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  • Les trois courants de la franc-maçonnerie spéculative

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    255114976.jpgAu départ, c’est-à-dire aux alentours de 1717, nous avions une question à la fois simple et révolutionnaire : comment créer un espace dans lequel des hommes de toutes les conditions sociales, politiques et religieuses pourraient se rencontrer pacifiquement (la Grande Bretagne sortait d’une période d’intenses troubles politiques et religieux) ? La Franc-Maçonnerie spéculative a vu le jour pour y répondre. Non pour proposer à ses adeptes une initiation (ce terme n’apparaît à aucun moment dans les Constitutions d’Anderson et la Maçonnerie anglo-saxonne n’a pas ce mot dans son vocabulaire), non pour leur offrir un cadre pour leur perfectionnement spirituel et moral, pas plus pour transformer la société, mais bien pour créer un espace « neutre » dans lequel les individus seraient liés les uns aux autres par des sentiments de fraternité. Ni plus ni moins. Une sorte de « club » d’une nature inédite sans que ce terme soit péjoratif (en effet, un club désigne une association regroupant des personnes ayant des valeurs commune et partageant des intérêts communs). Un club où l’on se doit de respecter prosaïquement l’autorité du magistrat civil (le Souverain) mais qui admet l’idée qu'un de ses membres puisse entrer en rébellion. Un club qui reconnaît l’idée d’un Dieu a-confessionnel, un Grand Architecte, mais qui considère que la seule véritable religion à laquelle ses membres doivent s’astreindre est d’être des hommes bons, loyaux, sincères et honnêtes. Un club qui, pour sa survie dans un monde qui ignore encore en ce début du dix-huitième siècle ce que sont les libertés publiques, demande à ses membres d’être discrets et prudents sur tout ce qui le concerne directement et indirectement. Un club où l’on ne parle ni politique ni religion pour préserver un minimum de concorde. Dans cette perspective, l’Art royal est un art tout d’exécution, plein de pragmatisme, où les joies de la table sont aussi importantes que la tenue elle-même, où l’on fait appel davantage au comportement et aux qualités qu’aux beaux discours et à l’intellect. C’est la base de tout.

    Comme toutes les institutions humaines, des tendances vont alors progressivement apparaître et modeler la Maçonnerie à leur image. Au dix-huitième siècle, l’idée de « l’initiation maçonnique » s'est précisée petit à petit, notamment par la prolifération (anarchique) de systèmes de hauts grades à partir des années 1735-1745 à Bordeaux, à Narbonne, en Avignon, à Marseille, à Lyon etc. Mais ce n’est pas uniquement un phénomène franco-français. En effet, dans les Etats allemands, la Stricte Observance templière du baron de Hund se structure autour de l’idée qu’il existe des « Supérieurs inconnus » au sommet de l’Ordre. En Suède, le mysticisme d’Emmanuel Swedenborg (qui n'a jamais été maçon) va considérablement influencer la maçonnerie scandinave et le courant illuministe d’Avignon via Antoine Pernéty. En France, reprenant à son compte les enseignements de Martinez de Pasqually et de Saint-Martin, le mystagogue Jean-Baptiste Willermoz crée le rite écossais rectifié et défend les pratiques théurgiques. La plupart des créations initiatiques du dix-huitième siècle sont d’essence hermétiste (rosicrucianisme, alchimie…) et mystique (kabbale, templarisme etc.). Et ne parlons même pas de Cagliostro qui, en tant que mage, s’institue « Grand Cophte » d’un rite égyptien de sa composition avec plus de 100 degrés (comprenons 100 degrés, soit autant de breloques et de titres pompeux à vendre aux crédules de service). Chacun y va de son interprétation, de son petit business et, naturellement, chacun considère que son interprétation est la seule valable.

