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  • Les francs-maçonnes mexicaines au XIXe siècle

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    On a toujours l'habitude de présenter l'origine de la franc-maçonnerie mixte et féminine dans le monde en faisant référence à l'initiation de la journaliste féministe Maria Deraismes au sein de la L Les Libres Penseurs au Pecq, près de Versailles (GL Symbolique écossaise) le 14 janvier 1882. Pourtant, c'est une erreur, non que cette initiation n'ait jamais existé, mais plutôt parce qu'elle n'a certainement pas eu le retentissement qu'on lui prête aujourd'hui.

    En effet, il faut rappeler que cinq mois à peine après l'initiation de Maria Deraismes, la L Les Libres Penseurs préféra se dédire et se débarrasser de l'encombrante pétroleuse afin de réintégrer rapidement la GL Symbolique écossaise. La SMaria Deraismes fut donc priée d'aller maçonner ailleurs. Elle n'a donc réintégré la maçonnerie qu'en 1893 au sein du Droit Humain qu'elle fonda avec le FGeorges Martin. Elle mourut l'année suivante. Autant dire que la vie maçonnique de Maria Deraismes, en réalité, s'est réduite à pas grand-chose.

    Mais surtout, il faut bien insister sur le fait que la France n'a pas été le premier pays à voir éclore sur son territoire des loges maçonniques mixtes et féminines. De telles loges existaient déjà au Mexique avant la création du Droit Humain et de la Grande Loge Féminine en France. Je précise : des loges maçonniques et non des loges d'adoption.

    Le 22 avril 1897, le F Theodore Sutton Parvin (1817-1901), ancien Grand Maître de la GL de l'Iowa, a rédigé un rapport sur la situation de la maçonnerie mexicaine. Cet érudit y a abordé, sans détour, la question de la présence des maçonnes au sein de la Grande Diète Symbolique de la République du Mexique, l'obédience fédérale qui a regroupé de 1890 à 1901 presque toutes les GGLL du pays.

    Voici un extrait de ce rapport traduit en 1912 par le F Louis Goaziou, fondateur avec le F Antoine Muzzarelli de la fédération américaine du Droit Humain en 1903 (cf. La Lumière maçonnique, avril 1912, n°28). Je souligne des passages qui me paraissent importants.

    "Une autre objection présentée jusqu'ici pour refuser la reconnaissance de la Grande Diète est qu'elle initiait des femmes. Après avoir examiné soigneusement la Constitution, je n'y ai rien trouvé autorisant l'initiation des femmes. Ce ne fut qu'un an après son organisation, en 1891, que la Grande Diète adopta une loi permettant l'initiation des femmes et de leur accorder des patentes constitutives pour la formation de Loges. Autant que j'ai pu voir et apprendre, deux ou trois seulement des Grandes Loges donnèrent leur sanction à cette loi et en profitèrent. J'ai trouvé des Loges de femmes dans les villes de Mexico et de San Luis Potosi ; c'est-à-dire que j'ai trouvé suspendues aux murs des Loges des Chartes de loges de femmes à côté de Chartes de loges d'hommes se réunissant dans le même Temple. Les Chartes étaient écrites sous la même forme, de la même façon, signées par les mêmes Grands Officiers et portaient le même cachet de la Grande Diète. La seule différence était que les unes portaient des noms de femmes et les autres des noms d'hommes. En examinant le Bulletin Maçonnique, organe officiel de la Grande Diète, de 1891 à 1894, et surtout le numéro de février 1893, qui contient une liste officielle de plus de cent Loges sous l'obédience de la Grande Diète, j'ai trouvé deux Loges de femmes organisées par le Grand Secrétaire lui-même. Dans le Bulletin officiel de février 1892, pages 175-201, il y a la liste des officiers et des membres d'une vingtaine de Loges, toutes sous l'obédience de la Grande Diète, et dans le nombre, se trouve la Loge Marlha Washington n° 156, et le nom du Vénérable est Maria C. Beal et celui de la Secrétaire Josefina S. Rivera. Je connais fort, bien ces dames, la première depuis son enfance. Mme Beall est originaire d'Iowa City, reçut son éducation dans l'Université de l'Etat (où je fus professeur plusieurs années) et après avoir passé ses examens en 1876; partit au Mexique en qualité de missionnaire. Elle s'y maria et son mari était à l'époque vénérable d'une Loge mexicaine. Le père de cette même dame est un éminent docteur et maçon depuis plus de cinquante ans. La secrétaire est la mère du Gouverneur de l'Etat, lui-même Grand Maître de la Grande Loge, et la fille du général Rivera.  Ils m'apprirent, et les Vénérables des Loges de la ville de Mexico, que j'ai visitées me le confirmèrent, que les femmes visitaient à discrétion les Loges masculines.

    Dans toutes les Loges et Grandes Loges que j'ai visitées, j'ai toujours été reçu avec la plus grande courtoisie, et les orateurs m'adressaient d'éloquents discours de bienvenue. En leur répondant, je ne manquais jamais d'attirer l'attention sur cet usage si contraire aux règles de la Maçonnerie américaine et de dire que tant qu'il existerait, la plupart des Grandes Loges américaines refuseraient de reconnaître la Grande Diète. Partout, en conversation privée aussi bien qu'en réunion, je fus informé que la grande majorité des membres et des Loges étaient opposés à cet usage et désirait entrer en relations amicales avec les Maçons américains. Le président Diaz, qui m'honora de deux intéressantes entrevues ainsi que son député, au Conseil Suprême et à la Grande Diète, et plusieurs autres maçons éminents, me dirent la même chose.

    Quelques mois après mon retour aux Etats-Unis, on m'avertit que la Grande Diète avait révoqué la loi autorisant d'initier des femmes. Je répondis que cela ne suffisait pas à satisfaire les maçons américains. Il fallait en outre que la Grande Diète passât une loi révoquant les chartes accordées aux femmes et refusant à celles-ci le droit de visiter les loges masculines. Et c'est, m'a-t-on dit, ce que la Grande Diète a fait depuis. Et je ne vois pas ce qu'elle aurait pu faire de plus. Elle ne peut pas enlever la qualité de Maçonnes aux femmes qui ont été initiées."

    La Grande Diète ne peut enlever la qualité de Maçonnes aux femmes qui ont été initiées... Tel était le constat du F Parvin à l'époque. Force est de constater qu'il s'est pourtant trompé. En effet, dans sa volonté précipitée d'être reconnue par la franc-maçonnerie nord-américaine, la Grande Diète Symbolique de la République du Mexique a été contrainte de sacrifier ses loges mixtes et féminines à partir de 1897. Le FParvin a évoqué dans son rapport la L Marlha Washington n°156. Mais il aurait très bien pu citer aussi les LL féminines Maria Alarcon de Mateos n°27 (fondée avant 1890 à Mexico) et Josefa C. Canton (fondée en 1891 à Nuevo Laredo, ville de l'Etat du Tamaulipas sur les bords du Rio Grande) qui, toutes deux, travaillaient au REAA∴.Les LL∴ mixtes et féminines pratiquaient aussi les rites égyptiens de Memphis ou de Misraïm. Le rite d'York, lui, ne s'est pas ouvert aux femmes, sans doute parce qu'il regroupait à l'époque de nombreux ateliers composés majoritairement de FF nord-américains installés au Mexique.

