Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La G∴L∴D∴F∴ à la recherche de l'introuvable régularité

Imprimer

La récente interview d'Alain Bernheim et l'échec retentissant de la Confédération Maçonnique de France (CMF) m'incitent à revenir aujourd'hui sur les relations internationales de la Grande Loge de France (GLDF). Cette "politique étrangère" obédientielle permet d'expliquer la situation présente et l'entêtement aveugle de ladite obédience à obtenir la reconnaissance de la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA) et des GGLL américaines. Pour faire bonne mesure et éviter les polémiques stériles, j'indique d'ores et déjà que je consacrerai une prochaine note aux relations internationales du Grand Orient de France (GODF).

Dans l'ombre du GODF

Il faut rappeler une chose d'entrée de jeu. La GLDF∴ est une obédience qui supporte mal de demeurer, depuis plus d'un siècle, dans l’ombre d'un GODF∴ beaucoup plus important en effectifs et médiatisé qu'elle et qui de surcroit s’est coupé involontairement du corps maçonnique universel depuis 1877 (1). La GLDF∴ s’est donc trouvée en quelque sorte entraînée malgré elle dans le sillage de la rue Cadet même si, de son côté, elle a pris moins de liberté avec la tradition maçonnique en conservant nombre d’usages comme par exemple la référence au GADLU ou la présence de la Bible sur l'autel des serments (2). Et encore, quand je dis « entraînée », c’est résumer les choses car la GLDF a toujours été, de toute façon, très attachée à son indépendance. Elle a été sans doute beaucoup plus préoccupée de préserver son autonomie par rapport au Suprême Conseil de France (SCDF) (3) que par les choix philosophiques du G∴O∴D∴F. Il n’en demeure pas moins cependant que la GLDF a été mise dans le même sac que le G∴O∴D∴F et que cette situation a été mal vécue par les dignitaires du S∴C∴D∴F En effet, le SCDF∴ a été mis à l’écart du "club international" des SSCC du R∴E∴A∴A∴. La fondation, en octobre 1913, de la Grande Loge Indépendante et Régulière pour la France et Colonies, devenue ensuite en octobre 1948 la Grande Loge Nationale Française (GLNF), n'a pas arrangé les choses (4).

La stratégie de l'absorption

Depuis ce temps là, nombre de dirigeants de la GLDF et du SCDF∴ ont cultivé une sorte de ressentiment à l’égard de la situation faite à leur Obédience. Ils y ont vu un malentendu et dans ce malentendu une injustice que certains se sont évertués à réparer en tentant d’établir des passerelles, plus ou moins timides, avec des obédiences dites "régulières". Le SCDF∴ en particulier a mis tout son poids dans la balance. A partir de 1956, une tentative de rapprochement a été menée en vain. Des pourparlers ont eu lieu, pendant plusieurs années, entre la GLDF et la groupusculaire GLNF∴ (5) mais ils n'ont rien donné. Le Grand Commandeur du SCDF∴, Charles Riandey, est alors parti en 1964 avec un certain nombre de ses fidèles à la GLNF∴ (entre 400 et 500 FF∴). C’est ainsi que le REAA a pu s’établir au sein de Bineau (6) et qu’un Suprême Conseil pour la France (SCP∴LF) a pu se constituer (7). Cette scission a été un traumatisme. Je me souviens, dans les années 1990, de vieux frères de la GLDF qui en parlaient encore !

La stratégie des bons offices

Les partisans d'un rapprochement avec Londres, c'est-à-dire les « conservateurs » de la GLDF∴ qui n'avaient pas suivi le F Riandey, ont alors changé de stratégie et abandonné le projet d'une absorption de la GLNF∴. Ils ont donc procédé de manière différente pour arracher une hypothétique reconnaissance londonienne en passant, cette fois-ci, par la Suisse et, dans une moindre mesure, par le Luxembourg. La Grande Loge Suisse Alpina (GLSA) et la Grande Loge de Luxembourg (GLL) ont beaucoup œuvré auprès de Londres en faveur de la GLDF. Ces deux obédiences ne manquaient jamais de souligner que la GLDF était une obédience régulière contrairement au "méchant G∴O∴D∴F∴". Je caricature à peine. Cependant, malgré les bons offices de la GLSA∴ et de la GLL, cette stratégie n’a rien donné non plus. La GL∴U∴A∴, de façon tout à fait logique et prévisible, s'est contentée de relever qu'il y avait en France une obédience régulière depuis 1913. 

