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  • Le « grumpy » en franc-maçonnerie

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    grumpy.jpgSans doute est-il téméraire et présomptueux de prétendre expliquer ici les problèmes de la franc-maçonnerie des Etats-Unis d'Amérique. Et ce d'autant plus que je ne vis pas aux Etats-Unis et n'ai aucune expérience de la vie maçonnique américaine. Les connaissances que j'ai du sujet sont livresques. Il y manque les fruits de l'expérience. Néanmoins les blogs et les réseaux sociaux permettent de nouer des contacts ou d'être le témoin attentif et silencieux de discussions animées entre les frères d'outre-Atlantique. Ces moyens de communication, qui n'existaient pas il y a encore une vingtaine d'années, permettent de se faire une idée assez objective de la situation.

    Voici une image qui circule sur le web. Elle montre un ancien vénérable maître du rite d'York (le rite majoritaire dans les loges bleues aux Etats-Unis) visiblement agacé que les frères de sa loge ne suivent pas ses directives et ne reproduisent pas à l'identique ce que lui-même a fait lorsqu'il présidait son atelier. Il semble que le phénomène des « Grumpy Past Masters » (anciens vénérable maître grincheux) soit répandu aux Etats-Unis et cause de sérieux problèmes. Est « grumpy » tout frère qui, au-delà des charges maçonniques qu'il assume ou a assumées, considère que les usages maçonniques - la tradition si l'on préfère - ne peuvent évoluer. De façon plus large encore, est « grumpy » ou grincheux tout frère rebelle au changement ou qui se croit si indispensable à sa loge qu'il n'envisage pas que celle-ci puisse vivre et se développer librement sans lui. Est « grumpy » ou grincheux tout frère qui enferme sa loge dans des modalités de fonctionnement qui ne correspondent pas à ses aspirations profondes. Le « grumpy » bride systématiquement tout ce qui pourrait s'apparenter à des innovations. Il est totalement incapable de passer le relais. C'est le vénérable connard ou le con du principe de Wheaton dont j'ai déjà parlé sur ce blog. C'est celui qui cumule les dignités et truste avec ses congénères les fonctions au sein des appareils obédientiels. Le « grumpy » ou grincheux trouve, dans le pseudo-concept de régularité maçonnique, le dogmatisme nécessaire et utile qui lui permet par exemple d'exclure celui qui pense différemment, celui qui a des orientations sexuelles particulières, celui qui souhaite une ouverture plus grande des loges et des obédiences, qui aimerait boire (avec modération) des petits coups durant les agapes ou qui propose des initiatives intéressantes et nouvelles pour le bien de l'Ordre.

    Le « grumpy » ou grincheux ne serait pas un problème un soi s'il n'était pas doté d'une grande capacité de nuisance et s'il ne faisait pas fuir toutes les bonnes volontés qui, chaque année, rejoignent les loges. Le « grumpy » estime qu'il ne faut pas parler politique et religion en loge au nom des anciens devoirs et de la préservation de la fraternité. Pourquoi pas ? Sauf que cette double exclusion lui permet de faire l'un et l'autre. En effet, l'exclusion de la politique des travaux de loge revient à exclure en réalité la modernité, la réflexion critique, la liberté d'expression et la liberté de conscience. Les travaux de loge consistent à ânonner le rituel. Le « grumpy » postule l'inaptitude du franc-maçon à réfléchir, en tenue, sur la vie de la Cité. L'exclusion de la religion lui permet en fait d'imposer la croyance obligatoire en Dieu et de bannir toute expression philosophique étrangère au monothéisme tel qu'il est compris dans la Bible. Les loges tentées de mener une réflexion sociale, ne le peuvent pas alors même qu'elles auraient la capacité de le faire.

