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  • Grande Loge de France (suite et fin)

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    GLDF.jpgJe viens de recevoir un gentil message d'un membre de la Grande Loge de France manifestement chagriné que je sois venu en appui d'un texte écrit par un « collège des invisibles » (dont je ne connais aucun des membres) et publié sur le blog de La Maçonne.

    Ce frère m'indique notamment ceci :

    « Pour ce qui concerne la GLDF, merci de vous y intéresser, je ne commenterais pas vos dires, mais je soulignerai simplement que TOUT ce qui s'est fait ces dernières années a été voté par les convents à une majorité de plus de 80% des délégués des loges... au moins. Que l'orientation prise par mon obédience ne convienne pas à certaines « sensibilités », je peux tout à fait le concevoir, mais il parait évident qu'elle correspond au désir d'une large majorité de frères.. . Quand à ramener « l'esprit » de l'obédience à celui qu'il était au temps de notre dernière guerre des religions, cela me parait aussi abusif que de ramener le GODF à l'esprit de godillot du pouvoir qui a été le sien à certains moments de son histoire (...). »

    Je souhaiterais, sans polémiquer, rappeler les points suivants :

    1°) On peut prendre de très mauvaises décisions même à 80% de majorité. Ce faisant, il ne s'agit pas d'un jugement de valeur de ma part mais d'une réalité que les instances de la Grande Loge de France ont fini par admettre en renonçant à poursuivre des démarches illusoires de reconnaissance auprès de la Grande Loge Unie d'Angleterre. Je comprends que ces instances aient tenté un rapprochement avec Londres en spéculant sur les déboires de la Grande Loge Nationale Française. Ça fait tellement longtemps qu'elles y travaillent. Elles ont voulu profiter de l'aubaine.

    2°) Il est un fait que la Grande Loge de France - obnubilée par les promesses inconsidérées de quelques Grandes Loges européennes - a cru pouvoir obtenir cette reconnaissance dans le cadre d'une chimérique confédération maçonnique de France. Dans ce but, elle s'est progressivement marginalisée en France au cours des dernières années, par exemple en se désolidarisant de l'Institut Maçonnique de France et du Salon du Livre Maçonnique de Paris ou en édictant une circulaire, pour le moins singulière, sur les intervisites. Je me souviens que cette situation avait créé un certain émoi parmi les frères de la Grande Loge de France. Dans quelle proportion ? Je l'ignore. Suffisamment en tout cas pour qu'il se remarque.

    3°) A titre personnel, j'ai toujours pris soin de pas commenter outre mesure les décisions d'une obédience à laquelle je n'appartiens pas. Ainsi je ne me rappelle pas de m'être particulièrement alarmé de la constitution de la confédération maçonnique de France, probablement parce que j'étais déjà convaincu, comme Michel Barrat, que la montagne accoucherait inévitablement d'une souris. Par ailleurs, il m'est même arrivé de défendre Marc Henry (que je n'ai jamais rencontré) sur ce blog.

    4°) Je n'ai jamais eu l'intention de réduire l'esprit de la Grande Loge de France à la « Belle Epoque », période au cours de laquelle la franc-maçonnerie française fut particulièrement impliquée dans les débats politiques, économiques et sociaux. C'eût été absurde bien entendu. Une obédience évolue avec le temps. En revanche, j'ai voulu rappeler dans ma note, au travers d'Henri Brisson et d'Hégésippe Légitimus, que la réflexion sur des sujets dits « profanes » a toujours fait partie de l'histoire de la Grande Loge de France et qu'elle n'est pas illégitime. Je renvoie également les lecteurs à l'éloge funèbre de Frédéric Desmons par Gustave Mesureur. Il m'a toujours paru utile de rappeler ce passé là car je sais que certains frères de la Grande Loge de France ont tendance à vouloir le gommer ou l'atténuer fortement.

    Pour conclure, je tiens à dire que je n'ai aucun souci particulier avec la Grande Loge de France.

  • Questions à l'étude des loges

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    andre.jpgJ'ai déjà un peu expliqué l'intérêt des questions posées aux loges par le convent du Grand Orient de France. Je ne vais donc pas y revenir mais souhaite quand même à toutes les loges de mon obédience des travaux et des échanges fructueux.

    Un souvenir. Celui d'un frère de ma loge mère. J'étais apprenti et fier comme Artaban. Rendez-vous compte ! Il m'avait confié, à moi le bleu bite, le soin d'assurer le rapport de la commission de la question de la paix !

