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  • Deux ans déjà !

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    gateau_anniversaire.jpgLe 30 octobre 2014, je mettais en ligne ce blog. Deux ans et 300 notes plus tard, je suis toujours là et en demeure le seul contributeur.

    Voici quelques statistiques. «3, 5, 7 et plus », c'est :

    • 215 abonnés à l'Infolettre.
    • en moyenne 700 visiteurs hebdomadaires soit 100 visiteurs par jour.
    • un lectorat majoritairement français ou se connectant de la France (77,09 %) ; les autres lecteurs proviennent principalement de la Belgique et des Etats-Unis d'Amérique.
    • Les lecteurs viennent le plus souvent sur le blog après une recherche sur le moteur Google mais je dois constater que les blogs Hiram, Gadlu et La Maçonne m'ont apporté à eux trois 5658 visites au cours de ces deux années. Je salue également le forum Frédéric Desmons qui m'a apporté 460 visiteurs.

    Merci de votre fidélité !

  • Le GODF et les hommes politiques

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    jup.jpgJ'ai lu avec grand intérêt la prise de position de Gérard Contremoulin au sujet de la venue d'Alain Juppé au siège du Grand Orient de France.

    Il écrit :

    « La Lumière s'est braquée sur cette session de travail maçonnique du GODF où un candidat à la « Primaire » d'une organisation politique, Alain Juppé, s'est exprimé dans le Temple Arthur Groussier, le grand Temple de la rue Cadet. Cette solennité, rehaussée par la présence du Grand-Maître n'est pas un fait banal... »

    La présentation de l'événement est biaisée. En effet, Alain Juppé est venu au GODF, à l'initiative de trois loges, en tant que candidat à l'élection présidentielle et non en tant que candidat à la primaire de la droite. On aurait pu certes écrire candidat présomptif mais qu'est-ce que cela aurait changé puisque, de toute façon, chacun sait que son destin présidentiel dépend de sa victoire éventuelle à la primaire organisée par les partis de la droite républicaine ?

    Alain Juppé a été invité à plancher sur le thème : Comment la République peut entretenir et développer la citoyenneté ? Je n'ai pas assisté à sa conférence mais je présume qu'il s'est exprimé avec la hauteur de vue nécessaire bien que l'on n'entende pas toujours de hautes pensées sous les voûtes étoilées des temples maçonniques (mais c'est un autre sujet).

    Bref, nous ne sommes pas encore en période électorale durant laquelle la communication politique est strictement encadrée par la loi. Dès l'instant où les loges concernées ont sollicité et obtenu l'autorisation du Conseil de l'Ordre, je ne vois vraiment pas où est le problème, qu'il s'agisse d'Alain Juppé ou d'un autre élu attaché aux valeurs républicaines et démocratiques. 

    Contremoulin poursuit :

    « Or, la venue rue Cadet de deux candidats à la Primaire de « Les Républicains et du Centre », Nathalie Kosciusko-Morizet et Alain Juppé, parce qu'ils ne sont pas et pour aucun des deux, des candidats aux élections de la République, n'ont aucune raison d'être accueillis au GODF»

    Position étonnante et alambiquée qui postule que ces deux personnages publics « n'ont aucune raison d'être accueilli au GODF » (sic). Aucune ? Les deux, que je sache, sont bien en lice pour l'élection présidentielle. Et puis, NKM et Juppé sont venus pour traiter une question, exposer leur façon de voir les choses à l'aune de leur expérience d'élu, et non pour décliner bêtement un programme électoral devant des francs-maçons qui ne partagent pas nécessairement les mêmes idées qu'eux (ce qui est mon cas).

    A moins que ce qui dérange notre frère Contremoulin est que ces deux politiques ne sont pas du même bord que lui...

    Sans titre 3.jpg

    Ce qui serait pour le moins savoureux et reviendrait tout simplement à faire implicitement de la politique politicienne sous couvert de vouloir en préserver le GODF !

    Quoi qu'il en soit des intentions des uns et des autres, il faut savoir raison garder. Si on tourne son regard vers le passé, on se rendra compte que le GODF de la première moitié du vingtième siècle était certainement bien plus « instrumentalisable politiquement » qu'il ne l'est aujourd'hui.

    Les loges du GODF ont toujours invité des personnes issues du corps politique ou de la société civile pour traiter de questions profanes. Cette pratique est très ancienne. Pour vous donner un exemple, voici un extrait des ordres du jour des loges de la région parisienne de mars 1932 (merci à Hervé M. pour le document !).

    Gérard Contremoulin, Politique, GODF

    Imaginez en 2016 le tollé si une loge avait voulu organiser une tenue blanche sur le « conflit des races » (sic) et des puissances au Proche Orient ou ailleurs dans le monde. Imaginez si Juppé était venu psalmodier son programme ou Mélenchon de ses démêlés avec ses anciens camarades... On est donc loin, très loin même, de ce qui se faisait avant.

    Voici encore un autre document qui atteste du militantisme des loges (merci, une fois encore, à Hervé M. qui me permet de vous faire profiter des archives de son grand père). Il paraît que cet autocollant a été distribué aux frères de Melun (Seine et Marne), probablement dans les années 30. Les frères étaient invités à le coller.

    Gérard Contremoulin, Politique, GODF

    Imaginez si un Vénérable ou une Obédience avait l'inconscience de faire pareil aujourd'hui ? Imaginez un seul instant si un frère se mettait en tête de distribuer en salle humide les tracts politiques de son candidat préféré ? Je ne suis pas sûr que les nostalgiques de la franc-maçonnerie de la troisième République toléreraient aujourd'hui de telles pratiques dans les loges.

