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  • Les trois courants de la franc-maçonnerie spéculative

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    255114976.jpgAu départ, c’est-à-dire aux alentours de 1717, nous avions une question à la fois simple et révolutionnaire : comment créer un espace dans lequel des hommes de toutes les conditions sociales, politiques et religieuses pourraient se rencontrer pacifiquement (la Grande Bretagne sortait d’une période d’intenses troubles politiques et religieux) ? La Franc-Maçonnerie spéculative a vu le jour pour y répondre. Non pour proposer à ses adeptes une initiation (ce terme n’apparaît à aucun moment dans les Constitutions d’Anderson et la Maçonnerie anglo-saxonne n’a pas ce mot dans son vocabulaire), non pour leur offrir un cadre pour leur perfectionnement spirituel et moral, pas plus pour transformer la société, mais bien pour créer un espace « neutre » dans lequel les individus seraient liés les uns aux autres par des sentiments de fraternité. Ni plus ni moins. Une sorte de « club » d’une nature inédite sans que ce terme soit péjoratif (en effet, un club désigne une association regroupant des personnes ayant des valeurs commune et partageant des intérêts communs). Un club où l’on se doit de respecter prosaïquement l’autorité du magistrat civil (le Souverain) mais qui admet l’idée qu'un de ses membres puisse entrer en rébellion. Un club qui reconnaît l’idée d’un Dieu a-confessionnel, un Grand Architecte, mais qui considère que la seule véritable religion à laquelle ses membres doivent s’astreindre est d’être des hommes bons, loyaux, sincères et honnêtes. Un club qui, pour sa survie dans un monde qui ignore encore en ce début du dix-huitième siècle ce que sont les libertés publiques, demande à ses membres d’être discrets et prudents sur tout ce qui le concerne directement et indirectement. Un club où l’on ne parle ni politique ni religion pour préserver un minimum de concorde. Dans cette perspective, l’Art royal est un art tout d’exécution, plein de pragmatisme, où les joies de la table sont aussi importantes que la tenue elle-même, où l’on fait appel davantage au comportement et aux qualités qu’aux beaux discours et à l’intellect. C’est la base de tout.

    Comme toutes les institutions humaines, des tendances vont alors progressivement apparaître et modeler la Maçonnerie à leur image. Au dix-huitième siècle, l’idée de « l’initiation maçonnique » s'est précisée petit à petit, notamment par la prolifération (anarchique) de systèmes de hauts grades à partir des années 1735-1745 à Bordeaux, à Narbonne, en Avignon, à Marseille, à Lyon etc. Mais ce n’est pas uniquement un phénomène franco-français. En effet, dans les Etats allemands, la Stricte Observance templière du baron de Hund se structure autour de l’idée qu’il existe des « Supérieurs inconnus » au sommet de l’Ordre. En Suède, le mysticisme d’Emmanuel Swedenborg (qui n'a jamais été maçon) va considérablement influencer la maçonnerie scandinave et le courant illuministe d’Avignon via Antoine Pernéty. En France, reprenant à son compte les enseignements de Martinez de Pasqually et de Saint-Martin, le mystagogue Jean-Baptiste Willermoz crée le rite écossais rectifié et défend les pratiques théurgiques. La plupart des créations initiatiques du dix-huitième siècle sont d’essence hermétiste (rosicrucianisme, alchimie…) et mystique (kabbale, templarisme etc.). Et ne parlons même pas de Cagliostro qui, en tant que mage, s’institue « Grand Cophte » d’un rite égyptien de sa composition avec plus de 100 degrés (comprenons 100 degrés, soit autant de breloques et de titres pompeux à vendre aux crédules de service). Chacun y va de son interprétation, de son petit business et, naturellement, chacun considère que son interprétation est la seule valable.

    Ce foisonnement d’idées engendre naturellement des réactions. Certains vont estimer que ces approches détournent la Maçonnerie de sa vocation religieuse et de ses véritables origines. Ce courant, dit des « Anciens », au nom des « Old charges », a combattu énergiquement aussi bien les déviations mystiques que les conceptions qui, en application des Constitutions d’Anderson, prônent l’idée de « morale naturelle ». Ce courant a été très fort en Grande Bretagne (il a imposé d’ailleurs ses vues lors de la fondation de la Grande Loge Unie d’Angleterre en 1813) mais il a compté aussi quelques fameux représentants en Europe (Joseph de Maistre). Ce fut une réussite totale en Angleterre où l’anglicanisme et la maçonnerie ont cheminé de concert (mais de manière moins évidente et plus problématique dès lors que la Grande Bretagne a exporté la Maçonnerie dans son empire colonial). Idem en Scandinavie où le luthéranisme et l’Ordre maçonnique sont très proches (et encore aujourd’hui). Dans les pays catholiques en revanche, ce fut un échec sur toute la ligne en raison de l’hostilité déclarée du Saint-Siège.

    Enfin, nous avons un troisième courant. C’est celui qui s'est détaché des approches purement ésotériques et religieuses du fait maçonnique pour approfondir, de son côté, la tradition andersonienne. Et de creuser l’idée évoquée dans l’acte fondateur de l’Ordre : « la morale naturelle ». Dans le monde profane, ce courant a trouvé des compagnons de route parmi les philosophes des Lumières. Progressivement, ce courant a contesté la conception selon laquelle le symbole cache et révèle à la fois une réalité suprasensible et des desseins divins. Le symbole devient une sorte de métaphore et d’image qui a pour objectif de stimuler la réflexion et d’élever l’esprit. La Maçonnerie devient donc une société qui offre un cadre pour que ses membres tendent vers plus de perfection. Cette approche assigne à l’Ordre une finalité morale, sociale, spirituelle susceptible d’être étendue à tout le genre humain et non à quelques « élus » ou «supérieurs inconnus ». Le Marquis de Luchet, grand ami de Voltaire, écrit : « Quelques fois, il [l’Ordre] a servi de prétexte à la dissipation outrée, comme d’asile au fanatisme, et plus souvent prêté à son régime, ses temples, ses orateurs à la secte des Illuminés. » (Essai sur la secte des Illuminés, p. 164). De même, la religion et la tyrannie politique sont très vite perçues comme des obstacles à la fraternité universelle. Il en découle une pleine confiance dans la perfectibilité humaine sous l’égide de la Raison qui canalise les sentiments et guide l’énergie de chacun vers l'action individuelle.

    Ces trois courants coexistent toujours au sein de la franc-maçonnerie spéculative contemporaine.

