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  • Ce jour où j'ai accueilli Michel Maffesoli et Daniel Keller en loge

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    daniel keller,michel maffesoli,ego sum,godf,cévennes,franc-maçonnerie,rencontre,discussion,philosophie,loge,fraternitéLe samedi 20 août 2016, mon atelier a eu le grand plaisir d'accueillir Michel Maffesoli, professeur émérite de sociologie à la Sorbonne, et Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France. Le blog maçonnique s'en est d'ailleurs fait l'écho.

    La visite de Michel Maffesoli a eu pour origine les propos malheureux d'un ancien conseiller de l'ordre de mon obédience. Michel Maffesoli lui avait d'ailleurs adressé une réponse sous la forme d'une lettre ouverte argumentée que j'avais relayée sur ce blog. Je crois savoir que le destinataire n'a pas daigné y répondre.

    Quoi qu'il en soit, je tiens vraiment à remercier ce détracteur sans lequel je n'aurais sans doute jamais eu l'idée de proposer à Michel Maffesoli d'intervenir en loge. Je tiens aussi à le rassurer. Aucune « malédiction » particulière ne s'est abattue sur la loge que je présidePersonne, à ma connaissance, n'est devenu subitement « maffesolien » au cours de cette tenue. En revanche, tous ceux qui y ont assisté, ont fait la connaissance d'un homme absolument remarquable, généreux et abordable qui leur a présenté une conférence très intéressante sur la franc-maçonnerie face aux défis du monde contemporain. Pour un atelier comme le mien, accueillir un intellectuel de l'envergure de Maffesoli a été une chance. Les retours que j'ai eus de cette tenue sont d'ailleurs excellents et très positifs.

    J'ai eu également le grand plaisir d'accueillir à cette occasion le frère Daniel Keller. J'en ai été d'autant plus touché que je ne l'ai pas ménagé sur ce blog. J'ai donc été très sensible - mes frères aussi d'ailleurs - au fait que le Grand Maître du Grand Orient de France réserve sa dernière visite officielle à une loge rurale des Cévennes. Daniel Keller est brillant et plein d'énergie. Il est doté d'un redoutable esprit de synthèse et d'une vaste culture. Lui non plus n'est pas devenu « maffesolien » et ne s'est d'ailleurs pas gêné pour exprimer des désaccords de fond avec le conférencier. 

    daniel keller,michel maffesoli,ego sum,godf,cévennes,franc-maçonnerie,rencontre,discussion,philosophie,logeJ'exprime donc à Michel Maffesoli et à Daniel Keller ma profonde gratitude d'être venus dans ma loge et d'avoir montré par l'exemple que l'on peut avoir des opinions divergentes sur plein de sujets tout en conservant les uns pour les autres le plus grand respect. La lumière naît toujours du dialogue. C'est aussi ça la franc-maçonnerie. Je remercie, une fois encore, les nombreux visiteurs venus, parfois de fort loin, pour assister à nos travaux.

    Je voudrais enfin conclure cette note en publiant ici cet extrait de mon discours de bienvenue :

    « (...) la franc-maçonnerie ne se réduit pas aux grands centres urbains. Elle existe aussi dans les zones rurales grâce à l'implication de celles et ceux qui, parfois, font des heures de trajet pour ouvrir les travaux (...).

    Les Cévennes donnent l'image première d'un pays indompté et sauvage. L'image est séduisante. Cependant, elle est trompeuse. Les cultures, notamment celles du châtaigner et du mûrier, ont façonné le paysage des vallées cévenoles. Afin de cultiver le châtaigner, arbre fruitier qui fut une source de subsistance pendant des siècles, les Cévenols ont généralisé la construction de terrasses, appelées faïsses ou bancels, et produit un énorme travail de drainage des eaux. Des canaux, les béals ou biefs, acheminent l'eau sur plusieurs kilomètres. Cette œuvre phénoménale, toujours visible bien que dégradée en raison de la déprise agricole de la seconde moitié du XXe siècle, explique que l'on parle de « paysage construit ».

    Eh bien, voyez-vous, j'aime l'idée qu'une loge maçonnique participe aussi de la construction du paysage. Non pas de ceux qui s'offrent à nos sens immédiats, c'est-à-dire de nos montagnes et de nos vallées, mais de nos paysages intérieurs où les idées, les contacts, les solidarités ont besoin, comme l'eau des faïsses, de canaux pour circuler, drainer, irriguer, se diffuser et, au bout du processus, apporter une forme de vie spirituelle originale au sein du corps social. Notre loge a vocation à unir les individus par delà les clivages religieux, politiques, philosophiques et sociaux. Elle entend faire son travail en réunissant ce qui est épars. Ni plus ni moins. »

  • En cherchant Pitot

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    J'ai essayé d'en savoir davantage sur le bon Monsieur Pitot, cet hypothétique Vénérable de la loge du Temple de l'Amitié à l'orient de Mende. Je n'ai malheureusement rien trouvé de concret. Il ne figure pas dans l'organigramme de l'administration des contributions directes pour le département de la Lozère (1805). Pas plus que dans l'Almanach Impérial pour l'année 1813. N'y sont mentionnés que les directeurs, inspecteurs et receveurs. Notre homme devait être un petit fonctionnaire sans pouvoir de décision.

    Cet organigramme, apparemment anodin, est riche d'enseignements. Je ne reviendrai pas sur Borelly père qui n'est autre que Hyacinthe Borelly ou Borelli. J'en ai déjà dit quelques mots dans ma note précédente.

