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Du recrutement maçonnique aux Etats-Unis

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halleran.jpgLa chute vertigineuse des effectifs de la franc-maçonnerie aux Etats-Unis est un phénomène connu des francs-maçons français. En revanche, les efforts des Grandes Loges américaines pour remédier à cette situation leur sont moins connus. C'est la raison pour laquelle je recommande la lecture de la communication du F∴ Michael A. Halleran, ancien G∴M∴ de la G∴L∴ du Kansas, faite lors de la XIVème conférence mondiale des Grandes Loges Maçonniques Régulières. Cette conférence s'est déroulée du 18 au 21 novembre 2015 à San Francisco (Californie, Etats-Unis d'Amérique).

Le F∴ Halleran rappelle que ce n'est pas la première fois que la maçonnerie américaine est confrontée, dans son ensemble, à une baisse spectaculaire de ses effectifs. La période antimaçonnique de 1828 à 1838 (notamment suite à l'affaire Morgan), la panique boursière de 1873, la grande dépression des années 1930 etc., ont provoqué une baisse, parfois radicale, des adhésions à la franc-maçonnerie.

A chaque fois, l'Ordre maçonnique parvenait à se relever de ces périodes creuses, jouissant d'une bonne réputation au sein de la société américaine. Les GG∴LL∴ arrivaient à retrouver des membres sans avoir à mettre en place des politiques de recrutement traditionnellement interdites par les principes maçonniques.

Mais depuis les années 60, la baisse des effectifs est devenue plus durable. Elle a amené les GG∴LL∴ américaines à s'interroger, puis à remettre ouvertement en cause l'interdiction de recrutement. Selon une majorité de ces GG∴LL∴, il était inutile d'attendre que des hommes se portent candidats aux mystères maçonniques spontanément, librement et volontairement. En revanche, il était plus important à leurs yeux de susciter activement des vocations maçonniques chez des personnes qui n'y auraient jamais songé en l'absence d'une politique de recrutement clairement assumée. Ce que le F∴ Dwight L. Smith, ancien G∴M∴ de la G∴L∴ de l'Indiana, avait ainsi résumé en 1966 :

« Eh bien, il me semble que tôt ou tard la Maçonnerie devra faire face à la réalité et devra abandonner l’idée stupide qu’un homme bon et très estimé dans sa communauté ne peut pas être invité à déposer une demande d'initiation. »

Le F∴ Halleran analyse les hésitations des GG∴LL∴ à se lancer dans des politiques de recrutement et décrit ensuite les initiatives les plus notables dans ce domaine. Il y a eu, à partir des années 80, le programme « 2B1ASK1 » (pour en devenir un, demandez à l'un d'entre eux). Ce programme, malgré ses mérites, a été un échec. Cela a conduit les GG∴LL∴ à adopter, dans les années 90, des politiques de recrutement plus directes et agressives. Ainsi, en 1995, Morris L. Fisher, G∴M∴ de la G∴L∴ Kansas,  mit au défi les membres des loges de sa juridiction en ces termes (je souligne) :

« Recherchez activement dans votre mémoire les noms d’hommes bons que vous connaissez… Demandez à ces personnes si devenir un membre de la plus grande confrérie du monde les intéresse. Si elles manifestent leur intérêt, la porte vous est ouverte pour enclencher le processus de demande. Tant que vous les laissez prendre leur décision, vous ne violez aucune loi maçonnique. »

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En l’espace de seulement quelques décennies, la franc-maçonnerie américaine est donc passée d’une interdiction formelle de recruter à des déclarations publiques encourageant le recrutement. Ce système a atteint son paroxysme avec la mise en place de deux modes de recrutement absolument inconcevables en Europe.

Le premier, c'est le recrutement de masse. Il consiste pour une obédience à encourager ses loges à initier de façon intensive et à mutualiser leurs moyens. Les loges se regroupent donc pour initier en même temps et au cours d'une seule et même cérémonie des dizaines, voire des centaines de profanes lorsque c'est techniquement possible. Le plus souvent, ce recrutement est coordonné par la G∴L∴ concernée. Le profane est initié maçon au sein d'un groupe plus ou moins important. Puis, il continue son cheminement au sein de sa L∴ de rattachement (généralement celle qui est géographiquement la plus proche de son domicile).