  • De l'instruction maçonnique

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    L9t6KE3YjFbEj3riQVlfDyBA4os.jpgUn surveillant de ma loge m'a récemment confié qu'il avait des difficultés à organiser des temps d'instruction maçonnique et à préparer les frères dont il a charge à recevoir leur augmentation de salaire. Il est vrai que la situation singulière de mon atelier et l'éloignement géographique de ses membres ne facilitent pas toujours cette instruction en dehors des tenues solennelles d'obligation. C'est ainsi. Il faut faire avec. Cependant, l'éloignement géographique n'explique pas tout. Je sais en effet que d'autres loges sont confrontées au même problème alors que leurs membres les plus éloignés résident dans un périmètre de 20 à 30 km maximum.

    C'est également le cas, semble-t-il, aux Etats-Unis d'Amérique ainsi que l'indique le frère Todd E. Creason sur le blog The Midnight Freemasons. Celui-ci a écrit le passage suivant :

    « (...) Cependant, il ne sert à rien de se plaindre à ce sujet et essayer de pousser votre loge à faire de l'instruction maçonnique (...). Alors, je vous encourage à faire la même chose que moi. Instruisez-vous vous-mêmes ! Les moyens ne manquent pas. Il existe des bibliothèques dans de nombreuses loges - malheureusement , beaucoup sont inutilisées, mais le côté positif est qu'elles n'attendent que vous.  Beaucoup de livres fantastiques sur la franc-maçonnerie sont disponibles à Barnes & Noble ou peuvent être commandés sur Amazon. Il y a de vastes ressources disponibles auprès des organismes de recherche maçonniques. Voyez s'il existe dans votre Etat une loge recherche.  Plus vous explorerez des sujets maçonniques, plus vous élargirez votre réseau et plus vous rencontrerez de frères qui seront dans le même état d'esprit de recherche que vous et qui contribueront à parfaire votre instruction en retour. Prenez la responsabilité personnelle de votre instruction et commencez l'apprentissage et la recherche. Et puis partagez ce que vous avez appris. Soyez le changement ! Visitez d'autres loges. Parlez. Écrivez. Restez en contact avec les frères qui partagent vos centres d'intérêt. »

    Ce point de vue m'a d'abord surpris. Puis, réflexion faite, j'y souscris entièrement. Les frères, y compris les plus jeunes, sont responsables de leur instruction maçonnique. La loge offre certes le cadre de travail mais on ne saurait non plus tout en attendre. Souvent j'ai remarqué que ceux qui se plaignent du manque d'instruction maçonnique, trouvent en réalité dans cette plainte une justification commode à leur paresse. Ils imputent aux surveillants la responsabilité du travail qu'ils pourraient faire mais ne font pas. Pourtant personne ne leur interdit de se documenter, de poser des questions, de se réunir et de travailler ensemble ou séparément sur des sujets relatifs à leurs grades ou à la tradition maçonnique. On ne vient pas en loge pour y recevoir des consignes. Il faut aussi un peu de curiosité. Un peu d'élan.

    Todd E. Creason prend l'exemple des bibliothèques maçonniques. Ma loge possède justement une bibliothèque qu'elle s'est constituée grâce surtout à l'implication d'un de ses membres. Eh bien voyez-vous, je ne suis pas sûr que cette bibliothèque serve en réalité à grand monde sauf, peut-être, au bibliothécaire de la loge qui a le plaisir de l'étoffer progressivement selon ses goûts. Je ne sens en effet ni de curiosité particulière chez les frères ni de désir d'emprunter les ouvrages qu'elle contient. J'ai même tendance à penser cyniquement que cette situation est paradoxalement une chance pour cette petite bibliothèque qui préserve ainsi son intégrité. Je sais d'expérience que les livres prêtés ne sont pas toujours rendus. Je me souviens également avoir fait don à mon ancienne loge d'une vingtaine d'ouvrages maçonniques. Quand je m'y rendais parfois en visite, j'étais chaque fois étonné de constater que les rayons n'évoluaient guère. J'avais l'impression que ces livres ne servaient à rien. Ils décoraient la salle humide. Il m'arrive, parfois, de regretter ce don.

    2715604317.jpgTodd a fait également référence aux loges de recherches. Cet exemple me parle car j'en ai fréquenté une du temps où je résidais à Bruxelles. Cela remonte à près de vingt ans. Cette loge de recherches, qui travaille sous les auspices de la Grande Loge de Belgique, existe toujours si je ne m'abuse. Elle a probablement beaucoup évolué depuis. Mais combien étions-nous à l'époque ? Sept ? Dix peut-être ? Guère plus. Il y avait quelques érudits. Un curieux de passage (jamais le même). Un professeur des universités. Mais il s'agissait fondamentalement d'une bande de copains qui avait un intérêt commun pour la tradition maçonnique. Qu'ai je vraiment retenu de ce temps passé sur les colonnes de cette loge ? Je vais être honnête : rien de bien transcendant si ce n'est le sentiment, au fond, que le travail véritable s'effectue souvent seul.

    Aujourd'hui, les moyens de parfaire son instruction maçonnique ne manquent pas. On peut y ajouter les blogs et les sites maçonniques. Certes, la qualité varie mais tous ces espaces virtuels abordent quantité de sujets que les loges n'ont pas forcément le temps de traiter. J'ai la faiblesse de croire que ce petit blog contribue, à sa manière et avec ses imperfections, à l'instruction maçonnique du plus grand nombre. Mais si je le rapporte à l'utilité de mes frères de loge je dois reconnaître, sans être désobligeant vis-à-vis d'eux, qu'il les laisse dans l'indifférence la plus complète à l'exception, peut-être, d'un ou deux.

    Je crois donc que l'on se fabrique sa propre instruction maçonnique au fil du temps ainsi que le suggère le frère Creason, c'est-à-dire de lecture en lecture, de visite en visite, de rencontre en rencontre. Sans plan ni objectif précis mais avec la volonté de comprendre ce que l'on fait en franc-maçonnerie et d'inscrire sa démarche philosophique dans une histoire.

  • Riandey : le retour

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    Il semble que le frère Vadabus ait été surpris par ma note sur Charles Riandey. Il s'est ainsi fendu d'un droit de réponse plutôt gentil. Je vous invite à le lire.

