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  • Fred Zeller, l'engagé

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    CPB76054591.jpegEn parcourant un vieux numéro de Logos, périodique du Grand Orient de Belgique, je suis tombé sur cette citation de Fred Zeller (1912-2003) :

    « La qualité de maçons au GODF implique un certain comportement dans la vie et aussi certains choix. Si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences où l'on ne cherche à résoudre aucun problème, où l'on ne se pose aucune question, où l'on ne veut pas entendre parler politique en loge, mais où l'on se contente de se retrouver régulièrement à des agapes fraternelles, où l'on se raconte des gaudrioles en rêvant des étoiles. »

    Si j'en crois l'article de Logos, cette citation serait extraite du dernier ouvrage de Fred Zeller écrit au soir de sa vie (Fred Zeller, Témoin du siècle, de Blum à Trotsky au Grand Orient de France, Grasset, Paris, 2000). Je n'ai pas lu l'ouvrage. Je ne saurais donc l'attester. J'observe simplement que cet illustre frère a éprouvé le besoin de se pencher à deux reprises sur son parcours politique, philosophique et intellectuel puisqu'il avait déjà publié, en 1976, chez Robert Laffont une autobiographie intitulée Trois Points, c'est tout (que j'ai eue l'opportunité de lire, elle). Ce qui, à mon humble avis, en dit long sur la fascination que Zeller devait éprouver pour lui-même.

    Je voudrais revenir sur cette citation qui exprime non seulement la doxa officielle du GODF mais aussi la qualité normative de maçon de l'obédience. Toutes deux se retrouvent ainsi réduites à un certain comportement et à certains choix que Zeller ne parvient cependant à déterminer – et encore en des termes très généraux – que par rapport à d'autres obédiences qu'il évite hypocritement de nommer. Tout cela serait bien inoffensif s'il ne s'agissait que d'une opinion exprimée à titre individuel par un ancien Grand Maître du GODF. Seulement voilà, il n'en est rien. Zeller n'était pas qu'un ancien dignitaire de la rue Cadet. Il fut aussi un homme politique, nourri un temps aux mamelles du trotskisme, idéologie qui favorise « l'esprit binaire » chez ceux qui en sont frappés. L'esprit binaire consiste à diviser le monde en deux camps irréductiblement opposés et que l'on peut décliner à l'infini : les bons d'un côté, les méchants de l'autre ; les exploités et les exploiteurs ; les progressistes et les conservateurs ; les libéraux et les réguliers, etc. Celui qui perçoit le monde de façon binaire a toujours le sentiment d'appartenir au camp du bien. Il est généralement inapte à la nuance et au compromis, car, au fond, la vie se résume pour lui à une lutte incessante qu'il faut absolument gagner. On est avec lui ou contre lui. Il n'y a pas de position médiane possible.

    Je ne dis pas cela par méchanceté ou volonté polémique – on l'aura compris – mais parce que cet esprit binaire transparaît de la citation de Zeller : « si cela choque des frères, inutile de récriminer et pousser des hauts cris : il existe d'autres obédiences (...) ». Ce qui, en d'autres termes, équivaut à dire que s'il se trouve au sein du GODF des francs-maçons en désaccord avec cette ligne de conduite (et j'en suis !), ces derniers doivent se taire ou quitter l'obédience pour trouver asile ailleurs, dans d'autres structures maçonniques où l'on ne fait que raconter des plaisanteries légères et bouffer. Le raisonnement, exprimé de cette manière, apparaît dans toute sa dimension grotesque. Et pourtant, c'est bien celui qui est à l'oeuvre depuis bientôt cinquante ans au sein du GODF. Ce n'est pas un hasard si à partir de la grande maîtrise de Fred Zeller, en 1971, on assisté à une extériorisation croissante et souvent incontrôlée de l'obédience, à une personnalisation de plus en plus marquée du pouvoir exécutif au détriment de la collégialité statutaire, à une insupportable caporalisation des loges, et, parfois, à une politisation intempestive. C'est ce phénomène dangereux que feu le professeur Bruno Etienne appelait « la profanisation du GODF ».

    Pourquoi dangereux ? Parce que ce qui est en cause, c'est la spécificité maçonnique. L'ordre maçonnique est avant toute chose symbolique et initiatique. Son activité centrale, sa raison d'être, consiste à pratiquer des initiations et à transmettre le patrimoine intellectuel, symbolique et philosophique des rites maçonniques. La mission de la franc-maçonnerie est d'offrir un creuset pour que des hommes de cultures, de religions, d'opinions politiques différentes, puissent librement et discrètement travailler, fraterniser et progresser ensemble afin de construire une humanité meilleure et plus éclairée. Ça ne veut pas dire, bien entendu, que les activités maçonniques doivent se limiter à la réflexion sur le symbole et l'initiation. La réflexion sociale est légitime en loge ! Car la loge est dans la Cité. Mais, comme le rappelait un frère belge dans une planche :

    « (…) ce qui fait que la Maçonnerie n'est pas un Rotary, une association de dames patronnesses, un centre d'action laïque, l'Armée du Salut, un Panthéon imaginaire composé de toutes les gloires qui ne furent pas maçons, la caisse d'entraide sociale de la police, un club de joueurs de boules ou un comité organisateur de soupers boudin/compote – activité au demeurant fort honorable – c'est avant tout la réflexion sur le symbole et l'initiation. »

