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  • Bienvenue Place Beauvau

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    beauvau.jpgUn frère a eu la grande gentillesse de me transmettre un exemplaire du livre qui défraye en ce moment la chronique et crispe un des candidats à l'élection présidentielle. Il s'intitule Bienvenue Place Beauvau. Avec pour sous-titre Police : les secrets inavouables d'un quinquennat. En me l'adressant, ce frère m'a dit : « Tu liras en particulier les pages qui concernent la franc-maçonnerie. Tu verras, on en prend plein la poire.»

    J'ai donc concentré ma lecture sur les passages où la franc-maçonnerie est évoquée. Je dois dire que je n'y ai rien appris de particulier qui n'ait déjà fait l'objet au moins une fois d'un article de presse. Le mérite de l'ouvrage est sans doute d'offrir une synthèse de certaines affaires dans lesquelles des personnalités, notoirement connues pour leur appartenance maçonniques, sont mêlées. Le sont-elles parce qu'elles sont maçonnes ? Evidemment non. Elles ne le sont que parce qu'elles ont commis ou sont soupçonnées d'avoir commis des actes répressibles pénalement. Ce qui n'est pas du tout la même chose.

    Loin d'être inintéressants, les passages du livre de Recasens, Hassoux et Labbé sur les liens entre la franc-maçonnerie et la haute hiérarchie policière sont cependant du même tonneau que le fameux cabinet noir qui fait actuellement couler tant d'encre et de salive. Les fantasmes de machination diabolique ou de complot fomenté dans l'ombre semblent prévaloir sur une réalité probablement bien plus triviale et terne. Sur le cabinet noir, les auteurs écrivent (p. 23) :

    « Il n’est pas possible d’en apporter la preuve formelle. Comme il n’est pas possible de prouver le contraire ! Mais l’addition d’indices troubles et de témoignages étonnants interroge. Plusieurs observateurs bien placés dans l’appareil policier nous ont ainsi décrit par le menu l’existence d’une structure clandestine, aux ramifications complexes, et dont le rayon d’action ne se serait pas cantonné au seul renseignement territorial. »

    On est exactement dans le même registre en ce qui concerne l'influence maçonnique qui rappelle celle, plus mystérieuse encore, du cabinet noir dont l'existence supposée tient en une réponse de normand : « p'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non ». Tout prend appui sur l'addition de choses imprécises : les « indices troubles » et les « témoignages » étonnants. Qu'est-ce que cela signifie exactement sinon des confidences, des rumeurs, des propos putassiers ou des règlements de comptes dignes de Clochemerle ? Ce que les auteurs mettent en évidence, c'est surtout l'importance des rapports entre les personnes ; ce sont les petites et grandes vanités, les ambitions dévorantes des uns, les médiocrités des autres ; c'est aussi la souplesse des réseaux par rapport à la rigidité des institutions.

    Si on se réfère au cas d'Alain Bauer par exemple, on se rend compte que celui-ci a su aussi bien exploiter ses relations avec Manuel Valls et Nicolas Sarkozy que sa qualité d'ancien grand-maître du Grand Orient pour asseoir sa carrière de consultant et d'enseignant en criminologie. Il est manifeste que le PS et le Grand Orient de France, en tant que structures, n'ont rien à voir avec la trajectoire d'un homme ayant incontestablement beaucoup d'entregent et le bagout nécessaire pour se mettre en scène auprès des hommes de pouvoir et vendre son savoir dans le domaine de la sécurité, du terrorisme et de la criminologie. Une information judiciaire a d'ailleurs été ouverte récemment à propos de contrats signés par sa boîte de consultants. Ses liens avec Augustin de Romanet, ancien directeur de la Caisse des dépôts et consignations et actuel directeur général d'Aéroports de Paris, semblent poser question et susciter l'intérêt de la justice. Bauer n'est évidemment pas le seul. D'autres ont su exploiter des années de militantisme syndical ou politique. C'est la vie. C'est la comédie humaine. Au ministère de l'intérieur comme dans n'importe quel autre milieu où existent des enjeux de pouvoir.

    Il est manifeste que les auteurs de Bienvenue Place Beauvau ne connaissent pas la franc-maçonnerie. Cette méconnaissance se remarque à ce genre de phrase (cf. p.58).

    « Lorsque Manuel Valls innove en organisant en 2014 une cérémonie de voeux pour les maçons au ministère, les dignitaires des obédiences apprécient ce geste inédit. Ils savent qu’ils peuvent compter sur le frère Valls qui, même s’il est aujourd’hui « en sommeil », aura passé seize ans sous le maillet. »

    Ce genre d'anecdote n'a rien à voir avec la franc-maçonnerie. Il s'agit plutôt de révérences intéressées, des jeux d'influence, de politesses de cour qui permettent, peut-être, à certains dignitaires parisiens de se gargariser et au ministre de croire qu'il se ménage ainsi des soutiens. Les hommes politiques font pareil avec les représentants religieux quand ils ont un intérêt à se les mettre dans la poche. Quoi qu'il en soit, l'anecdote de la cérémonie des voeux ne dit rien de la démarche philosophique et initiatique qui est au coeur même de la franc-maçonnerie. En outre, il est bon d'insister sur le fait qu'un frère en sommeil n'est redevable de rien. Il a simplement choisi de quitter la franc-maçonnerie, son obédience et sa loge. Il peut à la rigueur éprouver de la reconnaissance vis-à-vis de la franc-maçonnerie ou certains frères. Il peut évidemment conserver des amitiés. Mais il n'est certainement pas dans un rapport clientéliste qui le réduirait à un statut d'obligé ! Laissons ce genre de croyances aux lecteurs de François Koch, Faits & Documents, Médias Presse Infos et, plus généralement, aux victimes de la propagande d'extrême droite.

    Autre passage qui interroge (p. 58) :

    « Les policiers sont attirés par les lumières des temples francs-maçons telles les lucioles par les lanternes. De tous les ministères, c’est la Place Beauvau qui compte le plus de « frères ». À tous les étages, dans tous les bureaux, et d’autant plus qu’on grimpe dans la hiérarchie. Près de 10 % des commissaires seraient maçons. »

    Certes, les auteurs utilisent le conditionnel mais c'est néanmoins écrit : près d'un commissaire sur dix serait franc-maçon. Or d'où vient ce chiffre ? Mystère. Rien ne l'étaye si ce n'est les on-dits et la rumeur des couloirs du ministère de l'intérieur. Le problème est que les auteurs ne disent pas non plus ce que sont alors les neuf autres. Sont-ils catholiques, protestants, musulmans, bouddhistes, athées, agnostiques ? Sont-ils d'extrême gauche, de gauche, du centre, de droite et d'extrême droite ? Sont-ils syndiqués dans telle ou telle organisation ? Sont-ils bêtes, méchants, intelligents et gentils ? On ne le sait pas davantage. Par contre, les trois auteurs font mine de savoir qu'il y a au moins un franc-maçon sur les dix « à tous les étages, dans tous les bureaux ». Et d'affirmer qu'on en trouve d'autant plus au sommet de la hiérarchie policière. Imagine-t-on le tollé d'une telle affirmation si l'on remplaçait le mot « franc-maçon » par celui de « juif » ?