    Il est également intéressant, je crois, de noter que le rapport du F Parvin a provoqué la colère de nombreux FF mexicains, notamment celle du FRichard E. Chism car il n'y avait pas, au Mexique, de consensus général sur la présence des francs-maçonnes (seules deux ou trois Grandes Loges sur les dix Grandes Loges composant la Grande Diète y étaient véritablement favorables). Chism, un américano-mexicain, dignitaire du REAA, membre de la Grande Loge Fédérale du District de Mexico, était un adversaire acharné de la présence féminine en loge. Celui-ci s'en est pris au F Theodore S. Parvin en des termes particulièrement violents (More Light upon Mexican Symbolic Masonry, 1897, éd. par l'auteur, Mexique, pp. 21 et suivantes).

    "Mr. Parvin, by his ill judged interference in the Masonic affairs in Mexico has embittered our controversies more than any outsiders. He is a good observer but a poor investigator being of advanced age, utterly ignorant of the Spanish language, so deaf he can scarcely understand English and withal, consumed with vanity and self importance. He is described to me by a high Mason in the United States as being "full of venom"and this description seems to fit him exactely." (M. Parvin, par son ingérence inconséquente dans les affaires maçonniques au Mexique, a envenimé nos controverses plus que tout autre intervenant extérieur. Il est un bon observateur, mais un pauvre enquêteur étant d'un âge avancé, totalement ignorant de la langue espagnole, sourd, il ne peut guère comprendre l'anglais et en même temps, bouffi de vanité et sûr de son importance. Il m'a été décrit par un dignitaire maçon des États-Unis comme étant "plein de venin" et cette description semble lui correspondre exactement).

    Et d'ajouter au sujet de l'initiation des femmes au Mexique (on appréciera le sens de la nuance de l'auteur) :

    "The Grand Lodges of the United States are now face to face with one of the greatest Masonic impostures that has been attempted since the days of Cagliostro" (Les Grandes Loges des Etats-Unis sont confrontées à l'une des plus grandes impostures maçonniques qui a été tentée depuis l'époque de Cagliostro).

    Mais quelles qu'aient été les divergences à ce sujet, il n'en demeure pas moins cependant qu'il a existé au Mexique, à la fin du XIXe siècle  un réseau maçonnique mixte et féminin, principalement structuré dans les Etats du centre et du nord du pays. Et ce bien avant la création du DH et de la GLFF. Ce fait historique méritait d'être signalé parce qu'il est remarquable. Il devrait en tout cas inciter les maçons français (maçonnes comprises) à un peu plus de modestie, eux qui se croient souvent à l'avant garde des évolutions maçonniques dans le monde.

    Ce réseau n'a duré tout au plus qu'une dizaine d'années, mais il semble tout de même avoir été actif au sein de l'obédience fédérale (on pense toutefois qu'il y a eu des initiations de femmes plus anciennes et qui remonteraient au début des années 1870).  Ce réseau aurait peut-être pu survivre et continuer à se développer si la franc-maçonnerie nord-américaine ne s'était pas évertuée à vouloir régenter la franc-maçonnerie mexicaine tout comme les Etats-Unis se sont évertués de leur côté à caporaliser l'Amérique latine (cf. la doctrine du big stick promue par le président américain, le F Theodore Roosevelt).

  • L'initiation de Marie-Henriette Xaintrailles

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    femmes,initiation,franc-maçonnerie,marie-henriette xaintrailles,jean-claude bésuchet de saunois,françois-timoléon bègue-clavelSi les figures d'Elizabeth St Leger Aldworth et Maria Deraismes sont relativement bien connues, il en est d'autres qui, au contraire, sont tombées dans l'oubli. J'ai évoqué, il y a quelques mois, l'énigmatique Mrs Beaton initiée en Angleterre au XVIIIe siècle. Je voudrais maintenant parler de Madame Xaintrailles qui aurait été (le conditionnel est de mise) la première femme à avoir été initiée aux mystères maçonniques dans une loge française (donc hors loge d'adoption).
     
    Cet événement est raconté dans deux ouvrages. Le premier est celui de Jean-Claude Bésuchet de Saunois (1790-1867) et s'intitule Précis historique de l'Ordre de la franc-maçonnerie depuis son introduction en France jusqu'en 1829 (Rapilly Libraire, Paris, 1829, en deux tomes). Le second est celui de François-Timoléon Bègue-Clavel (1798-1852) et s'appelle Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes anciennes et modernes (Pagnerre éditeur, Paris, 1843).
     
    Voici tout d'abord la version qu'en donne Bésuchet de Saunois (cf. pages 299 et suivantes de son Précis historique de l'Ordre de la franc-maçonnerie) :

    « XAINTRAILLES (madame de), femme du général de ce nom, fut son aide de camp, et mérita que le premier consul Bonaparte la maintînt dans les fonctions de son grade, et lui donnât un brevet de chef d'escadron. Elle avait droit à ces distinctions extraordinaires pour son sexe par quelques faits d'armes remarquables et par plusieurs traits d'humanité. Voici son histoire maçonnique. La loge des Artistes, présidée par le frère Cuvelier, annonce une tenue d'adoption destinée aux dames maçonnes : l'usage est que les frères , avant d'ouvrir les barrières du jardin d'Éden, se réunissent en travaux d'hommes. Madame de Xaintrailles, convoquée pour la loge d'adoption où elle devait être initiée comme femme, arrive à la loge à l'heure militaire, c'est-à-dire à l'heure fixée par la lettre de convocation. Les frères commençaient à peine les travaux maçonniques : on informe le vénérable de la présence, dans les Pas-Perdus, d'un officier supérieur en grand costume militaire. Le vénérable lui fait de mander s'il est porteur d'un diplôme. L'officier supérieur qui ne soupçonne pas que par cette pièce on entend un acte qui constate sa qualité de maçon , remet son brevet d'aide de camp ; le frère expert le porte sans l'examiner au vénérable qui en donne lecture à la loge ; l'étonnement est général. Le vénérable, ancien militaire, auteur dramatique, maçon enthousiaste, est inspiré par cet incident ; il propose à la loge d'admettre cette héroïne dont il a plusieurs fois entendu parler avec éloge, non au premier grade maçonnique des dames, mais au premier de nos grades comme franc-maçon, faisant remarquer que si le premier consul a trouvé dans la conduite guerrière de madame de Xaintrailles des motifs suffisants pour autoriser la simulation de son sexe, la loge ne pourra être blâmée d'imiter le chef du gouvernement en transgressant, en faveur de cette dame, nos lois et nos usages. La discussion est vive ; le pour et le contre sont soutenus avec une égale ardeur. Une improvisation nouvelle et pleine d'éloquence du vénérable décide la question, et la loge se charge de justifier par de puissants motifs près du Grand Orient l'innovation inouïe qu'elle se permet dans cette circonstance. Des commissaires sages et prudents vont annoncer à madame de Xaintrailles la haute faveur dont elle est l'objet , et la préparer à l'initiation des maçons , si elle accepte :« Je suis homme pour mon pays, dit-elle, je serai homme pour mes frères. » Elle se soumet aux épreuves que l'on modifie autant que les convenances l'exigent, et on la proclame apprenti maçon. Une demi-heure après les barrières du jardin d'Éden sont ouvertes, et madame de Xaintrailles, annoncée officiellement dans sa qualité maçonnique, siège sur les bancs au rang des hommes. »

    Voici ensuite la version plus édulcorée de Bègue-Clavel (cf. pages 34 et 35 de son Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie) :
     
