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  • Bienvenue Place Beauvau

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    beauvau.jpgUn frère a eu la grande gentillesse de me transmettre un exemplaire du livre qui défraye en ce moment la chronique et crispe un des candidats à l'élection présidentielle. Il s'intitule Bienvenue Place Beauvau. Avec pour sous-titre Police : les secrets inavouables d'un quinquennat. En me l'adressant, ce frère m'a dit : « Tu liras en particulier les pages qui concernent la franc-maçonnerie. Tu verras, on en prend plein la poire.»

    J'ai donc concentré ma lecture sur les passages où la franc-maçonnerie est évoquée. Je dois dire que je n'y ai rien appris de particulier qui n'ait déjà fait l'objet au moins une fois d'un article de presse. Le mérite de l'ouvrage est sans doute d'offrir une synthèse de certaines affaires dans lesquelles des personnalités, notoirement connues pour leur appartenance maçonniques, sont mêlées. Le sont-elles parce qu'elles sont maçonnes ? Evidemment non. Elles ne le sont que parce qu'elles ont commis ou sont soupçonnées d'avoir commis des actes répressibles pénalement. Ce qui n'est pas du tout la même chose.

    Loin d'être inintéressants, les passages du livre de Recasens, Hassoux et Labbé sur les liens entre la franc-maçonnerie et la haute hiérarchie policière sont cependant du même tonneau que le fameux cabinet noir qui fait actuellement couler tant d'encre et de salive. Les fantasmes de machination diabolique ou de complot fomenté dans l'ombre semblent prévaloir sur une réalité probablement bien plus triviale et terne. Sur le cabinet noir, les auteurs écrivent (p. 23) :

    « Il n’est pas possible d’en apporter la preuve formelle. Comme il n’est pas possible de prouver le contraire ! Mais l’addition d’indices troubles et de témoignages étonnants interroge. Plusieurs observateurs bien placés dans l’appareil policier nous ont ainsi décrit par le menu l’existence d’une structure clandestine, aux ramifications complexes, et dont le rayon d’action ne se serait pas cantonné au seul renseignement territorial. »

    On est exactement dans le même registre en ce qui concerne l'influence maçonnique qui rappelle celle, plus mystérieuse encore, du cabinet noir dont l'existence supposée tient en une réponse de normand : « p'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non ». Tout prend appui sur l'addition de choses imprécises : les « indices troubles » et les « témoignages » étonnants. Qu'est-ce que cela signifie exactement sinon des confidences, des rumeurs, des propos putassiers ou des règlements de comptes dignes de Clochemerle ? Ce que les auteurs mettent en évidence, c'est surtout l'importance des rapports entre les personnes ; ce sont les petites et grandes vanités, les ambitions dévorantes des uns, les médiocrités des autres ; c'est aussi la souplesse des réseaux par rapport à la rigidité des institutions.

    Si on se réfère au cas d'Alain Bauer par exemple, on se rend compte que celui-ci a su aussi bien exploiter ses relations avec Manuel Valls et Nicolas Sarkozy que sa qualité d'ancien grand-maître du Grand Orient pour asseoir sa carrière de consultant et d'enseignant en criminologie. Il est manifeste que le PS et le Grand Orient de France, en tant que structures, n'ont rien à voir avec la trajectoire d'un homme ayant incontestablement beaucoup d'entregent et le bagout nécessaire pour se mettre en scène auprès des hommes de pouvoir et vendre son savoir dans le domaine de la sécurité, du terrorisme et de la criminologie. Une information judiciaire a d'ailleurs été ouverte récemment à propos de contrats signés par sa boîte de consultants. Ses liens avec Augustin de Romanet, ancien directeur de la Caisse des dépôts et consignations et actuel directeur général d'Aéroports de Paris, semblent poser question et susciter l'intérêt de la justice. Bauer n'est évidemment pas le seul. D'autres ont su exploiter des années de militantisme syndical ou politique. C'est la vie. C'est la comédie humaine. Au ministère de l'intérieur comme dans n'importe quel autre milieu où existent des enjeux de pouvoir.

    Il est manifeste que les auteurs de Bienvenue Place Beauvau ne connaissent pas la franc-maçonnerie. Cette méconnaissance se remarque à ce genre de phrase (cf. p.58).