    L'ouvrage de Recasens, Hassoux et Labbé ne manque cependant pas d'intérêt. Il permet de se faire une idée du fonctionnement de l'Etat et plus particulièrement de ses rapports avec la police et le monde du renseignement. On y voit le poids des syndicats et la prégnance de la guerre des polices. On y constate l'inquiétude des pouvoirs publics face à la montée en puissance du FN au sein des forces de l'ordre. On y mesure la lassitude et l'épuisement des fonctionnaires si fortement sollicités en cette période d'état d'urgence. Les incompréhensions avec les magistrats, le poids grandissant des procédures judiciaires et la relative instabilité du code de procédure pénale n'arrangent pas non plus les choses et participent d'un malaise général que les auteurs mettent en évidence.

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    Olivia Recasens, Didier Hassoux et Christophe Labbé, Bienvenue Place Beauvau - Police : les secrets inavouables d'un quinquennat, Robert Laffont, Paris, 2017.

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    En 2009, je rédigeais un blog d'actualités qui s'appelait Le Blog de Gabale. J'avais écrit à l'époque une note sur l'acolyte d'Alain Bauer que l'on voyait beaucoup à la télévision, notamment dans l'émission quotidienne de France 5 C dans l'air. Il semble avoir disparu des écrans depuis un certain temps et - oh ! quel étonnement - a été remplacé par Alain Bauer. Il m'a paru intéressant de publier cette note à nouveau.

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    Raufer, ce « bon client »

    Xavier Raufer (de son vrai nom Christian de Bongain) est un inconnu pour beaucoup de personnes. Pourtant, vous avez certainement déjà vu et entendu ce criminologue au moins une fois. Peut-être même certains d’entre vous l’ont-ils lu.

    Xavier Raufer est que l’on appelle « un bon client » du système médiatique. Il répond volontiers aux sollicitations des journalistes dès lors qu’il s’agit de parler de la violence urbaine, du phénomène des bandes, du terrorisme, et plus largement de la criminalité et de la politique pénale.

    Il suffit qu’un fait divers spectaculaire se produise en France (une agression, un saccage, un homicide, des actes de barbarie, etc.) pour que les micros se tendent automatiquement. Et ça tombe plutôt bien car Xavier Raufer a souvent réponse à tout dans ces domaines fort complexes et il peut ainsi développer ses analyses sécuritaires avec cette docte assurance que beaucoup d’experts ont en partage.

    Estampillées « vu à la télé », ses analyses en deviendraient presque parole d’Evangile.

    L’homme a d’ailleurs publié un livre en novembre 2009 sur les nouveaux dangers planétaires. Et là encore, ça tombe bien, car le besoin de compréhension des journalistes et le besoin promotionnel de l’auteur se rencontrent. Raufer, déjà très présent dans la sphère médiatique, est désormais omniprésent.

    Disons le tout net : il ne s’agit pas de discuter ici les compétences de Monsieur Raufer, mais de dénoncer une absurdité qu’il assène péremptoirement en ce moment et qui consiste à se référer à un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) de septembre 2009 pour réfuter que la pauvreté et la précarité sociale sont des faits générateurs parmi d’autres de la violence et de l’atteinte aux biens et aux personnes.

    La raison avancée ? Elle est d’une simplicité confondante : la pauvreté monétaire et la pauvreté en conditions de vie sont particulièrement élevées dans les départements ruraux où la violence est pourtant infinitésimale, pour ne pas dire inexistante. Et Raufer de citer le cas du Cantal et de la Creuse (on pourrait y adjoindre également la Lozère qui avait été mentionnée dans un rapport de l’INSEE).

    Le syllogisme bêta du savant peut donc se résumer de la façon suivante : « Il y a beaucoup de pauvres dans le Cantal et la Creuse. Or, les faits de violence sont anecdotiques dans ces départements. Donc, il n’y a pas de lien entre la pauvreté et la violence. »

    Selon Raufer, l’argument de la pauvreté participe de la « culture de l’excuse » qui consiste, d’une part, à trouver des raisons aux délinquants et aux criminels, des causes a priori aux différents phénomènes de violence constatés en milieu urbain et, d’autre part, à justifier un prétendu laxisme en matière de répression. Cette « culture de l’excuse » (implicitement attribuée à la gauche) permet souvent à Xavier Raufer d’esquiver habilement la faillite de la politique du tout sécuritaire et du tout répressif. On croirait entendre Sarkozy qui indiquait à la télévision le 29 novembre 2007 au sujet des émeutes de Villiers-le-Bel :

    « Nous retrouverons les tireurs. Ce n’est pas un problème de haine de la police. Ce sont des individus qui sont des voyous, déstructurés. Nous les retrouverons un par un, et pour eux ce sera la cour d’assises [...] Tous les chômeurs ne tirent pas sur les gendarmes et les policiers, il faut arrêter avec ça [...] Quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable (sic). »

    Xavier Raufer ne soutient pas autre chose à la télévision : expliquer la violence dans les ensembles urbains, notamment par la pauvreté et la précarité sociale (car ce ne sont évidemment pas les seules causes), c’est déjà l’excuser ! Et comme on l’a dit, Raufer a cru pouvoir trouver, dans le rapport de l’IGAS sur la pauvreté en milieu rural, la preuve irréfutable de l’absence de lien entre pauvreté et violence.

    Seulement voilà, après avoir parcouru ce fameux rapport, on ne voit pas comment Raufer a pu faire une telle déduction, dans la mesure où ce document ne vise qu’à étudier la pauvreté, la précarité, et la solidarité en milieu rural. Il ne s’agissait donc pas d’étudier les liens entre pauvreté et violence en milieu rural. Il ne s’agissait pas non plus d’établir de quelconques comparaisons sur ce sujet avec des départements plus fortement urbanisés.

    Dans ce rapport, le terme « délinquance » n’apparaît qu’une seule fois et encore de façon assez anecdotique. Le terme « violence » apparait trois fois (pages 107, 108 et 143 du rapport de l’IGAS) et concerne les violences familiales et conjugales en milieu rural.

    En niant le lien entre la pauvreté et la violence, on en arrive donc implicitement à opposer la soi-disant tranquillité des campagnes pauvres (où la violence existe pourtant bel et bien mais elle s’exprime sous d’autres formes) à l’insécurité des grands ensembles urbains où le mélange social est forcément plus important eu égard à la densité de la population. On en arrive implicitement à réduire la violence à un déterminisme tout autre que certains associent aux populations d’origine étrangère. Tel est le cas par exemple du journaliste Eric Zemmour qui a cru intelligent de dire le 6 mars sur Canal + :

    « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait »

    Fait pour fait, on remarquera que les plumitifs des années 1930 dénonçaient aussi la forte présence dans les prétoires des Polonais et des Italiens dont beaucoup appartenaient socialement aux couches les plus défavorisées de la population.

    Qu’en conclure sinon que les nationalités et les origines ethniques changent, mais que l’argumentation fallacieuse demeure ? Elle demeure parce qu’elle se dissimule derrière la prétendue analyse de la réalité des faits qui, le plus souvent, n’est que l’expression d’un préjugé idéologique xénophobe.