    « Bien que la loi qui interdit aux femmes l'accès des loges soit absolue, elle a pourtant été enfreinte une fois dans une circonstance assez remarquable.  La loge des Frères-Artistes, présidée par le frère Cuvelier de Trie, donnait une fête d'adoption. Avant l'introduction des femmes, les frères avaient ouvert leurs travaux ordinaires. Au nombre des visiteurs qui attendaient dans les pas perdus, se trouvait un jeune officier en uniforme de chef d'escadron. On lui demande son diplôme. Après avoir hésité quelques instants, il remet un papier plié à l'expert, qui, sans l'ouvrir, va le porter à l'orateur. Ce papier était un brevet d'aide-de-camp, délivré à madame de Xaintrailles, femme du général de ce nom, qui, à l'exemple des demoiselles de Fernig et d'autres héroïnes républicaines, s'était distinguée dans les guerres de la révolution, et avait gagné ses grades à la pointe de son épée. Lorsque l'orateur lut à la loge le contenu de ce brevet, l'étonnement fut général. Les esprits s'exaltèrent, et il fut spontanément décidé que le premier grade, non de la maçonnerie d'adoption, mais de la vraie maçonnerie, serait conféré séance tenante à une femme qui, tant de fois, avait manifesté des vertus toutes viriles, et avait mérité d'être chargée de missions importantes, qui exigeaient autant de discrétion que de courage et de prudence. On se rendit aussitôt près de madame de Xaintrailles, pour lui faire part de la décision de la loge, et lui demander si elle acceptait une faveur sans exemple jusqu'alors. Sa réponse fut affirmative. « Je suis homme pour mon pays, dit-elle ; je serai homme pour mes frères. » La réception eut lieu; et, depuis cette époque, madame de Xaintrailles assista souvent aux travaux des loges. » 
     
    On constate que les deux versions de ce même événement diffèrent légèrement sur la forme. Pour Bésuchet de Saunois, Madame Xaintrailles devait être initiée mais dans le cadre de la maçonnerie d'adoption. C'est parce qu'elle s'est présentée en avance et en uniforme de militaire, au moment où la "loge des hommes" se réunissait, qu'elle est devenue soudainement un sujet de débat et que la question de son initiation à la franc-maçonnerie s'est alors posée. Bésuchet impute principalement la responsabilité de cette décision au vénérable Cuvelier. Il précise qu'il y a eu un débat contradictoire nourri au sein de la loge. Cette histoire s'est produite sous le Consulat, entre 1800 et 1804, puisque Bésuchet fait explicitement référence au Premier consul, donc à Napoléon Bonaparte. Bègue-Clavel, lui, précise que Madame Xintrailles fut initiée mais dans l'enthousiasme général et sans faire référence explicitement à Cuvelier et à un débat contradictoire au sein de la loge.
     
    Bésuchet et Bègue-Clavel, ne donnent cependant aucun élément précis sur la récipiendaire. On connait pourtant son identité. Il s'agit vraisemblablement de la prussienne Marie-Henriette Heiniken. En 1790, cette berlinoise fit la connaissance du général Antoine Charles Dominique Lauthier-Xaintrailles (1769-1833) dont elle devint la maîtresse, puis l'aide de camp en 1793 lorsque celui-ci fut nommé général. Elle connut la notoriété non seulement pour avoir porté l'uniforme mais aussi pour s'être distinguée, à maintes reprises, sur le champ de bataille. Elle reprit aux Prussiens un parc d'artillerie, arrêta la révolte de la 44ème demi-brigade, sauva le 11ème bataillon du Doubs et un gros détachement de gendarmerie. Elle préserva des horreurs de la guerre les habitants d'Edenhoffen et se dévoua auprès des soldats blessés. Elle se fit appeler par le nom de son amant dans l'espoir qu'il accepte un jour de l'épouser (cf. Léon Hennet, Madame Xaintrailles, chef d'escadron, aide de camp, Carnet de la sabretache: revue d'histoire militaire: rétrospective: Mme Xaintrailles, Paris, Sabretache, 1906, pp 355-356). Mais elle fut pourtant abandonnée par le général Xaintrailles. Le Premier consul Bonaparte la chargea alors d'une mission confidentielle en Egypte. Elle obtint une pension en 1814 qui lui fut retirée à la chute de l'Empire. Elle mourut dans la pauvreté en 1818.
     
    Cependant, il ne faut pas se méprendre. Le cas de Madame Xaintrailles, si extraordinaire soit-il, n'est pas aussi isolé que ce qu'on pourrait penser. En effet, à la fin du XVIIIème siècle, les femmes soldats n'étaient pas rares. Bègue-Clavel l'a d'ailleurs souligné en faisant allusion aux demoiselles Fernig et aux autres héroïnes républicaines. Certaines de ces femmes se travestissaient en hommes. Comme le remarque Jean-Clément Martin (cf. Travestissements, impostures et la communauté historienne - À propos des femmes soldats de la Révolution et de l’Empire, Politix, Volume 19 - n° 74/2006, p. 31-48) : "Ces femmes soldats ont profité de la liberté donnée par la Révolution – surtout entre 1791 et 1794 – qui permet à tous les individus d’inventer leur vie, quels que soient les statuts et les convictions." Si nombre d'entre elles ont porté l'uniforme, c'est plus par un souci d'affirmation individuelle, dans le cadre d'un parcours de vie singulier, que par un désir conscient et systématique de renverser le système patriarcal.
     
    Par conséquent, on ne peut pas déduire de l'histoire racontée par Bésuchet de Saunois et Bègue-Clavel je ne sais quel message en faveur de l'émancipation des femmes et de leur entrée en franc-maçonnerie. Il est impossible, à mon avis, de lui attribuer pareille signification. D'une certaine manière, celle-ci semble confirmer ce que j'avais écrit, en février 2015 ici même sur ce blog, au sujet de Mrs St Leger Aldworth. En effet, à l'instar de la jeune aristocrate irlandaise, Mme Xaintrailles a été considérée symboliquement comme un homme parce que des circonstances particulières avaient exigé que la loge prît une décision urgente à son égard (« Je suis homme pour mon pays ; je serai homme pour mes frères. »). La femme était dans la salle des Pas Perdus, en uniforme de chef d'escadron, donc travesti en homme. Son identité, en fin de compte, ne fut découverte que lorsqu'on lui demanda de justifier sa qualité maçonnique, c'est-à-dire juste avant d'entrer dans le Temple. Sa ponctualité aux travaux a confirmé chez elle d'étranges vertus viriles (désolé pour le cliché des femmes toujours en retard ; je ne fais que reprendre Bésuchet et Bègue-Clavel). La loge des Frères artistes fut obligée de débattre de ce cas extraordinaire, comme le fit la loge du Vicomte de Doneraile quasiment cent ans plus tôt. Elle décida alors d'initier la femme sur le champ.
     
    Parlons de cette loge justement. On a des informations assez précises à son sujet. Si l'on s'en réfère à Bésuchet de Saunois, la loge des Frères artistes a été fondée le 22 juin 1797 (22ème jour du 4ème mois 5797) à l'orient de Paris. Elle a été présidée par Jean-Guillaume Cuvelier de Trie (1766-1824), avocat mais surtout homme de lettres et de théâtre dont le surnom était, toujours selon Bésuchet, le "Corneille des boulevards" (sic). Il s'agissait donc d'un auteur de seconde, voire de troisième catégorie, qui n'avait sans doute pas le talent nécessaire pour marquer les Belles Lettres de son empreinte. Mais il semble en tout cas que l'homme avait une imagination féconde puisqu'il créa, en 1801 et à partir de la loge des Frères artistes, l'ordre sacré des Sophisiens, mélange très improbable (mais très en vogue à l'époque) de franc-maçonnerie et d'égyptomanie.
     
    Il semble que cette loge était encore en activités en 1829 lors de la parution du livre de Bésuchet de Saunois. Celui-ci note en effet :
     
    "Cette respectable loge conserve encore aujourd'hui un rang distingué parmi les ateliers de la capitale. Elle a été présidée depuis quelques années par les frères Fauchet et Bouilly, aujourd'hui (1828) orateurs du Grand Orient." (cf. Précis historique, op. cit., Tome 1, éd. 1829, pp. 99 et 100).
     