    Pour bien comprendre, je vous propose l'exemple d'une loge de l'Etat d'Indiana. Celle-ci pourra organiser des « one-day classes » et participer à des oeuvres de charité. Elle pourra inviter le frère Chris Hodapp à faire des conférences sans doute très instructives sur ses escapades à la Grande Loge de France qu'il a pu fréquenter grâce à l'autorisation du Grand Maître. Mais cette loge ne pourra pas réfléchir aux raisons qui ont amené les citoyens à faire de Mike Pence - l'actuel vice-Président des Etats-Unis - le cinquantième gouverneur de l'Indiana en 2013. Mike Pence, je le rappelle, est un créationniste, un chrétien fondamentaliste d'extrême droite, qui croit que la terre a été créé en six jours il y a quelques milliers d'années et pense que toute la destinée de l'humanité est consignée dans la Bible... Cette loge ne pourra pas non plus proposer à ses membres de l'alcool aux agapes car boire de l'alcool n'est pas convenable. Il y aura toujours un « grumpy » (un ultra-conservateur) apparatchik qui veillera au grain et auquel d'autres feront la révérence pour une charge, une promotion dans un rite, une médaille, etc.

    Ce qui est frappant, c'est de constater à quel point de nombreux frères américains sont conscients de la prédominance du « grumpy » sans pour autant chercher à y mettre un terme. La fuite ou la démission l'emporte souvent sur la résistance comme si cette dernière était jugée vaine d'avance. Je ne sais comment expliquer cette passivité sinon par une incapacité à penser une maçonnerie possible en dehors des structures obédientielles existantes. Au fond, c'est comme si l'esprit de loyauté à l'égard de structures maçonniques sclérosées prévalait sur l'esprit de scission ou d'essaimage. Ce qui n'est pas conforme aux usages n'est pas maçonnique. Cette affirmation est tellement intériorisée chez les frères américains que même les éléments les plus avant-gardistes ne songent à s'en défaire et à voir au-delà des limites (landmarks) que les grincheux leur ont inculquées. 

    Ce phénomène « grumpy » est également très présent en dehors des Etats-Unis. Il est par exemple à l'oeuvre en Grande Bretagne ou en Australie, pays dans lesquels les obédiences nationales se perdent dans des considérations marketing pour juguler la baisse de leurs effectifs au lieu d'envisager la franc-maçonnerie sous l'angle de la liberté et de la souveraineté des loges. Si la tradition ou le respect des usages est important, et parfois fondamental, encore faut-il garder la mesure. Tout est une question de dosage. Un franc-maçon ou une loge a besoin de diversité et de liberté.

    En France, bien sûr, les grincheux existent ! Ils sont également très actifs et peuvent pourrir la vie des ateliers. Mais les francs-maçons hexagonaux ont sans doute un avantage sur eux. Cet avantage est la chance d'avoir un paysage maçonnique divers où coexistent plusieurs manières de concevoir le travail maçonnique. C'est le « bordel gaulois » auquel mon ami Régis Blanchet aimait faire allusion. Et c'est peut-être la raison pour laquelle la franc-maçonnerie française est si dynamique en dépit de l'ostracisme dont elle est frappée par la maçonnerie anglo-saxonne.

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    Je dédie cette note au frère Christophe Habas et lui souhaite un prompt rétablissement. 

  • Etats-Unis : les McMaçons en question

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    ETATS-UNIS D'AMÉRIQUE, RÉGULARITÉ, FRANC-MAÇONNERIE, recrutement

    En janvier 2016, j'avais consacré une note sur le recrutement maçonnique aux Etats-Unis d'Amérique. Sa lecture est utile pour comprendre un des débats qui agite la blogosphère maçonnique nord-américaine et les frères sur les réseaux sociaux : les « McMaçons » (McMasons en anglais). Qui sont-ils ? Des francs-maçons initiés aux termes de procédures de recrutement de masse au cours desquelles ils se sont vus conférer les trois degrés symboliques en un seul jour (one day classes) ! Ces procédures, validées à ce jour par trente-cinq Grandes Loges nord-américaines, ont pour but de juguler la baisse constante des effectifs maçonniques aux Etats-Unis d'Amérique.