    Il y a mille façons d'être un bon franc-maçon comme il y a mille façons de raconter des gaudrioles et rêver aux étoiles. En étant un bon père, un bon copain, un bon voisin par exemple. En étant quelqu'un en qui on peut compter ; en étant quelqu'un qui n'hésite pas à recadrer celui qui, au cours d'une conversation, dit des méchancetés, des conneries, fait preuve d'intolérance, de racisme, de négation de l'autre. En étant quelqu'un qui combat la violence et accorde du poids à la discussion et au compromis ; quelqu'un qui peut s'engager aussi, s'il en éprouve toutefois le désir, sous diverses formes et en fonction de ses goûts et de sa philosophie ; quelqu'un qui sait que l'homme est divers et multicolore ; quelqu'un qui n'a pas besoin de se sentir chapeauté par les communiqués de presse du Conseil de l'Ordre de son obédience parce qu'il sait se servir de son entendement.

    obédience, GOB, France, Belgique, GODF, peintre, Fred Zeller, Engagement, réflexion,franc-maçonnerie, initiation, J'en reviens à Fred Zeller pour conclure. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, j'ai une immense tendresse pour cet homme que je n'ai pourtant jamais rencontré. Quelle vie ! J'avais d'ailleurs emprunté Trois points c'est tout dans la bibliothèque d'un ami de mon père. En 1989. Je n'avais pas dix-sept ans. Je lui dois donc d'une certaine manière mes premiers émois maçonniques. Son livre m'a mis sur la voie (et quelle voie !). Je me souviens par exemple de ma jubilation de voir la carte d'identité maçonnique de Marceau Pivert (un des mentors politiques de Fred Zeller) au musée du GODF en août 1990. Mais, fort heureusement, j'ai très vite su me défaire de ces reliques, comprenant à mon rythme que la maçonnerie était en réalité un vaste continent à découvrir, bien plus vaste en tout cas que le neuvième arrondissement de Paris. Zeller était en outre artiste peintre. J'ai appris depuis qu'en maçonnerie, il y avait pas mal de « pintaïres » (peintres, en occitan-provençal), c'est-à-dire, au sens figuré, de poseurs, de professionnels de l'affichage, de caméléons aux prétentions diverses (artistiques, politiques, sociales, philosophiques, etc.).

  • L'infolettre de 3, 5, 7 et plus

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  • Les lumières vives et pures de l'ordre maçonnique

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    4035725778.jpgJe recommande vivement la lecture de la remarquable étude de Jean-Luc Lebras sur les (grands et petits) sceaux du Grand Orient de France. Cette étude est publiée dans le dernier numéro des Chroniques d'Histoire Maçonnique. L'auteur analyse l'évolution de ces sceaux qui sont comme des empreintes laissées par l'obédience au fil du temps.

    Dans son introduction, Jean-Luc Lebras indique que les sceaux du Grand Orient de France ne semblent pas avoir fait l'objet d'études historiques et symboliques très abondantes au vingtième siècle contrairement au siècle précédent. Il rappelle que Jean-Marie Ragon de Bettignies (dont j'ai déjà parlé sur ce blog) avait étudié, en 1841, l'évolution des sceaux du Grand Orient pour souligner le suivisme politique de l'obédience.

    Je voudrais justement citer un extrait des propos de Ragon que Lebras rappelle d'ailleurs dans son étude. Le vénérable maître de la loge Les Trinosophes écrit avec une sévérité lucide (cf. Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes, éd. Berlandier, 1841, p. 381) :

    « Est-ce par reconnaissance pour les services que notre institution a rendus à l'ordre civil que les puissances suprêmes des divers rites maçonniques s'occupent elles-mêmes, de temps à autre, de politique ? Ce n'est pas, toutefois, dans l'intention de voir les membres de l'ordre s'en occuper ; car la place qu'on leur laisse prendre est bien innocente mais ces hauts frères plus politiques que Maçons, et souvent plus esclaves que libres, désirent prouver au gouvernement de chaque année que l'institution qu'ils dirigent marche dans le sens de la politique du jour. Nous ne sommes pas, dans notre France, exempts de ce défaut : en révisant les anciens cachets et les timbres du Grand Orient, lesquels ne devraient offrir que les emblèmes immuables de notre Ordre on y découvre des empreintes maçonnico-profanes qui présentent à l'œil du Maçon étonné les signes variables de l'autorité civile. »

    Ce texte, je le rappelle, a été écrit il y a cent soixante-quinze ans. Il est pourtant d'une étonnante modernité. En effet, comment ne pas y songer quand on voit le Grand Maître du Grand Orient affirmer dans tous les médias, écrits ou audiovisuels, que l'obédience est la gardienne vigilante de l'éthique républicaine ? L'histoire permet de relativiser une telle posture.

    Que montre l'étude des sceaux du Grand Orient ? Que le Grand Orient fut monarchiste sous les rois, impérial sous les empereurs et républicain sous les républiques ! Ce constat devrait donc inciter les responsables de l'obédience à se montrer plus modestes et circonspects dans leur communication publique. Ce constat devrait aussi les inciter à respecter la liberté de conscience des francs-maçons du Grand Orient de France qui n'ont pas besoin qu'on pense et parle à leur place.