    L'esprit nationaliste est-il compatible avec celui de fraternité universelle ? Vaste programme quand on a 19 ans... Quand je vois ce qui se passe en 2016, je me dis que le convent avait fait preuve d'une grande clairvoyance...

    Bref, passons... Je me rappelle que ma loge mère se saisissait avec gourmandise de ces questions en constituant les commissions chargées de les étudier.

    Comment pourrais-je décrire les joies des réunions de travail du samedi après-midi ou du mercredi soir ? Difficile... Il faudrait être en capacité de fermer les yeux, de se rappeler des odeurs, de revoir les visages, d'entendre les voix. Cette capacité... je l'ai... certes... Mais je préfère me donner le temps... Un jour peut-être, je serai plus exhaustif et en mesure de rendre compte de la beauté d'une loge au travail. Oui, de restituer cette beauté loin des discours aseptisés. 

    En attendant, je me souviens d'André. Un esprit vif, brillant et clair comme son écriture (cf. la photo ci-dessus). André vivait un peu dans la nostalgie de sa gloire passée lorsqu'il avait été Grand Maître adjoint du Grand Orient de France à une époque où les choses allaient moins vite. André avait servi le GO et aimait le rappeler même si ses interventions d'ancien combattant me gonflaient un peu. Il était en tout cas attentif à ce que je faisais. Il m'avait un peu couvé sans m'étouffer. Du moins, c'est le souvenir que j'en conserve.

    Pour la présentation du pré-rapport à la loge, il avait eu pitié de moi. Il m'avait donné ses notes pour me rendre service. Elles étaient écrites sur des papiers à en-tête qui témoignaient d'un passé révolu. Il notait tout André. Et moi j'ai gardé ses notes.

  • A la recherche du GOB

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    GOB, Belgique, franc-maçonnerie, ego, bruxelles,Je dois beaucoup à la franc-maçonnerie belge que j'ai activement fréquentée de 1994 à 2005. J'en conserve des amitiés, de nombreux souvenirs et, surtout, un certain état d'esprit d'indépendance et de recherche (j'y reviendrai). Je me souviens en particulier de la première fois où, jeune compagnon du Grand Orient de France, j'étais parti à la recherche du siège du Grand Orient de Belgique. 

    Quelle galère mes amis ! Je m'étais planté bien comme il faut. Tout d'abord - et je ne sais plus pourquoi - j'étais allé me perdre dans Laeken, l'une des dix-neuf communes de l'agglomération bruxelloise. J'avais ensuite sillonné en long et en large l'avenue de Laeken à Jette, autre commune bruxelloise, sans trouver ce que je cherchais. Et pour cause ! Ce n'était vraiment pas le bon endroit...

    Ce n'est qu'après que je me suis rendu compte qu'il existait à Bruxelles-Ville une rue de Laeken non loin de la place de Brouckère. Je m'y suis donc rendu le coeur battant. Et là déception !... Rien. J'avais pourtant sur moi un petit bout de papier que j'avais griffonné. C'était pourtant bien le numéro 79. Je m'attendais à une façade, peut-être pas dans le style de la rue Cadet, mais au moins avec une plaque ou quelque chose qui aurait pu dissiper mes doutes. « Mais nenni hein ! » comme disent les liégeois. Rien du tout. Une « bête porte » avec une sonnette. C'était là que vivait un certain M. GOB (sans doute un flamand). Etait-ce donc le bon endroit ? Comment en être sûr ? L'annuaire téléphonique était muet. Internet était embryonnaire. Je n'allais tout de même pas interroger les passants...

    Il devait être 19h00. J'avais faim. J'avais bougé dans la ville toute la journée. J'avais donc décidé de me poster pas très loin afin de voir les allées et venues. Très rapidement, je remarquai l'arrivée d'hommes d'âge mûr dont certains portaient le smoking et ouvraient sans hésitation la grosse porte. Quelques uns se faisaient la bise ou se tapaient sur l'épaule en rigolant devant l'entrée. C'était sans doute là... J'étais un peu rassuré. J'avais trouvé l'endroit, très surpris de l'étonnante discrétion de la plus importante des obédiences maçonniques belges.

