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  • Alberto Bachelet Martinez ou le désir de liberté et de justice

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    bachelet.jpgQuelques mots sur le frère Alberto Bachelet Martinez (1923-1974), général de brigade de l'armée de l'air chilienne, décédé dans une prison de Santiago où il avait subi la torture comme tous ses compagnons d'infortune. Dans sa cellule, ce proche du président Salvador Allende a appris son exclusion de la Grande Loge du Chili après vingt-huit ans d'appartenance. Bachelet a alors écrit une lettre au vénérable de sa loge en décembre 1973 :

    « Cette exclusion a été un arrachement douloureux (...) Vénérable Maître, ce qui m'est arrivé ces derniers mois n'était pas pour vous un mystère. Cependant, dans les moments les plus difficiles, aucun frère (...) n'a essayé de tendre la main au frère déchu et à sa famille. C'est de la lâcheté morale. Vous, Vénérable Maître, vous avez oublié les principes de fraternité et de solidarité avec ceux qui en ont besoin. »

    Et d'ajouter :

    « Vous avez eu à tuer le frère Bachelet, parce qu'il travaillait à côté du frère Allende, parce qu'il était fidèle comme un frère et un ami, parce qu'il était fidèle à la Constitution, parce qu'il était loyal envers le peuple, parce qu'il était juste et conforme à ses principes, les mêmes qui sont contenus dans les trois degrés de la Maçonnerie. »

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    Le 19 octobre 1973, le général Bachelet a écrit une lettre émouvante à son fils Alberto, aujourd'hui décédé, qui demeurait à l'époque en Australie. Bien qu'usé par les mauvais traitements, Bachelet a eu la force d'exprimer non seulement sa confiance en l'Homme mais aussi sa sidération devant la violence de ces militaires qu'il avait pourtant côtoyés durant toute sa carrière ou dont il avait participé à la formation.

    « Après une longue période, peut-être un millier d'années, c'est la première lettre que je t'écris. Dites mille ans, comme tu pourrais dire dix mille ou cent mille (...) Quand on a subi l'expérience de l'oppression, de la détention au secret pendant une longue période, quand on a essuyé des accusations infondées formulées par de vrais criminels, quand on a subi les trahisons de gens que l'on pensait être ses amis, alors on ne pense plus, mais on se dit que quelque chose ne va pas, que le monde est fou. Je suis cassé de l'intérieur, mais dans ces moments où je suis moralement disloqué, je n'ai jamais su haïr personne. J'ai toujours pensé que l'être humain est l'être le plus merveilleux de cette création et qu'il doit être respecté en tant que tel (...) »

    Le 11 mars 1974, la veille de sa mort, il a adressé ces quelques mots à Angela Jeria son épouse :

    « (...) Mon désir est de vous voir, d'être avec vous, de regarder dans le vide, l'horizon libre (...) l'homme cesse d'être un loup pour l'homme lorsque la liberté, l'égalité et la justice sociale deviennent des faits concrets (...) »

    Dans la nuit du 11 au 12 mars 1974, le général Bachelet a été extrait une nouvelle fois de sa cellule. Ses geôliers lui ont mis une cagoule sur la tête et l'ont contraint à rester debout sans bouger pendant des heures sous peine de recevoir une balle dans les jambes. Son coeur, déjà fragile, a fini par lâcher.

    Je ne voudrais pas que l'on croie que je veuille faire dans cette note le procès des frères de la Grande Loge du Chili. Certains ont été très courageux. D'autres pas. Certains ont peut-être été de belles crapules. Mais ce qui est sûr, c'est que la plupart d'entre eux ont pu sauver leur peau et maintenir au Chili les activités maçonniques dans un contexte difficile et incertain. D'autres frères, en revanche, n'ont pas eu d'autre choix que l'exil.

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    Non, j'aimerais que cette petite évocation du général Bachelet soit plutôt perçue comme une marque d'espoir et de confiance dans l'avenir. En effet, en 2013, la Grande Loge du Chili a courageusement reconnu que l'exclusion du général Bachelet de ses rangs avait été injuste et infondée. Elle l'a donc symboliquement réintégré en son sein en lui conférant à titre posthume le statut de membre honoraire.