    Ce foisonnement d’idées engendre naturellement des réactions. Certains vont estimer que ces approches détournent la Maçonnerie de sa vocation religieuse et de ses véritables origines. Ce courant, dit des « Anciens », au nom des « Old charges », a combattu énergiquement aussi bien les déviations mystiques que les conceptions qui, en application des Constitutions d’Anderson, prônent l’idée de « morale naturelle ». Ce courant a été très fort en Grande Bretagne (il a imposé d’ailleurs ses vues lors de la fondation de la Grande Loge Unie d’Angleterre en 1813) mais il a compté aussi quelques fameux représentants en Europe (Joseph de Maistre). Ce fut une réussite totale en Angleterre où l’anglicanisme et la maçonnerie ont cheminé de concert (mais de manière moins évidente et plus problématique dès lors que la Grande Bretagne a exporté la Maçonnerie dans son empire colonial). Idem en Scandinavie où le luthéranisme et l’Ordre maçonnique sont très proches (et encore aujourd’hui). Dans les pays catholiques en revanche, ce fut un échec sur toute la ligne en raison de l’hostilité déclarée du Saint-Siège.

    Enfin, nous avons un troisième courant. C’est celui qui s'est détaché des approches purement ésotériques et religieuses du fait maçonnique pour approfondir, de son côté, la tradition andersonienne. Et de creuser l’idée évoquée dans l’acte fondateur de l’Ordre : « la morale naturelle ». Dans le monde profane, ce courant a trouvé des compagnons de route parmi les philosophes des Lumières. Progressivement, ce courant a contesté la conception selon laquelle le symbole cache et révèle à la fois une réalité suprasensible et des desseins divins. Le symbole devient une sorte de métaphore et d’image qui a pour objectif de stimuler la réflexion et d’élever l’esprit. La Maçonnerie devient donc une société qui offre un cadre pour que ses membres tendent vers plus de perfection. Cette approche assigne à l’Ordre une finalité morale, sociale, spirituelle susceptible d’être étendue à tout le genre humain et non à quelques « élus » ou «supérieurs inconnus ». Le Marquis de Luchet, grand ami de Voltaire, écrit : « Quelques fois, il [l’Ordre] a servi de prétexte à la dissipation outrée, comme d’asile au fanatisme, et plus souvent prêté à son régime, ses temples, ses orateurs à la secte des Illuminés. » (Essai sur la secte des Illuminés, p. 164). De même, la religion et la tyrannie politique sont très vite perçues comme des obstacles à la fraternité universelle. Il en découle une pleine confiance dans la perfectibilité humaine sous l’égide de la Raison qui canalise les sentiments et guide l’énergie de chacun vers l'action individuelle.

    Ces trois courants coexistent toujours au sein de la franc-maçonnerie spéculative contemporaine.

  • Les Utopiales Maçonniques 2016

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    La troisième édition des Utopiales Maçonniques aura lieu les 9 et 10 avril 2016 au siège du Grand Orient de France. Elle aura pour fil conducteur le thème suivant : Vivre la République. Je suis persuadé que cette troisième édition aura le même succès que la précédente dont le sujet était : Construire le monde de demain.

    Voici le programme de cette manifestation. Vous le verrez, c'est un programme de grande qualité même si je trouve que ça part un peu dans tous les sens. Je veux dire qu'à force de vouloir parler de tout, on finit par ne plus parler de rien (c'est mon opinion en tout cas).

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    Je signale également la page Facebook des Utopiales.

    Je voudrais quand même rappeler que le travail maçonnique s'effectue en loge et que c'est ce travail là que le GODF devrait prioritairement mettre en valeur. Mais qu'on me comprenne bien. Les colloques avec des journalistes et des éditocrates parisiens, des intellectuels médiatiques, des représentants de la société civile, c'est bien. Il en faut. Je ne dis pas le contraire. Mais ces événements ou ces mondanités ne doivent pas devenir non plus une fin en soi ou le moyen habile de faire de la communication pour donner l'image réductrice d'une obédience engagée dans la réflexion sociale.

