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Le "Collectif laïque" se ridiculise

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Le "Collectif laïque" vient de publier un communiqué de presse dont je retranscris ci-après un extrait :

"Quand les parents se présentent à l’école à titre personnel, ou de représentants de parents d’élèves, ils sont libres de manifester leur croyance. Leur situation est radicalement différente quand ils deviennent accompagnateurs d’élèves en activité scolaire.

Le Collectif laïque tient à exprimer son profond désaccord avec les propos de Mme Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l’Education nationale, concernant le port de signes religieux par des parents accompagnant les sorties scolaires : « Le principe c’est que dès lors que les mamans (les parents) ne sont pas soumises à la neutralité religieuse, comme l’indique le Conseil d’État, l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception."

Le problème est que la citation de la ministre est tronquée si j'en crois le blog "Sous la voûte étoilée", pourtant peu suspect de complaisance à l'égard des clergés.

Mme Vallaud-Belkacem a déclaré devant l'Observatoire de la Laïcité (une de ces nombreuses instances consultatives qui coûtent cher à l'Etat et qui ne servent pas à grand-chose si ce n'est à rédiger des rapports ou des avis qu'on rangera soigneusement après dans les armoires des ministères en attendant de les passer au broyeur) :

"Tout en rappelant mon attachement à la neutralité du service public, je vous indique que ma position est conforme à celle qu’a rappelée le Conseil d’État : "les parents accompagnant des sorties scolaires ne sont pas soumis à la neutralité religieuse". Ils ne peuvent être considérés comme des agents auxiliaires du service public et soumis aux règles du service public. Pour autant, il peut y avoir des situations particulières, liées par exemple à du prosélytisme religieux, qui peuvent conduire les responsables locaux à recommander de s’abstenir de manifester leur appartenance ou leurs croyances religieuses. C’est un équilibre qui doit être trouvé par les responsables de terrain et les cas conflictuels restent heureusement limités. Pour autant, je veux réaffirmer un principe et une orientation. Le principe c’est que dès lors que les mamans (les parents) ne sont pas soumises à la neutralité religieuse, comme l’indique le Conseil d’État, l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception."

La ministre n'a rien dit d'extraordinaire. Elle s'est bornée à rappeler le droit public actuellement en vigueur et la position évidente et pragmatique du Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative du pays. Les parents d'élèves accompagnateurs ne sont pas des agents non titulaires de la fonction publique (contractuels). Ils ne sont pas placés sous la tutelle du ministère de l'éducation nationale et, par conséquent, ils ne sont pas soumis à la neutralité religieuse. Ce sont des bénévoles qui pallient les carences d'un Etat incapable de dépêcher des fonctionnaires ou des contractuels pour encadrer les élèves en sortie scolaire.

Que craint ce "Collectif laïque" au juste ? Qu'une maman voilée ou un papa barbu profite d'un trajet en bus pour endoctriner le chauffeur et les enfants et les amener en Syrie ? Qu'une Marie-Chantal ou Jean-Edouard leur fasse le catéchisme en douce ou leur fasse chanter des cantiques ? Je l'ignore.

En tout cas, ce débat est tellement oiseux et ridicule qu'on en oublie les priorités car, au fond, qu'est-ce qui est le plus important ? Le signe religieux éventuellement porté par un parent accompagnateur ou bien le fait que le personnel éducatif puisse être suffisamment épaulé par des parents volontaires lors des sorties scolaire ? Les responsables d'établissement ne sont-ils pas les mieux placés pour évaluer l'intérêt des enfants et les risques d'atteinte à la laïcité ? Eux seuls connaissent bien les parents impliqués dans la vie scolaire. Ils sont en capacité d'évaluer, au cas par cas et avec le concours du personnel éducatif, les risques de prosélytisme. La position de la ministre obéit donc au bon sens et je ne vois vraiment pas ce qu'elle aurait pu dire de plus. Le Conseil d'Etat n'a pas dit davantage et s'est contenté de rappeler ce qui, là aussi, relève du bon sens :

« Les exigences liées au bon fonctionnement du service public de l'éducation peuvent conduire l'autorité compétente, s'agissant des parents qui participent à des déplacementsou des activités scolaires, à recommander de s'abstenir de manifester leur appartenance ou leurs croyances religieuses ».

Il est donc consternant que ce "collectif" perde son temps à défendre une vision liberticide de la laïcité qui n'existe pas dans les textes de loi. Quel dommage également de tronquer les propos de la ministre de l'éducation nationale pour jeter implicitement le doute et la suspicion sur sa loyauté à l'égard de la laïcité des institutions républicaines. C'est politiquement maladroit et malvenu. Sans s'en rendre compte, ce "Collectif" se ridiculise et ridiculise la laïcité.

J'apprends que le communiqué de ce collectif hétéroclite a été imprudemment signé par des obédiences maçonniques dont la mienne : le Grand Orient de France. Une fois de plus, je dois malheureusement constater que le Grand Orient de France ne respecte pas la liberté absolue de conscience de ses membres, lesquels se retrouvent engagés, sans qu'on leur ait demandé quoi que ce soit, dans une polémique aussi stérile que dérisoire. Et qu'on ne fasse pas croire que l'urgence commandait une telle signature en dehors de la consultation des loges !

