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De la déconstruction des expressions maçonniques

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Roger Dachez est revenu avec son érudition coutumière sur certaines expressions utilisées en loge dont l'origine maçonnique lui semble sujette à caution. Ainsi de l'expression "Vénérable Maître et vous tous mes frères en vos grades et qualités" qui, selon lui, serait une réminiscence de la fonction publique et le témoignage d'un temps où la franc-maçonnerie frayait avec le pouvoir politico-administratif. Il y a un peu plus d'un mois, j'ai entendu en loge le frère Ludovic Marcos, conservateur du musée du Grand Orient, émettre à peu près le même constat lorsqu'il nous a présenté son très bel ouvrage consacré à l'histoire illustrée du rite français.

J'avoue que j'ai le plus grand mal à comprendre cette volonté de tout déconstruire et de critiquer systématiquement nos usages - à commencer nos expressions - sous prétexte qu'ils seraient d'origine maçonnique douteuse. Il me paraît évident que la franc-maçonnerie a toujours emprunté aux traditions et aux comportements de différentes époques. Elle s'en est nourrie. Ce sont justement ces emprunts multiples qui ont participé à ce qu'elle est devenue aujourd'hui. Elle a donc pu légitimement utilisé certaines expressions en cours dans le monde profane au point d'en faire des expressions rituelles, si bien assimilées d'ailleurs qu'elles passent pour avoir été, de toute éternité, dans nos usages.

Où est donc le problème ? Personnellement, je ne le vois pas mais brûle d'impatience que l'on me démontre, documents à l'appui, la façon dont les frères, aux XVIIIe et XIXe siècles, prenaient la parole en loge. Or, les seuls documents que je connaisse de ces temps, sont des procès-verbaux de tenues (les "tracés"), lesquels d'ailleurs ressemblent fort à ceux que l'on dresse aujourd'hui. J'avais eu la joie d'en lire quelques uns à l'époque où j'avais participé au "rallumage des feux" (j'espère que l'expression ne sera pas invalidée) d'une loge il y a bientôt 20 ans. Peut-être existe-t-il des transcriptions de débats ayant eu lieu il y a 200 ans et qui confirment, effectivement, ce que Dachez et Marcos soutiennent ? Mais, personnellement, je ne le pense pas, sinon ces deux éminents spécialistes n'auraient manqué, ni l'un ni l'autre, de s'y référer pour justifier leurs propos.

Donc la question demeure. Où est le problème au juste ? A mon avis nulle part sauf si l'on tient absolument à ce qu'il y ait problème. L'expression "Vénérable Maître et vous tous mes frères en vos grades et qualités" est donc parfaitement maçonnique précisément parce qu'elle est consacrée par l'usage. Et finalement, n'est-ce pas le plus important avant même de déterminer ses origines éventuelles ?

Je voudrais citer ici un extrait de l'article IV de la Constitution du Grand Orient de France :

"L'initiation comporte plusieurs degrés ou grades.

Les trois premiers degrés sont celui d'Apprenti, celui de Compagnon et celui de Maître qui seul donne au Franc-Maçon la plénitude de ses droits maçonniques."

Et cet extrait de l'article V qui dispose :

"Au sein des réunions maçonniques, tous les Francs-Maçons sont placés sous le niveau de l'égalité la plus parfaite. Il n'existe entre eux d'autre distinction que celle de la hiérarchie des Offices."

L'expression critiquée par Roger Dachez sur son blog me semble donc parfaitement cohérente. Elle fait une référence directe à ces deux articles de la Constitution et, plus généralement encore, à une réalité connue de toutes les loges maçonniques quelles qu'en soient les Obédiences. En Franc-Maçonnerie, coexistent une hiérarchie initiatique (celle des grades ou degrés) et une hiérarchie des offices (celles des qualités ou fonctions). Quand on prend la parole en loge, on s'adresse donc au Vénérable Maître et aux frères et, par courtoisie, on rappelle que chacun a un parcours maçonnique singulier, donc un grade, et qu'il y a parmi eux des frères chargés d'un office indispensable au bon fonctionnement de l'atelier.

En revanche, il convient effectivement de bannir cette détestable habitude qui consiste à dire "en vos rangs, grades et qualités" puisque les frères sont placés sous le niveau de l'égalité. Il n'y a donc pas de rangs. La distinction des grades (dont un seul, en loge bleue, confère la plénitude des droits maçonniques) et des offices est largement suffisante.

Quant au "j'ai dit", qui ponctue invariablement la fin d'une prise de parole, il est très probablement un héritage de l'art oratoire gréco-latin comme le souligne Dachez. Il fut un temps, par exemple, où les avocats clôturaient leurs plaidoiries par un théâtral "j'ai dit" (dixi). L'usage s'est perdu depuis dans les prétoires, si bien que lorsqu'il réapparaît, certains croient y déceler la manifestation insidieuse d'une connivence fraternelle entre avocats et magistrats. Dans les confréries étudiantes belges, que j'ai fréquentées lorsque j'étais plus jeune, on utilise la même expression pour achever une prise de parole.

Va-t-il falloir, là aussi, abandonner cette expression sous prétexte que son origine maçonnique n'est pas clairement établie ? Ne peut-on pas y voir simplement l'affirmation du sujet qui a parlé ? 

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