  • Une Galouzeau peut cacher une Villepin

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    Lu sur le site Causeur sous la plume d'une certaine Esperanza Galouzeau :

    « Rassurez-vous, nous n’épiloguerons pas longtemps sur cette diablerie de franc-maçonnerie (sic !). Beaucoup d’encre noire a déjà coulé sur le sujet. Si vous en voulez encore, allez lire le témoignage de Maurice Caillet, vous y trouverez la vraie Lumière (sic !). Ce que nous voulons nous demander ici, c’est si nous n’avons rien de mieux à proposer aux jeunes en quête de sens. Un petit Moati d’aujourd’hui serait-il encore séduit par la franc-maçonnerie ? Ce début de XXIème siècle ne voit-il pas se lever un désir de spiritualité plus grand, plus exigeant ?

    La République ne peut pas se contenter de proposer comme seule espérance une éthique maçonnique paradoxalement caractérisée par son absence d’éthique (sic !) : un relativisme érigé en dogme suprême par le refus d’admettre la loi naturelle et toute autorité́ supérieure à la conscience individuelle. »

    L'auteur n'a pas apprécié la conférence de Daniel Keller et de Serge Moati sur la franc-maçonnerie qui a eu lieu dans une grande école de Paris. C'est son droit le plus strict. En même temps, quand on lit sa conclusion, qui fustige le relativisme maçonnique et fleure bon le dogme catholique traditionaliste (sa référence à Maurice Caillet est éloquente), il est difficile de s'en étonner outre mesure. Mme Esperanza Galouzeau avait déjà manifestement de solides préjugés avant d'assister à cette conférence. Les commentaires de l'article sont d'ailleurs très majoritairement hostiles à la maçonnerie. Ils colportent les préjugés vulgaires que l'on a coutume d'entendre à son sujet. Soit dit en passant je suis toujours sidéré de constater la belle assurance de ces contempteurs de la franc-maçonnerie. Ils projettent leurs désopilants fantasmes paranoïaques sur une institution qu'ils ne connaissent qu'à travers des clichés. Cette bêtise sûre d'elle-même est fascinante car contrairement à l'intelligence, elle n'a aucune limite.

    Le nom de l'auteur a attiré mon attention. Qui est donc cette Esperanza Galouzeau qui s'inquiète ainsi du manque d'éthique de la maçonnerie et de son refus d'admettre la loi naturelle (celle de Dieu) ? J'ai immédiatement pensé à l'ancien premier ministre Dominique Galouzeau de Villepin et j'ai donc fait quelques recherches sur cette famille honorable. J'ai trouvé sur un site de généalogie une jeune Clémence Esperanza Galouzeau de Villepin, fille de M. Patrick Galouzeau de Villepin, un des frères de l'homme politique, et de Mme Jacqueline Crombez de Rémond de Montfort. Il m'a suffi ensuite de faire une recherche croisée sur Google entre le nom de la nièce de Dominique de Villepin et le site Causeur.fr. Et voici ce que j'ai trouvé (preuve que le net est rarement amnésique). Bingo !

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    Et qui est devenu par la suite :

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    En lisant les commentaires sous l'article de Mme (Clémence) Esperanza Galouzeau (de Villepin), j'ai trouvé cette remarque cocasse de quelqu'un, semble-t-il, bien informé.

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    Donc, à en croire ce commentateur, la jeune Clémence serait étudiante à l'ESSEC, une bonne business school privée de Paris. Pour vous donner une idée, l'ESSEC, ce sont des frais d'inscription qui avoisinent les 40500 € pour trois années d'étude... Une paille quoi, qui laisse présager une ébouriffante mixité sociale... Pendant ce temps, je rappelle que l'université publique française, ouverte au plus grand nombre, est la grande sacrifiée. Mais c'est un autre débat... Revenons à notre grande spécialiste de la franc-maçonnerie.

    Comme internet est mon ami, une recherche nominative m'a conduit vers le réseau social professionnel Linkedin. Je suis tombé sur le profil public d'une jolie étudiante de l'ESSEC qui habite dans le très chic (et très cher) seizième arrondissement de Paris où les riches familles cultivent volontiers l'entre soi (je recommande à ce sujet la lecture du livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les ghettos du ghota. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Seuil, Paris, 2007).