  • Les Utopiales Maçonniques 2016

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    La troisième édition des Utopiales Maçonniques aura lieu les 9 et 10 avril 2016 au siège du Grand Orient de France. Elle aura pour fil conducteur le thème suivant : Vivre la République. Je suis persuadé que cette troisième édition aura le même succès que la précédente dont le sujet était : Construire le monde de demain.

    Voici le programme de cette manifestation. Vous le verrez, c'est un programme de grande qualité même si je trouve que ça part un peu dans tous les sens. Je veux dire qu'à force de vouloir parler de tout, on finit par ne plus parler de rien (c'est mon opinion en tout cas).

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    Je signale également la page Facebook des Utopiales.

    Je voudrais quand même rappeler que le travail maçonnique s'effectue en loge et que c'est ce travail là que le GODF devrait prioritairement mettre en valeur. Mais qu'on me comprenne bien. Les colloques avec des journalistes et des éditocrates parisiens, des intellectuels médiatiques, des représentants de la société civile, c'est bien. Il en faut. Je ne dis pas le contraire. Mais ces événements ou ces mondanités ne doivent pas devenir non plus une fin en soi ou le moyen habile de faire de la communication pour donner l'image réductrice d'une obédience engagée dans la réflexion sociale.

  • Le silence de l'apprenti

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    silence,apprenti,initiation,franc-maçon,progressivité,réflexion,riteLe symbole est un moment de liberté pure de la pensée, l’un des moments les plus personnels qui soit. Or, le symbole est souvent écrasé par la tyrannie des mots. C’est peut-être pour cela qu’on exige le silence de l’apprenti, d’une part, parce qu’il ne connaît rien des usages de la maçonnerie et de sa loge, et qu’il a tout à découvrir ; d’autre part, parce que le silence qu’il doit conserver quelques mois est le mode de formation de l’intime conviction à partir de laquelle il saura déjà, même inconsciemment, s’il se sent capable de poursuivre cette quête toute sa vie.

    Dans la plupart des cas, les apprentis s’efforcent sincèrement de témoigner leur attachement au modèle de l’homme parfait vers lequel ils veulent tendre. Balourds comme la lourde bonne volonté qu'ils affichent. Ils se plaisent à relever les incohérences et les défauts chez les Maîtres sans penser aux leurs. Et quand certains d'entre eux sont entrepris par des Maîtres en rupture qui tentent de les associer à leurs propres désespérances, ils sont entraînés dans ce défaut qui consistent à s’ériger en juges implacables des actions des autres.

    Souvent, les apprentis croient que la langue de bois maçonnique - celle qui permet à beaucoup d’étaler une sagesse qu’ils ne détiennent pas - est ce qu’on attend finalement d’eux. A peine sortis du silence pour présenter une planche, ils se précipitent dans les bouquins dans lesquels sont consignées des définitions arbitraires des symboles. On leur a pourtant dit : « Ici tout est symbole ». Ils répondent dans les faits « ici tout est norme ». Et, de temps en temps, certains errent comme des âmes en peine dans les limbes internautiques en appelant au secours : « Aidez-moi ! Je dois réaliser un travail personnel pour ma loge et, si possible, rédigez-le à ma place ! ».

    Je suis d’autant plus à l’aise pour parler de ces choses-là que j’ai été cet apprenti qui, comme la plupart de ses congénères, est passé à côté de son apprentissage. Je me souviens que toute question devait nécessairement recevoir une réponse. Oui, je me souviens que j’étais assez peu indulgent à l’égard de mes vieux maîtres et de leurs tours de passe-passe (« médite et tu comprendras »). Avec le recul, ils avaient raison de me répondre qu’ils n’avaient pas de réponses à mes questions et qu’à chaque jour suffit sa peine. C’était à moi d’aller au-delà de cette méfiance systématique à l’égard de ce tout ce qui ne m’apparaissait pas immédiatement évident. Mais il aurait fallu que j’en fusse conscient sur la colonne du nord. Avant de me laisser submerger par le « et pourquoi ceci ? Et pourquoi cela ? Et pourquoi le vénérable fait ceci et pas cela ? A quoi ça sert ? Hein, dis-moi toi qui sais etc. », j’aurais dû me donner le temps d’un silence, d’un grand round d’observation, pour être simplement un témoin attentif de ce qui était fait et dit en loge.

  • L'absentéisme en loge

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    2715604317.jpgVoici une nouvelle réflexion du F∴ Todd E. Creason que je voudrais vous faire partager. Elle illustre le désarroi d'une maçonnerie américaine qui a bien du mal à comprendre l'érosion continue de ses effectifs. Creason écrit :

    « Donc disons que je possède une entreprise qui vend des fournitures de bureau, et je commence à perdre des clients. Je vois tout de suite qu'il y a un problème. Quelque chose a changé et j'ai besoin de comprendre ce qui se passe. Si je suis un entrepreneur intelligent, je ne vais pas dépenser beaucoup d'argent en publicité pour tenter d'attirer de nouveaux clients tant que je n'ai pas compris pourquoi je ne peux pas garder mes anciens clients. Donc soit ce que je fais est mal, soit quelqu'un d'autre est en train de faire mieux que moi. Pourquoi les loges maçonniques ont tant de mal à comprendre cela ? »

    Pour Todd, le problème est évident. Ce sont les LL∴ qui se remettent insuffisamment en question. Elles mettent trop d'énergie à recruter sans s'interroger sur les moyens de garder les FF∴ sur les colonnes. C'est comme si elles s'épuisaient à remplir un seau percé.

    Il constate que les organismes annexes (le rite écossais, les chevaliers templiers principalement) pillent les effectifs des LL∴ et parviennent à davantage impliquer leurs membres. Il en déduit que c'est parce que ces FF∴ obtiennent quelque chose qu'ils ne reçoivent pas en L∴ bleue. Et de préconiser l'identification des problèmes potentiels :

    « Si vous voulez que votre loge prospère, il n'y a aucune raison d'ajouter un seul nouveau membre tant que vous ne comprenez pas pourquoi vous ne pouvez pas garder ceux que vous avez. Il faut faire une pause. Parler de ça. Parlez-en avec ceux qui ne viennent plus. Regardez vos réunions - sont-elles ennuyeuses ? Vos membres actifs les attendent-ils avec impatience  ou non ? Faites-vous suffisamment d'instruction maçonnique lors de vos réunions ou invitez-vous des conférenciers à venir parler ? Avez-vous des activités caritatives dans votre Loge ? »

    L'analyse de Todd est pleine de bon sens, même si elle a un côté marketing prononcé. En tout cas, elle pourrait très bien s'appliquer à toute L∴ française confrontée à un fort absentéisme (il y en a beaucoup ou en tout cas bien plus que ce qu'on croit). Pourtant, je ne la partage pas entièrement car si la remise en cause est toujours un exercice salutaire, il ne faut pas non plus tomber dans la culpabilité à outrance.

