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L'exclusion du G∴O∴D∴F∴ en 1877 vue par l'historien allemand Joseph Gabriel Findel

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L'abolition, en septembre 1877, de la référence obligatoire à Dieu, Grand Architecte de l'Univers, et à l'immortalité de l'âme par le Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴) est généralement bien connue des francs-maçons puisqu'on en mesure toujours aujourd'hui les effets. Le G∴O∴D∴F∴ est injustement frappé d'ostracisme par une majorité de Grandes Loges, notamment anglo-saxonnes, qui le considèrent comme irrégulier. Le G∴O∴D∴F∴ n'a jamais cherché à réintégrer la grande famille de la maçonnerie internationale. Il n'a jamais cherché non plus à se déjuger et à faire acte d'allégeance aux Grandes Loges britanniques et américaines. En revanche, il a toujours pris soin d'expliquer les motifs qui l'ont amené à évoluer dans ses principes en 1877.

Ce que les francs-maçons savent moins en revanche, c'est que l'exclusion du G∴O∴D∴F∴ de la communauté maçonnique internationale a été abondamment commentée, dès 1877, dans l'Europe entière, y compris en Grande Bretagne. Je voudrais reproduire ici une lettre virulente que l'historien allemand Joseph Gabriel Findel a adressée à la revue maçonnique britannique The Freemason (Le Franc-Maçon). Cette lettre a été publiée dans l'édition du 15 décembre 1877 (p.549).

Qui était Gottfried Joseph Gabriel Findel (1828-1905) ? Il s'agissait à l'époque du plus grand historien de la maçonnerie allemande. Il était aussi l'éditeur de la revue maçonnique Die Bauhütte (La Loge). Ce franc-maçon, particulièrement actif, était connu de toute l'intelligentsia maçonnique du dix-neuvième siècle. Cet esprit curieux appréciait les débats et les controverses. Il n'hésitait jamais à défendre les plus faibles. Ainsi, en 1860, lui, Findel, l'allemand originaire de Bavière, avait été nommé Grand Maître honoraire de la Grande Loge de Prince Hall. C'est un fait remarquable quand on sait que cette obédience est composée uniquement de frères afro-américains et qu'elle n'est toujours pas officiellement reconnue par un grand nombre de Grandes Loges américaines.

Voici donc la lettre de Joseph Gabriel Findel à la revue The Freemason. Je l'ai traduite. J'en ferai ensuite un bref commentaire.

"LA POSITITION THEISTIQUE DE LA FRANC-MACONNERIE 

A l'éditeur du journal The Freemason,

Cher Monsieur et Frère,

Votre article intitulé la position théistique de la Franc-Maçonnerie, publié à la page 520 de votre revue, expose une déclaration de foi maçonnique qui détruit le caractère cosmopolite de la franc-maçonnerie pour en faire une véritable institution sectaire. Il sera difficile de s'opposer à votre approche infaillible des bases de l'art royal, que vous pensez être la seule valable, et qui, je suis au regret de le dire, s'apparente à un papisme maçonnique.

Permettez-moi simplement de vous dire qu'en Allemagne, en Hongrie, en Italie, etc., tous les maçons ne partagent pas votre point de vue sur la résolution qui a été prise contre le Grand Orient de France. Nous regrettons votre position quelque peu intolérante. Il semble que votre vision de la Franc-Maçonnerie ne soit pas universelle, cosmopolite, ouverte, mais exclusivement « anglo-saxonne » comme vous la qualifiez. Vos idées, j'en suis convaincu, ne sont pas en accord avec l'article 1 des Constitutions de 1723 qui ne déclare pas qu'un soi-disant athée ne peut pas être membre de la Fraternité, mais énonce plutôt, dans un esprit tranquille, tolérant, élevé, qu'il ne doit pas être stupide. Si un franc-maçon est un amoureux honnête de la vérité et s'il a acquis la conviction, en cherchant consciemment la vérité, qu'il peut nier l'existence de Dieu, ou au moins toute idée d'un dieu personnel, il ne peut pas être un athée stupide et il doit être considéré comme un très bon frère et comme un homme honnête et vertueux. Si, comme vous le dites, la franc-maçonnerie cherche à être un centre d'union universel et à cultiver les sentiments de solidarité et de fraternité pour le bien de l'humanité, alors chaque loge peut initier des hommes de toutes conditions et de toutes convictions, sans exiger d'eux une quelconque profession de foi si ce n'est d'être bon et honnête.

La Franc-Maçonnerie est une institution purement humaine, fondée sur un principe d'humanisme plutôt que sur des objectifs d'ordre métaphysique ou d'orthodoxie religieuse, qui ne peut exister que dans un cadre cosmopolite et qui doit permettre la plus grande liberté de conscience, de pensée et de religion, laissant à chacun de ses membres, dans son for intérieur, le soin de déterminer ce qu'il doit croire ou ne pas croire sur des questions qui ont, de tout temps, séparé les hommes au lieu de les unir.

Permettez-moi de rappeler aux lecteurs du journal The Freemason ce que j'ai écrit dans l'introduction de mon « Histoire de la Franc-Maçonnerie », pages 1 à 10, notamment à propos de la dédicace du livre des constitutions de 1738.