    Je maintiens évidemment tout ce que j'ai écrit parce que ma note était rédigée en des termes mesurés. De toute façon, Riandey est mort il y a maintenant un peu plus de quarante ans. Il ne peut donc plus se défendre. C'est pourquoi je trouve cette mise en cause post-mortem assez dérisoire, d'autant plus qu'elle vient en appui d'un raisonnement plus large visant en réalité à faire aujourd'hui le procès des instances dirigeantes de la Grande Loge de France (je n'en discute pas le bien-fondé car je partage globalement l'analyse décapante de Vadabus).

    Mais s'en prendre à Charles Riandey mort me fait songer à ces professeurs de vertu qui, hier, reprochaient à François Mitterrand, déjà très amoindri et en fin de règne, l'épisode (archiconnu) de la francisque. Je me souviens de la colère de Pierre Péan qui se désolait de l'instrumentalisation politique faite de son livre Une jeunesse française.

    Qu'il me soit juste permis de relever que tout ce qu'on retrouve sur l'antisémitisme de Riandey est pour l'instant réduit à une seule phrase glanée sur d'autres sites avec d'ailleurs la même erreur « S. Moerschel » au lieu de « G. Moerschel ». Je me souviens pas qu'il ait été fait référence à la déclaration de Riandey dans le livre de Cornevin cité dans ma note. Cornevin mentionne pourtant des extraits de déclaration d'autres maçons interpelés. Simple oubli de sa part ou ignorance du rôle que joua Riandey dans la maçonnerie d'après guerre ?  Je ne sais pas.

    Riandey a-t-il dénoncé nommément des juifs et des francs-maçons ? Est-il établi que des hommes sont morts par sa faute ? A-t-il participé activement à des mouvements de collaboration ? A-t-il été poursuivi après la Libération ?

    Je ne suis nullement effrayé à l'idée qu'on me le démontre par l'affirmative mais je tiens néanmoins à ce qu'il lui soit fait justice de l'entièreté de son parcours sous l'Occupation. Riandey a été résistant dès 1943. Il a été arrêté en 1944. Il a donc bien fait partie des 25700 nouveaux internés à Buchenwald rien que pour l'année 43/44. Pour un soi-disant « résistant de la 25ème heure », ce n'est tout de même pas anodin. D'autres résistants sur le tard ont fait l'économie des camps.

    Si donc quelqu'un possède une copie du procès-verbal d'audition de Riandey, je serais heureux de pouvoir le consulter. Il est possible qu'on y découvre des choses gratinées. En même temps, il devait être difficile de se sentir à l'aise lorsqu'on était à portée de baffes d'un agent de la Gestapo.

    Un dernier point. Jean-Pierre Bacot m'a écrit pour m'informer d'un article sur l'histoire de la GLNF dans lequel l'antisémitisme de Riandey a été abordé. Je signale que cet article est publié dans un numéro spécial de Critica Masonica qu'il présentera en avant-première au prochain salon du livre maçonnique de Paris.

  • Charles Riandey l'obscur

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    Raoul L. Mattéi, Charles Riandey, GLDF, Polémique, Guerre, Collaboration, courage, georges Moerschel, Bernard Faÿ, Henri Camberlin, Jean Marquès-Rivière, J'ai lu avec beaucoup d'intérêt une longue note sur l'histoire mouvementée de la Grande Loge de France publiée sur le blog La Maçonne. Son auteur - Vadabus - analyse les crises qui ont secoué l'obédience de la rue Puteaux en 1953, 1964 et 2003. Il y a cependant un point avec lequel je ne suis pas d'accord avec l'auteur. C'est lorsqu'il s'en prend violemment à Charles Riandey (1892-1976). En effet, voici ce que Vadabus écrit au sujet de l'ancien Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France qui fit le choix de rallier en 1964 la Grande Loge Nationale Française :

    « Qui était ce Charles Riandey à la triste figure ? En utilisant la formule de l’anaphore devenue célèbre voilà comment Charles Riandey pourrait se présenter

    • Moi, Charles Riandey TPSGC du SCDF je suis notoirement connu pour être antisémite ayant déclaré aux autorités policières sous l’Occupation: « J’ai combattu avec beaucoup d’autres, au prix de pénibles épreuves, l’envahissement de la maçonnerie par les Juifs. » (déclaration faite à l'inspecteur S. Moerschel) 
    • Moi, Charles Riandey TPSGC du SCDF, catholique traditionaliste et pétainiste j’ai rencontré LAVAL avec le RP Jésuite Berteloot afin de lui présenter un projet de constitution d’une obédience maçonnique fondamentalement catholique et inféodée à Rome ; c’est Pétain qui refusa ce projet ! »

    Voilà pour la charge de Vadabus. Comme on le voit, elle est particulièrement sévère. J'aimerais toutefois y apporter quelques précisions complémentaires qui permettront, peut-être, d'adoucir le réquisitoire.

    Je ne nie pas a priori que Charles Riandey fut animé de sentiments antisémites. Il ne fut pas le seul, hélas ! D'autres frères, dont la postérité n'a pas retenu les noms, ont également eu ce travers en un temps où la France n'était pas en guerre, sauf peut-être avec elle-même. Je renvoie par exemple à ce que j'ai écrit sur l'antisémitisme en maçonnerie pendant l'affaire Dreyfus. Je ne discute donc pas la réalité des déclarations que Charles Riandey a pu faire, en 1942, à Georges Moerschel qui officiait au Service des Associations Dissoutes (SAD). Il faudrait consulter les procès-verbaux du SAD. Ceci dit, il faut aussi préciser le contexte et indiquer que Georges Moerschel n'était pas une espèce de commissaire Mégret débonnaire. Il s'agissait d'un agent de la Gestapo dont la mission était d'interroger les francs-maçons. Les bureaux de la section de la Gestapo chargée des associations dissoutes étaient dans le septième arrondissement de Paris au numéro 4 du square Rapp. Le square Rapp, c'était donc une adresse à éviter, tout comme celle du 93 rue Lauriston dans le seizième. Quand on y était convoqué, on ne savait jamais dans quel état on allait en ressortir.