    Dans l'annuaire qui figure au tome 1 de son ouvrage, Bésuchet de Saunois a même pris soin de préciser qu'un chapitre était souchée sur la loge des Frères artistes, ce qui confirme qu'il s'agissait incontestablement d'un atelier important.
     
    Alors, me direz-vous, l'initiation de la Xaintrailles a-t-elle vraiment eu lieu ou bien s'agit-il au contraire d'une légende ? Je n'ai évidemment pas la réponse à cette question. Pour tenter de résoudre l'énigme ou tenter d'approcher une certaine forme de vérité, il faudrait se rendre au fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale de France pour éplucher soigneusement les archives de la loge des Frères artistes. Si cet événement a eu lieu, il est impensable de ne pas en retrouver la trace dans les archives de cette loge si tant est qu'elles aient été parfaitement bien conservées. Malgré tout, j'éprouve à l'égard de l'initiation maçonnique de Mme Xaintrailles les mêmes doutes que pour l'initiation de Mrs St Leger Aldworth ou de Mrs Beaton pour la bonne et simple raison que j'ai beaucoup de peine à croire que Madame Xaintrailles ait de son vivant si peu attiré l'attention de ses contemporains en maçonnerie qu'on n'en ait parlé guère ailleurs que dans les ouvrages de Bésuchet de Saunois et Bègue-Clavel. Je me dis que cet événement a tout aussi bien pu sortir tout droit de l'imagination fertile de Cuvelier de Trie. En effet, quand on a une aptitude à inventer et à écrire des histoires, quand de surcroît on pousse le vice à créer un ordre fantaisiste et pseudo initiatique, il est alors tout à fait possible d'inventer l'initiation d'une femme de général révolutionnaire.
  • La polémique franco-britannique sur les rites maçonniques "égyptiens" au XIXe siècle

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    harry j. seymour,john yarker,robert little,william de lemerick,sigismund rosenthal,albert mackay,memphis-misraïm,glua,godf,jean-etienne marconis de nègre,georg grotefend,jean-françois champollion,gilbert thévenot,grande bretagne,franceLes rites maçonniques dits "égyptiens", longtemps restés confidentiels, ont déployé l'essentiel de leurs activités en dehors des grandes obédiences. Ils sont apparus dans le sillage des Cagliostro, Marconis de Nègre ou encore des frères Bédarride, personnages controversés et sulfureux. Puis, un peu plus tard, ils ont regroupé des individus que les loges ne voulaient pas en raison, notamment, de leurs activités politiques. Les rites de Misraïm et de Memphis, cantonnés à quelques loges pour l'essentiel, sont ainsi devenus des foyers d'agitation politique étroitement surveillés par les autorités. 

    A l’époque où les rites maçonniques "égyptiens" se sont structurés, on ne connaissait strictement rien de l’Egypte antique. On ignorait tout de son histoire, des différentes dynasties royales, de l'usage des monuments (dont une majorité était encore ensevelie dans les sables du désert) et de la signification des hiéroglyphes. L'égyptologie n’existait pas encore en tant que science autonome. On connaissait donc l'Egypte à travers l'image peu glorieuse que la Bible en donnait et aussi à travers les oeuvres de certains auteurs latins et grecs. Bref, les rites maçonniques "égyptiens", sous la houlette de leurs promoteurs, ont investi un champ vierge de toute connaissance. Ça veut donc dire qu'on a "égyptianisé", si je puis dire, les rites maçonniques comme on aurait pu très bien les "assyrianiser" si les travaux de Georg Grotefend (1775-1853) publiés dès 1802 sur l'écriture cunéiforme avaient suscité la même fascination que ceux de Jean-François Champollion (1790-1832) pour l'écriture hiéroglyphique. 

    Pourquoi les rites maçonniques "égyptiens" ne sont-ils pas parvenus à s'extirper de la marginalité ? Parce que, comme je l'ai dit, ils ont été souvent portés à bout de bras par des personnages sulfureux. Mais ce n’est pas le seul élément déterminant qui explique leur marginalité dans le monde maçonnique. Les rites "égyptiens" se sont souvent heurtés à l'hostilité marquée des obédiences maçonniques. Sous le second Empire, de nombreux républicains et révolutionnaires ont été contraints à l'exil. Même chose après l'écrasement de la Commune de Paris. C'est ainsi que des loges "égyptiennes" se sont créées en Grande Bretagne, à Londres, dans le courant des années 1860 et 1870. Ces ateliers regroupaient des proscrits mais pas uniquement comme on le croit trop souvent.

    En effet, les rites "égyptiens" ont aussi attiré des maçons britanniques en quête de mystères, de secrets et de grades. C'est ainsi que le 28 décembre 1870, une réunion des Conservateurs généraux du rite de Misraïm (90ème degré) a eu lieu dans la célèbre Freemasons' Tavern de Londres, Great-Queen Street (cf. The Freemason, édition du 31 décembre 1870). Y ont assisté l'éditeur-rédacteur Robert Wentworth Little (1840-1878), le comte William de Limerick (1840-1896) et l'artiste peintre Sigismund Rosenthal (1813-1884). L'écrivain et occultiste John Yarker (1833-1913) est devenu quant à lui le Grand Maître général du rite de Memphis en Grande Bretagne le 8 octobre 1872. Il a été nommé à cette charge par Harry J. Seymour, Grand Maître du rite de Memphis aux Etats-Unis d'Amérique.

    Les rites "égyptiens", on le voit, n'avait pas bonne presse au XIXe siècle. En Grande Bretagne et en France, ils étaient perçus comme dangereux et subversifs. Mais ce qu'on sait moins, c'est que les dignitaires britanniques et, plus largement anglo-saxons, s'en sont particulièrement méfiés. La raison ? Le F américain Albert Mackey (1807-1881) la donne dans son Encyclopédie de la franc-maçonnerie :

    "En 1862, lorsque Marconis a remis le rite de Memphis dans les mains des autorités dominantes de la maçonnerie française [le Grand Orient de France], beaucoup de ces loges [du rite de Memphis] existaient dans diverses parties de la France même si elles étaient en sommeil, parce que, comme nous l'avons déjà vu, dix ans auparavant, elles avaient été fermées par l'autorité civile. Si elles avaient été actives, elles n'auraient pas été reconnues par les francs-maçons français ; elles auraient été considérées comme clandestine, et il n'y aurait eu aucune affiliation possible parce que le Grand Orient ne reconnaît que les corps maçonniques qui le reconnaissent en retour comme chef de la maçonnerie française."

    Et Mackay de poursuivre :

    "Mais quand Marconis a cédé ses pouvoirs de Grand Hiérophante du rite de Memphis au Grand Orient, ce dernier autorisé le réveil des loges de Memphis à la condition qu'elles reconnaissent leur subordination au Grand Orient et qu'elles travaillent seulement aux trois premiers degrés sans conférer de diplôme supérieur à celui de maître maçon. Les membres de ces loges aux plus hauts grades dans le Rite de Memphis devaient être considérées comme de simples maîtres maçons."

    Selon Albert Mackay, il y aurait donc eu une sorte de double jeu des maçons égyptiens. D'un côté, le rite de Memphis aurait fait officiellement allégeance au GODF pour ne pas être inquiété par les pouvoirs publics et les obédiences reconnues. D'un autre, il aurait continué officieusement ses activités, c'est-à-dire à élever les frères aux plus hauts degrés du rite et à se développer au sein du GODFCe que Mackay décrit, c'est donc tout simplement un processus d'infiltration de la franc-maçonnerie par une minorité agissante ou un groupe d'individus structuré autour d'un rite non reconnu. Le GODF∴ est présenté comme la tête de pont de ce processus.