    Je ne parlerai pas ici du contexte américain proprement dit. Ma connaissance de la maçonnerie d'outre-Atlantique n'est que livresque. Il y manque les fruits d'une expérience vécue. C'est la raison pour laquelle je me permets de renvoyer le lecteur à l'analyse de l'ancien G∴M∴ de la G∴L∴ du Kansas. Je vais donc me borner à la maçonnerie française que je fréquente depuis deux décennies maintenant (je pense donc avoir un recul suffisant).

    En fait, je crois d'abord que l'absentéisme ne date pas d'aujourd'hui. Ce n'est pas un phénomène nouveau. Il a toujours existé. Ensuite, je crois que l'absentéisme n'a rien à voir avec les orientations d'une loge (symbolisme, sujets de société, etc.), du moins si les parrainages sont effectués à bon escient (les erreurs de casting existent !). Une L∴ doit toujours composer avec un seuil incompressible d'absents. 

    En réalité, l'absentéisme est multifactoriel. Il y a autant de raisons que de FF∴ absents et bien fin est celui qui pourra en dresser une typologie complète (mésentente, déception, ennui, manque de motivation, problèmes personnels, santé défaillante, etc.).

    Il y a néanmoins quelque chose que j'ai remarquée chez tous les FF∴ qui ne fréquentent plus ou alors rarement. C'est qu'ils ont généralement tous une bonne raison. Foireuse ou pas, c'est un autre problème. Ce qui compte, c'est qu'elle soit forcément bonne pour eux. Autrement dit, qui veut rester chez lui trouvera toujours le prétexte adéquat pour rester chez lui. C'est aussi simple que ça. Et on pourra dépenser toute l'énergie du monde à vouloir les stimuler que ça n'y changera rien.

    Une loge maçonnique, comme d'ailleurs n'importe quelle autre association humaine, repose donc en large partie sur le dynamisme des plus motivés, sur ceux qui s'impliquent et sur ceux qui sont suffisamment passionnés pour ne pas se complaire dans les moments inévitables de lassitude et de découragement. Il faut aussi, bien sûr, que ces éléments les plus dynamiques - lesquels forment souvent les « vieilles gardes » dans les ateliers - aient l'intelligence et l'ouverture d'esprit nécessaires pour que la loge puisse se renouveler tranquillement de l'intérieur, en accueillant de nouvelles propositions, en se montrant attentif à l'évolution des plus jeunes, en suscitant des projets.

    C'est un équilibre bien compliqué à trouver en vérité. Il faut faire face aux difficultés avec calme. Et quand on est à court de réponses vives et d’explications intelligentes, il faut avoir la sérénité d’accepter toutes les choses qu'on ne peut changer, le courage de changer les choses qui peuvent l'être et la sagesse d’en connaître la différence.

  • Les REHFRAM 2016

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    Les vingt-quatrièmes rencontres humanistes et fraternelles africaines et malgaches (REHFRAM) viennent de s'achever à Douala (Cameroun). Elles furent un succès comme on peut le lire ailleurs sur d'autres blogs.

    Comme de coutume, les travaux se sont achevés par un appel, c'est-à-dire par un ensemble de recommandations ou de vœux généraux formulés par les délégations des obédiences africaines et malgaches.

    Cette année, l'appel a pour objet la lutte contre le terrorisme. Sujet d'une actualité ô combien brûlante. Le continent africain est en effet durement touché par la montée du fanatisme religieux. La liste des pays concernés par le terrorisme est impressionnante. Citons sans être évidemment exhaustif : le Cameroun, le Nigéria, le Niger, le Mali, la Mauritanie, le Burkina Faso, la Centrafrique, l'Algérie, la Tunisie, la Libye, le Tchad, la Somalie, etc.

    Je n'ai pas l'intention de commenter ici les mesures préconisées par les REHFRAM mais plutôt de m'attarder sur la dernière phrase de cette appel qui, à mon sens, résume tout le paradoxe de cette maçonnerie africaine et malgache :

    « Ils [les Francs-Maçons et Franc-Maçonnes d’Afrique et de Madagascar ] remercient les Autorités camerounaises, avec à leur tête son Excellence le Président Paul BIYA, pour les mesures prises afin d’assurer la sécurité de leurs travaux. »

    Je suis convaincu que le travail effectué dans le cadre des REHFRAM est de grande qualité et mériterait d'être mieux connu en Europe. Mais comment ne pas éprouver en même temps un malaise en constatant les remerciements appuyés des organisateurs à Paul Biya ? N'aurait-il pas été suffisant et, disons-le, plus judicieux de les cantonner aux seules autorités camerounaises ? Je présume que c'est de la realpolitik. Difficile, en effet, de faire l'économie de révérences au chef de l'Etat. Car Paul Biya, jeune homme de 83 ans, est le président du Cameroun depuis maintenant trois décennies ! Et l'homme est régulièrement cité parmi les autocrates de la planète. 

    Amnesty International note pour l'année 2015 :

    « Au Cameroun, la liberté d’association et de réunion reste soumise à des restrictions. Les défenseurs des droits humains font souvent l'objet de manœuvres d'intimidation et de harcèlement de la part d'agents des forces de sécurité gouvernementales. Les lesbiennes, les gays et les personnes bisexuelles, transgenres ou intersexuées (LGBTI) sont toujours en butte à la discrimination, à des manœuvres d'intimidation, au harcèlement et à d'autres formes d'agression. Paul Biya est incapable de préserver la sécurité des Camerounais. Le groupe armé islamiste nigérian Boko Haram a intensifié ses attaques dans le nord-est du Cameroun ; il a notamment commis des homicides, incendié des villages et réalisé des prises d'otages. Des personnes soupçonnées d'appartenir à Boko Haram auraient été arrêtées arbitrairement, placées en détention ou exécutées de manière extrajudiciaire par des membres des forces de sécurité. Des centaines de milliers de réfugiés venus du Nigeria et de la République centrafricaine vivaient dans des camps surpeuplés, où les conditions étaient très difficiles. »

    Je ne sais pas si Paul Biya est franc-maçon. Je sais en revanche que l'appartenance à la franc-maçonnerie fait souvent partie du cursus honorum du politicien africain et que certains chefs d'Etat ne font nullement mystère de leur qualité maçonnique. C'est le cas de Denis Sassou-Nguesso au Congo Brazza et d'Ali Bongo au Gabon pour citer les cas les plus emblématiques. Deux « grands démocrates ». C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la franc-maçonnerie est généralement mal vue sur le continent africain. Les gens la rendent responsables de leurs malheurs comme s'il s'agissait d'une organisation maléfique. Ce qui est évidemment injuste car des opposants politiques peuvent aussi fréquenter les loges, là bas ou en exil, aux côtés de modestes anonymes sans aucun engagement public. Mais la misère en Afrique est immense. Comment expliquer aux gens qui souffrent au quotidien que les dictateurs sont responsables de leurs actes quelle que soit la religion ou la philosophie dont ils se réclament ? Il me semble donc utile de poster à nouveau cette vidéo qui rappelle qu'on ne peut pas être franc-maçon et dictateur.