    Mais revenons-en à Xavier Raufer (dont on lira avec intérêt le parcours politique). Comment celui-ci peut-il affirmer que les départements ruraux les plus pauvres ne connaissent pas des phénomènes de violence ?

    Xavier Raufer a-t-il recoupé le rapport de l’IGAS avec les statistiques policières de ces départements ?

    Il ne l’a en tout cas pas expressément indiqué dans ses différentes interventions télévisées. Et à supposer qu’il l’ai fait quel crédit peut-on justement accorder aux statistiques du ministère de l’intérieur surtout dans les départements ruraux dont la situation est assurément incomparable avec celle des départements fortement urbanisés ?

    D’ailleurs, pour mesurer la pertinence et le sérieux des statistiques du ministère de l’intérieur, il suffit de rappeler la pseudo augmentation de la délinquance constatée en 2006 au Commissariat de Mende (préfecture de la Lozère, 12.000 habitants, seul commissariat pour l’ensemble de ce département de 77.000 habitants)  :

    « MENDE (AFP), 22 septembre 2006 – Le vol d’une paire de chaussettes, de bonbons et de magazines dans quatre magasins différents est la cause de la hausse de l’augmentation de 200 % des vols enregistrés au commissariat de Mende sur les six premiers mois de l’année, a-t-on appris de source proche du dossier. Sur la même période de 2005, le commissariat de Mende n’avait enregistré qu’un seul délit de ce type : le vol d’un pot de yaourt dans un hypermarché, a-t-on précisé de même source. Les vols dans quatre magasins commis par un jeune homme ont donc fait exploser les statistiques. Vingt-huit préfets ont été sollicités en juillet par la Direction générale de la police nationale (DGPN) pour expliquer la hausse des violences aux personnes, a révélé le journal Le Monde. La Lozère figure parmi ces départements. Aucune instance officielle dans ce département n’a souhaité faire de commentaire après ces informations. « Il n’y a pas eu d’augmentation notoire des faits de délinquance et d’atteinte aux personnes », ont toutefois indiqué à un correspondant de l’AFP des sources proches du dossier. »

    Que dire alors si l’on y ajoute les mésaventures de l’ex-préfète de la Lozère arrêtée pour vol ou l’arrestation de terroristes de l’ETA ? Que le 48, département essentiellement rural, est un centre névralgique de la criminalité sous la férule d’une mafia d’Etat, alors que l’insécurité y est quasiment inexistante tout au long de l’année ? Certes pas. Il faut donc se méfier grandement des statistiques auxquelles on peut faire dire absolument tout et n’importe quoi.

    La violence existe pourtant en milieu rural : il y a des délits et des crimes ; il y a de multiples formes d’incivilité. La pauvreté y est importante. Mais cette violence s’exprime forcément sous d’autres formes que dans les lieux où la population est plus dense. Elle est également plus difficilement identifiable, dans la mesure où les infrastructures policières et de gendarmerie y sont plus dispersées. Dans les départements ruraux, une incivilité ou une infraction, par exemple, ne donnera pas forcément lieu à une main courante ou à une plainte quand on sait que le premier officier de police judiciaire peut se trouver à une vingtaine de kilomètres (si l’on ne compte pas les maires bien sûr).

    Par conséquent, si la pauvreté n’est évidemment pas la seule cause de la violence, il est aussi un fait qu’une très grande majorité de la population pénale est d’extraction sociale très modeste et pauvre, et ce depuis des temps immémoriaux.

    Pour conclure le présent billet, il convient de s’interroger sur la méthodologie utilisée par les journalistes quand ils prétendent offrir aux citoyens une analyse et une mise en perspective des faits d’actualité.

    Guy Birenbaum s’est interrogé sur l’utilisation abusive du « off » par les journalistes, c’est-à-dire sur l’exploitation abusive d’informations provenant de sources anonymes, lesquelles sont reprises et suscitent immanquablement polémiques, débats, éditoriaux, hypothèses et autres conjectures.

    Pour compléter l’interrogation de Birenbaum, il faudrait également se demander pourquoi les journalistes cèdent à la facilité de donner systématiquement la parole aux mêmes experts.

     

  • Le « grumpy » en franc-maçonnerie

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    grumpy.jpgSans doute est-il téméraire et présomptueux de prétendre expliquer ici les problèmes de la franc-maçonnerie des Etats-Unis d'Amérique. Et ce d'autant plus que je ne vis pas aux Etats-Unis et n'ai aucune expérience de la vie maçonnique américaine. Les connaissances que j'ai du sujet sont livresques. Il y manque les fruits de l'expérience. Néanmoins les blogs et les réseaux sociaux permettent de nouer des contacts ou d'être le témoin attentif et silencieux de discussions animées entre les frères d'outre-Atlantique. Ces moyens de communication, qui n'existaient pas il y a encore une vingtaine d'années, permettent de se faire une idée assez objective de la situation.

    Voici une image qui circule sur le web. Elle montre un ancien vénérable maître du rite d'York (le rite majoritaire dans les loges bleues aux Etats-Unis) visiblement agacé que les frères de sa loge ne suivent pas ses directives et ne reproduisent pas à l'identique ce que lui-même a fait lorsqu'il présidait son atelier. Il semble que le phénomène des « Grumpy Past Masters » (anciens vénérable maître grincheux) soit répandu aux Etats-Unis et cause de sérieux problèmes. Est « grumpy » tout frère qui, au-delà des charges maçonniques qu'il assume ou a assumées, considère que les usages maçonniques - la tradition si l'on préfère - ne peuvent évoluer. De façon plus large encore, est « grumpy » ou grincheux tout frère rebelle au changement ou qui se croit si indispensable à sa loge qu'il n'envisage pas que celle-ci puisse vivre et se développer librement sans lui. Est « grumpy » ou grincheux tout frère qui enferme sa loge dans des modalités de fonctionnement qui ne correspondent pas à ses aspirations profondes. Le « grumpy » bride systématiquement tout ce qui pourrait s'apparenter à des innovations. Il est totalement incapable de passer le relais. C'est le vénérable connard ou le con du principe de Wheaton dont j'ai déjà parlé sur ce blog. C'est celui qui cumule les dignités et truste avec ses congénères les fonctions au sein des appareils obédientiels. Le « grumpy » ou grincheux trouve, dans le pseudo-concept de régularité maçonnique, le dogmatisme nécessaire et utile qui lui permet par exemple d'exclure celui qui pense différemment, celui qui a des orientations sexuelles particulières, celui qui souhaite une ouverture plus grande des loges et des obédiences, qui aimerait boire (avec modération) des petits coups durant les agapes ou qui propose des initiatives intéressantes et nouvelles pour le bien de l'Ordre.

    Le « grumpy » ou grincheux ne serait pas un problème un soi s'il n'était pas doté d'une grande capacité de nuisance et s'il ne faisait pas fuir toutes les bonnes volontés qui, chaque année, rejoignent les loges. Le « grumpy » estime qu'il ne faut pas parler politique et religion en loge au nom des anciens devoirs et de la préservation de la fraternité. Pourquoi pas ? Sauf que cette double exclusion lui permet de faire l'un et l'autre. En effet, l'exclusion de la politique des travaux de loge revient à exclure en réalité la modernité, la réflexion critique, la liberté d'expression et la liberté de conscience. Les travaux de loge consistent à ânonner le rituel. Le « grumpy » postule l'inaptitude du franc-maçon à réfléchir, en tenue, sur la vie de la Cité. L'exclusion de la religion lui permet en fait d'imposer la croyance obligatoire en Dieu et de bannir toute expression philosophique étrangère au monothéisme tel qu'il est compris dans la Bible. Les loges tentées de mener une réflexion sociale, ne le peuvent pas alors même qu'elles auraient la capacité de le faire.