    1290289894.jpgCependant, il ne faut pas se méprendre : Ragon de Bettignies, lui-même, préconisait que le maçon s'intéressât à la politique et à la religion. Je dois citer ce passage que tous les francs-maçons devraient connaître et méditer, notamment ceux qui ont la lourde charge de représenter le Grand Orient (cf. op.cit., pp. 376 et 377) :

    « Quoiqu'il soit certain que le Maçon jure obéissance et se conforme exactement aux lois du pays qu'il habite, ainsi que tout sage doit faire, il n'en est pas moins de son devoir de consacrer ses veilles à s'instruire et à éclairer ses concitoyens, soit sur la politique, soit sur la religion ou tout autre sujet sérieux qui intéresse le bien public. Dans nos époques modernes, où le nombre des francs-maçons est considérable, la Maçonnerie, qui s'interdit hautement et de fait, dans ses réunions, tout ce qui a rapport aux matières religieuses et politiques, n'a jamais dû ni pu prendre qu'une part indirecte aux révolutions qui se sont succédé depuis un demi siècle. Nous en avons eu la preuve lors du renversement du gouvernement impérial.
    Les personnages les plus élevés de l'Empire et de l'armée appartenaient à la Franc-Maçonnerie, qui resta toute passive pendant cet orage politique.
    Mais voici la part directe, la seule qu'elle a prise, qu'elle pouvait prendre et qu'elle prendra toujours aux événements passés, présents et à venir : les lumières vives et pures que laissent échapper, dans des séances qui se renouvellent sans cesse, les divers orateurs de cet ordre cosmopolite, éclairent une masse d'individus qui se répandant ensuite dans toutes les classes de la société, y versent continuellement des doctrines salutaires qui font le tour du monde, et combattent, chaque jour et partout, l'erreur et les préjugés qui souillent encore le globe. »

    Ce que Ragon de Bettignies souligne, et qui est absolument fondamental, c'est que la politique en maçonnerie se joue au niveau de la loge et non de l'obédience. La politique en franc-maçonnerie réside dans l'échange de points de vue entre des personnes d'opinions et de sensibilité différentes qui se retrouvent au sein d'un ordre cosmopolite.

    temps, jean-luc lebras,jean-marie ragon de bettignies,histoire,godf,evolution,politique,sceaux,chroniques d'histoire maçonniqueCosmopolite. Le qualificatif est important. Est cosmopolite celui qui est capable de penser en citoyen de l'univers (cosmos : l'univers ; politês : citoyen). Est cosmopolite celui qui, sans renier son identité et ses convictions propres, est capable d'accueillir sereinement la différence. Est cosmopolite celui qui est capable d'envisager des problèmes sous tous les angles. Est cosmopolite celui qui est capable de prospective, qui ne se laisse pas ballotter par l'actualité du jour, qui a la force intellectuelle et morale de voir plus loin que l'immédiateté des choses.

    Les « lumières vives et pures » de la franc-maçonnerie jaillissent de la discussion en tenue ordonnée selon le rite. Elles se manifestent dans la pratique des vertus maçonniques et l'étude. Et c'est ensuite au franc-maçon, librement et discrètement, de se faire l'agent actif du lien social afin de répandre, par un comportement exemplaire, les vérités qu'il a su découvrir et acquérir en loge, conscient que les idées sont comme les ruisseaux qui font les grandes rivières.

  • Physiologie du franc-maçon

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    La franc-maçonnerie, avec ses rites et ses pratiques, suscite souvent l'amusement au dix-neuvième siècle. Les ouvrages sur le sujet abondent. Parmi ces livres, je voudrais signaler celui de Pluchonneau ainé publié aux éditions Charles Warée en 1841 et qui a fait l'objet d'une réédition en 1998 si je me trompe pas. Il s'intitule Physiologie du franc-maçon. Ce n'est pas ce qu'on pourrait appeler un ouvrage antimaçonnique, mais plutôt un ouvrage satirique. Si pour Pluchonneau l'admission dans une loge se résume en « quelques mots mystérieux, une peignée, des torgnoles et un charivari à rompre le tympan », il décrit les usages maçonniques et les moeurs des maçons comme un biologiste exposerait le fruit de ses observations (l'auteur a fait exactement pareil avec les marins - Physiologie du marin (1843) - et les esclaves des colonies - Physiologie des nègres dans leur pays (1842) - ouvrage dans lequel il préconise, avec Hippolyte Maillard, l'abolition progressive de l'esclavage).

    Voici en tout cas ce qu'il écrit au sujet du franc-maçon (pp. 17 et suivantes) :

    « Le franc-maçon, dans toute l'acception du terme, a de la religion mais il préfère la morale expliquée et parfois mise en pratique dans son temple, à celle de l'éloquence de la chaire évangélique.

    Les jours de séance sont pour lui des solennités ; aussi dès cinq heures du soir le voyez-vous à sa toilette ; il fait sa barbe, endosse l'habit noir de rigueur, donne lui-même un coup de brosse à ses bottes, relève le col de sa chemise, embrasse sa famille en lui disant : « Je vais en loge, nous avons aujourd'hui une question de haute importance à traiter. » Et il part malgré les observations de sa femme que ces absences réitérées n'amusent pas toujours.

    Chemin faisant, il heurte tout le monde car il ne distingue pas les objets et prépare son discours, connaissant les propositions qui doivent être émises dans la réunion, et il arrive sur les marches du temple, croyant dans sa bonne foi à l'influence qu'il aura pour détruire les abus de la congrégation ou les destinées du monde. »

    C'est tellement bien vu, écrit et senti, que je me demande si le facétieux Pluchonneau n'a pas été maçon. Il décrit en tout cas admirablement le sentiment d'euphorie que l'on peut éprouver avant la tenue, quand on est dans l'attente de retrouver son atelier et ses frères, quitte parfois à leur prêter une influence fantasmagorique sur le cours des choses. Ça sent un vécu que n'altère pas la conclusion de l'ouvrage (pp.117 et suiv.) :

    « (...) si la Maçonnerie symbolique est belle par le bien qu'elle fait en secret, les aumônes qu'elle répand, fruit de ses collectes à chaque tenue, elle a aussi son côté ridicule et ses déceptions.

