presse intitulé « L'État chez lui, l'Église chez elle » en réaction au discours du Président de la République devant la conférence des évêques de France le 9 avril. Chacun, bien entendu, est libre de penser ce qu'il veut de ce communiqué rédigé au nom de l'obédience par on ne sait qui. Passons. Ce n'est pas l'objet de mon propos.

    Je voudrais revenir ici sur le titre de ce communiqué. Le frère Frédéric C., fidèle lecteur du blog, a attiré mon attention sur ses origines. Cette expression a été employée, pour la première fois, par Victor Hugo, à la tribune de l'assemblée nationale, lors de la séance du 15 janvier 1850. Le gouvernement de la seconde République, paradoxalement hostile à la République, voulait confier le monopole de l'instruction publique au clergé catholique sous couvert de la liberté de l'enseignement. Cette loi était présentée par M. de Falloux, ministre de l'instruction publique. Le rapport de force était à l'époque très nettement en sa faveur (sur 705 députés, 450 appartenaient au parti de l'ordre et 255 étaient républicains).

    C'était donc avec l'énergie du désespoir que le poète et écrivain Hugo l'avait combattue. Sauf que son propos ne cadre ni avec la conception de la laïcité que certains ultras défendent aujourd'hui ni avec la signification que le communiqué du Grand Orient de France lui prête.

    « Je veux donc sincèrement, je dis plus, je veux ardemment l’enseignement religieux. Mais je veux l’enseignement religieux de l’Église, et non l’enseignement religieux d’un parti. Je le veux sincère et non hypocrite. Je le veux ayant le ciel pour but et non la terre.

    Je ne veux pas qu’une chaire envahisse l’autre ; je ne veux pas mêler le prêtre au professeur, ou si je tolère ce mélange, si j’y consens, moi législateur, je le surveille.

    J’ouvre sur les séminaires, sur les congrégations enseignantes l’oeil de l’État, et de l’État laïque, j’y insiste, de l’État laïque, jaloux uniquement de sa grandeur et de son unité. Jusqu’au jour, jour que j’appelle de tous mes voeux, où la liberté de l’enseignement, la liberté complète et entière pourra être proclamée... Et tenez, je m’interromps. Il y a lieu de placer ici une observation importante qui complète l’exposition de mes idées. Si j’obtenais, si j’obtenais du progrès naturel, du progrès du temps, des esprits, si j’obtenais ce que je vous disais dans mes premières paroles, l’instruction gratuite à tous les degrés, obligatoire au premier degré, je mettrais à côté de ce grand enseignement donné par l’État, de cette magnifique instruction gratuite, dont je vous ai fait le tableau, normale, française, chrétienne, libérale, offrant à tous pour rien les meilleurs maîtres et les meilleures méthodes, sollicitant les esprits de tout ordre, qui serait un modèle en science et de discipline, et qui élèverait, sans nul doute, le génie national à sa plus haute somme d’intensité, je mettrais à côté de ce magnifique enseignement la liberté de l’enseignement complète, entière, absolue, liberté pour les établissements privés, liberté pour les établissements religieux, soumise seulement aux lois générales, aux lois générales qui gouvernent toutes les libertés ; et je n’aurais pas le souci, et je n’aurais pas le besoin de donner à cette liberté le pouvoir inquiet de l’État pour surveillant, parce que je lui donnerais l’enseignement gratuit de l’État pour contrepoids.

    Eh bien, jusqu’au jour où cette liberté complète de l’enseignement pourra être établie à côté de l’enseignement gratuit de l’État, jusqu’à ce jour-là, je veux l’enseignement de l’Église, mais je veux l’enseignement de l’Église au dedans de l’Église et non au dehors.
    Surtout je considère comme une dérision de faire surveiller, au nom de l’Etat, par le clergé, l’enseignement du clergé. Je veux, je le répète et je le résume en un mot, ce que voulaient nos pères : l’Eglise chez elle, et l’État chez lui. »

    On voit que Victor Hugo, ardent laïque, mais aussi philosophiquement déiste, promouvait une laïcité fondée sur le respect mutuel, l'écoute, le dialogue et le compromis républicain. Ce projet de coexistence apaisée des enseignements, qu'il appelait de ses voeux devant une majorité parlementaire hostile, a pu aboutir en 1959, soit 109 ans plus tard.