    Le 18 octobre 2014, Mme Michelle Bachelet Jeria, présidente de la République du Chili, est d'ailleurs venue assister au convent de la Grande Loge du Chili au cours duquel un vibrant hommage a été rendu à son père, un peu plus de quarante ans après sa tragique disparition. Devant la Grande Loge assemblée, elle est ainsi revenue avec humour et tendresse sur les circonstances particulières qui avaient amené son père à entrer en maçonnerie en 1945 à l'âge de 22 ans :

    « Mon grand-père maternel fut un franc-maçon très actif. Quand mon père est allé demander la main de ma mère, mon grand-père maternel lui a alors dit, « écoute, entre d'abord en franc-maçonnerie, puis tu négocieras ». Et la vérité est que mon père fut non seulement très amoureux de ma mère mais aussi de la franc-maçonnerie, un lieu où il a fait toute sa vie, un endroit qu'il aimait, où il était très engagé et où il a développé sa personnalité (...) »

    augusto pinochet; franc-maçonnerie,chili,alberto bachelet,pardon,humanisme,souvenir,michelle bachelet,salvador allendeJe voudrais profiter de l'évocation du général Bachelet Martinez pour faire une mise au point sur le sinistre général Augusto Pinochet Ugarte dont l'appartenance maçonnique est souvent mise en exergue pour mieux souligner la tragédie du coup d'Etat du 11 septembre 1973 fomenté contre un autre maçon, le président Salvador Allende Gossens. Pourtant, la réalité est bien plus triviale. Certes, Pinochet a bien été initié au sein de la loge Victoria n°15, orient de San Bernardo, de la Grande Loge du Chili le 28 mai 1941 à l'âge de 25 ans, peut-être sur les recommandations d'Osvaldo Hiriart Corvalán son beau-père, mais son passage en loge a été anecdotique. Augusto Pinochet n'a pas dépassé le grade de compagnon. Sa loge l'a radié le 24 octobre 1942 parce qu'il ne payait pas sa cotisation et n'assistait jamais aux tenues. Autant dire que Pinochet n'a jamais rien compris à la franc-maçonnerie. Les valeurs maçonniques lui sont demeurées parfaitement étrangères. Il est donc parfaitement incongru de comparer le parcours maçonnique éclair de Pinochet aux trente-huit ans de maçonnerie active de Salvador Allende, fils et petit-fils de maçon valparaisien, ou aux vingt-huit ans de maçonnerie active d'Alberto Bachelet.
  • Jean-François Daraud ou le cynisme politique

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    daraud.jpgJ'étais au courant depuis plusieurs semaines du ralliement public de M. Jean-François Daraud à la cause lepéniste. Je n'en ai rien dit jusqu'à présent, considérant qu'il ne m'appartenait pas de divulguer l'identité d'un franc-maçon actif. Celui-ci vient de faire l'objet d'une exclusion du Grand Orient de France. Elle a été rendue publique. 

    Il semble que l'intéressé ne soit pas du tout content cette exclusion et qu'il l'ait fait savoir au cours d'une conférence de presse après s'être dérobé par une pirouette devant la justice ordinale dont il dépend. Ce qui en dit long sur l'ego du bonhomme. Comme si le quidam allait se préoccuper du destin maçonnique de M. Daraud. Néanmoins, il faut prêter attention à son argumentation et ne pas la prendre à la légère car elle est tout à fait pernicieuse.

    « Je suis totalement scandalisé de voir qu'une association, qui prône la fraternité, la tolérance et l'ouverture, décide de m'exclure alors que cela correspond exactement à ce que j'ai dit lors de ma présentation aux législatives. Le Grand Orient me reproche de faire de la politique mais ce sont eux qui en font ! Je ne vais pas laisser les choses comme ça »

    Pourtant M. Darraud, du haut de ses vingt années de maçonnerie, sait qu'il a signé avant son initiation, comme tout membre du GODF, un engagement précis : on ne peut être franc-maçon du Grand Orient de France et appartenir à une association xénophobe et raciste. D'ailleurs je note que même l'extrême droite historique est déboussolée. Le site d'extrême droite Le Libre Penseur est même ouvertement désolé de ce ralliement qu'il qualifie de farce :

    « Oui, c’est le FN nouveau, sauce maçonnique et LGBT. À ce rythme, on ne donne pas cher de l’avenir de ce parti qui a renié toute son histoire. Ces dissensions internes verront bientôt une explosion en plusieurs groupes, au moins deux : l’ancienne école et la nouvelle de Marine/Philippot/Collard. Pour corser le tout, ce monsieur refuse de se faire exclure du GODF et veut donc déposer plainte, car il estime que cette décision est incompatible avec les droits de la République, la Cour des droits de l’homme et la Cour européenne ! Quelle farce… »

    Oui. C'est une farce. 