    Venons à M. Barrot. Il s'agit de Jean-André Barrot (1753-1845). Ce lozérien, né à Planchamp, commune de Pied-de-Borne, est un ancien conventionnel et un ancien membre du Conseil des Anciens sous le Directoire. Sous l'Empire, ce magistrat de formation siège au Corps législatif. C'est donc un parlementaire chevronné qui a su conserver sa tête pendant la Révolution. Il ne fait pas partie des régicides. Compte tenu de ses activités politiques, il est probable qu'on ne devait pas beaucoup le voir dans les couloirs de l'administration fiscale de la Lozère. Jean-André Barrot a épousé Thérèse Borreli, la fille du receveur général. Sept enfants sont issus de cette union : quatre garçons dont un décédé en bas âge et trois filles (Virginie, Agathe et Sophie). 

    Odilon Barrot (1791-1873) né à Villefort (Lozère). Il a joué un rôle politique très important au dix-neuvième siècle. Odilon Barrot est également franc-maçon depuis 1827, membre de la loge Les Trinosophes à l'orient de Paris, originairement fondée par Jean-Marie Ragon de Bettignies. Il a participé à la création de l'éphémère loge Les Trois Jours à l'orient de Paris. 

    mende.jpgAdolphe Barrot (1801-1870) né à Paris. Il a fait une remarquable carrière diplomatique. Il est également franc-maçon. Jean Bossu signale qu'il était représentant du Suprême Conseil de France lorsqu'il était Consul en Inde et en Chine en 1843. Je ne sais pas dans quelle loge il a été initié.

    Et enfin Ferdinand Barrot (1806-1883) né également à Paris. Il ne semble pas avoir eu d'activités maçonniques contrairement à ses deux frères.

    Je n'ai rien trouvé qui atteste de la qualité maçonnique de Jean-André Barrot. On ne peut toutefois l'exclure a priori. Elle est d'autant plus possible que Barrot père vivait la plupart du temps à Paris. 

    Joseph-François Payan-Dumoulin (1759-1852) est le directeur des contributions de la Lozère. Ce drômois né à Saint-Paul-Trois-Châteaux, était en poste en Lozère sous l'Empire. Il a joué un rôle très actif sous la Révolution française. Il traînait aussi une réputation de robespierriste puisqu'il fut conseiller du Comité de Salut Public pour la Drôme et le Vaucluse. Sous Thermidor, il a été contraint de fuir la répression et de se réfugier en Suisse pour sauver sa tête. Connu pour être un fonctionnaire intègre, c'est probablement ce républicain de coeur qui faisait tourner l'administration fiscale de la Lozère pendant que Barrot faisait de la politique à Paris et Borelli de la politique au niveau local. Son appartenance maçonnique est également possible mais non attestée. Le milieu des notables mendois était somme toute très restreint et devait composer avec un clergé catholique très puissant.

    Enfin je n'ai rien trouvé sur Commandré et Guillemont les deux receveurs d'arrondissement.

  • Jean-Louis Reboul de Cavaléry, le frère fidèle

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    Je suis tombé par hasard sur un document d'autant plus touchant qu'il concerne directement ma chère Lozère. Il s'agit d'un courrier en date à Bautzen (Saxe) le 23 mai 1813. Il a été écrit par le lieutenant Reboul, aide de camp du Général de Brigade Antoine Gruyer. Je l'ai trouvée dans la revue Révolution française (cf. Révolution française, revue d'histoire moderne et contemporaine, 1905/1, tome 48, p. 170 et suivantes.). Il m'a d'autant plus interpellé que Reboul est présenté comme un membre de la loge du Temple de l'Amitié à l'orient de Mende. Or, je pensais que la Lozère n'avait connu qu'une seule loge en activités au début du dix-neuvième siècle, L'Ecole des Bonnes Moeurs à Mende. Il semblerait donc que ce ne soit pas le cas si je m'en réfère à ce courrier. Quant à savoir si Le Temple de l'Amitié et L'Ecole des Bonnes Moeurs ont coexisté au cours de la même période, c'est une autre histoire. Il faudrait consulter le fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale. Il semble toutefois plus vraisemblable que Le Temple de l'Amitié soit issu, partiellement ou en totalité, de L'Ecole des Bonnes Moeurs. En effet, Mende au début du dix neuvième siècle comptait moins de 6000 habitants (12000 aujourd'hui). Deux ateliers maçonniques pour le plus petit chef lieu de France serait donc pour le moins étonnant. Il serait en tout cas intéressant de le vérifier. Autre hypothèse tout à fait concevable : celle d'un changement de titre distinctif.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotJe n'ai pas eu de mal à en savoir davantage sur l'auteur de la lettre. Il s'agit de Jean-Louis Reboul de Cavaléry, né à Chanac (Lozère) le 20 juillet 1788, fils d'Antoine Louis Reboul, procureur, et de Marie Pierrete Cavallery. Il a épousé le 14 janvier 1817, à Paris, Cornélie Richebraque dont il a eu un garçon prénommé Timoléon (filiation bien établie) et, peut-être, une fille prénommée Marie Léontine. Je dis peut-être parce que j'ai trouvé aux archives de la mairie de Paris l'acte de décès d'une Marie Léontine Reboul de Cavaléry en date du 22 mai 1843. Le problème est que cet acte ne mentionne pas l'identité des parents. L'état civil parisien antérieur à 1860 a été en effet détruit lors des incendies de la Commune en mai 1871. Je pense cependant qu'il s'agit bien de la fille de notre homme pour au moins deux raisons : 1°) Reboul de Cavaléry n'est pas un nom commun : il résulte d'une décision judiciaire car Jean-Louis Reboul fit officiellement ajouter [de] Cavaléry, nom de sa mère, à son patronyme en vertu d'un jugement du tribunal civil de Marvejols (Lozère) rendu le 31 août 1830 (cf. la mention en marge de l'acte de naissance de J.-L. Reboul) ; 2°) Léontine était un prénom relativement rare mais très en vogue dans le département de la Lozère au dix-neuvième siècle (une de mes arrière-grands-mères s'appelait Léontine). Je présume également que Reboul a fait modifier son patronyme pour des raisons de convenances personnelles. Sous la Restauration, et plus particulièrement sous le règne autoritaire de Charles X, il était peut-être judicieux pour un militaire ambitieux de faire ajouter une (fausse) particule à son nom (soit dit en passant, lorsque le jugement du Tribunal de Marvejols a été rendu, Charles X avait abdiqué depuis pratiquement un mois et laissé la place au roi Louis-Philippe Ier).