    4140393277.jpgComme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, j'ai assisté une seule fois aux REFHRAM. C'était en février 2009 à Casablanca (Maroc). Plus exactement, j'étais allé au Maroc essentiellement pour rendre visite à une L∴ de la G∴L∴M∴. Il se fait que les REHFRAM avaient lieu au même moment. J'avais été fraternellement invité par les organisateurs au dîner de clôture dans une salle gigantesque comme jamais je n'en avais vu de ma vie. Je m'étais retrouvé attablé avec des FF∴ africains que je ne connaissais pas. Sur la table, des mets raffinés et succulents. Le must de cuisine marocaine : pastillas, couscous, tajines, etc., finement préparés. Les convives n'étaient pas causants. Peut-être parce que j'étais le seul européen de cette table ? Soudain, en milieu de soirée, un attroupement eut lieu à l'entrée de la grande salle. Les convives se pressaient et jouaient des coudes. Les flashes des appareils photos et des téléphones portables crépitaient. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Un F∴ me dit de venir. Comme j'étais V∴M∴ de mon atelier, il souhaitait me présenter à l'homme vers qui tous les regards se tournaient. Le F∴ chuchota à l'oreille de l'homme. Le visage de ce dernier s'illumina. Il me fit signe de m'approcher. Il me demanda ce que je pensais du Maroc et si mon séjour était agréable. Je répondis affirmativement car c'était effectivement le cas. Je n'avais aucune raison de lui mentir. C'était la première fois que je mettais les pieds en Afrique. J'étais heureux de cette expérience. C'est alors qu'il me prit dans ses bras pour me faire une accolade qui me parut durer des heures. Il me serra très fort contre lui comme s'il me faisait un massage thoracique. Puis, en me désignant du doigt, il dit à voix haute pour que la grappe de gens autour de nous puisse clairement entendre : « Désormais ce qu'on fera à toi, c'est à moi qu'on le fera ». Puis il me laissa et continua son chemin. Je regagnai ma table et le banquet s'acheva pour moi dans une toute autre ambiance. Les convives, soudain, se mirent à me parler comme à un vieil ami. Certaines femmes me firent de jolis sourires. Quelque chose s'était produit qui me donna le sentiment d'avoir franchi un cap. Le banquet s'acheva enfin par une soirée dansante. Le Grand Maître du G∴O∴D∴F∴ d'alors se déhanchait de bon coeur sur la piste de danse avec d'autres convives. J'en avais assez vu. Saturé, je décidai de rentrer à mon hôtel. L'air de la nuit était doux. Les rues de Casablanca étaient animées comme en plein jour. Le contraste entre l'opulence de la réception et le dénuement de certains passants me sauta alors au visage. Dans le petit taxi rouge qui m'amenait à l'hôtel Excelsior, le conducteur d'un âge indéterminé écoutait, la clope au bec, un morceau des Chemical Brothers. 

    Une fois arrivé dans ma chambre, je me suis endormi comme une masse jusqu'au matin. Ce n'est que le lendemain que j'appris du Frère qui m'avait accompagné, l'identité de mon mystérieux interlocuteur. Le plus drôle est que je ne me souviens plus de son nom aujourd'hui. Il s'agissait en tout cas d'un homme qui avait, paraît-il, l'oreille du roi. J'appris alors que la franc-maçonnerie était considérée au Palais avec bienveillance. Son implantation était perçue, à tort ou à raison, comme un moyen d'ancrer le royaume dans le bloc occidental alors que les idées islamistes y progressaient à cause, notamment, des fortes inégalités sociales et d'une corruption généralisée. Mon acolyte comprit immédiatement que je n'avais pas bien vécu ce dîner de clôture. « C'est l'Afrique, me dit-il, c'est déroutant je sais. Tu n'en as pas l'habitude. Il faut s'y faire. De toute façon, nous ne pouvons rien changer à notre petit niveau. »

     

  • La régularité maçonnique ou la tyrannie du « cant »

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    galles.jpgLe F Charles Cousin, président du Conseil de l'Ordre du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴), s'était assigné la tâche de renouer avec la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA) et de lever le malentendu résultant de la décision conventuelle de 1877.

    Cousin admirait le Prince Edouard de Galles, GM de la maçonnerie anglaise. Il pensait trouver en lui un interlocuteur suffisamment intelligent pour comprendre que la décision du Convent du GODF n'avait jamais été une profession d'athéisme.

    Avant d'écrire à cet illustre F, Charles Cousin confia avoir examiné longuement le portrait du jeune aristocrate. De cet examen, il avait conçu quelque espoir d'une solution favorable. En effet, rien, dans ce beau visage d'élégant quadragénaire, si ouvert, si sympathique, ne lui rappelait « le cant », cette notion anglaise qui désigne l'attitude moralement hypocrite consistant à donner en société l'apparence d'une haute sévérité de moeurs. Il faut dire que le prince Edouard, noceur et queutard invétéré, était un habitué des nuits parisiennes.

    Le F∴ Cousin adressa donc un courrier au GM de la GLUA le 28 novembre 1884 dans lequel il rappela le sens du vote de 1877.  

    « La Franc-Maçonnerie française reste ce qu'elle a toujours été, une association fraternelle et tolérante. Respectant la foi religieuse et politique de ses adeptes, elle laisse à chacun, dans ces délicates questions, la  liberté de sa conscience. Travaillant en vue du perfectionnement moral et intellectuel des hommes et de leur bien-être, elle ne demande, à ceux qui veulent être admis dans son sein, que les sentiments d'honnêteté et d'amour du bien qui  leur permettent de coopérer utilement à son œuvre de progrès et de civilisation. »

    Le Prince de Galles répondit à Cousin le 12 janvier 1885 par l'intermédiaire du F∴ Shadwell H. Clerke, son grand secrétaire.

