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  • Henry, Dachez et moi

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    Une mise au point d'entrée de jeu. J’aime beaucoup Roger Dachez et respecte infiniment son travail scrupuleux d’historien qui va souvent à l'encontre des idées préconçues et des légendes colportées sur les origines de la Franc-Maçonnerie. Je voudrais cependant exprimer ici un désaccord à propos d’un billet publié sur son excellent blog « Pierre Vivantes ». Dachez répond, sans toutefois le nommer, à Marc Henry, Grand Maître de la Grande Loge de France (GLDF), qui avait déclaré au journal La Montagne, le 14 octobre dernier :

    "La Grande loge n'a jamais été mixte de son histoire. Le rite que nous pratiquons ne comprend que des figures masculines. Nous pensons, à tort ou à raison, que le domaine de l'initiation doit se faire sans mixité."

    Pourtant, le Grand Maître de la GLDF n'a rien dit d'extraordinaire que nous ne sachions déjà. Marc Henry enfonce même des portes ouvertes. En effet, il n'existe pas dans les rites maçonniques, en tous les cas dans ceux pratiqués en France, de figures féminines remarquables qui conforteraient l'approche favorable à la mixité. On peut s'en désoler certes, mais le fait est là et on ne saurait le relativiser sous prétexte de vouloir  - éventuellement - profiter d'une polémique pour régler un différend qui, soit dit en passant, n'a rien à voir avec la mixité.

    Roger Dachez écrit dans son billet du 20 octobre 2014 :

    "Le même Paul, du reste, enseignait à tous les chrétiens, me semble-t-il, les trois vertus théologales : la Foi, l’Espérance et la Charité (ou l’Amour). L’iconographie postérieure unanime a toujours représenté ces trois vertus sous l’aspect de trois femmes : l’une portant la croix (la Foi), une autre soutenant une ancre (l’Espérance) et la troisième allaitant des enfants (la Charité). Ces trois femmes figurent du reste sur le tableau de loge au premier grade en Grande-Bretagne. Est-il possible d'en déduire que l’exercice de ces vertus est réservée aux femmes et que les hommes en seraient incapables ?"

    Je ne sache pas que Marc Henry ait affirmé le contraire en postulant que les femmes étaient incapables de foi, d'espérance et de charité. Je ne sache pas non plus qu'il ait mis en doute la validité de l'initiation des soeurs. Il s'est borné à rappeler le choix de son obédience en faveur de la non-mixité. Sauf erreur ou omission de ma part, ce choix est identique à celui de la Loge Nationale Française dont Roger Dachez est membre depuis bientôt 30 ans.

    Par contre, je sais que Paul, auquel Roger Dachez se réfère, avait une approche bien singulière des femmes et de leur rôle au sein des communautés chrétiennes. Roger Dachez y fait une timide allusion ("Paul - peu supect de féminisme ! -") pour ne retenir que l'union de tous les êtres humains en Jésus-Christ. Je renvoie toutefois le lecteur à la première Epître de Paul aux Corinthiens dont je citerai simplement ces quelques versets :

    "[3] Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l'homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ. [4] Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore son chef. [5] Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef: c'est comme si elle était rasée. [6] Car si une femme n'est pas voilée, qu'elle se coupe aussi les cheveux. Or, s'il est honteux pour une femme d'avoir les cheveux coupés ou d'être rasée, qu'elle se voile. [7] L'homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu'il est l'image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme. [8] En effet, l'homme n'a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l'homme; [9] et l'homme n'a pas été créé à cause de la femme, mais la femme a été créée à cause de l'homme. [10]"

    On ne pouvait donc pas choisir plus mauvaise référence à mon avis. Quant à l'iconographie "unanime" (sic) censée représenter la foi, la charité et l'espérance, relevons que celle-ci n'est pas connue ou à tout le moins répandue dans la franc-maçonnerie d'Europe continentale plus qu'à demi-détachée de la stricte tradition chrétienne. Roger Dachez le reconnaît d'ailleurs :

    "Ces trois femmes figurent du reste sur le tableau de loge au premier grade en Grande-Bretagne."