    Pour bien comprendre, je vous propose l'exemple d'une loge de l'Etat d'Indiana. Celle-ci pourra organiser des « one-day classes » et participer à des oeuvres de charité. Elle pourra inviter le frère Chris Hodapp à faire des conférences sans doute très instructives sur ses escapades à la Grande Loge de France qu'il a pu fréquenter grâce à l'autorisation du Grand Maître. Mais cette loge ne pourra pas réfléchir aux raisons qui ont amené les citoyens à faire de Mike Pence - l'actuel vice-Président des Etats-Unis - le cinquantième gouverneur de l'Indiana en 2013. Mike Pence, je le rappelle, est un créationniste, un chrétien fondamentaliste d'extrême droite, qui croit que la terre a été créé en six jours il y a quelques milliers d'années et pense que toute la destinée de l'humanité est consignée dans la Bible... Cette loge ne pourra pas non plus proposer à ses membres de l'alcool aux agapes car boire de l'alcool n'est pas convenable. Il y aura toujours un « grumpy » (un ultra-conservateur) apparatchik qui veillera au grain et auquel d'autres feront la révérence pour une charge, une promotion dans un rite, une médaille, etc.

    Ce qui est frappant, c'est de constater à quel point de nombreux frères américains sont conscients de la prédominance du « grumpy » sans pour autant chercher à y mettre un terme. La fuite ou la démission l'emporte souvent sur la résistance comme si cette dernière était jugée vaine d'avance. Je ne sais comment expliquer cette passivité sinon par une incapacité à penser une maçonnerie possible en dehors des structures obédientielles existantes. Au fond, c'est comme si l'esprit de loyauté à l'égard de structures maçonniques sclérosées prévalait sur l'esprit de scission ou d'essaimage. Ce qui n'est pas conforme aux usages n'est pas maçonnique. Cette affirmation est tellement intériorisée chez les frères américains que même les éléments les plus avant-gardistes ne songent à s'en défaire et à voir au-delà des limites (landmarks) que les grincheux leur ont inculquées. 

    Ce phénomène « grumpy » est également très présent en dehors des Etats-Unis. Il est par exemple à l'oeuvre en Grande Bretagne ou en Australie, pays dans lesquels les obédiences nationales se perdent dans des considérations marketing pour juguler la baisse de leurs effectifs au lieu d'envisager la franc-maçonnerie sous l'angle de la liberté et de la souveraineté des loges. Si la tradition ou le respect des usages est important, et parfois fondamental, encore faut-il garder la mesure. Tout est une question de dosage. Un franc-maçon ou une loge a besoin de diversité et de liberté.

    En France, bien sûr, les grincheux existent ! Ils sont également très actifs et peuvent pourrir la vie des ateliers. Mais les francs-maçons hexagonaux ont sans doute un avantage sur eux. Cet avantage est la chance d'avoir un paysage maçonnique divers où coexistent plusieurs manières de concevoir le travail maçonnique. C'est le « bordel gaulois » auquel mon ami Régis Blanchet aimait faire allusion. Et c'est peut-être la raison pour laquelle la franc-maçonnerie française est si dynamique en dépit de l'ostracisme dont elle est frappée par la maçonnerie anglo-saxonne.

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    Je dédie cette note au frère Christophe Habas et lui souhaite un prompt rétablissement. 

  • Etats-Unis : les McMaçons en question

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    ETATS-UNIS D'AMÉRIQUE, RÉGULARITÉ, FRANC-MAÇONNERIE, recrutement

    En janvier 2016, j'avais consacré une note sur le recrutement maçonnique aux Etats-Unis d'Amérique. Sa lecture est utile pour comprendre un des débats qui agite la blogosphère maçonnique nord-américaine et les frères sur les réseaux sociaux : les « McMaçons » (McMasons en anglais). Qui sont-ils ? Des francs-maçons initiés aux termes de procédures de recrutement de masse au cours desquelles ils se sont vus conférer les trois degrés symboliques en un seul jour (one day classes) ! Ces procédures, validées à ce jour par trente-cinq Grandes Loges nord-américaines, ont pour but de juguler la baisse constante des effectifs maçonniques aux Etats-Unis d'Amérique.

    Il se fait que ces McMaçons sont très critiqués par de nombreux frères qui les perçoivent comme des francs-maçons au rabais venus consommer de la franc-maçonnerie comme d'autres consomment un Big Mac. Ces critiques ont suscité les réactions indignées d'autres frères comme celles par exemple de Michael H. Shirley (Grande Loge de l'Illinois) ou encore de Christopher L. Hodapp (Grande Loge de l'Indiana). Les deux rappellent que les McMaçons sont des frères comme les autres et estiment que les procédures de recrutement massif ont malgré tout permis à de nombreuses loges de survivre et de faire face à la chute de leurs effectifs.

    Effectivement les McMaçons ne sont pas responsables du cadre aberrant dans lequel ils ont été initiés. Ils doivent donc être respectés. Cependant, les données démographiques, toutes Grandes Loges américaines confondues, démontrent, sans contestation possible, l'inefficacité des recrutements massifs et des one day classesVoici quelques nombres qui permettent de se faire une idée assez claire de la situation actuelle de la maçonnerie aux Etats-Unis d'Amérique. Ils proviennent du Masonic Service Association of North America (association créée en 1918 par les Grandes Loges américaines).

    En 2005, le nombre de francs-maçons américains était de 1 569 812. Dix ans plus tard, en 2015 donc, ce nombre est tombé à 1 161 253. Ce qui représente une chute de 408 559 membres, soit un peu moins de trois fois et demi la population maçonnique française ! Si on élargit la période à 20 ans (1995-2015), cette chute s'élève à 992 063 membres, soit quasiment un million de membres. Sur une période d'un demi-siècle (1955-2015), la franc-maçonnerie américaine a perdu 2 848 672 membres. Presque trois millions de frères donc ! Je précise que ces nombres ne concernent pas la maçonnerie afro-amércaine de Prince Hall.

    Toutes les Grandes Loges américaines sont affectées et, parfois, de façon absolument spectaculaire comme c'est le cas, par exemple, de la Grande Loge du Texas. De 2010 à 2015, cette dernière a en effet perdu 17 175 membres en dehors de toute scission ou essaimage ! Et si je prends maintenant l'exemple des Grandes Loges de l'Illinois et de l'Indiana pour la même période, obédiences que connaissent parfaitement les frères Shirley et Hodapp, celles-ci ont perdu respectivement 6 238 et 10 929 membres ! Là encore sans qu'une scission ou un essaimage en ait été la cause.