    Il se fait que ces McMaçons sont très critiqués par de nombreux frères qui les perçoivent comme des francs-maçons au rabais venus consommer de la franc-maçonnerie comme d'autres consomment un Big Mac. Ces critiques ont suscité les réactions indignées d'autres frères comme celles par exemple de Michael H. Shirley (Grande Loge de l'Illinois) ou encore de Christopher L. Hodapp (Grande Loge de l'Indiana). Les deux rappellent que les McMaçons sont des frères comme les autres et estiment que les procédures de recrutement massif ont malgré tout permis à de nombreuses loges de survivre et de faire face à la chute de leurs effectifs.

    Effectivement les McMaçons ne sont pas responsables du cadre aberrant dans lequel ils ont été initiés. Ils doivent donc être respectés. Cependant, les données démographiques, toutes Grandes Loges américaines confondues, démontrent, sans contestation possible, l'inefficacité des recrutements massifs et des one day classesVoici quelques nombres qui permettent de se faire une idée assez claire de la situation actuelle de la maçonnerie aux Etats-Unis d'Amérique. Ils proviennent du Masonic Service Association of North America (association créée en 1918 par les Grandes Loges américaines).

    En 2005, le nombre de francs-maçons américains était de 1 569 812. Dix ans plus tard, en 2015 donc, ce nombre est tombé à 1 161 253. Ce qui représente une chute de 408 559 membres, soit un peu moins de trois fois et demi la population maçonnique française ! Si on élargit la période à 20 ans (1995-2015), cette chute s'élève à 992 063 membres, soit quasiment un million de membres. Sur une période d'un demi-siècle (1955-2015), la franc-maçonnerie américaine a perdu 2 848 672 membres. Presque trois millions de frères donc ! Je précise que ces nombres ne concernent pas la maçonnerie afro-amércaine de Prince Hall.

    Toutes les Grandes Loges américaines sont affectées et, parfois, de façon absolument spectaculaire comme c'est le cas, par exemple, de la Grande Loge du Texas. De 2010 à 2015, cette dernière a en effet perdu 17 175 membres en dehors de toute scission ou essaimage ! Et si je prends maintenant l'exemple des Grandes Loges de l'Illinois et de l'Indiana pour la même période, obédiences que connaissent parfaitement les frères Shirley et Hodapp, celles-ci ont perdu respectivement 6 238 et 10 929 membres ! Là encore sans qu'une scission ou un essaimage en ait été la cause.

    Le-tonneau-des-dana%C3%AFdes.-John-Willim-Waterhouse.-1903.-236x300.jpgPar conséquent, qu'il y ait parmi les McMaçons des frères sincères et motivés, qui pourrait en douter ? Mais que représentent-ils vraiment par rapport à tous les profanes initiés dans des conditions identiques ? 0,5 % ? 1% ? 2% ? On ne le sait pas. Il est donc plus probable que l'immense majorité initiée à 50 ou 100, parfois même à davantage, dans de grands temples ou dans d'immenses salles, est aussi vite partie qu'elle est venue. Les McMaçons sont donc en fait un des nombreux symptômes d'une franc-maçonnerie nord-américaine qui ne sait plus quoi faire pour retrouver son lustre d'antan et qui a du mal à comprendre ce qui lui arrive. La réalité de cette franc-maçonnerie-là ressemble au tonneau percé des Danaïdes. Bien qu'elle initie à tour de bras, ça ne l'empêche pas de perdre davantage de membres qu'elle n'en recrute. Ce que le frère Todd E. Creason a fort bien mis en lumière lorsqu'il s'est interrogé sur l'absentéisme en loge.

    L'absentéisme justement. Il fait également partie de la réalité maçonnique nord-américaine avec le recrutement massif et les démissions qui en sont le corollaire. Un témoignage permettra de saisir l'ampleur du phénomène : le frère Robert H. Johnson a par exemple indiqué qu'il n'y avait eu que treize frères à son initiation en comptant les officiers de la loge. Le jour de sa réception au grade de compagnon, ces frères étaient quatorze. Puis quinze lors de son élévation à la maîtrise. Quinze peut sembler un résultat décent ou satisfaisant par les temps qui courent, observe-t-il, mais triste quand il songe que sa loge compte trois cents membres !

    Il y a donc bien un gros problème... Justement, quel est-il ? Un peu de patience. Je tenterai de répondre à cette question prochainement.