    Il est malgré tout probable que cette infiltration ait été plus un fantasme qu'une réalité empiriquement observable. Elle a néanmoins alimenté pendant des années la peur des maçons anglo-saxons en général et des maçons britanniques en particulier. Dans les années 1870, les journaux maçonniques britanniques ont en effet régulièrement tiré à boulets rouges sur les rites de Misraïm et de Memphis qualifiés de "spurious" (faux) et de "swindle" (escroquerie). Les critiques sont même devenues si insistantes et si violentes que le GODF a été contraint de réagir par l'intermédiaire de son secrétaire général, le F Gilbert Thévenot (1818-1882). Le 22 août 1873, ce dernier a écrit au F Robert Hamilton (1820-1880), Grand secrétaire général du Suprême Conseil d'Angleterre, pour dissiper des rumeurs qui couraient à son sujet : 

    "Ma réponse sera aussi simple que catégorique. La voici. Je déclare que je ne fais et n'ai jamais fait partie, ni directement ni indirectement, du soi-disant "Ancien et primitif rite de la Maçonnerie", ni du pouvoir constituant de ce rite, nouvellement implanté en Angleterre, ce que je déplore amèrement. J'affirme que la mention de mon nom comme membre honoraire et comme possédant le 95e degré de ce prétendu rite maçonnique est une imposture que je signale aux maçons de tous les pays (...)"

    On voit donc que l'essor des rites égyptiens (Misraïm et Memphis) a été particulièrement difficile au XIXe siècle en raison de leurs origines obscures et sulfureuses. Ils se sont heurtés à l'hostilité marquée des pouvoirs publics et des obédiences maçonniques qui les considéraient soit comme des escroqueries aux mains de charlatans, soit comme des foyers d'agitation révolutionnaire dirigés par des criminels.

    Dans ce climat de méfiance et de peur, la réaction britannique vis-à-vis de ces systèmes maçonniques devait être soulignée parce qu'elle demeure très peu connue des francs-maçons français et, plus généralement encore, de la recherche maçonnologique. Cependant, comment en expliquer le sens profond ? Comment expliquer cette focalisation des maçons d'outre-Manche sur des rites finalement ultra minoritaires ? Ma réponse est la suivante. Cette réaction a fondamentalement pour explication un positionnement politique de la franc-maçonnerie britannique à l'égard de la franc-maçonnerie française. Cette focalisation sur les rites "égyptiens" n'a été, à mon avis, qu'un prétexte pour dénoncer le GODF et, au-delà de ce dernier, tout ce que la France pouvait représenter non seulement en termes d'instabilité politique (le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire, la Guerre de 1870, les événements de la Commune, la République) mais aussi de risques d'exportation de la révolution en dehors de ses frontières. J'en veux pour preuve un article de la revue The Freemason du 29 avril 1871 (p.264) intitulé Freemasonry in France (Franc-maçonnerie en France). On peut y lire une condamnation sans appel de la Commune de Paris et de l'action de médiation entreprise par certains francs-maçons français ainsi qu'une condamnation du rite de Misraïm accusé d'avoir déployé ses activités sur le sol anglais grâce au soutien du GODF∴. Un extrait mérite d'être cité car il est on ne peut plus clair :

    "Freemasons of England disavow most heartily the manifestoes of those misguided French brethen, and repudiate any connection in their fraternization with the Communists or Red Republicans. It is nevertheless important to bear in mind that it is with their action as a body we find fault, and not with the opinions which any individual Mason may choose to enunciante and support."

    "Les Francs-Maçons d'Angleterre désavouent de tout leur coeur les manifestes de ceux qui, parmi les frères français, se sont égarés et ils répudient toute connexion dans leur fraternisation avec les communistes et les républicains rouges. Il est néanmoins important de garder à l'esprit c'est dans leur action en tant que corps [maçonnique] que nous décelons une faute, et pas dans les opinions que tout maçon, à titre individuel, peut choisir d'exprimer et de soutenir."

    Extraordinaire n'est-ce pas ? Je trouve ce paradoxe savoureux. Les francs-maçons français sont ainsi mis au ban de la franc-maçonnerie universelle parce qu'ils prétendent agir au nom de l'Ordre maçonnique dans les événements de la Commune de Paris (j'ai déjà montré effectivement dans une note que des maçons s'étaient arrogés le droit d'agir et de parler au nom de la maçonnerie française et que les frères étaient en réalité très partagé sur le mouvement). Mais ceux qui les désavouent "de tout leur coeur" dans les colonnes du Freemason font exactement la même chose ! Ils les désavouent au nom des Francs-Maçons d'Angleterre, c'est-à-dire en tant que corps maçonnique ! Il y a donc tout simplement ici l'expression d'une condamnation politique et d'un rejet clair et net de la Commune de Paris et des communistes même si on prend soin de rappeler que chaque maçon, à titre individuel, demeure libre de ses opinions.

    Pour le dire encore autrement, je crois que la rupture de la maçonnerie anglo-saxonne en 1877 avec la maçonnerie française (la querelle du Grand Architecte de l'Univers, n'en déplaise au F Alain Bernheim) a été d'autant plus brutale qu'il y a eu, tout au long des années 1860 et 1870, ces polémiques incessantes sur le rôle et la place des rites de Memphis et Misraïm perçus tous deux comme des chevaux de Troie de la révolution sociale et politique dans une Angleterre hyper industrialisée. La Commune de Paris a également été un traumatisme chez les dignitaires britanniques. La mise à l'écart du GODF et, à travers lui, de la maçonnerie française, était en quelque sorte déjà dans les tuyaux depuis quelques années. Il fallait attendre un prétexte supplémentaire pour rompre.

    Autrement dit, on a les ingrédients d'une rupture de nature politique si on ajoute à la peur des rouges infiltrés dans des réseaux (rites égyptiens, structures clandestines) la peur des libres penseurs et des athées présentés comme des individus dépourvus de morale. Evidemment, cette double peur fait sourire aujourd'hui compte tenu du recul historique dont on dispose mais je reste persuadé qu'elle subsiste encore de nos jours du côté des GGLL britanniques et américaines. En tout cas, dans le contexte de l'époque, elle s'explique très bien. On peut en comprendre l'étrange vigueur. En effet, à la fin du XIXe siècle, l'univers mental des francs-maçons reposait encore largement sur une approche mythifiée de leur propre histoire. Nombreux étaient ceux qui, en France, pensaient que la Révolution de 1789 avait été fomentée dans les loges. Nombreux étaient ceux qui, en Grande Bretagne, étaient disposés à le croire... 

  • Le lien fraternel selon la revue Die Bauhütte

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    Je reproduis ici la version originale d'un extrait du numéro du 5 janvier 1878 de la revue maçonnique allemande Die Bauhütte éditée par le F∴ Joseph Gabriel Findel (1828-1905). Il s'agit d'un petit texte de la rubrique intitulée "Feuilleton" (cf. p. 8) dans laquelle on trouve habituellement des nouvelles des francs-maçons du monde entier. Il faut contextualiser ce petit texte. En septembre 1877, la franc-maçonnerie mondiale est secouée par la décision du GODF de supprimer l'obligation de croire en Dieu, GADLU, et en l'immortalité de l'âme pour les candidats à l'initiation maçonnique. J'ai déjà montré que cette réforme votée en septembre 1877 avait été vivement critiquée par les francs-maçons anglo-saxons et que leur violente réaction avait suscité en retour la réprobation virulente du F∴ Findel dans les colonnes de la revue britannique The Freemason. Cette dernière a répondu à son tour à Findel. La polémique n'a cessé d'enfler de semaine en semaine.

