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L'affaire Lalou

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Regarder le passé, c'est se rendre compte que les choses, parfois, n'étaient pas forcément meilleures qu'aujourd'hui. En témoigne l'initiation avortée de Charles Lalou, député du Nord, dont les opinions boulangistes avaient provoqué une expédition punitive de plus de 500 Frères le 5 février 1889.

Ce fait divers, qu'on imaginerait mal de nos jours, a fait les choux gras de toute la presse de l'époque. Il faut se remettre dans le contexte. Le général Boulanger, personnage équivoque, soutenu aussi bien à droite (royalistes, bonapartistes) qu'à gauche (certains radicaux et socialistes), venait d'emporter les législatives partielles du 27 janvier 1889 à Paris face à Edouard Jacques, président du Conseil général de la Seine. Les partisans du général Boulanger avaient envisagé une marche sur l'Elysée à laquelle le principal intéressé s'était prudemment refusé de participer. Le camp républicain redoutait un coup d'Etat.

C'est la raison pour laquelle l'initiation de Charles Lalou au sein de la loge La France Démocratique (présidée par Georges Laguerre, député boulangiste du Vaucluse) était apparue - à tort ou à raison - comme une provocation par les Frères les plus soucieux de défendre la jeune Troisième République en cette année du centenaire de la Révolution française.

Pourtant, le GODF était lui-même très partagé sur l'attitude à adopter vis-à-vis de Boulanger. Par exemple, un républicain aussi incontestable que Frédéric Desmons, président du Conseil de l'Ordre, ne cachait pas sa sympathie pour le turbulent militaire.

Voici un extrait du compte rendu du quotidien Le XIXe siècle, viscéralement antiboulangiste, en date du 6 février 1889 :

« Le porte-parole officiel du Boulangisme, l'enfant de choeur de la Chapelle de la rue Dumont-d'Urville, a été exécuté hier au Grand-Orient de France. L'exécution a été complète; elle était méritée.

On sait que tout dernièrement Georges Laguerre a fondé ou plutôt ressuscité loge la République Démocratique, dans le but de donner le change à l'opinion publique en faisant croire que la Maçonnerie était Boulangiste.

Pour augmenter le nombre, d’ailleurs très restreint des Membres de cet Atelier, le Frère Laguerre, Vénérable de la Loge, a présenté à l'Initiation un des membres influents du Comité de la rue de Sèze. Mais sachant que l'admission de ce personnage soulèverait un tollé général dans le monde maçonnique, il avait imaginé le truc suivant :

Le Bulletin Maçonnique qui indique le programme des travaux de toutes les Loges, ainsi que l'heure des séances, annonçait que la tenue de la Loge de M. Laguerre, commencerait à huit heures et demie, et ne donnerait aucun renseignement sur l'Ordre du jour.

D'autre part, le Vénérable avait fait envoyer aux Membres de sa Loge une convocation indiquant l'ouverture des travaux pour sept heures et demie précises, c'est-à-dire une heure avant l'heure habituelle et contrairement à tous les usages Maçonniques, de façon à dire à ceux qui se présenteraient à l'heure : la comédie est finie, la pièce est jouée.

Ce projet, si habilement préparé, échoua complètement.

Hier, cinq cents Francs-Maçons, prévenus à la hâte, sont venus de tous les points de Paris pour assister à l'ouverture des travaux de la Loge présidée par Laguerre.

Il ne nous est pas permis de faire le compte rendu de la séance maçonnique, ce que nous devons dire, c'est que, malgré son cynisme et son audace, le député de Vaucluse, accablé sous le poids du mépris de tous les assistants, a été contraint de lever la séance et de sortir de sa Loge sous les huées des Francs-Maçons indignés (…). »

L'affaire fit si grand bruit que le F∴ Esprit-Eugène Hubert, directeur de la revue La Chaine d'Union de Paris et antiboulangiste notoire, se crut obligé d'appeler indirectement les FF à la modération et à la raison (cf. La Chaine d'Union de Paris, février 1889, p. 36) :

« Quelques excès ont pu être commis dans nos travaux, quelques méconnaissances ont pu être faites de nos prescriptions et Règlements, dans ces derniers temps ; ne nous en inquiétons point outre mesure. Cela ne peut avoir aucune conséquence grave, quant au point de vue de la stabilité et de la sécurité maçonniques : au contraire cela nous servira. Nous y puisons cet enseignement profitable que nous devons nous retrancher et nous renfermer dans nos anciennes manières d'être maçonniques ; que loin d'étendre notre cercle, nous devons le restreindre ; que, sans être une Société secrète, nous sommes une Société privée qui reste chez elle, qui ne sort point de chez elle, qui n'ouvre point ses portes à tous venants ; que nous sommes une Société qui se distingue, qui se détache de toute autre société par ses mots, signes, formes et coutume. Par son indépendance, par sa tolérance, par sa fraternité, par son abnégation, par ses larges horizons d'amélioration sociale, d'union entre toutes les races, des peuples entr'eux et par ses aspirations à la concorde, à la paix dans l'Humanité entière.

Corps d'avant-garde, elle ne peut se découvrir sans vouloir s'exposer à être paralysée, comprimée dans son oeuvre, dans son action.

Restons des Temples fermés. »

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A consulter :

Journal Le XIXe siècle - 6 février 1889.pdf

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