    Le ridicule qui s'y rattache, c'est qu'on ne comprend pas que des hommes sérieux, dont l'intelligence et le temps seraient mieux employés dans l'industrie qu'ils professent que dans une séance de la loge, puissent assister hebdomadairement, et cela pendant quatre à cinq heures, au débat d'une question futile qui ne changera ni les hommes ni les principes, qui n'établira rien et dont la solution, au moment de se séparer, est tout entière en ces mots :

    « Nous examinerons cela attentivement à la prochaine séance dont le secrétaire rédigera le procès-verbal. »

    En ce qui concerne les déceptions, elles appartiennent toutes aux récipiendaires, qui croient puiser dans la Maçonnerie des renseignements surhumains, des révélations occultes, des principes de droiture et de vertu qui malheureusement ne s'y rencontrent pas toujours, car partout où il y a des hommes, il y a des passions ; et partout où il y a des passions, il y a de l'arbitraire et des fautes.

    Le chapitre des questions indiscrètes qu'il doit subir, n'est pas non plus le moins pénible pour le Franc-Maçon, obligé, qu'il est, de taire ce qu'il n'a pas dit, et de cacher ce qu'il n'a pas vu. Position fort pénible, car il en coûte d'avouer que l'on ne sait rien, et l'on préfère garder un silence mystérieux.

    Lecteurs, mes amis, tâtez-vous le pouls maintenant ; vous connaissez le fort et le faible de l'institution. Si le coeur vous en dit, courez à la rue de Grenelle-Saint-Honoré (1), puis quarante jours après, si l'on vous reconnaît sans peur et sans reproche, comme Bayard, vous serez initiés aux mystères de la confrérie. - Ainsi soit-il. »

    Pluchonneau écrit pour les profanes, mais dans quelle mesure n'écrit-il pas aussi pour lui ? Il y a en effet dans cette prose alerte et élégante juste ce qu'il faut d'ironie. L'auteur évite de colporter les fables relatives aux crimes, aux complots, aux messes noires qui font habituellement le régal des antimaçons. Il se contente de décrire une institution qu'il trouve étrange et décalée par rapport à son temps (eh oui déjà !). Les explications qu'il donne du fonctionnement d'une loge maçonnique sont souvent tirées par les cheveux. Elles demeurent malgré tout honnêtes et documentées dans l'ensemble. Pluchonneau se moque gentiment de l'apprenti maçon à travers le personnage fictif de Frédéric Badoulard, épicier parisien fraîchement initié au sein de la loge Les Trinosophes (2). Badoulard est gentil mais con. Il porte sur ses épaules le lourd fardeau d'une initiation qu'il n'a pas comprise. Badoulard, à peine initié, convoite déjà le grade de chevalier rose-croix, quitte à négliger son affaire au grand désespoir de sa femme Clotilde.  

    Bref, je vois dans la Physiologie du franc-maçon du bon Pluchonneau toutes les interrogations d'un homme qui donne l'impression d'être passé à côté de son initiation à force de s'épuiser à chercher une signification rationnelle aux usages maçonniques et un sens aux motivations des personnages dont il brosse les portraits. L'essentiel est ailleurs et réside dans le travail sur soi et dans l'importance que l'on accorde à son propre cheminement spirituel au sein de la franc-maçonnerie. Le côté léger et comique de l'ouvrage révèle donc son côté superficiel. C'est la raison pour laquelle ce livre est intéressant. Il témoigne de la vie maçonnique monotone sous la monarchie de Juillet.

    Pluchonneau ainé, Physiologie du franc-maçon, éd. Charles Warée, Paris, 1841. Dans le domaine public. Consultable et téléchargeable sur Gallica.

    _______

    (1) Ancien siège du Grand Orient de France.

    (2) La loge Les Trinosophes, fondée le 15 octobre 1816, était l'une des loges du Grand Orient les plus en vue au dix-neuvième siècle . Elle eut pour premier Vénérable Maître Jean-Marie Ragon de Bettignies dont je vous ai déjà parlé. Je me demande si la référence aux Trinosophes dans l'ouvrage de Pluchonneau n'est pas un indice que l'auteur ait pu appartenir à cet atelier.

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    Voici le testament (moral et philosophique) du brave Frédéric Badoulard. Comme le montre Pluchonneau aîné, la réflexion de Badoulard est terre à terre et désolante. Elle est cependant celle d'un petit commerçant libéral, généreux et attaché à liberté d'expression.

    « Testament de Frédéric Badoulard, épicier au Marais, rue Boucherat, 26.

    Aujourd'hui, etc., étant sain d'esprit et pas trop rassuré pour mon pauvre corps, j'ai écrit de ma main propre et signé de ma griffe, mes dernières dispositions au cas où je ne sortirais pas en entier du guêpier où je me suis fourré.

    Art. 1er. Je lègue à ma bonne Clotilde tout le chicorée qui se trouve dans mon magasin.

    Art. 2. A ma fille Lucrèce que je veux qu'on élève par la douceur, tout mon sucre candi et mes oranges du Portugal.

    Art. 3. A mon ami Alphonse Duperrier, mon parrain à la loge, le reste de mes dragées et un baril d'harengs saurs, sachant combien il aime ce poisson de mer quand il est frais.

    Art. 4. En ce qui est de liqueurs, et voulant reconnaître l'utile intervention du Journal des Débats dans le système actuel, je lègue mon esprit aux rédacteurs de sa politique.