    Bien que Jean-Louis Reboul de Cavaléry ait eu une carrière militaire exceptionnelle, le professeur Félix Buffière (1914-2004) ne semble pas y avoir fait référence dans sa très belle histoire du Gévaudan en deux tomes (cf. Félix Buffière, « Ce tant rude » Gévaudan, Société des Lettres, des Sciences et des Arts de la Lozère, Mende, 1985, passim). Soldat le 19 avril 1808, Reboul devient sous-lieutenant à la suite d'une action d'éclat le 11 janvier 1812. Il est promu lieutenant le 12 avril 1813 au 52ème régiment, 14ème division, 2ème brigade et aide de camp du général baron Gruyer (période de notre lettre). Il a fait l'essentiel des campagnes napoléoniennes (1808, 1809, 1810, 1811 et 1812 en Espagne, 1813 en Saxe; 1814 en France). Il a participé aux sièges de Roses, Gironne, Ostalric, Tarragonne, Murviedro, Sagonte et Valence. Il fut cité à l'ordre du jour pour sa belle conduite à la bataille de Sagonte, le 25 octobre 1811, où il fut blessé assez grièvement. En 1813, en Saxe, lors des combats de Seida, il chargea seul des tirailleurs ennemis. A la bataille de Dennevitz, il s'acquitta avec autant d'adresse que d'audace de plusieurs missions périlleuses qui lui furent confiés par le général Antoine Gruyer. A la tête de cent cinquante hommes, il s'empara de la ville de Dessan, après en avoir chassé les Suédois qui s'y étaient retranchés (cf. Pierre-François Tissot, Les fastes de la gloire ou les braves recommandés à la postérité, éd. Raymond et Ladvocat, Paris, 1818, p.147 et Charles-Théodore Beauvais, Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français de 1792 à 1815, éd. C.L.F. Panckoucke, Volume 26, Paris, 1822, p.159)Après la chute du premier Empire, il poursuivit sa carrière militaire. Il est décédé, semble-t-il à Paris, le 25 janvier 1834 à l'âge de 45 ans. Il avait atteint le grade de colonel et était officier de la Légion d'Honneur.

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    En revanche, je n'ai rien trouvé de particulier sur le destinataire, M. Pitot, qui était premier secrétaire du receveur général du département de la Lozère. Ce dernier s'appelait Hyacinte Borelli né le 6 septembre 1737 à Villefort en Lozère (cf. Pierre-François Pinaud, Les receveurs généraux des finances, 1790-1865, éd. Champion, Paris, 1990,  p.89). Dans le Journal de l'Empire du jeudi 1er avril 1813, on peut lire que le vieux receveur général de la Lozère (76 ans à l'époque) avait fait don du plus beau cheval de son écurie à la cavalerie de l'Empereur et que les receveurs particuliers et percepteurs du département avaient donné trois chevaux. La seule chose que l'on sait de Pitot est qu'il était franc-maçon, comme Reboul, et membre du Temple de L'Amitié à Mende. Il est probable qu'il s'agissait du vénérable.

    La lettre, que je joins à la présente note, est intéressante, d'une part parce que son auteur y annonce sa promotion et livre ses commentaires et jugements (certes convenables et convenus) sur la politique étrangère de l'Empereur ; d'autre part, parce qu'il y confie en filigrane son mal du pays et, de façon beaucoup plus explicite, sa déception de ne pas avoir reçu de lettres de Pitot et de ses frères Mendois.

    « Vous n'ignorez pas que je n'ai pas encore reçu de réponse de vous, quoique j'en sois à ma quatrième lettre que je vous adresse.

    Votre ingratitude envers un frère qui vous aime ne saurait le dégoûter de s'entretenir avec une loge qui n'est composée que de ses amis.

    Je ne puis croire que tous soient ingrats, et cela ne provient que de la négligence de l'un de vous. Peut-être un jour, quelque membre de l'atelier, honteux de sa conduite à mon égard, par un mouvement libre de son coeur, saisi de l'indignation envers à l'égard d'un de ses membres les plus zélés, finira par vous proposer l'effort de faire une réponse et me l'enverra.

    Ce bon frère, cet ami fidèle, sera le bien-aimé de mon coeur, et je n'oublierai jamais ce soin généreux.

    Vivez en paix, soyez heureux, ce sont les souhaits que fait votre tout dévoué frère. »

    Je ne sais pas si le frère Pitot a répondu aux attentes pressantes du frère Reboul de Cavaléry. J'aimerais le croire. A la décharge du destinataire, il faut quand même rappeler que la situation politique en Lozère était très tendue en 1813.