    « Lorsque Manuel Valls innove en organisant en 2014 une cérémonie de voeux pour les maçons au ministère, les dignitaires des obédiences apprécient ce geste inédit. Ils savent qu’ils peuvent compter sur le frère Valls qui, même s’il est aujourd’hui « en sommeil », aura passé seize ans sous le maillet. »

    Ce genre d'anecdote n'a rien à voir avec la franc-maçonnerie. Il s'agit plutôt de révérences intéressées, des jeux d'influence, de politesses de cour qui permettent, peut-être, à certains dignitaires parisiens de se gargariser et au ministre de croire qu'il se ménage ainsi des soutiens. Les hommes politiques font pareil avec les représentants religieux quand ils ont un intérêt à se les mettre dans la poche. Quoi qu'il en soit, l'anecdote de la cérémonie des voeux ne dit rien de la démarche philosophique et initiatique qui est au coeur même de la franc-maçonnerie. En outre, il est bon d'insister sur le fait qu'un frère en sommeil n'est redevable de rien. Il a simplement choisi de quitter la franc-maçonnerie, son obédience et sa loge. Il peut à la rigueur éprouver de la reconnaissance vis-à-vis de la franc-maçonnerie ou certains frères. Il peut évidemment conserver des amitiés. Mais il n'est certainement pas dans un rapport clientéliste qui le réduirait à un statut d'obligé ! Laissons ce genre de croyances aux lecteurs de François Koch, Faits & Documents, Médias Presse Infos et, plus généralement, aux victimes de la propagande d'extrême droite.

    Autre passage qui interroge (p. 58) :

    « Les policiers sont attirés par les lumières des temples francs-maçons telles les lucioles par les lanternes. De tous les ministères, c’est la Place Beauvau qui compte le plus de « frères ». À tous les étages, dans tous les bureaux, et d’autant plus qu’on grimpe dans la hiérarchie. Près de 10 % des commissaires seraient maçons. »

    Certes, les auteurs utilisent le conditionnel mais c'est néanmoins écrit : près d'un commissaire sur dix serait franc-maçon. Or d'où vient ce chiffre ? Mystère. Rien ne l'étaye si ce n'est les on-dits et la rumeur des couloirs du ministère de l'intérieur. Le problème est que les auteurs ne disent pas non plus ce que sont alors les neuf autres. Sont-ils catholiques, protestants, musulmans, bouddhistes, athées, agnostiques ? Sont-ils d'extrême gauche, de gauche, du centre, de droite et d'extrême droite ? Sont-ils syndiqués dans telle ou telle organisation ? Sont-ils bêtes, méchants, intelligents et gentils ? On ne le sait pas davantage. Par contre, les trois auteurs font mine de savoir qu'il y a au moins un franc-maçon sur les dix « à tous les étages, dans tous les bureaux ». Et d'affirmer qu'on en trouve d'autant plus au sommet de la hiérarchie policière. Imagine-t-on le tollé d'une telle affirmation si l'on remplaçait le mot « franc-maçon » par celui de « juif » ?

    L'ouvrage de Recasens, Hassoux et Labbé ne manque cependant pas d'intérêt. Il permet de se faire une idée du fonctionnement de l'Etat et plus particulièrement de ses rapports avec la police et le monde du renseignement. On y voit le poids des syndicats et la prégnance de la guerre des polices. On y constate l'inquiétude des pouvoirs publics face à la montée en puissance du FN au sein des forces de l'ordre. On y mesure la lassitude et l'épuisement des fonctionnaires si fortement sollicités en cette période d'état d'urgence. Les incompréhensions avec les magistrats, le poids grandissant des procédures judiciaires et la relative instabilité du code de procédure pénale n'arrangent pas non plus les choses et participent d'un malaise général que les auteurs mettent en évidence.

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    Olivia Recasens, Didier Hassoux et Christophe Labbé, Bienvenue Place Beauvau - Police : les secrets inavouables d'un quinquennat, Robert Laffont, Paris, 2017.

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    En 2009, je rédigeais un blog d'actualités qui s'appelait Le Blog de Gabale. J'avais écrit à l'époque une note sur l'acolyte d'Alain Bauer que l'on voyait beaucoup à la télévision, notamment dans l'émission quotidienne de France 5 C dans l'air. Il semble avoir disparu des écrans depuis un certain temps et - oh ! quel étonnement - a été remplacé par Alain Bauer. Il m'a paru intéressant de publier cette note à nouveau.

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    Raufer, ce « bon client »

    Xavier Raufer (de son vrai nom Christian de Bongain) est un inconnu pour beaucoup de personnes. Pourtant, vous avez certainement déjà vu et entendu ce criminologue au moins une fois. Peut-être même certains d’entre vous l’ont-ils lu.

    Xavier Raufer est que l’on appelle « un bon client » du système médiatique. Il répond volontiers aux sollicitations des journalistes dès lors qu’il s’agit de parler de la violence urbaine, du phénomène des bandes, du terrorisme, et plus largement de la criminalité et de la politique pénale.