    Précisons maintenant les choses. Ce n'est pas parce que le Grand Orient de France proclame la liberté absolue de conscience qu'il n'existe pas des caractères propres à l'obédience. Sinon cela reviendrait, au nom de cette même liberté, à admettre tout le monde, y compris celui qui déclare ne pas partager les valeurs maçonniques ! Ce qui serait bien évidemment absurde.

    La fraternité, la tolérance et l'ouverture ne sont pas sans limites dès lors que le pacte social de l'obédience est fondé sur des valeurs humanistes claires radicalement incompatibles avec les thèses de l'extrême droite.

    L'argumentation de M. Daraud aurait été recevable s'il n'avait pas été averti avant son initiation de l'incompatibilité qui aujourd'hui a provoqué son exclusion. Or, M. Daraud le savait parfaitement. Il a donc franchi cyniquement le Rubicon en toute connaissance de cause sentant qu'il lui serait politiquement profitable de rallier Marine Le Pen dont on nous serine sur tous les tons, comme une évidence, qu'elle sera au deuxième tour de l'élection présidentielle.

    M. Daraud a promis de ne pas laisser les choses ainsi. Il va en référer à son avocat. Grand bien lui fasse ! Qu'espère au juste cet homme avide de pouvoir ? Une réintégration dans une obédience et une loge qui ne veulent plus de lui ?

    bauer.jpgCe faisant, je ne peux m'empêcher de penser que Daraud n'a fait que mettre en pratique ce qu'un ancien dignitaire du Grand Orient a imprudemment déclaré au micro des Grandes Gueules de RMC le 1er octobre 2015 :

    Résumons les propos du frère Bauer :

    • Marine Le Pen ne doit pas être rejetée par a priori car elle est plus structurée politiquement que ne l'était son père qui était un pur provocateur ;
    • Marine Le Pen sera au second tour de la présidentielle ;
    • l'interdiction pour un maçon d'appartenir au FN ou à ses satellites est moins un problème qu'un sujet ;
    • il y a des maçons au FN ou proches des idées du FN ;
    • ces francs-maçons sont à l'image de l'état de l'opinion française.

    Comment ne pas être troublé par les déclarations de l'ancien grand maître du Grand Orient de France ? Elles ressemblent étrangement à une sorte de justification donnée à tous celles et ceux qui, dans les loges, seraient tentés par un tel ralliement.

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    Ajout du 22/12/2016 à 14h30

    Il semble que l'exclusion n'ait pas été prononcée, M. Darrot ayant été seulement entendu devant la justice obédientielle.

  • A propos de ma note sur Michel Deneken

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    Ma note consacrée à la polémique relative à l'élection du professeur Deneken à la présidence de l'Université de Strasbourg semble avoir été bien relayée sur les réseaux sociaux. Au moment où j'écris ces lignes, elle a été appréciée près d'une centaine de fois rien que sur le réseau facebook. C'est sans précédent ou presque pour ce blog dont l'audience - je suis lucide - reste malgré tout assez confidentielle.

    Ces partages sont-ils plus le fait de francs-maçons que de profanes ? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, j'y vois un signe évident de ras-le-bol à l'égard des communiqués de presse comminatoires du Grand Orient de France. Ces communiqués outrepassent généralement l'objet social de l'obédience défini par l'article premier de sa Constitution. 

    Il n'en demeure pas moins que je suis fier d'être un franc-maçon du Grand Orient de France. Et c'est bien parce que je suis attaché à mon obédience que je déplore ses dérapages incontrôlés et plus particulièrement le procès en sorcellerie que certains tentent aujourd'hui de mener en son nom contre ce théologien catholique alsacien que je ne connais pas et dont je n'avais d'ailleurs jamais entendu parler avant que son élection ne défraye la chronique.

    Je voudrais maintenant adresser quelques mots à ceux de mes frères qui ricanent volontiers à propos de la théologie. Qu'il me soit permis de leur rappeler qu'il est impossible d'être sensibilisé aux deux mille cinq cents ans de philosophie occidentale sans avoir une connaissance, même approximative, des grands débats théologiques.