    « La Grande Loge d'Angleterre n'a jamais supposé que le Grand-Orient ait voulu faire profession formelle d'athéisme et de matérialisme ; mais la Grande Loge d'Angleterre soutient et a toujours soutenu que la croyance en Dieu est la première grande marque de toute vraie et authentique Maçonnerie, et qu'à défaut de cette croyance professée comme le principe essentiel de son existence, aucune association n'est en droit de réclamer l'héritage des traditions et des pratiques de l'ancienne et pure Maçonnerie. »

    3696247722.jpgCousin essuya donc un refus ferme mais avec les formes qui siéent aux gentlemen bien éduqués. Il fit l'expérience de la puissance tyrannique du cant, ce non possumus paradoxalement emprunté à l'infaillibilité papale par les ennemis les plus acharnés du pape. Il fut obligé de constater que même le jovial Edouard (le futur Edouard VII) n'osa s'en débarrasser, sans doute pour ne pas indisposer les vieux rombiers conservateurs attachés au respect idolâtrique des formes qui composaient alors son entourage maçonnique immédiat.

    Il convient d'ailleurs de rappeler que c'est à cause du « cant » - cette notion bizarre - que la porte de la Chambre des Communes avait été longtemps fermée à deux élus de la nation pourtant régulièrement élus, au seul motif qu'ils avaient refusé, l'un et l'autre, de prêter serment sur l'Evangile et de faire profession de foi chrétienne. Le premier était juif, Lionel-Nathan Rothschild. L'autre était athée, Charles Bradlaugh. 

    La perfide Albion, que l'on dit pourtant libérale, n'a en réalité jamais badiné avec les formes chaque fois que ça pouvait l'arranger. Plus encore, l'Angleterre victorienne du XIXe siècle, foyer de la révolution industrielle en Europe, s'est toujours montrée impitoyable à l'égard de tous ceux qui ne cadraient pas avec les valeurs étriquées de la bonne société britannique (les républicains, les libres penseurs, les non chrétiens, les révolutionnaires, les ouvriers, les pauvres, les homosexuels, les gens de couleur, etc.).

    Charles Cousin en fit l'amère expérience au nom et pour le compte du GODF, obédience maçonnique pourtant parfaitement régulière fondée en 1773, donc structurellement plus ancienne que la GLUA née, elle, en 1813. La mésaventure du F Cousin souligne, une fois de plus, l'hypocrisie de la soi-disant régularité maçonnique, expression du « cant » anglais. La régularité cache en réalité de solides préjugés politiques.

    « Le cant » - cette hypocrisie de comportement - n'a jamais empêché les britanniques de faire preuve d'adaptation et de pragmatisme chaque fois que cela s'avérait nécessaire pour résoudre un problème ou pour se sortir d'une situation délicate et embarrassante. C'est ce pragmatisme qui a conduit les pouvoirs publics à modifier le serment des parlementaires pour ne pas porter atteinte à la liberté de conscience des députés (cf. l'encadré jaune ci-dessous). C'est également ce pragmatisme qui a conduit la pourtant très conservatrice GLUA à abandonner, en 1986, toute mention des châtiments physiques du texte du serment de l'apprenti maçon s'alignant ainsi sur une mesure prise dès 1858 par le GODF.

    A mon avis, on ne pourra jamais pleinement comprendre l'apparente rigidité de la G∴L∴U∴A∴ et notamment son attachement obsessionnel à la croyance obligatoire en Dieu, si on ne tient pas compte de ses préjugés idéologiques hérités du dix-neuvième siècle, qu'elle a pris soin de camoufler hypocritement sous des formes et des usages soi-disant traditionnels.

    Que peut-on en conclure ? Que le F∴ Charles Cousin avait tout simplement oublié qu'il n'était aux yeux des maçons britanniques qu'un petit républicain amoral car libre penseur, de surcroît citoyen d'un empire concurrent hostile aux têtes couronnées et le dignitaire d'une obédience suspectée de complaisance à l'égard des rougesQuoi qu'il en soit, la maçonnerie du GODF n'a nullement souffert de l'intransigeance de la maçonnerie d'outre-Manche. Et puis comme l'écrivait le F∴ Stendhal (cf. De l'amour, liv. II, ch. 46) : « Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais, le cant et le bashfulness (hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante)» 

    rtohlaugh.jpgL'exemple surprenant de Lionel-Nathan Rothchild. Candidat libéral pour l'élection à la Chambre des communes en 1847, il ne put y siéger en raison de l'opposition de la Chambre des Lords. Il se représenta en 1849 et se heurta, une nouvelle fois, à la même opposition. Faisant preuve d'une belle audace, elle s'y rendit pour y siéger mais refusa de prêter le serment réglementaire en raison de sa judéité. Le serment prévoyait en effet que le parlementaire s'engage sur « sa vraie foi de chrétien ». Le jeune parlementaire avait été donc prié de rentrer chez lui. En 1853 il s'obstina et se représenta devant le suffrage universel. Il fut élu avec le soutien du parti libéral qui exigea alors la modification du serment du parlementaire. En 1858, après onze ans de bataille juridique, le serment fut enfin modifié et le parlementaire put enfin siéger !

    Le cas de Charles Bradlaugh est similaire. Celui-ci n'était pas juif mais athée. Il fut élu en 1880 et se heurta à son tour au fameux serment du parlementaire qui, bien que modifié suite à l'affaire Rotschild, continuait à comporter la formule « So help me God » (avec l'aide de Dieu). Bradlaugh refusa de prêter serment au nom de son athéisme et de son attachement à la libre pensée. Il en résulta une bataille juridique de huit ans. En 1888, le serment fut finalement remplacé par un engagement solennel d'allégeance ainsi rédigé : « Je, (nom du député), jure que je serai fidèle et porterai vraie allégeance à Sa Majesté la reine/ le roi (nom du souverain). »

  • Terreur dans l'Hexagone

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    kepel.jpgGilles Kepel, spécialiste bien connu de l’islam et du monde arabe contemporain, vient de signer avec Antoine Jardin, spécialiste de la sociologie des quartiers populaires, un livre absolument passionnant dont je recommande vivement la lecture à tous ceux qui veulent comprendre le terrible engrenage qui a conduit près d’un millier de jeunes Français à rejoindre le champ de bataille syro-irakien et, pour certains d’entre eux, à perpétrer des attentats sanglants sur le territoire national.