    Il suffit qu’un fait divers spectaculaire se produise en France (une agression, un saccage, un homicide, des actes de barbarie, etc.) pour que les micros se tendent automatiquement. Et ça tombe plutôt bien car Xavier Raufer a souvent réponse à tout dans ces domaines fort complexes et il peut ainsi développer ses analyses sécuritaires avec cette docte assurance que beaucoup d’experts ont en partage.

    Estampillées « vu à la télé », ses analyses en deviendraient presque parole d’Evangile.

    L’homme a d’ailleurs publié un livre en novembre 2009 sur les nouveaux dangers planétaires. Et là encore, ça tombe bien, car le besoin de compréhension des journalistes et le besoin promotionnel de l’auteur se rencontrent. Raufer, déjà très présent dans la sphère médiatique, est désormais omniprésent.

    Disons le tout net : il ne s’agit pas de discuter ici les compétences de Monsieur Raufer, mais de dénoncer une absurdité qu’il assène péremptoirement en ce moment et qui consiste à se référer à un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) de septembre 2009 pour réfuter que la pauvreté et la précarité sociale sont des faits générateurs parmi d’autres de la violence et de l’atteinte aux biens et aux personnes.

    La raison avancée ? Elle est d’une simplicité confondante : la pauvreté monétaire et la pauvreté en conditions de vie sont particulièrement élevées dans les départements ruraux où la violence est pourtant infinitésimale, pour ne pas dire inexistante. Et Raufer de citer le cas du Cantal et de la Creuse (on pourrait y adjoindre également la Lozère qui avait été mentionnée dans un rapport de l’INSEE).

    Le syllogisme bêta du savant peut donc se résumer de la façon suivante : « Il y a beaucoup de pauvres dans le Cantal et la Creuse. Or, les faits de violence sont anecdotiques dans ces départements. Donc, il n’y a pas de lien entre la pauvreté et la violence. »

    Selon Raufer, l’argument de la pauvreté participe de la « culture de l’excuse » qui consiste, d’une part, à trouver des raisons aux délinquants et aux criminels, des causes a priori aux différents phénomènes de violence constatés en milieu urbain et, d’autre part, à justifier un prétendu laxisme en matière de répression. Cette « culture de l’excuse » (implicitement attribuée à la gauche) permet souvent à Xavier Raufer d’esquiver habilement la faillite de la politique du tout sécuritaire et du tout répressif. On croirait entendre Sarkozy qui indiquait à la télévision le 29 novembre 2007 au sujet des émeutes de Villiers-le-Bel :

    « Nous retrouverons les tireurs. Ce n’est pas un problème de haine de la police. Ce sont des individus qui sont des voyous, déstructurés. Nous les retrouverons un par un, et pour eux ce sera la cour d’assises [...] Tous les chômeurs ne tirent pas sur les gendarmes et les policiers, il faut arrêter avec ça [...] Quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable (sic). »

    Xavier Raufer ne soutient pas autre chose à la télévision : expliquer la violence dans les ensembles urbains, notamment par la pauvreté et la précarité sociale (car ce ne sont évidemment pas les seules causes), c’est déjà l’excuser ! Et comme on l’a dit, Raufer a cru pouvoir trouver, dans le rapport de l’IGAS sur la pauvreté en milieu rural, la preuve irréfutable de l’absence de lien entre pauvreté et violence.

    Seulement voilà, après avoir parcouru ce fameux rapport, on ne voit pas comment Raufer a pu faire une telle déduction, dans la mesure où ce document ne vise qu’à étudier la pauvreté, la précarité, et la solidarité en milieu rural. Il ne s’agissait donc pas d’étudier les liens entre pauvreté et violence en milieu rural. Il ne s’agissait pas non plus d’établir de quelconques comparaisons sur ce sujet avec des départements plus fortement urbanisés.

    Dans ce rapport, le terme « délinquance » n’apparaît qu’une seule fois et encore de façon assez anecdotique. Le terme « violence » apparait trois fois (pages 107, 108 et 143 du rapport de l’IGAS) et concerne les violences familiales et conjugales en milieu rural.