  • GLDF : un souvenir de « La Belle Epoque »

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    3951201225.jpgLa caricature ci-contre représente deux francs-maçons en train d'effectuer l'attouchement de maître. Elle a été publiée en janvier 1901 dans la revue antimaçonnique A bas les Tyrans ! de Paul Copin-Albancelli et Louis Dasté. On y voit à droite Henri Brisson, à l'époque candidat à la présidence de la Chambre des députés. Henri Brisson n'est pas un inconnu pour les lecteurs réguliers de ce blog puisque j'en avais déjà parlé. Il était même au centre des préoccupations des antimaçons de l'époque qui étaient persuadés qu'il avait effectué le signe de détresse à la tribune de la Chambre pour sauver le gouvernement Waldeck Rousseau en 1899. A gauche, on y voit un homme de couleur noire caricaturé de façon raciste (style « Y a bon banania »). Il s'agit d'Hégésippe Jean Légitimus (1868-1944) député socialiste de la Guadeloupe. Il fut le premier noir à siéger dans une assemblée parlementaire française depuis Jean-Baptiste Belley (1747-1805). Et pour la petite histoire, il est l'arrière-grand-père de l'acteur Pascal Légitimus.

    Pour Louis Dasté, il s'agissait de jeter le ridicule sur la gestuelle maçonnique et le discrédit sur les deux députés. Le militant antimaçon s'y était employé en étalant son racisme et son antisémitisme obsessionnels (une prose que le mouvement Civitas ne désavouerait pas aujourd'hui).

    « Telle est la liturgie maçonnique pour le grade de maître. C'est en épelant des mots hébreux (...) et en se livrant à une gymnastique aussi parfaitement absurde que les cérémonies des sorciers nègres, que les soi-disant libres-penseurs des loges se préparent à gouverner la France (...). »

    Il m'a paru utile de diffuser cette caricature car Brisson et Légitimus appartenaient tous deux à la Grande Loge de France. C'était en effet un temps où cette obédience était fortement impliquée dans la réflexion sociale et n'hésitait pas à intervenir dans les débats profanes au risque de s'attirer les foudres des réactionnaires. Aujourd'hui, la Grande Loge de France fait mine de ne pas s'en souvenir et semble obnubilée à l'idée de reconstruire son histoire. Je connais des frères de la Grande Loge qui en sont très affectés. Ça ne signifie pas qu'ils veulent nécessairement une obédience engagée dans les débats politiques et sociaux comme à « La Belle Epoque », mais qu'ils en ont assez des prétentions de la Grande Loge à vouloir incarner une maçonnerie d'élite et régulière au sens anglo-saxon.

    Cette caricature vient donc en appui d'un texte très intéressant publié sur le blog de La Maçonne dont je vous recommande la lecture (même si, personnellement, j'ai quelques doutes sur l'influence qu'il prête au Suprême Conseil de France) :

    « (...) La GLDF pole essentiellement spiritualiste et humaniste encore une fable véhiculée par les dignitaires de l’obédience. De fait la GLDF des premières années fut considérée plus progressiste sur le plan des idées et des comportements sociétaux que le GODF. Il est donc faux de prétendre que la GLDF est le reflet d’une obédience uniquement spiritualiste (dont on se demande ce que cela veut dire sans autre précision), et humaniste ce qu’elle a toujours été, elle fut également dès son origine, et il n’y a pas si longtemps sociétale, ce que les nouveaux dignitaires semblent oublier tellement ils ont le souci de se démarquer du GODF (...) »

  • Humanisme n°312 - Ardentes Lumières

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    ardentes.jpgJ'ai lu le dernier dossier de la revue Humanisme consacré aux Lumières. Les articles sont majoritairement très intéressants et de qualité. On y apprend plein de choses. J'ai notamment bien apprécié le portrait de Paul-Louis Courier, ce pamphlétaire du dix-neuvième siècle que je ne connaissais pas. L'entretien avec Serge Deruette sur l'abbé Jean Meslier, cette étonnante figure de l'athéisme, est également très instructive. Cependant, je ne peux m'empêcher d'émettre des réserves sur l'orientation générale du dossier que j'ai trouvée intellectuellement malhonnête. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi.

    Il est de coutume de désigner le dix-huitième siècle sous l'expression de « Siècle des Lumières ». Cette expression (ou cette étiquette) obéit peut-être à un souci de classification propre aux historiens et aux enseignants. Mais à mon humble avis, elle ne rend pas compte de la complexité de ce siècle. Surtout elle accrédite implicitement l'idée fausse que les siècles précédents étaient nécessairement ténébreux et arriérés et que, tout d'un coup, la philosophie de Kant, les réflexions de Condorcet, les révolutions américaine et française, etc., auraient extirpé les hommes de l'obscurantisme, de la superstition et du fanatisme en les amenant à se servir de leur entendement et en les guidant sur les chemins émancipateurs du progrès. Heureusement que les hommes n'ont pas attendu Kant pour avoir le courage de se servir de leur raison ! 