    Voici donc le texte en question. Il a la forme d'une brève. L'auteur n'est pas mentionné. Par conséquent, rien ne dit qu'il soit de la main de Joseph Findel car Die Bauhütte a toujours pu compter sur de nombreux FF rédacteurs.

    England. Der "Freemason" gibt in seiner besonders reich und glänzend ausgestatteten. Weihnachts-Nr eine besprechung sämmtlicher maurerischen Zeitschriften, mit denen er im Tauschverhältniss steht und der liebenswürdige Herausgeber, bruder Woodford, weiss jeder einige freundliche Worte zu widmen,  auch der Monde Mac, mit er der am wenigsten Übereinstimmt.

    Im Uebrigen wird die Agitation gegen den Grossorient von Frankreich mit allem Schwung betrieben, dasselbe Thema kehrt in verschiedenen Artikeln unter allen Formen und Wendungen wieder und schliesslich ists doch nur ein müssiger und leidenschaftlicher Streit um Worte. Mehrere Brüder betonen in dieser Weihnachts-Nr, dass die Maurer den Parsen, den Hindu, selbst die Amerikanische Rothhaut für aufnahmefähig halten, weil diese Alle in irgend einer Form einen Schöpfer oder ein höheres Wesen anerkennen.

    Als ob diejenigen, welche mit dem Namen Atheisten belegt werden, nicht auch ein oberstes Princip, eine Urkraft annehmen und als ob die Weltanschauung eines denkenden Mannes nicht geläuterter wäre, als die eines Feueranbeters oder rothhäutigen Indianers! Trotzdem tönt aus dem Munde jedes englischen Freimaurers : « Ans Kreuz mit ihm » und « der Jude wird verbrannt »

    Je ne vais pas faire une traduction littérale de ce texte mais plutôt exprimer l'idée générale car je ne maîtrise pas suffisamment la langue de Goethe.

    Il est tout d'abord rappelé que la revue britannique The Freemason est une revue particulièrement riche et brillante et que son numéro de Noël 1877 a été à la hauteur de sa réputation. The Freemason entretient des relations avec de nombreuses revues maçonniques dans le monde et son éditeur responsable, le F Adolphus Woodford (1821-1887), a toujours des paroles aimables pour les FF qui lui écrivent, y compris pour ceux avec lesquels il est le plus en désaccord.

    Il est ensuite relevé que les critiques contre le GODF se poursuivent. Ce sont les mêmes sujets qui reviennent dans divers articles. Et finalement, on se rend compte que toute cette agitation semble se réduire à une querelle passionné de mots.

    On retient de toute cette controverse l'idée, au fond, que les francs-maçons de Grande Bretagne seraient plus indulgents à l'égard du parsi (l'adepte de la religion de Zoroastre dans la Perse antique), de l'hindou et même de l'indien américain peau-rouge qu'à l'égard des athées. Pourquoi ? Parce que les premiers reconnaissent tous un créateur ou un être suprême sous une forme ou une autre tandis que les seconds, eux, n'acceptent pas l'idée d'un principe suprême ou d'une force primordiale. En lisant la revue The Freemason, on a donc l'impression que la représentation du monde d'un libre penseur ou d'un homme qui réfléchit n'est pas plus pure que celle d'un adorateur du feu ou d'un indien peau-rouge.

    Le texte se termine par la conclusion suivante qui a été extrêmement mal ressentie en Grande Bretagne: 
    « Trotzdem tönt aus dem Munde jedes englischen Freimaurers : « Ans Kreuz mit ihm » und « der Jude wird verbrannt » »Ce qui signifie : « Cependant retentit de la bouche de chaque franc-maçon anglais: « Crucifie-le » et « le Juif est brûlé »». Dans son édition du 26 mars 1878 (p.8), The Freemason s'indigne : "What does it mean ?" (qu'est-ce que cela signifie ?). Ce titre exprime clairement l'incompréhension. On peut lire dans la célèbre revue londonienne :

    There is no such tolerant body in existence as the English Grand Lodge. Since 1813 that Grand Lodge has pratically declared for universal toleration, and in the recent struggle in Germany against the unwise exclusion of the Hebrews, the toleration of the English Grand Lodge has more than once been appealed to brother Findekl himself (...) We persecute non one, we excommunicate no one, we condemn no one.

    La revue The Freemason proteste énergiquement. Pour elle, il n'y a évidemment pas de Grande Loge aussi tolérante que la Grande Loge Unie d'Angleterre. Depuis 1813, celle-ci pratique la tolérance universelle. Et de préciser que dans le récent combat qui a eu lieu en Allemagne contre l'exclusion absurde des juifs des loges, le F Findel, lui-même, a su se référer à la tolérance anglaise. Pour la revue britannique, personne n'est persécuté, personne n'est excommunié et condamné. Fin de la discussion.

    Je crois cependant que la revue The Freemason a commis un contresens magistral. La revue Die Bauhütte n'a jamais soutenu que les francs-maçons britanniques étaient antisémites ou appelaient aux pogroms. Comment aurait-elle pu affirmer pareille ineptie, elle qui s'est battue contre la non admission des juifs au sein de certaines obédiences allemandes ? « Crucifie-le » et « le Juif est brûlé » font, à mon avis, implicitement référence à la pièce de théâtre Nathan le Sage, du F Gottold Ephraïm Lessing (1729-1781), un classique de la littérature allemande, et plus particulièrement à la scène où le patriarche de Jérusalem réclame au templier qu’on amène au bûcher Nathan, ce juif coupable d’avoir élevé dans le judaïsme sa fille adoptive Recha alors qu'il savait qu'elle était d'origine chrétienne. Le F Lessing s'était publiquement élevé contre les Grandes Loges qui, en Prusse notamment, refusaient l'initiation aux juifs. Dans ses Dialogues pour des francs-maçons, une autre de ses pièces, Lessing a également abordé la question majeure de la tolérance qui exige que chacun dépasse les préjugés et les méfiances.

    La conclusion du passage publié dans Die Bauhütte a donc un sens tout à fait différent que celui que lui prête The Freemason. La référence implicite et subtile à l'oeuvre de Lessing est une manière de dire que les maçons britanniques se comportent à l'égard des athées ou des libres penseurs comme le patriarche de Jérusalem s'est comporté à l'égard du juif Nathan. Ils condamnent, comme lui, sur des apparences et des préjugés bien qu'ils s'en défendent. Ils s'enferment, comme lui, dans leurs certitudes et ne veulent absolument pas écouter ce qu'on leur dit. Ils oublient, comme lui, que la vérité se trouve dans le lien fraternel qui unit les hommes et qu'elle disparaît dans leurs querelles. Ce qu'un précepte maçonnique énonce d'ailleurs de la manière suivante : « La concorde grandit ce qui est petit ; la discorde annihile ce qui est grand.» Le lien fraternel est donc précieux. La franc-maçonnerie se doit de le cultiver.

    En 1877, la liberté de conscience a fait irruption brutalement dans le monde maçonnique même s'il convient de souligner que le GO de Belgique a précédé le GO de France dans cette voie. Dès le début de l'année 1878, à Leipzig (Allemagne), le comité de rédaction de la revue Die Bauhütte savait déjà que le combat en faveur de la pensée libre serait difficile et se heurterait frontalement à l'intolérance des esprits dogmatiques, que ce soit en France, en Grande Bretagne, en Allemagne ou n'importe où ailleurs dans le monde.