    En niant le lien entre la pauvreté et la violence, on en arrive donc implicitement à opposer la soi-disant tranquillité des campagnes pauvres (où la violence existe pourtant bel et bien mais elle s’exprime sous d’autres formes) à l’insécurité des grands ensembles urbains où le mélange social est forcément plus important eu égard à la densité de la population. On en arrive implicitement à réduire la violence à un déterminisme tout autre que certains associent aux populations d’origine étrangère. Tel est le cas par exemple du journaliste Eric Zemmour qui a cru intelligent de dire le 6 mars sur Canal + :

    « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait »

    Fait pour fait, on remarquera que les plumitifs des années 1930 dénonçaient aussi la forte présence dans les prétoires des Polonais et des Italiens dont beaucoup appartenaient socialement aux couches les plus défavorisées de la population.

    Qu’en conclure sinon que les nationalités et les origines ethniques changent, mais que l’argumentation fallacieuse demeure ? Elle demeure parce qu’elle se dissimule derrière la prétendue analyse de la réalité des faits qui, le plus souvent, n’est que l’expression d’un préjugé idéologique xénophobe.


    Mais revenons-en à Xavier Raufer (dont on lira avec intérêt le parcours politique). Comment celui-ci peut-il affirmer que les départements ruraux les plus pauvres ne connaissent pas des phénomènes de violence ?

    Xavier Raufer a-t-il recoupé le rapport de l’IGAS avec les statistiques policières de ces départements ?

    Il ne l’a en tout cas pas expressément indiqué dans ses différentes interventions télévisées. Et à supposer qu’il l’ai fait quel crédit peut-on justement accorder aux statistiques du ministère de l’intérieur surtout dans les départements ruraux dont la situation est assurément incomparable avec celle des départements fortement urbanisés ?

    D’ailleurs, pour mesurer la pertinence et le sérieux des statistiques du ministère de l’intérieur, il suffit de rappeler la pseudo augmentation de la délinquance constatée en 2006 au Commissariat de Mende (préfecture de la Lozère, 12.000 habitants, seul commissariat pour l’ensemble de ce département de 77.000 habitants)  :

    « MENDE (AFP), 22 septembre 2006 – Le vol d’une paire de chaussettes, de bonbons et de magazines dans quatre magasins différents est la cause de la hausse de l’augmentation de 200 % des vols enregistrés au commissariat de Mende sur les six premiers mois de l’année, a-t-on appris de source proche du dossier. Sur la même période de 2005, le commissariat de Mende n’avait enregistré qu’un seul délit de ce type : le vol d’un pot de yaourt dans un hypermarché, a-t-on précisé de même source. Les vols dans quatre magasins commis par un jeune homme ont donc fait exploser les statistiques. Vingt-huit préfets ont été sollicités en juillet par la Direction générale de la police nationale (DGPN) pour expliquer la hausse des violences aux personnes, a révélé le journal Le Monde. La Lozère figure parmi ces départements. Aucune instance officielle dans ce département n’a souhaité faire de commentaire après ces informations. « Il n’y a pas eu d’augmentation notoire des faits de délinquance et d’atteinte aux personnes », ont toutefois indiqué à un correspondant de l’AFP des sources proches du dossier. »

    Que dire alors si l’on y ajoute les mésaventures de l’ex-préfète de la Lozère arrêtée pour vol ou l’arrestation de terroristes de l’ETA ? Que le 48, département essentiellement rural, est un centre névralgique de la criminalité sous la férule d’une mafia d’Etat, alors que l’insécurité y est quasiment inexistante tout au long de l’année ? Certes pas. Il faut donc se méfier grandement des statistiques auxquelles on peut faire dire absolument tout et n’importe quoi.

    La violence existe pourtant en milieu rural : il y a des délits et des crimes ; il y a de multiples formes d’incivilité. La pauvreté y est importante. Mais cette violence s’exprime forcément sous d’autres formes que dans les lieux où la population est plus dense. Elle est également plus difficilement identifiable, dans la mesure où les infrastructures policières et de gendarmerie y sont plus dispersées. Dans les départements ruraux, une incivilité ou une infraction, par exemple, ne donnera pas forcément lieu à une main courante ou à une plainte quand on sait que le premier officier de police judiciaire peut se trouver à une vingtaine de kilomètres (si l’on ne compte pas les maires bien sûr).

    Par conséquent, si la pauvreté n’est évidemment pas la seule cause de la violence, il est aussi un fait qu’une très grande majorité de la population pénale est d’extraction sociale très modeste et pauvre, et ce depuis des temps immémoriaux.

    Pour conclure le présent billet, il convient de s’interroger sur la méthodologie utilisée par les journalistes quand ils prétendent offrir aux citoyens une analyse et une mise en perspective des faits d’actualité.