    Je trouve donc que cette approche de l'histoire en général et de l'histoire des idées en particulier, est absurde. Chaque siècle en effet contient sa part d'ombre et de lumière. La Renaissance française, période d'effervescence artistique et intellectuelle, fut par exemple contemporaine des violentes et abominables guerres de religion. Progrès et régression ont toujours cheminé ensemble. N'oublions jamais que les progrès vertigineux accomplis au vingtième siècle n'ont pas empêché l'apparition des totalitarismes et des massacres de masse. Les princes n'ont pas non plus attendu le dix-huitième siècle pour se piquer de philosophie. Faut-il par exemple rappeler les controverses des auteurs latins sur la philosophie (sapienta) comme source d'inspiration politique (cf. Quintilien, L'institution oratoire ; Cicéron, Traité des devoirs ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même) ?

    Comprenons-nous bien. Ce qui me dérange, ce n'est évidemment pas que l'on veuille défendre l'héritage des encyclopédistes, des philosophes ou de la Révolution, mais que l'on passe sous silence le fait que le dix-huitième siècle fut aussi celui de l'intolérance (cette période débuta en France par la répression impitoyable des protestants en Cévennes), du fanatisme (pensons à Jean Calas ou au Chevalier de La Barre), des faits divers transformés en superstitions et en grandes peurs (pensons à La Bête du Gévaudan) et de la doctrine du despotisme éclairé. Ce qui me dérange, ce n'est pas que l'on veuille célébrer l'ardente Aufklärung (les Lumières) mais que l'on oublie les lueurs intérieures de la Verklärung (l'illuminisme) alors que la franc-maçonnerie a été pourtant au coeur de ces courants divergents. Certains rites maçonniques d'ailleurs portent l'empreinte de l'illuminisme. Je pense au RER notamment. Ce rite connaît d'ailleurs un certain regain d'activité en France, y compris au sein du Grand Orient où je connais quelques antireligieux de loge bleue qui fréquentent son ordre intérieur pour des raisons de cordons et de préséances et qui, pour cela, font preuve d'une plasticité intellectuelle à toute épreuve (plasticité, c'est plus gentil qu'incohérence, mais ça revient au même).

    Ce qui me dérange, on l'aura compris, ce n'est pas que l'on fasse l'éloge de la modernité et que l'on veuille donner un second souffle aux Lumières, mais c'est que la revue Humanisme n'ait pas donné la possibilité à d'autres contributeurs de défendre des points de vue différents afin que le dossier soit au final plus équilibré et permette au lecteur de se faire librement son opinion. J'aurais aimé par exemple que la revue Humanisme ouvre ses pages à un intellectuel se réclamant de la post-modernité. Ce n'était pas insurmontable je pense. Au lieu de ça, le lecteur a droit à un article polémique et surtout méprisant de Marc Riglet (le coordonnateur du dossier !) qui étrille pèle-mêle et sans nuances Foucault, Lévi-Strauss, Morin, Touraine, Rosanvallon, Maffesoli, etc. (excusez du peu), lesquels sont présentés comme réactionnaires, c'est-à-dire comme les héritiers ou les continuateurs des anti-modernes d'hier, voire comme des imposteurs (la référence au livre de Sokal et Bricmont en conclusion permet de le sous-entendre). Je le regrette car je me souviens pour ma part d'un temps - oh ! pas si lointain - où Humanisme avait suffisamment de largeur d'esprit pour s'entretenir avec Edgar Morin respectueusement (cf. Humanisme n°203, mars 1992, p. 11 et suivantes). Vingt-quatre ans plus tard, je constate que ce respect fait cruellement défaut et que la pensée de Morin est ramenée dans la revue Humanisme à une citation décontextualisée. Ainsi réduite, la pensée de Morin peut être facilement caricaturée et qualifiée grossièrement de logorrhée creuse sur le fond, pâteuse sur la forme. Et que dire de Michel Maffesoli que Marc Riglet qualifie imprudemment de sociologue entre guillemets ? Pourquoi tant d'agressivité ? Pour ma part, je n'avais jamais entendu parler de Marc Riglet ou en tout cas je n'avais jamais fait attention à lui avant de lire ce numéro d'Humanisme. C'est sans doute parce que je suis un plouc de province inculte. Cette lacune est désormais comblée.