    Jacques-Antoine Chaptal, Joseph-Antoine Florens, jean-louis reboul de cavaléry,mende,lozère,antoine gruyer,charles-guillaume gamotEn effet, l'Empereur Napoléon jouait son va-tout sur la scène internationale. Pour ses campagnes militaires, il avait besoin de plus en plus de conscrits. Il en espérait quelque quatre-vingt mille supplémentaires. Or la Lozère n'en fournissait pas assez. C'est pourquoi Charles-Guillaume Gamot (1766-1820) fut nommé préfet du département le 12 mars 1813 pour tenter de combler un arriéré de plus de 700 conscrits. Il avait remplacé le préfet Joseph-Antoine Florens (1762-1842), qui était pourtant le protégé du lozérien Jean-Antoine Chaptal (1756-1836), célèbre chimiste et ancien ministre de l'intérieur de Napoléon, par ailleurs Grand Officier du Grand Orient de France. Gamot n'était pas n'importe qui non plus. C'était le beau frère du Maréchal d'Empire Michel Ney (1769-1815), également franc-maçon notoire. Homme de terrain, Gamot fit plusieurs tournées dans le département (Charles-Guillaume Gamot, Les tournées du préfet Gamot. La Lozère à la fin du Premier Empire, mémoire n°2, éd. CER, Mende, 1985, passim) mais il s'est heurté à la résistance des habitants. Ces derniers ont usé de tous les stratagèmes avec l'aide du clergé catholique pour éviter des départs sous les drapeaux (fausses dates de naissance, mariages, inscriptions au séminaire, désertions, etc.). C'est dire à quel point la situation locale pouvait aussi expliquer le silence de Pitot, probablement occupé à faire entrer difficilement les impôts directs et conscient d'assister à la débâcle du régime impérial.

    Quoi qu'il en soit, il est touchant de constater que l'entreprenant et courageux Reboul de Cavaléry était animé d'une foi maçonnique et d'une fraternité des plus ardentes. Je ne peux m'empêcher de déceler dans cette lettre les marques d'un homme éprouvé par la dureté des combats, le bruit assourdissant des canons et les cris d'horreur des hommes pris dans les mêlées sanglantes. Peut-être cherchait-il un sens aux batailles dont il était partie prenante ? Peut-être était-il en train de sombrer dans le désespoir en pensant à son Gévaudan natal et plus particulièrement à cette vallée verdoyante et tranquille du Lot qui l'avait vu naître ? Peut-être avait-il tout simplement peur de ne pas les retrouver et de mourir à vingt-quatre ans, loin des siens, en Saxe, dans cette région de Haute Lusace où dominent les paysages de landes et d'étangs ?

    LETTRE DU LIEUTENANT REBOUL DE CAVALERY
  • Edmond About et l'esprit de 89

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    about.jpgEdmond About (1828-1885) est tombé dans oubli depuis longtemps.
    Au dix-neuvième siècle, il était pourtant une personnalité très connue du monde des lettres et des arts. Ecrivain brillant, journaliste, critique d'art reconnu, membre de l'Académie française, About faisait partie des intellectuels qui comptaient à l'époque et dont les opinions étaient écoutées. About était également franc-maçon. Ce lorrain d'origine avait été initié le 7 mars 1862 au sein de la loge Saint-Jean de Jérusalem à l'orient de Nancy. Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (sous la direction de Daniel Ligou, PUF, 3ème édition, 1991), dit à son sujet :

    « En tant que journaliste, il soutint, dans les divers journaux auxquels il collaborait et notamment dans Le Siècle, les positions de la tendance « de gauche » de la Maçonnerie républicaine et notamment son hostilité aux « Hauts Grades » et à la Grande Maîtrise. »

    Ce que dit Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie est vrai, à ceci près toutefois qu'Edmond About avait une opinion suffisamment haute de lui-même pour représenter une tendance de la Maçonnerie à lui tout seul. En effet, About n'avait pas cinq ans de présence active en maçonnerie qu'il se permettait déjà de se moquer de la puérilité du rite ou encore de la vanité des hauts grades qu'il ne fréquentait pourtant pas. Il considérait que le symbolisme maçonnique avait fait son temps et que les loges devaient se consacrer à des discussions plus utiles. Edmond About était donc bien dans le ton de son époque. Dans les années 1860, la France étouffait sous le Second Empire. About voulait débarrasser la franc-maçonnerie des cordonniteux qui étaient aussi souvent les courtisans zélés d'un régime détesté.

    Si Edmond About était aussi critique à l'égard de la tradition maçonnique, c'est parce que cette dernière le dérangeait chaque fois qu'il critiquait l'antimaçonnisme virulent de l'Eglise Catholique romaine. En effet, comment pouvait-il s'en prendre à l'obscurantisme de l'Eglise, à ses pratiques surannées, alors qu'il appartenait lui-même à un ordre initiatique, comprenant ses propres rites, et qui faisait obligatoirement référence au Grand Architecte de l'Univers ? Comment pouvait-il se moquer des mitrés alors que la maçonnerie charriait elle aussi son clergé de hauts gradés, de cordonniteux, de grands élus de ceci et de chevaliers de cela ? Il y avait pour lui comme une sorte de contradiction qui le plaçait dans une situation inconfortable.

    Que peut-on en penser ?

    Je crois, pour ma part, qu'il est est vain de critiquer l'opinion d'About car elle porte tout simplement les marques de son temps. Elle est indissociable du contexte historique dans lequel elle prend place et l'on commettrait des contresens si on la jugeait avec notre regard d'homme du vingt et unième siècle. En revanche, il me paraît plus intéressant de montrer comment l'écrivain est parvenu à surmonter cette apparente contradiction. Voici ce qu'il écrit en 1866 alors que - je le rappelle - il n'a pas cinq ans de maçonnerie (Edmond About, Causeries, deuxième série, Hachette, Paris, 1866, p. 370) :