    Avec minutie et une connaissance particulièrement exhaustive du sujet, les auteurs analysent les évolutions du jihadisme contemporain, notamment depuis les dix années qui séparent les émeutes de l’automne 2005 des attentats de janvier et novembre derniers. Le jihadisme actuel est profondément influencé par l’Appel à la résistance islamique mondiale publié en janvier 2005 par le syro-espagnol Abu Musab al-Suri (cf. p.52).

    « (…) Suri substitue à l’organisation pyramidale d’al-Quaida, dénuée d’implantation sociale, un djihadisme de proximité, selon un système réticulaire pénétrant par la base, et non plus le sommet, les sociétés ennemies à abattre (…) Il prône à sa place une guerre civile en Europe, appuyée sur des éléments de la jeunesse musulmane immigrée mal intégrée et révoltée, une fois qu’ils auront été convenablement endoctrinés et formés militairement sur un champ de bataille à proximité. Ce jihadisme de rhizome, consistant à passer sous les radars de l’ennemi et à retourner contre lui ses propres enfants adoptifs ou naturels, est construit en opposition avec le modèle centraliste, presque léniniste, mis en œuvre par Ben Laden. Suri résume son programme d’une formule qui fera florès dans la jihadosphère : Nizam la tanzim (un système, non une organisation. »

    Kepel et Jardin montrent également à quel point l’univers carcéral a favorisé la radicalisation de certains jeunes délinquants (Khaled Khelkal, Mohammed Mehra, Omar Omsen, Mehdi Nemmouche, Amédy Coulibaly, Chérif Kouachi, etc.). Ils soulignent aussi le rôle subtil et déterminant de certains doctrinaires salafistes (Djamel Beghal, Farid Benyettou, Olivier Corel, Imad Djebali, etc.)

    C’est la raison pour laquelle les auteurs estiment que la place de l’islam dans notre société se pose avec acuité. Pour Kepel et Jardin, il est grand temps que cette question fasse enfin l’objet d’un débat public sérieux, loin de la manipulation politique ou de l’outrance médiatique. Cette question centrale de société s’impose désormais au cœur d’une réflexion existentielle sur le présent et le devenir de la nation. Il ne s’agit pas pour les auteurs d’essentialiser a priori l’islam ou un groupe social par ses mœurs ou sa façon de vivre, mais de faire tout simplement une place légitime à l’islam dans la République comme n’importe quelle autre religion. Ni plus ni moins.

    Kepel et de Jardin mettent en évidence le lien existant entre le repli religieux et la marginalisation sociale, économique et politique touchant une large part de la jeunesse française, issue aussi bien de l’immigration post-coloniale que de milieux de « Français de souche ». Les auteurs donnent de très nombreux exemples. Je pense notamment à ce parcours croisé saisissant de Mehdi Nemmouche et de Nicolas Bons alias Abu Abdel Rahman. Les auteurs écrivent (p. 175 et 176) :

    « Les profils de Mehdi Nemmouche et de Nicolas / Abu Abdel Rahman Bons illustrent le spectre social et ethnique des activistes que Daesh parvient à attirer dans ses filets. A l’un des extrêmes, le fils de harkis et ould alh’ram de Roubaix, fracassé par le destin dès sa venue au monde, délinquant multirécidiviste, réislamisé en prison puis formaté en Syrie pour mettre son « vice » au service du djihad avant d’être mis en examen pour avoir massacré des juifs à l’imitation de Mehra, se fait arrêter par les douanes marseillaises à cause de son amateurisme, à bord de « l’autocar du shit ». A l’autre, un jeune Français « de souche », élevé par une mère divorcée dans un cocon de petite classe moyenne provinciale, au sein d’un lotissement pavillonnaire où les opportunités d’enrichissement culturel et de socialisation ont été remplacés par la solitude des adolescents devant leurs écrans, tablettes et smartphones. »

    Je pense aussi à l’exemple paradigmatique de la ville de Lunel (Hérault) qui a connu une vingtaine de départs de jeunes pour la Syrie. Six d’entre eux ont d’ailleurs trouvé la mort loin de chez eux. Les auteurs analysent longuement le tissus urbain, social, économique et religieux de la petite cité héraultaise qui abrita longtemps une importante communauté juive (pour la petite histoire la loge locale du Grand Orient a pour titre distinctif « Etoile et Croissant », preuve du « métissage religieux » de cette petite cité bâtie sur les bords de l'imprévisible Vidourle). Kepel et Jardin soulignent que les intégristes ont su habilement s’installer dans cette ville durement frappée par la crise en profitant de la désespérance d’une jeunesse sans avenir. Ils montrent que la rhétorique islamiste est d’une redoutable efficacité, notamment lorsqu’elle instrumentalise le concept « d’islamophobie » (cf. p. 193).

    « En ce sens, l’usage politique de l’islamophobie par les islamistes fonctionne exactement à la manière de l’antisémitisme par les sionistes, tel du moins qu’il est dénoncé par ses détracteurs : il interdirait toute critique des juifs du fait de la Shoah et justifierait les bombardements de Gaza par l’armée de Benyamin Netanyahou durant l’été 2014 et le massacre des femmes et des enfants palestiniens. »

    Gilles Kepel, Antoine Jardin, Fanatisme, Islam, laïcité, République, Terrorisme, Lunel, La République doit donc aller au-delà des incantations laïques sur le citoyen abstrait pour regarder la réalité en face. Qu’on le veuille ou pas, ces extrémistes ne surgissent pas soudainement du néant. Ils ont des histoires, des parcours de vie, qu’il est absolument primordial d’analyser en profondeur sous peine de ne rien comprendre aux problèmes auxquels la France est confrontée. Pour ce faire, il ne faut pas du tout se laisser impressionner par ceux qui, en France, réfutent bruyamment toute volonté de compréhension comme s’il s’agissait d’excuser le terrorisme, les attentats, et de façon plus générale, l’obscurantisme religieux. Ces faux lucides sont de grands naïfs. Ils sont aussi dangereux politiquement que les intégristes car ils réduisent tout à l’émotionnel ou au pathos du moment, quand ce n’est pas aux discours va-t-en-guerre et xénophobes à courte vue. Kepel et Jardin soulignent à cet égard le rôle nocif des extrémistes de droite dont les succès électoraux, via le FN, contribuent à renforcer la polarisation de la société et à instiller, au cœur même de la population, le sentiment catastrophiste d’un déclin français et d’une invasion islamique.