    Moerschel était en relation permanente avec le capitaine SS Henri Chamberlin dit Laffont, lui-même placé sous l'autorité de Jean Marquès-Rivière, le scénariste du film Forces Occultes. Georges Moerschel était également en lien avec l'universitaire Bernard Faÿ, antimaçon forcené (cf. Pierre Gastineau, « Double mètre », vie et mort d’un syndicaliste, Alfred Lemaire (1905-1945), Publibook, 2005, p. 126 et suivantes). Les archives retrouvées dans ce lieu sinistre à la Libération ont d'ailleurs révélé que soixante mille personnes avaient été fichées. Six mille personnes ont été inquiétées pour appartenance à une loge ou à une secte. Cinq cent quarante neuf ont été fusillées. Quatre ont été décapitées à la hache et neuf cent quatre-vingt-neuf ont été déportées dans les camps de la mort.

    Tout le monde n'a pas eu non plus le courage du frère Pierre Brossolette qui a préféré se défenestrer plutôt que de parler sous la torture. D'autres francs-maçons interpellés ont eu des comportements moins honorables tout simplement parce qu'ils ont eu peur ou parce qu'ils ont eu le souci de défendre leurs familles et, peut-être, de sauvegarder leurs intérêts matériels (cf. Christophe Cornevin, Les Indics: Cette France de l’ombre qui informe l’État, Flammarion, 2011, en particulier le chapitre 7 « quand les francs-maçons dénoncent leurs frères »). Il est possible que Charles Riandey ait fait partie de ceux là.

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    Je n'entends pas justifier la lâcheté bien sûr mais tout le monde n'a pas non plus vocation au martyre. Dans ces temps troublés, on peut comprendre que certains aient voulu tout simplement sauver leur peau, fût-ce au prix de déclarations regrettables, de renseignements donnés spontanément ou arrachés par la force. Il est toujours aisé de blâmer les actions des hommes après coup, surtout quand on n'a rien à craindre pour sa vie et celle de ses proches.

    Alors Charles Riandey a-t-il été la « crapule »  que décrit Vadabus ? Je me garderai bien de trancher mais il me semble toutefois important de rappeler que Charles Riandey a rejoint la Résistance à partir d'avril 1943. Ce que Vadabus a omis de souligner. J'ignore bien sûr la cause de ce basculement qui résulte peut-être d'une prise conscience progressive de la réalité du régime vichyste et de la traîtrise du maréchal Pétain. Il ne faut pas oublier en effet que Charles Riandey a fait la guerre de 14-18, qu'il a été grièvement blessé après la bataille de la Marne et qu'il a été décoré de la croix de guerre avant d'être démobilisé. Il a donc fait probablement partie de cette génération de Français qui a vu en Pétain le héros de Verdun et le sauveur de la France. Il faut enfin ajouter que Charles Riandey a été arrêté par la Gestapo en juin 1944. Il a été ensuite déporté au camp de Buchenwald en août 1944 (cf. Daniel Ligou, Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, Paris, 1991) où périrent 56000 personnes (cf. Robert Antelme, L'Espèce Humaine, tel-Gallimard, Paris, 1947, passim). Il a eu la chance d'en réchapper (cf. Raoul L. Mattéi, Mémoires d'un maçon franc, Dervy, Paris, 2015)

    Bref, Charles Riandey a peut-être fait des choix maçonniques contestables et commis des erreurs d'appréciation. Il a sans doute oeuvré activement à un rapprochement de la GLDF avec la GLNF. Il a probablement cru en la capacité du Suprême Conseil à faire pression sur la GLDF pour l'inciter à rompre avec le GODF. Néanmoins, je pense que ça ne justifie pas que l'on réduise son souvenir à celui d'un antisémite et d'un collaborateur du régime nazi. Le procédé me semble très expéditif et particulièrement injuste.

  • La querelle des Anciens et des Modernes selon Richard Berman

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    Laurence Dermott.jpgDans une de mes notes précédentes, j'ai fait référence à un article consacré à l'historien Richard (Ric) Berman publié dans le dernier numéro de Freemasonry Today (n°35), la revue officielle de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Je voudrais à présent revenir sur le fond de ses propos qui éclairent sous un jour nouveau la fameuse querelle des Anciens et des Modernes. L'auteur y a d'ailleurs consacré un livre qui, sauf erreur ou omission de ma part, n'a pas encore fait l'objet d'une traduction en français (Ric Berman, Schism, The Battle that forged Freemasonry, Sussex Academic Press, 2013-2014, passim). Je rappelle que cette querelle s'est soldée par un schisme profond au sein de la franc-maçonnerie anglaise. Ce schisme a duré soixante deux ans, de 1751 à 1813. La réconciliation entre la Grande Loge des Anciens et la Grande Loge des Modernes a donné naissance à la Grande Loge Unie d'Angleterre que nous connaissons aujourd'hui.

    Cette querelle est relativement peu connue des francs-maçons français qui la réduisent souvent à des divergences religieuses. C'est aussi mon cas. J'ai toujours eu ainsi une inclination naturelle et une sympathie spontanée à l'égard du latidudinarisme des Modernes qui m'a souvent paru comme une préfiguration de la liberté de conscience telle qu'elle a été proclamée, un siècle plus tard, par le Grand Orient de Belgique en 1871 et par le Grand Orient de France en 1877. En revanche, j'ai toujours eu du mal avec le théisme des Anciens. Je n'ai pas fondamentalement changé d'opinion et de vision des choses mais je dois quand même reconnaître que les analyses de Berman m'ont permis de comprendre ce schisme de manière beaucoup plus large en considérant cette fois les classes sociales auxquelles appartenaient les premiers francs-maçons.