    « Qu'est-elle donc [la franc-maçonnerie] ? Une vaste association de bourgeois honnêtes, intelligents et tolérants, qui se rassemblent de temps à autre pour parler de ce qui les unit sans toucher à ce qui les divise. La loge maçonnique, très utile surtout dans les villes de province, est un petit conservatoire où quelques hommes d'opinions et de religions diverses, vont respirer en commun l'esprit de 89. On y perd beaucoup de temps, je l'avoue. Les vieux rites, parfaitement inutiles aujourd'hui, prennent une place qui pourrait être consacrée à des discussions utiles. Mais déduction faite des formes surannées et des symbolismes oiseux, il reste un fond sérieux et un enseignement sain. La seule agglomération de citoyens inégaux dans la société civile et qui deviennent égaux tout d'un coup ; le contact de ces juifs, de ces protestants et de ces catholiques qui s'appellent frères ; l'introduction d'un Russe ou d'un Anglais qui se sent et se dit notre concitoyen dès qu'il a franchi le seuil de la loge; la hauteur des discussions qui planent au-dessus de toute actualité religieuse ou politique, la modération qui s'impose d'elle-même à tous les orateurs, l'autorité quasi paternelle du président, la cordialité des rapports voilà ce qui rachète amplement les côtés enfantins du rite. »

    About entendait privilégier le fond sur la forme. Le fond, pour lui, c'était l'esprit de 1789 seul capable de rassembler une avant-garde d'hommes éclairés bien décidée à fraterniser au-delà des clivages politiques ou religieux. La forme, c'était le folklore du rite et du symbolisme. Dans ce passage, About faisait donc sienne la vision présentant la franc-maçonnerie comme étant à l'origine de la Révolution française. On sait que l'historiographie moderne a fait litière depuis longtemps de cette croyance popularisée au départ par les adversaires de la franc-maçonnerie, puis par les francs-maçons d'obédience républicaine. Pour l'écrivain, l'essence de la franc-maçonnerie se trouvait sous les formes encombrantes des cérémonies. Il s'agissait de la retrouver  (cf. Causeries, op.cit., p. 373) :

    « Cette réforme faite, il restera la loge, l'humble atelier maçonnique où les plus honnêtes gens de la ville iront fraterniser ensemble, échanger amicalement leurs idées et s'instruire les uns les autres. Voilà le fond de la maçonnerie, ce qu'il faut respecter, honorer et étendre, s'il est possible, sur toute la surface du monde (...) Les hommes les plus éclairés de chaque ville se rassemblent à jour fixe, et chacun d'eux, écartant les préoccupations de la théologie et de la politique, cherche à fonder solidement la morale sociale, étudie les meilleurs moyens de rendre l'homme meilleur et plus heureux. Chacun apporte sa théorie; on s'éclaire réciproquement, on discute à l'amiable, un auditoire attentif et bienveillant profite des leçons, soumet ses doutes, provoque les explications et fixe laborieusement ses idées sur le bien et sur le mal. La franc-maçonnerie ainsi comprise n'est pas une institution de luxe, croyez-moi, et sa tâche n'est pas une sinécure. Songez donc il s'agit de fonder une morale qui s'impose avec l'autorité la plus incontestable au genre humain tout entier. Etant donnés un protestant comme Lincoln, un israélite comme M. de Rothschild, un musulman comme Abd-el-Kader, un catholique comme vous et un athée comme Proudhon, rédiger une loi qui satisfasse tout le monde et ne blesse ni les opinions, ni la foi, ni les intérêts de personne c'est l'harmonie universelle à fonder ni plus ni moins. Voilà le but de la maçonnerie, et quoiqu'il soit placé un peu haut, un peu loin, il est assez digne d'ambition pour que les plus honnêtes gens chaussent leurs bottes et se mettent en route. Mais plus la route est longue et le but élevé, plus il importe de secouer tout bagage inutile. Or, j'ai indiqué discrètement tout le fatras qui surcharge la maçonnerie actuelle. »

    About exaltait en définitive l'esprit associatif dans lequel il percevait le noyau dur de l'esprit maçonnique. Pour About, l'originalité profonde de la maçonnerie spéculative résidait dans l'idée simple que les hommes sont faits pour se rencontrer et fraterniser. Ce qui n'était pas mal vu dans la mesure où cette approche rejoignait celle du pasteur Anderson et des pères fondateurs de la franc-maçonnerie.

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    Un souvenir à propos d'Edmond About. Celui d'une négociation difficile que Charles Cousin avait entreprise pour le compte de Maria Deraismes. Le 18 décembre 1876, la journaliste féministe, profane à l'époque, avait sollicité Charles Cousin pour qu'il l'aide à convaincre Edmond About de faire une conférence publique à Pontoise. 

    « Cher Monsieur,

    Je viens vous prier de me prêter votre appui pour pénétrer auprès de M. Ed. About, afin de lui arracher, je crois que ce sera dur, la promesse de faire une conférence à Pontoise. J'espère en votre haute influence. Vous, vous arriverez en ami largement autorisé ; moi, je m'avancerai timidement en suppliant — ictiz — un rameau à la main, comptant sur votre éloquence ; et il nous faudra tous deux enlever la place (...) »

    Cousin accepta d'intercéder auprès d'About. Il reçut de ce dernier la réponse suivante :

    « Mon cher ami, 

    Quand vous voudrez me présenter à Mademoiselle Maria Deraismes, vous me ferez grand honneur et grand plaisir. Je connais depuis longtemps cette noble fille de France ; tous ses amis, sans vous compter, sont les miens. Mais, au nom du ciel, jurez-moi qu'il ne sera pas question de conférence ! Je me suis déjà engagé, fort imprudemment, à pérorer le mois prochain dans je ne sais quel théâtre de la place du Châtelet, au bénéfice d'une école laïque, et je m'effraie à la seule idée de prendre deux ou trois jours de préparation indispensable sur les nécessités toujours pressantes de mon journal (...) »

    Maria Deraismes espérait donc arracher une conférence publique d'Edmond About dont ce dernier ne voulait pas. On ignore si la pétroleuse parvint à ses fins aux termes de cette rencontre tant désirée.

