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Sous la porte cochère du Grand Orient

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4269534018.jpgLa scène suivante s'est passée à Paris, sous la porte cochère de l'Hôtel du Grand Orient de France, au numéro 16 de la rue Cadet. Probablement dans le courant de l'année 1885. Elle est racontée par le F∴ Charles Cousin (Charles Cousin, Racontars illustrés d'un vieux collectionneur, par l'auteur du "Voyage dans un grenier", éd. Librairie de l'art, Paris, 1887, pp. 38 et suivantes). Elle s'intitule "Francs-Maçons et Voyoucrates".

"Six heures du matin. Le Frère GRIMLER, alsacien, Gardien de l'Hôtel, fume sa vieille pipe sur le pas de la porte, en petite tenue du matin. A deux pas de lui, sur le trottoir, GUGUSSE, la casquette à trois ponts sur l'oreille, le contemple d'un air engageant.

GRIMLER, rébarbatif : As-tu bientôt fini de me reluquer, feignant ? Allons, passe ton chemin !

GUGUSSE. C'est-y vous qu'êtes le portier de c'te boîte ?

GRIMLER. Il n'y a pas de portier ici, crapule ! Je suis le Frère gardien du Grand-Orient, et je vais t'apprendre la politesse.

GUGUSSE, respectueux et insinuant (il a remarqué la carrure imposante du Frère gardien) : Et pourquoi donc que vous me taperiez dessus ? J'ai une commission que papa m'a donnée pour
votre boutique, et je viens aux renseignements.

GRIMLER. Qu'est-ce qu'il fait, ton papa ?

GUGUSSE. Nous travaillons ensemble. Le jour, on ramasse les bouts de cigare et on ouvre la portière aux aristos ; le soir on fait la recette à la porte des réunions publiques, et on travaille du battoir, quand c'est un bon bougre qui tient le crachoir.

GRIMLER. C'est du propre !

GUGUSSE, furieux. De quoi! espèce de larbin! as-tu fini de me mécaniser ? Dis-moi plutôt ousque je pourrai parler à ton grand Chef : c'est pour lui que papa m'a insinué une commission.

GRIMLER. Notre grand Chef ! Connais pas.

GUGUSSE. Ton président, que je veux dire. C'est-y pas comme ça que vous l'appelez ?

GRIMLER. Nous n'en avons plus , pour le quart d'heure.

GUGUSSE. Eh ben ! l'ancien alors, s'y n'a pas cassé sa pipe. Un vieux, qu'on m'a dit, avec une grosse tête blanche, et tondu à la malcontent. C'est-y ça?

gugugsse.jpgGRIMLER. Le Frère Cousin ! Il n'est pas venu ici depuis cinq mois. Va le trouver chez lui, si tu veux.

GUGUSSE. C'est-y vrai, dites, qu'y s'est vendu au Gouvernement, pour embêter les anarchisses ? Y paraît qu'y tartine contre nous , ce bougre-là , dans les gazettes , et qu'y s'a permis de blaguer les réunions publiques. Tu peux y dire que p'pa et moi, nous lui ferons la conduite, la première fois qu'y viendra à Belleville.

GRIMLER, se contenant. Va toujours! j' t'écoute.

GUGUSSE. y paraît qu'y blague aussi, dans sa circulaire, ces rossards de radicaux; c'est moi qui m'en bats l'œil! Des sales bourgeois comme eusses et comme ton Cousin, y n'en faut pus, mon vieux, c'est moi qui te le dis! Des jouisseurs, des richards, des exploiteurs du pauvre peup', des gavés, des aristos! Tout ça , et leur Rochefort, et leur Clemenceau, et ce gueux de Tolain surtout le renégat ! tout ça, ain soir en étouffant son perroquet, tout ça c'est de la marchandise pour Bondy ; au dépotoir tas de pourris, au dépotoir ! en attendant la justice du peup, qui te les collera au mur, et pus tôt que pus tard, mon vieux Pipelet!

GRIMLER. Alors , vous êtes bien décidés, ton papa et toi, à casser les reins au Frère Cousin ?

GUGUSSE. Fallait pas qu'y y aille! Pourquoi que ce mauvais bou défend à ses frères de voter pour papa et pour les amis ? Faut avoir des rentes maintenant, qu'y dit, pour être député , ou bien prouver qu'on gagne sa pauvre vie en travaillant, comme qui dirait, tous les jours. Malheur en v'là un ami du peup'. On t'en flanquera, mon bonhomme, des ouvriers modèles , qui font seulement pas le lundi avec les camarades!. Malheur! que je te dis, Pipelet. Tu peux l'y aller dire à ton Cousin , son affaire est dans le sac à Bibi ! Dis-moi seulement ousqu'on le rencontre.