    Il convient également de souligner que notre vocabulaire est pétri de théologie. Je citerai par exemple le mot « théorie » (du grec theos : Dieu et orein : observer) qui signifie étymologiquement « observer les oeuvres de Dieu ». Une théorie désignait aussi dans l'Antiquité une députation d'une cité grecque participant à une fête religieuse. Comme on peut le voir, la théologie n'est donc jamais bien loin de la philosophie et, plus largement encore, de la spéculation intellectuelle. Or la franc-maçonnerie, y compris au Grand Orient, est spéculative...

    Il faut également relever que la pratique maçonnique est influencée par la théologie sans que nous nous en rendions toujours compte. Il suffit par exemple de songer à ces spéculations, souvent admises dans les milieux maçonniques, selon lesquelles l'initiation maçonnique, assimilée à un sacrement, serait indélébile par nature. Il ne viendrait pas non plus à l'idée d'aucune obédience de remettre en cause la validité d'une initiation conférée par un vénérable maître exclu, bien plus tard, de l'Ordre maçonnique pour des raisons pénales. Or cette approche n'est autre que celle que l'Eglise catholique a consacrée, en 300 après Jésus-Christ, lors de la querelle avec les évêques donatistes. Ainsi, la validité d'un sacrement est indépendante de celui qui l'administre.

    On voit qu'il s'agit d'opinions et de croyances (dogme, du grec dogma : opinion, croyance) érigées en vérités intangibles. Le dogme s'inscrit ensuite dans un ensemble de présupposés et de croyances admis par une communauté d'individus (du grec doxa : opinion), d'où les mots « orthodoxie » et « hétérodoxie ». Ces croyances et opinions peuvent être librement discutées au sein de la communauté maçonnique (encore que cela dépende du degré d'ouverture des loges). Par exemple, en ce qui concerne le caractère indélébile de l'initiation, je me rattache à « l'hérésie » (du grec hairesis : action de prendre, faire un choix) qui refuse d'assimiler initiation maçonnique et sacrement.

    En revanche, je pense en effet que la validité de l'initiation ne dépend absolument pas de la qualité de celui qui la confère dès l'instant où il a la légitimité nécessaire. La malhonnêteté, par exemple, ne se transmet pas comme un virus. Ce n'est pas parce que on a eu la malchance d'avoir été initié dans une loge présidée par un vénérable, qui s'est révélé être un vilain coco, que l'initiation n'est pas valable ou de moindre valeur.

    Bref, on le voit, ces débats sont beaucoup moins simples qu'il n'y paraît...

    Quant à celles et ceux qui s'offusquent volontiers du dogmatisme de la théologie, je voudrais leur dire que les dogmes catholiques de l'existence de Dieu, de la trinité, de la vocation de l'homme à la perfection ou encore de l'infaillibilité pontificale, ont pour écho d'autres dogmes, bien laïques ceux là, de la liberté de conscience, de l'amélioration matérielle et morale et du perfectionnement intellectuel et social de l'humanité ou encore de l'infaillibilité du suffrage universel (liste non exhaustive). 

    Par conséquent, il faut faire attention à ne pas commettre l'erreur commune qui consiste à croire que nous, maçons du Grand Orient, nous ne serions pas dogmatiques au motif que notre obédience prétend refuser toute affirmation dogmatique ! Il faut avoir présent à l'esprit que la proclamation de ce refus est elle-même hautement dogmatique, c'est-à-dire qu'elle est une des vérités intangibles qui fonde la cohésion des loges du Grand Orient. Si les frères du Grand Orient avaient vraiment voulu refuser toute affirmation dogmatique, alors jamais ils n'auraient eu besoin d'inscrire ce refus à l'article premier de leur Constitution !

    Enfin, et pour en revenir à l'élection parfaitement légale de M. Michel Deneken à la présidence de l'université de Strasbourg, il me paraît utile de rappeler aux laïques les plus intransigeants, voire les plus intolérants, l'article cinq de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui fait partie, comme tous les autres, du bloc de constitutionnalité de notre République démocratique, sociale et laïque.

    « La Loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n'est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. »

    A méditer en guise de conclusion.