     

  • Stendhal, le franc-maçon entre parenthèses

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    stendhal.jpg

    Autant l'appartenance maçonnique de Balzac est sujette à caution, autant celle de Stendhal semble très probable bien que toujours discutée. L'intéressé la révèle d'ailleurs d'une façon très curieuse dans son Journal à la date du 20 août 1806 (Stendhal, Journal, tome 3, 1806-1810, éd. Le Divan, Paris, 1937, annoté par Henri Martineau, p.96) :

    « Barilli est bien loin du comique de bon ton de Martinelli, mais il a une voix bien plus forte.

    (Je lis avec beaucoup de plaisir l'Esprit des lois. J'ai été reçu franc-maçon vers le 3 août) (123 livres).

    Me voilà, je crois, au courant pour le théâtre en ajoutant que j'ai assisté au deuxième concert de Mme Catalani (parfait) et une fois à l'Opéra dans la loge de Martial, peu de jours après son arrivée. »

    Stendhal fait une brève allusion à son initiation maçonnique - entre parenthèses - alors que l'essentiel de son propos concerne ses sorties au théâtre ! Le moins que l'on puisse dire est que l'enthousiasme de l'auteur est contenu. Celui-ci paraît davantage préoccupé par les performances des acteurs que par son entrée dans l'ordre maçonnique. Un non événement en somme.

    On trouve une allusion tout à fait anecdotique à la franc-maçonnerie dans des notes de Stendhal rédigées pour lui-même ou pour ses rapports politiques au ministère des affaires étrangères (cf. Stendhal, Mélanges de politique et d'histoire, éd. Le Divan, Paris, 1933, p.316). Rien de bien transcendant ou qui puisse témoigner d'une réflexion particulière ou originale à ce sujet.

    Il est possible de déceler une allusion à la franc-maçonnerie dans ce passage du roman Le Rouge et le Noir  (chapitre 17) :

    « Un jour, madame de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari, l’ennemi de Julien.

    – Mais, madame, c’est aujourd’hui le dernier vendredi du mois, répondit cet homme d’un air singulier.

    – Allez, dit madame de Rênal.

    – Eh bien ! dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église autrefois, et récemment rendu au culte ; mais pour quoi faire ? voilà un de ces mystères que je n’ai jamais pu pénétrer.

    – C’est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit madame de Rênal ; les femmes n’y sont point admises : tout ce que j’en sais, c’est que tout le monde s’y tutoie. Par exemple, ce domestique va y trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché de s’entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton. Si vous tenez à savoir ce qu’on y fait, je demanderai des détails à M. de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique afin qu’un jour ils ne nous égorgent pas. » 

    Pour Serge Hutin (1929-1997), il s'agit d'une évidente allusion à la franc-maçonnerie. Daniel Ligou (1921-2013), lui, est plus mesuré et estime qu'il peut s'agir aussi de la société secrète des Chevaliers de la Foi (cf. Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie, PUF, 3ème édition, Paris, 1991, p.1141). Dieter Diefenbach émet l'hypothèse qu'il puisse s'agir d'une congrégation catholique (cf. Stendhal und die Freimaurerei, Die literarische Bedeutung seiner Initiation, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 1991, pp. 79 et suivantes) dans la mesure où Le Régulateur du Maçon de 1801 était réticent à l'initiation des domestiques.

    En tout cas, l'appartenance maçonnique de Stendhal a pu être confirmée grâce aux recherches de MM. Georges Andrieux, Henri Martineau (1882-1958) et Francis Ambrière (1907-1990). On sait que l'écrivain a appartenu à la loge Sainte-Caroline à l'orient de Paris. L'un des officiers de cette loge, Martial Daru (1774-1827), était avec son frère Pierre (1767-1829) un des cousins et protecteurs de Stendhal qui le cite d'ailleurs par son prénom dans l'extrait du Journal. Son nom figure sur le tableau de cette loge en 1806-1807. J'ai cherché un article d'Henri Martineau à ce sujet qui aurait été publié dans Le Figaro du 6 octobre 1935. Je ne l'ai pas trouvé. La date, pourtant indiquée par l'auteur, semble donc inexacte.

    Dans l'édition du 1er septembre 1936, Le Journal des débats politiques et littéraires reprend servilement la thèse de M. Ambrière selon laquelle Stendhal a rejoint la franc-maçonnerie pour des motifs intéressés (cf. Francis Ambrière, La Loge de Stendhal, in Mercure de France, n°922, 1er septembre 1936, p. 299 et suivantes).

    « Dans un article du Mercure de France, M. Francis Ambrière donne à son tour d'intéressants détails sur l'activité maçonnique de Stendhal. Il est incontestable (sic) que Beyle, pauvre, ambitieux, s'était fait maçon par opportunisme (sic). C'était l'époque où les loges, désorganisées par la Révolution française, trouvaient dans la faveur impériale un renouveau de prestige. La loge Sainte-Caroline avait pour vénérable d'honneur Cambacérès, archichancelier d'Empire. Et le premier diacre était Martial Daru, ami de Stendhal, dont la présence explique à la fois pourquoi Beyle eut l'idée de s'inscrire à cette loge et pourquoi d'illustres personnages consentirent à faire 'bon accueil à ce jeune homme sans fortune et sans situation. M. Francis Ambrière montre que sa qualité de franc-maçon a certainement favorisé la carrière de Stendhal. Quand, avec la chute de l'Empire, disparaît la loge Sainte-Caroline, la chance de Stendhal s'épanouit également. Et le père de julien Sorel retombe dans des ennuis d'argent qui ne le quitteront plus. »