Je suis franc-maçon du Grand Orient de France et, à titre personnel, je désapprouve totalement cette ligne laïcarde, fondée sur une approche dogmatique et non pragmatique de la vie sociale ainsi que sur une interprétation biaisée des lois en vigueur. C'est cette vision laïcarde (et non laïque) qui a conduit, à maintes reprises, les apparatchiks de mon obédience a soutenir des énormités telles que la neutralité de l'espace public ou la neutralité de l'Etat.

Non ! l'espace public n'est pas neutre. Il ne l'a jamais été en République. C'est au contraire le lieu de la libre expression des convictions politiques, sociales et religieuses, des modes vestimentaires, des goûts, des tendances, etc. L'espace public, c'est précisément le brassage des idées, le métissage, la rencontre avec celui qui diffère de soi, qui peut heurter, déranger, inquiéter même. Ce n'est donc pas l'effacement de l'individu dans le corps social, ce n'est pas davantage l'uniformisation de la pensée. La seule limite à cette liberté publique est le trouble manifeste et illicite à l'ordre public, notion juridique très encadrée et que les tribunaux administratifs apprécient strictement.

Non ! l'Etat n'est pas neutre. Sous le régime de la séparation, l'Etat et les églises ne s'ignorent jamais. Faut-il rappeler que le ministre de l'intérieur est aussi en charge des cultes ? C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il a besoin d'interlocuteurs (c'est ce qui a conduit à structurer l'islam de France avec les difficultés que l'on sait). L'Etat et les collectivités locales ont la possibilité de mettre à la disposition des fidèles des lieux de prière en application de la loi du 2 janvier 1907 concernant l'exercice public des cultes. Faut-il faire la liste des régimes dérogatoires à la loi du 9 décembre 1905 portant séparation de l'église de l'Etat ? Faut-il rappeler que c'est un de ces régimes dérogatoires qui a permis la construction en 1926 la Grande Mosquée de Paris sur fonds publics (cf. loi du 19 août 1920) ? Et qu'on n'aille pas me dire que cette dérogation là est regrettable. C'est bien le moins que la République pouvait faire en hommage aux 70 000 soldats, de confession musulmane, morts ou blessés pour la patrie en 1914-1918 alors que cette même patrie n'a pas été foutue d'accorder à ceux qu'on appelait alors "les indigènes" les droits civils et politiques avant 1945 !

La laïcité est une préoccupation constante du GODF à tel point que l'article 1er de sa Constitution, qui se suffisait pourtant à lui-même (du moins quand on sait lire et quand on connaît le sens des mots), a été modifié. Il a été ajouté : "La Franc-Maçonnerie attache une importance fondamentale à la laïcité." C'est dire à quel point le sujet est sensible.

Sur la forme, cette modification est regrettable car elle est redondante. En effet, l'article 1 énonce depuis 1877 :

"Elle [la franc-maçonnerie] a pour principe la tolérance, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience. Considérant les conceptions métaphysiques comme relevant de l'appréciation individuelle de ses membres, elle se refuse à toute affirmation dogmatique."

J'ajoute enfin que tout frère nouvellement initié ou affilié au GODF promet aussi de défendre les institutions laïques.

Sur le fond, cette modification est en réalité une victoire de ceux qui ânonnent la laïcité comme d'autres récitent le rosaire. Elle consacre implicitement le discours maximaliste comme norme du discours laïque. Je le dis tout net : ce discours est d'abord une posture à usage interne. Il convient de bien le maîtriser, du moins si l'on a des ambitions d'appareil. Le jeu est simplissime : c'est à celui qui sera le plus laïque dans les attitudes et les prises de parole. Et malheur au candidat au Conseil de l'Ordre qui tenterait de tempérer les ardeurs de ce discours maximaliste ! On le soupçonnerait vite d'être un agent de la subversion cléricale et coupable d'une dérive droitière contraire aux principes et aux valeurs maçonniques. C'est la raison pour laquelle même les moins convaincus par ce positionnement extrême, s'en font malgré tout les relais. Après tout, pourquoi prendraient-ils le risque de dire ce qu'ils pensent alors qu'il est tellement plus facile de répéter les poncifs traditionnels de la commission nationale permanente de la laïcité ?

Il est temps de conclure cette (longue) note en insistant sur des principes que je crois essentiels et qu'il ne faut surtout pas oublier.

On ne rentre pas en franc-maçonnerie pour que d'autres pensent et parlent collectivement à notre place. La franc-maçonnerie n'est pas un parti politique ou une église.

On n'est pas initié en loge pour recevoir des consignes ou je ne sais quels mots d'ordre sur les sujets qui défrayent la chronique. J'aime rappeler cette citation du profane Henri Poincaré (1854-1912) :

"La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être."

Le franc-maçon doit répandre les vérités qu'il a acquises par son travail de réflexion et d'échange avec ses frères. Il doit faire aimer l'Ordre par l'exemplarité de son comportement.

Et c'est bien là toute la difficulté de l'Art royal. Tout le reste n'est que postures et communiqués de presse.

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Ajout du 5/11/2014 à 21h08 : je constate, non sans satisfaction, que M. Jean-Louis Bianco et M. Nicolas Cadène, respectivement président et rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité, appuient Mme Vallaud-Belkacem et défendent une conception de la laïcité conforme à l'esprit de la loi de 1905.

 

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