    Il y a quelques temps, j'avais analysé sur ce blog ce qui m'apparaissait être un malaise au sein du Grand Orient. Ce malaise concernait le discours d'appareil relatif à la laïcité que la rue Cadet relaie volontiers dans les médias sans se soucier le moins du monde de la réalité du Grand Orient comme si tous les francs-maçons de l'obédience partageaient les mêmes opinions sur tous les sujets. Pourtant, cette réalité là est infiniment plus complexe que les discours officiels qu'il faut adopter pour espérer guigner des fonctions nationales au sein de l'obédience. Je pense que l'on peut maintenant englober dans ce malaise la manière dont la ligne éditoriale de la revue Humanisme est construite. Je ne pense pas que les polémiques, les dénigrements, les éditoriaux enflammés ou encore les dessins censés éclairer petitement l'actualité, servent la cause de la revue Humanisme auprès des loges du Grand Orient de France. J'ai plutôt tendance à penser que cette dérive finira par définitivement la marginaliser. 

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    Humanisme n°312, août 2016, 9 € en offre découverte, à commander chez Conform Edition.

  • Huysmans et Taxil « l'abominable chenapan »

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    huysmans.jpgQuelques mots sur Joris-Karl Huysmans (1848-1907), le véritable instigateur, à mon avis, de la cabale menée contre Oswald Wirth, Stanislas de Guaita et Joséphin Peladan. En avril 1897, peu après que Léo Taxil a révélé sa mystification, voici ce que l'ombrageux écrivain catholique a écrit à Charles Grolleau (1867-1940). Cette lettre a été publiée dans le journal Le XIXe siècle le 29 avril 1897. Huysmans y étale sa paranoïa.

    « Monsieur,

    Je réponds, en quelques mots, aux questions que vous voulez bien me poser.

    Mon opinion sur Léo Taxil, mais elle est celle de tout le monde ; je considère cet individu comme un abominable chenapan et un escroc.

    Quant à la question satanique, elle n'est nullement atteinte par les palinodies de ce Méridional ; ses pseudo-révélations ne changent rien à l'affaire.

    Le satanisme n'en sévit pas moins, à l'heure actuelle.

    D'autre part, le luciférianisme peut être accepté tant qu'il ne sera pas démontré que les renseignements donnés à son sujet par M. Meurin, archevêque de Port-Louis, dans son volume la Franc-Maçonnerie, synagogue de Satan, sont inexacts.

    J'ajoute que ce sont ces informations qui ont servi de base au volume de Taxi! et consorts sur le diable au dix-neuvième siècle ; mais ces mercantis les ont si singulièrement travesties, les ont noyées dans des détails si ridicules, que l'on peut se demander s'ils n'étaient pas payés pour détruire l'effet que les documents de M. Meurin pouvaient produire.

    Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

    J.-K. Huysmans »

    Pour Huysmans, Taxil a donc commis la faute impardonnable de ne pas parler sérieusement du diable contrairement à Léo Meurin (1825-1895) l'archevêque de Port-Louis. Il y aurait donc un antimaçonnisme sérieux et un autre qui ne le serait pas. Taxil et ses comparses auraient exploité sans vergogne les renseignements de Meurin pour les tourner en ridicule. Le raisonnement paranoïaque d'Huysmans tient en deux points : 1°) il n'est nullement démontré que l'ouvrage de Meurin se fonde sur des renseignements inexacts ; 2°) on peut se demander si Taxil et tous ses complices n'ont pas été payés pour anéantir l'oeuvre de Meurin. Or, comment prouver l'existence de ce qui n'existe pas ? C'est bien là le problème majeur mais qui, précisément, arrange le paranoïaque toujours prêt à débusquer des complots imaginaires, à découvrir des secrets cachés ou des significations occultes à partir de détails sans importance.

    Il faut également ajouter de la colère à la paranoïa de l'imprévisible Huysmans qui semble avoir eu peur que la fausse conversion de Taxil au catholicisme romain alimente les doutes sur la sienne. Cette peur n'était pas infondée. Voici en effet l'opinion d'un moine bénédictin qui a connu Huysmans. Elle a été publiée dans les colonnes du journal Le Temps en date du 1er mai 1903 (je souligne).