  • L'évêque franc-maçon

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    Albert Le Nordez, Eglise catholique, antimaçonnisme, presse, laïcité, rumeurVoici, à votre meilleure convenance, le plus franc-maçon des cléricaux ou bien le plus clérical des francs-maçons : Monseigneur Albert Le Nordez (1844-1922). Cet ancien évêque du diocèse de Dijon (Côte-d'Or) fut accusé par la presse d'extrême droite de la Belle Epoque d'appartenir au Grand Orient de France parce qu'il avait été soi-disant apercu, en habit civil, du côté de la rue Cadet à Paris, non loin du siège de l'obédience maçonnique. La Libre Parole, le quotidien antisémite d'Edouard Drumont, jamais en retard sur une absurdité, avait diffusé un photo montage grossier du prélat revêtu d'insignes maçonniques réalisé par André de Boisandré que l'on se transmettait, parait-il, sous le manteau ou sous la soutane. N'ayant pu retrouver ce montage pour illustrer la présente note, je me suis donc résolu à en fabriquer un avec mes pauvres moyens.

    Pourquoi une telle accusation contre Le Nordez ? Parce que l'évêque détonnait dans les milieux catholiques de l'époque. L'homme était en effet républicain et ne s'en cachait pas. L'évêque de Dijon était relativement bienveillant à l'égard des ministères Waldeck-Rousseau et Combes et, au grand dam de sa hiérarchie, il avait même favorablement accueilli la loi sur les congrégations religieuses et l'enseignement libre en s'opposant directement au Pape. Doté d'un fort caractère, Mgr Le Nordez menait donc son diocèse à la baguette, n'hésitant à rabrouer ses subordonnés les moins dociles et à pratiquer contre eux des mesures de rétorsion notamment financières. Très rapidement, il fut donc détesté du clergé local. Le Grand Séminaire de Dijon se mit en grève en février 1904. Les séminaristes refusèrent en effet de recevoir l'ordination de ses mains. Des familles refusèrent que l'évêque donne la communion aux enfants. On le suspecta très vite de gratouiller la main de M. Henri Brisson et de préparer un schisme au sein de l'Eglise catholique avec la complicité active du Grand Orient de France. Les adeptes du complot pensèrent trouver dans son blason d'évêque les trois points de la franc-maçonnerie. D'autres crurent déceler dans sa signature le delta représentant le Grand Architecte de l'Univers révéré par les francs-maçons. On l'accusa même d'avoir un fils caché dont il fit un curé. L'imagination des complotistes était extraordinairement fertile !

    Albert Le Nordez se défendit assez mollement de toutes ces accusations, probablement parce qu'il les trouvait parfaitement délirantes. Face à ses détracteurs, l'évêque se contentait de répondre sur le ton de la boutade : « Je ne puis pas être à l'Orient puisque je suis Le Nordez. » Il avait toutefois reconnu sans problème être le client du photographe Michel Berthaud, un professionnel renommé, dont le magasin était situé au 9 rue Cadet à Paris. Etait-ce pour cette raison que des « âmes charitables » l'avaient dénoncé, croyant l'avoir aperçu du côté du siège du Grand Orient ? Pourtant être commerçant rue Cadet ou être un client d'un magasin de cette rue ne fait pas automatiquement de vous un franc-maçon...

    Qu'à cela ne tienne ! Pour en avoir le coeur net, des journalistes sont allés même jusqu'à interroger le vénérable de la loge dijonnaise. Ce dernier indiqua, bien sûr, que Mgr Le Nordez n'avait jamais fréquenté sa loge et qu'il n'était pas franc-maçon. Rien n'y fit cependant pour dissiper les soupçons et les craintes d'un complot anticatholique. Le Saint-Siège s'impatienta. Au mépris du concordat de 1801, le Pape Pie X convoqua Mgr Le Nordez à Rome pour obtenir des explications mais sans demander l'autorisation préalable au gouvernement français. En quittant le territoire national sans l'aval de gouvernement, l'évêque tomba dans l'illégalité. Le gouvernement de la République en prit alors prétexte pour rompre ses relations diplomatiques avec le Saint-Siège le 30 juillet 1904 et jeter les bases d'une législation portant séparation de l'Eglise et de l'Etat promulguée l'année suivante. Comme quoi, les grandes lois, parfois, tiennent à peu de chose...

