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Anders Breivik ou l'initiation d'un fou

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breivik.jpgTout le monde se souvient de l'attentat d'Oslo et du massacre de l'île d'Utøya (Norvège) le 22 juillet 2011. Soixante-dix sept personnes, dont une majorité de jeunes militants du parti social démocrate norvégien, y ont été assassinées à l'explosif et à l'arme lourde par un inconnu nommé Anders Breivik. Il y a eu également cent cinquante et un blessés. L'horreur absolue. Très rapidement, l'appartenance d'Anders Breivik à l'Ordre des Francs-Maçons de Norvège (Den Norske Frimurerorden) a été rendue publique, l'intéressé ayant publié la photo ci-contre sur son compte Facebook. Dès le lendemain du massacre, le Grand Maître Ivar Skar annonçait l'exclusion d'Anders Breivik de la franc-maçonnerie.

Comment cet homme a-t-il bien pu être initié ? Telle est la question à laquelle les responsables de l'Ordre des Francs-Maçons de Norvège, habituellement très discrets, ont dû répondre. Comme on va le voir, l'initiation de Breivik n'a rien d'extraordinaire. C'est l'histoire banale d'une démarche comme il s'en effectue des milliers dans le monde chaque jour.

Pour entrer dans la franc-maçonnerie, il y a généralement deux manières de procéder : la cooptation par un franc-maçon ou la candidature spontanée si on n'a pas de franc-maçon dans son entourage. Breivik, lui, s'est rapproché d'un parent dont il connaissait l'appartenance. Dans son cas, il s'agissait de Jan Behring, un cousin de sa mère. Behring a accepté le principe du parrainage du jeune Breivik en 2005-2006. Il a fait ce que tous les parrains sont censés faire : discuter avec le candidat, cerner ses motivations, lui conseiller des lectures, l'inciter à réfléchir sur le sens de sa démarche, modérer ses ardeurs éventuelles, répondre à ses interrogations, etc.

Jan Behring n'a pas détecté de signes particuliers chez Anders Breivik qui auraient pu l'alerter sur une pathologie éventuelle. Comme les discussions politiques et religieuses sont strictement interdites dans les loges norvégiennes, Behring n'a pas insisté outre mesure sur cet aspect. Il connaissait certes les opinions très conservatrices de son petit cousin car ce dernier ne les cachait pas. Il savait même qu'Anders Breivik pouvait, de temps en temps, se laisser aller à quelques propos xénophobes et racistes comme cela arrive, hélas, à beaucoup de gens qui parlent sans réfléchir. Cependant Behring a mis cette radicalité sur le compte de la jeunesse sans y attacher une importance démesurée. Il a cru que la franc-maçonnerie pourrait donner un cadre au jeune homme et l'aider à mûrir au contact d'autres gens d'opinions diverses. Le parrain avait également remarqué que son filleul avait un intérêt particulier pour tout ce qui évoquait les chevaliers et plus particulièrement les Templiers

La procédure s'est ensuite déroulée sans problème dans le courant de l'année 2006. Anders Breivik s'est prêté de bonne grâce aux enquêtes et a répondu poliment à toutes les questions qui lui ont été posées. Svein Sivertsen, le vénérable maître de la loge, s'est simplement souvenu d'un homme au caractère peu expansif. Breivik semblait moins préoccupé par le fond de la démarche qu'il entreprenait vis-à-vis de la loge que par la forme de la procédure, par l'idée qu'il se faisait du rite et des symboles maçonniques ou par le tablier qu'il devait bientôt porter. Pour le dire autrement, Anders Breivik paraissait plus sensible à l'apparence des choses qu'aux choses elles-mêmes. 

Ce que Behrig et Sivertsen ignoraient à l'époque, c'est que Breivik était déjà malade ainsi que les expertises psychiatriques l'ont établi, après coup, durant le procès d'assises. Tout ce que les interlocuteurs de Breivik avaient perçu dans le caractère, le comportement et les centres d'intérêt du jeune homme, était donc en réalité de timides signaux d'une pathologie mentale plus sévère. Mais de là à imaginer une issue aussi dramatique que celle qui s'est produite plus tard, il y a bien évidemment un pas que probablement les meilleurs psychiatres n'aurait jamais osé franchir eux-mêmes. L'originalité d'un caractère, des centres d'intérêt particuliers, des propos excessifs énoncés sans discernement ou sans grande réflexion, ne sont pas nécessairement l'expression de la folie. Ces francs-maçons donc pu légitimement estimer que le profane Anders Breivik avait le volonté de s'améliorer et de tailler sa pierre.

Anders Breivik a donc fini par être initié aux mystères maçonniques en 2007 au sein de la respectable loge n°8 Saint-Olaf aux Trois Piliers à l'orient d'Oslo selon rite suédois. Il y a reçu le grade de compagnon en 2008, puis il a été élevé à la maîtrise en 2009. Cependant, très rapidement, il semble que la nouvelle recrue n'ait pas fait preuve d'assiduité aux travaux de sa loge. A chaque fois, son parrain devait le relancer. A chaque fois, Breivik trouvait une bonne excuse. Il prenait notamment prétexte d'un livre qu'il était en train d'écrire pour justifier ses absences répétées. Ce livre était en réalité le manifeste dans lequel il consignait soigneusement tous ses délires. Il y avait donc, dès le départ, une discordance entre la motivation de Breivik à rejoindre la franc-maçonnerie et ses actes une fois admis.

Comment se fait-il que le manque d'assiduité d'Anders Breivik n'ait pas spécialement alerté sa loge ? Il faut se replacer dans le contexte et savoir notamment que l'Ordre des Francs-Maçons de Norvège comprend environ 17000 à 18000 membres actifs pour 63 loges bleues dites de Saint-Jean (sans compter les loges de Saint-André et les Chapitres). On peut donc estimer les effectifs moyens théoriques de chaque loge symbolique norvégienne aux alentours de 200 membres ! Ce qui est énorme si on le compare à la France où les effectifs moyens théoriques des loges oscillent entre 20 et 50 membres. On imagine donc qu'il doit y avoir un fort taux d'absentéisme. Dans ce contexte particulier, le manque d'assiduité de Breivik a pu très certainement passer inaperçu. Ce qui lui a permis de pouvoir délirer silencieusement dans son coin sans que les frères n'en sachent rien jusqu'à ce qu'il commette l'irréparable. Comment d'ailleurs ces derniers auraient-ils pu savoir ce que les propres parents de Breivik ignoraient ?

Comme beaucoup de frères, j'ai été surpris et choqué lorsque j'ai appris l'appartenance d'Anders Breivik à la franc-maçonnerie. Puis, l'émotion de l'événement passée, j'ai fini par me dire que cela devait arriver un jour, non bien sûr que l'on puisse imputer la moindre responsabilité à la franc-maçonnerie dans cette épouvantable tragédie mais parce que la sagacité d'une loge peut toujours être prise en défaut malgré tout le soin qu'elle peut apporter à son recrutement. Ce précédent montre aussi que la franc-maçonnerie offre un cadre inadapté aux esprits fragiles et facilement impressionnables. Si quelqu'un frappe à la porte d'une loge dans le but de se convertir à quelque chose, de découvrir de mystérieux secrets cachés et surnaturels, d'appartenir à une caste de gens supérieurs, de révolutionner le monde, de trouver une thérapie ou encore d'exprimer le sentiment grandiose qu'il a de lui-même devant un public captif, alors, il se trompe totalement de chemin.

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