    Je voudrais encore citer ce passage de son intervention qui ferait tousser beaucoup de frères de mon entourage s'il était prononcé aujourd'hui :

    « Vous parlez de l’enseignement religieux ? L’enseignement religieux véritable, l’enseignement religieux suprême, celui devant lequel il faut se prosterner, celui qu’il ne faut pas troubler, le voici...
    C’est la soeur de charité au chevet du mourant ; c’est le frère de laMerci rachetant l’esclave ; c’est Vincent de Paul ramassant l’enfant trouvé ; c’est l’évêque de Marseille au milieu des pestiférés ; c’est l’archevêque de Paris affrontant avec un sourire sublime le faubourg Saint-Antoine révolté, levant son crucifix au-dessus de la guerre civile et s’inquiétant peu de recevoir la mort, pourvu qu’il apporte la paix. Voilà le véritable enseignement religieux.
    Voilà l’enseignement religieux réel, profond, efficace, universel, populaire, celui qui, heureusement pour l’humanité et pour la religion, fait encore plus de chrétiens que vous n’en défaites. »

    Hugo souhaitait que l'Église se recentre sur les valeurs évangéliques qu'il considérait aux antipodes des projets politiques réactionnaires du parti catholique. Il considérait que l'Église était porteuse de valeurs utiles pour le lien social. Victor Hugo ne faisait pas de l'histoire cléricale. Il défendait, avec beaucoup d'avance sur la société elle-même, la liberté absolue de conscience sur laquelle la laïcité française contemporaine est fondée.

    Je ne suis absolument pas un « macronolâtre » mais je reconnais tout de même une certaine filiation intellectuelle entre les propos du laïque Victor Hugo à la chambre des députés et les propos du Président de la République laïque devant la conférence des évêques de France. 

    Le pays n'a pas besoin d'une religion de parti et encore moins d'une religion d'État mais il a besoin que la religion - quelle qu'elle soit - puisse librement exprimer ses plus hautes valeurs morales et sociales. Ce qui signifie aussi que le pays a évidemment besoin des libres penseurs, des agnostiques,  des athées, des maçons (croyants ou pas) et plus généralement de toutes les aspirations spirituelles les plus généreuses, les plus sincères et les plus désintéressées. L'État républicain, soucieux de son unité et de sa grandeur, doit leur garantir un égal respect au nom de l'intérêt général et sans qu'il y ait de prééminence de l'un d'entre eux. 

    Pour conclure, quand j'entends ou vois des frères (ou des soeurs) faire preuve d'intolérance au nom de la tolérance, se complaire imprudemment dans des procès d'intention ou s'exciter, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, à propos de la loi du 9 décembre 1905, que beaucoup d'ailleurs n'ont pas lue, je voudrais simplement leur rappeler cet extrait de la cérémonie d'initiation au rite français pratiquée au Grand Orient de France :

    « Le Grand Orient de France n'admet aucune limite à la liberté d'esprit, à la liberté de conscience. Précisons que chacun de nous a le droit de croire à une intelligence qui régit le monde, ou de n'y pas croire ; que chacun de nous peut croire à un dieu créateur (que certains francs-maçons appellent Grand Architecte de l'Univers), ou de n'y pas croire ; que chacun peut pratiquer une religion, ou n'en pratiquer aucune. Toutes les idées philosophiques, politiques, sociales ou autres sont égales à nos yeux tant que, bien sûr, la dignité de l'Homme y est respectée. Si des exclusives existent, elles ne viennent pas de nous mais du monde profane. »

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    Intervention du député Victor Hugo le 15 janvier 1850.pdf

  • Macron et la laïcité

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    J'ai lu le discours du Président de la République devant les Évêques de France le 9 avril dernier et je ne comprends pas les réprobations qu'il semble susciter chez certains acteurs associatifs du mouvement laïque et chez certains francs-maçons. Malheureusement l'immédiateté des réactions des uns et des autres, notamment sur les réseaux sociaux, a tôt fait de réduire l'allocution du chef de l'Etat à son propos liminaire. L'attention s'est ainsi focalisée sur la volonté présidentielle de réparer le « lien abîmé » entre l'Eglise et l'Etat. Certains critiques ont vu dans les propos de M. Macron des relents de sacristie et une remise en cause des institutions laïques de la République. Comme nous progresserions collectivement si nous étions capables de ne pas circonscrire l’information à des tweets (en particulier ceux relayant partiellement le discours du Président de la République) ou à des commentaires sur Facebook.

    Le Président de la République s'est donc adressé aux responsables des diocèses de l'Église de France comme il lui est arrivé de s'exprimer devant les représentants des autres confessions religieuses de notre pays. Ses prédécesseurs ont agi de même. M. Macron l'a d'ailleurs fait en des termes qu'il aurait fort bien pu employer devant des représentants d'associations laïques, de libre pensée ou d'obédiences maçonniques.