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    Serait-ce donc elle, la grande spécialiste de « la suffisance et des insuffisances de la franc-maçonnerie » ? Une jeune aristocrate des beaux quartiers de Paris qui a choisi de réduire la maçonnerie à de vagues impressions suite à une conférence publique donnée à l'ESSEC le 12 janvier dernier.

    Comment dire sans être désobligeant ? Je trouve ce genre d'attitude assez pitoyable de la part d'une femme issue de l'élite (attention ! je n'ai pas dit de l'élite républicaine), c'est-à-dire venant d'un milieu très privilégié et éduqué où l'on devrait cultiver, me semble-t-il, un certain sens de la nuance et un respect de tous les chemins spirituels. On serait en droit de réclamer une réflexion un peu plus construite et étoffée qu'un pauvre article de propagande de bas étage. C'est vraiment dommage.

  • Les ursulines et le franc-maçon lozérien

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    ursulines.jpgVoici une petite histoire qui s'est passée en octobre 1899 dans le département de la Lozère où les gens avaient l'habitude de vivre dans la paix du Seigneur. Les  ursulines du joli petit village de Chirac, situé à quelques kilomètres de Marvejols dans la verdoyante vallée de la Colagne, avaient refusé de payer à la République leur part d'impôt.

    L'administration fiscale avait donc saisi le couvent des bonnes soeurs pour le mettre en vente. Cette adjudication inédite avait suscité les convoitises des lozériens. La propriété était grande et bien située. Il y avait de quoi faire. Or l'évêque de Mende, Monseigneur Baptifolier, y mit bon ordre. Par l'intermédiaire des journaux La Croix de la Lozère et La Semaine Religieuse, il fit annoncer aux catholiques de la contrée que tout acquéreur serait automatiquement frappé d'excommunication majeure.

    L'intervention de l'évêque fit son petit effet. Le jour de la vente au tribunal de Marvejols, il n'y eut qu'une enchère de cinq francs sur une mise à prix de six mille. Elle était due à l'abbé Vidal, bien évidemment mis à l'abri de l'excommunication et probablement venu à la barre du tribunal en service commandé.

    La Croix de la Lozère et La Semaine Religieuse se réjouirent bruyamment de cet heureux dénouement. Les ursulines allaient pouvoir rester dans leur couvent. La République impie avait été vaincue. Sa tentative d'expulsion sacrilège déjouée.

    église catholique,ursulines,franc-maçonnerie,lozère,républiqueMais un franc-maçon de la Loge L'Union Lozérienne, qui se réunissait à l'époque à Mende, leur avait réservé une surprise. Avant l'expiration du délai fixé pour rendre la vente définitive, celui-ci fit une surenchère de 1000 francs avec l'intention de faire du couvent de Chirac un local d'été pour la loge de Mende !

    Quelle déconvenue ! Le diable en personne allait pouvoir organiser ses messes noires chez les bonnes soeurs ! Impensable pour les ursulines bien sûr, mais aussi pour l'évêque, les curés, les moines, les vicaires et les dévotes des alentours ! Il fallait faire quelque chose pour empêcher ce satané franc-maçon que la rumeur publique disait fort riche et soutenu par la puissance maléfique du Grand Orient.

    L'histoire ne dit pas ce qu'il advint. Mais le fait que les ursulines soient toujours dans la petite commune de Chirac plus de cent seize ans après ce fait divers pittoresque, montre qu'un miracle s'est produit. 

    Le diocèse de Mende a probablement su trouver les ressources financières pour mettre les nonnes à l'abri d'une expulsion. Grâce à un facétieux franc-maçon lozérien résolu à acquérir un bien ecclésiastique, l'église catholique locale a été amenée à prouver aux citoyens qu'elle serait dorénavant un contribuable diligent et respectueux de la République.