    Guy Birenbaum s’est interrogé sur l’utilisation abusive du « off » par les journalistes, c’est-à-dire sur l’exploitation abusive d’informations provenant de sources anonymes, lesquelles sont reprises et suscitent immanquablement polémiques, débats, éditoriaux, hypothèses et autres conjectures.

    Pour compléter l’interrogation de Birenbaum, il faudrait également se demander pourquoi les journalistes cèdent à la facilité de donner systématiquement la parole aux mêmes experts.

     

  • Le « grumpy » en franc-maçonnerie

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    grumpy.jpgSans doute est-il téméraire et présomptueux de prétendre expliquer ici les problèmes de la franc-maçonnerie des Etats-Unis d'Amérique. Et ce d'autant plus que je ne vis pas aux Etats-Unis et n'ai aucune expérience de la vie maçonnique américaine. Les connaissances que j'ai du sujet sont livresques. Il y manque les fruits de l'expérience. Néanmoins les blogs et les réseaux sociaux permettent de nouer des contacts ou d'être le témoin attentif et silencieux de discussions animées entre les frères d'outre-Atlantique. Ces moyens de communication, qui n'existaient pas il y a encore une vingtaine d'années, permettent de se faire une idée assez objective de la situation.

    Voici une image qui circule sur le web. Elle montre un ancien vénérable maître du rite d'York (le rite majoritaire dans les loges bleues aux Etats-Unis) visiblement agacé que les frères de sa loge ne suivent pas ses directives et ne reproduisent pas à l'identique ce que lui-même a fait lorsqu'il présidait son atelier. Il semble que le phénomène des « Grumpy Past Masters » (anciens vénérable maître grincheux) soit répandu aux Etats-Unis et cause de sérieux problèmes. Est « grumpy » tout frère qui, au-delà des charges maçonniques qu'il assume ou a assumées, considère que les usages maçonniques - la tradition si l'on préfère - ne peuvent évoluer. De façon plus large encore, est « grumpy » ou grincheux tout frère rebelle au changement ou qui se croit si indispensable à sa loge qu'il n'envisage pas que celle-ci puisse vivre et se développer librement sans lui. Est « grumpy » ou grincheux tout frère qui enferme sa loge dans des modalités de fonctionnement qui ne correspondent pas à ses aspirations profondes. Le « grumpy » bride systématiquement tout ce qui pourrait s'apparenter à des innovations. Il est totalement incapable de passer le relais. C'est le vénérable connard ou le con du principe de Wheaton dont j'ai déjà parlé sur ce blog. C'est celui qui cumule les dignités et truste avec ses congénères les fonctions au sein des appareils obédientiels. Le « grumpy » ou grincheux trouve, dans le pseudo-concept de régularité maçonnique, le dogmatisme nécessaire et utile qui lui permet par exemple d'exclure celui qui pense différemment, celui qui a des orientations sexuelles particulières, celui qui souhaite une ouverture plus grande des loges et des obédiences, qui aimerait boire (avec modération) des petits coups durant les agapes ou qui propose des initiatives intéressantes et nouvelles pour le bien de l'Ordre.

    Le « grumpy » ou grincheux ne serait pas un problème un soi s'il n'était pas doté d'une grande capacité de nuisance et s'il ne faisait pas fuir toutes les bonnes volontés qui, chaque année, rejoignent les loges. Le « grumpy » estime qu'il ne faut pas parler politique et religion en loge au nom des anciens devoirs et de la préservation de la fraternité. Pourquoi pas ? Sauf que cette double exclusion lui permet de faire l'un et l'autre. En effet, l'exclusion de la politique des travaux de loge revient à exclure en réalité la modernité, la réflexion critique, la liberté d'expression et la liberté de conscience. Les travaux de loge consistent à ânonner le rituel. Le « grumpy » postule l'inaptitude du franc-maçon à réfléchir, en tenue, sur la vie de la Cité. L'exclusion de la religion lui permet en fait d'imposer la croyance obligatoire en Dieu et de bannir toute expression philosophique étrangère au monothéisme tel qu'il est compris dans la Bible. Les loges tentées de mener une réflexion sociale, ne le peuvent pas alors même qu'elles auraient la capacité de le faire.