    En réalité, Ambrière affirme plus qu'il ne démontre. Il prête des intentions à Stendhal que ce dernier n'a en réalité jamais explicitées. Ambrière finit d'ailleurs par le reconnaître (Mercure de France, n°922, op. cit., p.306):

    « Faute de loisir comme faute de conviction, la science maçonnique de Stendhal a donc dû rester assez courte. »

    Les vrais opportunistes sont généralement plus constants. Peut-être saura-t-on un jour ce que furent les véritables motivations de Stendhal ? En attendant, il est tout aussi légitime de voir dans cette initiation la volonté de Stendhal de respecter une tradition familiale. Il faut en effet rappeler que Chérubin Beyle, son père, fut aussi franc-maçon. Il faut également souligner que Stendhal, membre du corps diplomatique, a beaucoup voyagé en Europe. Ce qui n'a sans doute pas favorisé son assiduité en loge.

    J'ai une petite interprétation à proposer. Elle est sans doute un peu tirée par les cheveux mais j'ai la faiblesse de croire qu'elle n'est pas totalement dépourvue de valeur. Je veux croire que Stendhal ait été initié aux mystères maçonniques mais exactement tel qu'il l'a relaté dans son Journal. C'est-à-dire sans passion particulière. Un peu comme on accomplirait une formalité administrative ou comme on paierait un impôt de 123 livres.

    L'écrivain semble avoir vécu son admission dans la franc-maçonnerie comme un temps de l'existence mis entre parenthèses. Stendhal interrompt ses considérations sur le théâtre pour dire quelque chose qui n'a pas de rapport direct avec son sujet. A moins, bien sûr, qu'il ait inconsciemment assimilé l'initiation maçonnique à un spectacle. Stendhal donne en effet l'impression d'être allé en loge comme il s'est rendu au théâtre. Pour se distraire. Il est donc fort possible qu'il n'ait tout simplement pas trouvé le « spectacle maçonnique » à son goût.

  • Alexandre Massol, le réformateur

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    Massol.jpgVoici l'une des rares représentations de Marie Alexandre Massol dit Alexandre Massol (1805-1875). Je l'ai trouvée en feuilletant le premier tome de l'ouvrage de Charles Cousin, Racontars illustrés d'un vieux collectionneur (Libraire de L'Art, Paris, 1887). Cousin écrit :

    « Ceux qui l'ont connu seront heureux de retrouver ici sa vivante image. La Franc-Maçonnerie porte encore le deuil de Massol. »

    Alexandre Massol  est aujourd'hui largement tombé dans l'oubli. Pourtant, sa pensée philosophique a exercé une influence déterminante et durable sur le Grand Orient de France.

    Il fut le fondateur du journal hebdomadaire La Morale Indépendante avec Henri Brisson. Alexandre Massol considérait que le bien, le mal, le juste et l'injuste pouvaient se concevoir en dehors de tout enseignement théologique ou de toute révélation religieuse. Pour Massol, l'homme est un être libre et responsable. L'homme veut être respecté. Or pour être respecté, il doit respecter son prochain. C'est au fond l'affirmation du précepte maçonnique :

    « Ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît. Fais lui ce que tu voudrais qu'il te fît. »

    Le respect de la personne humaine est donc au fondement même de la conscience, du droit et du devoir. Par conséquent, tout ce qui favorise et accroît le respect est bien. Tout ce qui le défavorise et l'atténue est mal. Le respect implique donc la réciprocité des sentiments et une volonté de coexistence harmonieuse.

    Ce débat, apparemment théorique, a pourtant eu des conséquences pratiques considérables. En effet, si la morale ne présuppose pas l'existence de Dieu, alors il est impossible de prétendre que les agnostiques et les athées en sont dépourvus. Or, c'est bien ce que de nombreuses loges prétendaient au dix-neuvième siècle pour leur refuser l'initiation maçonnique. Au nom des anciennes obligations, les francs-maçons ne pouvaient pas admettre les athées stupides et les libertins irréligieux.

    La Morale Indépendante a ouvert de nouvelles perspectives à la franc-maçonnerie. Elle a conduit les réformateurs de l'Ordre maçonnique à agir autour de Massol pour promouvoir la liberté de conscience. Au sein du Grand Orient de France, la controverse a successivement abouti aux réformes constitutionnelles de 1854, 1865 et de 1877. Cette controverse s'est étalée sur une vingtaine d'années. Massol n'en a pas vu l'issue puisqu'il est passé à l'orient éternel en 1875.

    Massol est également parvenu à convaincre le Grand Orient de France de préserver son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique et à refuser le cadeau empoisonné du pouvoir impérial : la personnalité morale.  Au dix-neuvième siècle, il n'y avait pas de cadre juridique pour les associations. Elles étaient toutes des associations de fait. Leurs activités étaient surveillées étroitement par la police. Pour bénéficier d'un statut juridique avantageux, le Grand Orient aurait pu demander aux pouvoirs publics le statut d'association de bienfaisance reconnue d'utilité publique. Ce statut lui aurait ainsi permis d'obtenir la personnalité morale. Il lui aurait conféré la possibilité d'emprunter. Cependant, ce statut aurait également placé le Grand Orient directement sous la tutelle de l'Etat. En 1863, sentant le piège, Massol est parvenu à convaincre les délégués des loges de refuser cette proposition.

    Alexandre Massol a donc profondément contribué à changer la doctrine du Grand Orient de France. Il a su aussi en défendre le caractère initiatique et l'indépendance vis-à-vis du pouvoir impérial. En revanche, les conservateurs de l'obédience ont voulu maintenir les anciennes obligations (croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme) tout en prônant la transformation du Grand Orient en société de bienfaisance à la fois pour des raisons financières et pour plaire à Napoléon III.