    Que dit Berman ? Que la franc-maçonnerie anglaise a connu en son sein une sorte de lutte des classes sous l'effet conjugué de l'industrialisation croissante de l'Angleterre et du phénomène d'exode rural. Cette révolution industrielle et cet exode rural ont poussé vers les villes de nombreuses personnes de condition modeste. Un certain nombre d'entre elles a rejoint les loges maçonniques, notamment à Londres, pour participer à cette forme originale de sociabilité et se construire une vie nouvelle. Les aristocrates anglais ont été donc obligés de composer avec l'émergence d'une classe moyenne ou d'une petite bourgeoisie au sein des ateliers (commerçants, artisans, employés, professions libérales, etc.). La coexistence a été compliquée, voire conflictuelle.

    A l'industrialisation et à l'exode rural, Bergman ajoute un troisième phénomène : l'immigration économique. Ce fut notamment le cas des Irlandais. Bergman rappelle que la venue des Irlandais en Angleterre, notamment à Londres, a été problématique à bien des égards. Ces derniers, de religion catholique romaine, ont été souvent victimes de xénophobie et de racisme de la part de la population anglaise. Les Irlandais étaient perçus comme des sous-hommes. Ils étaient souvent caricaturés sous des traits simiesques. Richard Bergman souligne que la franc-maçonnerie anglaise, miroir de la société, ne fut hélas pas insensible à ce sentiment anti-Irlandais. D'où des tensions sociales, politiques et religieuses en son sein.

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    Le travail de Richard Berman permet de mieux comprendre le personnage de Laurence Dermott (1720-1791) que je vois désormais sous un tout autre angle. Ce jeune Irlandais, venu s'installer en Angleterre pour ses affaires en 1748, a fréquenté dans un premier temps une loge londonienne pour très vite s'en détacher et rejoindre une loge dissidente formée par des membres de la diaspora irlandaise et, peut-être, des gens de « basse extraction sociale » que les gentlemen de la capitale répugnaient à côtoyer en loge. Au lieu de faire profil bas et de vivre honteusement une « maçonnerie de déclassés », Laurence Dermott a compris que la meilleure des défenses était l'attaque. Il a eu le génie de jeter les bases d'une obédience concurrente à la Grande Loge d'Angleterre et de l'appeler « Grande Loge d'Angleterre des Anciens » (Antient Grand Lodge of England) pour mieux souligner son antériorité et donc sa supériorité sur la Grande Loge d'Angleterre de 1717 désormais qualifiée de « Moderne » par dérision. Les « Modernes » veulent-ils jouer les arbitres des élégances maçonniques ? Qu'à cela ne tienne ! Dermott s'est évertué à démontrer que ces dernier étaient en réalité en rupture avec les « anciens devoirs » (old charges) formant l'assise de la véritable franc-maçonnerie. Dermott ne leur a rien laissé passer. Il a pris soin de contester frontalement tous les leurs usages pour en substituer de nouveaux (ex : inversion des colonnes J et B, des mots de passe, des marches, etc.).

    Laurence Dermott a exposé et théorisé son combat maçonnique dans Ahiman Rezon (1751). Il est difficile de comprendre cet ouvrage en faisant abstraction du contexte social et politique. Laurence Dermott s'est engagé dans un débat violent sur la légitimité maçonnique. Autrement dit, ce que les Modernes ont exprimé sur un plan maçonnique (discrimination dans les admissions, absence de démocratie dans les loges, préjugés sociaux et politiques, etc.), les Anciens se sont empressés de le contester énergiquement, parfois même avec agressivité. Dermott est donc parvenu à renverser habilement le sentiment élitaire au profit de la dissidence. Pour le dire encore autrement, Dermott est parvenu à affirmer la légitimité maçonnique de la classe moyenne et à l'opposer frontalement aux classes sociales dominantes qui formaient alors la maçonnerie moderne (aristocratie et grande bourgeoisie anglaises). Dès 1751, grâce à Ahiman Razon, Laurence Dermott est arrivé à fédérer de nombreuses loges dissidentes sur tout le territoire anglais : une trentaine de loges en 1753 ; une quarantaine en 1754 et plus de deux cents loges dans les années 1780 ! C'est la raison pour laquelle Ahiman Rezon est un livre déroutant. Dermott y critique certes le latitudinarisme des Modernes mais il y défend aussi la démocratie au sein des loges, notamment au travers de la libre élection des officiers (sujet sensible et important qui, je le rappelle, a abouti en France à la fondation du Grand Orient en 1773). 

    Comment expliquer le succès rapide et durable des Anciens sur les Modernes ? Selon Richard Berman, ce succès doit beaucoup d'une part à l'ingéniosité de ses membres et surtout à leur capacité de se projeter dans une dimension réellement universelle. La Grande Loge des Anciens a su par exemple profiter de la dynamique de l'empire britannique. Elle a ainsi favorisé les contacts entre les frères, même les plus éloignés, par un moyen très simple : le diplôme maçonnique utilisé comme moyen de reconnaissance et donc de passeport. Cet instrument de voyage a notamment permis de tisser et maintenir des contacts, par exemple avec les frères irlandais installés en Amérique du Nord. Petit à petit, le tissus relationnel de la Grande Loge des Anciens s'est élargi à d'autres régions du monde alors que la Grande Loge des Modernes, sûre de son importance et obsédée par le maintien de ses prérogatives, s'est au contraire embourbée dans une bureaucratie interne et dans des préjugés de classe.