    Pour bien comprendre, je vous propose l'exemple d'une loge de l'Etat d'Indiana. Celle-ci pourra organiser des « one-day classes » et participer à des oeuvres de charité. Elle pourra inviter le frère Chris Hodapp à faire des conférences sans doute très instructives sur ses escapades à la Grande Loge de France qu'il a pu fréquenter grâce à l'autorisation du Grand Maître. Mais cette loge ne pourra pas réfléchir aux raisons qui ont amené les citoyens à faire de Mike Pence - l'actuel vice-Président des Etats-Unis - le cinquantième gouverneur de l'Indiana en 2013. Mike Pence, je le rappelle, est un créationniste, un chrétien fondamentaliste d'extrême droite, qui croit que la terre a été créé en six jours il y a quelques milliers d'années et pense que toute la destinée de l'humanité est consignée dans la Bible... Cette loge ne pourra pas non plus proposer à ses membres de l'alcool aux agapes car boire de l'alcool n'est pas convenable. Il y aura toujours un « grumpy » (un ultra-conservateur) apparatchik qui veillera au grain et auquel d'autres feront la révérence pour une charge, une promotion dans un rite, une médaille, etc.

    Ce qui est frappant, c'est de constater à quel point de nombreux frères américains sont conscients de la prédominance du « grumpy » sans pour autant chercher à y mettre un terme. La fuite ou la démission l'emporte souvent sur la résistance comme si cette dernière était jugée vaine d'avance. Je ne sais comment expliquer cette passivité sinon par une incapacité à penser une maçonnerie possible en dehors des structures obédientielles existantes. Au fond, c'est comme si l'esprit de loyauté à l'égard de structures maçonniques sclérosées prévalait sur l'esprit de scission ou d'essaimage. Ce qui n'est pas conforme aux usages n'est pas maçonnique. Cette affirmation est tellement intériorisée chez les frères américains que même les éléments les plus avant-gardistes ne songent à s'en défaire et à voir au-delà des limites (landmarks) que les grincheux leur ont inculquées. 

    Ce phénomène « grumpy » est également très présent en dehors des Etats-Unis. Il est par exemple à l'oeuvre en Grande Bretagne ou en Australie, pays dans lesquels les obédiences nationales se perdent dans des considérations marketing pour juguler la baisse de leurs effectifs au lieu d'envisager la franc-maçonnerie sous l'angle de la liberté et de la souveraineté des loges. Si la tradition ou le respect des usages est important, et parfois fondamental, encore faut-il garder la mesure. Tout est une question de dosage. Un franc-maçon ou une loge a besoin de diversité et de liberté.

    En France, bien sûr, les grincheux existent ! Ils sont également très actifs et peuvent pourrir la vie des ateliers. Mais les francs-maçons hexagonaux ont sans doute un avantage sur eux. Cet avantage est la chance d'avoir un paysage maçonnique divers où coexistent plusieurs manières de concevoir le travail maçonnique. C'est le « bordel gaulois » auquel mon ami Régis Blanchet aimait faire allusion. Et c'est peut-être la raison pour laquelle la franc-maçonnerie française est si dynamique en dépit de l'ostracisme dont elle est frappée par la maçonnerie anglo-saxonne.

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    Je dédie cette note au frère Christophe Habas et lui souhaite un prompt rétablissement. 

  • Etats-Unis : les McMaçons en question

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    ETATS-UNIS D'AMÉRIQUE, RÉGULARITÉ, FRANC-MAÇONNERIE, recrutement

    En janvier 2016, j'avais consacré une note sur le recrutement maçonnique aux Etats-Unis d'Amérique. Sa lecture est utile pour comprendre un des débats qui agite la blogosphère maçonnique nord-américaine et les frères sur les réseaux sociaux : les « McMaçons » (McMasons en anglais). Qui sont-ils ? Des francs-maçons initiés aux termes de procédures de recrutement de masse au cours desquelles ils se sont vus conférer les trois degrés symboliques en un seul jour (one day classes) ! Ces procédures, validées à ce jour par trente-cinq Grandes Loges nord-américaines, ont pour but de juguler la baisse constante des effectifs maçonniques aux Etats-Unis d'Amérique.

    Il se fait que ces McMaçons sont très critiqués par de nombreux frères qui les perçoivent comme des francs-maçons au rabais venus consommer de la franc-maçonnerie comme d'autres consomment un Big Mac. Ces critiques ont suscité les réactions indignées d'autres frères comme celles par exemple de Michael H. Shirley (Grande Loge de l'Illinois) ou encore de Christopher L. Hodapp (Grande Loge de l'Indiana). Les deux rappellent que les McMaçons sont des frères comme les autres et estiment que les procédures de recrutement massif ont malgré tout permis à de nombreuses loges de survivre et de faire face à la chute de leurs effectifs.

    Effectivement les McMaçons ne sont pas responsables du cadre aberrant dans lequel ils ont été initiés. Ils doivent donc être respectés. Cependant, les données démographiques, toutes Grandes Loges américaines confondues, démontrent, sans contestation possible, l'inefficacité des recrutements massifs et des one day classesVoici quelques nombres qui permettent de se faire une idée assez claire de la situation actuelle de la maçonnerie aux Etats-Unis d'Amérique. Ils proviennent du Masonic Service Association of North America (association créée en 1918 par les Grandes Loges américaines).