    Il ne faut donc ni ethniciser ni sacraliser les problèmes. Il faut au contraire les politiser dans le bon sens du terme et les envisager aussi sous un angle social. La position de Kepel et de Jardin n’a fondamentalement rien d’extraordinaire car ce constat est aussi vieux que la République. Ça me fait en tout cas songer à cet avertissement de Jean Jaurès au lendemain des élections municipales de 1904 (cf. Jaurès, L’Humanité, 9 mai 1904) que les pourfendeurs de la soi-disant « culture de l’excuse » feraient mieux de méditer :

    « Qu’il [le gouvernement] ne faiblisse pas., qu’il comprenne tout le sens à la fois laïque et social du grand combat qui vient d’être livré et que, sans négliger l’achèvement nécessaire de l’œuvre de laïcité, il engage résolument la majorité républicaine dans la voie des réformes sociales. »

    La laïcité est donc indissociable de la justice sociale. Sans justice sociale, la laïcité s'expose inévitablement à des remises en cause. Il faut donc que notre pays sache regarder, lucidement et sans faiblesse, ce qui se passe en son sein. Kepel et Jardin notent (p. 316) :

    « Nous nous accorderons avec lui [Pierre Manent], par-delà la monstruosité des crimes commis contre la France par certains de ceux qui, en dépit qu’ils en aient, font partie de ses enfants, fussent-ils dévoyés, que la terreur dans l’Hexagone est aussi le symptôme d’un malaise dans notre civilisation »

    Mais, Gilles Kepel et Antoine Jardin refusent toute logique communautariste. Selon eux, l’Etat est et doit demeurer laïque. Les religions ne doivent pas être les relais primordiaux de l’action publique. Ce faisant, l’Etat doit reconnaître la place légitime des convictions religieuses ou philosophiques dans l’espace public. Les auteurs concluent :

    « Dans pareil contexte, l’église, la mosquée, la synagogue, le temple, protestant ou maçonnique, ces lieux de foi ou d’obédience dont la laïcité reconnait la place légitime au sein de la société des hommes, ne sauraient s’ériger en relais primordiaux d’intervention de l’Etat. Si une institution, au terme de ce ce cheminement, nous semble devoir être refondée et reconstruite pour traiter sur le long terme cet immense défi, c'est l'instruction publique, depuis la crèche jusqu'à l'université, tombée aujourd'hui dans l'indigence du fait d'une impéritie coupable de la classe politique tout entière. »

    Un livre à lire d’urgence.

    Gilles Kepel avec Antoine Jardin, Terreur dans l'Hexagone. Genèse du djihad français, Gallimard, Paris, décembre 2015. Prix public : 21 €.

  • Le Grand Architecte de l'Univers

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    stainedglass_masonic_compasses.jpgIl y a quelques années, j'ai eu le grand plaisir de compulser des vieux tracés de travaux d'une loge nîmoise fondée en 1784. Je me souviens en particulier du compte-rendu d'un banquet rituel. Dans le procès-verbal, on rappelle à un moment donné que le Vénérable Maître a demandé au Grand Architecte de l'Univers (G∴A∴D∴L'U∴) de bénir le repas.

    Je suis désolé de jouer le couillon de service, mais "bénir" suppose l'action du divin, pas du hasard ou de je ne sais quel autre concept. Il n'y a rien de surprenant. Au XVIIIème siècle, il y avait autour du G∴A∴D∴L'U∴ un consensus. Dans l'esprit des maçons, il s'agissait de Dieu.

    Attention ! n'allons pas en déduire qu'il s'agissait d'un choix idéologique mûrement réfléchi et assumé. La société française de cette époque n'était pas aussi sécularisée qu'aujourd'hui. Dieu ou l'image de Dieu accompagnait les hommes tout au long de leur vie : du berceau (baptême) à la tombe (extrême onction). Pour le dire autrement, le G∴A∴D∴L'U∴ ou Dieu, ça allait de soi.

    Revenons aux Constitutions d'Anderson, ce texte fondateur de la maçonnerie spéculative. Dans la partie réglementaire, l'article premier fait expressément référence à Dieu et à la Religion. Si vous lisez bien le contenu de cette disposition, jamais vous n'y verrez une remise en cause de Dieu, principe transcendant. Par contre, là où vous distinguerez un net infléchissement, c'est sur la notion de religion.

    « […] Mais quoique dans les temps anciens, les maçons fussent obligés, dans chaque pays d’être de la religion de ce pays ou nation, quelle qu’elle fût, aujourd’hui, il a été considéré plus commode de les astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être des hommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité quelles que soient les dénominations ou croyances religieuses qui aident à les distinguer, par suite de quoi, la maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance. »

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceLa modernité andersonienne ne réside donc pas dans une interprétation floue du concept du G∴A∴D∴L'U∴ qui le réduirait à des approches qu'il n'a jamais eues (ex : le hasard ou je ne sais quel idéal) mais dans une « approche pluraliste et universaliste » du divin (théisme, déisme, panthéisme). Cette modernité réside simplement dans le refus que le G∴A∴D∴L'U∴ soit organiquement apparentée à une religion donnée. Ce qui n'est pas la même chose. La modernité andersonienne est d'ailleurs magnifiquement résumée dans l'épitaphe gravée en français, en grec, en hiéroglyphes égyptiens et en sanscrit sur l'imposant mausolée du F∴ Eugène Goblet d'Alviella (ancien T∴P∴S∴G∴C∴ du Suprême Conseil de Belgique) : « L'être unique a plus d'un nom ». Il est possible d'admirer ce mausolée au cimetière de Court-Saint-Etienne (Belgique)

    Autrement dit, les Constitutions d'Anderson ne remettent pas en cause la notion de Dieu ou d'un ordre monadologique quelconque ou encore d'un principe premier créateur de toute chose. C'est la raison pour laquelle la réaction des Anciens ne s'est pas faite attendre, en Grande Bretagne, avec Laurence Dermott, en France, avec Andrew Ramsay et un peu plus tard Joseph de Maistre. Que proposaient-ils si ce n'est l'inféodation de la maçonnerie à la religion (catholique) ?