Mais il n'est pas dans mes intentions de faire des déclarations générales sur la manière dont on doit comprendre l'art royal, mais d'aider à la compréhension de la résolution du Grand Orient de France. Nos frères français n'ont pas abandonné la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme en enlevant ces principes de leur constitution, mais ils ont affirmé qu'un telle profession de foi ne dépendait pas de la loi maçonnique. Le Grand Orient de France a seulement fait le choix de la liberté de conscience et n'a pris position contre aucune foi religieuse. Dès lors la véritable signification de la constitution maçonnique française est maintenant que chaque frère maçon peut croire ou ne pas croire en Dieu et que chaque loge française peut décider souverainement quel candidat doit être initié ou non. Le vote français est uniquement l'affirmation de la liberté de conscience, pas la négation de la foi.

L'excommunication dont le Grand Orient de France a fait l'objet par les Grandes Loges maçonniques est par conséquent un acte intolérant de papauté, et la négation même de l'esprit du métier, le début de la fin de la Franc-Maçonnerie cosmopolite. L'excommunication du Grand Orient de France prouve seulement l'esprit sectaire qui a présidé à la décision de ces Grandes Loges, lesquelles ont oublié que le but de la Franc-Maçonnerie est d'unir tous les hommes bons de toutes croyances et professions ; ces Grandes Loges professent la séparation, détruisent le métier et ruinent l'héritage de nos pères fondateurs les plus libéraux et les plus tolérants. L'union de la Franc-Maçonnerie ne sera bientôt plus qu'une illusion si les maçons anglo-saxons condamnent les maçons français, allemands, italiens, etc. et réciproquement.

Fraternellement,

J.G. Findel"

Cette lettre appelle quelques commentaires.

Les mots employés par Joseph Gabriel Findel sont violents et le ton de la lettre est polémique. L'auteur fustige "l'excommunication" du G∴O∴D∴F∴, le "papisme maçonnique", le sectarisme et l'intolérance de Grandes Loges qu'il évite soigneusement de nommer. Ces mots ne sont pas anodins surtout lorsqu'ils sont publiés dans une revue maçonnique anglo-saxonne lue par des francs-maçons majoritairement de confession anglicane et protestante. Findel leur dit au fond que leurs Grandes Loges n'ont rien à envier à l'Eglise catholique, apostolique et romaine qui, au nom de son dogmatisme, condamne tous ceux qui pensent différemment d'elle.

Findel rappelle ensuite la signification du vote conventuel de 1877. Il le dit très bien : le G∴O∴D∴F∴ n'a jamais fait profession d'athéisme ; il a simplement proclamé que la liberté de conscience était à la base du travail maçonnique ; il a laissé le soin à chacun de ses membres de se déterminer librement par rapport aux questions métaphysiques. Même si l'auteur ne le dit pas clairement, on sent bien qu'il espère amener la maçonnerie anglo-saxonne à adopter une position moins intransigeante à l'égard du G∴O∴D∴F∴. Pour Findel, l'excommunication du G∴O∴D∴F∴ ne peut être que le fruit d'un malentendu, d'une réaction immédiate et épidermique. Rien ne la justifie sur un plan doctrinal. Elle s'appuie sur une compréhension dynamique des principes maçonniques et trouve sa base même dans les constitutions de l'Ordre. Lorsque la maçonnerie anglo-saxonne aura compris que le G∴O∴D∴F∴ ne prétendait pas parler au nom de la maçonnerie universelle, elle finira par accepter que l'obédience française suive sa propre voie et réintègre la grande famille maçonnique universelle. 

Cependant, si Findel espère implicitement une normalisation des relations entre la maçonnerie anglo-saxonne et la maçonnerie française, il reste explicitement pessimiste dans sa lettre. En fin connaisseur des relations maçonniques, il sait que les obédiences maçonniques anglo-saxonnes ne sont pas prêtes à se déjuger. En cette fin d'année 1877, il est parfaitement conscient que cette rupture inédite et brutale est de nature à compromettre durablement l'unité de l'Ordre maçonnique. Joseph Gabriel Findel est au fond d'une très grande lucidité. Il a immédiatement compris que la spécificité du travail maçonnique ne pouvait conditionner la reconnaissance interobédientielle sous peine d'aboutir à des exclusions à la chaîne et à un émiettement de l'Ordre maçonnique en diverses chapelles qui ne se parlent plus ou qui font semblant de cohabiter hypocritement.

La suite des événements a hélas donné raison à l'analyse pessimiste de Findel puisque la maçonnerie anglo-saxonne, en 2015, fait toujours semblant d'ignorer le G∴O∴D∴F∴ alors que celui-ci est pourtant l'obédience maçonnique d'Europe continentale la plus ancienne et la plus importante en effectifs. Ce qui est totalement surréaliste il faut bien le reconnaître. Joseph Gabriel Findel méritait donc bien que je l'extirpe de l'oubli le temps de cette note, d'autant plus que sa lettre vivifiante a connu une postérité singulière en Amérique latine. En effet, lorsque la Grande Loge Unie d'Angleterre et les Grandes Loges américaines ont refusé de reconnaître la Grande Loge d'Uruguay en 1950 en raison de sa proximité philosophique avec le G∴O∴D∴F∴, de nombreuses obédiences maçonniques d'Amérique latine se sont alors immédiatement élevées contre cette décision. Parmi elles, le Grand Orient Fédéral d'Argentine. Celui-ci s'est référé à la lettre de Joseph Gabriel Findel pour fustiger l'intolérance et le sectarisme des puissantes obédiences anglo-saxonnes. Sans grand succès il faut bien le dire puisque la G∴L∴ d'Uruguay a fini par rentrer dans le rang dix ans plus tard.

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