    En 2005, le nombre de francs-maçons américains était de 1 569 812. Dix ans plus tard, en 2015 donc, ce nombre est tombé à 1 161 253. Ce qui représente une chute de 408 559 membres, soit un peu moins de trois fois et demi la population maçonnique française ! Si on élargit la période à 20 ans (1995-2015), cette chute s'élève à 992 063 membres, soit quasiment un million de membres. Sur une période d'un demi-siècle (1955-2015), la franc-maçonnerie américaine a perdu 2 848 672 membres. Presque trois millions de frères donc ! Je précise que ces nombres ne concernent pas la maçonnerie afro-amércaine de Prince Hall.

    Toutes les Grandes Loges américaines sont affectées et, parfois, de façon absolument spectaculaire comme c'est le cas, par exemple, de la Grande Loge du Texas. De 2010 à 2015, cette dernière a en effet perdu 17 175 membres en dehors de toute scission ou essaimage ! Et si je prends maintenant l'exemple des Grandes Loges de l'Illinois et de l'Indiana pour la même période, obédiences que connaissent parfaitement les frères Shirley et Hodapp, celles-ci ont perdu respectivement 6 238 et 10 929 membres ! Là encore sans qu'une scission ou un essaimage en ait été la cause.

    Le-tonneau-des-dana%C3%AFdes.-John-Willim-Waterhouse.-1903.-236x300.jpgPar conséquent, qu'il y ait parmi les McMaçons des frères sincères et motivés, qui pourrait en douter ? Mais que représentent-ils vraiment par rapport à tous les profanes initiés dans des conditions identiques ? 0,5 % ? 1% ? 2% ? On ne le sait pas. Il est donc plus probable que l'immense majorité initiée à 50 ou 100, parfois même à davantage, dans de grands temples ou dans d'immenses salles, est aussi vite partie qu'elle est venue. Les McMaçons sont donc en fait un des nombreux symptômes d'une franc-maçonnerie nord-américaine qui ne sait plus quoi faire pour retrouver son lustre d'antan et qui a du mal à comprendre ce qui lui arrive. La réalité de cette franc-maçonnerie-là ressemble au tonneau percé des Danaïdes. Bien qu'elle initie à tour de bras, ça ne l'empêche pas de perdre davantage de membres qu'elle n'en recrute. Ce que le frère Todd E. Creason a fort bien mis en lumière lorsqu'il s'est interrogé sur l'absentéisme en loge.

    L'absentéisme justement. Il fait également partie de la réalité maçonnique nord-américaine avec le recrutement massif et les démissions qui en sont le corollaire. Un témoignage permettra de saisir l'ampleur du phénomène : le frère Robert H. Johnson a par exemple indiqué qu'il n'y avait eu que treize frères à son initiation en comptant les officiers de la loge. Le jour de sa réception au grade de compagnon, ces frères étaient quatorze. Puis quinze lors de son élévation à la maîtrise. Quinze peut sembler un résultat décent ou satisfaisant par les temps qui courent, observe-t-il, mais triste quand il songe que sa loge compte trois cents membres !

    Il y a donc bien un gros problème... Justement, quel est-il ? Un peu de patience. Je tenterai de répondre à cette question prochainement.

  • L'évêque franc-maçon

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    Albert Le Nordez, Eglise catholique, antimaçonnisme, presse, laïcité, rumeurVoici, à votre meilleure convenance, le plus franc-maçon des cléricaux ou bien le plus clérical des francs-maçons : Monseigneur Albert Le Nordez (1844-1922). Cet ancien évêque du diocèse de Dijon (Côte-d'Or) fut accusé par la presse d'extrême droite de la Belle Epoque d'appartenir au Grand Orient de France parce qu'il avait été soi-disant apercu, en habit civil, du côté de la rue Cadet à Paris, non loin du siège de l'obédience maçonnique. La Libre Parole, le quotidien antisémite d'Edouard Drumont, jamais en retard sur une absurdité, avait diffusé un photo montage grossier du prélat revêtu d'insignes maçonniques réalisé par André de Boisandré que l'on se transmettait, parait-il, sous le manteau ou sous la soutane. N'ayant pu retrouver ce montage pour illustrer la présente note, je me suis donc résolu à en fabriquer un avec mes pauvres moyens.