    Le succès de la Grande Loge des Anciens tient d'autre part au fait que cette obédience a beaucoup encouragé la solidarité économique et sociale entre ses membres. Laurence Dermott, par exemple, accordait énormément d'importance à la charité et à la capacité des loges de lever des fonds et de mutualiser leurs moyens pour venir au secours des frères dans le besoin. Il est évident que cette manière d'envisager le travail maçonnique a exercé un certain attrait sur les frères les plus fragiles ou sur ceux qui ont vu dans la franc-maçonnerie le moyen de s'élever socialement. La Grande Loge des Anciens a ainsi permis d'offrir un cadre aux aspirations d'un nombre croissant de francs-maçons. Ceci dit, il ne faudrait pas en déduire que la Grande Loge des Anciens formait « une sorte d'obédience prolétarienne » ou un club d'entraide. Ce serait évidemment caricatural. La réalité est infiniment plus subtil. Les enjeux politiques n'étaient évidemment pas absents. En effet, dès 1756, les aristocraties irlandaise et écossaise ont investi la Grande Loge des Anciens, trop heureuses sans doute de pouvoir faire contrepoids à l'aristocratie anglaise. Les nobles irlandais et écossais ont ainsi favorisé les liens fraternels officiels entre la Grande Loge des Anciens, la Grande Loge d'Irlande (1725) et la Grande Loge d'Ecosse (1736). L'isolement de la Grande Loge des Modernes est devenu devenu à peu près complet en 1773.

    949407037.jpgCe schisme a eu un impact considérable sur le devenir de la franc-maçonnerie outre-Manche. En 1813, lorsque les deux tendances se sont réconciliées, la nouvelle alliance s'est naturellement faite au profit de la majorité issue de la Grande Loge des Anciens. On retrouve en effet dans les pratiques maçonniques actuelles de la Grande Loge Unie d'Angleterre certaines axes fondamentaux des Anciens : une rigidité doctrinale qui n'exclut pas certains accommodements et une pratique développée de la charité sous forme d'aides financières et logistiques à de nombreuses œuvres de bienfaisance. Pour autant, deux cent trois ans après la grande réconciliation, la « lutte des classes » subsiste bel et bien au sein de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Pour Richard Berman, elle se perçoit notamment dans le caractère hétérogène de la franc-maçonnerie britannique. Il indique (cf. Freemasonry Today, op.cit., p. 61) :

    « There is a very broad base of members, but some lodges continue to be elitist while others are far more accessible and more middling in their membership. It's a picture of society. » (Il y a une base très large de membres, mais certaines loges continuent d'être élitistes pendant que d'autres sont plus accessibles et plus mélangées dans leur composition. C'est une image de la société).

    En ce tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative, le travail original de Richard Berman permet à la Grande Loge Unie d'Angleterre de gratter les plaies de son identité. 

    Je précise que Richard Berman est titulaire pour 2016 des conférences prestoniennes (« prestonian lecturers »). Ces conférences ont lieu, chaque année, sous l'égide de la Grande Loge Unie d'Angleterre. William Preston (1742-1818) avait prévu une disposition testamentaire en faveur de la Grande Loge Unie d'Angleterre subordonnant l'envoi en possession de son legs à l'organisation annuelle de conférences destinées à parfaire l'éducation maçonnique des frères.

  • Mieux vaut Attard que jamais ?

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    françois koch,isabelle attard,jean-michel baylet,godfLe député écologiste du Calvados, Mme Isabelle Attard, a publiquement accusé M. Jean-Michel Baylet d'avoir commis des violences graves sur une de ses anciennes collaboratrices. Les faits remonteraient à 2002 et auraient été classés sans suite par la justice. Pour le Parquet, il n'y aurait donc pas eu matière à poursuite. Qu'à cela ne tienne ! M. François Koch de l'hebdomadaire L'Express s'est saisi du sujet et y a consacré une note sur son blog. Voici ce que le journaliste écrit :

    « Jean-Michel Baylet, Ministre de l’Aménagement du Territoire, de la Ruralité et des Collectivités territoriales depuis février dernier, a été accusé par la députée Isabelle Attard, ex-EELV, d’avoir agressé physiquement une collaboratrice, accusation formulée en pleine séance de l’Assemblée nationale. Le ministre qui a présidé pendant vingt le Parti radical de gauche est une figure franc-maçonne du Sud-Ouest, membre du GODF. Il l’est l’un des deux frères du GODF du gouvernement Valls, avec Jean-Yves Le Drian (Valls lui-même ayant quitté l’obédience, comme Jean-Vincent Placé). »

    L'appartenance maçonnique de Jean-Michel Baylet est effectivement de notoriété publique. Et alors ? Que vient-elle faire ici ? Quel rapport y a-t-il entre les accusations de Mme Attard et l'appartenance de M. Baylet au Grand Orient ? Quelle valeur informative ce rappel ajoute-t-il aux affirmations de Mme Attard ? M. Koch se garde bien de l'expliquer. Se risquerait-il à faire systématiquement allusion à la confession religieuse de ministres cités dans des fait divers ? Imaginez le tollé qu'un tel procédé provoquerait !

  • Et si le 24 juin 1717 n'avait pas existé ?

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    Anthony Sayer, George Payne, Jean-Théophile Désaguliers, Roger Dachez, Andrew Prescott, Daniel Ligou, Richard Berman, Grande Bretagne, France, Europe, Franc-Maçonnerie, Histoire, Recherche, Origines, Mythe, 1717Les francs-maçons du monde entier, notamment les Britanniques, s'apprêtent à fêter l'an prochain le tricentenaire de la naissance de la franc-maçonnerie spéculative. Il est en effet communément admis que quatre loges londoniennes se sont réunies en 1716 à l'auberge du Pommier (Apple-Tree Tavern), dans la Charles Street, à Covent-Garden dans le but, d'une part, de fonder ensemble et pour un temps limité (pro tempore) une Grande Loge et, d'autre part, de se placer à court terme sous l'autorité d'un même grand maître. Il est également communément admis que ces loges fondatrices ont tenu, le 24 juin 1717, la première assemblée annuelle de la Grande Loge et la première fête d'Ordre à l'auberge de l'Oie et le Gril (The Goose and Gridiron Tavern) située à St. Paul's Church-Yard. Avant le dîner, les frères choisirent de porter Anthony Sayer à la Grande Maîtrise et désignèrent les Grand Officiers de la Grande Loge. De provisoire la Grande Loge de Londres devint alors permanente. 