    « Vous me demandez ce que je pense de sa conversion et de ses livres. C'est une question qui intéresse bien des gens et qui préoccupe même très-vivement les milieux religieux, car à X. d'où je viens, tous les prêtres que j'ai vus me l'ont également posée. Et je sentais qu'ils n'étaient pas à cet égard sans inquiétude, dois-je l'avouer, cette inquiétude est aussi la mienne. En dépit de tout ce que l'on désirerait, et malgré la joie que nous avons eue en somme à voir venir à nous un écrivain célèbre, sa conversion ne me paraît pas avoir le caractère de détermination, de froide et calme raison, nécessaire la solidité d'une transformation semblable. Comprenez bien que je ne mets nullement en doute la sincérité de cette conversion, je crains simplement qu'elle ne procède surtout d'une sensibilité exacerbée et d'un dilettantisme d'art qui la rendent sujette à des variations inhérentes à un esprit dominé par des impressions nerveuses. S'il faut même vous dire tout à fait ma pensée, j'ai grand'peur que M. Huysmans ne soit un nouveau Léo Taxil, un Léo Taxil très supérieur sans doute, mais qui, comme le premier, se retournera peut-être, un jour, contre nous. Quant à ses oeuvres, je parle des plus récentes, celles qui s'inspirent de sa dernière évolution religieuse, je crois que la meilleure opinion sur elles a été formulée par le père Augustin, abbé de cette trappe de Ligny où M. Huysmans fit jadis une retraite, et qu'il décrivit, dans En route, je crois, sous le nom de l'Abbaye de l'Aire. Le père Augustin a répondu ainsi à cette même question que vous me posez : - Les livres de Huysmans ne peuvent faire de bien qu'à ceux qui n'en lisent que de mauvais. »

    On ne peut pas dire que ce témoignage brille par une chaleur et une bienveillance particulières. Le bénédictin a clairement exprimé ses inquiétudes sur la conversion d'Huysmans qui apparaît sous les traits d'un possible manipulateur. Le moine a employé des mots choisis pour décrire les fragilités psychologiques de l'écrivain (les « variations inhérentes à un esprit dominé par des impressions nerveuses »). Il le compare à Taxil et souligne son absence de fiabilité. Il pense qu'Huysmans est prisonnier d'une « sensibilité exacerbée » et d'un « dilettantisme d'art » (en clair : Huysmans est caractériel et sujet aux délires). Il est susceptible de changer d'opinion et de tourner le dos subitement à sa conversion pour embrasser autre chose.

  • La parole du silence

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    paroledusilence.jpgJe viens d'achever la lecture de l'ouvrage de Michel Maffesoli intitulé La parole du silence (éd. du Cerf, Paris, 2016). Je suis sorti de cette lecture un peu décontenancé, je l'avoue, sans doute parce que je n'y ai pas trouvé d'écho à la présentation qu'en a faite l'éditeur :

    « Faut-il tout dire, parler sans limite, et oser jusqu'au blasphème, au risque de détruire ce qui fonde la communauté, ce tacite consensus autour de valeurs partagées ? Un an après Charlie, Michel Maffesoli, avec la science et l'érudition qu'on lui connaît, risque la question. »

    La science et l'érudition sont bel et bien présentes tout au long des cent quarante-cinq pages de l'essai. C'est écrit dans un style élégant même si les mots utilisés sont parfois complexes (il faut se munir d'un dictionnaire pour déchiffrer certains passages). En revanche, je n'ai pas l'impression que l'auteur se soit risqué à apporter une réponse claire à ce qui a pu inciter les frères Kouachi à commettre l'irréparable en janvier 2015 (cf. pp. 143-144) :

    « On ne le redira jamais assez, le blasphème n'est que la forme paradigmatique, caricaturale, du libre examinisme. Réduisant la déité à un vague esprit spirituel sans contours, en déniant la puissance ambivalente des contraires, dont la Trinité est la parfaite illustration, l'unitarisme conduit à rejeter le mystère par excellence qu'est l'Autre. Et il est dans la logique de ce rejet d'aboutir à l'éloge du blasphème comme expression d'un fanatisme à dominante rationaliste (…) Le blasphème est l'enfant naturel du libre examinisme produit de la Réforme protestante et du modernisme qui en est issu (...) »

    En clair, le blasphème, c'est le fanatisme du rationalisme, notamment de la parole toute puissante, enivrée de sa propre liberté. Cette parole a la prétention de réduire le réel à des concepts. De fait, elle est incapable d'envisager la beauté et le mystère du monde. La parole exclut tandis que le silence rassemble dans le merveilleux de l'existence. Pour le dire autrement, plus on a la prétention de vouloir expliquer Dieu, plus il nous échappe ; plus on prend le risque de le réduire à la perception que l'on en a. D'où, selon l'auteur, la puissance de la théologie apophatique qui consiste, en toute modestie, à approcher le divin avec le moins de concepts possibles. Il ne sert à rien en effet de vouloir définir le divin ou si l'on préfère le mystère de l'existence (p.41).