    Le-tonneau-des-dana%C3%AFdes.-John-Willim-Waterhouse.-1903.-236x300.jpgPar conséquent, qu'il y ait parmi les McMaçons des frères sincères et motivés, qui pourrait en douter ? Mais que représentent-ils vraiment par rapport à tous les profanes initiés dans des conditions identiques ? 0,5 % ? 1% ? 2% ? On ne le sait pas. Il est donc plus probable que l'immense majorité initiée à 50 ou 100, parfois même à davantage, dans de grands temples ou dans d'immenses salles, est aussi vite partie qu'elle est venue. Les McMaçons sont donc en fait un des nombreux symptômes d'une franc-maçonnerie nord-américaine qui ne sait plus quoi faire pour retrouver son lustre d'antan et qui a du mal à comprendre ce qui lui arrive. La réalité de cette franc-maçonnerie-là ressemble au tonneau percé des Danaïdes. Bien qu'elle initie à tour de bras, ça ne l'empêche pas de perdre davantage de membres qu'elle n'en recrute. Ce que le frère Todd E. Creason a fort bien mis en lumière lorsqu'il s'est interrogé sur l'absentéisme en loge.

    L'absentéisme justement. Il fait également partie de la réalité maçonnique nord-américaine avec le recrutement massif et les démissions qui en sont le corollaire. Un témoignage permettra de saisir l'ampleur du phénomène : le frère Robert H. Johnson a par exemple indiqué qu'il n'y avait eu que treize frères à son initiation en comptant les officiers de la loge. Le jour de sa réception au grade de compagnon, ces frères étaient quatorze. Puis quinze lors de son élévation à la maîtrise. Quinze peut sembler un résultat décent ou satisfaisant par les temps qui courent, observe-t-il, mais triste quand il songe que sa loge compte trois cents membres !

    Il y a donc bien un gros problème... Justement, quel est-il ? Un peu de patience. Je tenterai de répondre à cette question prochainement.

  • L'évêque franc-maçon

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    Albert Le Nordez, Eglise catholique, antimaçonnisme, presse, laïcité, rumeurVoici, à votre meilleure convenance, le plus franc-maçon des cléricaux ou bien le plus clérical des francs-maçons : Monseigneur Albert Le Nordez (1844-1922). Cet ancien évêque du diocèse de Dijon (Côte-d'Or) fut accusé par la presse d'extrême droite de la Belle Epoque d'appartenir au Grand Orient de France parce qu'il avait été soi-disant apercu, en habit civil, du côté de la rue Cadet à Paris, non loin du siège de l'obédience maçonnique. La Libre Parole, le quotidien antisémite d'Edouard Drumont, jamais en retard sur une absurdité, avait diffusé un photo montage grossier du prélat revêtu d'insignes maçonniques réalisé par André de Boisandré que l'on se transmettait, parait-il, sous le manteau ou sous la soutane. N'ayant pu retrouver ce montage pour illustrer la présente note, je me suis donc résolu à en fabriquer un avec mes pauvres moyens.

    Pourquoi une telle accusation contre Le Nordez ? Parce que l'évêque détonnait dans les milieux catholiques de l'époque. L'homme était en effet républicain et ne s'en cachait pas. L'évêque de Dijon était relativement bienveillant à l'égard des ministères Waldeck-Rousseau et Combes et, au grand dam de sa hiérarchie, il avait même favorablement accueilli la loi sur les congrégations religieuses et l'enseignement libre en s'opposant directement au Pape. Doté d'un fort caractère, Mgr Le Nordez menait donc son diocèse à la baguette, n'hésitant à rabrouer ses subordonnés les moins dociles et à pratiquer contre eux des mesures de rétorsion notamment financières. Très rapidement, il fut donc détesté du clergé local. Le Grand Séminaire de Dijon se mit en grève en février 1904. Les séminaristes refusèrent en effet de recevoir l'ordination de ses mains. Des familles refusèrent que l'évêque donne la communion aux enfants. On le suspecta très vite de gratouiller la main de M. Henri Brisson et de préparer un schisme au sein de l'Eglise catholique avec la complicité active du Grand Orient de France. Les adeptes du complot pensèrent trouver dans son blason d'évêque les trois points de la franc-maçonnerie. D'autres crurent déceler dans sa signature le delta représentant le Grand Architecte de l'Univers révéré par les francs-maçons. On l'accusa même d'avoir un fils caché dont il fit un curé. L'imagination des complotistes était extraordinairement fertile !

    Albert Le Nordez se défendit assez mollement de toutes ces accusations, probablement parce qu'il les trouvait parfaitement délirantes. Face à ses détracteurs, l'évêque se contentait de répondre sur le ton de la boutade : « Je ne puis pas être à l'Orient puisque je suis Le Nordez. » Il avait toutefois reconnu sans problème être le client du photographe Michel Berthaud, un professionnel renommé, dont le magasin était situé au 9 rue Cadet à Paris. Etait-ce pour cette raison que des « âmes charitables » l'avaient dénoncé, croyant l'avoir aperçu du côté du siège du Grand Orient ? Pourtant être commerçant rue Cadet ou être un client d'un magasin de cette rue ne fait pas automatiquement de vous un franc-maçon...

    Qu'à cela ne tienne ! Pour en avoir le coeur net, des journalistes sont allés même jusqu'à interroger le vénérable de la loge dijonnaise. Ce dernier indiqua, bien sûr, que Mgr Le Nordez n'avait jamais fréquenté sa loge et qu'il n'était pas franc-maçon. Rien n'y fit cependant pour dissiper les soupçons et les craintes d'un complot anticatholique. Le Saint-Siège s'impatienta. Au mépris du concordat de 1801, le Pape Pie X convoqua Mgr Le Nordez à Rome pour obtenir des explications mais sans demander l'autorisation préalable au gouvernement français. En quittant le territoire national sans l'aval de gouvernement, l'évêque tomba dans l'illégalité. Le gouvernement de la République en prit alors prétexte pour rompre ses relations diplomatiques avec le Saint-Siège le 30 juillet 1904 et jeter les bases d'une législation portant séparation de l'Eglise et de l'Etat promulguée l'année suivante. Comme quoi, les grandes lois, parfois, tiennent à peu de chose...

    albert le nordez,eglise catholique,antimaçonnisme,presse,laïcité,rumeurDans son édition du 21 juillet 1904, au moment où le gouvernement venait de lancer son ultimatum au Saint-Siège, le journal La Presse avait publié cette protestation du Conseil Suprême (sic) du Grand Orient de France. Une protestation à la fois violemment anticléricale sur le fond et parfaitement grotesque sur la forme. Il s'agissait bien entendu d'une facétie de journaliste destinée « à faire monter la sauce » comme on dit, à crisper les esprits et, surtout, à faire vendre du papier !

    « Considérant qu'il importe avant tout de conserver sans tache la bonne renommée de l'Ordre maçonnique.

    Considérant qu'une association essentiellement républicaine et libre-penseuse doit se garder de tout contact impur.

    Considérant qu'une loge n'est pas une sacristie et que la présence d'un ensoutané à nos tenues exposerait la maçonnerie au soupçon de pactiser dans l'ombre avec le cléricalisme :

    Le conseil suprême répudie énergiquement toute attache avec le nommé Le Nordez et avec tout autre ratichon, quelle que soit la couleur de ses robes et de ses opinions, sincères ou feintes ;

    Et, en raison des bruits calomnieux pour nos Frères qui ont couru à ce sujet, ordonne une batterie de deuil. »

    Pour copie approximative :

    Mosca.