La stratégie de la sphère d'influence

Entre temps, un événement d'une importance considérable s'est produit à la fin de l'année 1989 : la chute du mur de Berlin suivie rapidement, au début des années 90, de l'effondrement du bloc soviétique formé par les Etats signataires du Pacte de Varsovie. Toutes les obédiences françaises (y compris d'autres obédiences européennes) se sont mises alors dans les starting blocks, ouvrant dans l'enthousiasme, la précipitation et le désordre des ateliers dans les Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO) sans vraiment se préoccuper de leur viabilité (8). Chaque obédience a alors tenté d'étendre sa sphère d'influence. Et la GLDF∴, naturellement, a voulu étendre la sienne, confortée par le fait qu'elle a toujours abrité en son sein des LL∴ non francophones (9). Mais la stratégie de l'influence n'a nullement impressionné Londres. Si le mur de Berlin est tombé, la porte du Freemasons Hall du 60 Great Queen Street, siège de la GLUA∴, est demeurée, elle, hermétiquement close (10).

La stratégie du contournement

C’est alors que l’idée américaine a commencé à germer dans l'esprit de ceux qui, au sein de la GLDF, continuaient à espérer rejoindre un jour la "grande famille" des obédiences dites régulières. Pourquoi ne pas essayer auprès des Américains ce qui a été vainement tenté auprès des Britanniques ? Cette nouvelle stratégie, qui consistait donc à se rapprocher des GGLL américaines, était plutôt bien pensée. On peut pas reprocher à l'obédience de la rue Puteaux d’avoir essayé de jouer la carte de l’esprit indépendantiste américain. Par conséquent, la GLDF entreprit sa conquête de l’Ouest sans avoir eu cependant besoin de se rendre jusqu’aux extrémités du continent américain. Elle suscita en effet l’intérêt de la GL du Massachussets qui envisagea un temps de nouer des relations fraternelles officielles. Cependant, cette perspective fut rapidement anéantie par la GLUA et les autres GGLL∴ américaines qui toutes rappelèrent que la GLDF∴ était une obédience parfaitement irrégulière.

L'ultime stratégie ? Spéculer sur les déboires internes de la GLNF

Depuis cet épisode, la GLDF essaie de faire bonne bonne figure en maintenant ses contacts étroits avec Alpina et certaines Grandes Loges européennes, non sans commettre au passage quelques belles bourdes diplomatiques, notamment vis-à-vis de la Grande Loge du Maroc (GLM) (11). Le projet de la CMF, qui vient de s'effondrer, n'est donc qu'une énième stratégie de la GLDF∴ visant à obtenir la reconnaissance de la GLUA∴. Après tant d'efforts déployés, tant de circonvolutions et tant de désillusions, on ne peut pas reprocher à la GLDF∴ d'avoir spéculé sur les déboires internes de la GLNF∴ et espéré que l'exclusion de cette dernière de la famille régulière allait enfin pouvoir lui profiter. Elle s'est laissée aveugler par les promesses inconsidérées des cinq obédiences signataires la "déclaration de Bâle" parmi lesquelles l'inévitable Alpina. On connait la suite... La GLNF∴ a été à nouveau reconnue par Londres et les "cinq de Bâle" se sont empressés alors de lâcher la GLDF∴ en toute "fraternité". Cependant, je n'épiloguerai pas ici outre mesure sur les raisons de l'échec de la CMF∴. Ce sera l'occasion, peut-être, d'une prochaine note. 

___________________

Notes :

(1) Daniel Ligou, Frédéric Desmons et la Franc-Maçonnerie sous la Troisième République, ed. Gedalge, Paris, 1966. En effet la rupture avec la maçonnerie anglo-saxonne n'était absolument pas dans les intentions de la rue Cadet. Le rapporteur du voeu n° 9, le pasteur Frédéric Desmons, l'a d'ailleurs dit très clairement devant les délégués au Convent. 

(2) La présence obligatoire de la Bible sur l'autel des serments dans les LL de la G∴LDF est somme toute relativement récente. Elle date de 1954.