    albert le nordez,eglise catholique,antimaçonnisme,presse,laïcité,rumeurDans son édition du 21 juillet 1904, au moment où le gouvernement venait de lancer son ultimatum au Saint-Siège, le journal La Presse avait publié cette protestation du Conseil Suprême (sic) du Grand Orient de France. Une protestation à la fois violemment anticléricale sur le fond et parfaitement grotesque sur la forme. Il s'agissait bien entendu d'une facétie de journaliste destinée « à faire monter la sauce » comme on dit, à crisper les esprits et, surtout, à faire vendre du papier !

    « Considérant qu'il importe avant tout de conserver sans tache la bonne renommée de l'Ordre maçonnique.

    Considérant qu'une association essentiellement républicaine et libre-penseuse doit se garder de tout contact impur.

    Considérant qu'une loge n'est pas une sacristie et que la présence d'un ensoutané à nos tenues exposerait la maçonnerie au soupçon de pactiser dans l'ombre avec le cléricalisme :

    Le conseil suprême répudie énergiquement toute attache avec le nommé Le Nordez et avec tout autre ratichon, quelle que soit la couleur de ses robes et de ses opinions, sincères ou feintes ;

    Et, en raison des bruits calomnieux pour nos Frères qui ont couru à ce sujet, ordonne une batterie de deuil. »

    Pour copie approximative :

    Mosca.

  • Arthur Haulot ou l'amour d'aimer

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    haulot.jpgL'arrière-grand-père de ma compagne est un martyr de la Résistance. Sa fille, la grand-mère donc, sachant que j'aimais l'histoire et écouter ses souvenirs de jeunesse, m'a donné toute la série de Christian Bernadac parue à la fin des années 60 et consacrée à la déportation.

    Un de ces livres évoque ces médecins allemands, ces professeurs d'Université, ces scientifiques choisis par Heinrich Himmler, acceptés par Adolf Hitler, qui renièrent toutes les règles déontologiques de leur profession et pratiquèrent des expériences absolument abominables sur des déportés voués à l'esclavage ou à l'extermination.

    Parmi ces déportés, le belge et militant socialiste Arthur Haulot. J'ai été saisi de lire ce qui lui était arrivé lorsque le médecin SS Plottner du camp de concentration de Dachau lui avait administré de hautes doses de mescaline, un puissant vaso-dilatateur.

    Hitler, dans sa paranoïa, espérait beaucoup de cette substance pour faire parler tous les ennemis du régime lors des interrogatoires. Haulot avait donc été un des cobayes de ce criminel SS adepte des nouvelles drogues et des traitements médicaux absurdes. Lui-même en parlait avec distance, presque scientifiquement, ce qui témoigne non seulement d'une très grande force de caractère mais aussi d'une lucidité peu commune (cf. C. Bernadac, Les médecins maudits, éd. France-Empire, Paris, 1967, p. 82 et suiv.).

    « J'estime que les expérience faites à Dachau ont démontré ceci :

    1. L'absorption du produit, surtout si elle se fait sans que le patient en ait conscience, doit immanquablement amener chez lui un état d'affolement qui le prive, au plus fort de la crise, de toute espèce de résistance spirituelle.

    2. On peut obtenir du patient, dans ces conditions,je ne dirai pas n'importe quel aveu, mais n'importe quelle déclaration.

    Sans doute, par hasard, peut-on obtenir que le patient dévoile une vérité qu'il voudrait cacher mais, beaucoup plus généralement, on obtiendra simplement de lui qu'il souscrive à n'importe quelle accusation portée contre lui, même la plus invraisemblable, parce que son seul désir n'est pas du tout de se débarrasser d'un secret, mais bien plus simplement d'échapper à la souffrance intolérable que lui cause l'obligation de s'isoler du rêve créé par la drogue.»