  • Arthur Haulot ou l'amour d'aimer

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    haulot.jpgL'arrière-grand-père de ma compagne est un martyr de la Résistance. Sa fille, la grand-mère donc, sachant que j'aimais l'histoire et écouter ses souvenirs de jeunesse, m'a donné toute la série de Christian Bernadac parue à la fin des années 60 et consacrée à la déportation.

    Un de ces livres évoque ces médecins allemands, ces professeurs d'Université, ces scientifiques choisis par Heinrich Himmler, acceptés par Adolf Hitler, qui renièrent toutes les règles déontologiques de leur profession et pratiquèrent des expériences absolument abominables sur des déportés voués à l'esclavage ou à l'extermination.

    Parmi ces déportés, le belge et militant socialiste Arthur Haulot. J'ai été saisi de lire ce qui lui était arrivé lorsque le médecin SS Plottner du camp de concentration de Dachau lui avait administré de hautes doses de mescaline, un puissant vaso-dilatateur.

    Hitler, dans sa paranoïa, espérait beaucoup de cette substance pour faire parler tous les ennemis du régime lors des interrogatoires. Haulot avait donc été un des cobayes de ce criminel SS adepte des nouvelles drogues et des traitements médicaux absurdes. Lui-même en parlait avec distance, presque scientifiquement, ce qui témoigne non seulement d'une très grande force de caractère mais aussi d'une lucidité peu commune (cf. C. Bernadac, Les médecins maudits, éd. France-Empire, Paris, 1967, p. 82 et suiv.).

    « J'estime que les expérience faites à Dachau ont démontré ceci :

    1. L'absorption du produit, surtout si elle se fait sans que le patient en ait conscience, doit immanquablement amener chez lui un état d'affolement qui le prive, au plus fort de la crise, de toute espèce de résistance spirituelle.

    2. On peut obtenir du patient, dans ces conditions,je ne dirai pas n'importe quel aveu, mais n'importe quelle déclaration.

    Sans doute, par hasard, peut-on obtenir que le patient dévoile une vérité qu'il voudrait cacher mais, beaucoup plus généralement, on obtiendra simplement de lui qu'il souscrive à n'importe quelle accusation portée contre lui, même la plus invraisemblable, parce que son seul désir n'est pas du tout de se débarrasser d'un secret, mais bien plus simplement d'échapper à la souffrance intolérable que lui cause l'obligation de s'isoler du rêve créé par la drogue.»

    Oui, j'en ai été saisi parce que j'ai brièvement côtoyé Arthur Haulot au sein de la loge bruxelloise Action et Solidarité n°1 du Grand Orient de Belgique. Jeune expatrié, j'avais en effet atterri par hasard dans cette loge que j'ai visité ensuite assez régulièrement avant de m'affilier à une autre. Et c'est là que j'y ai croisé cet homme qui était pour moi à l'époque un parfait inconnu. En effet, j'ignorais tout de lui, de son parcours politique, de ses engagements. J'ai vite appris qu'il s'agissait de quelqu'un d'important, une sorte de conscience de gauche si l'on veut (car l'expression est galvaudée), mais rien de plus.

    Ce qui m'avait frappé chez lui, c'était son extraordinaire jeunesse d'esprit et son ouverture aux autres. Comment ne pas être intrigué par cet homme qui avait tardivement accepté d'entamer une démarche maçonnique ? Je revois encore ce grand chauve au regard pénétrant malgré des problèmes oculaires, fort gaillard en dépit d'un âge respectable, ceint de son tablier d'apprenti ou de compagnon (je ne sais plus), écoutant sagement les instructions, les morceaux d'architecture et les interventions sur les colonnes.

    Quoi qu'il en soit, comment aurais-je pu imaginer que ce grand corps, près duquel je me suis trouvé sur la colonne du nord, avait enduré de telles souffrances ? Ça fait drôle de se dire que l'on a croisé quelqu'un d'aussi courageux et d'aussi modeste. Et surtout doté d'une telle énergie vitale ! Je me souviens en particulier de son inquiétude devant les résurgences de l'extrême droite en Europe (notamment le Vlaams Blok en Belgique et le FN en France). 

    Arthur Haulot est passé à l'orient éternel en 2005. 

    christian bernadac,bruxelles,belgique,franc-maçonnerie,nazisme,résistance,arthur haulot,gobJE NE VEUX PAS QUITTER TA MAIN

    C’est avec la fraîcheur de source de ta paume
    que je veux avancer le plus, le plus loin
    plus loin qu’il me sera par les dieux accordé
    de vivre et de lutter
    tu es la joie plus haute de mon âme,
    le feu plus pur de mon combat, de mon envie
    de ma volonté de roc et de roseau
    d’emmener l’homme vers l’avenir

    Je ne veux pas quitter ta main

    S’il devait advenir que tu me laisses sans cette joie
    qui coule dans mon sang à remonte courant
    vers le centre lui-même, et l’âme, et l’espérance
    c’est le sens impalpable de ma destinée
    qui s’assécherait
    comme le ruisseau détourné de sa source

    Je ne veux pas quitter ta main

    J’ai besoin de l’amour quoi sourd à chaque instant
    de ce creux de ta paume,
    de la pointe des doigts,
    du destin ignoré des lignes arabesques
    tracées à même peau pour dire le destin

    Je ne veux pas quitter ta main

    Tant que j’aurai ta main dans la mienne soudée
    je serai le lutteur ironique et puissant
    s’imaginant peut-être incurver des données
    du malheur des humains
    je serai celui-là qui tient haute la tête
    quand les vents les plus noirs soufflent sur la forêt,
    quand le cœur s’épouvante aux colères des dieux
    Je serai celui-là qui sait s’amenuiser
    jusqu’à l‘ombre de soi
    mais tient le seul filin qui rattache la terre
    à l’espoir du matin .

    Je ne veux pas quitter ta main

    Ta main m’est talisman de durée et de rêve,
    certitude opposée à tous les démentis
    à toutes les faiblesses,
    à tous les abandons.
    Pour tout ce qui m’exalte et qui me justifie
    pour tout ce que je veux être encore demain.
    pour ce monde à jamais à toujours découvrir
    pour ces espoirs jetés en avant du malheur

    pour cette flamme encore à brûler dans mes veines
    pour ce chant espéré attendu et voulu
    pour cette simple foi de charbonnier candide
    pour cet amour d’aimer qui emporte mes pas

    Je ne veux pas quitter ta main.

    - Arthur Haulot -

  • Photo de famille

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    Le frère Frédéric C. m'a transmis un souvenir de famille. Une nuée de canaris immortalisée dans le Grand Temple Groussier rue Cadet à Paris. Il devait s'agir de la première séance plénière du Conseil de l'Ordre en 1979. On voit que les costumes sont d'époque. On y reconnaît notamment à l'avant plan Roger Leray, Grand Maître, Jacques Mitterrand - qui n'avait aucun lien de parenté avec François Mitterrand - et l'historien Paul Gourdot.