Le second mode de recrutement, c'est la one-day class ou l'initiation aux trois degrés symboliques en un seul jour. La one-day class est la conséquence directe et immédiate du recrutement de masse. La plus grande one-day class de l’histoire maçonnique américaine a été organisée par la G∴L∴ de l'Ohio le samedi 27 avril 2002 après une intense campagne publicitaire de deux mois. Dix orients se mobilisèrent. De 550 à 570 loges bleues y participèrent sans compter les ateliers de hauts grades : 7700 profanes environ furent initiés et élevés à la maîtrise le même jour ! Imaginez le programme : 6h15 à 8h00, inscriptions. 8h30 : initiation au 1er degré ; 10h30, réception au grade de compagnon ; 12h : lunch ; 13h : élévation à la maîtrise ; et à partir de 16h00, pour ceux qui le voulaient, réception au sein des hauts grades du rite écossais ancien et accepté ! En un mot : démentiel.

Le recrutement de masse et la one-day class ne sont cependant pas pratiqués par toutes les GG∴LL∴ américaines. Certaines d'entre elles y sont résolument hostiles. Trente-cinq d'entre elles ont néanmoins franchi le pas (la majorité des Grandes Loges donc). La conclusion du F∴ Michael A. Halleran est sévère et ne manquera pas de faire tousser certains dignitaires américains :

« le déclin constant des adhésions depuis 1957 a clairement conduit les grandes loges à assumer le pire (…) Il est indéniable que la confrérie s’est fait plaisir au cours du 20ème siècle avec la construction de somptueux temples et autres installations, affirmant la Maçonnerie d’une façon beaucoup plus manifeste que par le passé (ce qui constitue probablement un autre virage doctrinal en soi). Comme il devenait plus visible, l’ordre a pris d’importants engagements philanthropiques, ce qui avait l’avantage concomitant de renforcer la position de la Franc-maçonnerie parmi les profanes. Supporter ces dépenses exigeait une croissance constante des adhésions (…) Un coup d’œil aux adhésions maçonniques en Amérique du nord confirme que ces efforts ont non seulement échoué mais qu’ils ont spectaculairement échoué ; les progrès en découlant sont statistiquement insignifiants. Mais cela ne veut pas dire que ces changements doctrinaux n’ont eu aucun effet. Les conséquences involontaires qui sont une dévaluation de l’ordre, une atteinte à l’expérience initiatique et une rupture avec des siècles de tradition, ont elles-mêmes soulevé des problèmes qui peuvent nécessiter de nouveaux changements doctrinaux pour réparer les dégâts. »

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Lire : XIV World Conference - Communication de Michael Halleran.pdf

Commentaire personnel

La communication du F∴ Michael A. Halleran reste très factuelle. Elle se borne à décrire – sans complaisance il est vrai – la situation de la maçonnerie américaine (laquelle demeure diverse). Elle en montre même toute la démesure. Ce faisant, comment se fait-il que les Grandes Loges américaines soient confrontées à une telle érosion de leurs effectifs depuis tant d'années au point d'être acculées à organiser de grands barnums dépourvus de toute valeur initiatique ? Le F∴ Halleran se garde bien de poser la question frontalement. Il semble toutefois qu'un début de réponse puisse être recherché dans les activités même des loges américaines circonscrites essentiellement à la pratique des rites et aux œuvres de charité. Beaucoup de FF∴ américains entrent en maçonnerie comme on entre dans un club plus ou moins folklorique. Ils s'y ennuient et en partent finalement aussi vite qu'ils y sont venus. En outre, comment comprendre quoi que ce soit à la maçonnerie et à la beauté du chemin initiatique quand les récipiendaires peuvent passer, en l'espace de deux ou trois journées à peine, de l'état de profane à celui de 33ème degré du R∴E∴A∴A∴ ?

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