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Le G∴A∴D∴L∴U∴ dans la controverse de 1877

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Il m'a été rapporté que le F Alain Bernheim, que l'on ne présente plus, ne serait pas d'accord avec ma note du 14 mai dernier relative à la réforme de 1877. Il précise ce qui suit dans un mail qui ne m'était pas destiné mais qui m'a été fraternellement transmis.

"On lit sous la date du 14 mai 2015 sur le BLOG « 3,5,7 » dont les commentaires sont fermés et l’auteur anonyme:

« L'abolition, en septembre 1877, de la référence obligatoire à Dieu, Grand Architecte de l'Univers, et à l'immortalité de l'âme par le Grand Orient de France (GODF) est généralement bien connue des francs-maçons puisqu'on en mesure toujours aujourd'hui les effets. »

Eh bien non, elle n’est pas « généralement bien connue des francs-maçons » puisque ces mots sont inexacts.

Pourquoi inexacts ? Parce que :

1) A été modifiée en 1877 la phrase suivante de l’art. 1 de la Constitution de 1865 :

Elle a pour principes l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine. Elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.  

2) Phrase qui a été ainsi modifiée en 1877:

Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine.

3) On ne trouve dans aucune versions des Constitutions du GODF, depuis 1849, les mots  Grand Architecte de l'Univers. Ces mots n’ont pas été prononcés une seule fois par le pasteur Desmons au Convent de 1877.

alain bernheim"

Ce que dit Alain Bernheim est tout à fait exact. Le Convent de 1877 s'est effectivement prononcé sur la modification de l'article 1er de la Constitution du Grand Orient de France après des débats bien connus. Pour autant ce que je dis n'est absolument pas faux car le voeu n°IX, présenté par le F Frédéric Desmons, lors de la séance conventuelle du jeudi 13 septembre 1877, a aussi une histoire qu'il convient de rappeler sous peine d'en détourner le sens. Alain Bernheim le sait parfaitement mais ça va mieux en le disant.

En 1875, la L La Fraternité progressive de Villefranche-sur-Saône (Rhône) a présenté un voeu visant à la réforme de l'article 1 de la Constitution du Grand Orient de France. Ce voeu était motivé par un incident survenu dans cette loge lors de l'initiation de deux profanes qui avaient déclaré, sous le bandeau, l'un qu'il croyait en l'Etre suprême, l'autre qu'il n'y croyait pas. Chacune de ces deux positions pouvait être défendue réglementairement. L'article 1 de la constitution adopté le 5 juin 1865 énonçait en effet à sa première phrase : "La Franc-Maçonnerie a pour principe l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine". Le même article énonçait à sa deuxième phrase : "Elle regarde la liberté de conscience comme un droit proche propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances" (Bull. GO, 1865, pp.230 et suiv.). Mais alors pourquoi initier le croyant et rejeter l'athée ? Le compromis réglementaire de 1865 ne pouvait donc que susciter l'insatisfaction parmi les frères et amener à des situations comme celle à laquelle la loge de Villefranche-sur-Saône a été confrontée.

D'où l'adoption du voeu n°IX qui est d'ailleurs passée à la postérité sous le nom de « la querelle du Grand Architecte ». Dans son ouvrage consacré à Frédéric Desmons et à la Franc-Maçonnerie sous la Troisième République (publié aux éditions Gedalge, Paris, 1966), le regretté Daniel Ligou n'a-t-il pas intitulé le quatrième chapitre relatif au vote du voeu n°IX « Le Grand Architecte de l'Univers » (cf. les pages 79 et suivantes) ? Ce qui s'est passé en 1877, c'est donc bel et bien bien une controverse au sujet de la place du GADLU. C'est ainsi qu'elle a été comprise par les tenants de la régularité attachés à une vision théiste ou théistique de la franc-maçonnerie. Ces derniers ne se sont guère embarrassés d'en comprendre les origines au regard des dispositions de l'article 1 de la Constitution du GODF qui furent successivement adoptées, en 1849, 1854 et 1865. Il est exact cependant que le GODF n'a pas immédiatement supprimé la formule ALGDGADLU en tête de ses correspondances officielles mais qu'il a été logiquement amené à le faire dans le prolongement de la réforme de 1877.

Je comprends le raisonnement qui vise à sortir le GADLU de la controverse parce qu'il s'agit de défendre l'idée, au fond, que cette formule est un symbole librement interprétable. Pourquoi pas d'ailleurs ? Moi ça ne me dérange pas le moins du monde et, pour tout dire, je m'en tamponne dans les grandes largeurs. Sauf que cette formule n'a jamais été perçue comme telle ! Ni aujourd'hui ni aux siècles précédents. Ou bien alors il faut croire que les frères qui nous ont précédés passaient leur temps à polémiquer sur des contresens, à commencer par les Grandes Loges britanniques et américaines. Ce dont je doute (il n'y a qu'à constater l'échec retentissant de la CMF en porte à faux sur cette question comme sur beaucoup d'autres).

Le GADLU, c'est donc originairement une formule pour désigner Dieu selon la terminologie du métier. C'est lorsqu'on a voulu concilier cette formule traditionnelle avec la liberté de conscience que l'on a prétendu faire du GADLU un symbole (ce fut notamment la position défendue par le F∴ Joannis Corneloup en 1945 lorsque celui-ci avait espéré un rapprochement entre le GODF et les GGLL anglo-saxonnes à la faveur de la fin de la seconde guerre mondiale). Et je le repète : pourquoi pas si ça peut aider des FF à trouver le sommeil ? Mais on sait ce que les Anglais en pensent depuis 1877 :

« In England, as in Ireland, and Scotland, and America, and Canada, we mean to stand firmly « super vias antiquas » and will continue to exclude as we actually shall reject all Atheists, and those who, wether « stupid » or otherwise, cannot, with us, conscientiously aknowledge and believe in T.G.A.O.T.U. » (The Freemason, December 15th 1877, p. 548).

Pour terminer avec un sourire, je voudrais rappeler ici une anecdote que le F∴ Roger Dachez (un grand ami d'Alain Bernheim) a raconté sur son blog dans une note du 17 septembre 2014 :

"Je me souviens qu'un jour, Brent Morris, un haut dignitaire du Suprême Conseil de la Juridiction Sud du Scottish Rite des USA, fin connaisseur de l’histoire de la maçonnerie - et membre de la loge Quatuor Coronati de Londres - me disait, alors que j'évoquais devant lui en souriant les contorsions intellectuelles de certains maçons français devant ces notions :

"Roger, I can't understand them. The question is very simple: do you believe in God ? YES or NO ?"

Brent a raison. Il faut simplifier. Donc simplifions. Je lui aurais donc répondu simplement : "Qu'est-ce que ça peut bien te foutre Brent que je croie ou pas ? T'as besoin de le savoir pour me serrer la main et m'offrir un verre ?"

Voilà en tout cas la réponse qu'un pauvre petit blogueur anonyme souhaitait apporter à son illustrissime contradicteur.

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