    Roger Leray venait de succéder à Michel Baroin (le père de François Baroin ) à la grande maîtrise. L'élection du jeune Michel Baroin avait été mal vécue. Cet ancien commissaire à la D.S.T. puis sous-préfet, et enfin président de la GMF, avait succédé en 1977 à Serge Behar à la tête du Grand Orient. Il avait annoncé la couleur dès son entrée en fonction, déclarant qu'il n'était pas un homme politique et que le Grand Orient ne devait subir l'influence d'aucun parti, d'aucun groupement, d'aucun homme politique. Ambiance...

    Pourtant Baroin ne dissimulait pas ses amitiés : il était proche d'Edgar Faure, dont il fut le collaborateur. Il était également lié à Eugène Chambon, de la Grande Loge Nationale Française, qui s'appliquait, par la fraternelle du Carrefour de l'Amitié, à mettre en relation des maçons radicalisants et gaullistes... Baroin était également un ami personnel de Jacques Chirac. Il devait certainement savoir que ses fréquentations agaçaient certains dignitaires de la rue Cadet. Il n'est d'ailleurs pas incongru de penser que cela l'amusait de bousculer ainsi les habitudes des anciens. Michel Baroin, sémillant quadragénaire, avait bénéficié de la division persistante des socialistes au sein du Grand Orient. Ce qui lui avait permis de s'imposer à la surprise générale. Il s'était allié au docteur Edmond Corcos, socialiste proche de Michel Rocard, lui-même poussé par Fred Zeller l'ancien trotskiste. C'était, paraît-il, un curieux équipage.

    Bien que la photographie ne le montre pas, l'atmosphère était alors à la reprise en main du Grand Orient par l'aile gauche du Conseil de l'Ordre composée de socialistes de la tendance mitterrandiste. Il faut se rappeler du contexte. En 1979-1980, on s'acheminait péniblement vers la fin du septennat de M. Valéry Giscard d'Estaing sur fond de diamants centrafricains, d'avions renifleurs et de ministre suicidé de deux balles dans la tête. La monarchie giscardienne n'était pas encore contrariée. Le chef de l'Etat courtisait d'ailleurs ostensiblement la franc-maçonnerie. Tantôt Giscard jetait son dévolu sur la Grande Loge de France : il avait ainsi fait savoir qu'il était prêt à se faire initier mais à des conditions finalement jugées inacceptables. Tantôt Giscard donnait des signes au Grand Orient en acceptant par exemple de recevoir Roger Leray à l'Elysée.

    Cette période était aussi celle de l'union de la gauche, des grandes espérances, de l'attente des lendemains qui chantent et des mesures censées changer la vie. Au Grand Orient, certains avaient fait ce choix en faveur de la gauche tandis que d'autres au contraire, plus à droite ou plus modérés, gaullistes ou radicaux, pas forcément minoritaires en tout cas, redoutaient de voir l'arrivée des communistes au pouvoir.

    Au Grand Orient, Roger Leray, accompagné de Jacques Mitterrand, oeuvrait activement en faveur d'une accentuation de la politisation de l'obédience. Il voulait tirer un trait sur la parenthèse Baroin et souhaitait une relance de l'extériorisation amorcée par les Grands Maîtres Anxionnaz, Mitterrand et Zeller à la croisée des années 60 et 70. L'année 1980 fut donc celle des colloques organisés par le Conseil de l'Ordre à Cannes, Bourges ou Paris sur les problèmes de l'énergie, la laïcité, le travail et le chômage. 

    Parmi les canaris, il y avait Pierre C. que j'ai eu la joie de connaître dans les années 90 lorsque j'étais un tout jeune franc-maçon. J'aimais discuter avec lui parce qu'il n'hésitait pas à bousculer les brontosaures locaux. Il ne se la jouait pas vieux sage qui murmure de façon sibylline les yeux fermés : « médite... et tu comprendras ». Il avait ce côté gentiment provocateur et irrévérencieux qui le rendait immédiatement sympathique. Son passage au Conseil de l'Ordre l'avait en quelque sorte prémuni des attaques de quelques aigris du cru. Je me rappelle d'un frère qui m'avait glissé à l'oreille sur le ton de la plaisanterie : « fais gaffe, il est au RPR. » Pierre était aussi un ami de Michel Baroin disparu accidentellement en 1987. Je me souviens qu'il m'avait parlé un peu de son expérience au Conseil de l'Ordre mais sans trop entrer dans les détails, de peur peut-être de briser les illusions du jeune maçon que j'étais. Il est le seul sur la photo qui ne fixe pas du tout l'objectif. Son regard semble attiré par quelque chose d'autre. Son fils Frédéric a l'impression qu'il se marre. C'est fort possible.

    En 1979-1980, j'avais sept ans, l'âge de raison. Je venais d'entrer au CE1. Je regardais à la TV l'Ile aux Enfants et les Visiteurs du Mercredi. En ce temps, il suffisait de me donner un bâton pour qu'il devienne dans mes mains une épée, une canne, une baguette magique. J'étais loin, très loin, de ces messieurs graves que l'on voit sur la photo. La disparition brutale de mon grand-père maternel cette année-là m'avait juste fait prendre conscience que l'homme était mortel et qu'il n'y avait aucun échappatoire à ce scandale.

  • Maçons d'Europe, ouvrez les yeux!

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    Tandis que les obédiences du monde entier s'apprêtent à célébrer le tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative, les obédiences italiennes, elles, luttent pour la sauvegarde de leur honneur et de la liberté d'association. Le 2 mars 2017, la commission parlementaire anti-mafia a unanimement demandé au service central d'investigation sur la criminalité organisée de la Guardia di Finanza d'effectuer une perquisition aux sièges du Grand Orient d'Italie et des autres obédiences maçonniques pour y saisir les listes de tous leurs membres en Calabre et en Sicile.

    La commission parlementaire a donné cet ordre en dehors de toute procédure judiciaire alors même que les prétendus liens entre la mafia calabraise et la franc-maçonnerie n'ont jamais pu être établis. Cette commission parlementaire a donc pris le risque insensé de livrer la franc-maçonnerie italienne à l'opprobre publique. Elle a de surcroît décidé d'aller à l'encontre de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme, pourtant très ferme sur la protection de la liberté d'association et du respect de la vie privée. Cette jurisprudence résulte déjà d'une condamnation de l'Italie suite une plainte du Grand Orient d'Italie devant la juridiction de Strasbourg. Il semble que l'on s'achemine vers un nouveau marathon judiciaire.

    Puisque la commission parlementaire anti-mafia veut des noms de francs-maçons, en voici : Theodat Albanie, Carlo Avolio, Umberto Bucci, Silvio Campanile, Silvano Canalis, Giuseppe Celani, Renato Fabbri, Fiorino Fiorini, Manlio Gelsomini, Umberto Grains, Mario Magri, Placido Martini, Attilio Paliani, John Rampulla, Umberto Scattoni, Mario Tapparelli, Angelo Vivanti, Giulio Volpi et Carlo Zaccagnini.