    Bref, que les vertus théologales soient représentées sous les traits de femmes tant dans l'iconographie chrétienne que dans une certaine iconographie maçonnique, principalement en usage dans les rituels anglo-saxons, ne me dérange pas le moins du monde. Pour autant, ça ne dit pas en quoi l'opinion de Marc Henry est irrecevable sur le fond (comment d'ailleurs aurait-il pu argumenter dans le cadre d'un entretien journalistique ?). J'ajoute que si la maçonnerie utilise le symbole, on peut alors voir dans ces trois femmes plein d'autres choses, sans nécessairement les réduire à la seule allégorie des vertus théologales. Et puis enfin si cette allégorie des vertus théologales est présumée jouer un rôle particulier, on peut se demander pourquoi alors les francs-maçons anglo-saxons n'acceptent toujours pas la mixité et pourquoi ils persistent à ne pas recevoir les soeurs ès-qualités à leurs travaux...

    Dachez évite soigneusement de se poser la question même s'il se plait à souligner, dans le corps de son brillant article, la pratique anglo-saxonne d'une vieille cérémonie maçonnique de souche écossaise mettant, paraît-il, l'impétrant en présence de la Reine de Saba. Admettons. Peut-on cependant généraliser à partir d'une particularité rituélique ? Je ne le pense pas.

    En réalité, les contre-exemples ne sont absolument pas concluants même si je ne résiste pas au plaisir de citer certains originaux qui croient déceler dans "La Veuve" l'expression de je ne sais quelle mixité consubstantielle aux rites maçonniques. Peu leur importe d'ailleurs que la mère d'Hiram ne joue aucun rôle dans les rites maçonniques pourvu que le détail insignifiant puisse venir au secours de leur mauvaise foi. Celle-ci les pousse parfois jusqu'aux confins de l'absurdité. Je voudrais en citer un exemple tragique. Je l'ai trouvé dans une revue que je pensais a priori sérieuse. Il s'agit de la revue Joaben éditée par le Grand Chapitre Général du Grand Orient de France que j'ai l'honneur de fréquenter (cf. Joaben, n°19, juillet 2013, p. 105). Il s'agit d'un long poème assez grotesque et prétentieux. Je me contenterai d'en retranscrire ici un extrait (je souligne en gras) :

    "Où es-tu maintenant, Ô Hirame, ma soeur !
    Sans toi je poursuivrai le Grand Oeuvre en souffrance.
    Quand donc Hommes et Femmes sauront-ils d'un seul coeur,
    Ensemble et au grand jour travailler en confiance ?
    (...)
    Sans trop savoir pourquoi, le soldat Joaben
    S'est assis sur le sol est s'est mis à pleurer :

    Psalmodiant sans arrêt le nouveau mot de maître :
    FEMME, FEMME, FEMME, FEMME, FEMME, FEMME..."

    Si Hiram, l'homme, ne peut-être femme, alors on va en sexualiser le prénom. Et hop ! le tour est joué. Hiram devient Hirame (vous apprécierez au passage toute la subtilité de la lettre "e" qui fait toute la différence). Quant à Joaben, il est décrit comme un soldat libidineux chantant du Serge Lama en attendant, peut-être, de changer de sexe et de s'appeler un jour Joabenne.

    Je n'exagère pas. Ce poème a été publié, comme je l'ai dit, dans la revue d'une juridiction maçonnique connue et reconnue. Je ne sais toujours pas, en revanche, s'il faut en rire ou en pleurer et si cette publication doit plus à l'admiration sincère du comité de rédaction pour les qualités littéraires de l'auteur, qu'au désir d'instrumentaliser astucieusement une poésie pour la cause de la mixité érigée en norme idéale du travail maçonnique. Je voudrais enfin souligner qu'il m'est arrivé aussi d'entendre, dans les loges, de savantes exégèses de frères sur la nécessaire féminisation (sic) de nos usages. Ce qui, au passage, tendrait à reconnaître implicitement que l'univers maçonnique est loin d'être assexué contrairement à ce que certains prétendent péremptoirement.

    De toute façon, je reviendrai ultérieurement - et si j'en ai le loisir bien sûr - sur ce sujet épineux qui, trop souvent, laisse la part belle aux controverses passionnées.