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    Ajout du 21 décembre 11h00

    Un lecteur fidèle m'indique qu'il n'est pas d'accord avec l'étymologie du mot théorie. Il est vrai que theorein signifie observer, contempler. Thea désigne plus la vue que theos Dieu. Il s'agirait donc littéralement et de manière redondante d'observer avec le sens de la vue. C'est en d'autres termes la science de la contemplation comme le théatre, theatron, est lieu où l'on regarde. Mais pour la pensée prélogique, puis la pensée logique née avec la raison philosophique, et a fortiori pour la théologie, il s'agit d'observer le sensible ou le réel qui exprime la manifestation du divin (ou des dieux). Il me revient en tête cette « démonstration » de l'existence de Dieu par saint Anselme. Je vais l'énoncer avec mes mots sous la forme d'un syllogisme parce qu'elle illustre la contemplation spéculative telle qu'elle pouvait s'entendre chez les docteurs de l'Eglise : Dieu est perfection. Or le monde qui nous entoure est perfection. Donc Dieu existe. Quant à la pertinence de la démonstration, alors là c'est autre chose... C'est une affaire de foi. A noter que la virulence avec laquelle l'hérésie cathare (bogomile, publicaine, des bonshommes, etc.) a été combattue par l'église catholique tient beaucoup au fait que l'église cathare rejetait le monde matériel et sensible perçu comme l'oeuvre du mal et du démon.

  • Anders Breivik ou l'initiation d'un fou

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    breivik.jpgTout le monde se souvient de l'attentat d'Oslo et du massacre de l'île d'Utøya (Norvège) le 22 juillet 2011. Soixante-dix sept personnes, dont une majorité de jeunes militants du parti social démocrate norvégien, y ont été assassinées à l'explosif et à l'arme lourde par un inconnu nommé Anders Breivik. Il y a eu également cent cinquante et un blessés. L'horreur absolue. Très rapidement, l'appartenance d'Anders Breivik à l'Ordre des Francs-Maçons de Norvège (Den Norske Frimurerorden) a été rendue publique, l'intéressé ayant publié la photo ci-contre sur son compte Facebook. Dès le lendemain du massacre, le Grand Maître Ivar Skar annonçait l'exclusion d'Anders Breivik de la franc-maçonnerie.

    Comment cet homme a-t-il bien pu être initié ? Telle est la question à laquelle les responsables de l'Ordre des Francs-Maçons de Norvège, habituellement très discrets, ont dû répondre. Comme on va le voir, l'initiation de Breivik n'a rien d'extraordinaire. C'est l'histoire banale d'une démarche comme il s'en effectue des milliers dans le monde chaque jour.

    Pour entrer dans la franc-maçonnerie, il y a généralement deux manières de procéder : la cooptation par un franc-maçon ou la candidature spontanée si on n'a pas de franc-maçon dans son entourage. Breivik, lui, s'est rapproché d'un parent dont il connaissait l'appartenance. Dans son cas, il s'agissait de Jan Behring, un cousin de sa mère. Behring a accepté le principe du parrainage du jeune Breivik en 2005-2006. Il a fait ce que tous les parrains sont censés faire : discuter avec le candidat, cerner ses motivations, lui conseiller des lectures, l'inciter à réfléchir sur le sens de sa démarche, modérer ses ardeurs éventuelles, répondre à ses interrogations, etc.

    Jan Behring n'a pas détecté de signes particuliers chez Anders Breivik qui auraient pu l'alerter sur une pathologie éventuelle. Comme les discussions politiques et religieuses sont strictement interdites dans les loges norvégiennes, Behring n'a pas insisté outre mesure sur cet aspect. Il connaissait certes les opinions très conservatrices de son petit cousin car ce dernier ne les cachait pas. Il savait même qu'Anders Breivik pouvait, de temps en temps, se laisser aller à quelques propos xénophobes et racistes comme cela arrive, hélas, à beaucoup de gens qui parlent sans réfléchir. Cependant Behring a mis cette radicalité sur le compte de la jeunesse sans y attacher une importance démesurée. Il a cru que la franc-maçonnerie pourrait donner un cadre au jeune homme et l'aider à mûrir au contact d'autres gens d'opinions diverses. Le parrain avait également remarqué que son filleul avait un intérêt particulier pour tout ce qui évoquait les chevaliers et plus particulièrement les Templiers

    La procédure s'est ensuite déroulée sans problème dans le courant de l'année 2006. Anders Breivik s'est prêté de bonne grâce aux enquêtes et a répondu poliment à toutes les questions qui lui ont été posées. Svein Sivertsen, le vénérable maître de la loge, s'est simplement souvenu d'un homme au caractère peu expansif. Breivik semblait moins préoccupé par le fond de la démarche qu'il entreprenait vis-à-vis de la loge que par la forme de la procédure, par l'idée qu'il se faisait du rite et des symboles maçonniques ou par le tablier qu'il devait bientôt porter. Pour le dire autrement, Anders Breivik paraissait plus sensible à l'apparence des choses qu'aux choses elles-mêmes. 

