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L'étrange Monsieur Morinaud

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Il est facile de faire entrer le loup dans la bergerie. Il suffit de ne pas se montrer trop regardant sur les principes et d'ouvrir simplement la porte. C'est ce que fit la loge Union & Progrès de Constantine en 1889 lorsqu'elle initia Emile Morinaud, jeune avocat, promis à un brillant avenir au service de la République et dont les dents n'ont pas tardé à rayer le pavé mosaïque. Vénérable Maître de sa loge, Morinaud s'est piqué très vite de politique. Il est triomphalement élu député de Constantine en 1898. Edouard Drumont, rédacteur en chef du journal La Libre Parole et antisémite virulent, a été élu député d'Alger. Il a battu Paul Samary, l'adversaire malheureux de Drumont et frère du Grand Orient. 

Dans toutes les loges d'Algérie c'est bien entendu la consternation. L'impensable s'est donc produit. Drumont est député. Et le frère Morinaud, qui a fait une campagne électorale antisémite, s'est affiché à ses côtés ! Les deux nouveaux élus vont pouvoir désormais demander l'abrogation du décret Crémieux du 24 octobre 1870 qui avait octroyé la nationalité française aux juifs d'Algérie. 

Septembre 1898. Rue Cadet. Paris. Siège du Grand Orient. Le Convent est houleux vu l'actualité. Nous sommes en pleine affaire Dreyfus et l'antisémitisme atteint son paroxysme. On s'inquiète de sa propagation dans les loges et notamment de la situation à Constantine. La loge Union & Progrès est sommée de convoquer d'urgence un conseil de famille pour juger les actes de Morinaud. 

Octobre 1898, le député Paul Bernard, ancien membre du Grand Orient, accueille une délégation de députés antisémites à Paris. Et sans surprise, la loge constantinoise acquitte son turbulent Vénérable. Cette fois-ci, le Conseil de l'Ordre du Grand Orient comprend mieux le danger et se saisit directement de l'affaire. Emile Morinaud est radié du Grand Orient de France en raison de son antisémitisme et de son alliance politique avec les ennemis de la République et de la Franc-Maçonnerie. Une nouvelle loge, Cirta,  est créée à Constantine. Elle est composée de républicains sincères. Union & Progrès est dissoute.

Le problème de l'antisémitisme en maçonnerie a touché quasiment toutes les obédiences de l'époque. A Constantine, la Grande Loge de France n'a pas été épargnée. Ainsi, en 1903, la loge écossaise Les Hospitaliers a également fait l'objet d'une inspection du Conseil fédéral. Mais des affaires similaires ont eu lieu ailleurs. Ainsi, la loge L'Action socialiste à l'orient de Paris a été violemment antidreyfusard. Elle refusait l'admission des juifs, accusés d'être les agents du capitalisme. A Nancy, la Loge Saint-Jean de Jérusalem a été rappelée sévèrement à l'ordre pour avoir refusé un profane au seul motif qu'il était juif. 

Peut-on cependant affirmer qu'il y a eu un "problème juif" dans la maçonnerie française de la Belle Epoque ? Oui et non. Oui dans la mesure où, comme on l'a vu, certains ateliers se sont hélas distingués par des positions clairement antisémites. Non dans le sens où l'écrasante majorité des loges a eu un comportement parfaitement exemplaire et conforme aux principes maçonniques. Enfin, les Obédiences ont réagi énergiquement et rapidement contre ces dérives antisémites. Ces affaires, en tout cas, ont contribué à fédérer les Obédiences autour de la République et des idéaux de 1789. Elles les ont sans doute incitées à consolider et à approfondir les acquis républicains jusqu'à ce que l'avènement des partis politiques modernes les ramène progressivement à des préoccupations plus philosophiques et initiatiques.

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