    Pourquoi une telle accusation contre Le Nordez ? Parce que l'évêque détonnait dans les milieux catholiques de l'époque. L'homme était en effet républicain et ne s'en cachait pas. L'évêque de Dijon était relativement bienveillant à l'égard des ministères Waldeck-Rousseau et Combes et, au grand dam de sa hiérarchie, il avait même favorablement accueilli la loi sur les congrégations religieuses et l'enseignement libre en s'opposant directement au Pape. Doté d'un fort caractère, Mgr Le Nordez menait donc son diocèse à la baguette, n'hésitant à rabrouer ses subordonnés les moins dociles et à pratiquer contre eux des mesures de rétorsion notamment financières. Très rapidement, il fut donc détesté du clergé local. Le Grand Séminaire de Dijon se mit en grève en février 1904. Les séminaristes refusèrent en effet de recevoir l'ordination de ses mains. Des familles refusèrent que l'évêque donne la communion aux enfants. On le suspecta très vite de gratouiller la main de M. Henri Brisson et de préparer un schisme au sein de l'Eglise catholique avec la complicité active du Grand Orient de France. Les adeptes du complot pensèrent trouver dans son blason d'évêque les trois points de la franc-maçonnerie. D'autres crurent déceler dans sa signature le delta représentant le Grand Architecte de l'Univers révéré par les francs-maçons. On l'accusa même d'avoir un fils caché dont il fit un curé. L'imagination des complotistes était extraordinairement fertile !

    Albert Le Nordez se défendit assez mollement de toutes ces accusations, probablement parce qu'il les trouvait parfaitement délirantes. Face à ses détracteurs, l'évêque se contentait de répondre sur le ton de la boutade : « Je ne puis pas être à l'Orient puisque je suis Le Nordez. » Il avait toutefois reconnu sans problème être le client du photographe Michel Berthaud, un professionnel renommé, dont le magasin était situé au 9 rue Cadet à Paris. Etait-ce pour cette raison que des « âmes charitables » l'avaient dénoncé, croyant l'avoir aperçu du côté du siège du Grand Orient ? Pourtant être commerçant rue Cadet ou être un client d'un magasin de cette rue ne fait pas automatiquement de vous un franc-maçon...

    Qu'à cela ne tienne ! Pour en avoir le coeur net, des journalistes sont allés même jusqu'à interroger le vénérable de la loge dijonnaise. Ce dernier indiqua, bien sûr, que Mgr Le Nordez n'avait jamais fréquenté sa loge et qu'il n'était pas franc-maçon. Rien n'y fit cependant pour dissiper les soupçons et les craintes d'un complot anticatholique. Le Saint-Siège s'impatienta. Au mépris du concordat de 1801, le Pape Pie X convoqua Mgr Le Nordez à Rome pour obtenir des explications mais sans demander l'autorisation préalable au gouvernement français. En quittant le territoire national sans l'aval de gouvernement, l'évêque tomba dans l'illégalité. Le gouvernement de la République en prit alors prétexte pour rompre ses relations diplomatiques avec le Saint-Siège le 30 juillet 1904 et jeter les bases d'une législation portant séparation de l'Eglise et de l'Etat promulguée l'année suivante. Comme quoi, les grandes lois, parfois, tiennent à peu de chose...

    albert le nordez,eglise catholique,antimaçonnisme,presse,laïcité,rumeurDans son édition du 21 juillet 1904, au moment où le gouvernement venait de lancer son ultimatum au Saint-Siège, le journal La Presse avait publié cette protestation du Conseil Suprême (sic) du Grand Orient de France. Une protestation à la fois violemment anticléricale sur le fond et parfaitement grotesque sur la forme. Il s'agissait bien entendu d'une facétie de journaliste destinée « à faire monter la sauce » comme on dit, à crisper les esprits et, surtout, à faire vendre du papier !

    « Considérant qu'il importe avant tout de conserver sans tache la bonne renommée de l'Ordre maçonnique.

    Considérant qu'une association essentiellement républicaine et libre-penseuse doit se garder de tout contact impur.

    Considérant qu'une loge n'est pas une sacristie et que la présence d'un ensoutané à nos tenues exposerait la maçonnerie au soupçon de pactiser dans l'ombre avec le cléricalisme :

    Le conseil suprême répudie énergiquement toute attache avec le nommé Le Nordez et avec tout autre ratichon, quelle que soit la couleur de ses robes et de ses opinions, sincères ou feintes ;

    Et, en raison des bruits calomnieux pour nos Frères qui ont couru à ce sujet, ordonne une batterie de deuil. »

    Pour copie approximative :

    Mosca.