    Ce que Behrig et Sivertsen ignoraient à l'époque, c'est que Breivik était déjà malade ainsi que les expertises psychiatriques l'ont établi, après coup, durant le procès d'assises. Tout ce que les interlocuteurs de Breivik avaient perçu dans le caractère, le comportement et les centres d'intérêt du jeune homme, était donc en réalité de timides signaux d'une pathologie mentale plus sévère. Mais de là à imaginer une issue aussi dramatique que celle qui s'est produite plus tard, il y a bien évidemment un pas que probablement les meilleurs psychiatres n'aurait jamais osé franchir eux-mêmes. L'originalité d'un caractère, des centres d'intérêt particuliers, des propos excessifs énoncés sans discernement ou sans grande réflexion, ne sont pas nécessairement l'expression de la folie. Ces francs-maçons donc pu légitimement estimer que le profane Anders Breivik avait le volonté de s'améliorer et de tailler sa pierre.

    Anders Breivik a donc fini par être initié aux mystères maçonniques en 2007 au sein de la respectable loge n°8 Saint-Olaf aux Trois Piliers à l'orient d'Oslo selon rite suédois. Il y a reçu le grade de compagnon en 2008, puis il a été élevé à la maîtrise en 2009. Cependant, très rapidement, il semble que la nouvelle recrue n'ait pas fait preuve d'assiduité aux travaux de sa loge. A chaque fois, son parrain devait le relancer. A chaque fois, Breivik trouvait une bonne excuse. Il prenait notamment prétexte d'un livre qu'il était en train d'écrire pour justifier ses absences répétées. Ce livre était en réalité le manifeste dans lequel il consignait soigneusement tous ses délires. Il y avait donc, dès le départ, une discordance entre la motivation de Breivik à rejoindre la franc-maçonnerie et ses actes une fois admis.

    Comment se fait-il que le manque d'assiduité d'Anders Breivik n'ait pas spécialement alerté sa loge ? Il faut se replacer dans le contexte et savoir notamment que l'Ordre des Francs-Maçons de Norvège comprend environ 17000 à 18000 membres actifs pour 63 loges bleues dites de Saint-Jean (sans compter les loges de Saint-André et les Chapitres). On peut donc estimer les effectifs moyens théoriques de chaque loge symbolique norvégienne aux alentours de 200 membres ! Ce qui est énorme si on le compare à la France où les effectifs moyens théoriques des loges oscillent entre 20 et 50 membres. On imagine donc qu'il doit y avoir un fort taux d'absentéisme. Dans ce contexte particulier, le manque d'assiduité de Breivik a pu très certainement passer inaperçu. Ce qui lui a permis de pouvoir délirer silencieusement dans son coin sans que les frères n'en sachent rien jusqu'à ce qu'il commette l'irréparable. Comment d'ailleurs ces derniers auraient-ils pu savoir ce que les propres parents de Breivik ignoraient ?

    Comme beaucoup de frères, j'ai été surpris et choqué lorsque j'ai appris l'appartenance d'Anders Breivik à la franc-maçonnerie. Puis, l'émotion de l'événement passée, j'ai fini par me dire que cela devait arriver un jour, non bien sûr que l'on puisse imputer la moindre responsabilité à la franc-maçonnerie dans cette épouvantable tragédie mais parce que la sagacité d'une loge peut toujours être prise en défaut malgré tout le soin qu'elle peut apporter à son recrutement. Ce précédent montre aussi que la franc-maçonnerie offre un cadre inadapté aux esprits fragiles et facilement impressionnables. Si quelqu'un frappe à la porte d'une loge dans le but de se convertir à quelque chose, de découvrir de mystérieux secrets cachés et surnaturels, d'appartenir à une caste de gens supérieurs, de révolutionner le monde, de trouver une thérapie ou encore d'exprimer le sentiment grandiose qu'il a de lui-même devant un public captif, alors, il se trompe totalement de chemin.