(3) Le SCDF est la juridiction qui a autorité sur les ateliers de "hauts grades" du R∴E∴A∴A (du 4e au 33e inclus). Il est souché sur la G∴LDF∴ qui, elle, a autorité sur les trois premiers degrés symboliques (apprenti, compagnon et maître). Le SCDF∴ ne coopte que des FF de la G∴LDF Cette séparation institutionnelle, sauf erreur de ma part, a été actée au tout début du vingtième siècle après de nombreux débats et péripéties internes. 

(4) La pratique du R∴E∴A∴Aavait permis à la G∴LDF de conserver, au début du vingtième siècle, un réseau international plus étoffé que celui du GODF. Dans les années 1900, elle avait des relations officielles avec une quarantaines de GGLL américaines. La fondation de la GLNF a bien entendu changé la donne.

(5) L'obédience régulière, dans les années 1960, ne dépassait guère les 1000 membres et le gros de ses effectifs était surtout localisé à Paris et en région parisienne. 

(6) En 1958, la GLNF∴ a connu une scission. Des LL, qui voulaient concilier à la fois le respect des landmarks et le contact avec les obédiences  françaises dites "irrégulières", ont fondé une autre GLNF∴. Pour les distinguer, on les a longtemps désignées par l'adresse de leur siège social. GLNF∴ Bineau (pour boulevard Bineau à Neuilly-sur-Seine, siègle de l'obédience mère) et GLNF∴ Opéra (pour avenue de l'Opéra à Paris, siège de la nouvelle obédience).

(7) Le SCP∴LF a pris, semble-t-il, son autonomie fin 2014 en refusant de se soumettre à la GLNF qui voulait le contraindre à recruter exclusivement des FF issus de ses rangs. La rupture est aujourd'hui consommée. Il s'est produit peu ou prou la même chose en 2000 avec les hauts grades du régime écossais rectifié (RER) lorsque le Grand Prieuré des Gaules (GPDG∴) a décidé de reprendre son indépendance.

(8) On lira avec profit Ernest J., La Franc-Maçonnerie dans les pays de l'ex-bloc soviétique, Feuillets d'information du Grand Orient de Belgique (G∴O∴B∴), n°172, mars 1995, pp. 7 et suiv. L'ancien deuxième Grand Maître adjoint de la plus ancienne et importante obédience belge dresse un bilan des premières années d'implantation maçonnique dans les PECO.

(9) La GLDF, comme à son habitude, a joué un double jeu. Ainsi, tout en continuant à lorgner sur une hypothétique reconnaissance britannique, la G∴L∴D∴F∴ avait signé à Paris, le 5 janvier 1993, le "contrat maçonnique européen" censé jeter les bases d'une "conférence maçonnique européenne", c'est-à-dire d'un espace européen maçonnique indépendant de Londres. Le G∴O∴D∴F et le G∴O∴B en faisaient également partie tout comme plusieurs LL∴ tchèques, roumaines, russes, polonaises, bulgares, lettones, slovaques, ukraines et yougoslaves. Autant dire que ce "machin" n'a pas survécu aux déclarations bêlantes de ses promoteurs...

(10) Cette stratégie de la sphère influence s'est avérée décevante, pas que pour la G∴LDF d'ailleurs. Certaines LL∴ créées sous les auspices d'obédiences irrégulières sont cyniquement passées dans le giron de Londres. De leur côté, britanniques et américains ont aussi créé des LL dans les PECO en leur offrant souvent une logistique et un appui financier substantiels. En outre, certaines LL dans les PECO ont disparu, n'étant pas parvenues à s'implanter durablement.

(11) A la fin des années 2000, la G∴LDF∴ s'est ainsi inquiétée de l'existence d'une L féminine abritée par la GLM. L'objectif de l'obédience marocaine était de permettre aux SS de s'organiser dans le but de fonder à plus ou moins court terme une Grande Loge Féminine tout à fait indépendante d'elle. L'attitude de la GLDF∴ a donc quelque peu irrité les FF∴ de la GLM∴ qui y ont vu une atteinte à leur souveraineté. La GLM∴ s'est alors considérablement rapprochée du G∴O∴D∴F∴, lequel s'est empressé de lui remettre les patentes du rite français (RF). Notons, pour relativiser la maladresse de la GLDF, que l'attitude de la Grande Loge Féminine de France (GLFF) n'a pas non plus été des plus heureuses. Cette dernière n'a pas non plus apprécié - au nom de quoi d'ailleurs ? - que la GLM∴ se préoccupe du devenir de la maçonnerie féminine au Maroc.

Les commentaires sont fermés.