  • Dans un train de nuit avec Pierre Mendès France

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    pierre mendès france,franc-maçonnerieLe 17 mai, France 5 a diffusé, en deuxième partie de soirée, un documentaire très intéressant intitulé "La IVe République, une France oubliée ?". Ce fut notamment l'occasion d'évoquer brièvement à nouveau Pierre Mendès France (1907-1982)

    J'ignore pourquoi, mais voir Mendès France sur mon écran de télévision m'a rappelé une anecdote racontée en loge par un frère qui l'avait rencontré fortuitement dans un train de nuit à la fin des années 60. Ce frère avait pu bavarder avec lui de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, de la situation politique de l'époque et, de fil en aiguille, de la franc-maçonnerie dont il avait été membre dans l'entre-deux-guerres. Mendès n'avait pas du tout esquivé le sujet et lui avait même précisé qu'il n'avait pas repris d'activités maçonniques après la guerre.

    La raison avancée de ce retrait était simple. A la Libération, le Grand Orient de France avait dû reconstituer ses effectifs. Et pour ce faire, il avait été amené à se montrer particulièrement prudent sur la réintégration des frères. 

    Mendès France aurait expliqué qu'il n'avait pas admis de devoir prouver à la rue Cadet son honorabilité, lui le résistant de la première heure. Le Grand Orient de France aurait donc fait preuve d'une certaine maladresse à son égard en voulant le soumettre à une procédure d'enquête qui, objectivement, ne se justifiait pas. La susceptibilité de l'homme en avait été froissée. 

    Ce faisant, Mendès France aurait aussitôt glissé à l'oreille du frère : "Mais, vous savez, le fait de ne pas être revenu en franc-maçonnerie en 45 ne fait probablement pas partie des meilleures décisions que j'aie prises dans ma vie."

  • Le G∴A∴D∴L∴U∴ dans la controverse de 1877

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    Il m'a été rapporté que le F Alain Bernheim, que l'on ne présente plus, ne serait pas d'accord avec ma note du 14 mai dernier relative à la réforme de 1877. Il précise ce qui suit dans un mail qui ne m'était pas destiné mais qui m'a été fraternellement transmis.

    "On lit sous la date du 14 mai 2015 sur le BLOG « 3,5,7 » dont les commentaires sont fermés et l’auteur anonyme:

    « L'abolition, en septembre 1877, de la référence obligatoire à Dieu, Grand Architecte de l'Univers, et à l'immortalité de l'âme par le Grand Orient de France (GODF) est généralement bien connue des francs-maçons puisqu'on en mesure toujours aujourd'hui les effets. »

    Eh bien non, elle n’est pas « généralement bien connue des francs-maçons » puisque ces mots sont inexacts.

    Pourquoi inexacts ? Parce que :

    1) A été modifiée en 1877 la phrase suivante de l’art. 1 de la Constitution de 1865 :

    Elle a pour principes l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine. Elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.  

    2) Phrase qui a été ainsi modifiée en 1877:

    Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine.

    3) On ne trouve dans aucune versions des Constitutions du GODF, depuis 1849, les mots  Grand Architecte de l'Univers. Ces mots n’ont pas été prononcés une seule fois par le pasteur Desmons au Convent de 1877.

    alain bernheim"

    Ce que dit Alain Bernheim est tout à fait exact. Le Convent de 1877 s'est effectivement prononcé sur la modification de l'article 1er de la Constitution du Grand Orient de France après des débats bien connus. Pour autant ce que je dis n'est absolument pas faux car le voeu n°IX, présenté par le F Frédéric Desmons, lors de la séance conventuelle du jeudi 13 septembre 1877, a aussi une histoire qu'il convient de rappeler sous peine d'en détourner le sens. Alain Bernheim le sait parfaitement mais ça va mieux en le disant.

    En 1875, la L La Fraternité progressive de Villefranche-sur-Saône (Rhône) a présenté un voeu visant à la réforme de l'article 1 de la Constitution du Grand Orient de France. Ce voeu était motivé par un incident survenu dans cette loge lors de l'initiation de deux profanes qui avaient déclaré, sous le bandeau, l'un qu'il croyait en l'Etre suprême, l'autre qu'il n'y croyait pas. Chacune de ces deux positions pouvait être défendue réglementairement. L'article 1 de la constitution adopté le 5 juin 1865 énonçait en effet à sa première phrase : "La Franc-Maçonnerie a pour principe l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine". Le même article énonçait à sa deuxième phrase : "Elle regarde la liberté de conscience comme un droit proche propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances" (Bull. GO, 1865, pp.230 et suiv.). Mais alors pourquoi initier le croyant et rejeter l'athée ? Le compromis réglementaire de 1865 ne pouvait donc que susciter l'insatisfaction parmi les frères et amener à des situations comme celle à laquelle la loge de Villefranche-sur-Saône a été confrontée.

    D'où l'adoption du voeu n°IX qui est d'ailleurs passée à la postérité sous le nom de « la querelle du Grand Architecte ». Dans son ouvrage consacré à Frédéric Desmons et à la Franc-Maçonnerie sous la Troisième République (publié aux éditions Gedalge, Paris, 1966), le regretté Daniel Ligou n'a-t-il pas intitulé le quatrième chapitre relatif au vote du voeu n°IX « Le Grand Architecte de l'Univers » (cf. les pages 79 et suivantes) ? Ce qui s'est passé en 1877, c'est donc bel et bien bien une controverse au sujet de la place du GADLU. C'est ainsi qu'elle a été comprise par les tenants de la régularité attachés à une vision théiste ou théistique de la franc-maçonnerie. Ces derniers ne se sont guère embarrassés d'en comprendre les origines au regard des dispositions de l'article 1 de la Constitution du GODF qui furent successivement adoptées, en 1849, 1854 et 1865. Il est exact cependant que le GODF n'a pas immédiatement supprimé la formule ALGDGADLU en tête de ses correspondances officielles mais qu'il a été logiquement amené à le faire dans le prolongement de la réforme de 1877.

    Je comprends le raisonnement qui vise à sortir le GADLU de la controverse parce qu'il s'agit de défendre l'idée, au fond, que cette formule est un symbole librement interprétable. Pourquoi pas d'ailleurs ? Moi ça ne me dérange pas le moins du monde et, pour tout dire, je m'en tamponne dans les grandes largeurs. Sauf que cette formule n'a jamais été perçue comme telle ! Ni aujourd'hui ni aux siècles précédents. Ou bien alors il faut croire que les frères qui nous ont précédés passaient leur temps à polémiquer sur des contresens, à commencer par les Grandes Loges britanniques et américaines. Ce dont je doute (il n'y a qu'à constater l'échec retentissant de la CMF en porte à faux sur cette question comme sur beaucoup d'autres).

    Le GADLU, c'est donc originairement une formule pour désigner Dieu selon la terminologie du métier. C'est lorsqu'on a voulu concilier cette formule traditionnelle avec la liberté de conscience que l'on a prétendu faire du GADLU un symbole (ce fut notamment la position défendue par le F∴ Joannis Corneloup en 1945 lorsque celui-ci avait espéré un rapprochement entre le GODF et les GGLL anglo-saxonnes à la faveur de la fin de la seconde guerre mondiale). Et je le repète : pourquoi pas si ça peut aider des FF à trouver le sommeil ? Mais on sait ce que les Anglais en pensent depuis 1877 :

    « In England, as in Ireland, and Scotland, and America, and Canada, we mean to stand firmly « super vias antiquas » and will continue to exclude as we actually shall reject all Atheists, and those who, wether « stupid » or otherwise, cannot, with us, conscientiously aknowledge and believe in T.G.A.O.T.U. » (The Freemason, December 15th 1877, p. 548).