    Oui, j'en ai été saisi parce que j'ai brièvement côtoyé Arthur Haulot au sein de la loge bruxelloise Action et Solidarité n°1 du Grand Orient de Belgique. Jeune expatrié, j'avais en effet atterri par hasard dans cette loge que j'ai visité ensuite assez régulièrement avant de m'affilier à une autre. Et c'est là que j'y ai croisé cet homme qui était pour moi à l'époque un parfait inconnu. En effet, j'ignorais tout de lui, de son parcours politique, de ses engagements. J'ai vite appris qu'il s'agissait de quelqu'un d'important, une sorte de conscience de gauche si l'on veut (car l'expression est galvaudée), mais rien de plus.

    Ce qui m'avait frappé chez lui, c'était son extraordinaire jeunesse d'esprit et son ouverture aux autres. Comment ne pas être intrigué par cet homme qui avait tardivement accepté d'entamer une démarche maçonnique ? Je revois encore ce grand chauve au regard pénétrant malgré des problèmes oculaires, fort gaillard en dépit d'un âge respectable, ceint de son tablier d'apprenti ou de compagnon (je ne sais plus), écoutant sagement les instructions, les morceaux d'architecture et les interventions sur les colonnes.

    Quoi qu'il en soit, comment aurais-je pu imaginer que ce grand corps, près duquel je me suis trouvé sur la colonne du nord, avait enduré de telles souffrances ? Ça fait drôle de se dire que l'on a croisé quelqu'un d'aussi courageux et d'aussi modeste. Et surtout doté d'une telle énergie vitale ! Je me souviens en particulier de son inquiétude devant les résurgences de l'extrême droite en Europe (notamment le Vlaams Blok en Belgique et le FN en France). 

    Arthur Haulot est passé à l'orient éternel en 2005. 

    christian bernadac,bruxelles,belgique,franc-maçonnerie,nazisme,résistance,arthur haulot,gobJE NE VEUX PAS QUITTER TA MAIN

    C’est avec la fraîcheur de source de ta paume
    que je veux avancer le plus, le plus loin
    plus loin qu’il me sera par les dieux accordé
    de vivre et de lutter
    tu es la joie plus haute de mon âme,
    le feu plus pur de mon combat, de mon envie
    de ma volonté de roc et de roseau
    d’emmener l’homme vers l’avenir

    Je ne veux pas quitter ta main

    S’il devait advenir que tu me laisses sans cette joie
    qui coule dans mon sang à remonte courant
    vers le centre lui-même, et l’âme, et l’espérance
    c’est le sens impalpable de ma destinée
    qui s’assécherait
    comme le ruisseau détourné de sa source

    Je ne veux pas quitter ta main

    J’ai besoin de l’amour quoi sourd à chaque instant
    de ce creux de ta paume,
    de la pointe des doigts,
    du destin ignoré des lignes arabesques
    tracées à même peau pour dire le destin

    Je ne veux pas quitter ta main

    Tant que j’aurai ta main dans la mienne soudée
    je serai le lutteur ironique et puissant
    s’imaginant peut-être incurver des données
    du malheur des humains
    je serai celui-là qui tient haute la tête
    quand les vents les plus noirs soufflent sur la forêt,
    quand le cœur s’épouvante aux colères des dieux
    Je serai celui-là qui sait s’amenuiser
    jusqu’à l‘ombre de soi
    mais tient le seul filin qui rattache la terre
    à l’espoir du matin .

    Je ne veux pas quitter ta main

    Ta main m’est talisman de durée et de rêve,
    certitude opposée à tous les démentis
    à toutes les faiblesses,
    à tous les abandons.
    Pour tout ce qui m’exalte et qui me justifie
    pour tout ce que je veux être encore demain.
    pour ce monde à jamais à toujours découvrir
    pour ces espoirs jetés en avant du malheur

    pour cette flamme encore à brûler dans mes veines
    pour ce chant espéré attendu et voulu
    pour cette simple foi de charbonnier candide
    pour cet amour d’aimer qui emporte mes pas

    Je ne veux pas quitter ta main.

    - Arthur Haulot -