    Les Constitutions de 1723 n'ont été qu'une étape. Il me paraît évident qu'elles étaient annonciatrices de changements profonds résultant non seulement de l'évolution des moeurs et des mentalités mais aussi des effets d'un cléricalisme intransigeant (cf. les nombreuses bulles pontificales d'excommunication de l'Ordre maçonnique). A partir du moment où on légitime qu'il y a plusieurs chemins possibles pour approcher l'idée du divin, on légitime aussi la liberté de conscience, et donc la contestation de l'existence du divin. Dès l'instant où le cléricalisme s'insinue dans toutes les sphères de la société, notamment au niveau politique, et se manifeste par son intolérance et son fanatisme, il génère inévitablement le rejet, l'anticléricalisme et le besoin de sécularisation de l'espace social. La franc-maçonnerie a donc exprimé ce besoin irrépressible de liberté de conscience et cette volonté d'émancipation des hommes à l'égard de la religion, notamment en Europe, et plus particulièrement dans les pays à forte tradition catholique romaine. Cette évolution doctrinale, bien sûr, s'est faite progressivement pour aboutir aux importantes réformes de 1872 (en Belgique sous la grande maîtrise du F∴ Auguste Couvreur) et 1877 (en France sous la présidence du F∴ Antoine de Saint-Jean) en faveur de la liberté absolue de conscience et à la suppression de l'invocation obligatoire « à la gloire du Grand Architecte de l'Univers » (A∴L∴G∴D∴G∴A∴D∴L'U∴). Il est apparu que le besoin de tolérance exigeait que cette invocation fût facultative et laissée à la discrétion de chaque loge. Les réformes de 1872 et 1877 n'ont donc pas soudainement surgi du néant et elles ont une signification précise.

    « A la gloire du Grand Architecte de l'Univers ». Il est intéressant de revenir sur cette invocation car les mots ont un sens. Que signifie la gloire ? Assurément pas la célébrité ou la renommée. Mais tout simplement 1) les splendeurs de la manifestation divine et l’irrépressible admiration qu’elle suscite ; 2) les hommages rendus par les créatures à leur Créateur. Le terme de « gloire » est d’ailleurs utilisée abondamment en théologie et en gnoséologie. Et les expressions sont nombreuses. Ne parle-t-on pas de « Trône de gloire » pour désigner la majesté divine ? Ne dit-on pas que le Christ sculpté les bras ouverts sur les frontons des églises est « en gloire » ? Le « séjour de gloire » n’est-il pas une autre manière de désigner le paradis perdu mais néanmoins promis aux croyants ? N’appelle-t-on pas « gloire » les rayons divergents d’un triangle représentant la sainte Trinité ?

    gadlu,dieu,rite,initiation,franc-maçonnerie,métaphysique,liberté,réflexion,conscienceIl est donc inutile de chercher midi à quatorze heures. Le G∴A∴D∴L'U∴ c'est Dieu selon la terminologie du métier. Si le G∴A∴D∴L'U∴ avait été un symbole que chacun pouvait interpréter à sa guise, alors il est bien évident qu'il aurait été complètement absurde, tant pour le G∴O∴ de Belgique que pour le G∴O∴ de France, de le rendre facultatif. Certains francs-maçons soutiennent cette position. Ils évacuent ainsi le contexte historique et la signification réelle de la formule pour mieux accréditer l'idée, au fond, que la suppression de la référence obligatoire au G∴A∴D∴L'U∴ est l'expression d'un matérialisme athée, d'une intolérance à l'égard du sentiment religieux et d'une volonté de détruire la tradition maçonnique. J'ai déjà montré que ce n'était évidemment pas le cas et que l'évolution doctrinale des GG∴OO∴ belge et français a été confortée par la bêtise crasse et les outrances d'une maçonnerie anglo-saxonne radicalement incapable de comprendre le fait maçonnique en dehors d'elle-même (les considérations politiques n'ayant pas été non plus absentes). Je n'y reviendrai donc pas ici.

    Aujourd'hui il est important de se rendre compte que nous vivons, en Belgique et en France du moins, sur une approche « fourre-tout » du G∴A∴D∴L'U∴. Cette approche est certes respectable, je ne dis pas le contraire, mais il faut juste se rappeler qu'elle n'est apparue qu'à la fin du XIXème et au XXème siècle, notamment avec les travaux des FF∴ Oswald Wirth et de Jean Corneloup (il y en a d'autres bien sûr). Les deux que j'ai cités ont contribué à populariser une vision relativiste du G∴A∴D∴L'U∴ pour transformer la formule en symbole et faire ainsi habilement coïncider la tradition maçonnique avec les scrupules de conscience des uns et des autres. Le but est noble et vise la recherche de la tolérance la plus large. 

    Pour ma part, je n'ai aucun problème avec le G∴A∴D∴L'U∴. Ma loge de rite français a choisi de ne pas s'y référer précisément parce qu'elle en connait l'histoire et la signification. Elle appartient de surcroît au G∴O∴D∴F∴ qui se refuse à toute affirmation dogmatique et laisse le soin à chaque franc-maçon de se déterminer librement par rapport à toutes les questions métaphysiques. La qualité de nos travaux ne s'en ressent pas. Nous n'en sommes pas moins réguliers puisque nous respectons nos règles de travail. C'est en tout cas notre spécificité de L∴ qui, je l'admets, peut très bien ne pas convenir à d'autres. Il m'est cependant arrivé maintes fois de visiter des LL∴ où le G∴A∴D∴L'U∴ faisait partie du paysage sans que cela m'ait posé le moindre problème de conscience alors que je suis pourtant, croyez-moi, un athée convaincu.

    3006625972.jpgEn effet, Dieu ou l'idée de Dieu ne me dérange pas. Je conçois tout à fait que la démarche maçonnique puisse envisager la transcendance en fonction d'un corpus symbolique largement emprunté à la Bible. En revanche la croyance obligatoire en Dieu et en sa volonté révélée érigée en pré-requis de l'initiation maçonnique me révulse comme me révulsent ces individus qui se convertissent à la maçonnerie comme d'autres se convertissent à une confession religieuse. Généralement, ces derniers prennent tout au pied de la lettre. Ils découvrent un rite et sont incapables d'en sortir. Ils n'envisagent pas d'autres conceptions que la leur. Tout se réduit à leur approche étriquée et exclusive du sacré. En maçonnerie, ils projettent leur rapport magique et primitif à la transcendance. Ils croient au troc qui consiste à amadouer le divin, souvent représenté de façon anthropomorphique, par de mesquines prières comme si leur petite vie d'initiés méritait je ne sais quelle considération particulière.

    Enfin, lire la Bible ou ouvrir les travaux de loge en présence de ce livre sacré, ne suppose pas que l'on croit littéralement en ce qu'il recèle. C'est un témoignage de l'esprit humain qui en vaut d'autres (c'est d'ailleurs la raison pour laquelle la Bible n'a jamais été exclusive dans les ateliers). Pour s'en persuader, il suffit de prendre un autre exemple. Ainsi, lire et comprendre un mythe gréco-latin n'implique pas chez le lecteur une adhésion ou une croyance en l'existence de Zeus et de toute sa smala olympienne. Pourtant, il fut une époque où les êtres humains pensaient différemment et croyaient réellement en l'existence de ces dieux fantasques et versatiles.