    « Le chemin apophatique permet de découvrir ce qu'est le mystère de l'existence: la concaténation de ces fils secrets reliant tout un chacun à la force vive de la Nature. En bref, comprendre l'Etre. Pour une telle compréhension, tout est bon (cum prehendere) ; elle est holistique. Elle peut, certes, utiliser les mots avec rigueur, elle n'en est pas prisonnière et, ainsi, participe à la « contemplation du monde ». »

    Il existe d'autres façons de rendre compte du divin ou du sacré et d'en éprouver la présence sensible en dehors de tout système abstrait. Il y a d'abord ce que Maffesoli appelle « l'enracinement dynamique », cette attitude consciente qui consiste à avoir les pieds bien ancrés sur terre tout en ayant ce sentiment d'élévation spirituelle chaque fois qu'on lève les yeux au ciel pour contempler l'immensité de l'univers (cf. p.29). Il y a ensuite la puissance du geste, de la liturgie, des rituels (cf. p.103 et suivantes) et des sacrements, lesquels agissent ex opere operato, c'est-à-dire indépendamment de celui qui s'y conforme ou l'administre (cf. p.30). Il y a également la richesse de l'iconographie, de la statuaire, du mythe, du symbole (cf. p. 97), de la parabole, de l'art en général. Il y a enfin le silence contemplatif des mystiques. La vie de ces sages témoigne de l'immanence de la transcendance (Sainte Thérèse d'Avila, Jacob Boehme, etc.). De façon plus générale, je suis persuadé, comme l'auteur, que notre monde contemporain a perdu la faculté de voir des images, d'entendre des paraboles et d'utiliser les symboles à bon escient. Je l'ai d'ailleurs déjà montré dans le cadre dans ce blog.

    La thèse de Michel Maffesoli dans cet essai est en fait relativement simple (cf. p. 28) :

    « Est-il si difficile de reconnaître que c'est cette dénégation du sacré - qui est de plus en plus dénommé « sacral » - qui, immanquablement, conduit à un retour du refoulé dont les conséquences sanguinaires font la une de l'actualité ? Le mythe du Progrès et la valorisation, sans nuances, de la thématique de la liberté ne peuvent-ils pas aboutir à une dévastation du monde et des esprits ? Dès lors, le cosmos redevient chaos ! L'ubris, menace constante de l'espèce humaine, conduisant à une hétérotélie, à cet autre aboutissement auquel on ne s'attendait pas : le fanatisme dévot.»

    Ceci dit, je dois reconnaître que même après avoir lu et relu certains passages de l'ouvrage de Michel Maffesoli, je n'ai rien trouvé qui explique sociologiquement, historiquement ou théologiquement la barbarie des frères Kouachi. En effet, en quoi arroser une rédaction d'un journal satirique à la kalachnikov est-il l'expression d'un retour du refoulé ? J'ai du mal à comprendre. Qui empêchait concrètement les frères Kouachi de pratiquer un islam même le plus rigoriste ? Personne et encore moins à Charlie Hebdo. En quoi la liberté éditoriale ou la liberté de parole de Charlie Hebdo aurait-elle nourri le fanatisme dévot de ces deux assassins ? Je ne vois pas davantage sauf à considérer la religion intouchable et hors de toute discussion. Il me semble donc que la réalité est plus triviale. Le fanatisme dévot se nourrit en réalité de sa bêtise et de son inculture sans limites. Il se saisit de n'importe quel prétexte pour laisser libre cours à sa haine. Cette haine s'est abattue brutalement sur l'équipe de Charlie. Elle a depuis frappé d'autres gens, notamment à Paris et à Nice, dont beaucoup ne cultivaient probablement pas la dénégation du sacré.