    Ces noms sont ceux de dix-neuf frères, appartenant aussi bien au Grand Orient d'Italie qu'à la Grande Loge d'Italie, massacrés par les nazis à la Fosse Ardeatine le 24 mars 1944 en compagnie de plus de trois cent trente autres innocents. Ces dix-neufs frères font partie des cadavres identifiés avec ceux de soixante-quinze juifs, trente-neuf officiers et sous-officiers et soixante-huit communistes.

    conti.jpgIl conviendrait d'y ajouter le nom du frère Lando Conti, maire de Florence, assassiné froidement en 1986 par les Brigades Rouges sans oublier celui du profane Filippo Salsone, sergent de la police pénitentiaire de Calabre, assassiné la même année par un tueur de la Ndrangheta, la mafia locale et ce quasiment sous les yeux de son fils Antonino Salsone, à l'époque adolescent, et actuel président du collège des Vénérables Maîtres de la Lombardie (Grand Orient d'Italie). Aujourd'hui encore, l'assassinat dont a été victime Filippo Salsone n'a toujours pas été puni. Que faut-il dire à son fils ? Qu'il devrait avoir honte d'appartenir à une organisation ayant soi-disant des collusions avec cette mafia calabraise qui a abattu son père ?

    La vérité est que les francs-maçons italiens et leurs proches ont versé leur sang pour construire l'Italie moderne et établir la République autour des grandes libertés publiques. Ils ont été victimes du fascisme et du nazisme. Ils ont été victimes du terrorisme et du crime organisé. Ils ont été des victimes du devoir parce qu'ils portent et défendent des valeurs d'humanisme, de tolérance et de laïcité.

    Il est donc grand temps que les francs-maçons d'Europe ouvrent les yeux et réagissent par rapport à ce qui se se passe en Italie dans l'indifférence générale. Doit-on rappeler ici le célèbre poème du pasteur Martin Niemöller que les nazis ont finalement arrêté parce qu'il n'y avait plus de communistes, de sociaux-démocrates, de syndicalistes et de juifs pour le défendre ?

    Quand je vois que le Conseil de l'Ordre du Grand Orient de France est capable de publier ordinairement des communiqués de presse, je me dis qu'il serait un peu plus inspiré d'exprimer sa solidarité à l'égard des obédiences transalpines en ce tricentenaire de la franc-maçonnerie spéculative. Car n'oublions pas que ce qui se passe maintenant chez nos voisins, pourrait fort bien se passer chez nous demain.

    italie,union européenne,franc-maçonnerie,antimaçonnisme,goi,gliLe saviez-vous ? Le Grand Maître du Grand Orient d'Italie met par tradition une chaînette autour du cou qui tranche avec les larges sautoirs à la française ou les colliers à l'anglo-saxonne.

    Quelle en est l'origine ? Et pourquoi ce symbole ?

    Ce bijou a été sauvé par un frère pendant la période fasciste. Les temples étaient en effet mis à sac par les chemises noires du Parti National Fasciste.

    Pour éviter que les fascistes dérobent ce bijou, ce frère l'a dissimulé au péril de sa vie dans les langes de son fils nouveau né.

    C'est donc en mémoire de cette sombre période, durant laquelle les francs-maçons ont été activement pourchassés, que ce bijou est devenu l'un des insignes du Grand Maître du Grand Orient d'Italie.

     

  • Humanisme n°314. Union européenne : la liberté d'en débattre

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    hum-314-couv-perspective.jpgLes lecteurs réguliers de ce blog savent que j'ai souvent critiqué la revue Humanisme et notamment sa ligne éditoriale. Une fois n'est pas coutume, je vais non seulement en dire du bien mais aussi vous conseiller la lecture du dernier numéro, le 314, dont le dossier central est intitulé : « Union européenne : la liberté d'en débattre ».

    En effet, je craignais y retrouver le pire auquel cette revue m'avait hélas habitué : le discours décliniste, la célébration obsessionnelle de la République et de la France de grand-papa, le laïcisme comme totem, la méfiance à l'égard de l'Union européenne perçue comme le fer de lance du cléricalisme catholique, bref tout le prêchi-prêcha ordinaire des réactionnaires de gauche qui, au sein du comité Valmy, avaient cru électoralement percer en soutenant Jean-Pierre Chevènement à l'élection présidentielle de 2002 avec le succès que l'on sait.

    Fort heureusement cette crainte ne s'est pas confirmée. Pour une fois, Humanisme est parvenu à réaliser un dossier relativement bien équilibré à égale distance de l'eurosepticisme ambiant et de l'europhilie béate. La revue a réussi à mettre en évidence toute la complexité du sujet en ouvrant ses pages à des auteurs de qualité qui, bien évidemment, ne partagent pas les mêmes opinions. J'ai ainsi particulièrement apprécié l'article stimulant de Philippe Gonnet qui énonce les enjeux géopolitiques colossaux auxquels la France et ses partenaires sont confrontés :

    « On peut en effet gloser indéfiniment sur l'inspiration mariale du drapeau européen ou sur tout autre aspect insupportable - et ils existent ! -  du fonctionnement actuel de l'Union (...) Mais ces défauts expliquent-ils le discours de Donald Trump ou les scores effrayants de l'UDC - le mal nommé Union démocratique du Centre - en Suisse ? (...) 

    Que pouvons-nous faire, fussions-nous toujours les géniaux créateurs des Lumières universelles, à 65 millions de Français face à :

    -un milliard deux ou trois cents millions de Chinois,

    -presque autant d'Indiens,

    -une Afrique qui aspire à la dignité,

    -une Russie à retrouver l'empire perdu,

    -et des Amériques à une place que ne leur a jamais accordée les Etats-Unis d'Amérique ? »

    J'ai aimé cet article parce qu'il souligne le double discours des Etats membres : quand ça marche, c'est grâce à eux ; quand ça ne marche pas, c'est la faute à l'Europe des technocrates de Bruxelles. Ce double discours cultive volontiers la nostalgie d'une souveraineté soi-disant perdue. Il entretient en réalité l'égoïsme national au détriment de la solidarité européenne. On laisse ainsi les Polonais ou les Espagnols se débrouiller seuls face à des gouvernements prêts à revenir sur le droit à l'avortement alors qu'on célèbre en France les acquis de la loi Veil. On fait de même avec les Grecs et les Italiens en leur donnant des leçons de rigueur budgétaire tout en leur demandant de gérer l'afflux de migrants venus du fin fond de l'Afrique, du Moyen Orient et de l'Asie. On donne des leçons à son voisin, on fait des chèques mais on ne veut surtout pas voir les problèmes en face.

    Le seule critique que je formulerai concerne le nombre de contributions écrites par le même auteur. Ainsi la loge Ad Europam en totalise trois à elle seule. C'est beaucoup même si je présume qu'il y a plusieurs auteurs derrière. De même, je constate que Philippe Foussier, premier grand maître adjoint, totalise à lui seul pas moins de quatre articles pour ce seul numéro : une contribution dans la rubrique laïcité ; un article dans le dossier central consacré à l'Europe ; une autre dans la rubrique réflexions et enfin une note de lecture. C'est très inquiétant surtout quand on songe que Philippe Foussier est pressenti pour succéder à Christophe Habbas à la grande maîtrise dans six mois.

    A noter également le très beau travail de Guillaume Fauvel (loge Gaïa à l'orient de Rennes) sur l'espoir.