    Pour terminer avec un sourire, je voudrais rappeler ici une anecdote que le F∴ Roger Dachez (un grand ami d'Alain Bernheim) a raconté sur son blog dans une note du 17 septembre 2014 :

    "Je me souviens qu'un jour, Brent Morris, un haut dignitaire du Suprême Conseil de la Juridiction Sud du Scottish Rite des USA, fin connaisseur de l’histoire de la maçonnerie - et membre de la loge Quatuor Coronati de Londres - me disait, alors que j'évoquais devant lui en souriant les contorsions intellectuelles de certains maçons français devant ces notions :

    "Roger, I can't understand them. The question is very simple: do you believe in God ? YES or NO ?"

    Brent a raison. Il faut simplifier. Donc simplifions. Je lui aurais donc répondu simplement : "Qu'est-ce que ça peut bien te foutre Brent que je croie ou pas ? T'as besoin de le savoir pour me serrer la main et m'offrir un verre ?"

    Voilà en tout cas la réponse qu'un pauvre petit blogueur anonyme souhaitait apporter à son illustrissime contradicteur.

  • La lumière brille aussi dans le Caucase mais dans un contexte géopolitique compliqué

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    russie,géorgie,france,grande bretagne,etats-unis,franc-maçonnerie,andrei bogdanov,achil ebralidzeUne petite note de géopolitique maçonnique pour ce dimanche 17 mai. Je vous emmène dans la région du Caucase sur les rives orientales de la Mer noire, en Géorgie.

    Le 14 mars dernier, la G∴L Georgie a été consacrée à Tbilissi. Elle a pour Grand Maître le F Archil Ebralidze qui, déjà, annonçait la couleur, en novembre 2013, dans le numéro 12 de la Gazette provinciale des francs-maçons de la province de Durham (Angleterre). Le F Ebralidze, alors membre de la RL Fawcett n°661 de Seaham, y annonce son intention de développer la franc-maçonnerie en Géorgie, où il est installé depuis 2007. Ce qui, soit dit en passant, est courageux et tout à son honneur car la Géorgie, comme toutes les anciennes terres soviétiques, a subi pendant des décennies une propagande antimaçonnique intense. Et le clergé orthodoxe local n'est pas spécialement réputé pour son ouverture d'esprit.

    Un passage de la lettre d'Ebralidze, en page 11, mérite d'être citée (je l'ai traduite) :

    "En 2008, j'ai rejoint la loge Aurora n°5 de la Grande Loge de Russie (...) Je suis maintenant passé maître et trésorier de la loge. Je suis parvenu à apporter la lumière maçonnique à deux de mes cousins, leurs garçons et mon beau-fils ainsi que d'un certain nombre de mes amis proches."

    Et c'est là qu'on se dit que c'est mal parti... Si cette GL de Géorgie a pour racine un homme qui parraine des membres de sa famille et quelques uns de ses amis proches, si cet homme est en plus bombardé Grand Maître quelques mois plus tard, alors le risque de donner naissance à une maçonnerie clanique est élevée avec toutes les dérives éventuelles que cela peut comporter.

    Remarquez, je ne veux pas faire de mauvais procès anticipés à nos FF Géorgiens mais disons que le contexte nourrit quand même le doute car la toute jeune GL de Georgie a été installée par la GL de Russie, elle-même sujette au clanisme politique. Cette dernière a pour GM le F Andrei Vladimirovich Bogdanov (rien à voir avec nos deux martiens hexagonaux). Bogdanov est un homme politique. Il préside l'ancien Parti démocratique de la Russie devenu aujourd'hui le parti de la Juste Cause. Bogdanov est un ultralibéral béât comme on peut l'être quand on a subi la planification soviétique. Il croit aux forces du marché comme on peut croire au GADLU (lui, manifestement, associe les deux).

    Le problème est que l'élection de Bogdanov à la tête de la GL de Russie en juin 2007 a donné lieu à une scission en 2008. Une minorité de l'Obédience a en effet considéré qu'il n'était pas sain, pour le développement harmonieux de la maçonnerie, que le F Bogdanov présente sa candidature à la présidence de la Russie en mars 2008 (il a fait royalement un peu plus de 1% des suffrages ; on se souvient que Dimitri Medvedev, poussé par Vladimir Poutine, a été confortablement élu avec 70% des voix). Il semble qu'on soit bien dans le cadre d'une maçonnerie clanique où les cadres de la GL de Russie sont aussi les cadres du mouvement Juste Cause. Les détracteurs de Bogdanov prétendent même que celui-ci est en réalité de mèche avec le pouvoir et qu'il joue en quelque sorte le rôle de l'idiot utile censé monter au monde entier que la Russie est démocratique et respecte les libertés publiques (c'est bien entendu un reproche de détracteur qu'il convient de considérer avec prudence).

    Je reviens à notre toute jeune GL de Géorgie. Je crois qu'elle a du souci à se faire avec une telle fée penchée sur son berceau, et ce d'autant plus qu'elle semble avoir été fondée dans la précipitation et dans un contexte des plus électriques. En effet, il convient de rappeler que le 8 février 2015, la GL d'Ukraine a installé une loge à Tbilissi. Il est très probable que la GL de Russie ait voulu signifier que la Géorgie était sa sphère d'influence et qu'il était hors de question qu'une obédience géorgienne puisse voir le jour en dehors de son intervention... Fonder une GL  en un mois... Chapeau !

    Rappelons tout de même - car le détail est amusant - que ce sont ces mêmes FF qui prétendent ne pas faire de la politique et représenter une maçonnerie de tradition. Ce qui est également cocasse, c'est l'extraordinaire passivité des obédiences anglo-saxonnes (britanniques et américaines pour l'essentiel) face à cette situation. Elles savent pourtant pertinemment que les dignitaires de ces pays ne sont "réguliers" que pour le carnet d'adresses.

    Ce qui est enfin paradoxal, et qui doit être souligné, c'est que les FF de ces pays renouent de plus en plus des liens fraternels avec les obédiences françaises prétendument irrégulières (le GODF ou la GLDF notamment) parce qu'ils rejettent toute instrumentalisation de l'Ordre maçonnique à des fins politiques ou d'affaires. Et le drame, c'est que ces obédiences françaises, obnubilées par la médiocrité des polémiques hexagonales, par exemple sur la CMF ou plus récemment encore sur les états d'âme d'Alain Graesel, semblent ne pas se rendre compte de ce mouvement d'insatisfaction et de cette demande de rapprochement...

  • Etre jeune et initié. Mon cul !

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    Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, ça fait une vingtaine d'années que je suis sur les colonnes et je vais sur mes 43 ans.

    J'apprends aujourd'hui que le GODF s'apprête à organiser, le 30 mai prochain, "une foire aux jeunes maçons" dans le but d'attirer de jeunes profanes avec en passeur de plats un "jeune" maître de cérémonie, Laurent Kupferman, qui est à la maçonnerie ce qu'Emmanuel Pierrat est à Corto Maltese.

    Je vais être gentil. Donc je reprends...

    Pouf pouf !

    Le 30 mai aura lieu à Paris d'une conférence parisienne destinée aux jeunes qui-z-ont-des-questions-de-jeunes-qui-z-ont-des-questions-quoi... Paris et son impression, sans cesse renouvelée, de chier le monde chaque matin... 

    Quelle connerie et quelle faute de goût !

    Mais ça ne m'étonne pas. C'est bien le genre de manifestation qui ne peut que germer dans l'esprit de retraités en mal de cotisants et qui veulent se la jouer "hype", moderne, cool, branché... Il faut les voir...

    L'initiation maçonnique est une aventure singulière et personnelle dans la durée. Ce n'est pas une question de classe d'âge bordel !

    On n'est pas au zoo.

    S'il vous plait, un peu de respect pour les jeunes et ceux qui tentent de le rester !