    Et si cet événement n'avait jamais eu lieu ? C'est ce que l'historien Roger Dachez indique sur son blog. De retour de Cambridge, il écrit :

    « Les conférences apportent parfois leur lot de surprises, de « scoops ». La conférence de clôture, présentée par le Pr Andrew Prescott, contenait une révélation de ce genre, assez bouleversante en cette année de célébration d’un tricentenaire : le 24 juin 1717…n’a sans doute jamais eu lieu ! »

    Pourtant s'agit-il vraiment d'une surprise ou d'un scoop ? A vrai dire non car beaucoup d'historiens avaient déjà des doutes depuis longtemps. Mais avant d'en venir au vif du sujet, je voudrais faire une toute petite remarque. Comme Roger Dachez est volontiers sévère à l'égard de la maçonnologie française, il ne me paraît pas inutile de signaler d'abord ce propos du professeur Richard Andrew Berman qui, de son côté, n'est pas spécialement tendre envers la maçonnologie britannique (cf. Freemasonry Today, n°35, automne 2016, revue de la Grande Loge Unie d'Angleterre, p. 61) :

    « Unfortunately there are only a few academic historians in England who consider Freemasonry a bona fide subject. It is quite different in continental Europe and the US, for example, where Freemasonry is not only studied academically but also benefits from dedicated lecturers and professors. I hope I can help to turn the tide in Britain. »

    ligou.jpgEt de souligner ensuite que la recherche universitaire française dans le domaine de la franc-maçonnerie en général et de ses origines en particulier est très loin d'être indigente même s'il n'est pas toujours évident pour les chercheurs français de consulter les sources anglaises. Je ne pense d'ailleurs pas être injurieux envers les chercheurs britanniques en disant qu'ils peuvent éprouver, de leur côté, des difficultés à consulter et à comprendre les archives maçonniques françaises rédigées dans notre langue du dix-huitième siècle.

    Ceci dit, revenons-en à la problématique du 24 juin 1717. Je voudrais rappeler ici cette observation du regretté Daniel Ligou (Les Constitutions d'Anderson, introduction, traduction et notes de Daniel Ligou, Edimaf, Paris, 1990, p. 43) :

    « Le gros reproche que nous ferions à notre pasteur est donc son silence sur le XVIIe et les débuts du XVIIIe siècle. Anderson - qui devait pourtant être renseigné, ou qui aurait pu se renseigner - est vraiment trop discret. Discrétion qui a permis les meilleures (ou les pires !) hypothèses sur le passage de l'opératif au spéculatif. Si Anderson avait parlé, bien des problèmes qui sont pour nous de faux problèmes n'auraient pas été posés. Mais pourquoi n'a-t-il pas parlé ? »

    Certes, on peut objecter que Daniel Ligou visait expressément ici la théorie de la transition plus que la réunion du 24 juin 1717 en tant que telle (Ligou ne remet d'ailleurs pas en cause son existence, op.cit., p. 19). Néanmoins, je pense qu'il avait fait preuve d'une certaine perspicacité en relevant le curieux silence du pasteur Anderson sur la franc-maçonnerie du début du dix-huitième siècle, c'est-à-dire sur la période 1701-1723. Comment ne pas s'étonner non plus de ne rien savoir du charpentier Jacob Lamball et du capitaine Joseph Elliot qui furent pourtant tous deux les premiers Grands Surveillants de la Grande Loge ?

    En fait, il faut attendre l'édition de 1738 pour que le pasteur Anderson, déjà malade, fasse enfin référence à cette tenue de fondation de la Grande Loge de Londres. Dans une thèse soutenue en 2010 à l'Université d'Exeter (Grande Bretagne) et intitulée The Architects of the Eighteenth Century - English Freemasonry, 1720-1740, le professeur Richard Andrew Berman est revenu sur le 24 juin 1717. L'universitaire n'a pas réfuté l'existence de la réunion du 24 juin 1717 mais il a toutefois remarqué que le pasteur James Anderson l'avait évoquée tardivement dans un but précis. Il s'agissait de montrer que les loges londoniennes avaient résolu, dès 1717, de choisir dans leur sein un grand maître dans l'attente de placer un aristocrate à leur tête. Il écrit (p. 196):

    « Anderson’s 1738 Constitutions stated that Grand Lodge was formed on 24 June 1717. The members of four lodges had convened at the Apple Tree tavern, each being known by the name of the tavern at which it met: the Apple Tree in Charles Street, Covent Garden; the Goose & Gridiron in St. Paul’s Churchyard; the Crown in Parker’s Lane, near Drury Lane; and the Rummer & Grapes in Channel Row, Westminster. Anderson wrote that these founding lodges resolved to choose a Grand Master from their own number « until they should have the Honour of a noble brother at their Head ». Given Montagu’s acceptance of the role in 1721, Anderson’s account may be correct; equally, his record of events may have offered a retrospective rationale and justification for Desaguliers and Folkes having persuaded Montagu to take the position. »

    berman.jpgLe duc John de Montagu fut en effet le premier aristocrate à présider la Grande Loge de Londres après les roturiers Anthony Sayer, George Payne et Jean-Théophile Désaguliers. Et c'est cet aristocrate qui commanda à Anderson les Constitutions de l'Ordre. La mention de la réunion du 24 juin 1717 poursuivait donc un objectif d'affirmation et de pérennisation de la jeune franc-maçonnerie dans la vie sociale et politique anglaise. Un message à usage interne en somme.

    Richard Berman précise cependant en note de bas de page que les archives des francs-maçons contemporains de l'événement sont muettes à ce sujet et qu'il n'existe aucune preuve matérielle de l'événement. 