    Il y a donc dans l'ouvrage de Maffesoli quelque chose qui me dérange profondément comme si les victimes de l'obscurantisme religieux étaient les artisans de leur propre malheur. Je ne dis pas que c'est la position de l'auteur. Je dis que c'est ce que j'ai ressenti à la lecture de l'ouvrage. Ce qui me gêne aussi, ce sont les attaques constantes et répétées contre la Réforme ou le protestantisme. Le protestantisme est en effet présenté comme un christianisme rationnel, unitaire, froid, verbeux ou apollinien. Le catholicisme est au contraire présenté comme un christianisme émotionnel, trinitaire, voire païen (cf. la communauté des saints et des bienheureux), chaleureux ou dyonisiaque. Le protestantisme source du désenchantement du monde ? Vraiment ? N'est-ce pas forcer le trait surtout quand on constate la puissance entraînante (et inquiétante) de la liturgie brouillonne et joyeuse des mouvements évangéliques un petit peu partout dans le monde ? Je n'ai pas non plus l'impression que les frères Kouachi se réclamaient de Calvin ou de Luther...

    Je ne suis pas protestant. Pourtant, je suis surpris en lisant que le blasphème est la forme paradigmatique et caricaturale du libre examinisme. En effet, le blasphème est à mon avis moins la conséquence d'une liberté poussée jusqu'à ses extrémités, que le résultat d'une incapacité de certains religieux à accepter l'irrévérence, l'ironie ou, plus généralement, ce qui est susceptible de heurter leur représentation du monde. Michel Maffesoli sait pertinemment que le libre examen consacre la liberté du lecteur par rapport au texte sacré. Le libre examen est la liberté d'interprétation du texte. C'est la liberté critique. C'est l'expression de la faculté de juger qui permet de comparer, de relativiser, de contextualiser la parole divine. Dans la perspective libre exaministe, il n'y a pas non plus d'intermédiaire autorisé (le prêtre) entre le lecteur et les saintes écritures. On peut certes le concevoir comme une approche bavarde ou exégétique de la religion. Mais de là à percevoir dans ce bavardage la cause fondamentale de l'irruption du fanatisme dévot, j'avoue que c'est pour le moins expéditif et contestable. J'ai au contraire l'impression que le fanatisme religieux, quelle que soit la tradition dont il se réclame (islam, judaïsme, catholicisme, orthodoxie, protestantisme, hindouisme, etc.), nie radicalement le libre examen. Le fanatisme religieux nie la liberté et la confrontation féconde des idées. Il postule au contraire l'uniformisation des consciences en exaltant un merveilleux grossier. Pour le fanatisme dévot, l'individu n'a aucune espèce de valeur ou d'importance. L'individu doit se fondre dans la société traditionnelle à laquelle il est organiquement apparenté.

    spiritualité,religion,sacré,michel maffesoli,charlie hebdo,fanatisme,livre,parole,silenceLe 7 janvier 2015, des figures emblématiques de Charlie Hebdo sont mortes assassinées d'avoir exercé leur liberté de ton et de critique à l'égard du fanatisme religieux. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu porter atteinte à la liberté de culte. Elles ne sont pas mortes d'avoir voulu expurger la société française de tout sentiment religieux. Et quand bien même auraient-elles agi dans ce sens, quand bien même auraient-elles cédé à la facilité de s'en prendre plus particulièrement à l'Islam, cela n'aurait évidemment pas justifié davantage qu'on leur tire dessus à l'arme de guerre ! 

    J'admets sans difficultés que l'on puisse défendre « l'immanence de la transcendance » au sein du corps social et que l'on puisse percevoir la parole de Dieu « dans le bruit d'une brise légère » pour reprendre la Bible (1 R 19, 1-12). C'est une opinion. J'admets aussi que l'on puisse trouver quelque intérêt à faire référence à des auteurs catholiques, même les plus antimodernes, tels Joseph de Maistre, Charles Maurras, Maurice Barrès, Joris-Karl Huysmans, Gilbert-Keith Chesterton ou Romano Guardini. Ce sont des choix de lecture. Je reconnais aussi que Michel Maffesoli a écrit de merveilleuses pages sur la force de cette spiritualité silencieuse et paisible qui relie les êtres humaines dans une forme de communauté invisible. C'est une perception du monde originale et intéressante. Tout ceci est très beau, j'en conviens, mais à la condition toutefois d'être conscient des dangers du sacré chaque fois que ses défenseurs ont la prétention de vouloir régenter la vie du plus grand nombre ou de museler ceux qui blasphèment. Sans la liberté de blasphémer, il n'y a point d'éloge du sacré possible.

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    Michel Maffesoli, La parole du silence, éd. Cerf, janvier 2016, 18 €