GRIMLER. Tiens! justement, le voici qui vient, derrière toi, sur le trottoir.

(Gugusse a l'imprudence de se retourner et de faire le jeu de son interlocuteur. Un coup de botte formidable l'enlève à deux pieds du trottoir.)

Pardon! lui dit GRIMLER, ce n'est pas le Frère Cousin. Je m'étais trompé. Si vous voulez l'attendre dans ma loge, nous continuerons notre petite conversation.

GUGUSSE, écumant : Merci ! je te revaudrai ça, espèce d'hercule ! Toi et tes francs-maçons, je vous...

Fin du Dialogue.

MORALITÉ.

Un pur trouve toujours un plus pur qui l'emm... argue !"

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Un jeune anarchiste, surnommé Gugusse (le clown), vient au Grand Orient de bon matin pour exprimer son mécontentement à Charles Cousin à l'époque président du Conseil de l'Ordre. Il lui reproche son hostilité au mouvement anarchiste. Le dialogue ne permet pas de déterminer ce que le titi des rues parisiennes reproche exactement au "chef" du Grand Orient. On imagine que Charles Cousin avait publiquement soutenu le gouvernement (celui de Ferry ou de Brisson) dans ses critiques du mouvement anarchiste, très actif à l'époque. Les anarchistes prônaient la propagande par le fait, c'est-à-dire une stratégie politique alliant le discours politique au terrorisme, au sabotage, à la reprise individuelle, etc. Nous sommes probablement à quelques semaines des élections législatives d'octobre 1885.

A six heures du matin, Cousin n'est pas là. Le jeune révolutionnaire tombe donc sur Grimler, le concierge de l'hôtel de la rue Cadet (le F∴ Servant comme disent les francs-maçons). Un colosse bien bâti qui prie le jeune garçon de passer son chemin. S'ensuit le dialogue ci-dessus, manifestement imaginé par Cousin qui n'a pas assisté à la scène et qui s'est sans doute fié au rapport de Grimler. Le ton monte rapidement. Le gringalet est nerveux. Il menace. Il invective. Grimler use alors d'un subterfuge pour détourner l'attention de Gugusse, lui flanquer un grand coup de pied au cul et précipiter la fin d'une conversation sans issue.

Cousin en tire la leçon suivante : "Un pur trouve toujours un plus pur qui l'em... argue !" La tournure a vieilli et l'on sent que Cousin avait fait ses humanités latines. Nous dirions aujourd'hui plutôt: "Un dur finit toujours par trouver un plus dur que lui qui l'emmerde et conclut" (ici arguer = conclure). Ou mieux : "Qui va à la baffe prend la baffe."

Cousin.jpgQui était le F∴ Charles Cousin ? Charles, Marie, Gabriel Cousin est né à Avallon dans le département de l’Yonne, le 15 avril 1822.

Il fit ses études à Paris, au lycée Louis-le-Grand. Brillant élève, il fut lauréat du Concours général. Ses études achevées, Cousin intégra le ministère de l’Instruction publique en 1843, puis la Compagnie des chemins de fer du Nord en 1846 où il fit toute sa carrière professionnelle et dont il finit par devenir le directeur d’exploitation.

Charles Cousin est un personnage important de la franc-maçonnerie du XIXe siècle, très injustement oublié aujourd’hui, comme c’est souvent le cas, hélas, des personnages remarquables. Vénérable de la R∴L∴ La Clémente Amitié à l’O∴ de Paris, il présida la cérémonie d’initiation d’Emile Littré, Honoré Chavée et Jules Ferry en 1875. Il est ensuite devenu président du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France de 1883 à 1885. Il en démissionna juste avant les législatives d'octobre 1885 pour protester contre les attaques portées par les radicaux contre son ami Jules Ferry. Cousin n'entra jamais en politique et refusa toutes les sollicitations à ce sujet.

Charles Cousin, aux dires de ses amis fidèles, était un homme jovial et plein d'esprit. Il aimait rire et se surnommait volontiers "le Toqué". Mais comme toujours, les plus rigolos sont souvent ceux qui dissimulent les pensées les plus profondes et l’humanisme le plus généreux. C'est ainsi qu'il conçut l’idée d’une Encyclopédie populaire illustrée qu’il pensa faire distribuer gratuitement au plus grand nombre possible d’écoles. Il n’en eut pas le temps. La mort le surprit à Pont-à-Mousson le 16 septembre 1894.

Le F∴ Cousin était enfin un grand collectionneur et un bibliophile averti. Il présidait la société des amis du livre. Contrairement à ce qu'on lit parfois, Charles Cousin n'a jamais été le conservateur du musée Carnavalet de Paris. Il ne doit pas être confondu avec Jules Cousin (1830-1899).

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