    On comprend que l'action de Massol lui ait valu des haines tenaces de la part de ceux qui refusaient toute évolution de l'obédience. Ces derniers ont d'ailleurs tenté de s'en débarrasser en mettant en doute la réalité de son initiation maçonnique. Il n'en existerait en effet aucune trace documentaire (Massol aurait été initié à Marseille ou dans sa région aux alentours de 1838). Les adversaires de Massol ont dû cependant reculer devant le soutien marqué des loges. Massol, qui fut aussi l'un des exécuteurs testamentaires du frère Pierre-Joseph Proudhon, jouissait d'une très grande popularité parmi les francs-maçons du Grand Orient de France.

    Pourtant aujourd'hui, tout le monde (ou presque) a oublié Alexandre Massol au sein du Grand Orient alors qu'il y a pourtant joué un rôle absolument considérable. Ce n'est pas un jugement de valeur de ma part mais bien un constat. En effet, et sauf erreur de ma part, je ne crois pas qu'il existe une seule loge du Grand Orient qui ait pris pour titre distinctif le nom d'Alexandre Massol. Je ne suis pas sûr non plus que l'on ait donné le nom de Massol à l'un des temples de la rue Cadet. Ce qui - il faut le reconnaître - est pour le moins regrettable. Gageons que cet oubli soit un jour réparé.

  • L'observatoire de la laïcité

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    2716407929.jpgIl a été institué auprès du Premier ministre un observatoire de la laïcité en vertu d'un décret en date du 25 mars 2007. La mission de l'observatoire de la laïcité est d'assister le gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité dans les services publics.

    La mission de l'observatoire de la laïcité prend quatre formes principales :

    1. Il réunit les données, produit et fait produire les analyses, études et recherches permettant d'éclairer les pouvoirs publics sur la laïcité.
    2. Il peut saisir le Premier ministre de toute demande tendant à la réalisation d'études ou de recherches dans le domaine de la laïcité.
    3. Il peut proposer au Premier ministre toute mesure qui lui paraît permettre une meilleure mise en oeuvre de ce principe, notamment pour assurer l'information des agents publics et des usagers des services publics.
    4. Il peut être consulté par le Premier ministre ou les ministres sur des projets de textes législatifs ou réglementaires.

    Outre son président, nommé par décret pour une durée de quatre ans, l'observatoire est composé:

    a) Du secrétaire général du ministère de l'intérieur :
    - du secrétaire général du ministère de la justice ;
    - du directeur général de l'administration et de la fonction publique ;
    - du directeur de l'hospitalisation et de l'organisation des soins ;
    - du directeur des affaires juridiques au ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche ;
    - du directeur des affaires politiques, administratives et financières du ministère de l'outre-mer ;
    - du conseiller pour les affaires religieuses au ministère des affaires étrangères ;

    b) De deux députés et de deux sénateurs désignés respectivement par le président de l'Assemblée nationale et le président du Sénat ;

    c) Et de dix personnalités désignées en raison de leur compétence et de leur expérience.

    En outre, il est important de souligner que l'observatoire de la laïcité n'est pas une autorité administrative indépendante. Il ne dispose donc pas de pouvoirs réglementaires et coercitifs propres lui permettant d'agir en toute indépendance au nom de l'Etat dans le domaine de la laïcité. Sa mission, qui s'exerce collégialement, est essentiellement de documenter, de conseiller et d'assister le gouvernement sur toutes les questions relatives à la laïcité.

    Ce rappel de la nature juridique de l'observatoire de la laïcité est important car il permet de relativiser grandement les reproches qui lui sont régulièrement adressés par une minorité d'ultras laïques toujours prompts à caricaturer son action. En effet, si l'observatoire de la laïcité est régulièrement consulté par le gouvernement, il faut insister sur le fait que ce dernier demeure parfaitement libre de ne pas se ranger à ses avis. L'observatoire réfléchit et conseille. Il n'impose jamais.

    C'est la raison pour laquelle il convient aussi de relativiser les divergences qui se sont exprimées en son sein. Sur l'ensemble de ces membres, seuls trois ont exprimé leur défiance à l'égard du travail de l'observatoire. Il s'agit des députés Françoise Laborde (PRG) et Jean Glavany (PS) et de Patrick Kessel issu de la société civile (et accessoirement ancien Grand Maître du Grand Orient). Je ne conteste pas à ce triumvirat le droit de défendre une position très minoritaire. En revanche, je m'interroge sur ce comportement qui consiste à vouloir arracher par la polémique publique et les prises de position catastrophistes, ce qui n'a pas été obtenu aux termes d'une discussion collégiale au sein de l'observatoire. 

    Cette attitude très franco-française est inquiétante. On la retrouve d'ailleurs dans le domaine politique, syndical et associatif. Les lieux de discussion, d'échange et de délibération sont de moins en moins respectés par celles et ceux qui n'y obtiennent pas satisfaction. Les désaccords sont alors étalés en place publique et livrés au jugement du tribunal de l'opinion publique. Cette façon expéditive de procéder affaiblit automatiquement les lieux de discussion, d'échange et de délibération et donc, plus généralement, le fonctionnement démocratique dans notre pays.

    La force de la caricature est telle aujourd'hui, qu'elle finit toujours par modeler la perception que l'on a des choses. L'observatoire de la laïcité est hélas victime aujourd'hui de la caricature. Il fait l'objet de critiques injustes alors que son travail, pourtant accessible en ligne, est d'une très grande qualité. De très nombreuses associations l'ont d'ailleurs salué parmi lesquelles la ligue de l'enseignement, la libre pensée et la ligue des droits de l'homme