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Daniel Keller défend une vision de la laïcité qui n'existe pas dans les textes

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Le blog Hiram.be cite un extrait d'une tribune de Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France (GODF), publiée dans l'hebdomadaire Marianne le 23 janvier dernier :

(…) La laïcité n’a pas pour vocation d’apporter une meilleure connaissance du fait religieux, que ce soit dans le cadre des « livrets de la laïcité », des programmes scolaires ou à travers la création d’établissements privés de théologie musulmane.
Le moment est venu de rappeler ce qu’est la laïcité à savoir un principe d’organisation de la société fondé sur la séparation des églises et de l’État, de telle sorte que dans l’espace public les confessions restent silencieuses. S’il en est ainsi, ce n’est pas parce que la laïcité serait une antireligion, c’est simplement parce que l’espace public est le terrain à l’intérieur duquel les individus doivent faire l’expérience de leur qualité de citoyen. Et cet exercice exige que l’on se départe des assignations de toute nature qui pèsent sur nous. 
La laïcité est donc avant tout le creuset de l’éducation à la citoyenneté. Elle est un contenant plus qu’un contenu et elle crée les conditions grâce auxquelles tout individu devrait être en mesure de participer à la communauté des citoyens qui incarne la République. (…)

Je suis franc-maçon depuis plus de vingt ans, membre d'une loge du GODF et bien évidemment attaché à la laïcité des institutions de la République. Mais je dois dire que je ne me reconnais absolument pas dans cette prise de position qui relève, une fois de plus, d'une communication hasardeuse et mal maîtrisée. Non pas parce qu'elle défend une "vision étriquée" de la laïcité, mais plutôt parce qu'elle défend une vision de la laïcité qui n'existe pas dans le droit positif ! 

Je ne prendrai qu'un seul exemple, que j'ai déjà eu l'occasion de traiter dans un précédent billet : la prétendue neutralité de l'espace public qui, si l'on en croit Daniel Keller, devrait contraindre les confessions religieuses à rester silencieuses. Quelle curieuse conception de la vie sociale tout de même ! Où le Grand Maître est-il allé pêcher pareille ânerie ? Dans quel texte de loi a-t-il trouvé cette prétendue injonction au silence ? Il peut la chercher longtemps. La réalité juridique est que les religions ont parfaitement le droit d'intervenir dans le débat public. Elles ont parfaitement le droit de défendre les valeurs qui leur sont chères. Leurs représentants sont d'ailleurs consultés dans le cadre de commissions parlementaires au même titre que les représentants des associations laïques ou des obédiences maçonniques. C'est notamment le cas dans le domaine de la bioéthique. De même, il n'est absolument pas interdit à tout citoyen d'exprimer publiquement sa foi.

Vous ne trouverez aucun texte de loi qui assimile la laïcité à une uniformisation des consciences dans une sorte de neutralité imposée. Depuis le 9 décembre 1905, mais je devrais plutôt dire depuis le début du processsus de sécularisation de l'Etat amorcé dès les années 1880, la laïcité repose sur une conciliation entre, d'une part, les exigences de la vie sociale - qui impliquent notamment l'absence d'inféodation du pouvoir politique à un quelconque ordre religieux - et d'autre part, le libre épanouissement des individus - qui implique le droit de chacun à pouvoir mener son existence selon ses goûts et sa philosophie sans crainte d'être inquiété.

Aujourd'hui, le GODF s'enferme dans la défense d'une laïcité qui ne correspond ni à l'état actuel du droit ni à l'esprit de ceux qui ont permis son avènement au coeur de la République il y a une centaine d'années. Il est faux de prétendre que la République doit ignorer les religions alors que celle-ci a toujours eu pour objectif de garantir et d'organiser l'exercice public du culte (il faut relire la loi de janvier 1907). De même, la République a toujours eu besoin de trouver des interlocuteurs chez les représentants des cultes, non dans un esprit de soumission, mais pour entretenir un dialogue permanent avec eux.

La laïcité n'a pas non plus été instaurée en France pour que les citoyens, et notamment les plus jeunes, vivent dans l'ignorance crasse du phénomène religieux. Comment ne pas frémir en lisant la prose de Daniel Keller qui postule que la laïcité n'a pas pour vocation d'apporter une meilleure connaissance du fait religieux ? Comment peut-on tenir un langage pareil quand on a la prétention de parler au nom de la plus grande et la plus ancienne obédience maçonnique française ? Non, contrairement à ce que Daniel Keller semble affirmer, la laïcité ne promeut ni l'ignorance ni l'inculture. Il est par exemple impossible de comprendre 2000 ans de philosophie occidentale sans avoir quelques rudiments de culture religieuse, sans avoir quelques connaissances, même approximatives, des débats théologiques (c'est la raison pour laquelle il n'est pas incongru que le fait religieux puisse faire l'objet d'un enseignement laïque dans les écoles). Il est même impossible d'avoir une vision honnête des origines culturelles et symboliques de la franc-maçonnerie en faisant abstraction de la Bible et de la tradition judéo-chrétienne.

 

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