    Art. 5. Tout mon raisiné sera pour les tartines de la Presse. »

  • La Franc-Maçonnerie et la Commune de Paris

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    Franc-Maçonnerie, Commune de Paris, GODF, Jules Vallès, Eugène Pottier, Henri Rochefort, Emile Eudes, Gustave Lefrançais,Le premier mai prochain, une délégation du Grand Orient sera présente au cimetière parisien du Père Lachaise devant le mur des fédérés. Cette « manifestation traditionnelle » annuelle est en réalité récente. Elle été instaurée sous la grande maîtrise de Philippe Guglielmi en 1998.

    Pourtant, cette manifestation ne correspond historiquement à rien. Le Grand Orient, comme le Suprême Conseil, furent l'un et l'autre parfaitement étrangers aux événements de la Commune ainsi que le rappelait Esprit-Eugène Hubert dès le mois de décembre 1871 (La Chaîne d'Union de Paris, décembre 1871, premier volume, n°1, p.10) :

    « […] la Maçonnerie française, Corps, est restée, d'une manière absolue, étrangère aux hommes et aux actes de la Commune et […] elle n'est intervenue que pour blâmer, que pour condamner, que pour retenir ceux d'entre ses membres qui voulaient faire cause commune, qui firent cause commune avec la Commune. »

    Je renvoie le lecteur à la note que j'ai écrite sur le sujet il y a un an. J'évoque non seulement l'ouvrage auquel Hubert fait référence dans La Chaîne d'Union (Les Francs-Maçons et la Commune de Paris, Ed. Dentu, 1871) mais aussi le témoignage de Maxime Du Camp.

    Que faut-il retenir ?

    Qu'il y a eu certes des francs-maçons impliqués dans l'insurrection communarde (Jules Vallès, Jean-Baptiste Clément, Eugène Pottier, Henri Rochefort, Emile Eudes, Gustave Lefrançais, etc.), mais qu'ils ont agi essentiellement à titre personnel et pour des raisons politiques, quoique certains d'entre eux aient tenté maladroitement d'y associer la franc-maçonnerie en tant que corps constitué. C'est par exemple le cas de Louis Thirifocq qui s'exclama ainsi devant les représentants de la Commune et le peuple (La Chaîne d'Union de Paris, avril 1874, troisième volume, n°5, p.214) :

    « Citoyens, la Commune est la plus grande révolution qu'il ait été donné au monde de contempler. C'est le nouveau temple de Salomon que tous les Francs-Maçons ont le devoir de défendre. »

    Or, tous les Francs-Maçons, loin s'en faut, n'ont pas défendu ce nouveau temple de Salomon à la couleur rouge un peu trop prononcée... 

  • Le regard perdu de Marius Lepage

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    lepage.jpgLa photographie ci-contre est celle de Marius Lepage (1902-1972). On la trouve, parait-il, dans l'édition de 1978 de l'ouvrage de Jean Tourniac Vie et perspectives de la Franc-Maçonnerie traditionnelle, aux édition de Dervy. Je n'ai pu le vérifier, ne possédant pas l'ouvrage. Il semblerait que cette photographie ait été prise en 1954 lorsque Marius Lepage a accueilli en loge le père Eugraph Kowalevsky de l'Eglise orthodoxe russe, lequel a été ultérieurement sacré évêque de l’Eglise Catholique Orthodoxe de France sous le nom de Monseigneur Jean. Malgré quelques recherches, je n'ai pu obtenir d'informations sur cet événement qui puisse corroborer l'année. J'ai donc des doutes parce que Marius Lepage, sauf erreur de ma part, semble porter ici des décors d'officier provincial de la Grande Loge Nationale Française. Si tel est le cas, la photographie ne peut être que postérieure à 1963.

    Mais passons. Cette photographie me frappe pour une tout autre raison. Le regard de Lepage y est étrange. Il paraît absent, digne certes puisqu'il est à l'ordre, mais fatigué, comme si ses pensées les plus intimes l'avaient absorbé tout entier et entraîné loin du moment présent. Je crois déceler même de la mélancolie dans ses yeux fixes. Comment ne pas songer aux propos de Claude Lepage, son neveu, qui est revenu en 2013 sur les démêlés de son oncle avec le Grand Orient de France après la tenue blanche à laquelle avait participé, en 1961, le R.P. Michel Riquet sj. (1898-1993) ?

    « A partir de ce jour, sa vie est devenue décroissante. Sa condamnation par le Grand Orient, ce fut un coup d'épée terrible. Progressivement, il perdait la foi, il perdait la vie. Il s'est laissé mourir on peut dire. D'ailleurs c'est pas pour rien qu'il a créé, pour se sauver lui-même, la loge Ambroise Paré à l'orient de Laval. Pourquoi Ambroise Paré ? Parce qu'Ambroise Paré était un chirurgien de Laval qui a soigné quatre rois, mais dont la devise était « Je le soignais, Dieu l'a guéri. ». Parce que lui se sentait en déperdition. Il se sentait intellectuellement progressivement mourir. Il a choisi Ambroise Paré parce que sa devise lui convenait parfaitement, à savoir qu'il espérait qu'en recréant une autre loge, ça lui redonnerait la flamme qu'il avait perdue à la suite de sa condamnation. »

    3101309652.jpgJe rappelle que cette tenue blanche, autorisée pourtant par le Grand Orient de France, avait suscité de virulentes critiques au sein de l'Obédience parce qu'elle avait eu un énorme retentissement. En effet, des maçons de la France entière se déplacèrent pour y assister comme par exemple Charles Hernu (cf. Jean Guisnel, Charles Hernu ou la République au coeur, Fayard, Paris, 1993). Et se déplacer à Laval dans les années 60, c'était une expédition...