    J'ai ainsi apprécié ce passage relatif au colonel Arnaud Beltrame :

    « Beaucoup, lors de la journée tragique du 23 mars, ont cherché à nommer les ressorts secrets de son geste héroïque : les uns y ont vu l’acceptation du sacrifice ancrée dans sa vocation militaire ; les autres y ont vu la manifestation d’une fidélité républicaine nourrie par son parcours maçonnique ; d’autres enfin, et notamment son épouse, ont interprété son acte comme la traduction de sa foi catholique ardente, prête à l’épreuve suprême de la mort.

    Ces dimensions en réalité sont tellement entrelacées qu’il est impossible de les démêler, et c’est même inutile, car cette conduite héroïque c’est la vérité d’un homme dans toute sa complexité qui s’est livrée. »

    beltrame.jpgC'est cette complexité qui a fait l'unité et la singularité profondes de cet homme courageux et exemplaire. D'aucuns la jugeront peut-être paradoxale, voire contradictoire, mais il n'en demeure pas moins qu'elle a contribué à forger la personnalité d'Arnaud Beltrame. Cette complexité témoigne de la liberté de conscience garantie par les lois de la République.

    En d'autres termes, si Arnaud Beltrame a pu être ce qu'il a été, au quotidien, tant dans sa vie privée que professionnelle, c'est probablement parce qu'il a eu la chance de vivre et de grandir dans une société où l'on peut librement s'épanouir selon ses goûts et sa philosophie.

    Comment un franc-maçon, même le plus engagé politiquement ou le plus détaché de toute préoccupation spirituelle ou symbolique, pourrait-il y être insensible ? 

    C'est la raison pour laquelle, il me paraît fondamental de mettre en exergue ce passage du discours du Président de la République qui rappelle, avec force et vigueur, ce qu'est la laïcité consacrée par les lois de la République depuis plus de cent ans :

    « Je ne demanderai à aucun de nos concitoyens de ne pas croire ou de croire modérément. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je souhaite que chacun de nos concitoyens puisse croire à une religion, une philosophie qui sera la sienne, une forme de transcendance ou pas, qu’il puisse le faire librement mais que chacune de ces religions, de ces philosophies puisse lui apporter ce besoin au plus profond de lui-même d’absolu.

    Mon rôle est de m'assurer qu'il ait la liberté absolue de croire comme de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C'est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis, une liberté de conscience absolue et cette liberté spirituelle que je viens d'évoquer. »

    Le Président de la République est le garant de la liberté de conscience et non le promoteur d'une religion d'État. Il a donc invité les responsables de l'Eglise catholique romaine à s'inscrire résolument dans le cadre de la laïcité pour favoriser l'écoute et le dialogue mutuels, loin des postures et du commerce des certitudes, loin des attachements et des défiances fondées sur des raisons électoralistes

    Parce que la République garantit la liberté de conscience à tous, y compris aux catholiques, il appartient à l'Eglise d'investir le débat public sur les questions morales et éthiques et de s'appuyer sur ses membres qui s'engagent au quotidien au service des autres. Rien ne l'interdit. Plus largement, aucun texte de loi n'empêche les mouvements politiques, syndicaux, religieux, philosophiques de participer au débat public. La République reçoit donc avec gratitude tout don de sagesse, tout don d'engagement et tout don de liberté que l'Eglise est prête à lui offrir comme elle reçoit les dons de sagesse, d'engagement et de liberté de tout autre mouvement spirituel et de libre pensée.

    Autrement dit, la République a besoin d'interlocuteurs - et non de donneurs de leçons - pour justement permettre l'échange et le partage des expériences dans tous les domaines. L'Etat attend donc un haut niveau d'exigence de la part de ceux qui prétendent mener une profonde réflexion spirituelle sur le devenir de l'homme. Ce qui implique aussi de l'humilité dans le questionnement.

    Il n'y a que dans les dictatures où l'État se passe d'interlocuteurs pour imposer implacablement aux individus une seule et même conduite à tenir.

    Pour le reste, qu'attendait-on du Président de la République invité par la Conférence des Évêques de France ? Qu'il les traite avec mépris ou condescendance ?

    Je le dis donc à mes amis laïques et à mes frères francs-maçons : nous avons, nous aussi, et tous autant que nous sommes, à offrir ce don de sagesse, d'engagement et de liberté à la collectivité. Nous avons, nous aussi, à nourrir la réflexion éthique et sociale dans le respect de nos spécificités et de nos chemins spirituels. La laïcité est précisément le cadre indispensable qui permet aux opinions les plus diverses de s'exprimer en toute liberté.

    Que le besoin de polémiquer à longueur de tweets, de communiqués et de tribunes, ne nous le fasse pas oublier !

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    DISCOURS DU 9 AVRIL 2018.pdf