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Qu'est-ce qu'une réflexion maçonnique ?

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Quand on parle de ce qu'est ou pourrait être une réflexion maçonnique, deux choses m'agacent généralement :

1) la disqualification des préoccupations concernant les sujets profanes qui consiste à postuler une inaptitude et une incompétence pour les rejeter des loges ;

2) la disqualification des préoccupations concernant les sujets profanes qui consiste à postuler qu’ils ne sont pas spécifiquement maçonniques.

Cette double disqualification, à laquelle on pourrait certainement en ajouter d’autres, est à mon sens une négation de l’essence même de la F∴M.

La FM, au fond, c’est quoi ? Une fiction qui repose sur les trois idées fortes suivantes :

1) Les hommes sont faits pour se rencontrer, s’estimer et fraterniser à condition, d’une part, qu’ils le veuillent vraiment et, d’autre part, qu’ils aient, préalablement, des dispositions pour cela (honnêteté, loyauté, etc.). 

2) Les hommes peuvent penser et agir dans un esprit de concorde en bannissant de leurs débats la politique et la religion dès lors que ces dernières sont perçues et vécues comme des risques ou des facteurs de division. La politique et la religion doivent être ici comprises dans le sens de politicaillerie et de fanatisme et qui ont particulièrement endeuillé l’Angleterre pendant tout le dix-septième siècle et marqué les pères fondateurs de cet Ordre singulier, né en Grande Bretagne, dont nous sommes tous les héritiers et les dépositaires.

3) La pensée, la parole, voire l’action ne peuvent s’exprimer en toute liberté qu’au sein de groupes réunissant des amis choisis et volontaires pour vivre et échanger selon des principes d'égalité et de fraternité.

Ces trois idées fortes, on le voit, sont donc trois exigences morales et de comportement. Si on a compris ça, je ne crains pas d'affirmer qu'on a tout compris de la FM. Du moins a-t-on compris la fiction dans laquelle nous faisons tous, à des degrés divers, de la figuration.

On pourra bien sûr emprunter toujours des chemins de traverse et verser un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout dans les rites, dans d’autres systèmes philosophiques, dans d’autres types de démarche, dans d’autres traditions que l’on estimera complémentaires mais on ne s’égarera jamais si l’on conserve dans un recoin de sa tête ces trois idées fortes.

Il en résulte donc un mode de sociabilité original qui ressemble à nul autre et qui revêt un caractère politique et religieux incontestables. Attention cependant à confusion ! Parce que beaucoup de FF∴ se méprennent souvent sur ce double caractère. Je ne dis pas que la F∴M∴ est un parti politique ou une église et qu'elle se considère comme telle. En revanche, je dis que la F∴M revêt un caractère politique et religieux parce que là où des individus se rassemblent et tissent des liens forts et solides, en dehors du contrôle étroit des autorités, dans un climat de discrétion, dans un monde symbolique parallèle au monde réel, où nul ne peut pénétrer s’il n’a été choisi, il y a forcément un acte fondateur de nature politique et religieuse. C'est ce qui explique d'ailleurs qu'un tel acte fondateur a immédiatement suscité la méfiance des princes et du clergé.

La méthode choisie par la FM est celle de la spéculation (speculative masonry), c’est-à-dire de la recherche théorique et abstraite. Mais, et la précision est importante, cette spéculation a été présentée comme le résultat d’une transition, transition aujourd’hui contestée par la recherche historique récente mais qui demeure conservable sur un plan symbolique. La spéculation a été présentée comme l’héritière naturelle et légitime de l’opérativité (operative masonry), c’est-à-dire de l’action qui produit un effet.

Pour le dire autrement, l’action, la technique, le savoir-faire ont engendré le besoin de réfléchir sur l’action, la technique et le savoir-faire et sur ce que chacun de ces éléments est susceptible d’apporter à l’homme et la société. Songeons par exemple aux bâtisseurs de cathédrales qui employaient leurs techniques pour construire ces majestueux édifices. Ils construisaient, se plantaient parfois, mais ils étaient parvenus à des degrés remarquables dans leurs arts respectifs. Ils étaient opératifs. Il manquait pourtant quelque chose : une réflexion sur l’effet utile de ces constructions que ni les rois ni les représentants du clergé ne parvenaient à expliquer parce que la plupart de leurs faits et gestes contredisaient ces splendeurs architecturales entièrement dédiées à un Dieu d’amour.