    Des « Frères » aux opinions extrémistes virent alors dans cette initiative, manifestement couronnée de succès, une intolérable menée cléricale contre le Grand Orient et la laïcité. Ils portèrent plainte contre Marius Lepage qui, malgré ses trente-cinq années de maçonnerie mises au service du Grand Orient de France, fut sommé de répondre de ses actes devant une instance disciplinaire. Lepage fut blanchi, bien sûr, mais ses détracteurs persistèrent dans leur dénigrement. Lucide mais mortifié de l'injustice qui le frappait, Marius Lepage préféra quitter le Grand Orient pour fonder une autre loge, considérant probablement que le Conseil de l'Ordre du Grand Orient l'avait insuffisamment défendu face à ses détracteurs. Ce qui ne semble guère étonnant. On en a vu un autre exemple avec le doux et paisible docteur Alexandre Chevalier, Grand Maître désavoué comme un malpropre après de puériles manœuvres menées contre lui au sein du Conseil de l'Ordre en 1966.

    Je retrouve donc toute cette période sombre de malentendus dans le regard perdu de Marius Lepage. Sur la photographie, l'homme donne l'impression d'avoir perdu la foi maçonnique, celle qui l'a fait vibrer et grâce à laquelle il a donné le meilleur de lui-même pour développer l'art royal dans un département rural à la tradition cléricale fortement ancrée. Lui qui fut abandonné par ses parents et recueilli par son oncle, a dû une nouvelle fois éprouver cet insupportable sentiment de délaissement. Il a eu probablement l'impression - fondée ou pas c'est un autre problème - que la famille du Grand Orient de France lui avait tourné le dos. Il est pour moi l'exemple même de la tolérance telle que la définissait l'humoriste Pierre Doris (1919-2009) : 

    « Tolérance : c'est quand on connaît des cons et qu'on ne dit pas les noms. » 

    Marius Lepage est de ceux qui ont préféré s'éloigner discrètement pour taire les noms, estimant sans doute qu'il valait mieux être économe de son mépris en raison du grand nombre de nécessiteux. 

  • Jean Palou, l'homme pressé

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    palou1.jpgLa photographie ci-contre est celle de Jean Palou (1917-1967) que j'ai trouvée sur le blog de David Nadeau consacré au surréalisme et la loge maçonnique Thebah (Grande Loge de France). David Nadeau a d'ailleurs publié un article sur le sujet dans la dernière livraison des Chroniques d'Histoire Maçonniques (que, soit dit en passant, je n'ai toujours pas reçue).

    Sur cette photographie, on voit Palou, écrivain, historien, sociologue et professeur, prendre la pose, la main droite sur le chapiteau d'une colonnette de pierre. Vu le costume, cette photographie date probablement de la fin des années quarante ou du début des années cinquante au grand maximum. Jean Palou, visiblement, était de grande taille. A cette époque Jean Palou n'était pas encore franc-maçon.

    Je suis content de mettre enfin un visage sur ce nom que je connaissais, mais pour d'autres raisons que celles analysées par David Nadeau car, à ma grande honte, j'ignorais que Jean Palou avait été un compagnon de route du mouvement surréaliste et que certaines personnalités de ce mouvement littéraire avaient eu des liens étroits avec la franc-maçonnerie, plus particulièrement au sein de la loge Thebah (René Alleau, Elie-Charles Flamand, Bernard Roger, Guy-René Doumayrou, Roger Van Heck).

    Je connaissais Jean Palou parce que j'avais lu un article que Christiane Palou, son épouse, lui avait consacré dans Le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (PUF, Paris, 3ème éd., 1991) publié sous la direction de Daniel Ligou. Cet article m'avait frappé. J'en retiens l'extrait suivant :

    « Jean Palou fut un historien d'une intégrité parfaite. Ses nombreux travaux, tant sur le plan maçonnique que métaphysique, l'attirèrent vers la Maçonnerie traditionnelle. Ce fut un Maçon qui se donna tout entier à son art. Elle lui apporta les plus grandes joies de sa vie. Tous les soirs, il était en loge. La Maçonnerie traditionnelle était pour lui transmission d'influence spirituelle. C'était son combat pour la condition humaine et sa finalité. Un Maçon athée, disait-il, est un homme qui ramenait la Maçonnerie au niveau d'une philosophie, c'est-à-dire d'une science humaine, fluctuante et bien limitée. Il n'y avait qu'un « Ordre », les Rites et les Obédiences étaient secondaires. Sa quête dans les diverses Obédiences en est la preuve. »

    Je passe sur les considérations, réelles ou supposées, de Jean Palou sur l'athéisme et sur la transmission d'influence spirituelle qui ne sont rien d'autre qu'une resucée de guénonisme (la loge Thebah avait accueilli un temps René Guénon au début du vingtième siècle). J'ai déjà montré l'inanité de ce préjugé qui consiste à réduire l'athéisme et le rationalisme à l'absence de toute vie spirituelle. Non, ce n'est pas ça qui m'a frappé dans cet article, mais bien le fait que la maçonnerie, aux dires de Christiane Palou, lui a apporté les plus grandes joies de sa vie et qu'il fut tous les soirs en loge. J'ai toujours trouvé que ce jugement était paradoxalement d'une étonnante dureté car, après tout, Jean Palou n'a été franc-maçon que sept ans. J'ai donc du mal à comprendre qu'on puisse réduire, là aussi, la vie d'un homme aux sept dernières années de sa vie et à sa seule appartenance maçonnique alors qu'il avaient plusieurs passions. 