    « It is not possible to verify the statement independently. However, there is no obvious reason for Anderson to have lied over a matter that would have been within the relatively recent experience of many in the relevant lodges. Nonetheless, other (albeit limited) contemporary records, for example, Stukeley, Family Memoirs, are silent on the issue. »

    Les plus vieilles sources documentaires de la « maçonnerie spéculative officielle » datent de 1723. Si la réunion du 24 juin 1717 n'avait jamais eu lieu, on peut aussi supposer que des contemporains d'Anderson n'auraient pas manqué de le relever et de le dénoncer. Or, comme je l'ai déjà montré, les critiques de l'édition de 1738 se sont principalement focalisées sur l'article premier des obligations et pas sur la naissance de la Grande Loge de Londres. 

    Durant des décennies, les historiens de la franc-maçonnerie ont donc pris acte des affirmations de James Anderson sans chercher à les remettre en cause. Pourtant, si ces auteurs avaient pris le temps de lire attentivement les textes fondateurs, notamment leurs versions successives, ils auraient pu être éventuellement saisis d'un doute. Quand on prend par exemple la version des Constitutions d'Anderson telles que La Tierce les a traduites et diffusées auprès des loges françaises en 1743, on ne peut qu'être frappé par les différences relatives à l'histoire mythique de l'Ordre. La Tierce fait l'impasse sur la tenue du 24 juin 1717, qu'il ne semble manifestement pas connaître, pour se concentrer essentiellement, et avec force détails, sur la vie de la franc-maçonnerie sous la Rome antique. Ce qui, reconnaissons-le, est pour le moins paradoxal : pourquoi La Tierce a-t-il longuement évoqué de prétendus faits ayant eu lieu il y a 2000 ans ? Pourquoi est-il resté silencieux sur un événement fondateur vieux d'une vingtaine d'années ? Pourtant La Tierce avait eu des contacts avec la maçonnerie anglaise et fréquenté la loge A l'enseigne du duc de Lorraine à l'orient de Londres (cf. Georg Franz Burkhard, Annalen der Loge zur Einigkeit, 1842, Frankfurt am Main, 1842, p.8).

    2226946352.jpgIl n'y a donc pas à proprement parler de « surprise » ou de « scoop ». Le ver était déjà dans le fruit si je puis dire. En effet, en l'absence de preuves matérielles, on devait de toute façon considérer la réalité de l'événement avec prudence. Et ce d'autant plus que la presse anglaise de l'époque n'en avait jamais fait état. Richard Berman montre en effet que la presse anglaise n'a commencé à s'intéresser à la franc-maçonnerie qu'à partir de 1721. Les journaux ont fini par être intrigués par cette mystérieuse confrérie rassemblant des aristocrates et des gentlemen dans des tavernes du centre de Londres. Il cite notamment l'édition du 1er juillet 1721 du Weekly Journal or Saturday's Post qui relate la visite du Duc de Montagu à une réunion maçonnique à Stationers' Hall. La « couverture médiatique » de la franc-maçonnerie est donc née en 1721. Depuis, la presse n'a jamais cessé de s'y intéresser au point d'en faire l'un de ses marronniers favoris.

    Il semble aujourd'hui que le professeur Andrew Prescott ait apporté aux chercheurs du monde entier de nouveaux éléments sur le 24 juin 1717. J'attends donc avec impatience que Roger Dachez fasse le compte rendu de la conférence de l'universitaire écossais.

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    Le 24 juin 1717 selon les Constitutions d'Anderson (édition de 1738)

    « Le Roi George Ier entra dans Londres le 20 Sept. 1714. Et après que la Rebellion fut terminée A. D. 1716, les quelques Loges de Londres se trouvant elles-mêmes négligées par Sir Christopher Wren, pensèrent qu’il était bon de s’unir et d’avoir un Grand Maître comme Centre d’Union et d’Harmonie, voici les Loges qui se réunirent,
    1. At the Goose and Gridiron (A l’oie et le Gril) Brasserie à St. Paul's Church-Yard.
    2. At the Crown (A la Couronne) Brasserie à Parker's Lane près de Drury Lane.
    3. At the Apple-Tree (Au Pommier) Taverne sur Charles-street, Covent-Garden.
    4. At the Rummer and Grape (A la Coupe et au Raisin) Taverne sur Channel-Row, Westminster.
    Celles-ci et quelques autres anciens Frères se réunirent à la dite Apple-Tree, et ayant porté en chaire le plus ancien Maître Maçon (aujourd’hui Maître de Loge) ils constituèrent eux-mêmes une Grande Loge pro Tempore en Due Forme, et dans les meilleurs délais, ranimèrent la Conférence Trimestrielle des Officiers de Loges (appelée GRANDE LOGE), décidèrent de tenir l’Assemblée Annuelle et Fête et ensuite de choisir un Grand Maître parmi eux, jusqu’à ce qu’ils aient l’Honneur d’avoir un Frère Noble à leur tête.
    En conséquence, le Jour de la Saint Jean-Baptiste, la 3ème année du roi George Ier A. D. 1717, l’Assemblée et Fête des Maçons Francs et Acceptés était tenue à la pré-citée Brasserie Goose and Gridiron.
    Avant le dîner, le plus ancien Maître (aujourd’hui Maître de Loge) en chaire, proposa une liste de Candidats appropriés ; et les Frères élirent à une majorité de mains levées M. Anthony Sayer, Gentleman, Grand Maître des Maçons (M. Jacob Lamball, Charpentier, Capt. Joseph Elliot, Grands Surveillants) qui fut dans les meilleurs délais investi avec les Insignes de l’Office et du Pouvoir par le dit plus ancien Maître, et installé, fut félicité par l’Assemblée qui lui rendit l’Hommage.
    Sayer, Grand Maître, commanda aux Maîtres et Surveillants des Loges de se réunir avec les Grands Officiers chaque Trimestre en Conférence, à l’Endroit qu’il leur désignera dans la convocation envoyée par le Tuileur. »