Construire, oui, mais pourquoi faire ? J’aime l’idée que cette question a influencé, par touches successives, les esprits au point d’inciter certains hommes à la creuser et à lui donner les prolongements que nous connaissons aujourd'hui. Il y a une grande marge entre le fait de tailler une pierre pour lui donner la forme que l’on souhaite et le fait de tailler une pierre en imaginant son rôle dans l’édifice à venir. Ceci implique une projection dans le futur et donc une réflexion sur les motivations qui accompagnent le geste. Ceci implique de briser l’automatisme d’un art acquis à force d’expériences pour réfléchir sur tous les possibles que cet art est capable d’engendrer. L’action procède d’une intention. Et réfléchir sur l’intention est un acte spéculatif car il implique un objectif à atteindre même si cet objectif sera, en réalité, atteint par d’autres, plus tard, voire beaucoup plus tard.

Bien sûr, tout ce que je viens de dire n’est pas contenu dans des documents qui consigneraient noir sur blanc cette évolution majeure. Il est même hautement improbable que nos francs-maçons de métier aient progressivement pris conscience de cette réflexion sur leur art. Cette réflexion était sans doute l’apanage de ceux, minoritaires, qui disposaient des connaissances et des capacités suffisantes pour mener une réflexion théorique poussée. Toujours est-il qu'au début du dix-huitième siècle, cette réflexion a été remise en forme et a connu une dynamique nouvelle. Dans quelles conditions précises ? On ne le sait pas vraiment. Elle a été en tout cas à la base de l’Ordre maçonnique que nous connaissons aujourd’hui. Autour d'érudits (Anthony Sayer, Jean-Théophile Désaguliers, James Anderson, George Payne, John Montagu, etc.) les loges spéculatives ont réuni des individus volontaires et préalablement sélectionnés. D'abord en Grande Bretagne, puis très vite en France et dans le monde entier.

On comprendra dès lors pourquoi les rites, les symboles, les différents us et coutumes doivent être compris non comme des fins en soi mais comme des outils pour imaginer tous les possibles, y compris ce qui nous semble farfelu, inconcevable, marginal. Le symbolisme comme une fin en soi reviendrait à raisonner comme un tailleur de pierre qui se heurterait à la matière à façonner parce que c’est son travail, parce qu’il doit honorer sa commande, sans prendre la peine de la projeter dans l’édifice dans lequel elle prendra sa place et jouera son rôle.

La spéculation implique donc une capacité à imaginer son propre destin et, dans le même temps, celui d’autrui. La maçonnerie spéculative est donc, fondamentalement, une dynamique et non point un musée. Elle est une communauté de volontaires et non de velléitaires. Si elle se réduit à une communauté de velléitaires, ce en quoi elle risque de se transformer si nous n’y prenons garde, alors elle ne pourra être que génératrice d’angoisses. Car la velléité a ceci de pernicieux qu’elle réduit toute réflexion sur l’action et sur le futur à quelque chose de dérisoire et, surtout, d’inutile.

Dans le cadre que je viens d'exposer, la pensée peut donc librement se déployer et, naturellement, aborder tous les sujets sans a priori particulier. Les sujets dits "profanes" ont autant de légitimité que les sujets dits "maçonniques". Les premiers n'ont absolument pas à être disqualifiés par les seconds.

Par conséquent qu'est-ce qu'une réflexion maçonnique ?

1) C'est une réflexion qui ne s'interdit a priori aucun objet et qui s'élabore lorsque la L est assemblée.

2) C'est une réflexion qui résulte d'un échange libre et courtois et qui n'est pas nécessairement le fait de spécialistes, mais d'hommes venus de tous les horizons politiques, philosophiques, religieux, culturels, etc.

3) C'est une réflexion qui, enfin, ne recherche pas de résultats immédiats et qui laisse le soin aux idées de faire leur chemin, à leur rythme, un peu à l'image des ruisseaux qui font les grandes rivières. 

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