    Il faut en effet rappeler que Jean Palou a une oeuvre aussi importante que diverse. Au sein des sociétés des études robespierristes ou d'histoire modernes, il a prononcé de très nombreuses conférences. Il a été aussi et surtout le grand spécialiste de l'histoire de la sorcellerie. Il a d'ailleurs produit pour l'O.R.T.F., en compagnie de Pierre Cardinal, une série d'émissions sur la sorcellerie dont une bonne partie a d'ailleurs été censurée par les autorités de l'époque. Jean Palou a également été attiré par la littérature et la poésie. Il a publié Les Histoires Extraordinaires et Les Nouvelles Histoires Extraordinaires, des anthologies du fantastique chez Casterman, Solitude de la Souffrance, un récit consacré aux souffrances des populations queyrassines durant les guerres de religion, une préface remarquée à une édition de Gaspard de la Nuit du poète Aloysius Bertrand. Jean Palou a été aussi un grand connaisseur de l'oeuvre d'Honoré de Balzac. Mais il est cependant vrai que la franc-maçonnerie a été l'une des grandes affaires de sa vie. Daniel Ligou a écrit d'ailleurs à ce sujet (Annales historiques de la Révolution française, n°193, juillet-septembre 1968, p. 424) :

    « C'est en 1947 qu'il aborda la pensée guénonienne qui, avec son irréductible rigueur, fut sa ligne de conduite, dans sa quête. Celle-ci le mena à la Maçonnerie initiatique, dont il gravit tous les échelons jusqu'au plus haut dans un laps de temps peu habituel de nos jours. Ce fut un homme d'une droiture exceptionnelle. Toute sa pensée d'homme, d'enseignant, d'historien, d'écrivain, ne s'est jamais incliné devant ce qu'il estimait ne pas être dans le juste chemin de la vérité. »

    Quel a été le parcours de Jean-Palou au sein de la franc-maçonnerie ? On va le voir : assez tardif, sinueux, mais d'une exceptionnelle densité.

    1960

    Jean Palou est initié en décembre à la Grande Loge de France au sein de la Loge Thebah. Il y reçoit les trois grades symboliques et y côtoie notamment des figures du mouvement surréaliste.

    1962

    Jean Palou intègre on octobre la commission d'histoire maçonnique de la Grande Loge de France.

    1963 

    Jean Palou s'affilie à la Loge La Grande Triade (Grande Loge de France) qui était la tête de pont des guénoniens au sein de cette obédience. En janvier, il est désigné délégué provincial du Grand Maître. Palou siège à la commission d'action maçonnique, puis à la commission des rituels de la Grande Loge au Convent de septembre 1963. En novembre, il s'affilie à la Loge La Rose écossaiseEn décembre, il rejoint le rite écossais rectifié au sein de la loge Les Amis Bienfaisants (la Grande Loge de France abrite quelques loges du RER).

    1964

    En février, il participe à la fondation d'une loge sauvage, Les Compagnons du Coeur, au rite écossais rectifié. Il y obtient le 4ème degré du rite écossais rectifié. Il en démissionnera deux mois plus tard ! De février à octobre, il entre en loge de perfection écossaise et devient 14ème du rite écossais ancien et accepté. Il publie La Franc-Maçonnerie aux éditions Payot. Un best-seller. En octobre, il obtient le 18ème degré du rite écossais ancien et accepté. Lors de la scission du Suprême Conseil de France, Jean Palou suit Charles Riandey et démissionne de la Grande Loge et du Suprême Conseil de France mais participe d'abord à la constitution d'une nouvelle obédience, la Grande Loge Française.

    1965

    En mars, Palou démissionne de la Grande Loge Française qui finira très vite par disparaître et sombrer dans l'oubli. En avril, il s'affilie à la Grande Loge Nationale Française. D'avril à décembre, il reçoit les autres grades écossais et devient 33ème au sein du Suprême Conseil pour la France fondé par Charles Riandey (au bout de cinq ans de maçonnerie donc !).

    1966

    Jean Palou, qui appartient à de nombreuses loges bleues et d'atelier de hauts grades, s'investit dans la vie de la GLNF et du Suprême Conseil pour la France. Connaissant sa passion pour l'histoire de la Perse, Charles Riandey lui confie, à partir du mois de février, l'organisation de la maçonnerie écossaise en Iran. Il y fonde des loges bleues et de hauts grades. 

    1967

    En janvier, Jean Palou s'affilie à la Loge La Fédération Universelle à l'orient de Paris du Grand Orient de France. En février, il est réintégré dans les 33 degrés du REAA par le Grand Commandeur Francis Viaud. En avril, Jean Palou décède. Il n'avait pas soixante ans. Il avait en préparation deux ouvrages qui resteront inachevés. Un sur les origines de la Grande Loge de Londres. Un autre sur les origines du grade de maître.

    Quel parcours étonnant tout de même ! Mais pourquoi donne-t-il l'impression d'avoir été chaotique et d'une incroyable dispersion ? Est-il possible d'en déterminer l'unité ou la logique profonde ? Pourquoi Jean Palou donne-t-il l'impression d'avoir été un homme pressé avalant goulûment les appartenances et les degrés maçonniques ? On a vu que Christiane Palou y a apporté une réponse : Jean Palou pensait, comme Marius Lepage, qu'il n'y avait qu'un « Ordre » et que les Rites et les Obédiences étaient secondaires. Je ne conteste pas cette explication mais elle me paraît insuffisante, comme si elle cachait une tout autre réalité.

    En effet, ce parcours frénétique me donne l'impression d'être celui d'un homme qui se savait de santé fragile avant même son entrée en maçonnerie. D'où peut-être cette volonté boulimique de connaître, de vivre, d'expérimenter et de réaliser en quelques années à peine ce que le maçon ordinaire met 30 à 40 ans à accomplir. Il y a dans cette instabilité épuisante et ces rencontres sans cesse renouvelées comme une façon de fuir en permanence la fin ultime ou, pour le dire autrement, de trouver dans la tradition maçonnique des explications métaphysiques au scandale de la mort afin de donner un sens à la vie. 

  • Réunir ce qui est épars

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    mal du siècle, franc-maçonnerie, réunir, Grande Bretagne, FranceSans trahir de secret (de polichinelle), l’un des objectifs de la maîtrise est de réunir ce qui est épars alors qu’au grade d’apprenti on insiste plutôt sur le caractère introspectif de la démarche maçonnique et qu’au grade de compagnon l’extériorité de la démarche est davantage mise en avant, notamment au travers du voyage. Certes, il faut se garder de toute tentation simplificatrice. Cependant, pour moi, la maîtrise est la prise en considération de l’aspect intérieur et extérieur de la quête « initiatique ». Enfin, c’est ainsi que je vois les choses étant entendu que les rites se sont structurés progressivement et que la maçonnerie a beaucoup évolué, sinon dans son esprit, du moins dans ses formes. Réunir ce qui est épars, dans l’absolu, voilà bien l’une des missions du franc-maçon quel que soit son grade, quel que soit son rite. 

    Réunir ce qui est épars… Curieuse et titanesque démarche en effet qui a germé dans la tête de ces érudits britanniques après une période durant laquelle écossais protestants, irlandais catholiques (papistes) et anglais catholiques (anglicans) se sont étripés au nom de la politique et de la religion. Chacun y est allé de ses interprétations des écritures, de ses dogmes, de ses certitudes. En politique, la période Cromwell a laissé de douloureux souvenirs et la monarchie, bien que restaurée, a senti qu’il était temps de faire amende honorable et de respecter les droits du parlement. La Grande Bretagne n’offrait pas encore tout à fait l’image de cette monarchie constitutionnelle apaisée qui a tant fasciné Charles de Montesquieu et qui lui inspira, en large partie, De l’esprit des Lois.

    Il n’est pas banal de constater que des hommes, non loin de la cathédrale Saint-Paul de Londres, ont décidé un jour, le 21 juin 1717 pour être exact, de fédérer en Grande Loge des groupes constitués pour la plupart dans des tavernes sur base de la tradition de la franc-maçonnerie de métier. Et il est encore plus surprenant de retrouver, parmi ces premiers maçons spéculatifs, des individus de condition modeste à l’exception de quelques uns. Si l’histoire a retenu des noms comme Wharton, Montagu, Anderson, Désaguliers, etc., les archives, quant à elles, mentionnent aussi l’identité de quidams dont on ne sait rien ou pratiquement rien parce qu’ils n’avaient pas de titres nobiliaires ou universitaires ou de lignages particuliers. Ils étaient pourtant là.

    Il y a dans cette coexistence d'hommes différents quelque chose qui semble éclairer la doctrine de la jeune maçonnerie spéculative : la volonté d’affranchir l’homme de ses références sociales, politiques et religieuses pour, d’une part, le considérer dans la simplicité de son humanité et, d’autre part, pouvoir le percevoir en frère. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a un désir de considérer l’homme en tant que pure abstraction, comme ce sera le cas plus tard dans les grandes déclarations révolutionnaires aux Etats-Unis ou en France. Mais il y a un peu de ça malgré tout.

    D’une certaine façon, les hommes qui imaginèrent la maçonnerie spéculative furent des traumatisés de la période d’instabilité politique que la Grande Bretagne a connue une bonne partie du XVIIème siècle comme le furent, plus tard, ces enfants terribles - héritiers malgré eux de la tourmente révolutionnaire et de l’épopée napoléonienne - que Musset décrit admirablement au premier chapitre des Confessions d’un enfant du siècle. C'est comme si le Mal du Siècle avait eu 100 ans d’avance en Grande Bretagne et avait donné naissance à une institution curieuse parallèle au monde profane.

    Qu'en est-il aujourd’hui ? Si le monde a considérablement évolué sur bien des plans, peut-on dire que l’injonction « réunir ce qui est épars » a conservé cette spécificité que j’ai brièvement tentée de décrire plus haut ? Bien que la période actuelle soit agitée (terrorisme, montée du fondamentalisme religieux, de l'extrême droite, etc.), il ne faut quand même pas oublier que nous avons la chance de vivre dans des sociétés démocratiques où le tissus associatif est important et où les occasions de rassembler ce qui est épars sont nombreuses. La maçonnerie, après avoir participé à l’émergence d’une vie politique et associative autonome, a été repoussée de ce fait en amont, dans un espace irréel, amoindrie par les épreuves. C'est peut-être pour cette raison que certains maçons, parfois, la perçoivent comme une institution inutile, complexée, dépassée, voire menacée. Et pourtant, elle est là et elle demeure bel et bien vivante. C'est donc bien qu'elle a des spécificités que d'autres associations n'ont pas. Tâchons de les (re)découvrir en toute humilité.